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Gustave Flaubert

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Message par Tristram le Mar 6 Mar - 20:00

Il se passe... une tempête dans un verre d'eau de la campagne normande...
Au sujet du "Madame Bovary, c'est moi", sentence rapportée par la « médiocre » Amélie Bosquet, d’après Kundera, in Le rideau, le lien dans ton commentaire est mort, ArenSor... Et encore quelques commentaires :
« Et cela revient, comme toujours, au "Madame Bovary, c’est moi", au "se mettre à la place de", à ce protéisme imparfait […]
Au vrai et à la rigueur, il faudrait retourner la formule, l’équilibrer par son complémentaire : "J’ai dépouillé le Flaubert que je suis pour être Emma Bovary. Protée heureux j’ai joué ce rôle à la perfection." Mais il faut d’abord être dieu. C’est avouer que pareille réponse, si imparfait qu’aurait pu être mon propre jeu, aurait trahi d’outrancières ambitions. »
Maurice Genevoix, « Trente mille jours »
« Gustave Flaubert écrivait qu’il n’y avait rien de vrai dans Madame Bovary. Pour lui, c’est une histoire de pure invention où il n’a rien mis ni de ses sentiments, ni de sa propre vie. Au contraire, l’illusion, s’il y en a, viendrait de l’objectivité même de l’œuvre. Mais il est difficile de croire que Flaubert n’avait pas à un moment quelconque rencontré une Madame Bovary ou quelqu’un qui lui ressemblait beaucoup. »
Phyllis Dorothy James, « Il serait temps d'être sérieuse… », 4 novembre 1997
Flaubert est contradictoire sur ce point :
« Et de même que le sujet est différent, j’écris dans un tout autre procédé. Je veux qu’il n’y ait pas dans mon livre [Madame Bovary] un seul mouvement, ni une seule réflexion de l’auteur. »
Lettre de Flaubert à Louise Colet, 8 février 1852
« La passion ne fait pas les vers. − Et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. J’ai toujours pêché par là, moi : c’est que je me suis toujours mis dans tout ce que j’ai fait. »
Lettre de Flaubert à Louise Colet, 5-6 juillet 1852
Deux autres extraits à mettre en regard :
« Je crois que ma Bovary va aller ; mais je suis gêné par le sens métaphorique qui décidément me domine trop. Je suis dévoré de comparaisons, comme on l’est de poux, et je ne passe mon temps qu’à les écraser ; mes phrases en grouillent. »
Lettre de Flaubert à Louise Colet, le 27 décembre 1852
« …] ; comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »
Gustave Flaubert, « Madame Bovary », II, 12

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Message par églantine le Mar 6 Mar - 20:27

@ArenSor a écrit:Madame Bovary



Emma Bovary c’est le romantisme porté à son extrême, une femme de caractère qui rêve d’idéal et qui se heurte sans cesse à la médiocrité du monde, à la lâcheté des hommes. Dans la dernière partie du livre c’est un papillon affolé, qui perd pied, qui va au bout de la trahison, de l’humiliation. C’est également, un être capable de rouerie, de désirs mesquins et qui peut se révéler futile et boursouflé de vanité. Emma est séduisante, agaçante, répulsive tout à la fois. Multiple Emma dans laquelle le lecteur trouvera toujours une part de lui-même. Emma qui exercera sa fascination à différents âges de la vie, des relectures. Peut-être une clef pour la transformation de ce récit en chef d’œuvre ?

.
Je l'ai relu il y a un an environ (pas fait de com )  et je l'ai dévoré comme à 16 ans Arensor ! cheers
Je pense qu'avec un regard psychanalytique Emma avait une personnalité hystrionique , c'est ce qui m'est apparu de façon flagrante lors de cette dernière lecture .
Je l'aime beaucoup cette madame Bovary .
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Message par Armor le Mar 6 Mar - 23:51

@ArenSor a écrit:Tout au long de ma lecture, j’avais en arrière-plan cette affirmation de l’auteur : « Madame Bovary, c’est moi ! », phrase d’ailleurs qu’il n’a peut-être jamais prononcée (voir ici)

