Des Choses à lire
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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Sam 25 Sep - 5:43

143 résultats trouvés pour regimeautoritaire

Milan Kundera

La plaisanterie

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 Image276

Que voilà un roman de la désespérance ! Torturé, sombre, douloureux… Ne cherchez pas le bonheur de vivre,  l'amour épanoui ou des personnages bienheureux. Il est douloureux de vivre dans le totalitarisme des pays de l'Est de ce milieu du XXe siècle, car l'emprise de ce contexte politique est partout, jusqu'au plus intime des êtres. La perversion est telle qu'elle donne à l'histoire des hommes une tournure d’infâme plaisanterie. Le destin se joue des hommes et de leur être profond. Avec Nizan, Ludvig Jahn peut dire « J'ai eu vingt ans je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. ». Pris entre ses convictions communistes et ses révoltes de grand adolescent, il est  aussi maladroit avec les femmes qu’avec sa hiérarchie.

Mais qui étais-je réellement ? Force m’est de le redire : J'étais celui qui avait plusieurs visages.
Pendant les réunions, j'étais sérieux, enthousiaste et convaincu ; désinvolte et taquin en compagnie des copains, laborieusement cynique  et sophistiqué avec Marketa ; et quand j'étais seul (quand je pensais à Marketa), j'étais humble et troublé comme un collégien.



mots-clés : #regimeautoritaire
par topocl
le Mar 3 Jan - 14:23
 
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Sujet: Milan Kundera
Réponses: 38
Vues: 2368

Sefi Atta

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 97827413

Avale

Rose et Tolani, deux jeunes femmes presque trentenaires, sont colocataires. Elles sont coquettes, fauchées, pipelettes. Elles sont aussi différentes l'une de l'autre que possible. L'une vitupère, médit, papillonne d'amant en amant _ tous aussi peu recommandables les uns que les autres _  ; l'autre, beaucoup plus réservée, n'en harcèle pas moins un petit ami qu'elle n'aime plus vraiment, en quête de la respectabilité du statut de femme mariée. Vaille que vaille, elles mènent leur vie dans ce Lagos des années 80, entre pénurie et corruption, amours contrariés et grands éclats de rire.
Mais un jour, Rose se fait licencier pour insubordination ; dans une ville en pleine récession, retrouver un emploi est quasi mission impossible. Très vite, des solutions peu recommandables se profilent à l'horizon, et avec elles la tentation de l'argent facile qui permettrait de sortir, enfin, de la pauvreté…

Ce qui marque d'emblée, c'est la violence quotidienne, omniprésente. Des bagarres à la pelle, le matin, à l'arrêt de bus ; des vendeurs de rue se battant jusqu'au sang. Et la foule se déchaînant sur les voleurs qu'elle rattrape, les tabassant à mort, ou leur passant un pneu enflammé autour de la tête.
Les conflits ethniques, eux aussi, ne sont jamais loin ; on se dénigre en permanence, on établit des hiérarchies, on se méfie…

Rose m'avait dit un jour : « Les Haoussas, on ne peut pas leur faire confiance, surtout quand ils sourient. Tu as à peine le dos tourné qu'ils sortent leur poignard. Ceux qui ne leur servent à rien, ils ne leur sourient même pas, leurs visages sont de véritables murs. Ils sont parfaitement capables de te sourire tout en complotant à mort, avait-elle ajouté, même leurs jolies femmes qui font les innocentes en purda. Et les hommes, ils sont tous secrètement homosexuels. (…)» Elle avait ajouté qu'elle n'aurait pas pu vivre avec une autre Yoruba que moi car les Yoruba était lâches et obséquieux par nature. Nous étions toujours bien habillés mais nos maisons étaient sales.

Et puis, de putsch et putsch, planant constamment au-dessus des tête, la menace omniprésente d'un gouvernement dictatorial, aux mesures aussi radicales qu'absurdes. La marotte du moment ? La Guerre Contre l'Indiscipline, menée à grand renfort de spots publicitaires et de "journées d'hygiène publique."
La corruption, l'hypocrisie, le despotisme règnent à tous les étages. Et comme dans toute société patriarcale qui se respecte, la pression s'exerce principalement sur les femmes.
Les hommes n'ont pas le beau rôle, dans ce roman ; ils sont touchants, parfois, mais surtout tellement lâches… Celles qui, jour après jour, résistent et déploient des trésors d'ingéniosité pour nourrir leur famille et rester coquettes, ce sont les femmes. Générations après générations, elles se battent pour acquérir un peu plus d'indépendance. A son époque, la mère de Tolani dut faire face aux desiderata d'un roitelet et aux médisances de son village. A son tour, à sa mesure, Tolani se rebelle. Mais au Nigéria comme ailleurs, il faut accepter d'en payer le prix…

"Quelqu'un d'important te fait du tort et tout le monde te traite comme si c'était ta faute. Même toi tu commences avoir l'impression que c'est ta faute."

Avale pourrait n'être qu'un roman déprimant de plus sur fond de corruption et de misère sociale. Ce n'est pourtant pas du tout l'impression que laisse cette lecture. Le style est alerte, incisif, très vivant grâce aux nombreux dialogues non dénués d'humour. Les personnages secondaires sont hauts en couleurs. Et nos deux héroïnes, tour à tour émouvantes, pusillanimes, arrogantes… sont animées d'une force de vie qui emporte tout sur son passage.
On s'y croirait, dans ce Lagos des petits travailleurs, entre pénuries de toutes sortes, querelles de voisinages, médisances, amitiés et désamours. Et si le contexte est assurément désespérant, le ton, lui, n'est jamais désespéré.
Un roman qu'on ne lâche pas, et qui reste en mémoire…

(Ancien commentaire remanié)

#regimeautoritaire
par Armor
le Dim 1 Jan - 13:24
 
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Sujet: Sefi Atta
Réponses: 1
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Klaus Mann

Le tournant

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 Image226

Le tournant m'a narguée, tentée, m'a été proposé plusieurs fois et pourtant, j'ai renâclé. Et j'avais tort. Malgré ses 700 pages, ses centaines de personnages cités, cette autobiographie se lit avec passion, qu'on s'attache au portrait d'un homme ou au portrait d'un siècle.

Deux superbes chapitres racontent une enfance munichoise heureuse, pleine de tendresse. Puis le jeune homme  croque la vie à belles dents entre jouissance et désespoir, toujours parti, écrivain insatiable à l'ombre de son père, membre d'une jet-set européenne avide de culture.


« un vieil individualiste, un vagabond, non dépourvu de tendances excentriques et anarchistes »


L'exil forcé qu'il subit sous la menace du nazisme en tant qu'opposant au régime transforme ses voyages de plaisir en une errance dévastatrice, et déclenche un militantisme forcené : Klaus Mann prend sa canne de pèlerin, informe, explique, convainc et finit , lui, le pacifiste, par s'engager dans l'Armée américaine.
A travers son histoire personnelle (qui refuse tous les détails croustillants), c'est bien sûr l'histoire du monde qui se déroule.

C'est vraiment un bouquin impressionnant, et qui parle tout autant de notre époque, si comparable quand on veut bien y porter attention, et c'est assez terrible.


Quelques citations de le Tournant, correspondant à la période 1923-24:

   « La crise morale et sociale au centre de laquelle nous nous trouvons, et dont la fin ne semble pas encore prévisible, était pourtant bien, déjà en ce temps-là, en plein développement. Notre vie consciente commençait à une époque d'incertitude oppressante. Alors que tout, autour de nous, se crevassait chancelait, à quoi aurions-nous pu nous raccrocher, selon quelles lois aurions-nous  dû nous diriger ?"

   
   «Nos poètes à nous, nous transmirent le dédain de l'intellect, la préférence accordée aux valeurs biologiques et irrationnelles aux dépens des valeurs morales et rationnelles, la survalorisation du somatique, le culte de l'Éros. Au milieu de la vacuité et de la désagrégation générale, rien ne semblait avoir une réelle importance que le voluptueux mystère de notre propre vie physique, le miracle sensuel de notre existence terrestre. En présence d'un Crépuscule des Dieux qui mettait en question l'héritage de deux millénaires,  nous cherchions un nouveau concept de base pour notre pensée, un nouveau leitmotiv pour nos chants, et nous trouvions « le corps, le corps électrique »."

   
 
« La glorification des vertus physiques  perdait à mes yeux toute espèce de charme et toute force de persuasion, quand elle s'alliait à un pathos héroïque et militant, ce qui était, hélas, souvent le cas. Je ne comprenais d'ailleurs absolument rien aux fanatismes sportifs, qu'il nous faut considérer comme un autre symptôme – peut-être le plus  important ! - de l'état d'esprit anti spiritualiste de l'époque. Qu'est-ce que les gens pouvaient bien trouver de si excitant et de si merveilleux à des combats de boxe et à des matchs de football ? Je ne les comprenais pas… »


   « Ce n'était pas à la conscience et à la réflexion qu'aspirait cette société vidée de son sang et désorientée ; ce que l'on voulait, c'était bien plutôt oublier  - la misère présente, la peur de l'avenir, la faute collective... »


   « Ces messieurs Krupp et Stinnes se débarrassent de  leur dette : ce sont les petits qui payent. Qui donc se plaint ? Qui proteste ? Tout cela, c'est à se tordre, c'est à crever de rire, c'est la plus grande rigolade de ce qu'on appelle l'histoire du monde ! »



... qui me terrifient car elles me font furieusement penser à la période actuelle,( bien que le contexte soit différent), et qu'on sait comment ça a fini.

(commentaire récupéré)


mots-clés : #autobiographie #historique #regimeautoritaire
par topocl
le Sam 31 Déc - 10:09
 
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Sujet: Klaus Mann
Réponses: 24
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Tendai Huchu

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 Thumb-11

Le meilleur coiffeur de Harare

Vimbaï, 26 ans, a la langue bien pendue, une assez haute opinion d'elle-même, et un regard sans complaisance sur ses semblables... "Nous étions toutes plutôt belles, à l'exception d'Agnès qui avait hérité du physique de crapaud de sa mère. Aucune des deux n'avait de cou. Dommage".
Vimbai tire son orgueil de son statut de meilleure coiffeuse de Harare ; même la Ministre M. en personne ne jure que par elle ! Las, son petit monde s'écroule à l'arrivée de Dumi. Aussi beau que talentueux, il l'a supplante en un rien de temps.
Vimbai a pour devise de ne jamais contrarier les désirs de ses clientes. Son but : qu'en sortant du salon, elles se sentent blanches. Dumi, lui, n'en fait qu'à sa tête, mais métamorphose littéralement les femmes, qui repartent dans la peau de Naomi Campbell ou Hale Berry. Forcément, le choix est vite fait !

