Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Sam 25 Sep - 4:43

143 résultats trouvés pour regimeautoritaire

Alan Pauls

Histoire de larmes

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 51kfif10


Septembre 1973, au Chili le palais de la Moneda est en flammes et Salvadore Allende, le Président meurt. Le narrateur se trouve chez un ami tous deux regardent la télévision mais seul l’ami est en larmes, lui il ne peut pas pleurer il ne pleure plus depuis qu’il l’a décidé à l’âge de 7 ans. Pourtant lui plus que bien d’autres aurait des raisons de pleurer ;  instruit politiquement, il lit toute la littérature  marxiste, il attend fébrilement tous les mardis la sortie du journal « la Cause Péroniste ».

Pourtant il était un enfant très sensible, sensibilité que son père vantait, mais les pleurs ne se libéraient qu’en présence de son père. Ses parents étant divorcés, il vit avec sa mère et va à la piscine avec son père. Il revient de ces journées là avec les doigts flétris et rougis par les frottements au fond de la piscine mais quel bonheur ! L’ enfant associe très jeune le bonheur à la douleur aussi ce sont les souffrances de superman, son héros, qu’il imitera en volant à travers la porte vitrée, qu’il aime, plus que ses exploits.

Enfant silencieux, qui dessine et lit sans  savoir lire, il a une faculté qui fait l’orgueil de son père : son écoute, tous ceux qui l’approche éprouvent le besoin de se confier à lui ; mais que retient, que comprend un enfant de 4 ans de ses confessions ? L’auteur veut-il  montrer l’interdit qui règne en Argentine , l’impossibilité de s’exprimer ?

Il pleure, puis ne pleure plus, et  à la mort d’Allende il rejette sa petite amie qui se trouve être de droite, elle pleure, puis d’autre comme un ami pleurera devant lui ; à présent c’est lui qui fait pleurer les autres. Larmes oui mais plus les siennes.

Pourtant un soir la réalité dépasse la fiction, fiction qui lui était plus proche tel  les costumes impeccables des militaires qui cachent l’homme qui les porte. Ces  militaires qu’il voit, enfant, comme des extra-terrestres, des envahisseurs.

Un soir donc la dure réalité le rattrape dans un épisode de son enfance alors qu’il voit à la Une du journal  le cadavre d’une femme nue.

[…] et même ainsi maintenant qu’il la voit non seulement nue mais le corps transpercé de plusieurs balles, souillée de terre comme si on l’avait traînée sur le ventre , déjà morte, le long du terre-plein du camp militaire où elle a été tuée, selon la légende de la photo, floue et de mauvaise qualité,  qui pourrait suggérer que c’est un cadavre comme les autres [….] il lit  […] et, au bout d’un moment la lumière est  si faible, les mots si difficiles à distinguer , qu’il ferme les yeux  et continue à lire comme le font les aveugles , suppose-t-il, en caressant les phrases du bout des doigts , jusqu’à ce qu’une sensation froide sur le revers de sa main, puis une autre et une autre encore, l’obligent à s’ interrompre. Il ouvre les yeux. Pleut-il ? non :  il pleure. Il pleure dans la ville comme il pleut dans son cœur…. […] et il reconnait en elle le voisin de la rue Ortega y Gasset , le militaire, le maniaque qui  a chanté à son oreille, lui a donné asile , a lu sur le bout de ses doigts le secret de sa douleur…
C’est simple, il n’a pas compris ce qu’il aurait dû comprendre. Il n’a pas été de son temps, il n’est pas de son temps et ne le sera jamais. Quoi qu’il fasse, quoi qu’il pense, c’est une condamnation qui l’accompagnera toujours.



J’ ai apprécié l’écriture incisive (de caractère plutôt) qui donne du poids au sujet, à l’ambiance,  les petits détails qui dévoilent les personnages.  Je pense aussi que c’est habile de se servir d’un évènement  survenu dans un  pays voisin pour critiquer le sien.

Je vous engage à lire ce petit livre lequel sera suivi de deux autres lectures, indépendantes, Histoire de cheveux et Histoire d’argent. J’ aimerais avoir votre regard sur cet auteur.





mots-clés : #enfance #psychologique #regimeautoritaire
par Bédoulène
le Dim 29 Juil - 10:08
 
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Sujet: Alan Pauls
Réponses: 23
Vues: 1139

Samuel Aubin

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Pommie10

Le Pommier rouge d'Alma-Ata


Originale : Français, 2017

CONTENU :
4ème de couverture a écrit:"Alma-Ata, capitale de la République socialiste soviétique du Kazakhstan, se trouve ici à la croisée de plusieurs histoires. Elle berce les espoirs et nourrit les rêves du jeune Tchinguiz, soldat soviétique qui s'éprend d'une résistante française dans le maquis du Tarn. Elle fascine Nurlan, petit-neveu de Tchinguiz, qui découvre cette ville-forêt en 1991 alors qu'autour de lui l'URSS s'effondre. Il y rencontre l'attrayante Alicia qui prétend venir d'un futur où le stade suprême du communisme a été atteint. L'intrigue de ce roman fait ressurgir un épisode oublié de la seconde guerre mondiale : l'engagement de " Mongols " – soldats soviétiques d'Asie centrale – tant dans la Résistance française que dans l'armée allemande, qui donna parfois lieu à des luttes fratricides. Elle suit également l'évolution du jeune Nurlan, confronté à l'effacement de l'URSS qu'il vénère, à la disparition d'une façon de vivre et d'envisager le monde.


REMARQUES :
Alma-Ata (aujourd’hui Almaty), capitale du Kazakhstan soviètique au temps de l’effondrement inimaginable et craint en 1991. Image d’une Union soviètique « internationale », réunissant en elle diverses nationalités et une forme d’idée de progrès ! Bon à retenir pour nous comment cet effondrement était vécu de l’intérieur. Je trouve assez remarquable qu’Aubin y réussit sans se faire propagandiste !

Le jeune Nurlan de la campagne rend la première fois visite à son oncle Tchinguiz en ville, et découvre dans ce personnage vénéré son histoire à lui. Les pommes qu’il cultive, en fait sont issues d’une pomme ramenée de la France où il avait été lors de la Grande Guerre. Fait prisonnier par les Allemands quelque part sur le front de l’Est, il fût envoyé comme ouvrier de guerre dans une mine dans le Tarn. Il réussit de s’enfuir et de rejoindre la réistance (communiste) et une brigade soviètique. Cela reprend des faits historiques souvent ignorés : il y avait vraiment en France 120000 Soviétiques en 1942-44 ! Il tombera amoureux de Gabrielle, et ils vivront une histoire d’amour… La fin de la guerre voit le rappel au pays des Soviètiques. Au dernier moment il leur sera interdit que Gabrielle enceinte l’accompagne sur le bateau…

Ce roman n’est pas seulement un d’amour, mais aussi de moments historiques bouleversants, soit à la fin de la guerre, soit à la fin de l’Empire soviétique. Moments de décisions impossibles, de ruptures, de compromissions, de tensions, voir de luttes fratricides. Aubin nous rend proche un pan de l’histoire des années 40, mais aussi de l’effondrement de l’URSS, vécu dans l’incompréhension totale par une grande partie de la population ou de scissions.

Un très bon premier petit roman qui excelle sous plusieurs registres !


mots-clés : #deuxiemeguerre #historique #regimeautoritaire
par tom léo
le Ven 15 Juin - 10:02
 
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Sujet: Samuel Aubin
Réponses: 7
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Guy Delisle

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Cvt_py10

Pyongyang


Originale: Français, Novembre 2002

Genre: BD/Graphic Novel

CONTENU :
amaz.de a écrit:Après Shenzen, Guy Delisle a poursuivi son travail nomade d'animateur pour deux mois à Pyongyang, capitale si isolée de la Corée du Nord. Si ses sentiments vis-à-vis d'un pays totalement étranger se retrouvent d'un livre à l'autre, "Pyongyang" présente en outre l'intérêt de donner des informations sur la vie quotidienne d'un des pays les plus secrets et les plus fermés du monde.

Avec « 1984 », le classique de George Orwell, dans ses valises, il peut bien comparer le scénario du livre avec une réalité incroyable. Dans des desseins détaillés Delisle parle des hommes, se trouvant dans le noir à cause des ruptures d’élécricité, tandisque les monuments à la gloire des dictateurs successifs sont illuminés à fond. Il s’agit moins d’un récit de voyage qu’un essai de jeter un regard derrière les coulisses baties par l’Etat omniprésent.



REMARQUES :
Dans cette graphic novel/BD Delisle nous raconte et nous dessine ses observations et son vécu dans ce pays si hermétiquemment fermé qu’est la Corée du Nord, une des dictatures les plus autoritaires du monde. L’auteur réussit très bien de décrire ce monde partiellement absurde, surveillé et militarisé à l’extrême.

Les visiteurs de l’Occident sont accompagnés toujours par un traducteur et un guide, moins pour vraiment fournir de l’aide que plutôt pour observer, contrôler. Le logement dans des hôtels spécialisés pour l’accueil des étrangers, les restrictions et interdits omniprésents empêchent des rencontres normales et hors de surveillance avec le citoyen normal.