Ah ça c'est vache ! Titiller notre curiosité et nous laisser ainsi en plan. Allez, un petit lien ? Gustave Flaubert - Page 3 1384701150

« Je crois que ma Bovary va aller ; mais je suis gêné par le sens métaphorique qui décidément me domine trop. Je suis dévoré de comparaisons, comme on l’est de poux, et je ne passe mon temps qu’à les écraser ; mes phrases en grouillent. »
Lettre de Flaubert à Louise Colet, le 27 décembre 1852

Alors là, celle-la je l'adore ! Gustave Flaubert - Page 3 1390083676

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Message par ArenSor le Mer 7 Mar - 7:29

@Armor a écrit:
@ArenSor a écrit:Tout au long de ma lecture, j’avais en arrière-plan cette affirmation de l’auteur : « Madame Bovary, c’est moi ! », phrase d’ailleurs qu’il n’a peut-être jamais prononcée (voir ici)

Ah ça c'est vache ! Titiller notre curiosité et nous laisser ainsi en plan. Allez, un petit lien ?  Gustave Flaubert - Page 3 1384701150  

Oups ! mille excuses ! un site passionnant pour les Flaubertistes Very Happy

http://flaubert.univ-rouen.fr/ressources/mb_cestmoi.php
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Message par Tristram le Dim 23 Déc - 15:00

Un autre site pour les férus : https://gallica.bnf.fr/html/und/litteratures/gustave-flaubert
De bien belles choses, qui font rêver. Me donne envie de relire Bouvard, et de lire les carnets de voyage et de notes...

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Message par tom léo le Dim 23 Déc - 16:22

Voyant ce fil aujourd'hui, je me rappelle d'un livre paru récemment de Marie-Hélène Lafon, où elle parle de son enthousiasme pour Flaubert. Donc, cela s'intitute tout simplement "Flaubert"...:

Dans la vie d’un lecteur, certains auteurs occupent une place à part : lectures inaugurales, compagnons de tous les jours, sources auxquelles on revient. La collection « Les auteurs de ma vie » invite de grands écrivains d’aujourd’hui à partager leur admiration pour un classique, dont la lecture a particulièrement compté pour eux. « Flaubert à cheval. Flaubert fut beau. Flaubert fut jeune. Jeune. Glorieux. Blond, bouclé. Grand et bien fait. Flaubert eut mal aux dents. Il fut foudroyé à dix-sept ans sur le chemin de Pont-l’Évêque ; on ne sait pas bien par quoi il fut foudroyé ; il le fut et il échappa au Droit et il put commencer à devenir. Flaubert est inépuisable. Flaubert for ever. » Marie-Hélène Lafon
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Message par Bédoulène le Dim 23 Déc - 16:25

merci Tom Léo !

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Message par Tristram le Mer 27 Mar - 19:27

