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Herman Melville

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Message par bix_229 Lun 8 Juin - 15:32

Hypothèse hasardeuse !
Plutot le plan métaphysiuque et/ou psychique.
Ou rien de tout cela.
Et puis dans un roman tout est permis et tant mieux pour le lecteur.
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Message par Tristram Lun 8 Juin - 15:46

Je n'entendais pas une simultanéité dans une seule personne, mais des points de vue pertinents selon les personnes.

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Message par Aventin Jeu 24 Juin - 17:03

Le Grand Escroc
Titre original: The Confidence-Man, his Masquerade

temoignage - Herman Melville - Page 4 Le_gra10

Roman, 1857, 400 pages environ.


Un vapeur d'une taille certaine, empli de passagers, descend en cabotage le Mississippi. Une affiche placardée près de la cabine du capitaine prévient ces passagers d'être sur leurs gardes, en raison de la présence d'un escroc à bord.
Ce sera la seule allusion à ce capitaine (et si l'escroc c'était lui ?).
Ces passagers rencontrent, sous des dehors de hasard, un caractère principal assez ambigü, peut-être unique, peut-être multiple, en tous cas insaisissable (parce que ne se laissant pas démasquer).

Le roman est articulé en tableaux ou scènes parfois enchaînées, parfois non. Il est d'une très grande richesse et d'une indiscutable modernité.
Tout repose sur la confiance dans le rapport imposé par l'escroc, mais, d'une certaine manière (ce qui est particulièrement moderne), sur le degré de confiance que nous-mêmes mettons dans les situations narrées, c'est-à-dire que nous sommes aussi, nous lecteurs, confrontés.
Il y a de la satire allégorique mais aussi métaphysique dans l'ouvrage.


L'abord d'une foultitude de sujets variés intimes ou universels, prégnants, fait défilé ou farandole, étourdit le lecteur.
Sujets tels le bien, la charité -bien sûr la confiance - la morale -ce qu'on appelle aujourd'hui l'éthique - le cynisme, la philanthropie, la misanthropie, le matérialisme, le réalisme, la théologie, l'amitié, l'économie sont par ex. autant d'accroches dont se sert le -ou les- grand(s) escroc(s) à bord.

À noter qu'il n'escroque pas toujours pour de l'argent, comme s'il poursuivait des desseins plus mystérieux (le diable n'a pas tenté Adam et Ève pour de l'argent, est-il dit, en substance, quelque part dans le roman).


Alors, un ouvrage remarquable et méconnu ?
Oui, si l'on veut.
Pourtant, pourtant...
Ce fut un échec complet, tant auprès de la critique que du public, et l'auteur, cinglé de plein fouet -sans doute parce qu'il avait "mis" énormément de lui, de temps, de réflexion, de matière dans ce livre-là- se retirera plus ou moins de la vie littéraire pour épouser une autre carrière, nettement moins en vue.

C'est aussi un ouvrage roboratif, un peu trop riche comme l'on dit d'un mets ultra-calorifique.
Si, en effet, le lecteur est étourdi, grisé par le déroulé, le côté incessant, il solliciterait parfois volontiers un tempo un peu moins enlevé, une pause.
Enfin peut-être Melville eût-il gagné à davantage de concision, de dépouillement, quelque chose de plus ramassé (avis au potentiel lecteur: s'engager dans ces pages est une entreprise d'une certaine haleine, pas seulement en raison du nombre de pages).

Et puis:
Je n'ai pas trouvé ce si fort alliage, que je prise tant chez Melville, entre la force et la grâce dans l'écriture (mais il est vrai qu'avec Melville, qui m'a tant transporté et que je porte volontiers au pinacle, je suis si peu indulgent): alliage dont sont sertis Benito Cereno, Moi et ma cheminée, Moby Dick, Bartleby et tant d'autres...

Mais malgré tout ce Grand Escroc, pour mitigé que je puisse paraître, reste un livre tout à fait à recommander.



Mots-clés : #absurde #amitié #contemythe #social #voyage #xixesiecle
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Message par Bédoulène Jeu 24 Juin - 17:13

merci Aventin pour le commentaire et( l'avis au potentiel lecteur.trice, qui m'est utile personnellement)

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Message par Tristram Jeu 24 Juin - 17:59

Oui, merci, pas encore trouvé celui-là, mais j'envisage une proche lecture de Vareuse-blanche.