Face à une propagande constante et massive aussi bien pour le guide quasi divin que contre les ennemis intérieurs et extérieurs (en particulier les Américains et les Occidentaux), on peut bien se demander, comment une opinion vraiment raisonée et raisonable serait encore possible. Delisle ne pourra pas discerner de tels débuts d'une propre opinion politique, mais sera aussi tellement bien entouré qu'il pourrait probablement jamais rencontrer les revoltés (s'il en existe). Il nous est peut-être difficile, voir inimaginable de concevoir les difficultés d'une vraie autonomie de pensée.

Par cet égard je vois dans ce livre pas seulement la critique fondamentale compréhensible pour ce système, mais souvent une tonalité sarcastique et un peu méprisante. Est-ce que là-derrière se cache un Delisle plus jeune, moins mûr encore que celui des chroniques plus tardives, plus équilibrées et distanciées ? Là, il sera en route comme jeune père de famille, peut-être cherchant encore plus à comprendre les difficultés des gens tellement soumise à de la propagande massive ?

Par un filtre extrême de toutes les impressions récues (ce qui n'est pas la faute de l'auteur mais des arrangements imposés des autorités pour lui), tout le pays sera reduit sur le cadre dictatoriale. Qui alors veut connaître une impression excellente comment procède et manipule un tel système trouvera ici beaucoup d'exemples. Ce savoir n'est pas (plus?) présent chez beaucoup, et ainsi le livre remplit une mission importante. En plus en présentant ce pays peu connu. Le livre emporté en voyage, 1984 de George Orwell, est vraiment comme une annonciation d'un tel état autoritaire.

Néanmoins je suis de l'avis que le lecteur attentif et l'observateur même très critique envers des circonstances politiques réels, ne pourra, ne devra jamais réduire un pays entier, et en particulier les hommes y vivant, à un système politique et l'uniformisation imposée.

Le lecteur contemporain « actuel » a à faire avec un autre problème tout naturel : le séjour de l'auteur date de l'année 2001. Certainement ce livre reste au fond actuel. Au même moment il y a eu des développements. On est entré dans la troisième génération de cette dictature hériditaire, avec l'accession au pouvoir de Kim Jong-Un. Pour un temps on a pu croire même à une amélioration... Il n'en est rien, apparemment.

Bref : recommandable, mais avec les avis aux lecteurs que j'essayais d'élaborer à garder en tête.

mots-clés : #regimeautoritaire #voyage
par tom léo
le Ven 15 Juin - 7:21
 
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Sujet: Guy Delisle
Réponses: 7
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François Emmanuel

La Question humaine

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Questi10

Simon, le narrateur, un « psychologue industriel » travaillant aux "ressources humaines" d'une multinationale allemande, est impliqué à son corps défendant dans le resurgissement du passé, l'Holocauste avec collaboration active des entreprises.
Sa fonction, sélection du personnel et animation de séminaires de motivation des cadres, est accessoire, mais piquante (il va être victime de troubles psychiques, et être renvoyé) ; même si le parallèle est fait avec le processus entrepreneurial, l'essentiel de ce bref récit me semble être la résurgence traumatique de l'horreur nazie, que ressentent personnages et lecteur.
Ainsi est-on enclin à croire à cette espèce de causalité qui fait d’un événement unique le lieu d’où tout semble tirer son origine.

Le vocabulaire "politiquement correct" participe activement à la déshumanisation de "la question humaine" :
Ne pas entendre
Ne pas voir
Se laver à l’infini de la souillure humaine
Prononcer des mots propres
Qui ne tachent pas
Evacuation (Aussiedlung)
Restructuration ( Umstrukturierung)
Réinstallation (Umsiedlung)
Reconversion (Umstellung)
Délocalisation (Delokalisierung)
Sélection (Selektion )
Evacuation (Evakuierung)
Licenciement technique (technische Entlassung)
Solution finale de la question (Endlösung der Frage)
La machine de mort est en marche.

J'ai moins compris le rôle de Karl Rose, directeur adjoint détaché de la maison mère (rapproché de Karl Kraus, pamphlétaire viennois, éditeur luttant contre le formatage de l'information et la montée du nazisme), qui diligente Simon pour enquêter sur le directeur de la filiale française, et enfant Lebensborn (association nationale-socialiste gérée par la SS pour promouvoir la race aryenne) :
...] enfant de l’Ordre noir, enfant de personne, enfant d’une autre variété d’enfants, tous parfaits et semblables, enfant sans enfance, ni cœur, ni âme, ni descendance, enfant de la nouvelle et pure génération technique, Source de vie.

L’invention de Morel, d'Adolfo Bioy Casares, m'est revenue à l'esprit lors de cette lecture, peut-être pas congrûment.

L'idéologie managériale totalitaire pourrait-elle être d'actualité ?

Je propose Regimeautoritaire, Discrimination, et aussi MondeDuTravail

mots-clés : #discrimination #mondedutravail #regimeautoritaire
par Tristram
le Ven 1 Juin - 0:40
 
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Sujet: François Emmanuel
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Zakhar Prilepine

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 51vf0k10

L’Archipel des Solovki


Originale : Oбитель (Russe, 2014)

CONTENU :
Zakhar Prilepine ose et assume le romanesque pour raconter les Solovki - premier camp du régime soviétique, à cent soixante kilomètres du cercle polaire. Créé quelques années après la révolution d'Octobre, il a été installé presque symboliquement dans un haut lieu monastique. Sans craindre les scènes de genre, les discussions métaphysiques, la folie meurtrière, Prilepine réussit à nous faire croire à l'histoire d'amour d'un détenu et de sa "gardienne" tout en maîtrisant brillamment, sans jamais être pris en défaut quant à l'exactitude historique - il a lu Soljénitsyne -, une narration riche d'une foule de personnages. Artiom, jeune homme parricide (allusion assumée aux Frères Karamazov) déporté aux Solovki, se retrouve ainsi immergé au milieu d'une population, haute en couleur, de droits-communs, de politiques, de membres du clergé, d'officiers de l'Armée blanche, de soldats de l'Armée rouge, de tchékistes...

REMARQUES :
Les îles Solovki sont plus qu’un Archipel quelconque dans la Mer Blanche, mais à plusieurs titres un lieu significatif dans l’Histoire aussi bien de la Sainte Russie, que la Russie tsariste moins glorieuse et enfin les horreurs du premier Goulag. Depuis le XVème siècle il y avait eu les premiers moines et éremites qui avaient trouvé le chemin à travers la mer vers ces îles isolées. Plus tard, le monastère influent, aussi lieu de pélérinage, haut lieu de spiritualité orthodoxe, est aussi devenu un prison pour des incommodes au régime tsariste. Après la révolution d’Octobre, et déjà dès 1920, s’est créé un camp, un goulag, où on internait des gens les plus différents, réprésentatnt topute la palette de la société pas en phase avec le nouveau pouvoir, ou simplement des criminels.

Ce roman joue plutôt dans la deuxième moitié des années 20 : Nogteev, l’ancien commandant, a disparu, et c’est Eikhmanis le chef actuel. Parmi les détenus Artiom Gorianov qui va connaître une relation mouvementé avec Galia, gardienne ou sécretaire personnelle de Eikhmanis. Néanmoins une reduction de cette œuvre à un roman d’amour serait vraiment trop court. Encastré dans le concret du cadre plus que réaliste du camp, et dans une certaine ampleur de brasser les différentes éléments de vie, assez contrasté, ce roman donne à comprendre la complexité de la vie sur les Solovki. Qui garde qui ? On utilise les uns contre les autres. Parfois le sentiment bizarre, qu’au milieu de la crasse et de travaux lourdes et pénibles, on « soutient » encore les études, les dons des uns et des autres. Signe aussi : la grande bibliothèque (dont Rolin avait fait le sujet d’un livre). Ou des pièces de théâtre, jouées par des détenus. Ou des competitions « olympiques ». Ou les recherches quasimment scientifiques de certains spécialistes. Ici, à leur façon, on n’avait pas juste voulu « punir », mais éduquer une société nouvelle, un homme nouveau… - mais par quels moyens !

Cette ambivalence semble traverser le roman et pourrait bien être un mot clé plus universel pour décrire la Russie ?! Habitué aux excès (politiques) de Prilèpine, on pourrait se demander si parfois il aimerait justifier certains choix. Mais ailleurs il semble clair et lucide. Puis, des irriptions pas tellement de « justifications » que plutôt de lumière au milieu de cette obscurité. On connaît – peut-être sujet unifiant une littérature des camps – l’obscurité de ces lieux où l’homme peut devnir loup pour loup. Mais aussi : quelques hommes ici, qui gardent une bonté foncière. Cela rappelle « La maison des morts » de Dosto par ex, et autres. Et rappelle que cet écrivain, dans sa violence parfois, peut d’un coup être d’une tendresse, d’une profondeur « toutes russes ».

On a pu apprécier Prilepine déjà comme maître de la forme plus courte. Ici il s’attaque à une forme d’épopée, large. Un vrai pavé qu’il faut attaquer, ou dans lequel il faudrait se plonger . Cela pourrait valoir la peine !


Mots-clés : #captivite #historique #regimeautoritaire
par tom léo
le Ven 25 Mai - 22:05
 
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Sujet: Zakhar Prilepine
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Vues: 1811

Justine Augier

De l'ardeur

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy_54

Justine Augier s'attache au personnage de Razan Zaitouneh, avocate dissidente, élément clé de la résistance syrienne, qui a été enlevée avec trois "comparses"en décembre 2013, on ne sait pas par qui, même si on a des doutes, et dont on est sans nouvelles. C'est l'occasion d'un portrait de ce qui se passe en Syrie, la très large répartition des exactions entre pouvoir en place, activistes, et islamistes.

