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Ramuz Charles-Ferdinand

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Message par Aventin le Mer 3 Jan - 14:42

@animal a écrit: Accomplissement c'est joli, approximativement proche d'initiatique ? (c'est qu'on essaye de garder la liste des mots-clés au régime) .
Alors, sans pinailler et réflexion faite, il serait (peut-être) judicieux de ne laisser que "création artistique" à mon humble avis - l'accomplissement dont il est question n'est pas vraiment de l'ordre initiatique.
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Message par animal le Mer 3 Jan - 22:40

ça se tient. Cool

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Message par tom léo le Mer 17 Jan - 10:41

L'Amour du monde


Originale : Français, écrit courant 1923, publié en revue dans La Semaine littéraire à Genève en 1924, puis édité en juillet 1925 chez Plon

CONTENU :
Dans une petite ville au bord du lac, « on n'avait jamais cherché à savoir ce qui se passait au-delà des choses familières qui bornaient notre vue »... Trois événements vont déranger ce monde bien réglé : l'installation d'un cinéma, le retour de Louis Joël d'un périple dans les pays lointains et un illuminé que tout semble rapprocher de Jésus.

REMARQUES :
Dans cette petite ville au bord d'un lac (de Genève?!), avec ses 4 à 5000 habitants, on n'avait jamais cherché à regarder plus loin que le bout de son nez. Peut-être que les grands événements extérieurs n'atteignaient même pas ce lieu un peu réculé qui est mis, mystérieusement, par le narrateur (un des habitants) en parallèle avec des bourgades en Galilée, dans un tout autre époque, biblique en ce cas-là. Et voilà que déambule ici une personne – pensionnaire du Dr Morin – qui se prend pour le Christ ! Et voilà que des enfants, mais aussi des femmes, lui courent derrière, les sécondes voyant la proximité de l'apparence extérieure de l'homme avec l'Homme de Galilée… Signe d'un enfermement dans un monde de superstition ? Ou signe d'une ouverture vers le monde, d'une mise en question par l'irruption du monde dans « nos vies » ? Et un va-et-viens bizarre entre les descriptions du présent (de la narration) et des rappels des temps bibliques.

Et dans une manière parallèle pourrait-on comprendre l'arrivée du cinéma dans la ville « sans histoires » : fenêtre sur le monde par excellence. « La séparation entre le monde et vous cessait d'être. »

Dans un troisième volet nous suivons le retour de Joël au pays : absent pendant plusieurs années il semble taciturne. On apprend – et les hommes d'un certain attrait pour le bistrot du coin en sent attiré – de ses voyages dans le lointain : mais qu'est-ce qu'il n'a pas vu ! Et notre petit monde est chamboulé ! Peut-il s’intégrer dans ce petit monde ? Ou mieux : va-t-on le laisser retrouver une place ? Ou va-t-on voir en lui presque comme une menace ?

Oui, le monde dans ses trois approches différents est bien l'endroit mystérieux, voir de rêve, mais aussi celui des menaces possibles d'un chamboulement de notre existence. Le nouveau, ou faut-il pas dire « l'autre », dérange. Et met en marche les dissensions et des idées folles à l'intérieur de la communauté. Qui va-t-on tenir pour responsable pour les tensions ? Et l'histoire va connaître une fin… terrible.

Le monde réel et le monde imaginé (évoqué) s’interpénètrent. Il y a des correspondances intertextuelles entre les différents niveaux de narration. Ramuz reprend des fils, reprend des bouts de phrases, les allonge d'une description de plus, souligne, évoque. Ainsi on trouve un curieux mélange de variations sur un sujet, des légers changements et répétitions qui imperceptiblement élargit notre compréhension et le propos de l'auteur. Ce procédé est curieux et « ramuzien ». Cela m'a beaucoup plu. Définitivement un auteur intriguant et excellent !