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Message par bix_229 Jeu 24 Juin - 18:51

La plupart des livres de Melville semblent un peu oubliés actuellement.
Question d'époque et d'oubli.
Mais parfois aussi, Melville hésite entre fiction et autobiographie et ce qu'il propose est
souvent un mystère, une interrogation, une quete.
Qu'il expose ou qui l'interrogent.
Je pensais ainsi à l'un de ses premiers romans, Mardi et aussi à Pierre ou les ambiguités
que je ne relirai pas, mais qui intriguent le lecteur.
Sans oublier ses nouvelles qui sont quand meme plus ouvertes.
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Message par Tristram Jeu 24 Juin - 19:02

Perso, j'ai nettement plus apprécié Mardi que Pierre. Plutôt inégal, Melville ?

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Message par Aventin Ven 25 Juin - 16:52

Tristram a écrit: Plutôt inégal, Melville ?
Imprévisible sûrement, inégal peut-être. Il reste tout de même un très grand du XIXème, à mon avis.

Allons-y pour quelques petits déterrages tant que j'y suis !


_________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________


Moi et ma cheminée

temoignage - Herman Melville - Page 4 Moi_et11




Titre original: I and my chimney. Première publication dans le Putnam's monthly de mars 1856.

 Une nouvelle de 80 pages environ, écrite au "je" sur le ton du récit. Nous entrons dans la phase de reflux, l'auteur essuie quelques insuccès de librairie, et sa production de plume à valeur littéraire commence à décroître.
À la fin de l'été 1856 Melville va jeter le gant, se retirer de la vie d'écrivain avant de reprendre pied dans ce monde-là tout à fait au soir de sa vie. Quelques éléments de Moi et ma cheminée sont frappants - comme annonciateurs de ce grand silence à venir, de sorte qu'on ne saurait trop conseiller de garder en mémoire le contexte biographique quand on entreprend cette lecture.

 Donc un vieil homme se trouve fort lié à l'immense cheminée, centrale, de proportions marmoréennes, de son logis. Il est en butte si ce n'est en lutte ouverte avec son épouse et ses trois filles, qui souhaitent la démolir, finissant même (appréciez la dimension allégorique) par se persuader qu'un trésor, où à tout le moins une cavité cachée et mystérieuse, s'y dissimule. Le dernier personnage de ce huis-clos est un voisin, architecte et maître-maçon, complice de ces dames, et dont les Melvilliens de ce forum relèveront qu'il s'appelle Scribe...

La cocasserie n'est jamais loin, et un humour parvient sans peine à affleurer de ces pages. Mais une dimension plus philosophique, et de sapience, peut aussi en être extraite. Selon le mot de Chesterton, la tradition est la démocratie des morts - cela pourrait être mis en exergue à propos de cette nouvelle. Autre constat: le monde consumériste et addict au toujours plus, le sujet-cible publicitaire actuel et heureux de l'être que tend à devenir la quasi-totalité de nos contemporains du monde dit "développé" en prend pour son grade, préventivement, il y a un siècle et demi.

 La cheminée est ici un immense symbole phallique, et de la lutte dépend la prise de pouvoir, voilà pour une allégorie évidente. La cheminée est aussi le symbole du foyer, et donc de ces joutes dépendent l'unité, la continuité de la cellule familiale. On peut y voir la fin de l'ère phallocratique et le début de l'égalité; on peut aussi y voir la quête jouisseuse, jeuniste et perpétuellement insatisfaite des tenants du nouveau et du tout raser du leg de ceux qui nous ont précédés, avec lesquels nous ne formerions pas un tout. Voilà pour quelques premières pistes, sans doute plutôt évidentes, rassurez-vous: il y en a une multitude d'autres dans ces 80 pages !

[
Mais c'est derrière les portes que la précellence de ma cheminée est surtout évidente. Quand, dans la pièce de derrière (réservée à cette fin) je me lève pour recevoir mes visiteurs (je les soupçonne, soit dit en passant, de venir plus pour ma cheminée que pour moi) je suis, à proprement parler, non pas devant mais derrière ma cheminée. Et c'est elle, en vérité, qui reçoit. Je n'ai rien contre. En présence de mes supérieurs je sais, je crois, tenir mon rang. Cette habituelle prévalence de ma cheminée sur ma personne fait même que certains me jugent foncièrement et sinistrement arriéré; car à me tenir ainsi derrière ma cheminée vieux style, je me recule aussi dans le temps et je reste ainsi à la traîne en toutes choses.