Le début du livre pourrait laisser penser au lecteur qu'il a affaire à un petit roman bien sympathique, mais anecdotique. Hors, très vite, le ton change, et le récit prend une tournure que je n'avais personnellement pas vu venir.

Vimbai, sous sa carapace, cache une jeune femme sensible que la vie a endurcie malgré elle. Victime du machisme ambiant, elle n'en a pas pour autant renoncé à ses ambitions : se sortir du township, monter son propre salon de coiffure et offrir un bel avenir à sa fille. Le succès de Dumi n'est donc pas pour elle qu'une blessure d'orgueil ; c'est aussi le rêve d'une vie meilleure qui s'éloigne. L'auteur rend avec subtilité les relations ambivalentes qu'elle entretient avec son rival, faites de jalousie mordante autant que d'attirance.

Si le secret de Dumi, au coeur du livre, est assez rapidement éventé (la 4ème de couverture le révèle de toute façon idiotement), l'intérêt du roman est ailleurs, dans la complexité des rapports humains et le récit de la confrontation entre deux mondes. Il est surtout le prétexte à une description sans fard de la vie sous la dictature de Mugabe. C'est d'ailleurs un vrai tour de force que d'être parvenu à en dire autant sur un pays sans négliger la trame narrative.

Tendaï Huchu nous décrit un Zimbabwe où les puissants se vautrent dans le luxe, imitant les comportements des "blancs" jusqu'à la caricature, tandis que la vie quotidienne du peuple est gangrenée par la corruption et les pénuries de toute sorte. Même s'il n'est pas nommé, le spectre du sida rôde en permanence. Tout naturellement, les magasins chics préfèrent "cibler les clientes jeunes et belles", car "se consacrer une clientèle statistiquement morte n'a pas de sens"
Par petites touches, l'air de rien, l'auteur nous fait comprendre combien il est dangereux d'oser braver les interdits du gouvernement. Jusqu'au passage terrifiant où la ministre M., si affable en apparence, laisse apparaître toute la cruauté et l'inhumanité des régimes dictatoriaux.
Et c'est là que le livre ne vous lâche plus, quand le ton faussement désinvolte laisse place au drame, et que les personnages qui vous sont devenus si proches sont pris malgré eux dans des enjeux qui les dépassent….
Si je déplore la rapidité du dénouement, c'est un défaut bien mineur comparé au plaisir que j'ai pris à lire ce roman. C'est bien simple, je ne l'ai pas lâché !

(Ancien commentaire remanié)

mots-clé : #corruption #identitesexuelle #regimeautoritaire #social
par Armor
le Ven 30 Déc - 14:55
 
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Sujet: Tendai Huchu
Réponses: 1
Vues: 623

Shahriar Mandanipour

En censurant un roman d'amour iranien

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 Image251

   Est-il nécessaire que je vous rappelle qu'épurer ou éliminer est une forme de censure ? En tant qu'écrivain parfois plus malheureux et maudit du sort que le Jean Valjean des Misérables, je crois que la fois où j'ai accepté l'élimination d'un mot d'une de mes histoires, j'ai aussi accepté l'élimination d'un être humain de son lieu de travail ou de sa vie.


De son exil américain Shahriar Mandanipour.  écrit un roman d'amour iranien. Il construit peu à peu  une histoire entre Sara et Dara, parfois  falots et désemparés entre le les interdits et leurs naïfs émois, parfois timidemnt trangressifs. Cette histoire s'inscrit en gras dans le texte, il ne s'y passe pas grand-chose. Tout y est rendu impossible par les codes religieux mais on y croise des rossignols, des moineaux au cœur battant, un colporteur allié des amants, de vieux hommes repoussants qui semblent tenir le destin entre leurs mains, en hommage à la tradition littéraire iranienne séculaire.

En alternance permanente et en caractères maigres,  Shahriar Mandanipour. se décrit écrivant le roman, par des digressions qui n'oublient jamais l'humour. C'est l'occasion d'exposer tout le mécanisme de la censure iranienne, que ce soit au niveau littéraire, mais aussi d'une façon plus générale au niveau des comportements ou des mœurs. Et on a beau savoir en gros, on est toujours surpris, et il est donc toujours bon de nous rapporter tout cela …
C'est l'occasion aussi de creuser d'une façon plus générale, la relation de l'écrivain à la fiction et à son œuvre,

 
 Dans ses brillants cours et conférences sur la littérature, Nabokov a dit : « La littérature est née le jour où un jeune berger criait au loup, alors qu'il n'était pas poursuivi par un loup. »
   Mais c'est trop simple. Moi je dirais que les meilleurs récits romanesques sont ceux dans lesquels le petit affabulateur, ou le romancier, courre en criant Au loup! Au loup ! Et qu'un loup qui n'était pas là avant surgit soudain derrière lui.



à ses personnages,

   « Tu n'aurais pas dû me créer ainsi. Tu n'aurais pas dû me décrire comme un pauvre hère, comme un pitoyable ver de terre. Tu m'as bâti comme quelqu'un qui, quoi qu'on lui fasse, ne peut  que se tortiller sans broncher. Tu m'as conçu ainsi pour permettre à ton roman de passer la censure. Je refuse qu'on fasse de moi un ver de terre qui simplement se dédouble quand on le coupe en deux. Tu es toi aussi mon meurtrier pour avoir fait de moi un personnage si misérable.Tu m'as réservé tous les tourments et tous les malheurs du monde. Tu n'es pas différent du tortionnaire qui me fouettait pour que je reconnaisse l'existence de Dieu. Je veux écrire mon propre assassinat. »


de parler des influences qu'il subit, que ce soit la culture moderne interdite ou la tradition littéraire d'un pays qu'il continue d'aimer profondément et des trésors d'imagination et de péosie qu'il lui faut pour mener son projet à bien d'une façon "acceptable" par les censeurs.

Cela donne un roman aussi tragique que cocasse, à l'ironie mordante, qui a le sérieux d'un état des lieux sordide de la situation en Iran, mais aussi l'audace et l'inventivité des contes. Il y a quelques longueurs et il manque parfois une certaine légèreté (rôle de la double traduction?); le lecteur occidental est parfois frustré, sentant bien que de nombreuses allusions et références lui échappent. Mais tout ce qu'on apprend d'une part, et l'astuce facétieuse de la construction du double récit compensent largement cela. C'est un beau tour de force, qui ne peut laisser le lecteur indifférent, un pied de nez plein de brio à tous les censeurs du monde, un petit outil de lutte face à l'adversité.

(commentaire récupéré)

mots-clé : #regimeautoritaire #humour
par topocl
le Ven 30 Déc - 10:37
 
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Sujet: Shahriar Mandanipour
Réponses: 3
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Alaa al-Aswany

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 97823310

Automobile club d'Egypte

Egypte, fin des années 40. Le pays est sous domination britannique, avec à sa tête un roi fantoche et débauché. Si son attitude choque le peuple, les puissants, quant à eux, ne reculent devant aucune flagornerie pour obtenir de nouveaux privilèges, quitte à offrir sans vergogne les services de leurs épouses ou de leurs filles. C'est bien connu, une fois satisfait, le roi n'est pas avare de ses prodigalités...
Tout ce beau monde a coutume de se retrouver au très sélect Automobile Club, où l'implacable El-Kwo, le tout-puissant chambellan du roi, règne sur une armée de serviteurs qu'il martyrise à l'envi ; totalement soumis, ceux-ci sont incapables de se révolter contre le traitement inhumain qu'ils subissent, tant on leur a inculqué l'idée que cela était dans l'ordre des choses...

"Leur existence reposait sur une vérité unique : El-Kwo était une force absolue contre laquelle ils ne pouvaient rien. Si leur croyance en cela était ébranlée, tout changeait. L'image de leur tout-puissant maître enracinée dans leurs esprits les rassurait en même temps qu'elle les terrorisait. Il était dur avec eux. Il les opprimait, mais également il était le garant des fondements de leur existences."

Le roman s'articule autour de deux pivots : la vie à l'Automobile Club, et celle des membres de la famille d'un des serviteurs, Abdelaziz Hamam. Descendant ruiné d'une puissante famille de Haute-Egypte, il s'est réfugié au Caire dans l'espoir d'améliorer le sort de sa famille.

Alaa El Aswany a un talent de conteur incomparable ; il sait prendre son temps pour installer les situations et décrire au mieux les tourments intérieurs de ses personnages. Sous sa plume évocatrice, les nombreux épisodes s'entremêlent avec brio.
L'on pourrait regretter le procédé d'écriture, souvent vu _et souvent factice_  qui consiste à terminer ses chapitres par une situation en suspens. Mais ce procédé, l'auteur le maîtrise à la perfection ; à aucun moment je n'ai eu l'impression que certains passages faisaient office de remplissage. La force de l'auteur est, au contraire, d'avoir su donner à chaque épisode suffisamment d'intensité pour que le lecteur soit  totalement happé, incapable de refermer le livre.

Ce n'est certainement pas un hasard si Alaa El Aswany, écrivain engagé, a choisi d'ancrer son roman à la fin des années 40, peu avant que la révolution n'embrase le pays. Il décrit merveilleusement le lent éveil des consciences, la difficulté d'oser réclamer des droits dans un régime dictatorial qui asservit en toute impunité. Il saisit les peurs, les changements incessants d'opinion, les bravades et les reculades, pour nous dresser un tableau profondément attachant du petit peuple égyptien.

J'aurais pu vous parler des heures durant des aventures de la famille Hamam et des individus gravitant autour d'eux, mais je vous laisse le soin de découvrir leur difficile apprentissage de la vie adulte. Je ne peux vous dire qu'une chose : ils vous seront si attachants ou détestables que vous regretterez furieusement de les quitter...
Je n'aurai donc que deux conseils : oubliez les dix premières pages, assez ridicules et infatuées, et plongez avec délices dans ce récit vibrant et absolument passionnant.
Un grand coup de coeur, comme on en a rarement.

(Ancien commentaire remanié)


mots-clés : #historique #regimeautoritaire #romanchoral
par Armor
le Jeu 29 Déc - 18:18
 
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Sujet: Alaa al-Aswany
Réponses: 29
Vues: 3308

Rohinton MISTRY

Mes avis sur les romans de Rohinton Mistry n'en étant pas vraiment, ils sont aujourd'hui irrécupérables.
Et leur lecture est hélas trop ancienne pour que je puisse rédiger un commentaire digne de ce nom. Pourtant, je n'imagine pas ce forum sans fil pour cet auteur, aussi vais-je tâcher de vous noter quelques phrases d'après mes anciennes notes et les impressions qui me restent aujourd'hui en mémoire.