Vu l'époque de l'écriture du livre, je le trouve très actuel et moderne. On pourrait prolonger une certaine forme de réflexion (sur l'arrivée du « monde » dans nos petits mondes…) sans difficultés dans notre vie d'aujourd'hui.
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Message par Bédoulène le Mer 17 Jan - 10:47

merci Tom Léo

"Vu l'époque de l'écriture du livre, je le trouve très actuel et moderne. On pourrait prolonger une certaine forme de réflexion (sur l'arrivée du « monde » dans nos petits mondes…) sans difficultés dans notre vie d'aujourd'hui."

certainement !



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Message par animal le Mer 17 Jan - 21:09

Impressionnant celui-là c'est certain !

Je commence par vous recycler deux extraits d'un article publié a propos de la publication de Vies de C. F. Ramuz : clic

On n’a souvent pas vu, ou pas voulu voir, cet aspect de l’écrivain vaudois: Ramuz est un homme fondamentalement pessimiste, hanté par le tragique de nos conditions humaines. «Dans la production de Ramuz, on a privilégié la part de célébration», relève Daniel Maggetti. Les grands textes rendant hommage à la nature, au vignoble, à la beauté de la création. «Ramuz avait très bien compris que l’imagerie paysanne était plus appréciée, qu’elle lui assurait le succès», relate Daniel Maggetti. «Il écrivait d’ailleurs de tels romans plutôt rapidement et sans peine. Mais quand il veut dire des choses plus douloureuses, c’est autrement ardu. Il peut travailler sur un manuscrit pendant plus de vingt-cinq ans (par exemple pour Posés les uns à côté des autres, ndlr)! Et ses vraies préoccupations sont là, dans des questionnements de nature plutôt philosophique, mais incompatibles avec le roman à succès.»

Le discours et l’imagerie officiels ignorent la présence d’une «mère prévenante», «l’attachement d’une petite sœur choyée», «l’épouse attentive aux soucis domestiques», la «fille qui est une perpétuelle source d’inquiétudes», le «petit-fils qui émerveille son grand-père».

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Message par animal le Mer 17 Jan - 22:36

et de la récup' toute bête mais c'est une recommandation pour aller voir son autre matière ou pour un premier pas différent dans son oeuvre, plus sensiblement à côté de l'idée reçue trop vite :


ruralité - Ramuz Charles-Ferdinand - Page 3 Tsjaut10

L'amour du monde

Un Ramuz d'en bas. Un Ramuz crépusculaire. Les Ramuz d'en haut, des hauteurs, de l'alpage sont parfois terribles mais ceux d'en bas, des bords du lac semblent développer une atmosphère bien particulière, c'est un peu le cas pour La guérison des maladies ou Présence de la mort. Bien particulière mais pas complètement différente non plus.

Un récit fragmentaire commence. Une réincarnation de Jésus ou un fou ? Dans cette petite ville des bords du lac, quatre ou cinq mille habitants, un homme reparait après un tour du monde, le cinéma fait son apparition dans la salle communale.

Récit fragmentaire de la communauté avec sa peur et son vertige. La vie calme et mesurée et puis le trouble. Certaines veulent croire, l'autre se met à raconter des histoires, d'autres à la terrasse du café vivent et espèrent la réalité du cinéma.

Mais "il y a qu'il faut..." comme on dirait chez Ramuz. Un amour contrarié, des solitudes étranges et fascinantes. Et pour orienter ces astres humains effrayés devant leur vide il y a une petite fille malade. On pense encore à la guérison des maladies. Le marin revenu lui raconte des histoires. Ça ne peut pas être. Les notables et les gendarmes sont là, abandonnés eux aussi sous les crépuscules roses et l'orage qui tarde à éclater.

Mais il éclate bel et bien. Et le récit garde une part de ses énigmes, il a pris soin de passer d'un sujet à un autre sans qu'on sache bien comment, il a pris soin de n'oublier personne. De nous rappeler le doute et l'imaginaire, les étranges résurrections. Et c'est encore un récit de marginalité, pas embellie et très attablée au bar. Il n'y a pas forcément de miracle et tout ne va pas bien quand l'imaginaire l'emporte. Mais il y a ces pages fascinantes qui lient les deux, inquiètent le lecteur mais font espérer, la fresque mosaïque se dévoile pleine de compassion, de tristesse, et d'amour du monde. Un parfum d'inconnu.