D'un message sur Parfum du 11 mai 2014 - nouvelle à laquelle j'ai souvent pensé depuis.
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Message par Aventin Ven 25 Juin - 17:02

Benito Cereno

temoignage - Herman Melville - Page 4 Benito10


Publié en 1855, nouvelle ou roman, 125 pages environ.

Cette exceptionnelle nouvelle paraît quelques années avant la Guerre de Sécession aux États-Unis.
Melville, somme toute "nordiste" conforme, est opposé à l'esclavage. Cette précision juste pour ne pas être choqué par l'emploi des termes "fret", "cargaison", "marchandise" etc... en parlant d'êtres humains.
Melville écrit selon le contexte (Benito Cereno débute par: "En l'an 1799, ..."), et utilise un langage ad hoc, au reste d'emploi encore courant, aux dates d'écriture et de publication, dans les états Sudistes de l'Union, sans même que les termes incriminables ne soient véritablement regardés comme péjoratifs.  

Comme pour Achab de "Moby-Dick", les Capitaines de vaisseau ici portraiturés auraient vraisemblablement existé. Mais ici Melville conserve en plus à Amasa Delano son vrai patronyme, il aurait été un des premiers Capitaines US, de Nouvelle-Angleterre, à voguer régulièrement pour le compte de la marine marchande dans le Pacifique Sud, vers les années 1790.

Le cadre, une île (Santa-Maria, cette île existe vraiment) inhabitée au large des côtes du Chili, un navire y relâche dans une baie, un autre s'y présente.
L'île ?
Melville ne se donne même pas la peine de la dépeindre, hormis la baie de mouillage, pourtant quiconque a lu "Les îles enchantées" sait quelle fascination ces confettis perdus disséminés du côté du Chili exercent sur Melville. Faut-il qu'elle soit hors propos ici. Signalons qu'elle fait partie, à l'époque présumée de l'action, de ces "colonies officieuses" au large des côtes chiliennes, régentées de fait par qui mouillait là, et par gentlemen agreement informel entre Capitaines si plusieurs bateaux y relâchent en même temps. Seuls les navires comptent, et surtout le San Dominick, bateau négrier, sur lequel le Capitaine Amasa Delano va se rendre en visite, suivant l'usage établi. En fait il va passer pratiquement la journée à bord du San-Dominick, et cette journée du Capitaine Delano forme le corps, très intense, de ce texte.
Voilà pour la situation-prétexte à cette nouvelle, bien étrange huis-clos, avec une centaine ou plus de protagonistes.

Ce n'est nouveau pour personne, mais ici encore Melville reste un fabuleux écrivain de scènes marines, et bien sûr un talentueux et expert peintre de navires, même si des "modèles" de ce type-là ne naviguaient plus à son époque (peut-être en a-t-il vu à l'état d'épave ou en cale sèche ?):

Comme la baleinière s'approchait de plus en plus, on put voir que l'aspect de terre-de-pipe présenté par l'étranger était dû à la malpropreté et à la négligence. Ses espars, ses cordages et une grande partie de ses pavois, depuis longtemps déshabitués de la racle, du goudron et de la brosse avaient revêtu une apparence laineuse. Il semblait que sa quille eût été construite, sa membrure ajustée et lui-même lancé dans la Vallée des Ossements Desséchés d'Ezechiel.

Malgré les fonctions que le navire exerçait présentement, sa forme générale et son gréement paraissaient n'avoir subi aucune altération essentielle depuis le belliqueux modèle à la Froissart selon lequel il avait été originellement conçu. On ne lui voyait cependant aucun canon.  

