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Szymborska Wisława

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Message par Louvaluna le Sam 24 Aoû - 22:06

PSAUME

Ô, combien perméables sont les frontières humaines !
Voyez tous ces nuages qui passent, impunément,
ces sables du désert filant d'un pays à l'autre,
ces cailloux des montagnes pénétrant chez l'ennemi
en d'insolents sursauts !

Est-il besoin de prendre un à un les oiseaux
qui volent ou qui se posent sur la barrière baissée ?
Mettons, rien qu'un moineau, et voilà que déjà
sa queue est limitrophe, et son bec indigène !
Et puis, qu'est-ce qu'il gigote !

Dans l'essaim des insectes je prendrai la fourmi
qui, entre le pied droit et gauche du douanier,
ne se sent pas tenue d'avouer ses vadrouilles.

Oh, saisir d'un regard cette immense confusion
sur tous les continents !
N'est-ce pas là le troène qui, de l'autre bord du fleuve,
passe en contrebande sa cent millième feuille ?
Et qui d'autre, pensez-vous, que la pieuvre aux longs bras
viole les sacro-saintes eaux territoriales ?

Comment peut-on parler d'ordre dans tout cela,
s'il n'est même pas possible d'écarter les étoiles
pour que l'on sache enfin laquelle brille pour qui ?

Et que dire du brouillard qui traîne où ça lui chante !
Et des poussières des steppes sur toute leur étendue,
comme si, en leur milieu, elles n'étaient pas coupées !
Et ces voix qui résonnent sur les ondes serviables,
pépiements séducteurs et allusifs glouglous !

Seul ce qui est humain peut nous être étranger.
Le reste c'est forêts mixtes, travail de taupe et vent.

– Wisława Szymborska, Grand Nombre (1976)
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Message par bix_229 le Sam 24 Aoû - 22:15

Merci Luna !
Symborska aurait pu figurer sur la photo en compagnie de Anna Maria Ortese et d' Emily Dickinson.
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Dim 25 Aoû - 6:08

Trop tard, Bix, - pour la photo substituée par celle d'Hélène Monette - merci pour cette première incursion avec Psaume, louvaluna. On le sent que c'est une poétesse caractéristique, qu'elle a le grain d'une pensée particulière.

J'ai parcouru Babelio. Je suis revenu à Esprits nomades. J'attire votre attention sur ce poème :

«Certains comme de la poésie»

Écrivez-le. Écrire. Avec de l’encre ordinaire
sur du papier ordinaire: ils n’ont reçu aucune nourriture,
ils sont tous morts de faim. « Tous. Combien ?
C’est une grande prairie. Combien d’herbe pour chacun d’eux ? »
Écrire : Je ne sais pas.
L’histoire compte ses squelettes en chiffres ronds.
Mille et un reste un millier,
comme si l’un n’avait jamais existé :
un embryon imaginaire, un berceau vide,
un abécédaire jamais lu,
l’air qui rit, qui pleure, qui pousse,
le vide dévale vers le jardin,
personne ne se place en ligne.
Nous sommes dans la prairie où cela s’est fait chair,
et la prairie est muette comme un faux témoignage.
Ensoleillé. Vert. À proximité, une forêt
avec du bois pour la mastication et de l’eau sous l’écorce -
chaque jour une complète ration de la vue
jusqu’à ce que vous soyez aveugle. Tout au-dessus, un oiseau -
l’ombre de ses ailes donnant la vie
elles ont gratté leurs lèvres. Leurs mâchoires ouvertes.
Les dents claquent contre les dents.
La nuit, la faucille de lune brillait dans le ciel
et récoltait le blé pour leur pain.
Des mains sont venues flotter à partir des icônes noircies,
dans leurs doigts des tasses vides.
Sur une pointe de fils de fer barbelés,
un homme tournait.
Ils ont chanté avec leurs bouches pleines de terre.
« Une belle chanson de la façon dont la guerre frappe droit
au cœur ». Écrire: quel silence.
« Oui. ».

Adaptation personnelle à partir de l’anglais

Szymborska Wislawa a écrit quelque chose qui relevait du répertoire du témoignage en face des atrocités commises à l'égard des Juifs et en contexte de guerre... mais sa poésie revient à ce qui est philosophique et simple à la fois... dans le sens que c'est complexe, mais le revers de sa plume revient à expliquer les choses simplement et avec un certain humour.
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Message par Bédoulène le Dim 25 Aoû - 8:25

merci Jack pour ton adaptation (chair de poule)

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Message par Jack-Hubert Bukowski le Dim 25 Aoû - 8:26

Elle n'est pas personnelle, mais vient de l'auteur qui l'a retranscrite sur Esprits nomades... Smile
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Message par Tristram le Dim 25 Aoû - 12:43

En tout cas merci JHB, c'est une impressionnante expression des camps, très réussie.