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy_55

Justine Augier le dit elle-même, elle n'a jamais été en Syrie, mais elle s'attache à cette icône de la liberté, ayant elle-même travaillé dans l'humanitaire, partageant ses idées à défaut de ses actions.

Elle livre un récit  sans doute volontairement éclaté, sans chronologie vraie, prenant ses distances avec les faits. il ne faut donc pas compter sur ce livre pour satisfaire l'espoir d'y comprendre enfin quelque chose sur la situation en Syrie, qui est présupposée comme acquise .  Il ne faut pas non plus attendre un portrait psychologique fin, on y trouvera plutôt une Razan Zaitouneh reconstituée par Justine Augier. Mais là encore, frustration, si l'auteur s’implique tout au fil du récit, on ne comprend guère  ce lien qu'elle revendique. C'est surtout l'importance du témoignage, plus que l’œuvre littéraire en elle-même, le devoir de mémoire immédiate, qui pousse à terminer le livre.

Un peu foireux donc, fouillis (brouillon?), plein d'enseignement malgré ses lacunes c'était évidemment une bonne idée, même si cela reste inabouti,  d'attirer notre attention sur cette femme emportée par un devoir qui n'admet aucune concession et sur le drame humanitaire de la Syrie.

Mots-clés : #actualité #biographie #captivite #guerre #insurrection #regimeautoritaire #violence
par topocl
le Ven 25 Mai - 11:21
 
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Sujet: Justine Augier
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Irmgard Keun

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Irmgar10

Après minuit

J'ai lu Après Minuit, et c'est un très bon livre.
En plus c' est un témoignage sur le vif de l'atmosphère en Allemagne
en 1936. Plus précisément à Francofort.
Un peuple dopé, hypnotisé et sous influence. Il fallait avoir de la lucidité pour s'en rendre compte et prendre peur et avoir envie de partir.
Elle n'avait que 18 ans pourtant Irmgard Keun à l'époque.
Bergman a traversé le pays à cette époque et a été saisi par cette atmosphère à la fois fascinante, empoisonnée et morbide.
Il en parle dans Laterna magica.


Mots-clés : #humour #regimeautoritaire
par bix_229
le Mar 1 Mai - 16:24
 
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Sujet: Irmgard Keun
Réponses: 12
Vues: 994

Vasil Bykaŭ (Vassil Bykov)

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Image10

La traque

Originale : Аблава (Biélorusse, 1986) ; Облава (Russe, 1986)

CONTENU :
Un homme retourne dans son pays natal, son village de naissance. C'est l'automne, on se trouve au milieu des années 30 dans l'Ouest de la République biélorusse, pas très loin de la frontière polonaise. Après cinq années dans un camp, d'abord en compagnie avec sa femme et leur fille, il réussi maintenant à la troisième tentative la fuite et retourne à pied et en cachette les mille kilomètres vers sa maison. Peu de jours se déroulent dans la narration chronologique : il est irrésistiblement attiré par les environs de ses origines tout en sachant qu'il ne pourra pas se montrer.

Tandisqu'il se cache et cherche quelque chose à manger, les souvenirs reviennent avec force : sa vie autrefois dans le village, l'amélioration des circonstances matérielles grâce à la terre qui lui fut assignée lors de la redistribution des terrains, sa femme, leurs enfants, puis le reproche d'être « Koulak » (parce qu'il était plus travailleur?), la trahison par des proches, des voisins et enfin le bannissement : cinq années dans un camp avec, au bout, la perte de sa femme et de leur enfant avant de ne s'échapper lui-même.

Et maintenant, de retour, il est attiré et paralysé à la fois. Comment cela va finir ?

REMARQUES :
Le titre du livre en diverses langues est emprunté du titre du cinquième et dernier chapitre ; ce titre pourrait créer des malentendus, même si l'histoire va mener vers cette fin... Les premiers chapitres sont sous le signe du retour du fugitif dans son village natale et à une vie cachée, secrète en marge de ce village. Au même moment avec la description de cette vie en fuite, Fédor est sousmergé par les souvenirs de tout ce qui a mené vers cette situation. Il est vrai qu'il y a déjà un espèce d'avant-goût dramatique sur ces premiers pages, mais l'auteur raconte d'une façon calme, très humain de la vie du protagoniste. Il semble qu'il avait connu seulement des échecs, des deceptions. Néanmoins il lui manque la dernière toute grande amertume, haine, et il trouve même des fois des justifications pour ce qui n'est pas justifiable (besoin tout humain de raisons plus ou moins objectives pour l'injustice subie?). Ainsi le « présent » et les souvenirs et descriptions du passé s'alternent.

En lui il y a comme un soif de voir « une âme vivante » dans cette région qui pourrait fatalement lui presque seulement apporter du malheur. Cherchant presque le danger il est attiré comme par un aimant par ce village et les alentours : il n'y a pas d'endroit où aller. Face à l'injustice subie, comment ne pas se poser les vieilles, grandes questions humaines : D'où nous vient cela ? Pourquoi moi ? Est-ce que primairement je me suis rendu coupable moi-même ? Ou est-ce qu'il y a injustice, une innocence ?

Il semble que dans la plupart des livres de l'auteur il s'agit du destins d'individus dans la Grande Guerre qu'il avait vécu lui-même comme partisan et soldat activement. Ici par contre il suit de très près la vie de quelqu'un qui fut visiblement une victime de la politique de Staline, de l'opération de la « dékoulakisation » (voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9koulakisation ). Est-ce que notre Fédor était tout simplement un paysan bon travailleur qui fut victime de jalousie et envie ? Cette politique a mené apparemment vers la méfiance, une solidarité manquante et une culture profonde de peur. Toujours est-il qu'il était avec sa famille envoyé au camp.

L'homme est victime de la mechanceté de l'homme, de la guerre, de la dictature – et Bykau trouve des mots très précis et clairs (vus les circonstances dans lesquelles il écrivit) pour dénoncer et décrire les erreurs du système. Il s'est demandé apparement, comme un commentaire le disait, « si la bonté a encore une place dans le monde ». Ainsi à coté d'une dénonciation (politique) il y a quand même un profond humanisme qui trouve une expression chez lui.

Pour moi une belle découverte. Un auteur qui n'est peut-être plus au premier plan (comme par exemple en Allemagne un Heinrich Böll), mais qui valait la peine d'être lu.

mots-clés : #captivite #culpabilité #regimeautoritaire
par tom léo
le Ven 27 Avr - 22:35
 
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Sujet: Vasil Bykaŭ (Vassil Bykov)
Réponses: 7
Vues: 702

Maryam Madjidi

Marx et la poupée

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Proxy_22

A cinq ans, Maryam Madjini a suivi l'exil de ses parents communistes, fuyant la répression de l'Etat iranien, désireux d'offrir à leur fille une vie de liberté et d'ouverture.

Il y a le versant joyeux, flatteur d'être une jeune femme d'origine persane, avec l'exotisme que cela comporte - très efficace pour draguer. Il y a la dure réalité d'être une petite fille qui abandonne sa grand-mère et ses poupées, et qu'on installe dans un studio de 15 m2, dans une école dont elle ne connaît ni la langue, ni les codes .

Par petits morceaux accolés, en une espèce de liste géante,  avec un humour discret en filigrane, l'auteur raconte cette ambiguïté de l'exil, dans un style descriptif, évitant les effets de manche, cherchant une certaine distance. Pour adoucir cette froideur apparente -et dans un probable clin d'oeil aux Contes des Mille et Une Nuits -  elle glisse quelques chapitres nommés "Il était une fois", petits contes allégoriques illustrant ses drames intimes.

Cela laisse une impression de superficialité à force de ne pas vouloir y toucher, il n'y a pas de grande nouveauté, ni sur l'Iran, ni sur l'exil. C'est  au final un livre sympathique là où il aurait dû être passionnant.


mots-clés : #enfance #exil #regimeautoritaire
par topocl
le Mar 10 Avr - 16:51
 
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Sujet: Maryam Madjidi
Réponses: 2
Vues: 488

Guy Delisle

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Cvt_ch10

Chroniques birmanes



Originale : Français, 2007

CONTENU :
Chronique écrite après un séjour en Birmanie en 2005

REMARQUES :
Comme d’autres BD de Delisle aussi celui-ci se refère à un séjour de longue durée dans un pays qu’on ignore (ou ignorait) assez. Delisle est maintenant lié depuis un bon moment avec Nadège et ils ont le petit Louis. L’auteur suit à vrai dire sa femme en Birmanie pour une bonne année car elle y travaille pour Médecins sans Frontières. Lui-même, il va avant tout s’occuper de l’enfant, travailler sur ses bandes dessinées et aussi faire quelque connaissances dans le monde du BD. Sinon on a l’impression qu’il raconte dans ces chroniques librement un mélange entre son vécu personnel (souvent avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision) et des petites explications de certaines expériences autour d’une donnée politique, économique, culturelle etc...

Les récents développements au Myanmar semblent aller dans un sens d’une plus grande liberté et autonomie, et les descriptions de ce livre date alors maintenant presque d’une dizaine d’années. Alors, cela a vieilli ? Peut-être certaines contraintes de la dictature militaire de plusieurs décennies (instaurée en force en 1962 après quatorze année d’essais démocratiques après l’indépendance)  ont perdues un peu de force, et l’ouverture économique et démocratique sont là, néanmoins ce livre est et restera un témoignage d’une époque qui a marqué le pays: témoignage pour la Birmanie/Myanmar même, mais aussi description – comme l’auteur en fait allusion – des mécanismes d’une dictature en exercise. Et certains procèdés, on les retrouve un peu partout dans le monde en pareilles situations...