Les hunes étaient vastes et gréées de ce qui avait été jadis une voilure octogonale, tout entière à présent en lamentable condition. Ces hunes étaient suspendues dans les airs comme trois volières ruinées, et dans l'une d'elles on voyait, perché sur une enfléchure, un blanc dormant: étrange oiseau qui doit son nom à son caractère somnambule et léthargique et qu'en mer on attrape fréquemment à la main. Délabré et vermoulu, le gaillard d'avant semblait quelque ancienne tourelle depuis longtemps prise d'assaut, puis abandonnée à la ruine. Vers l'arrière, deux galeries aux balustrades recouvertes çà et là de ces mousses marines sèches et pareilles à l'amadou, partaient de la cabine de parade inoccupée dont les ouvertures, condamnées malgré la douceur du temps, étaient hermétiquement closes et calfatées; ces balcons déserts surplombaient la mer comme ils eussent fait le Grand Canal de Venise. Mais le principal vestige de grandeur passée était l'ample ovale de la pièce de poupe en forme d'écusson où s'entrelaçaient les armes gravées de la Castille et du Léon, entourées de médaillons représentant des groupes mythologiques et symboliques, en haut et au centre desquels un noir satyre masqué foulait du pied le cou prostré d'une forme tordue, elle-même masquée.

Il était malaisé de savoir si le navire avait une figure de proue ou seulement un simple éperon, à cause des toiles qui enveloppaient cette partie de l'avant, soit pour la protéger pendant le temps qu'on employait à la refourbir, soit pour cacher décemment sa ruine. Grossièrement peinte ou tracée à la craie, comme par boutade, de la main d'un matelot, on voyait sur la face antérieure d'une sorte de piédestal qui saillait sous la toile, la phrase: Seguid vuestro jefe (Suivez votre chef); et non loin, sur les pavois de poulaine ternie, apparaissait en majestueuses capitales jadis dorées le nom du navire: San Dominick, dont chaque lettre était corrodée par les traînées de rouille qui avaient ruisselé des chevilles de cuivre, et sur lequel, tels des herbes funéraires, de sombres festons d'algues visqueuses se balançaient çà et là chaque fois que la coque roulait d'un roulement de corbillard.      

Le Capitaine Delano trouvera autant d'étrangeté, et de décrépitude, à bord, en contemplant l'équipage de rescapés et la "cargaison" humaine du Capitaine Don Benito Cereno. Ce dernier est uni par un lien peu commun à un noir, esclave, Babo. Alangui, comme en dégénérescence, perclus d'on ne sait quelle séquelle maladive ou d'extrême lassitude. Nous entrons alors dans des descriptions détaillées, mais encalminées mais fiévreuses, grâce auxquelles Melville tisse à la perfection la trame de son texte.
Le portrait du Capitaine Don Benito Cereno se poursuit, par petites touches, pendant tout le texte, et c'est un caractère littéraire très abouti, chiadé de main de maître.

J'ai effectué une relecture sitôt Benito Cereno achevé, parce que fatalement j'avais omis quelques détails dont l'importance surgit dans les dernières pages, ce qui permet d'apprécier le savant échafaudage, sous une allure de faux rythme, imprimé à ce roman (ou nouvelle).

Avec Benito Cereno on est, en 1855, de plain-pied dans le roman psychologique.

Il serait inopportun, pour ceux qui souhaitent découvrir ce livre, de ne pas les laisser recevoir vraiment ce texte, et pour cela il ne faut pas trop dévoiler (s'agissant de navire à voiles, euh...oui, hein, bon).
Pourtant, il y a beaucoup à dire, à commenter, quel texte !

L'épilogue, à mon avis, n'est pas tout à fait à l'unisson des pages précédentes. Non qu'il y ait une ou plusieurs pages de trop, non, mais: j'ai eu l'impression, à la lecture de ce texte, d'être très vite porté vers des sommets, et de n'en pas redescendre. L'épilogue serait cette descente, une manière délicate de gentleman-Melville, consistant à ramener le lecteur à son état d'avant lecture.




D'un message sur Parfum du 13 février 2015. Sans aucun doute un des livres de Melville sur lequel je suis le plus dithyrambique.
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Message par Aventin Ven 25 Juin - 17:11

Les Encantadas, ou Îles Enchantées.

temoignage - Herman Melville - Page 4 Encant10

Titre original: "The Encantadas or Enchanted Isles" , date de parution: 1854 (dans Putman's Magazine).

On trouve ce texte de 115 pages environ, ni nouvelle ni roman, dans le recueil Contes de la véranda, ou à part dans la collection Folio à 2 €.