Un esprit vif encore dans cette écriture aux dehors presque engourdis si elle n'était arrangée de pareille manière, tendue et éclatante, jouant des ruptures pour mieux laisser en interrogation.

Le Ramuz d'en bas, plus près de chez lui, est peut-être bien plus dérangeant, plus turbulent. Et les passages de ces poètes-ci sont bien plus incertains que le passage de l'autre poète. Le Ramuz d'en bas mérite bien toute notre attention, peut-être une redécouverte. Ce n'est pas si souvent que cette complexité assez noire nous apparaît aussi mélangée, que les idées ne sont plus arrêtées.

Inoubliable aussi.

(Récup trop bête).

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Message par Aventin le Jeu 18 Jan - 18:24

Magnifique, Tom Léo & Animal. message dénué de la moindre valeur ajoutée, mais vraiment dicté par l'envie de vous communiquer...ce que vous communiquez, la joie et l'intérêt de lire Ramuz. Sachez combien c'est partagé.
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Message par animal le Jeu 18 Jan - 22:27

Si tu n'as pas changé d'adresse ça peut être encore plus facile d'ajouter de la valeur. pirat

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Message par Aventin le Mar 10 Avr - 1:10

L'amour du monde
Roman, 150 pages environ, publié en 1924, écrit probablement en 1923.
ruralité - Ramuz Charles-Ferdinand - Page 3 Amour_10

(Un immense merci à un généreux plantigrade en noir et blanc qui se reconnaîtra)

Comment retourner un paisible village par trois arrivées intrusives ?

D'abord, par ordre d'entrée, celle d'un gentil vagabond illuminé se prenant pour le Christ, apparition qui fera s'imaginer à une villageoise l'imminence de la Parousie.

Ensuite celle du cinéma, le cinéma en noir et blanc d'alors, muet, à images saccadées et qui sautillent, à contours flous, à gros bruit de bourdon, et qui se révèle être à la fois ouverture sur le monde mais prise de conscience de la petitesse et du vase clos dans lequel, au paisible village, on écoule les jours.

Ramuz n'exagère pas cette perception, j'en ai la conviction:
On peut évoquer, lors des débuts du cinéma, Erich von Stroheim recevant des menaces de mort appuyées (en fait elles s'adressaient aux personnages qu'il campait), ou encore les tirs nourris sur l'écran à vraies balles, dans le far-west, à la parution d'un "méchant", identifiable à son chapeau noir, les "bons" ayant un chapeau blanc, etc...  
Fâcheux incidents que jamais l'opéra ou le théâtre, pourtant représentations scéniques arrivées alors à un état de sophistication extrême, ou d'aboutissement, n'avaient généré.
Tandis que le cinéma naissant, mal dégrossi, muet, paraît avoir d'emblée un pouvoir hypnotique qui lui est propre: quant à qualifier plus précisément, et quantifier, ce point-phénomène, laissons la tâche aux zététiciens de service, s'il s'en trouve.

C'est Thérèse, fille unique, chérie, du gendarme qui concocte un scénario d'évasion, de fuite avec vol et y entraîne son dadais d'amant, avec un usage fort moderne de l'expression cinématographique utilisé par Ramuz pour bien signifier que c'est à l'intrusion du cinéma dans une cervelle manquant de distanciation que cette regrettable aventure est due:
Chapitre X a écrit:Elle met une robe du soir, une robe de satin noir à corsage très bas faisant valoir l'éclat de sa peau, sur laquelle deux mains aux ongles en amandes, agrandies une douzaine de fois, viennent disposer un collier de perles à trois rangs...
127. Devant la psyché à trois pans. Profil. On la voit de face dans le pan de gauche.
128. Gros plan. Mouvement des bras.