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 61sagp11

L'équilibre du monde

L'équilibre du monde est un roman fleuve de plus de 800 pages. L'histoire de l'amitié improbable qui unit quatre êtres que rien de prédisposait à se rencontrer.
Ce roman fit beuacoup de bruit à sa sortie, probablement par son effet coup de poing. L'auteur avait bien des drames, bien des travers de l'Inde à dénoncer. Je reconnais d'ailleurs volontiers avoir beaucoup appris lors de cette lecture. (J'ignorais, par exemple, que sous le régime d'Indira Gandhi les hommes des castes déshéritées subissaient des castrations forcées et aléatoires, ou que les sans abris étaient envoyés dans de sordides camps de travail…)
L'accueil réservé à l'équilibre du Monde fut parfois rude ; d'aucuns ont reproché à l'auteur de parler d'événements qui n'auraient jamais existé. Ce qui prouve bien que ce livre était un pavé dans la mare, et en cela je conçois qu'il ait profondément marqué les lecteurs qui découvraient là une réalité de l'Inde bien loin des images d'épinal et des films de Bollywood.

L'ennui avec ce livre, c'est l'accumulation incroyable de malheurs qui s'abat sur nos héros. Oppression exercée sur les intouchables, violences inter-religieuses, mariages forcés, corruption, tout y passe… à tel point que j'avais régulièrement l'impression que l'auteur avait inventé telle ou telle péripétie non pas pour ce qu'elle pouvait apporter à son histoire, mais pour dénoncer un fait de société… D'où, notamment vers la fin, un vrai souci de crédibilité et une sorte de dissonance dans le récit.. Selon moi, à trop vouloir dénoncer, Mistry a desservi son propos.

Il y a dans ce livre une inéluctabilité, une noirceur qui rendent sa lecture parfois désespérante. Et pourtant, il y a aussi  ce qui a fait que je n'ai pas abandonné en cours de route ; l'empathie, la sensibilité avec laquelle l'auteur parle de ses personnages, la justesse avec laquelle il les observe et décrit leurs émotions. Tout cela laissait deviner un talent qui ne demandait qu'à s'épanouir dans un cadre moins pesant…


mots-clés : #corruption #regimeautoritaire #social
par Armor
le Mar 27 Déc - 18:14
 
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Sujet: Rohinton MISTRY
Réponses: 11
Vues: 780

Bruno Arpaia

Bruno Arpaia
Né en 1959


Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 Arpaia10

Bruno Arpaia est un écrivain et journaliste italien né à Naples en 1957. Il est diplômé en sciences politiques de l'université de Naples et spécialisé en histoire de l'Amérique. Il se lance dans une carrière de journaliste au Il Mattino de Naples, avant d'émigrer à Milan en 1989, où il travaille pour le journal La Repubblica. L'année suivante, il publie son premier roman, I forestieri, prix Bagutta - première œuvre en 1991. Il ajoute à son activité de journaliste, une activité littéraire, en publiant en 1994 Il futuro in punta di piedi. Il abandonne son poste à la rédaction de La Repubblica en 1998, pour se consacrer à l'écriture. Il reste journaliste en tant que pigiste.

En 1997, il publie Tempo perso (Du temps perdu) qui se passe lors de la révolution asturienne de 1934. Dans ce roman apparait pour la première fois la figure du jeune révolutionnaire Laureano, dont l'histoire s'entremêlera avec celle du philosophe Walter Benjamin dans son livre suivant L'Angelo della storia. C'est l'histoire d'un destin railleur, celui de Walter Benjamin, fuyant l'Allemagne nazie, avec en arrière-plan le sort d'un continent se précipitant vers la Seconde Guerre mondiale. La relation complexe entre destins individuel et collectif est un des thèmes chers à l'écrivain, comme la réflexion constante sur le temps.

En 2003, il publie Raccontare, Resistere - Conversazione con Bruno Arpaia, long entretien avec l'écrivain chilien Luis Sepulveda, où les deux auteurs dissertent d'un certain nombre de questions qui les unissent : la littérature, la passion politique, l'engagement pour l'environnement, le journalisme.

En 2006 vient Il passato davanti a noi, une évocation des années soixante-dix, de la maturation politique d'une génération, entre la lutte des travailleurs et les grandes batailles pour les droits civiques, jusqu'à la période du terrorisme italien et de la répression. Le livre remporte le Prix Napoli. En 2007, il sort le pamphlet Per una sinistra reazionaria.

En 2011, il publie le roman L'energia del vuoto, avec lequel il plonge dans le monde de la physique des particules, racontant l'aventure de la science sous la forme d'un thriller politique. Connaisseur des littératures espagnole et latino-américaine, Bruno Arpaia complète ses activités de romancier et d'essayiste avec celle de traducteur. Il est également conseiller éditorial et collaborateur des pages culturelles du quotidien Il Sole 24 Ore. Il traduit et édite pour la maison Mondadori les romans de Carlos Ruiz Zafón.


(wikipedia)


Œuvres en français

Dernière frontière
Du temps perdu
Avant la bataille

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Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 418tj511

Dernière frontière

L’auteur imagine une rencontre entre un Républicain Espagnol et le philosophe Juif Allemand Walter Benjamin,  sur un chemin de montagne dans les  Pyrénées , plus exactement au passage déjoué de la frontière Franco-Espagnole.

Mais cet auteur est rusé, la rencontre se fera tardivement dans le récit ce qui permet au lecteur de faire  longuement connaissance avec le narrateur, Laureano le Républicain Espagnol, émigré au Mexique et lentement  au rythme de sa démarche mal assurée, du vieux Benj  comme ses amis le surnomme, le philosophe.

Tous deux sont des émigrés qui ont fuit leur pays devant le fascisme pour sauver leur vie et leur parcours, leur fuite est aussi terrible pour l’un que pour l’autre, mais Laureano est jeune, fort et a un but , rejoindre celle qu’il aime. Walter est vieux avant l’âge, il n’aspirait qu’à penser, écrire, vivre une vie  tranquille ; il a besoin de la solitude, du silence pour se sentir à l’aise, d’autant que sa santé est fragile. Mais le sort en a décidé autrement, il est poursuivi par le « petit bossu » malfaisant de la comptine depuis son enfance et jusqu’à sa mort.

Seuls ses écrits permettent à Walter de survivre, il ne trouve d’intérêt qu’à l’écriture ; passant des après-midi entières à la bibliothèque nationale de Paris.  Il transportera  dans sa valise les pages écrites d’une thèse qu’il espère faire éditer aux Etats unis, sa fuite l’épuise, la maladie l’accable mais il refuse d’abandonner  ce bagage à l’incompréhension, voir au reproche  de ses compagnons d’infortune.

De nombreux personnages connus, certains de ses amis croisent Benj dans cet exil,  ces rencontres aident Walter à continuer le chemin.   Lui dont les manières surannées, l’ extrême politesse étonnent ceux qui  croisent son chemin et dont la  fragilité invite à l’attention.

L’auteur  a, comme il le dit, puisé largement dans les écrits de Koestler, d’Anna Seghers et de tant d’autres  ce qui m’a rendu la lecture très facile puisque j’ai rencontré dans  mes précédentes lectures, la guerre d’Espagne, les camps de concentration Français. Par contre, je  ne connaissais pas Walter Benjamin (seulement aperçu), cet écrivain, philosophe chassé par le fascisme, par « le petit bossu »  et qui a fait du tableau de Klee « l’angelus Novus » l’allégorie de l’Histoire.

Une bonne lecture  et une écriture agréable,  la construction du récit qui alterne le destin de Laureano et celui de Walter  figure bien le chemin parcouru et à parcourir pour l’un comme pour l’autre, jusqu'à cette "dernière frontière" qui est aussi pour Walter celle  qui sépare la vie de la mort.
Après recherche, je me rend compte de l’habileté de l’auteur à porter à notre connaissance certains écrits de Walter Benjamin en  les « condamnant » mystérieusement dans la valise.

Extraits :  

« Je pense lui racontait-il, que pour mon anniversaire je serai à Nice, en compagnie d’un type plutôt drôle que j’ai déjà rencontré souvent dans mes vagabondages, et que j’inviterai à boire un verre à ma santé, à moins que je ne préfère rester seul. Qui était ce type, Scholem se creusa inutilement la tête pour le comprendre. Aujourd’hui seulement nous pouvons imaginer que c’était le « petit bossu » de ses comptines d’enfant et de ses pires cauchemars, que c’était son destin déjà aux aguets. »

« En peu de temps, il se créa une communauté à partir du néant, une société naquit du chaos et de la confusion. Soudain était apparu un homme qui disait à tous ce qu’il fallait faire. «  Personne ne savait d’où il était sorti ; on savait seulement que cet homme faisait la bonne proposition au bon moment. »

« Walter vivait de détails, et il était capable de reconstruire l’univers de ces vétilles ; mais dans un camp, il cousait les jours ensemble avec un fil de détails absurdes qui résistait à sa pensée. «

« Je crois que le vieux Benj ne pouvait prendre une tasse de thé bouillant qu’après avoir développé une théorie sur la tasse. »

« Il écrivit les dix-huit Thèses au verso d’un de ses carnets, remplissant les marges de lettres minuscules et hâtives, dépouillées par l’urgence de toute hésitation, de tout ornement. Il écrivit comme s’il laissait un témoin dans un relais, un talisman à remettre à ses amis d’outre-atlantique avant qu’il ne soit trop tard. Il écrivit en réunissant enfin marxisme et messianisme, liés dans une ultime et terrible défense contre la foi obtuse dans le progrès, contre l’absurdité de l’histoire.  Il écrivit en franchissant avec une ironie libérée les frontières entre théologie, philosophie et littérature, comme si, face au danger, tout devait apporter sa contribution au salut. »

« Jamais à sa place : telle était toute sa vie »

« Lui qui ne savait sans doute rien faire d’autre, qui à force de se bourrer la tête de pensées était allé  dans la vie comme si elle lui était prêtée, une vie d’occasion. Voilà que cette vie – son corps, son cœur, ses muscles, ses poumons – lui présentait l’addition. »


(message rapatrié)


mots-clés : #creationartistique #regimeautoritaire
par Bédoulène
le Ven 23 Déc - 17:06
 
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Sujet: Bruno Arpaia
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Chahdortt Djavann

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Je ne suis pas celle que je suis

Une telle histoire peut  paraître tout bonnement inimaginable, mais vivre perpétuellement en cachette, subir des interdictions en tous genres qui touchent à la vie affective et intime a rendu les Iraniens fous. Les situations les plus improbables et les plus insolites, qui n'ont aucune raison d'exister ailleurs, sont monnaie courante en Iran.