Il se découpe en dix parties, dénommées esquisses par l'auteur. Ces esquisses composent une vaste marine, en effet chaque esquisse est dédiée à une d'entre les îles de l'archipel des Galapagos, archipel entendu au sens géographique très large, puisque Melville y inclut l'archipel Juan Fernández. La première d'entre ces esquisses est générale, puis chacune se rapporte à une île et une histoire en particulier. Chaque esquisse est introduite par quelques vers, rarement complétés d'une citation tierce. Ces vers sont tous du poète anglais Edmund Spenser, la plupart tirés de La Reine des fées (The Faery Queen, 1590).

Melville a toujours ce côté encyclopédiste et naturaliste, très typé de son temps, il écrit aussi pour instruire.  
Mais ici, pour notre plus grand bonheur il lâche vraiment les chevaux. Très onirique, truffé de folklore à la limite de la légende, ce recueil d'esquisses porte une forte charge poétique.

Pour tout vous dire, je me suis franchement délecté, du Melville de ce tonneau-là, j'en redemande !!

Mais quelques petits extraits valent sans doute mieux que la faiblesse d'un commentaire, il me reste à vous souhaiter une excellente dégustation, notez le jeu du lent balancement régulier (semblant, à l'occasion, un roulis marin peu marqué) et combien le rythme souligne (partie commençant par "Le vent" et s'achevant avec "un faible éclat", avec les trois points-virgule, par exemple). L'entre-deux bien rendu par l'emploi de "demi" doublé, par exemple, la désolation avec la répétition de "larmiers", ou "longues traînées de guano d'un blanc spectral" et bien d'autres choses encore.

Et...voyez toute l'étendue, toute la richesse de la palette Melvillienne, si bien traduite par ce vocabulaire, jamais complexe, toujours si suggestif !
Esquisse troisième, le Roc Redondo a écrit:[...] nous nous trouvâmes juste avant l'aube dans l'ombre lunaire de Redondo. Son aspect était rehaussé et cependant adouci par l'étrange double demi-jour de l'heure. La grande pleine lune brûlait très bas à l'ouest comme un feu de balise à demi consumé, jetant sur la mer une lueur douce et moelleuse pareille à celle que les braises expirantes jettent à minuit dans l'âtre, tandis que l'orient tout entier recevait du soleil invisible les pâles intimations de sa venue. Le vent était léger; les vagues, nonchalantes; les étoiles scintillaient avec un faible éclat; la nature toute entière semblait alanguie par la longue veille nocturne et comme suspendue dans l'attente lassée du soleil. C'était là l'instant critique pour surprendre Redondo sous son meilleur aspect, le crépuscule saillant sans rompre le charme obscur qui l'enveloppait de merveilleux.

Sur sa base ruineuse en gradins, lavée par les vagues comme les degrés d'un château d'eau, la tour s'élevait en entablements de strates jusqu'au sommet chauve. Ces couches uniformes qui composent la masse du Roc constituent son trait le plus caractéristique. Car, le long de leurs lignes de démarcation, elles forment des vires horizontales et circulaires qui, du haut en bas, élèvent l'une au dessus de l'autre leurs étages successifs. Et, comme les larmiers d'une vieille grange ou d'une abbaye grouillent d'hirondelles, ainsi d'innombrables oiseaux de mer animaient tous ces rebords rocheux. Larmiers sur larmiers et nids sur nids. Cà et là, de longues traînées de guano d'un blanc spectral tachaient la tour de la mer jusqu'au ciel, expliquant ainsi qu'on la prît au loin pour une voile. Une quiétude ensorcelante se fût étendue sur toutes choses, n'eût été le tintamarre démoniaque des oiseaux. Non seulement ils emplissaient les larmiers de leur bruissement, mais encore leurs vols denses déployaient dans la nue un baldaquin ailé perpétuellement mouvant.

Ou, ici, à propos d'un drame, cet espèce de différé irréel entre ce qui se passe, ce que voit Hunilla "le regard à travers", la scène vue via "un cadre ovale", et la traduction scripturale très fine de l'impuissance, alliée à l'évidence des suggestions "telles qu'en montrent les mirages".