Enfin, dernière arrivée, celle d'un bourlingueur de retour à la chambrée maternelle, Louis Joël.
Le doux timbré au physique christique erre dans le village, le cinéma est, lui, circonscrit dans sa salle obscure, Louis Joël s'exprime, lui, aux abords du lac ou bien au café, lequel, comme tout bon café de village d'alors, tient à la fois de la scène et du forum.

Louis Joël dit "vrai" parce qu'il a vu les endroits, les confins de la terre, que le cinéma amène au village. Ramuz suggère que les bornes spatiales -c'est évident- s'en trouvent modifiées, mais aussi les bornes temporelles, osant, dans la bouche de Louis Joël, un "Il n'y a plus de temps."
Chapitre XI a écrit:On a parfaitement compris ce que Joël disait; il disait:
- Ça n'est pas encore tout à fait la même chose pour vous que pour moi; mais le résultat est le même. Et ce qui compte, c'est le résultat.
Il recommence:
- La grande affaire, c'est qu'on s'est enrichis.
Cependant il ne bougeait aucunement, ni de la tête, ni du corps, ni d'aucun de ses traits, ni de ses bras non plus, étant accoudé sur la table; il était dans une complète immobilité, parce que c'est au dedans de nous que ça se passe.
- Il n'y a plus de temps. Et Jésus est de nouveau ici...Et je répète que ça n'est pas tout à fait la même chose pour moi, mais je vous dis merci quand même...

C'est une gamine malade qui boit ses paroles, ce sont les deux gosses du pêcheur qui empruntent la barque paternelle et s'imaginent doubler Gibraltar en sortant du port, etc...

Superposition des intrus, des saynètes, des évocations, (des plans-coupe aussi, devrait-on dire peut-être, s'agissant de ce livre-là en particulier ?), on suit Ramuz dans le faux-calme de son écriture comme on emboîte un pas sûr sur un sentier.

Maître en peinture de la suggestion et du détail (comme d'habitude me direz-vous), il rend parfaitement par l'orage, le lac, la nuit, la montagne, les bruits, les odeurs, la chaleur, les couleurs tout ce qui se noue dans le village et aboutira au drame.  

Chapitre XIII a écrit:Il y a eu le monde qui venait; et ces morceaux de monde continuellement venaient, comme des migrations d'oiseaux, bougeant un instant au-dessus des toits, et ils passent, mais déjà d'autres les avaient remplacés. Et, en même temps, il y avait les bruits réels; il y avait les deux espèces de bruit, l'inventée et la pas inventée, mais elles se mélangent.

Tout est là - le monde virtuel, tourbillonnant, l'image et le bruit chassant derechef l'image et bruit qui précède immédiatement, cavalcade infinie. Et le monde éternel -Ramuz est un de ses chantres de talent dans bien des ouvrages - se mélange au monde passant, apporté, sans discernement.
D'où l'état de confusion mentale qui règne dans plus d'une tête au village.  

Une clef de compréhension/appréhension, de prime importance, est soulignée dans la préface à l'édition [celle de l'image en tête de message, au demeurant fort belle édition] par Bernard Voyenne:
[...] le kaléidoscope de tous les mirages annule la pesanteur salutaire. Le leurre est alors d'agir comme si une vision transmuée par le seul désir pouvait être prise au pied de la lettre.
Bien actuel questionnement !
Qu'aurait écrit Ramuz, presque un siècle plus tard, devant la multiplication de nos écrans et devant l'intrusion du monde extérieur dans le réel immédiat ?
En tous cas il y a du novateur, de l'avance, si ce n'est du prophétique dans L'Amour du monde.

Il serait inconvenant de se risquer au pronostic, mais peut-être Ramuz serait-il parti du constat qu'aujourd'hui, dans le même village comme sur l'ensemble de la planète le chiffre d'affaires du jeu vidéo est très supérieur à celui du cinéma, et en aurait-il tiré des juxtapositions littéraires sublimes, dont la pertinence et la justesse seront méditées encore un siècle plus tard...
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Message par Tristram le Mar 10 Avr - 3:17

Beau(x) dialogue(s) ! Et qu'en écrirait Ramuz, effectivement ?