On alterne les très courts chapitre, d'où une lecture rapide pour un livre qui semblait gros au départ.


D'un coté, le récit de l'enfance et la jeunesse de Donya, en Iran, sous la dictature des mollahs, dont je craignais un peu une redite par rapport à En censurant un roman d'amour iranien de Shahriar Mandanipour. Mais les trajectoires et les personnalités des 2 auteurs sont bien différentes, celle de Mandanipour lui a laissé la possibilité de l'humour, alors que dans le domaine privé comme dans le domaine public, l'expérience de Donya (et sans doute partiellement (?) celle de Chahdortt Djavann), a été autrement traumatisante, et n’autorise que la béance et le tumulte. femme  dans ce monde  inimaginable où elles sont considérées comme des mineures et traitées comme des putains, révoltée dès l'enfance, ce qui est loin de lui avoir simplifié la vie,   Ces pages sont d'une violence à la limite du soutenable, le livre dae Mandanipour paraît presque .

Raconter aux autres que l'infâme régime m'a emprisonnée et torturée, c'est plus facile que d'avouer la vérité sur mon père…


D'un côté le compte rendu distant du dialogue /monologue de Donya, une iranienne immigrée à Paris, sortant d'une tentative de suicide incapable de s'adapter à ce nouveau monde, fermée, blessée. Le déroulement des séances et montre  l'éclatement de sa personnalité, l'anéantissement de ses espoirs, la gravité de sa souffrance. Sa vie est un déchirement, sa psychanalyse un long cri errant entre l'incrédulité et le rejet de sa thérapie, l'agressivité et le doute face à son thérapeute, puis, peu à peu, les pensées et les récits, non pas qui s'ordonnent, mais qui prennent un chemin. L'écueil de la langue , quoiqu'elle la  maîtrise merveilleusement , mais qui n'est pas sa langue maternelle, sa langue primale, est un obstacle supplémentaire.

J'ai eu plus de mal à entrer dans ces pages, car d'une part tout est déconstruit, mais logiquement puisque Donya est déconstruite, et parfois exaspérante de ce fait, mais  qui peut lui en vouloir ? , et aussi parce que la psychanalyse, qui me semble parfaitement racontée ici, m' a toujours mise mal à l'aise, position qui est évoquée  dans le livre lors d'un séminaire antipsychanalyse. Mais cela, c'est mon affaire.


Enfin quelques brefs paragraphes sur la vie  privée du thérapeute, dont je n'ai guère compris l'intérêt, (si ce n'est de montrer qu'en fait, Donya poursuit souvent son chemin seule ?). Mais qui émergera sans doute dans les tomes suivants.

Au total un romans des plus intéressants, violent dans l'information, sans concession dans la forme, qui finit un peu en queue de poisson (mais il y a une suite). Mais  de toute façon peut-on espérer qu'un tel destin soit un jour clos ?

- Au moins, on doit reconnaître aux mollahs le mérite d'avoir rendu palpitants les actes les plus anodins ; ce qu'ailleurs ont considère comme ordinaire, ou même ennuyeux parce que trop accessible, devient ici un délice. Comme boire du whisky, écouter de la musique, se voir entre filles et garçons, ironisa Armand.


(commentaire récupéré)


mots-clés : #conditionfeminine #regimeautoritaire
par topocl
le Jeu 22 Déc - 16:12
 
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Sujet: Chahdortt Djavann
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Chahdortt Djavann

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Comment peut-on être Français?


Elle (quand je dis « elle » je parle de Roxane) a des mots très durs sur son pays. On peut comprendre quand on lit ce qui lui arrive. Il y a peu de nostalgie, même si, la solitude qu’elle ressent à Paris la rapproche de ce qu’elle connait comme faisant partie d’elle-même, de son identité, qu’elle ne pourra jamais changée. Elle dit d’ailleurs qu’à Paris elle est Iranienne, alors qu’en Iran, elle était elle-même sans se poser de questions. Mais elle rejette l’Iran, pour sa tyrannie vis-à-vis des femmes, pour son contrôle permanent sur elles, pour le manque de liberté, pour la violence des hommes, pour l’ignorance dans laquelle la population est maintenue. Son personnage de Roxane est plus jeune qu’elle, elle est née plus tard, mais en ayant lu sa biographie, je me dis qu’elle parle un peu d’elle-même. Les études, les petits boulots, la tentative de suicide. Le père, qui est celui qui va la sauver en lui permettant de partir à Paris. Dans la vie de Djavann, le père s’est révolté contre le régime des Mollahs, il aimait lire et avait été un personnage influent. Dans le bouquin on retrouve ces composantes.


Quand Roxane arrive à Paris, elle est comme beaucoup d’étrangers qui ont idéalisé le pays dans lequel ils vont habiter. Sauf que pour elle, il y a une couche supplémentaire. Elle n’a jamais été nulle part quand elle était petite, sa vie se passait entre les quatre murs de sa maison, entourée d’une famille nombreuse qui ne s’apercevait pas de sa présence. Elle trouvait son échappatoire dans la lecture. Activité que sa famille réprouvait silencieusement. Devenue femme, elle ne pouvait ni voyager, ni se déplacer sans la présence d’un homme. Les gardiens de la morale Islamique veillaient et surveillaient. Sauf que ces « gardiens » n’avaient pas de moralité, étaient ignorants et profitaient de la situation. Ce qui amène Roxane a fuir son Pays.


Les premiers temps, elle vit comme dans un rêve. La misère qui règne en Iran, le manque de tout,  la font s’extasier dans les rayons des supermarchés. Elle se balade dans les rues de Paris, goute à la liberté de s’asseoir toute seule à la terrasse d’un café pour commander un verre de vin. Puis la réalité la rattrape. Elle se heurte à la mentalité des Français si différente de la sienne. Elle se dit que les Française respire la liberté de la naissance à la vie adulte. Elle ne sait pas quoi faire de cette liberté qu’elle ne connait pas, elle ne sait pas comment réagir. Les gens autour d’elle, fortement individualistes, continuent à vivre en parallèle et elle se sent seule. Pourtant elle finit par s’en sortir. Les petits boulots, les études. Elle fait tout pour maitriser le Français. Elle recopie, elle récite des heures entières, elle lit, un dictionnaire sous la main, elle l’emmène d’ailleurs partout avec elle pour chercher un mot immédiatement. Mais la solitude reste et elle ne se sent pas assez proche de qui que ce soit pour parler de ses combats intérieurs. Alors elle écrit à Montesquieu des lettres qu’elle envoie aux quatre coins de Paris. Lettres qui lui reviennent non lues naturellement. Mais ça l’aide à voir plus clair, à exprimer ses colères et ses doutes. Un jour elle est arrêtée par la police pour avoir roulé en vélo en sens contraire. Elle n’a pas sa carte de séjour sur elle et se retrouve dans une cellule. Son passé lui revient brutalement et elle perd les pédales.



Elle écrit bien Chahdortt Djavann. Ce qui est une performance quand on sait qu’elle est arrivé en France il y a un peu plus de dix ans. Elle a beaucoup d’humour. C’est une militante, une révoltée qui ne fera pas de compromis. C’est une femme éprise de liberté, un caractère fort qui déjà enfant avait le courage de ses convictions.


mots-clés : #immigration #regimeautoritaire
par Pia
le Jeu 22 Déc - 6:00
 
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Sujet: Chahdortt Djavann
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Luigi Meneghello


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LIBERA NOS A MALO

Presque cinquante ans après sa publication en Italie, Libera nos a malo, le "livre-monde" que Luigi Meneghello dédia à l'univers rural de son enfance, est enfin traduit en français.

Dans ce roman atypique et fascinant, l'écrivain italien - disparu en 2007 et considéré comme une figure majeure de la littérature contemporaine du pays - fait revivre le monde disparu de Malo, le petit village en Vénétie où il grandit entre les années 1920 et les années 1940.

Pour cet exercice de mémoire porté par les libres associations et les digressions, Meneghello adopte un regard critique qui lui permet de se pencher avec sévérité et ironie (comme le montre le jeu de mots du titre, entre la conclusion du "Notre Père" en latin et le nom du village), mais aussi avec une certaine tendresse, sur cet univers paysan dominé par la pauvreté, l'ignorance et la croyance religieuse, mais animé par de véritables liens de solidarité et par un esprit de communauté très marqué.


Peu à peu, il tire de l'oubli tout ce qui a laissé une trace dans sa mémoire : les paysages et les rites du travail, l'univers familial et celui de l'école, la rhétorique fasciste et les liturgies de l'Eglise, les jeux et les amours, sans oublier une riche galerie de personnages hauts en couleur, à commencer par ses amis, mais aussi le curé du village ou la maîtresse qui lui a appris la lecture.

Bien que présenté comme un simple roman, Libera nos a malo est une oeuvre beaucoup plus complexe. L'auteur y croise récit autobiographique, enquête anthropologique et réflexion sur le langage. La question de la langue est en effet au coeur du livre car, pour l'auteur, le dialecte est la langue naturelle, celle de l'enfance et de la liberté, alors que l'italien est le moyen de communication de l'école et des institutions, une langue peu maîtrisable, vécue comme une imposition et pleine de mystères. "L'effet des mots écrits, les mots de la langue italienne, sur nous qui parlions le dialecte était des plus étranges", souligne l'écrivain, en rappelant que les mots italiens résonnaient dans le dialecte comme des formules magiques aux résonances secrètes.

Cette tension permanente entre italien et dialecte traverse tout le livre, grâce à une écriture riche et élaborée qui n'hésite pas à exploiter une reconstitution presque philologique des formes dialectales. Il s'agit d'un choix courageux, car, au début des années 1960, l'italien venait à peine de s'imposer sur l'ensemble du territoire national et, à la différence d'aujourd'hui, rares étaient les écrivains (avec notamment les exceptions de Gadda et de Pasolini) qui osaient introduire en littérature la force du dialecte.

Grâce à cette langue très inventive et personnelle (d'ailleurs, très bien restituée par la traduction française), Meneghello a su recréer magistralement un monde, dont - au moment d'écrire - il était désormais définitivement éloigné. Une distance qui lui a permis d'ôter toute nostalgie à cette magnifique archéologie d'un pays perdu.
LIBERA NOS A MALO de Luigi Meneghello. Traduit de l'italien par Christophe Mileschi. Editions de l'Eclat, "Paraboles", 364 p.