Ce qui arrive à Delisle a d’abord et presque toujours une note personnelle, et est accroché à une expérience concrète. Mais au même moment ces petites aventures touchent à toutes les domaines de la vie, soit culturelle, politique, économique, réligieuse, culinaire, répressive etc. Le livre épais est structuré en petites épisodes, petites unités thématiques d’une à six pages environs, avec sur chaque page 6-8 petites cases de desseins et de textes. Dans ce sens-là ce n’est pas un récit linéaire ininterrompu, mais plutôt des bouts d’histoires.

Je n’arrive pas bien à décrire le genre de desseins avec lequel Delisle travaille, mais c’est à mon avis un travail à l’encre et des tonalités en gris (pas de colorisations).

C’est intéressant comment Delisle raconte en passant une existence plutôt isolée souvent, des ressortissants étrangers (ambassades, ONG, industries engagés étrangers). Une séparation si typique dans tellement de pays, surtout soi-disant exotiques ou alors aussi résultant d’une certaine politique. A quel point cet isolement est choisi, conséquence d’une recherche d’une vie plus aisée ? Je ne veux pas en juger, mais dans nos pays nous condamnons souvent ces « communautarismes »...

C’est alors en passant, jouant, décrivant avec humour (et des chiffres et faits réels) que Delisle nous présente ses chroniques.

C’est bien fait, drôle, instructif...

mots-clés : #autobiographie #bd #documentaire #regimeautoritaire #viequotidienne #voyage
par tom léo
le Dim 18 Mar - 16:17
 
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Sujet: Guy Delisle
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Renato Cisneros

La distance qui nous sépare

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[Ce livre est un roman de fiction. L'intention de l'auteur n'est pas que les faits rapportés ici, ainsi que les personnages qui y apparaissent, soient jugés en dehors de la littérature.]


Parce que son père est mort mais ne le quitte pas depuis vingt ans, Renato Cisernos va à sa recherche dans ce roman sincère, douloureux et courageux. Une pierre de plus dans la mare des livres consacrés au père, une pierre qui déclenche des remous concentriques qui vont mettre un sacré temps à s'estomper.

Ce qui désormais vous désespère est de ne pas savoir. De ne pas être sûr, de ne faire que suspecter. L'ignorance et 'la détresse une intempérie : voilà pourquoi elle vous irrite,  vous étourdît et vous donne froid.Voilà pourquoi vous continuez à creuser. Pour savoir si vous avez bien connu votre père, ou si vous n'avez fait que le voir passer. Pour savoir à quel point les souvenirs éparpillés dans les réunions familiales d'après-repas sont exacts ou déformés. Pour savoir ce que cachent les éternelles anecdotes qui, répétées comme des paraboles, dessinent parfaitement la surface de toute une vie, mais ne révèlent jamais son intimité : quelle vie détachée se dissimule derrière les tables domestiques dont la seule finalité est de sculpter une mythologie que vous ne supportez plus, dont vous n'avez plus besoin car, en plus, elle ne vous sert à rien pour répondre aux silencieuses, monumentales et gênantes questions qui compriment a présent votre cerveau.


Luis Cisernos Visquerra, dit El Gaucho, a été général, Ministre de l'Intérieur, Ministre de la Guerre de plusieurs gouvernements militaires péruviens, porteur de plusieurs coups d'états, adversaire implacable, simultanément controversé et adulé du Sentier Lumineux.

le ministre le plus redoutable de cette époque qui était déjà elle-même redoutable.


Renato a vécu dans cette ombre arrogante , séductrice, autoritaire, enfant incertain et froissé, fasciné par ce père qu'il avait "besoin de conquérir".

L'auteur - outre son père, mais aussi comme lui - endosse plusieurs générations d'hommes fantasques, marqués par le destin, aux amours prolifiques et atypiques. Cette empreinte est là qui impacte les parcours et les émotions des générations successives.

A l'époque je l'ignorais, mais à présent je sais que l'histoire de mes parents (...)est l'histoire d'une passion triomphante, une passion qui s'oppose à l'ordre  établi et permet à un ensemble de mots moralement et culturellement sales comme infidélité, adultère, bigamie, illégitimité,de devenir - du moins pour moi - amical, propre, digne, sensible et humain. J'ai envie de serrer ces mots dans mes bras, de les recueillir comme des mendiants ou des chiens dans la rue, de les  revendiquer pour toutes les fois où quelqu'un les a repoussés, a préféré les laisser enfermés dans le fond de la caverne de leur biographie pour savourer des termes et des substantifs plus acceptables. Ces mots méprisés, évités comme s'ils étaient le synonyme d'insultes insolentes, d'une pourriture contagieuse, d'un péché abominable, ces mots ressemblant à des animaux nuisibles, ces mots que des multitudes de bouches et de mains ont écartés de peur de se voir contaminées par leur perversité, ces mots, dis-je, composent mon lignage, font parti de mon patrimoine, car ils nomment ce qui me constitue sans que je l'aie choisi, ce à quoi je ne puis échapper car ils ont nourri et élaboré ma présence dans le monde.


Mon arrière grand-père était un bâtard. Mon grand-père, un déporté. Mon père, un étranger. Trois hommes illégitimes et déracinés. trois hommes publiques qui défendaient leur réputation,leur hypersensibilité seulement dans l'intimité, seulement pour eux-mêmes, et qui reniaient leur origine bourrée de non-dits. D'abord ignorer puis enterrer les détails scabreux de leur provenance et vivre ensuite en tournant le dos aux intrigues de ce passé commun les conduisit à une errance de tous les instants à laquelle chacun tenta d'échapper à sa façon.


Veut-il confesser, dénoncer, minimiser, pardonner? Il se situe d'entrée de jeu dans un acte psychothérapeutique et ses chemins le mènent peu à peu  à un engendrement littéraire.

Dans ces pages, j'ai engendré El Gaucho, en donnant son nom à une créature imaginaire, afin de devenir son père littéraire. La littérature est  la biologie qui m' aura permis de le mettre en monde, à mon monde, en provoquant sa naissance dans la fiction.


C'est quoi être le fils d'un titan tyrannique et de l'aimer? C'est quoi de le connaître en homme et non en loup? de déterrer ses blessures jamais avouées, sa généalogie pathogène? Renato veut comprendre tout cela, avec une fureur déterminée, à sa façon à lui, il écrit donc un roman et non une biographie, un roman différent de celui qu'écriraient ses frères et sœurs (les enfants de sa mère et ceux que Luis a abandonnés pour créer cette deuxième famille), ses femmes et ses mantes, ses compagnons politiques ou militaires, ses opposants traqués, torturés et tués, tous auteurs possibles d'histoires différentes.

Il y a  des pages dont la sincérité est d'une audace profonde, qui m'ont étreint le cœur, dans leur intensité, dans leur douceur intime. L'analyse implacable,  toute en subtilité, de cet attachement parfois révulsé, laisse par moments la place aux rares épanchements de cet homme fermé et haïssable. Il ressort de cette enfance qu’elle fut malgré tout protégée, et cependant heureuse. Tout autant que son père, on apprend à connaître Renatio, ce jeune homme délicat et tourmenté, poète et journaliste,  nonobstant fier de son arrogant paternel,, d'une honnêteté et  d'une  fidélité touchantes envers son passé, sa mère, ses frères et sœurs, sa famille tentaculaire et son histoire, ce jeune homme qui raconte son amour désarçonné pour un homme non aimable, un amour marqué par cette  "distance qui [les] sépare" .

Par moment, je n'écoute plus ce qu'elle dit et me fixe sur ses yeux : deux lumières vertes et expressives sur lesquelles semble s'être renversé un triste sirop. Et je me dis qu'il existe des yeux dans le monde - pareils aux siens ou à ceux de mon père, peut-être aux miens - qui ne sauront jamais dissimuler


mots-clés : #biographie #famille #regimeautoritaire #relationenfantparent
par topocl
le Sam 17 Mar - 14:16
 
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Sujet: Renato Cisneros
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Shulem Deen

Celui qui va vers elle revient pas.
Prix Médicis Essais 2017

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 Image111

Ce n'est absolument pas un essai, mais un récit autobiographique. Je me  demande pourquoi il a eu le Médicis essai. Déjà que les romans  bien souvent ne sont plus des romans, si en plus les essais ne sont plus des essais, cela va devenir compliqué  Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire - Page 3 575154626

Il s'agit donc d'une histoire personnelle, qui apporte un témoignage sur la communauté des Juifs américains ultra-orthodoxes (les plus ultras de chez les plus ultras). Shulem Deen met en lumière  leurs méthodes d'éducation, de bourrage de crâne, de manipulation, en un mot de terrorisme intellectuel.  Bourrage de crâne pratiqué par des gens tout aussi intoxiqués, persuadés qu'ils ont la Vérité parce que, à eux non plus, personne n'a appris à voir autrement, à envisager l'autre. Mais dans cette multitude, (ils sont vraiment nombreux dans ce shetl recomposé à deux pas de New-York), certains se prennent cependant à douter, à jeter un œil ailleurs, à réfléchir. Internet, quoique prohibé, a fait beaucoup pour cela, terreau prodigieux du libre arbitre.