Bouvard et Pécuchet

Gustave Flaubert - Page 3 Bouvar10


Le dernier roman de Flaubert, qu’il n’a pas eu le temps d’achever (pas même le premier volume sur deux prévus), constitue un formidable projet encyclopédique, une accumulation totalitaire, une tentative d’approche exhaustive de tous les domaines de la pensée. Il a réuni pour ce faire une documentation énorme (plus de 1500 ouvrages annotés ‒ ce qui explique sans doute la densité du texte), y compris trois expéditions sur la côte normande :
« Je placerai Bouvard et Pécuchet entre la vallée de l'Orne et la vallée d'Auge, sur un plateau stupide, entre Caen et Falaise ; mais il faudra que je retourne dans cette région quand j'en serai à leurs courses archéologiques et géologiques, et il y a de quoi s'amuser. »
A sa nièce Caroline, 24 juin 1874
Pour mémoire, c’est l’histoire de deux greffiers mis à l'aise par un héritage, qui décident de se retirer à la campagne pour étudier les sciences et les techniques, et parcourent les différents domaines des connaissances d’un insuccès à un échec, de contradictions en fatuités. Leur méthode est systématiquement de se documenter, d’expérimenter puis d’évaluer.
« C’est l’histoire de ces deux bonshommes qui copient une espèce d’encyclopédie critique en farce. Vous devez en avoir une idée. Pour cela, il va me falloir étudier beaucoup de choses que j’ignore : la chimie, la médecine, l’agriculture. Je suis maintenant dans la médecine. Mais il faut être fou et triplement phrénétique pour entreprendre un pareil bouquin ! »
Lettre à Madame Roger des Genettes, 19 août 1872
Les deux copistes ont la solide réputation d’être fort bêtes, mais je ressens une si profonde empathie pour eux, qu’il me semble qu’ils synthétisent la pitoyable condition humaine :
« Ce qui les gagna, ce qui les délectait, c'est la tendresse pour les humbles, la défense des pauvres, l'exaltation des opprimés. »
Ils me ramentoivent d’ailleurs le doux Bartleby de Melville.
Pour Flaubert rien n’est certain hormis la bêtise, et il pointe les contradictions d’avis, scientifiques ou non, qui confinent à l’absurde (on songe à Voltaire ; d’ailleurs au Dictionnaire philosophique portatif ou La Raison par alphabet de ce dernier semble répondre le Dictionnaire des idées reçues, qui était prévu comme partie intégrante de Bouvard et Pécuchet).
Il semble cependant que Flaubert se soit, au moins partiellement, par moments, identifié à ses deux personnages :
« Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. »
Toujours est-il que l’auteur n’affirme pas : il dérange, fait s’interroger son lecteur. Ce questionnement sur la vérité est plus que jamais d’actualité, avec cette complaisance à la sottise qu’on constate de nos jours (négation de la science, du réel, de la raison comme du sentiment).
Le succès (posthume) de Flaubert tient peut-être aussi à l’abondante matière qu’il a laissé aux critiques littéraires, dont une correspondance où l’élaboration de son œuvre est commentée par l’auteur lui-même. Ainsi, j’ai pris plaisir à suivre jusqu’à sa lettre du 2 mai 1880 à sa nièce Caroline son enquête sur une intuition de l’existence de l’exception à l’exception en botanique (qui ne prendra que quelques lignes d’ailleurs inachevées dans le chapitre X de son roman), pour aboutir à cette remarque que pourraient agréer nombre de scientifiques et artistes :
« La réalité ne se plie point à l'idéal, mais le confirme. »
Beaucoup de choses donc ; il y a un petit côté écolo avant l’heure…
« Pécuchet fit creuser devant la cuisine un large trou, et le disposa en trois compartiments, où il fabriquerait des composts qui feraient pousser un tas de choses dont les détritus amèneraient d’autres récoltes procurant d’autres engrais, tout cela indéfiniment, et il rêvait au bord de la fosse, apercevant dans l’avenir des montagnes de fruits, des débordements de fleurs, des avalanches de légumes. »
…et un large côté enfantin dans les expérimentations genre "petit chimiste" des deux compères :
« Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vêtement que sa chemise et son pantalon tiré jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles ; mais étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite, ou exagérait le feu. Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans sa longue blouse, une espèce de sarrau d'enfant avec des manches ; et ils se considéraient comme des gens très sérieux, occupés de choses utiles. »
Un peu aussi du facteur Cheval dans leur art topiaire :
« Ils avaient été sur les rives de l'Orne, choisir des granits, les avaient cassés, numérotés, rapportés eux-mêmes dans une charrette, puis avaient joint les morceaux avec du ciment, en les accumulant les uns par-dessus les autres ; et au milieu du gazon se dressait un rocher, pareil à une gigantesque pomme de terre. »