_________________
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Mar 3 Sep - 9:01

J'arrive avec un autre poème. C'est tout à fait par hasard que j'y suis arrivé en consultant quelques références à Novalis. Je pense qu'on peut classer cette poétesse parmi les coups de coeur du forum :

Ca va sans titre



On en est arrivé là : je suis assise sous un arbre,

au bord d’une rivière,

un matin de soleil.

C’est un évènement anodin

que ne retiendra pas l’histoire.

Ni une bataille, ni un pacte

dont on sonde les motivations,

ni le meurtre mémorable d’un tyran.



Et pourtant me voilà assise, c’est un fait.

Et puisque je suis ici, près de la rivière,

je serai bien venue ici de quelque part,

sans dire qu’auparavant

j’aurai séjourné dans pas mal d’autres endroits.

Tout comme les grands conquérants

avant de monter à bord.



Le plus éphémère des instants possède un illustre passé,

son d’avant le samedi – vendredi,

son d’avant le mois de juin - mois de mai.

Ses horizons aussi vrais

que dans les jumelles du commandant en chef.



L’arbre est un peuplier enraciné depuis des lustres.

La rivière s’appelle Raba et ne coule pas d’hier.

Le sentier qui traverse les buissons,

ne fut pas frayé aujourd’hui.

Le vent qui chasse les nuages,

les aura amenés par ici.



Et bien que rien d’important ne se passe tout autour

le monde n’en est pas tout autant plus pauvre en détails,

ou privé de fondements, ou plus mal défini,

qu’à l’époque où l’emportaient les grandes migrations.



Les mystérieux complots n’ont pas l’exclusivité du silence.

On voit le cortège des raisons ailleurs qu’aux couronnements.

Les dates anniversaires peuvent être elles aussi bien rondes

mais pas davantage que ce défilé des cailloux sur le bord du fleuve.



Complexe et dense est la broderie des circonstances.

Le point de croix de la fourmi dans l’herbe.

L’herbe cousue dans la terre.

Le motif de la vague tissé par la branche.



Ainsi donc, par hasard, je suis et je regarde.

Au-dessus, un papillon blanc agite dans les airs,

ses ailes qui ne sont et ne seront qu’à lui,

et l’ombre qui soudain traverse mes deux mains

n’est pas une autre, ni quelconque, mais bien la sienne.



Voyant cela, je ne suis jamais sûre

que ce qui est important

l’est vraiment davantage que ce qui ne l’est pas.



Traduit du polonais par Piotr Kaminsky

In, « Wistawa Szymborska : De la mort sans exagérer /

O smierci bez presady »

Wydawnictwo literackie, Krakow ,(Poland), 1997
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Message par Jack-Hubert Bukowski le Jeu 10 Oct - 9:25

Tout va y passer sur ce fil... Szymborska a tant dit.


«Monologue pour Cassandre»


C’est moi, Cassandre.

Et voici ma cité recouverte de braises.

Et voici mon bâton, mes rubans de prophète.

Et voici ma tête pleine d’incertitudes.



C’est vrai, je triomphe.

Le feu de ma raison lèche la voûte céleste.

Seuls les prophètes que personne ne croît

jouissent de tels spectacles ;

seuls ceux qui s’y sont assez mal pris

pour que tout s’accomplisse aussi rapidement

comme s’ils n’avaient pas existé.



Je me souviens maintenant, très distinctement

de ceux qui, devant moi, arrêtaient de parler.

Rires qui s’étouffaient.

Mains qui se dénouaient.

Enfants qui couraient vers leurs mères.

Je n’ai même pas connu leurs noms si périssables.

Et cette chanson sur la petite feuille verte,

Personne ne l’achevait quand j’étais là.



Je les aimais.

Mais les aimait de haut.

Bien plus haut que la vie.

De l’avenir. Où il fait toujours vide.

D’où rien n’est plus facile qu’apercevoir la mort.

Je regrette maintenant que ma voix fût si dure.

Regardez-vous vous -mêmes depuis les étoiles, disais-je.

Regardez-vous vous -mêmes depuis les étoiles.

Ils m’entendaient, et baissaient les yeux.



Dans la vie ils vivaient.

Portés par le grand vent.

Déterminés,

dès leur naissance dans ces grands corps migratoires.

Mais il y avait en eux comme un espoir humide,

Une flamme nourrie de son propre grésillement.

Ils savaient mieux que moi ce que c’est un instant,

un seul au moins, unique ; n’importe lequel – Avant –



J’avais raison.

Seulement voilà, il n’en résulte rien.

Et voici ma chemise barbouillée par le feu.

Et voici ma quincaillerie de prophétesse.

Et voici mon visage tordu.

Visage qui n’a pas su qu’il pouvait être beau.





Traduit du polonais par Piotr Kamiński

In, « Wistawa Szymborska : De la mort sans exagérer /

O smierci bez presady »

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