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Message par animal le Mar 10 Avr - 7:05

Voilà qui ravive des souvenirs de lecture. Cool

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Message par Bédoulène le Mar 10 Avr - 17:30

Chapitre XIII a écrit:Il y a eu le monde qui venait; et ces morceaux de monde continuellement venaient, comme des migrations d'oiseaux, bougeant un instant au-dessus des toits, et ils passent, mais déjà d'autres les avaient remplacés. Et, en même temps, il y avait les bruits réels; il y avait les deux espèces de bruit, l'inventée et la pas inventée, mais elles se mélangent.


très bel extrait !

merci Aventin

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Message par Aventin le Mar 24 Avr - 17:58

La Beauté sur la Terre

ruralité - Ramuz Charles-Ferdinand - Page 3 La_bea10

Roman, 1927, treize chapitres, 215 pages environ.

L'arrivée d'une jeune fille pas encore majeure (dans la Suisse de l'époque), orpheline, venue des Caraïbes chez ce qui lui reste de famille, un oncle (Milliquet l'aubergiste sinon tout à fait veule, du moins pusillanime et faiblard). Milliquet est un patronyme répandu dans les livres de Ramuz.

S'ensuivent des tensions paroxystiques, qui peu à peu s'orientent vers une situation de non-retour non dénuée de violence.

Le style oralisé, toujours aussi cher à Ramuz, est bien sûr présent, avec ces transcriptions savoureuses de tournures locales auxquelles il ne manque que l'accent, que le lecteur ajoutera.

Les descriptions villageoises, ou de nature, abondent, comme toujours (le lac et ses abords, les vaguelettes, le village, la Dent d'Oche et les parois, tout cela pour la wattième fois direz-vous ? Oui, mais ce n'est jamais tout à fait pareil, et puis, entre nous, avant qu'on s'en lasse, il y a le temps !).
Bien sûr, à lire ce Ramuz-là, on ronronne d'aise comme à l'accoutumée.  

Le traitement des personnages me semble inégal, cependant.
Juliette Milliquet est peut-être trop effacée, je veux dire en tant qu'être humain et personnage central.
Alors certes, on en arrive à un caractère tel que Ramuz a sans doute voulu qu'on le perçoive, à savoir une sorte de Vénus d'outremer, mais enfin c'est un peu trop éthéré tout ça mon cher Charles-Ferdinand, ne trouvez-vous pas que vous escamotez la problématique avec laquelle vous nous aviez mis l'eau à la bouche, ici:

Chapitre VI a écrit: Où la beauté pourrait-elle trouver place parmi les hommes, comment trouverait-elle place parmi eux ?  


Tout à l'opposé (est-ce un contrepoint voulu ? c'est assez possible), les autres caractères sont ébauchés fortement, et on suit leur glissando vers le dénouement avec la ténuité du rythme de la lecture, tournemain de maître littéraire.

Bon, je ne vais pas vous énumérer le Bon, la Brute, le Veule, le Violent, le Discret, la Marâtre, l'Inefficace, le pseudo Ange-gardien etc..., mais tout le travail d'amené se laisse savourer, la façon de faire vivre et évoluer ces caractères dans le cadre défini du roman est ni plus ni moins ce qui fait la différence entre un roman solide et un roman majeur.    

L'atteinte du point de non-retour, sorte de petite fugue en mode mineur après la canonnade et je n'en dis pas plus, est susceptible de ravir ou de décevoir le lecteur:
Qu'on veuille bien voir toutefois à quel point ce roman est truffé d'allégories (donc finir sur une de plus, hein...), lesquelles sont additionnées de scénographies jamais trop longuettes et atteignant au savoureux souvent, certes parfois peut-être dispensables, mais qui typent tellement l'ouvrage, là où, chez de moins brillants auteurs, elles le maculeraient.