Shulem  Deen est de ceux-là. Peu à peu, il a  abandonné complètement la foi en la Torah, en Dieu, en tout cette parole castratrice dans laquelle il avait été élevé. Mais elle est aussi protectrice, et il raconte la difficulté de remettre en cause une croyance aussi douloureusement et viscéralement inscrite, la douleur que cela constitue, comment il s'est longtemps caché. Il parle aussi des difficultés plus pratiques : comment se réinsérer dans une société américaine quand on n'a fréquenté que les écoles juives et aucun diplôme, jamais adressé la parole à une femme sans frémir, jamais porté de jean, jamais connu les livres, la radio, télé, cinéma… quand on est rejeté, banni par sa communauté,  sa famille, ses propres enfants. Comment on regrette la douceur des rituels et de l'appartenance à un groupe, même tyrannique.
La tolérance, la liberté, ça se paye très cher. Mais c'est une foi comme une autre et pas moyen de transgresser une fois le pas fait.

Vital à qui aime voir comment ça se passe ailleurs, un vrai ailleurs complètement autre,  ou à qui  s'interroge s'il faut être tolérant avec l'intolérance, et comment naissent les fanatiques (qui sont de tous bords, on l'oublie un peu vite), cet ouvrage vaut plus par son aspect documentaire que par ses qualités littéraires,  l’émotion y émerge un peu trop rarement.. Mais il  mérite qu'on s'y arrête.

mots-clés : #autobiographie #education #regimeautoritaire #solitude
par topocl
le Jeu 15 Mar - 18:32
 
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Sujet: Shulem Deen
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Emmanuel Carrère

Limonov

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Biographie d’un personnage peu sympathique, surtout fasciné par la célébrité, envieux, narcissique, amoral, une sorte de quintessence de loser qui "réussit" ; il m’a paru déplaisant, même si on pense ou fait référence à Henry Miller, Bukowski ou Lou Reed. C’est un petit prolo, voyou, zonard, paumé et patriote, doublé d’une sorte de fier aventurier bourré d’énergie et prenant des risques à l’instinct pour échapper « à la misère et à l’anonymat. » (IV, 3) Il classe froidement les gens (y compris les femmes) ; l’échelle des valeurs va du misérable (qu’on méprise d’autant plus qu’on l’est soi-même) au succès social.

« Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends sur ce point mon jugement. » (Prologue, 4)


Cynique au pays des cyniques, Édouard Limonov est un brun-rouge, c'est-à-dire qu’il va du côté des forts, que ce soit la dictature fasciste ou le totalitarisme rouge. Il est devenu un va-t-en-guerre fasciné par l’héroïsme guerrier, en route pour rejoindre l’Histoire, et fonder le parti national-bolchevique (ou la rencontre des deux extrêmes, la contre-culture des parias) :

« Qui, des deux [Limonov et Douguine], a trouvé le nom du Parti national-bolchevik ? Plus tard, quand ils se sépareront, chacun le revendiquera. Encore plus tard, quand ils essayeront de devenir respectables, chacun en rejettera l’idée sur l’autre. En attendant, ils en sont enchantés tous les deux. Ils sont enchantés du titre qu’Édouard, nul ne le conteste, a trouvé pour leur futur journal : Limonka, la grenade. Pas celle qui se mange, bien sûr : celle qui explose. Ils sont enchantés, enfin, du drapeau qu’a dessiné sur une table de cuisine un peintre de leurs amis doux comme un agneau, spécialisé dans les paysages d’Ombrie et de Toscane. Ce drapeau, un cercle blanc sur fond rouge, évoque le drapeau nazi, sauf qu’en noir dans le cercle blanc, au lieu de la croix gammée, il y a la faucille et le marteau. » (VII, 3)


Un zek rescapé du Goulag comme Soljenitsyne ne mérite que mépris selon notre provocateur. À son sujet, on aimerait pouvoir croire Carrère lorsqu’il écrit :

« …] dès l’instant où un homme a le courage de la dire, personne ne peut plus rien contre la vérité. Peu de livres ont eu un tel retentissement, dans leur pays et dans le monde entier. Aucun, hormis dix ans plus tard L’Archipel du Goulag, n’a à ce point, et réellement, changé le cours de l’histoire. » (I, huit)


La vie de Limonov, beau spécimen d’adaptabilité, passe par toutes sortes d’expériences et de péripéties aux USA, en France et bien sûr en Eurasie, sans manquer la case "prison" (puis le bagne), où il trouve sa place, intégré comme chef de gang (son parti politique) et reconnaissant ses pairs les bandits, déployant enfin une certaine empathie, et s’accomplissant par la méditation.
Autrement, ce livre vaut, de mon point de vue, pour l’éclairage qu’il porte sur l’Histoire récente de l’Europe de l’Est, sur le choc de la disparation du parti communiste soviétique et de l’ouverture subséquente au marché (des oligarques). Aperçus du (des) peuple(s) laminé(s) par Staline :

« Ils [les démocrates] menaient un combat perdu d’avance dans un pays où l’on se soucie peu des libertés formelles pourvu que chacun ait le droit de s’enrichir. » (Prologue, 1)

« …] ça ne les empêchera pas de voter pour le parti au pouvoir parce qu’en Russie on vote, quand on a le droit de voter, pour le parti au pouvoir : c’est comme ça. » (VII, 6)

« Il est loin de chez lui, c’est la règle plutôt que l’exception en Union soviétique : déportations, exils, transferts massifs de populations, on ne cesse de déplacer les gens, les chances sont presque nulles de vivre et de mourir là où on est né. » (I, 1)

« Zapoï, c’est rester plusieurs jours sans dessoûler, errer d’un lieu à l’autre, monter dans des trains sans savoir où ils vont, confier ses secrets les plus intimes à des rencontres de hasard, oublier tout ce qu’on a dit et fait : une sorte de voyage. […]
…] ils ont dépassé les pentes ascendante et descendante typiques de la première journée d’ivresse, atteint cette plénitude sombre et têtue qui permet au zapoï de prendre son rythme de croisière. » (I, 4)


Aussi d’intéressantes réflexions sur le totalitarisme :

« Le privilège que saint Thomas d'Aquin déniait à Dieu, faire que n'ait pas eu lieu ce qui a eu lieu, le pouvoir soviétique se l'est arrogé, et ce n'est pas à Georges Orwell mais à un compagnon de Lénine, Piatakov, qu'on doit cette phrase extraordinaire : "Un vrai bolchevik, si le Parti l'exige, est prêt à croire que le noir est blanc et le blanc noir."
Le totalitarisme, que sur ce point décisif l'Union soviétique a poussé beaucoup plus loin que l'Allemagne national-socialiste, consiste, là où les gens voient noir, à leur dire que c'est blanc et à les obliger, non seulement à le répéter mais, à la longue, à le croire bel et bien. C'est de cet aspect-là que l'expérience soviétique tire cette qualité fantastique, à la fois monstrueuse et monstrueusement comique, que met en lumière toute la littérature souterraine, du Nous autres de Zamiatine aux Hauteurs béantes de Zinoviev en passant par Tchevengour de Platonov. C'est cet aspect-là qui fascine tous les écrivains capables, comme Philip K. Dick, comme Martin Amis ou comme moi, d'absorber des bibliothèques entières sur ce qui est arrivé à l'humanité en Russie au siècle dernier, et que résume ainsi un de mes préférés parmi les historiens, Martin Malia : "Le socialisme intégral n'est pas une attaque contre des abus spécifiques du capitalisme mais contre la réalité. C'est une tentative pour abroger le monde réel, tentative condamnée à long terme mais qui sur une certaine période réussit à créer un monde surréel défini par ce paradoxe : l'inefficacité, la pénurie et la violence y sont présentées comme le souverain bien."
L'abrogation du réel passe par celle de la mémoire. La collectivisation des terres et les millions de koulaks tués ou déportés, la famine organisée par Staline en Ukraine, les purges des années trente et les millions encore de tués ou de déportés de façon purement arbitraire : tout cela ne s'était jamais passé." » (IV, 4)


Pour faire bonne mesure, regard porté sur les fascistes :

« Douguine, sans complexe, se déclare fasciste, mais c’est un fasciste comme Édouard n’en a jamais rencontré. Ce qu’il connaissait sous cette enseigne, c’était soit des dandys parisiens qui, ayant un peu lu Drieu La Rochelle, trouvaient qu’être fasciste c’est chic et décadent, soit des brutes comme leur hôte du banquet, le général Prokhanov, dont il faut vraiment se forcer pour suivre la conversation, faite de paranoïa et de blagues antisémites. Il ignorait qu’entre petits cons poseurs et gros cons porcins il existe une troisième obédience, une variété de fascistes dont j’ai dans ma jeunesse connu quelques exemplaires : les fascistes intellectuels, garçons en général fiévreux, blafards, mal dans leur peau, réellement cultivés, fréquentant avec leurs gros cartables de petites librairies ésotéristes et développant des théories fumeuses sur les Templiers, l’Eurasie ou les Rose-Croix. Souvent, ils finissent par se convertir à l’islam. » (VII, 3)


Mais revenons à notre séduisant héros, avant que finalement l’auteur fasse un parallèle entre son destin avec celui de Poutine (mais qui, lui, a réussi) ‒ ce qui n’aide pas à le rendre fort sympathique :

« Est-ce qu’il ne vaut pas mieux mourir vivant que vivre mort ? » (I, 6)