Esquisse huitième, l'île de Norfolk et la chola a écrit:Sous les yeux de Hunilla ils sombrèrent. Ce malheur réel se déroula à son regard comme une feinte tragédie de la scène. Elle était assise sous une rustique tonnelle, parmi les buissons flétris qui couronnaient une falaise escarpée, un peu en retrait de la plage. Les buissons étaient disposés de telle sorte que, pour contempler le large, elle plongeait d'habitude son regard à travers les branches comme à travers le treillis d'un balcon élevé; mais ce jour-là, afin de mieux suivre l'aventure des deux coeurs aimés, Hunilla avait écarté et retenait de la main les branches qui formaient un cadre ovale où l'immensité bleue roulait comme une mer peinte. C'est là que l'invisible peintre peignit à sa vue le radeau battu par les vagues et démembré, les rondins naguère horizontaux dressés obliquement comme des mâts qui inclinent vers l'arrière et, parmi eux confondus, quatre bras qui se débattaient; puis tout fut englouti dans les eaux crémeuses et lisses qui entraînaient l'épave déchiquetée. Du commencement à la fin, le drame tout entier s'était déroulé sans aucun bruit: silencieux tableau de mort; rêve de l'oeil; formes évanescentes telles qu'en montrent les mirages.  





D'un message sur Parfum du 15 avril 2014.
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Message par bix_229 Ven 25 Juin - 17:11

C'est vrai, Benito Cereno est une des plus belles oeuvres courtes de Melville, à légal de Billy Bud.
Et de Bartleby.
Tout y est : mystère, angoisse, suspense et intensité.
En plus, la maitrise du récit et la qualité de l'écriture.
L'équivalent de Conrad et c'est tout dire.
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Message par Tristram Ven 25 Juin - 19:50

Merci pour les remémorations @Aventin !

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Message par Aventin Dim 5 Sep - 22:30

Vareuse-Blanche

temoignage - Herman Melville - Page 4 Vareus10


Roman très largement autobiographique, narré sur le ton du récit, 540 pages environ, titre original: White-Jacket; or, The World in a Man-of-War. Parution originale: 1850.
Les faits sont inspirés de ce que Melville vécut lui-même comme matelot à bord de la frégate United-States, qui l'avait embarqué à Tahiti, en 1840.



1843. Un marin embarqué à bord de l'"Insubmersible" (Neversink), frégate de guerre US, peut-être à Callao (Pérou) -c'est sous-jacent mais non dit- a besoin de vêtements chauds en prévision du Cap-Horn et de la navigation dans les mers du sud. Le commis aux vivres, après trois années en mer, est dans l'impossibilité de lui fournir une vareuse ou un surtout, n'en ayant plus en stock. Le marin s'en fabrique une dans une espèce de chemise, blanche, qu'il double à l'intérieur grâce à toutes les guenilles et bouts d'étoffe qui lui tombent sous la main, à la Arlequin en somme, et en profite pour munir son vêtement de tout un tas de poches discrètes voire secrètes.

En peu de temps ce marin (personnage narré au "je" par Melville), qui est un gabier -presque membre d'une "élite", donc, dans l'ordre des matelots à bord- y gagne le surnom de White-Jacket:
Vareuse-Blanche.

Même si l'on est convaincu, avant même d'entreprendre la lecture, de la dureté excessive et de l'injustice qui règnent alors à bord d'une frégate militaire de la Navy, on ne s'attend pas forcément à un tel brûlot.
Melville, publiant ce récit, sait que tout engagement dans la marine militaire lui sera impossible après un tel livre, et que, même pour la marine marchande, il vaudra mieux avoir affaire à quelqu'un qui n'en a jamais entendu parler, à l'heure de l'enrôlement. Si Melville, en avertissement liminaire, se défend que les faits, les caractères et les noms aient quelque rapport que ce soit avec sa propre expérience, le simple fait que le récit paraisse sous son nom suffit...

C'est donc un ouvrage qu'on peut qualifier d'engagé.
Melville parvient à y glisser une petite touche d'humour, qui soutient l'intérêt du lecteur il faut le dire, la distance au-delà des 500 pages serait-elle digeste si l'on avait juste affaire à un pensum ?
Là est tout le point: soutenir l'attention du lecteur, d'accord, mais le but reste d'édifier l'opinion [américaine du milieu du XIXème] afin de déclencher un éveil des consciences, menant à une amélioration du sort des matelots dans la marine militaire américaine: Être prêt à recevoir cela tel quel en tant que lecteur français du XXIème, est-ce une gageure ?