Extrait:

Chapitre XI a écrit:
Ils se sont assis. Le terrain en gradins faisait partout comme des bancs couverts d'un peu d'herbe sèche où fleurissaient des espèces de petits pissenlits à fleurs très jaunes; ils se sont assis sur l'un de ces bancs. On ne voyait personne, ici on ne dérange personne et on n'est pas dérangé. Ils n'avaient devant eux que la largeur de l'eau qui était vide, qui était lisse comme un plancher de chambre, tandis que l'avancement de la pente faisait qu'ils étaient complètement séparés du monde sur l'un et l'autre de leurs côtés. Rien que trois ou quatre lieues d'eau devant vous et rien sur l'eau qu'une petite voile blanche. Au-dessous d'eux et entre leurs pieds, se montrait une sorte de mare moussue produite par une source qui sortait du sol dans le bas de la falaise; elle communiquait avec le lac par un espace marécageux planté de saules. Là, comme ils venaient d'arriver, ils avaient entendu de nouveau les grenouilles sauter à l'eau, et c'était tout. Il s'assied, il avait amené son accordéon sur ses genoux; il le déboutonne comme un enfant à qui on ôte sa culotte, mettant le beau soufflet rouge à l'air, puis il essaie le do, le do dièse...Il pose sa joue contre l'un des plats de l'instrument; il essaie une gamme, une autre.
 Il parlait une drôle de langue. On aurait dit qu'il ne pouvait parler qu'à la condition de faire marcher d'abord son accordéon et il le faisait marcher. Ici, il n'y a que les choses bonnes à voir, bonnes à entendre; on ne les dérange pas, on n'est pas dérangés par elles.  
   
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Message par animal le Dim 8 Juil - 21:28

ruralité - Ramuz Charles-Ferdinand - Page 3 51aedd10

Adam et Eve (1932)

Pas de grande surprise quant à la thématique ? Côté décor on se trouve peut-être à mi-chemin, dans un petit village pentu avec quelques champs, une rivière, un café. Très peu de personnage, les principaux se trouvant au nombre de 5 si on voit large. Je ne sais pas si ça suffit à dire le roman atypique ? On peut aussi relever qu'il est très intérieur, la couche d'hallucination collective, ou partagée, ne pouvant se trouver que par ricochet ou extrapolation.

C'est que le drame de Bolomey, sorte de vieux garçon, est que sa jeune épouse est partie. Rumination, mélancolie, espoir, acharnement, sur fond de lecture du "livre". Lydie, déçue d'âge plus... intermédiaire ? (tiens, on peut le recaser celui-là !) est la fille de la patronne du café, elle en pince pour Bolomey ou du moins ferait bien sa vie avec, mais lui... sous l’œil de deux plus âgés, l'un itinérant local et l'autre la mère de Lydie et la patronne du café.

On peut aussi voir et entendre les voitures passer, à distance, sur la route, le phonographe aussi est là.

Il y a de beaux passages, on sait s'y attendre, mais je l'ai trouvé assez plombant ou plombé, au sens  simple mais qui peut peser sur le moral. Dans le reste de l'oeuvre, que je ne connais pas toute, je le trouve particulier, à la fois très resserré et "décroché". On n'est jamais au bout de ses surprises dans ce monde.