« Le lendemain, à son réveil, Bouvard fut surpris. Les deux premiers ifs de la grand allée (qui la veille encore, étaient sphériques) avaient la forme de paons, et un cornet avec deux boutons de porcelaine figuraient le bec et les yeux. Pécuchet s'était levé dès l’aube ; et tremblant d'être découvert, il avait taillé les deux arbres à la mesure des appendices expédiés par Dumouchel. Depuis six mois, les autres derrière ceux-là imitaient, plus ou moins, des pyramides, des cubes, des cylindres, des cerfs ou des fauteuils. Mais rien n'égalait les paons, Bouvard le reconnut, avec de grands éloges.
Sous prétexte d'avoir oublié sa bêche, il entraîna son compagnon dans le labyrinthe. Car il avait profité de l'absence de Pécuchet, pour faire, lui aussi, quelque chose de sublime. La porte des champs était recouverte d'une couche de plâtre, sur laquelle s'alignaient en bel ordre cinq cents fourneaux de pipes, représentant des Abd-el-Kader, des nègres, des turcos, des femmes nues, des pieds de cheval, et des têtes de mort !
‒ Comprends-tu mon impatience !
‒ Je crois bien !
Et dans leur émotion, ils s'embrassèrent. »
Et, donc, on rit énormément :
« Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise leur en voulait toujours à cause de son jujube) et ils l'engagèrent à fabriquer comme les Anciens des pila purgatoria, c'est-à-dire des boulettes de médicaments, qui à force d'être maniées, s'absorbent dans l'individu.
D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les phlegmasies [inflammations], ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.
Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode nouvelle d'introduire des thermomètres dans les derrières. »
La dimension moliéresque ou rabelaisienne ne manque effectivement pas :
« Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s'ils avaient vu des taureaux se joindre à des juments, les cochons rechercher les vaches, et les mâles des perdrix commettre entre eux des turpitudes.
‒ Jamais de la vie !
On trouvait même ces questions un peu drôles pour des messieurs de leur âge.
Ils voulurent tenter des alliances anormales.
La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien ; et l'époque du rut étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le pressoir, en se cachant derrière les futailles, pour que l'événement pût s'accomplir en paix. »
Mais on ne trouve pas que fantaisie, gaudriole ou nigauderie dans cette histoire : une substantificque mouelle y est comprise, comme au corps défendant de l’auteur (et je pense à Diderot).
« Peu d’historiens ont travaillé d’après ces règles, mais tous en vue d’une cause spéciale, d’une religion, d’une nation, d’un parti, d’un système, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des exemples moraux.
Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux ; car on ne peut tout dire, il faut un choix. Mais dans le choix des documents, un certain esprit dominera, et comme il varie, suivant les conditions de l’écrivain, jamais l’histoire ne sera fixée. »
La période "lecture de romans" ne manque pas de sel non plus : lassés des inexactitudes et procédés éculés d’Alexandre Dumas et Walter Scott, Bouvard et Pécuchet s’essaient à travailler leur voix pour déclamer de la tragédie (ils triompheront dans Phèdre, Tartuffe et Hernani !) :
« Bouvard, plein d’expérience, lui conseilla, pour l’assouplir, de la déployer depuis le ton le plus bas jusqu’au plus haut, et de la replier, émettant deux gammes, l’une montante, l’autre descendante ; et lui-même se livrait à cet exercice, le matin, dans son lit, couché sur le dos, selon le précepte des Grecs. Pécuchet, pendant ce temps-là, travaillait de la même façon ; leur porte était close et ils braillaient séparément. »
Voici un intéressant aperçu du "biais du lecteur", ou de la suspension consentie de l'incrédulité :
« Sans connaître les modèles, ils trouvaient ces peintures ressemblantes, et l'illusion était complète. »
Sur Balzac :
« L'œuvre de Balzac les émerveilla, tout à la fois comme une Babylone, et comme des grains de poussière sous le microscope. Dans les choses les plus banales, des aspects nouveaux surgirent. Ils n'avaient pas soupçonné la vie moderne aussi profonde.
‒ Quel observateur ! s'écriait Bouvard.
‒ Moi je le trouve chimérique, finit par dire Pécuchet. Il croit aux sciences occultes, à la monarchie, à la noblesse, est ébloui par les coquins, vous remue les millions comme des centimes, et ses bourgeois ne sont pas des bourgeois, mais des colosses. Pourquoi gonfler ce qui est plat, et décrire tant de sottises ! Il a fait un roman sur la chimie, un autre sur la Banque, un autre sur les machines à imprimer, comme un certain Ricard avait fait "le cocher de fiacre", "le porteur d’eau", "le marchand de coco". Nous en aurions sur tous les métiers et sur toutes les provinces, puis sur toutes les villes et les étages de chaque maison et chaque individu, ce qui ne sera plus de la littérature, mais de la statistique ou de l’ethnographie. »
Autant donc créer soi-même :
« Enfin, ils résolurent de composer une pièce.
Le difficile c'était le sujet.
Ils le cherchaient en déjeunant, et buvaient du café, liqueur indispensable au cerveau, puis deux ou trois petits verres. Ensuite, ils allaient dormir sur leur lit ; après quoi, ils descendaient dans le verger, s'y promenaient, enfin sortaient pour trouver dehors l'inspiration, cheminaient côte à côte, et rentraient exténués.
Ou bien, ils s'enfermaient à double tour, Bouvard nettoyait la table, mettait du papier devant lui, trempait sa plume et restait les yeux au plafond, pendant que Pécuchet dans le fauteuil, méditait les jambes droites et la tête basse.
Parfois, ils sentaient un frisson et comme le vent d'une idée ; au moment de la saisir, elle avait disparu. »
Il y a aussi de l’action, du sentiment !
« Et ayant jeté un regard autour d'eux, il la prit à la ceinture, par derrière, et la baisa sur la nuque, fortement.
Elle devint très pâle comme si elle allait s'évanouir, et s'appuya d'une main contre un arbre ; puis, ouvrit les paupières, et secoua la tête.
‒ C'est passé.
Il la regardait, avec ébahissement. »
De la démocratie :
« Ces nigauds forment la masse électorale, et nous subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins trois mille livres de rentes ? C'est qu'une agglomération trop nombreuse est une cause de mort. De même, par le fait seul de la foule, les germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des effets incalculables.
‒ Ton scepticisme m’épouvante ! dit Pécuchet. »
Summum, le magnétisme dont c’est la grand’ mode, avec Pécuchet hypnotisé par la visière de sa casquette !
« Cependant par toute l'Europe, en Amérique, en Australie et dans les Indes, des millions de mortels passaient leur vie à faire tourner des tables, et on découvrait la manière de rendre les serins prophètes, de donner des concerts sans instruments, de correspondre aux moyens des escargots. La Presse offrant avec sérieux ces bourdes au public, le renforçait dans sa crédulité. »