Je ne le crois pas: ce qui fait l'acuité de cet ouvrage aujourd'hui va bien au-delà de l'aspect testimonial pour érudits ou historiens spécialisés; car il s'agit de l'homme.
Et les univers carcéraux bâtis pour la plus grande efficacité, où l'humain est foulé, avili, où la justice élémentaire passe après subsistent, sous d'autres formes, parfois tellement abstraites qu'on ne se rend même pas compte qu'il y a encagement; du moins est-ce là ma conviction, ma grille de lecture si ce terme n'est pas trop pompeux.  

Chapitre 34, Quelques effets désastreux du fouet a écrit: Voici d'abord l'un des arguments présentés par les officiers de marine en faveur des châtiments corporels: ceux-ci peuvent être infligés sur-le-champ, on ne perd pas un temps précieux, et dès que le prisonnier a remis sa chemise, tout est terminé. Si l'on y substituait un autre mode de punition, cela occasionnerait sûrement une grande perte de temps et bien des complications, outre que l'on ferait naître chez le coupable un sentiment exagéré de son importance.

 Si absurde - et même pire - que cela puisse paraître, tout ceci est vrai; et si vous partez des mêmes prémisses que ces officiers, vous devez admettre qu'ils présentent un argument irréfutable. Mais en s'appuyant sur ce principe, les capitaines infligent le fouet - qui est toujours à la portée de la main - pour presque tous les degrés de culpabilité. En ce qui concerne les délits qui ne relèvent pas d'une cour martiale, on ne fait pratiquement pas de discrimination. La chose se passe comme pour les lois pénales qui étaient en vigueur en Angleterre il y a une soixantaine d'années: à cette époque le code déclarait que cent soixante délits différents étaient passibles de la peine capitale, et l'on pendait la servante qui n'avait chipé qu'une montre, à côté du meurtrier qui avait assassiné toute une famille.
 En cas de faute vénielle il est d'usage, dans la marine, de sévir en supprimant sa ration de grog au délinquant pendant un jour ou une semaine. Et comme la plupart des matelots sont très attachés à leur gnôle, ils considèrent que cette privation est un châtiment sévère. On les entend parfois dire: "J'aimerais mieux perdre le souffle plutôt que mon grog !"

  Il existe quelques matelots sobres qui préfèreraient volontiers toucher le prix du tafia, au lieu de le boire, comme la loi le permet; mais la pensée qu'ils sont alors susceptibles de recevoir le fouet au lieu d'être privés de grog, s'ils ont commis un délit insignifiant, les en dissuade trop souvent. Il y a là un très sérieux obstacle à la cause de la tempérance dans la marine.

Mais dans bien des cas, même la privation de rhum n'exempe pas un matelot prudent de la honte du châtiment; en effet, outre l'administration solennelle du "chat" sur le passavant pour les fautes ordinaires, il peut de voir infliger des coups de "garcette", ou "gourdin", un bout de "quarantenier" appliqué à l'aveuglette - sans dévêtir le coupable - n'importe quand et n'importe où, sur un simple clin d'œil du capitaine. Par ordre formel de cet officier, la plupart des seconds-maîtres de manœuvre transportent une garcette lovée dans le fond de leur coiffure, toute prête à être appliquée à tout moment au premier déliquant venu. Cette coutume était en usage à bord de l'Insubmersible. Et jusqu'à l'époque toute récente du président Polk, et à l'intervention officielle de l'historien Bancroft, ministre de la Marine, il était courant que les officiers de quart administrent à leur guise cette punition à un marin, en dépit de l'ordonnace réservant le droit du fouet aux capitaines et aux cours martiales.

Et il est arrivé plus d'une fois qu'un simple lieutenant, pris d'une soudaine colère, ou peut-être sous l'empire de la boisson, ou furieux de sentir que les marins ne l'aimaient guère ou le haïssaient, inflige à toute une bordée de quart -comprenant deux cent cinquante hommes-, au fort de la nuit, l'outrage de la garcette.    
 
 



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Message par Bédoulène Lun 6 Sep - 0:19

merci Aventin

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