Le Monde des livres

J'espère qu' Animal nous parlera de ce livre qu'il a lu. B


mots-clés : #humour #regimeautoritaire #viequotidienne
par bix_229
le Mer 21 Déc - 17:48
 
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Sujet: Luigi Meneghello
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Andreï Makine

Oui, Tristram, on remarquera même et aussi plus tard, un grand attachement à la France. Je pense au livre consacré au Lieutenant Schreiber ou "le pamphlet de ne pas oublier la France...

On a déjà « bien » parlé des romans, partagés en admiration avec beaucoup. Mais « Un amour humain » ne semblait pas avoir plu autant chez les lecteurs?. D’accord: C’est sûr que Makine y change un peu l’univers, peut-être aussi de langage (?) et c’est peut-être toujours une tentation de notre part de le voir dans ses anciens sujets?! Moi de ma part, j’ai aussi aimé « Un amour humain » et je vais alors essayé de vous en parler :

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L’amour humain

CONTENU:
Un agent/journaliste russe raconte la vie de son ami Elias Almeida, un révolutionnaire de métier angolais: de ses expériences d’impuissance face à l’oppression et la souffrance dans l’Angola natale. Comme enfant il y a vécu et a rencontré d’autres résistants comme son père mais aussi un certain Ernesto (Che) au Zaïre. Puis il a une formation à Cuba, ensuite à Moscou pour après vivre des opérations en Afrique. Quelques expériences clés et particulièrement un amour « impossible » envers Anna,  une Sibérienne vivant à Moscou ; marquent sa vie pour toujours.

REMARQUES:
D’un coté le livre me paraissait d’une certaine simplicité envoutante: de point de vue de langue et de certains énoncés. Mais à voir de plus près on y découvre des changements de perspectifs constants, des retours en arrière, des anticipations etc. A coté de la narration apparemment chronologique de la vie d’Elias, il y a toujours à nouveau l’apparition « concentrique » de certains motifs et sujets à l’intérieur du « rapport ». Au début j’y voyais une manque de finition, mais dans une remarque très belle l’auteur nous donne à travers le narrateur le début d’une réponse : l’essentiel dans nos vie est au bout du compte dans quelques gestes, rencontres, paroles, lesquels nous font vivre et nous nourrissent, nous accompagnent une vie durant.

On peut lire l’histoire sur des niveaux divers :
- comme la vie d’un agent et révolutionnaire professionnelle lequel nous accompagnons dans son cheminement du début d’une révolte envers des situations inacceptables en passant par sa formation jusqu’à ses opérations actives
- comme une histoire de la lutte de libération et de la guerre civile angolaises
- comme une analyse, un dialogue assez profonde de l’auteur des contradictions et limites du communisme (comme il s’est montré historiquement)
- comme une belle histoire d’amour

Et encore autrement.

Il était fascinant pour moi comment Makine présente le personnage central sans jugement hâtif et critique superficielle du système communiste, lui (Makine) qui a quand même vécu et connu l’Union soviétique de l’intérieur et aurait pu avoir une tendance de polémiquer. Mais non, il met Elias dans une tension très authentique et presque spirituelle entre l’idéalisme et la fidélité envers la révolution et puis, de l’autre coté, un désenchantement, l’expérience de mettre en question et soi-même et les données extérieures. Il pose la/une question centrale : est-ce qu’après la révolution les hommes et les femmes vont être autrement ? Est-ce qu’ils auront un autre comportement ? Et après un cheminement il va ajouter : est-ce qu’ils vont apprendre à (s’)aimer ?

Makine décrit certaines scènes de sexe et de violence assez, inmakinément me paraît-il, crument  et puis, comme dans un contrepoint, on y trouve des passages d’une grande beauté, d’un vécu intense. Cela reflète bien le champ de tension dans lequel se meut Elias et, peut-être avec lui, nous autres.


mots-clés : #revolution #regimeautoritaire
par tom léo
le Mer 21 Déc - 16:35
 
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Sujet: Andreï Makine
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Ludmila Oulitskaïa

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Le chapiteau vert

   Peut-être que la beauté sauverait le monde, ou la vérité, ou un truc magnifique du même genre, mais la peur était quand même plus forte que tout, elle détruirait tout, tous les germes de beauté, toutes les pousses de ce qui est magnifique, sage, éternel… Ce ne serait pas Pasternak qui resterait, mais Mandelstam, parce que l'horreur de ce temps était davantage présente chez lui. Pasternak, lui, avait toujours voulu se réconcilier avec l'époque, l'expliquer de façon positive.



C'est d'abord l'histoire d'une belle amitié de collégiens, trois garçons unis par l'amour de la littérature et des arts, fédérés par un professeur charismatique, et qui vont, de près ou de loin, se suivre toute leur vie.

   Les deux amis eurent l'occasion de se voir longtemps à deux reprises, et se retrouvèrent d'emblée enveloppés par ce nuage d'intimité venu de leur enfance, de leur adolescence. Quand tout, chez votre ami, vous est compréhensible, et que ce qui ne l'est pas suscite intérêt et sympathie.


Seulement,  cela se passe dans l'URSS après la mort de Staline,  après laquelle on s'est demandé si cela allait être mieux, tout en sachant que, de toute façon, « ça ne pouvait pas être pire ».

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 St1010

Les trois garçons, farouchement, lisent, s'instruisent, découvrent.  Des garçons passionnés, simplement nés au mauvais endroit, un endroit où cela les oblige à flirter avec l'interdit.  De plus en plus. Le réseau s'enrichit, des intellectuels et des scientifiques de la dissidence, et peu à peu, le filet se resserre avec ce que cela implique : surveillance, arrestations, incarcération, fidélité et trahison, mise à l'écart et émigration.

   Le thé et la vodka coulaient à flots, les vapeurs des discussions politiques s 'accumulaient dans les cuisines au point que l'humidité remontait le long des murs jusqu'aux micros cachés dans les plafonds.


C'est une histoire d'hommes enthousiastes et chaleureux, souhaitant une vie simplement dévolue à leurs passions, parqués dans de petits appartements communautaires, pris dans des familles et des amours compliquées, faisant des choix dangereux, n'excluant pas de petites compromissions, écartelés par un pouvoir totalitaire implacable.

La complexité des situations, l'épaisseur du volume, la multiplicité des personnages fictifs ou réels (...et leurs patronymes russes...),  l'ancrage revendiqué dans une réalité russe littéraire, musicale  et politique qu'on n'est pas obligé de connaître, le choix délibéré de faire fi de la chronologie pourraient effrayer et faire redouter un roman indigeste, où l'on se perd, où l'on est submergé. C'est au contraire une lecture totalement embarquante, un fleuve voluptueux, dont on suit naturellement le cours tourmenté, aussi sensible aux aventures des personnages principaux qu'à celles des seconds rôles, qui sont l'occasion de faire envisager toute l'inventivité de l'organisme de répression.

De l'émotion, un brillant talent de conteuse, beaucoup de choses à apprendre (ou réapprendre toujours) sur ce  monde terrifiant où se sont débattus ces trois hommes , au milieu de tous les autres soviétiques russes.

(commentaire récupéré)


mots-clés : #regimeautoritaire
par topocl
le Mer 21 Déc - 13:29
 
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Sujet: Ludmila Oulitskaïa
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Roberto Bolaño

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Etoile distante


Originale : Estrella distante
(Espagnol, 1996)

Traduction française :  Robert Amutio, 2006  

CONTENU :

Quatrième de couverture a écrit:Roberto Bolaño a écrit un étrange roman noir qui mêle art, histoire et horreur. Un jeune homme, séduisant et mystérieusement lointain, se présente dans un atelier d'écriture que suit le narrateur dans une ville provinciale du Chili. Le coup d'État de Pinochet donne l'occasion à cet étrange artiste de mettre en pratique sa conception radicale de l'art de la cruauté, en assassinant quelques femmes de sa connaissance dans des circonstances que le lecteur, comme le narrateur, ne peuvent qu'imaginer.
Étoile distante est aussi une prolifération tourbillonnante d'histoires qui accompagnent ce récit sur la démence et le mal. Histoires folles, invraisemblables, traversées de rumeurs invérifiables, comme autant de visions égarées de ceux que l'histoire du Chili a brisés, d'épisodes cruels et pathétiques où l'espace de quelques pages des monstres terriblement (in)humains s'ébrouent.

Roberto Bolaño exerce son sens de l'humour, son goût de la parodie et sa singulière imagination, dans le foisonnement et les bifurcations vertigineuses de ces récits soufflés par l'histoire ou l'exil, et nous livre une méditation sur le mal dans ce qu'il a de plus fascinant et sobrement médiocre, mais aussi sur son rapport à la littérature.


STRUCTURE :
Dans la version allemande lue par moi, livre en dix chapitres numérotés, mais sans titres. Eventuellement on peut discerner quatre blocs différents. Chaque chapitre avec un leger décalage de contenu, d'accents.

REMARQUES :
Le Chili au printemps 1973 : avec le narrateur et son ami Bibiano nous nous trouvons dans un atmosphère de séances et débats perpetuels dans des cercles avant tout littéraires, où on va parler de poèsie, se lire mutuellement ses propres premiers essais, mais où on va aussi parler d'autres sujets. Les jeunes étudiants entre 17 et 23 ans sont pour la plupart des sympathisants de la révolution, voir de la lutte armée, trotzkistes, communistes ou socialistes.

Dès le début du petit roman nous sommes face à un personnâge mystérieux : Alberto Ruiz-Tagle qui (on le dit rapidemment) va se revèler plus tard sous sa vraie identité de Carlos Wieder. Mais d'abord il semble souvent quelqu'un qui écoute tranquillement, déclame sans spectacle ses propres œuvres et attire les femmes autour de lui. Pour la plus grande détresse du narrateur et son ami qui partagent l'adoration des jumelles Garmendia. Certains par contre devinent en lui un étoile naissant du nouvel art chilien de la poèsie.

Et quelques mois après (le Putsch de Pinochet aura lieu en Septembre 1973) Tagle/Wieder apparaît dans l'identité d'un pilote militaire qui va peindre dans les cieux avec des avions à réaction fumantes des « poèmes » avant-gardistes. Il deviendra et il est la preuve vivante que le nouveau régime en place à une attitude positive envers l'art avant-gardiste! Nous par contre, nous savons ou devinons encore toute autre chose : ce même Wieder participe en tant qu'officier à la torture et des arrestations (même de ses amantes) et contribue aux nombreuses disparitions. Il apparaît sous son jour sadique et meutrier qu'il va même mettre en évidence dans son « art ».

Mais terminons-là, avec ses premiers chapitres, l'aperçu de ce livre.