« Édouard lui avoue un jour qu’il n’est pas certain d’en être capable [tuer un homme]. "Mais si, dit Porphyre, rassurant. Une fois au pied du mur, tu le feras comme tout le monde, ne t’inquiète pas." » (III, 2)

« Tuer un homme au corps-à-corps, dans sa philosophie, je pense que c’est comme se faire enculer : un truc à essayer au moins une fois. » (VII, 7)

« Écrire n’avait jamais été pour lui un but en soi mais le seul moyen à sa portée d’atteindre son vrai but, devenir riche et célèbre, surtout célèbre [… » (IV, 3)


D’une manière générale, je trouve que cette tendance contemporaine à se pencher sur la biographie de personnalités dérangeantes (et je pense à Javier Cercas et Juan Gabriel Vásquez, actuellement débattus sur le forum), cette mise en lumière discutable et déplaisante au premier abord, est en fait justifiée et même utile, dans la mesure où elle amorce la compréhension de l’autre, évite les jugements hâtifs, les discriminations et l’ostracisme. Il est judicieux d’étudier ce qui est masqué sous l’étiquette "infréquentable", de s’interroger sur ce qui est politiquement incorrect, de sortir de sa zone de confort pour avoir un regard plus ouvert.
Voici un (long) extrait sur ce questionnement et cette remise en question, ainsi que sur les tentatives de simplification par "camps" et autres qualificatifs ‒ où d’ailleurs l’auteur ne se présente pas à son avantage :

« Rétrospectivement, je me demande pourquoi je me suis privé d'un truc aussi romanesque et valorisant [la visite "organisée" de Sarajevo assiégée]. Un peu par trouille : j'y serais sans doute allé si je n'avais appris, au moment où on me le proposait, que Jean Hatzfeld venait d'être amputé d'une jambe après avoir reçu là-bas une rafale de kalachnikov. Mais je ne veux pas m'accabler : c'était aussi par circonspection. Je me méfiais, je me méfie toujours des unions sacrées ‒ même réduites au petit cercle qui m'entoure. Autant je me crois sincèrement incapable de violence gratuite, autant je m'imagine volontiers, peut-être trop, les raisons ou concours de circonstances qui auraient pu en d'autres temps me pousser vers la collaboration, le stalinisme ou la révolution culturelle. J'ai peut-être trop tendance aussi à me demander si, parmi les valeurs qui vont de soi dans mon milieu, celles que les gens de mon époque, de mon pays, de ma classe sociale, croient indépassables, éternelles et universelles, il ne s'en trouverait pas qui paraîtront un jour grotesques, scandaleuses ou tout simplement erronées. Quand des gens peu recommandables comme Limonov ou ses pareils disent que l'idéologie des droits de l'homme et de la démocratie, c'est exactement aujourd'hui l'équivalent du colonialisme catholique ‒ les mêmes bonnes intentions, la même bonne foi, la même certitude absolue d'apporter aux sauvages le vrai, le beau, le bien ‒, cet argument relativiste ne m'enchante pas, mais je n'ai rien de bien solide à lui opposer. Et comme je suis facilement, sur les questions politiques, de l'avis du dernier qui a parlé, je prêtais une oreille attentive aux esprits subtils expliquant qu'Izetbegović, présenté comme un apôtre de la tolérance, était en réalité un Musulman fondamentaliste, entouré de moudjahidines, résolu à instaurer à Sarajevo une république islamique et fortement intéressé, contrairement à Milošević, à ce que le siège et la guerre durent le plus longtemps possible. Que les Serbes, dans leur histoire, avaient assez subi le joug ottoman pour qu'on comprenne qu'ils n'aient pas envie d'y repiquer. Enfin, que sur toutes les photos publiées par la presse et montrant des victimes des Serbes, une sur deux si on regardait bien était une victime serbe. Je hochais la tête : oui, c'était plus compliqué que ça.
Là-dessus j’écoutais Bernard-Henri Lévy s’élever précisément contre cette formule et dire qu’elle justifiait toutes les lâchetés diplomatiques, toutes les démissions, tous les atermoiements. Répondre par ces mots : "C’est plus compliqué que ça", à ceux qui dénoncent le nettoyage ethnique de Milošević et sa clique, c’est exactement comme dire que oui, sans doute, les nazis ont exterminé les Juifs d’Europe, mais si on y regarde de plus près c’est plus compliqué que ça. Non, tempêtait BHL, ce n’est pas plus compliqué que ça, c’est au contraire tragiquement simple – et je hochais la tête aussi. » (VI, 3)


« Seulement, j’ai du mal à choisir entre deux versions de ce romantisme : le terrorisme et le réseau de résistance, Carlos et Jean Moulin ‒ il est vrai que tant que les jeux ne sont pas faits, la version officielle de l’histoire arrêtée, ça se ressemble. » (Prologue, 3)


Sur les motivations et l’éthique de reporters :

« Ni l’un ni l’autre [« les deux Jean : Rolin et Hatzfeld »], je pense, n’aimerait tenir dans ces pages le rôle de héros positif. Tant pis. J’admire leur courage, leur talent, et surtout que, comme leur modèle George Orwell, ils préfèrent la vérité à ce qu’ils aimeraient qu’elle soit. Pas plus que Limonov ils ne feignent d’ignorer que la guerre est quelque chose d’excitant et qu’on n’y va pas, quand on a le choix, par vertu mais par goût. Ils aiment l’adrénaline et le ramassis de cinglés qu’on rencontre sur toutes les lignes de front. Les souffrances des victimes les touchent quel que soit leur camp, et même les raisons qui animent les bourreaux, ils peuvent jusqu’à un certain point les comprendre. Curieux de la complexité du monde, s’ils observent un fait qui plaide contre leur opinion, au lieu de le cacher ils le monteront en épingle. Ainsi Jean Hatzfeld, qui croyait par réflexe manichéen avoir été pris en embuscade par des snipers serbes décidés à se payer un journaliste, est revenu après un an d’hôpital enquêter à Sarajevo, et la conclusion de cette enquête, c’est que les tirs qui lui ont coûté sa jambe provenaient, manque de pot, de miliciens bosniaques. Cette honnêteté m’impressionne d’autant plus qu’elle ne débouche pas sur le "tout-se-vaut" qui est la tentation des esprits subtils. Car un moment arrive où il faut choisir son camp, et en tout cas la place d’où on observera les événements. Lors du siège de Sarajevo, passé les premiers temps où, d’un coup d’accélérateur et au prix de grosses frayeurs, on pouvait tirer des bords d’un front à l’autre, le choix était de le suivre de la ville assiégée ou des positions assiégeantes. Même pour des hommes aussi réticents que les deux Jean à rallier le troupeau des belles âmes, ce choix s’imposait naturellement : quand il y a un plus faible et un plus fort, on met peut-être son point d’honneur à noter que le plus faible n’est pas tout blanc et le plus fort pas tout noir, mais on se place du côté du plus faible. On va là où tombent les obus, pas là d’où on les tire. Quand la situation se retourne, il y a certes un instant où on se surprend à éprouver, comme Jean Rolin, "une indéniable satisfaction à l’idée que pour une fois les Serbes étaient ceux qui prenaient tout cela sur la gueule." Mais cet instant ne dure pas, la roue tourne et, si on est ce genre d’homme, on se retrouve à dénoncer la partialité du Tribunal international de La Haye qui poursuit sans mollir les criminels de guerre serbes alors qu’il abandonne leurs homologues croates ou bosniaques à la prévisible mansuétude de leurs propres tribunaux. Ou encore on fait des reportages sur la condition horrible qui est aujourd’hui celle des Serbes vaincus dans leurs enclaves du Kosovo. C’est une règle sinistre mais rarement démentie que les rôles s’échangent entre bourreaux et victimes. Il faut s’adapter vite, et n’être pas facilement dégoûté, pour se tenir toujours du côté des secondes. » (VI, 3)


En conclusion :

« "L’homme qui se juge supérieur, inférieur ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité" ‒ est le sommet de la sagesse et qu’une vie ne suffit pas à s’en imprégner, à la digérer, à se l’incorporer, en sorte qu’elle cesse d’être une idée pour informer le regard et l’action en toutes circonstances. Faire de livre, pour moi, est une façon bizarre d’y travailler. » (Sutra bouddhique, IV, 2)



mots-clés : #actualité #biographie #contemporain #guerre #politique #regimeautoritaire #revolution
par Tristram
le Dim 25 Fév - 13:06
 
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Sujet: Emmanuel Carrère
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Mario Vargas Llosa

La ville et les chiens

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La ville, c’est Lima, et les chiens, des cadets (élèves encadrés par l’armée) dans toute l’ignominie qu’on peut supposer en matière d’obscénité, de bizutage, d’indigences diverses. Alberto, « le Poète » (où l’on peut reconnaître une personnification autobiographique de Llosa, au moins jusqu’à un certain point), trouve sa place entre « Jaguar », le dur chef du « Cercle » et « l’Esclave », Arana, le bouc émissaire ; il louvoie entre les deux pôles, grappille un peu de monnaie en produisant de « petits romans » pornographiques. La première partie de ce roman de plus de 500 pages (divisé en deux parties sensiblement égales, avec un épilogue) décrit assez longuement l’univers violent de la jeunesse péruvienne dans la première partie du XXe ; elle réveille des souvenirs de service militaire, pour ceux qui ont expérimenté cette découverte des brimades, de la promiscuité, des confrontations sociales et racistes, ici entre serrano (pas le jambon ou le piment, mais Indien ou métis originaire de la Sierra, la cordillère des Andes) et citadin (généralement blanc), de la côte maritime. Dans la seconde partie, l’Esclave étant mort d’une balle de fusil au cours d’un exercice, l’intrigue se développe. Dans l’ombre portée par la dictature, Llosa expose le problème de la dénonciation, et la grande règle de l’armée (laver son linge sale en famille), dans une dialectique de la loyauté et de la vengeance. Seul, l’intègre lieutenant Gamboa s’attache à éclaircir l’affaire, suite à une accusation du Jaguar par le Poète (devenu proche de l’Esclave avant sa mort, non sans avoir pris sa place auprès de la jeune fille qu’il aimait).  