Le lac est gris clair comme du fer-blanc, lisse comme un toit de tôle.
Il faut voir comment c'est ici et que c'est assez désert et peu peuplé, pendant que Gourdou vient à travers le vignoble, qui est là-haut comme beaucoup de serpillières mises à sécher au soleil ; puis, au moment où la pente faiblit, la couleur du pays change.
Le pays noircit. Le pays tout à coup se couvre de vergers pleins d'arbres assez petits et bas, des pruniers, des poiriers, des cerisiers surtout, qui font de loin comme une branche de persil. Et il y a peu de monde dans les champs ; mais Gourdou parle à ce monde de près ou de loin, tout en venant.
- Ah! éparpillés ! leur dit-il. Ah ! posés les uns à côté des autres ! Ah ! appliqués quand même pour pas grand chose à un travail toujours le même ! ah ! couchés tard ! ah ! levés tôt !
Il lui arrive de parler tout seul, disant des choses tristes d'une voix gaie.
- Rien ne nous est donné qu'on ne le prenne, c'est-à-dire qu'il faut y mettre tout son temps et toute sa peine pour le morceau de pain qui fait besoin et l'assiette de soupe qui fait besoin, couchés tard, et levés matin, est-ce vrai ?
Maintenant il parle tout haut.
- Séparés et collés ensemble. Unis par le dehors, par les lois, par les habitudes, désunis du dedans : frères et étrangers, père et fille et étrangers, mère et fils, mari et femme...
Il repousse sa sacoche, il lève celle de ses mains qui tient la canne ; à qui est-ce qu'il parle, est-ce que c'est au vallon ? Le soleil est devenu rouge comme de la cire à cacheter derrière le brouillard ; on peut le regarder en face. Rouge et rond comme un cachet sur une lettre. Et le lac à présent est comme du papier sale.

Mots-clés : #amour #contemythe #solitude

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Message par Bédoulène le Lun 9 Juil - 10:23

au départ ça me faisait penser à la "femme du boulanger" mais sans la faconde du sud, cela me semble comme tu le dis "plombé"

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Message par animal le Lun 9 Juil - 21:07

Une crise d'à-quoi-bonisme ?
Il a bien fallu qu'il regarde ; il voit que ces lieux connus sont inconnus, que ces lieux habités sont déserts.
On voit tout, et c'est comme si on ne voyait rien, car la rivière brille toujours par place entre les buissons qui l'entaillent, mais à quoi est-ce qu'elle sert ? Ils n'y sont plus, les deux (ceux qui y avaient été mis), et il y a une beauté partout, mais c'est une beauté étrangère. Rien ne sert à rien, comme il voit, ni ces couleurs jaunes, ni ces couleurs roses, pendant que les oiseaux chantent moins fort déjà, ni tous ces petits nuages qui passent là-haut, tout ce fin duvet de nuages qui est là-haut, comme si les oiseaux y avaient perdu leurs plumes. Pendant qu'il se laisse tomber dans l'herbe, car à quoi ça sert d'exister ? Que je marche ou ne marche pas, que j'avance ou non, que je sois debout sur mes jambes ou couché comme je suis et immobile comme je suis : rien, - puisque tout doit finir. Rien parce qu'on a été chassé, c'est écrit.
Il regarde : ils ne sont plus là, ils ne sont plus où il les avait mis.
L'amour doit monter pour descendre ; il ne compte plus pour nous. Rien ne compte, puisque tout finit.

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Message par Tristram le Mar 10 Juil - 0:11

Métaphysique finale...

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Message par colimasson le Mar 24 Juil - 15:18

C'est beau ce passage animal.

Le spectacle de l'indifférence de la nature, comme l'amour qui doit monter pour descendre, inspire aussi bien de la joie qu'une intense mélancolie.

Difficile de lire Ramuz dans la ville. Il faut au moins se trouver un petit coin d'herbe et un arbre.
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Message par Armor le Mar 24 Juil - 17:58

@animal a écrit: Dans le reste de l'oeuvre, que je ne connais pas toute, je le trouve particulier, à la fois très resserré et "décroché".

scratch J'ai beau me creuser la tête, je ne comprends pas cette phrase. Tu peux m'expliquer ce que tu entends par "resserré et décroché" ?

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Message par animal le Mar 24 Juil - 20:38

Ben comme dans les autres il y a la recherche d'une portée universelle (pour faire simple) mais là où le plus souvent la communauté et sa diversité comptent pour beaucoup ici c'est presque un mini théâtre en marge de tout ça. Forcément l'individualisation de la situation est très logique mais c'est "différent".

De même pour l'étage de montagne relativement indéfini. (Impression).

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