Parfois Bolano peut, pour des chapitres intermédiaires ou des explications, commencer apparemment ailleurs et rompre une certaine fluidité de contenu. Plus tard il met ces bouts ensemble. Ou expose – comme je l’ai lu – diverses destins comme les possibilités éventuelles de diverses options face au Putsch : l’exile, la revolte, le sadisme... Des fois cela me paraissait « décousu » et pas unifié à première vue.

Le sentiment d’une imprécision, d’une incertitude reste marquant : Est-ce que cela s’est bien passé comme décrit, ou éventuellement autrement ? Qu’est-ce qui est bien sûr sous la dictature ? Ainsi restent des suppositions, des rumeurs, le soupçon d’une formation de légendes autour d’un personnâge, d’une falsification. Ceci peut créer chez des lecteurs – au moins chez moi – une certaine forme de manque d’orientation. Mais qu’est-ce qu’il condamne ? Mais bien sûr : on sait ou devine bien où battait le cœur du narrateur, de l’Alter Ego et ainsi de Bolano, mais au même moment beaucoup de choses ne sont que mentionnées allusivement et restent à l’interprétation du lecteur.

Bien sûr cette liberté est d’un coté souhaitable : l’auteur ne nous impose pas une boîte toute reglée, néanmoins je m’attends – dans certaines œuvres – peut-être à des jugements plus explicites ?

On trouvera de la matière à reflexion à souhait : Comment l’art est instrumentalisé par des systèmes politiques ? Où est-ce qu’un système utilise des hommes « malades » pour les faire vivre leur sadisme pour leurs propres buts ? Est-ce que l’accomplissement d’actes de la coté obscure est même une condition pour se réaliser plus pleinement comme homme, voir comme artiste ? Et bien sûr les questions éternelles : Où commmence la responsabilité de l’individu et où est-ce qu’il n’est qu’un outil ? Faut-il y faire une distinction ? Jusques à quand (et où) je peux demander justice, et chez qui ? Quand est-ce qu’il faut rompre le cercele de la violence ? Etc...

A mon avis l’écriture, la langue restent étrangement distantes et froides. Elles ne m’atteignent pas comme je le voudrais bien, même si j’honore certaines idées fortes derrières les projets littéraires (si on peut parler de « projet ») de l’auteur. Donc en ce qui me concerne je reste bizarrement étanche à l’attraction de Bolano comme – après en avoir lu une vingtaine de livres (?) - en général presque, de la littérature latino-américaine. Mais cela est mon ressenti personnel, voir mon problème.

Infos supplémentaires en espagnol ici: http://es.wikipedia.org/wiki/Estrella__distante

Je suis parti d’une traduction allemande qui se réfère à une première version du roman. Est-ce que cela peut jouer ?


mots-clés : #regimeautoritaire
par tom léo
le Mar 20 Déc - 22:29
 
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Sujet: Roberto Bolaño
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Elio Vittorini

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 6 Captur65

L'oeillet rouge

Original : Il garofano rosso (Italien, comme livre 1948)

Parution (dans une première version) comme roman à épisodes entre 1933 -36 dans le magazine Solaria. Premier manuscrit pour une édition comme livre 1939. Entre ces diffèrentes versions il y a, suite à des changement historico-culturels et de changement d'opinion chez l'auteur, une évolution, des changements, des révisons.

1.ère parution en français chez Gallimard, 1950

DESCRIPTION brève:
Une jeunesse en Sicile: Alessio Mainardi et son ami Tarquinio se trouvent entre fascisme et socialisme, entre Giovanna l'inapprochable et la prostituée Zobeïda. Un oeillet rouge se promène comme symbole parlante entre Giovanna via Mainardi vers Zobeïda...
Un classique de la littérature italienne.
(Traduction de la description chez l'éditeur Wagenbach/D)

REMARQUES :
On peut situer le début de l'action romanesque assez exactement au printemps 1924. Dans une ville portuaire sicilienne se trouve l'élève Alessio Mainardi, ensemble avec d'autres, dans une pension, loin de chez eux. Il est spécialement proche à Tarquinio, légèrement plus âgé que lui.

Certainement on peut voir ce roman sous l'angle d'un passage de l'enfance vers l'état de jeune adulte : c'est un âge de passage, de seuil. Des fois Alessio est encore « enfant », cherchant consolation presque maternelle, des fois il aimerait être plus loin. Au début il ne fait qu'admirer d'une façon presque romantique l'inapprochable, mais fascinante Giovanno, puis, à travers les descriptions cocasses de son ami Tarquinio, il trouve le chemin vers un bordel et la fameuse Zobeïda, dont tout le monde parle (en connaissance de cause ou comme « wishful thinking »?). Lentement les relations Alessio - Giovanna, Tarquinio – Zobeïda évoluent et s'inversent... Quelle est la place de l'amour, de la passion, de la curiosité de découvrir l'amour charnel, du don de soi?

Mais au même moment nous devons lire ce roman, si fin ET réaliste sur la vie intérieure et amoureuse de jeunes, encore sous un angle complètement différent : La composante sociale, sociétale, politique est omniprésente :
Alessio (et d'autres) unissent dans un écart bizarre leur admiration pour Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg AVEC l'enthousiasme suscité par l'arrivée des fascistes. La « marche sur Rome » se situe à peine deux années antérieures, et le narrateur se plaint d'avoir raté cette occasion d'aventure. Il aurait aimé avoir une pistole, prendre part aux événements ! Maintenant par contre, il participes activement à une occupation de son école et...aura des problèmes. Beaucoup des lèves, des acteurs de ce roman sont comme dans un délire d'enthousiasme.

Il semble que cetélément du roman a gêné plus tard Vittorini : lui-même avait passé par une évolution de ses opinions politiques. S'il avait écrit pour des journaux pro-fascistes jusqu'à l'an 1936, il fût sous le choc par les desastre de la guerre civile en Espagne et opéra un virement.Ceci explique des changements dans les versions successives du roman.

Comme par exemple (selon des notes dans mon édition allemande) l'ajout d'un fort élément de critique sociale, voir de classes. Mainardi, fils d'un propriètaire d'une briquetterie, va ressentir « le gouffre insultant entre nous, les enfants de notre père, et les ouvriers ».

Comme à l'accoûtumé on trouvera chez l'auteur une langue simple et beau, même si elle me semble plus expressive, directe que dans des œuvres plus tardives ?! Il utilise alors la perspective du narrateur dans la première personne et intercale aussi certains notes de diaire et quelques lettres de Tarquinion.

Je trouve un grand plaisir d'explorer peu à peu cet auteur splendide, même si – mais pourquoi comparé ce qui est dans le temps et dans le style différent ? - je trouve « Erika » encore un poil plus fort (et les « Conversations en Sicile » m'attendent déjà sur ma PAL).

Récommandation de découvrir cet auteur !



mots-clés : #regimeautoritaire
par tom léo
le Mar 20 Déc - 22:15
 
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Sandor Marai

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Ce que j'ai voulu taire

Originale:  Hallgatni Akartam (Hongrois, écrit entre 1949/50, perdu, retrouvé et paru finalement en 2013 à Budapest!)

CONTENU :
Ce livre, qui chronique les dix années entre l’Anschluss (mars 1938) et l'exil définitif de Marai (1948), constitue le dernier volet des « Confessions d'un bourgeois ». Il n a jamais été publié du vivant de Márai.

Pour répondre à la question centrale du livre, « Comment la Hongrie en est-elle arrivée là ? », c’est-à-dire à pactiser avec l'Allemagne nazie, puis à devenir un satellite de l Union soviétique, Marai se livre à une analyse approfondie de la société hongroise. Celle-ci est indissociable d'une perception pleine de finesse de la situation mondiale, fondée sur une réflexion étonnamment moderne, d’une lucidité presque visionnaire. Son point de vue est celui d’un bourgeois assumé, un humaniste aspirant à un ordre juste qui pourrait prendre la forme d’un socialisme modéré. Cette chronique de la décomposition d'un pays, d'une culture et d'un mode de vie est une lecture précieuse pour qui souhaite comprendre la Hongrie et l'Europe d'aujourd'hui.

REMARQUES :
A coté de quelques apparitions « personnelles » dans le récit, et contrairement peut-être à la forme de narration des premiers tomes -  plus proche d’un récit, d’un vécu ? - Marai donne avant tout une sorte de chronique et d’analyse de ces années cruciales. Le jour de l’Anschluss est le point de départ d’un tour d’horizon de la situation en Allemagne, en Autriche, mais aussi dans l’Europe, le monde, pour expliquer comment selon lui a pu arriver ce qui est arrivé, d’abord pratiquemment sans resistance extérieure.

Il y aura quelques autres dates clés et portraits poignants d’hommes politiques qui permettent de partir d’un point de départ. Il faut s’imaginer – et Marai en est conscient – comment en espace d’une dizaine d’années la societé hongroise a basculé d’un état bourgeois via une proximité avec le nazisme vers l’intégration forcée dans l’URSS et ses satellites. Tout un monde disparaît, une forme de penser, de vivre... Et au fond, le tout est déjà en germe quand l’Autriche passe dans la Deutsches Reich, en Mars 1938. Des conséquences prévisibles, une guerre inévitable à l’horizon – pour celui qui voyait clair.

Dans la deuxième partie l’auteur s’approche des conséquences du traité de Trianon qui démantelait la Hongrie de deux-tiers de son territoire et d’une partie de sa population. Terrain propice... Mais malgré des abus, on trouve aussi une accusation chez Marai de ne pas rendu ainsi une service à la Hongrie et la situation internationale.

Donc, il s’agit plutôt d’une forme d’analyse, mais d’une grande maîtrise qui donne l’impression au lecteur qu’il comprendra un peu mieux les interdépendances, les relations, les événements. Marai ne se contente pas de voir la Hongie comme pure victime innocente, mais met en avant les attitudes latentes d’antisémitismes et de fascisme. (Le lecteur se demande à quel point certaines de ces analyses ne se revèlent pas encore aujourd’hui comme étant très actuelles...)

Marai se déclare appartenant à cette bourgeoisie éclairée qui a peut-être peu en commun avec des associations plus tardives avec ce terme : une étroitesse, une lourdeur etc. Cette attitude de Marai a rien d’une préférence vers une droite nationale autodestructrice, voir fascisante. Mais on pressent une certaine nostalgie à une vie en voie de disparition. Dans cette veine je me sentais rappelé au « Monde d’hier » de Stefan Zweig...

Pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la Hongrie, mais aussi de l’Europe dans le contexte de la montée du fascisme, ce livre nous dit beaucoup de choses intéressantes. Peut-être on aperçoit ici et là quelques faits qui aident à comprendre une certaine passivité ? Aussi de l’auteur ?