« ‒ Pardon mon capitaine, dit Gamboa. Aussi longtemps que je ne m’en rends pas compte, les cadets de ma compagnie peuvent faire tout ce qu’ils veulent, je suis d’accord avec vous. Mais maintenant je ne peux plus faire semblant de l’ignorer, je me sentirais complice. » (II, 4)


« Il serait plus facile de ressusciter le cadet Arana que de convaincre l’armée qu’elle a commis une erreur. […]
Vous m’entendez, rentrez au collège et faites en sorte qu’à l’avenir la mort du cadet Arana serve à quelque chose. » (épilogue)


Les chiens (cadets de première année), c’est aussi la chienne Malencouille, adoptée par le Boa (bien qu’il lui ait cassé une patte dans un moment de colère)...
Un ultime et inattendu entrecroisement de destins boucle le livre, nettement plus captivant dans sa seconde partie.

« Je [Jaguar] ne savais pas ce que c’était de vivre écrasé. » (épilogue)


La composition caractéristique du style de Llosa, fait d’allers-retours temporels, d’entrelacements simultanés de différents fils narratifs, de monologues ou conversations de chacun des personnages (autant de narrateurs), paraît moins innovante de nos jours, après avoir lu par exemple Faulkner (qui l'aurait inspiré).
Cette histoire rejoint l’universel, comme on dit, et renvoie par exemple à La punition, de Tahar Ben Jelloun, qui vient de paraître.
Ce premier roman, écrit à 23 ans à Paris, est peut-être finalement celui que je préfère de Llosa (dont je ne suis autrement pas trop "fan").


mots-clés : #discrimination #jeunesse #regimeautoritaire #social #violence
par Tristram
le Sam 17 Fév - 18:24
 
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Sujet: Mario Vargas Llosa
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Irina Teodorescu

Celui qui comptait être heureux longtemps

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Bo est né sous les bombes, les derniers jours de la guerre. il a grandi avec la dictature, bien décidé à être heureux malgré tout, et cela en prend le chemin, il organise des fêtes, il a un bon boulot, un ami sincère, une femme étrange puis une femme fidèle, et enfin un fils. Tout au fil des années plane la menace de la haine et de la délation, mais ma foi, on peut bien faire avec. Et qu'importent les petits inconforts matériels?

Seulement voilà, l'enfant est malade, il faudrait le soigner à l'étranger et dans un cruel choix de Sophie, le pouvoir maléfique lui échange les autorisations contre le fait de devenir espion.

Le drame intime ne suffit pas : dans un tel pays, l'intime n'existe pas, le drame collectif achève la dévastation.
Irina Teodorescu garde son style pointilliste et malicieux, facétieux au début puis peu à peu frappé au coin du malheur, ses phrases rapides, ses accélérations.

Comme dans La malédiction du bandit moustachu, la bonne humeur et la détermination sont impitoyablement mis à mal par la fatalité.

Bonne lecture à proposer à ceux qui répondent à la surveillance généralisé qu'ils s'en fichent, qu'ils n'ont rien à cacher...


mots-clés : #regimeautoritaire #relationenfantparent
par topocl
le Lun 12 Fév - 10:10
 
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Sujet: Irina Teodorescu
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Goliarda Sapienza



L'art de la joie



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Non je ne vous raconterai pas l'histoire , les résumés à rallonge fleurissant un peu partout et comme je n'ai aucun goût pour la répétition , je vous renvoie sur Babélio si vous voulez avoir quelques éléments de la trame .
Mais moi je vous dis juste :
C'est un vent de liberté d'une violence rare .
C'est un portrait de femme comme dans les vrais romans du XIX siècles , mais d'une fibre transgressive difficilement embrassable , un éclatement de tous les carcans , une prise de pouvoir et une abolition intérieure de toutes formes de limites imposées par les lois et institutions des hommes .
C'est un ouvrage politique aussi  et libertaire écrit par une femme féministe portée par une énergie , une audace et une affirmation de soi qui peut déranger , encore aujourd'hui .
Pas étonnant qu'il mit tant de temps à être publié dans une Italie fortement imprégnée par l'institution religieuse .
C'est une fresque romanesque du genre saga , fleuve que l'on verrait bien portée à l'écran en feuilleton télévisé .
Ce n'est pas un roman d'amour , mais dans la logique du personnage , c'est un roman d'amours : on s'aime , on s'unit et se désunit , sans tabous ni lois , dans l'unique "art de la joie" régulateur des tragédies .
C'est un flux , un mouvement de pensées foisonnant , à rattacher non seulement à une personnalité exceptionnelle mais à une époque où nécessité il y avait à faire éclater toutes les entraves sociétales et redonner au corps et à l'esprit une libération et l'héroine du roman Modesta ( facétie de Goliarda Sapienza bien sûr, ce prénom en contresens ) ne fait rien d'autre que d'exulter et de briser toutes ses chaines , sans pudeur ni fausse morale , avec force détermination , violence souvent mais  toujours "droite dans ses bottes" .
Quant à la forme , en échos au fond , Goliarda Sapienza s'autorise tous mélanges de genres sans chercher à garder une cohérence styliste .
Autant de prise de pouvoir, fond et forme confondus peut aussi bien destabiliser le lecteur que le porter à une vénération sans limite vers Modesta et/ou Goliarda (on l'aura compris , au delà de la forme romanesque et des péripéties de l'héroine crée par Goliarda , l'auteure ne fait que s'appuyer sur son personnage pour s'offrir , nue , majestueuse, impudique , armée de sa plume et de là, à nous d'imaginer, dans son sillage hordes de femmes mais aussi d'hommes , fantômes d'eux-mêmes , coupables , assujettis par lois ,religions et ignorance ,  abandonnant leurs vieux oripeaux , pour renaître,  sous ce chant de joie et de fureur , hymne porteur d'une force vitale primitive , animale , enracinée à la terre et à l'ordre presque cosmique du monde , pulsée par un souffle libertaire sans limites .
Voilà .
Je n'ai pourtant eu aucun goût dans cette lecture , une forme plus maitrisée et tenues par quelques rennes m'a manqué . Si Modesta garde une certaine rigueur dans son cheminement vers la libération , Goliarda n'en va pas de même dans son écriture à mon avis .

Il n'en reste pas moins que L'art de la joie est incontestablement une oeuvre majeure incontournable pour qui s'intéresse à la littérature Italienne , sans pour autant en fait un chef-d'oeuvre .


mots-clés : #conditionfeminine #politique #regimeautoritaire #sexualité
par églantine
le Sam 27 Jan - 14:18
 
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Sujet: Goliarda Sapienza
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Arundhati ROY

Le Ministère du Bonheur Suprême

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C'est un roman qui se veut total, brillant, phénoménal. Qui emprunte au conte merveilleux façon Rushdie, à la folie façon Garcia Marquez, au militantisme tous azimuts façon Arindathi Roy, le tout saupoudré d'instants de poésie magique. L'auteur y multiplie les détails, les joyaux, les extravagances entrecroisés avec passion. On ne compte plus les personnages, les lieux, le temps éclate pour n'être plus linéaire. Tout cela est d'une richesse inouïe, mais un peu gaspillée car l'effet final est  d'une confusion (sans doute alimentée par la pauvreté de ma culture en histoire indienne) qui a fini par me mener à l'ennui. Tant de péripéties donnent paradoxalement  l'impression qu'il ne se passe pas grand chose, et les personnages, à force de singularité, deviennent archétypaux et désincarnés.

Y échappe Anjum, la hijrat, femme dans un corps d'homme, construisant une chambre d'hôtes entre les tombes, accueillante aux hommes et aux  animaux, curieux symbole d'une Inde déchirée entre ses diverses identités, et qui donne une belle vie aux 200 premières pages (malheureusement il en reste 350...).

Mots-clés : #historique #identitesexuelle #regimeautoritaire
par topocl
le Ven 26 Jan - 13:38
 
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Sujet: Arundhati ROY
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Zoé Valdés

Le Néant Quotidien:

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Extraits:
"Elle a faim et rien à manger. Son estomac comprend très bien qu'il doit résister. Dans son île, chaque parcelle du corps avait dû apprendre à résister. Le sacrifice était le cadre quotidien, ainsi que le néant. Mourir et vivre: un seul et même verbe, comme rire, par exemple. A ceci près qu'elle riait pour ne pas mourir de l'excès de vie obligatoire."

"Je meurs, je me meurs. Il ne peut pas m'arriver tant de choses à la fois. Pourtant, on dirait que rien ne m'est jamais arrivé, comme si je faisais toujours la même chose depuis ma naissance: me taire, éclater, pleurer. Me taire, éclater, pleurer. J'ai mis fin à ma passivité. La mélancolie est ma révolte, la grève dont je suis capable pour revendiquer l'indépendance de ma tristesse face à la tristesse collective, pour obtenir la réduction de mon temps d'angoisse salariée. Payée avec le salaire du devoir. Comme si le devoir permettait d'acheter, par exemple, du sucre, ou du pétrole..."