Très informatif, très intéressant. Et dans une écriture d’une grande maîtrise.


mots-clés : #autobiographie #deuxiemeguerre #regimeautoritaire
par tom léo
le Mar 20 Déc - 16:43
 
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Elio Vittorini

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Conversation en Sicile

Originale : « Conversazione in Sicilia », 1938/39 comme feuilleton dans le journal « Lettaratura » ; 1ère édition en forme de livre en 1941 sous le titre de « Nome e lagrime », puis réimpression dans la même année avec le titre d’aujourd’hui)

CONTENU :
Après quinze années Silvestro, 29 ans, retourne pour la première fois et pour trois jours de l’Italie du Nord (où il travaille à Milan) dans sa Sicile natale et sa mère, y habitant un pauvre village de montagne. Il traverse l’Italie en train, passe avec le bateau, et retrouve les vergers d’orangers. Il rencontre des gens les plus variés et retrouve sa mère, se promène dans le village. La réalité et le rêve se superpose...

Avec ce livre Vittorini avait créé une référence, et aussi une déclaration d’amour envers l’enfance, et le cœur de la Sicile.
(éléments de la description de l'éditeur allemand)

REMARQUES :
Le livre consiste de cinq parties avec un total de 48 chapitres plus un épilogue ; donc des chapitres rélativement courts. Le narrateur est ce Silvestro Ferrauto lui-même qui se retrouve au début à Milan. Dans une manière répétitive typique pour ce livre, il revient vers son état d’une certaine indifférence, d’un « calme plat de la non-espérance ». Il a perdu la confiance en l’humanité, dirigeant son regard constamment vers le sol. On ne peut s’empêcher à y voir aussi une réaction sur l’environnement et l’atmosphère de ces années : on peut situer l’action (?) du livre vers 1937-39. Et certains commentateurs voit dans ce contexte historique la raison principale du livre, une critique de l’auteur. Cela est certainement le cas, mais dans l’absolu je ne partagerais pas cette opinion, vu aussi que Vittorini s’est fait tardivement un opposant du régime...

Cela faisait une quinzaine d’années que Silvestro n’a pas été à la maison, chez lui en Sicile qui se montrera aussi bien « maison/patrie/origine » qu’au même moment l’étranger (dans les réactions des compatriotes on arrive pas à le situer). Car saisissant une possibilité, il va aller sur un coup pas préparé à la maison : il saute preque dans le train, même si « tout lui est égal ». Mais la fête du 8 Décembre, lié avec Marie et aussi sa mère, s’approche, et il avait toujours écrit à sa mère pour l’occasion. Retour par Syracuse dans ces montagnes isolées, et, en cours du voyage, une série de rencontres et sensations. Est-ce qu’à l’approche du pays la non-espérance va baisser ? Il retrouvera des odeurs, des vues, des rencontres (on se sent rappelé de Proust) qui le remplissent de souvenirs de son enfance. Mais il est aussi témoin de la pauvreté, de l’écart entre riche et pauvre.

Alors il retrouvera dans les montagnes de la « barbarie » (sens double?!) sa mère. Et cela lui n’est plus tout à fait indifférent d’être là ou pas. On est loin de sentiments « positifs », mais peut-être une diminuition de la douleur aigue ? Après tant d’années d’absence les entretiens commencent avec les sensations retrouvées d’odeurs, de goûts (de la cuisine maternelle), le départ du père, le rôle du grand-père, des souvenirs d’enfance... Dans ce monde pas mal de choses vont ensemble que tout semblent opposées : « Grand-père pouvait croire à Saint Joseph et être socialiste. » Le travail, les enfantements laissent vieillir les belles femmes avant l’âge, au moins les mains ? Le cœur reste souvent éveillé et prêt à bondir. Les hommes sont des trouillards et des cavaliers, des coureurs de femmes et des traîtres, abandonnant les épouses pour des femmes plus jeunes. Ainsi – selon la mère – le père, même si elle-même aussi avait été infidèle de temps en temps ça va de soi, Cela ne compte pas. Et elle n’en avait pas écrit « des poèmes » comme son mari infidèle. Elle met des piquures et gagne ainsi un peu d’argent : c’est la malaria et la phtisie qui règnent dans la région. Encore bien d’autres conversations et rencontres avec d’habitants du village s’ensuivent... Mais on pourrait – comme souvent dans l’oeuvre de Vittorini (me semble-t-il) discerner des niveaux de lecture différents :

- le cadre historique du fascisme est mis en avant par beaucoup de commentateurs. Cela expliquerait alors l’abattement initiale du protagoniste, une certaine fatalité ? Bizarrement ces allusions historiques n’auraient pas être vues par des fascistes pas assez fins de l’époque. Par contre les critiques venaient d’abord de l’église qui discernaient un certain amoralisme. Il me semble que cela ne passe plus aujourd’hui et qu’au contraire (voir en bas) il y aurait même certains éléments « spirituels ».

- la réprésentation de la pauvreté, spécialement dans la patrie sicilienne de l’auteur : l’émigration en est la conséquence, comme justement chez Silvestro et ses frères et sœurs. Lors du voyage et les rencontres les plus diverses, le narrateur rencontre des formes différentes de pauvreté, de maladie, de solitude...

- sans doute y-a-t-il un niveau « existentiel » que j’estime même préponderant. Derrière des dialogues parfois un peu bizarres on trouvera à voir de près, des réflexions sur l’état intérieur de l’homme, sa soif, ses douleurs, sa solitude. Il est étrange que j’en ai pas lu un mot dans différents commentaires..., comme si l’idée était purement politique. Ce serait plus simple ? Mais le livre pose des questions profondes à l’homme entre fierté et humilité, abaissement et honneur. Est-ce que la souffrance personnelle est participation à une souffrance plus universelle ? Un cri ? Ici je voyais, sans avoir étudié le sujet, une parenté possible avec l’existentialisme naissante...

- et parlant de ses sujets je ne peux pas éviter de proposer même une lecture spirituelle. Elle ne s’impose pas – comme tout dans l’oeuvre de Vittorini, me semble-t-il -, mais j’étais profondement étonné de trouver des allusion à des contextes réligieux, voir bibliques. C’est clair en connaissant ces sources (ce qui était plus que probable pour un Italien de son époque).

Comme déjà mentionné, l’auteur tourne souvent autour d’un sujet, répète des questions, expressions clés. Cela pourrait paraître mal fini comme travail, mais j’y vois l’importance de certaines choses dans la vie, peut-être aussi un reflèt de l’indifférence mentionnée ?

Bref, pour moi cela fut une vraie perle avec beaucoup de matière à réflèchir. L’auteur déclara même qu’il considéra ce livre comme « réussi », qu’il avait réussi à exprimer ce qu’il voulait. Une bonne récommandation de ma part !


mots-clés : #regimeautoritaire #social
par tom léo
le Dim 18 Déc - 17:53
 
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Carlos Liscano

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Le fourgon des fous


Présentation de l'éditeur, 4ème de couverture
Plus qu'un témoignage, une réflexion sur l'homme et son inextinguible appétit de vivre, sur la nécessité de comprendre l'inimaginable. Sans cris, sans fureur, un plaidoyer vibrant pour le droit à la dignité, un récit pudique et bouleversant.


Montevideo, 1972. Carlos Liscano est jeté en prison par le régime militaire à l'âge de vingt-trois ans. Il en sortira treize ans plus tard. Il aura connu la torture, les humiliations, la honte, les étranges relations qui lient victimes et bourreaux, l'absurdité d'un système qui veut lui faire avouer quelque chose qu'il ne sait pas. Mais il aura aussi connu la résistance envers et contre tout, l'amitié indéfectible qui se noue entre camarades d'infortune, l'urgence de l'ouverture au monde et, par-dessus tout, le pouvoir libérateur de l'écriture. Le 14 mai 1985, avec ses derniers compagnons, Carlos Liscano est embarqué dans un fourgon qui va le mener vers la liberté. Une liberté inquiétante, douloureuse, impossible...


Cela a pris presque trente ans pour Liscano de mettre en mots (ou de publier) une partie de son vécu. Sans voyeurisme, il se montre au lecteur comme cet homme d’un coté humilié, bafoué, mais au même moment gardant un sens de dignité, si difficile à tenir, si devant des yeux voyeurs on a été au bout de ses forces, dans une détresse extrême. Malgré cela il reste très prudent avec des jugements hâtifs sur ce bourreau en face, et sa propre innocence face à la violence.

C’est d’une grande force que Liscano commence son livre plutôt avec la description de gestes qui rendent une dignité : à soi-même, à l’autre, à ses parents morts pendant son incarcération. C’est dans la deuxième partie qu’il parle plus amplement de la torture…, d’abord même dans la troisième personne : le prisonnier, le détenu…etc.  Ce qu’il décrit du rapport du torturé avec son propre corps (qu’il appelle « l’animal ») est très poignant.

Son langage est jamais faussement criant, mais sobre, simple. J’ai beaucoup aimé (en opposition à tellement d’auteurs latino-américains) ce style simple, réaliste, droit, sans « magies ». Ce n’est pas un « beau » livre, mais un récit qu’on pourrait mettre à coté de ceux d’un Primo Levi et d’autres. En fin de lecture je prenais congé d’un homme que je respecte profondément…


mots-clés : #autobiographie #regimeautoritaire
par tom léo
le Dim 18 Déc - 17:34
 
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Arthur Koestler

Le zéro et l'infini

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 Il n'y a que deux conceptions de la morale humaine, et elles sont à des pôles opposés. L'une d'elle est chrétienne et humanitaire, elle déclare l'individu sacré, et affirme que les règles de l'arithmétique ne doivent pas s'appliquer aux unités humaines – qui, dans notre équation, représentent soit zéro, soit l'infini. L'autre conception part du principe fondamental qu'une fin collective justifie tous les moyens, et non seulement permet mais exige que l'individu soit de toute façon subordonné et sacrifié à la communauté –  laquelle peut disposer de lui soit comme d'un cobaye qui sert à une expérience, soit comme de l'agneau que l'on offre en sacrifice.



Je dois avouer (bien que dans un contexte pareil le terme « avouer » soit à utiliser avec précaution) que j'ai eu du mal à entrer dans le livre. Je ne sais pas trop si cela vient de moi (lecture hâchée et inhabituellement étalée sur plus d'une semaine) ou du propos qui s'élabore peu à peu.

Il s'agit des derniers jours d'un ancien chef révolutionnaire incarcéré comme Ennemi du peuple  lors des purges de Staline, interrogé jusqu'à ce qu'il  se renie soi-même pour le bien du Parti. Autant il a été fanatique et sans scrupule dans ses débuts, autant il s'interroge maintenant sur le sens de la révolution, et ses dérives.

   Je plaide coupable d'avoir placé la question de la culpabilité et de l'innocence avant celle de l'utilité et de la nocivité.



La première partie, « la première audience », est un récit de prison assez (trop?) classique :  les humiliations, les messages codés qui passent d'une cellule à l'autre, les promenades des prisonniers dans la cour… La deuxième partie, « la deuxième audience » m'a un peu trop fait penser à des annales du bac de philo vaguement cliché, rédigées par un amateur de métaphores vaseuses(la balançoire, l'écluse, l'écorché) avec ces questions éternelles et jamais résolues : faut-il privilégier le bien individuel ou le bien collectif, faut-il faire le bonheur des gens malgré eux, la fin  justifie-t-elle les moyens, les masses sont-elles aptes à décider de leur sort, faut-il mourir pour ses idées ?...Cette remarque tient , bien évidemment, pour ma lecture faite au XXIe siècle, et aurait sans doute été sans déplacée à l'époque (1938) où le livre a été écrit,

C'est ensuite, à la « troisième audience » que le livre monte en puissance, l'absurde s'impose et terrifie, tout se referme sur le personnage comme un rouleau compresseur. « Cette assez grotesque comédie », dévoile toutes ses traîtrises dans l'unique but de «  consolider la dictature ».

L'épilogue consiste en un implacable constat d'échec de l'utopie : malgré l'apparent triomphe du Parti, «le drapeau de la Révolution est en berne » et, bien qu'il soit « jeté en pleine démence », l'individu reprend ses droits.


mots-clés : #politique #regimeautoritaire
par topocl
le Dim 18 Déc - 16:20
 
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Ignazio Silone

Ignazio Silone (1900-1978)

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Ignazio Silone, pseudonyme de Secondo Tranquilli, né le 1er mai 1900 à Pescina, dans les Abruzzes et mort le 22 août 1978 à Genève en Suisse, est un homme politique et écrivain italien du xxe siècle.

Ignazio Silone perd une grande partie de sa famille dans le tremblement de terre d'Avezzano en 1915. Il adhère aux Jeunesses socialistes italiennes et en devient le chef. Il dirige le journal du Parti socialiste italien (PSI), Il Lavoratore, à Trieste, dont le siège social est incendié par les fascistes en octobre 1920. Il adhère ensuite au Parti communiste italien (PCI) en 1921, dont il deviendra l'un des dirigeants dans la clandestinité. Il quitte l'Italie en 1928 pour des missions en URSS, s'installe en Suisse en 1930, où il s'oppose à Staline et prend position pour Trotski et Zinoviev. Il est alors exclu du Parti communiste. Il publie son premier roman, Fontamara. Il ne pourra regagner l'Italie qu'en 1945, où il est élu député (socialiste). Il renonce à la politique, puis crée la revue Tempo presente. Il a pris part aux activités du Congrès pour la liberté de la culture.

Dans les années 1950 il redécouvre les racines chrétiennes de sa culture. De même qu'il est un «socialiste sans parti» il se déclare «chrétien sans église», invitant par ses écrits les chrétiens à se libérer des lourdes structures ecclésiastiques et retrouver le socialisme primitif et le partage des biens des débuts de l'Église tel que rapporté dans le livre des Actes des Apôtres. Il est fasciné par la figure du pape des Abruzzes, Célestin V, qui pour revenir à une vie de grande simplicité renonce au pouvoir pontifical et démissionne.

Au début des années 2000, les historiens Mauro Canali et Dario Biocca ont soutenu, à la lumière de documents retrouvés dans les archives fascistes, la thèse d'une activité d'espionnage au profit de la police de l'Italie fasciste. Ce double jeu d'un grand dirigeant du parti communiste aurait provoqué chez lui une grosse dépression, due aussi à la mort de son frère dans les prisons fascistes, et une crise de conscience qui l'ont poussé à abandonner son activité d'espionnage et ses responsabilités politiques, pour uniquement se dédier à son activité littéraire. Giuseppe Tamburrano a quant à lui toujours proclamé l'innocence d'Ignazio Silone.

(wikipedia)

Traduits en français

Fontamara (1930)
Le Pain et le Vin
Le Grain sous la neige
Une poignée de mûres
Le Secret de Luc
Le Renard et les Camélias
L'Aventure d'un pauvre chrétien
Severina (1971)

Théâtre
Et il se cacha

Essais
L'École des dictateurs
Sortie de secours


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Une poignée de mûres

Cette histoire relate la vie des « Cafoni » les pauvres paysans de la région des Abruzzes, même si le personnage principal  est l’ingénieur Rocco de Donatis, cadre du Parti Communiste Italien et originaire lui aussi de cette vallée. Le récit se déplace sur 3 villages San Luca, Sant’Andrea  et la Fournaise mais il est un lieu isolé le Casal, repaire de voleurs très actif durant la guerre, pourvoyeurs de Marché Noir, mais aussi refuge d'émigrés et dont le « chef » se révèlera homme de confiance.

Les Cafoni subissent depuis des siècles la loi des riches propriétaires, soutenus par les divers régimes passés et par l’Eglise. Aussi quand se termine la drôle de guerre, que la représentation sculptée du Grand sorcier (le Duce) est détruite et que s’installe le Parti Communiste  certains croient un changement de leur situation possible. Certains  qui avaient dû fuir, reviennent au village à la fin de la guerre pensant le climat apaisé.  Le Parti et les riches propriétaires, certains fonctionnaires sous le régime fasciste  trouvent un intérêt commun à une alliance  au détriment, encore une fois, des Cafoni.

Paysans, bergers, villageois, s’habituent au nouveau gardien de leur foi, le curé Don nicolo qui officie justement et honorablement. Quant à ceux qui rompent avec le Parti, ceux qui représentent un danger pour lui, pour les riches propriétaires, ils sont harcelés, par le Parti qui utilise des méthodes odieuses, mensongères pour piéger et punir  les « déserteurs ».
Quand Vivre au village devient impossible parce qu'accusé  à tort, de meurtre, la fuite est la seule solution.
Il ne reste plus qu’une espérance, celle d’une nouvelle libération quelle que soit son attente !

Une écriture paisible avec des touches de dérision comme piment et des tableaux émouvants de la vie quotidienne.
J’aime les auteurs qui reconnaissent et transmettent  par l’écriture leur amour pour une région, et dans ce récit pour les Abruzzes et les Cafoni.
L’image que l’auteur donne du Parti Communiste Italien est la même que d’autres auteurs ex-communistes. Sauf qu’en Italie foi catholique et foi communiste se fondent, voire se confondent pour beaucoup de personnes.
Les descriptions des personnages, leur langage, sont comme la région, brutes et attachantes. L’auteur sait démontrer l’intelligence des Cafoni, qui pour la plupart n’ont aucune instruction, leur  persévérance devant l’adversité.
C’est un récit édifiant quant aux persécutions, de tous ordres que subissaient les Cafoni à l’époque.
C'est une première rencontre avec cet auteur que je vais approfondir.

Extraits :

Sur le PCI

Plus une action ressemble à cela même que pourrait entreprendre le Parti, et plus elle est perfide et exécrable si elle est réalisée à l'insu et contre la volonté du parti.»

«voulez-vous savoir qu'elle serait la plus grande des trahisons ? Réaliser le programme du Parti sans le Parti.»

«Deux importantes reliques étaient conservées : un sachet contenant des fragments de décombres provenant de Stalingrad et un mouchoir tâché du sang d'un héroïque partisan... une fois par an, à la date du premier mai, Pâques du travail, les deux reliques étaient portées en procession par les rues du village.»

«Le parti est en guerre. Tout le reste en découle. Quiconque abandonne le Parti est un déserteur, on le fusille. Le Parti ne pet pas discuter avec un déserteur, un déserteur en temps de guerre on le fusille.»

Les Cafoni

«La plaine n'a jamais été à nous, dit Giacinto. La bonne terre a toujours été aux barons, aux princes, à l'Eglise. C'est de l'espérance vaine.»

« Catherine et Côme étaient en train de manger leur soupe de fèves, assis devant leur maison. A côté de la porte, il y avait un vieux banc, fait d’une planche clouée sur quatre pieux.Le frère et la sœur tenaient leur écuelle sur leurs genoux. Soudain se présenta un carabinier. »

… Cet après-midi, en redescendant de la carrière avec ton âne chargé de cailloux, tu n’as pas été arrêtée par un étranger ?

-Tu ne lui as pas donné un morceau de pain ? demanda le carabinier. Tu ne lui as pas indiqué son chemin ? Dans ton intérêt je t’invite à dire la vérité.

Catherine posa son écuelle à côté de soi, sur le banc, puis demanda à son frère :

- C’est un péché, la chose dont il m’accuse ? Faire la charité est maintenant un péché ? Je ne savais pas que c’était un péché.

-On n’en finirait pas de raconter les histoires de cette forêt maudite, dit Judith.

Quand Lazare commence, il ne s’arrête plus. Mais cela explique bien pourquoi les Tarocchi se mettaient à trembler dès qu’ils voyaient la place de San Luca ou de Sant’Andrea toute pleine de Cafoni. Ils étaient pris d’une peur panique. On ne pouvait jamais savoir ce qui se passerait.

-De fait les autorités finirent par dissoudre la Ligue des Paysans, dit Zacharie. Pendant quelque temps, notre antique usage de nous réunir sur la place fut même interdit.

-Mais ils ne se sentaient pas sûrs, tant que restait le clairon, dit Judith. L’important ce n’était pas la ligue, mais le clairon.

-C’est bien pourquoi la confiscation en fut ordonnée, reprit Zacharie. Mais l’instrument détesté demeura introuvable. Lazare refusa d’avouer où il l’avait caché.

«Dans la montagne, en effet, on peut voir encore aujourd'hui des ruines de maisons détruites par les tremblements de terre des autres temps. Quand la catastrophe se produit, vu que personne n'est sans pêché, personne non plus n'ose s'étonner ni protester.»

(cette région a subi un tremblement dévastateur à L’Aquila en 2009)

L’instituteur

«Don Raphaël ne possédait point de terres, mais à la poste un livret d'épargne représentant un dépôt de cinq mille lires. La somme, même pour San Luca était modeste.

En d'autres termes, en raison de ce livret qu'il se trouvait posséder, le maître d'école du village de San Luca considérait son propre sort comme lié à celui du capitalisme.

Ce livret était son privilège, sa distinction. L'importance qu'il lui attachait était émouvante.»


mots-clés : #regimeautoritaire #social
par Bédoulène
le Sam 17 Déc - 16:42
 
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Sujet: Ignazio Silone
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