Résumé:
C'est l'histoire d'une jeune fille, d'abord prénommée Patria par un père syndicaliste et une mère amoureuse du Che, tout exaltés qu'ils étaient à la voir naître le lendemain de la fête du 1er mai 1959, mais qui changera son prénom pour Yocandra.
L'adolescente grandit dans La Havane des années 70 où le désanchantement commence à prendre la place du rêve, où les mouchards se cachent à tous les coins de rue, où la faim noue l'estomac. Passionnée de poésie, elle va être séduite par Le Traitre, homme plus âgé qu'elle, qui se dit écrivain et philosophe mais dont on attend toujours les premières lignes. Très vite, elle quittera le berceau familial, s'installera avec lui, l'épousera, voyagera en Europe grâce à lui et finira par divorcer de ce macho cubain dont enfin elle voit les limites.
La vie continue rythmée par les pannes d'électrivité; Yocandra obtient un travail pour une revue littéraire qui n'a pas les moyens d'éditer de magazines;  elle tombe amoureuse d'un autre homme, plus jeune, baptisé Le Nihiliste, qui sous des dehors différents reste un homme cubain avec ses qualités et sa lâcheté.
Durant ses trente années, Yocandra voit ses amis chers partir par cette mer qui est à la fois symbole de liberté et de prison. Mais, avec toute sa fierté d'être cubaine, elle persiste à aimer, à rester optimiste et libre dans son néant quotidien.

Ce que j'en dis:
Tout petit livre tantôt sarcastique, révolté,tantôt plein de tendresse.
Comme toujours Valdès nous emporte dans son souffle chaud et humide des tropiques.
Comme toujours, de son trait incisif, elle nous fait vibrer, elle nous provoque mais surtout,
elle nous attendrit face à cet immense amour de son île.


mots-clés : #regimeautoritaire #viequotidienne
par Cliniou
le Lun 15 Jan - 14:30
 
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Sujet: Zoé Valdés
Réponses: 9
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Andreï Makine

La terre et le ciel de Jacques Dorme

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Un jeune garçon dans un orphelinat pour enfants de héros déshonorés, déchus (une spécialité soviétique, que de vouer à la vindicte des boucs émissaires choisis parmi les proches antécédents), découvre la langue « apprise » (le français, par opposition à la langue maternelle, le russe) dans une bibliothèque saccagée de Sibérie. Seule autre distraction, la figuration obligatoire dans des cérémonies pour apparatchiks (et, une fois, De Gaulle). Une « tante », Française exilée, participe beaucoup à cette découverte du français, langue quasi disparue.
Stalingrad, seconde Guerre Mondiale : entre trains qui alimentent la guerre en carburant, armes et hommes, et ceux qui les croisent, partant dans l’autre sens avec les blessés et mourants, Alexandra, infirmière de la Croix-Rouge assignée à résidence, a rencontré Jacques Dorme, un aviateur français venu participer à l’effort de guerre (pont aérien Alaska-Sibérie)… Leur histoire d’amour dura une semaine.
Même savamment structuré, ce roman reste de facture classique, ce qui n’enlève pas au plaisir de lecture. Métaphores filées, justesse du vocabulaire : je l’ai lu comme du petit lait (petit, parce qu’il s’en trouve peu).
Seulement progressivement gêné par le parti-pris cocardier de ce panégyrique de l’héroïsme à la limite du pathos (cocorico et à bas les bolcheviks), même si la langue française est belle, et le totalitarisme abominable.

mots-clés : #deuxiemeguerre #enfance #regimeautoritaire
par Tristram
le Mer 29 Nov - 14:09
 
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Sujet: Andreï Makine
Réponses: 26
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Iouri Bouïda

Le Train zéro

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L’action se passe après la dernière guerre dans un lieu perdu de Russie, à l’occasion de la construction d’une gare le long d’une ligne de chemin de fer, la station 9, accompagnée de tout l’équipement nécessaire à son fonctionnement : usine pour le travail de l’acier, menuiserie pour les traverses et leur traitement, centre de transmissions, ferme pour l’alimentation. Quelques « colons » viennent peupler cet établissement. Leur mission : tout mettre en œuvre pour que le passage quotidien à minuit du train zéro se fasse sans encombre :
" Cent wagons aux portes bouclées à mort et plombées, deux locomotives à l’avant, deux à l’arrière – tcouk-tchouk…hou-ou ! Cent wagons. Lieu de départ, inconnu. Lieu de destination, secret. On tient sa langue. Votre boulot n’est pas sorcier : les voies doivent être en état. De là à là. Ric-rac. »


Car le train zéro, c’est la Patrie !
Et chaque nuit, le train passe à la même heure, toujours identique, avec une régularité de métronome. Et les années passent…    
Ivan Ardabiev, le héros de l’histoire, droit dans ses bottes, assume son rôle avec beaucoup de sérieux. Il s’autorise bien quelques virées au bar, chez les prostituées, dérivatifs en pensant à la belle Fira, celle qu’il avait vue un jour :

« debout dans une minuscule cuvette de rien du tout, avec une cruche dans une main, tenant de l’autre ses cheveux relevés, et le soleil qui entrait par la fenêtre la traversait de part en part, il avait vu distinctement son cœur qui palpitait comme un oiseau, la masse brumeuse de son foie, la clochette azurée et translucide de sa vessie, ses os bleus qui flottaient dans la compote rosée de sa chair. »

Mais la raison d’être d’Ivan est bien le train :

« Et tant qu’il est ce combattant, tant qu’il est vivant, le train zéro est vivant, la Ligne est vivante, la Russie est vivante, le monde est vivant. »


En effet, Ivan est de plus en plus isolé. Une étrange malédiction semble toucher la petite communauté, les enfants meurent souvent à leur naissance. Beaucoup de colons commencent à s’interroger sur la nature de ce train, ce qu’il transporte. Malheur à ceux qui veulent en savoir plus. Ils disparaissent, meurent ou sombrent dans la folie. Qu’importe les mots, c’est tout comme. Même les rares qui reviennent ne mènent plus qu’une existence machinale, comme Fira qui a perdu au retour sa belle transparence au soleil.
Les années passent, les plafonds se lézardent les herbes envahissent les voies. La plupart des colons ont disparu, morts, partis, c’est tout comme… Mais Ivan est toujours là
Un soir, le train zéro passe à son heure habituelle, mais stupeur, quelques minutes plus tard, un deuxième train s’annonce, puis un troisième…

L’une des forces de ce récit réside dans le passage d’un registre réaliste à une tonalité fantasmagorique en suivant une progression qui tient en haleine le lecteur pour aboutir à un final hallucinant. L’auteur, avec une maîtrise implacable, joue sur différents registres d’arrière-plan qui donnent à son ouvrage une dimension allégorique et métaphorique. Bien sûr, on pense au « Désert des Tartares », à ces références à la shoah, au goulag, au désastre du rêve soviétique, à ces villes et industries en déshérence, à Tchernobyl, à la dictature… On pourrait multiplier les résonnances à l’envi, selon la culture et l’histoire de chacun d’entre nous.  
Plus largement, le train zéro nous parle de l’absurdité de la vie, de sa recherche de sens, de Dieu, pour employer de grands termes. Pour l’illustrer, ce dialogue entre Ivan et Fira, plus clair que tout commentaire :

« -Tout au bout. Il voulait aller jusqu’au bout. Pour regarder, voir, comprendre ce qu’il y a là-bas, à quoi ça sert, tout ça. Jusqu’au terminus. Il espérait que là-bas, il apprendrait ce qu’il y a dans ces maudits wagons. Alors il y est allé.
- Bon sang, quel imbécile ! gémit Ardabiev. Quel triple idiot ! Et s’il n’y a rien là-bas, hein ? Juste une plaine nue ? Un désert ? Je ne sais pas moi. Rien, tout simplement. Et dans les wagons aussi, rien. Alors ?
Fira  secoua la tête
- Ce n’est pas possible, Vania ! Il y a quelque chose, là-bas. Sinon, pourquoi la Ligne, pourquoi le train zéro, pourquoi nous, pourquoi tout ça ?
- Je n’en sais rien. Peut-être que tu as raison. Peut-être qu’il y a quelque chose là-bas. On ne peut jamais jurer de rien. Mais il peut tout aussi bien ne rien n’y avoir du tout, et la Ligne est quand même là, la voilà, elle est, elle existe, et le train passe, et nous vivons, et tout cela a un sens, lequel, on n’en sait rien, c’est tout. Comme dans la vie. C’est possible, non ?
- Vania… dit Fira, désemparée. Mais c’est de Dieu que tu es en train de parler, Vania…
- Quel Dieu ? dit Ivan, étonné.
- Ce que tu viens de dire sur la Ligne, ça fait des millénaires que les hommes disent ça à propos de Dieu… »


« Le Train zéro » d’Iouri Bouïda n’est peut-être pas un chef d’œuvre, mais on n’en est pas loin à mon avis. Sans conteste l’une de mes lectures les plus fortes de cette année.  Very Happy


mots-clés : #regimeautoritaire #solitude #spiritualité
par ArenSor
le Lun 6 Nov - 21:00
 
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Sujet: Iouri Bouïda
Réponses: 26
Vues: 1612

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