« Puis comme Germaine avait des bourdonnements d'oreilles, qui l'assourdissaient, il dit un soir d'un ton négligé : Si on essayait du magnétisme ? Elle ne s'y refusa pas. Il s'assit devant elle, lui prit les deux pouces dans ses mains et la regarda fixement, comme s'il n'eût fait autre chose de toute sa vie.
La bonne femme, une chaufferette sous les talons, commença par fléchir le cou ; ses yeux se fermèrent, et tout doucement, elle se mit à ronfler. Au bout d'une heure qu'ils la contemplaient Pécuchet dit à voix basse : Que sentez-vous ?
Elle se réveilla.
Plus tard sans doute la lucidité viendrait.
Ce succès les enhardit ; et reprenant avec aplomb l'exercice de la médecine ils soignèrent Chamberlan, le bedeau, pour ses douleurs intercostales, Migraine, le maçon, affecté d'une névrose de l'estomac, la mère Varin, dont l'encéphaloïde sous la clavicule exigeait pour se nourrir des emplâtres de viande, un goutteux, le père Lemoine, qui se traînait au bord des cabarets, un phtisique, un hémiplégique, bien d'autres. Ils traitèrent aussi des coryzas et des engelures. »

« Car le lendemain à six heures un valet de charrue vint leur dire qu’on les réclamait à la ferme, pour une vache désespérée.
Ils y coururent.
Les pommiers étaient en fleurs et l’herbe, dans la cour, fumait sous le soleil levant. Au bord de la mare, à demi couverte d’un drap, une vache beuglait, grelottante des seaux d’eau qu’on lui jetait sur le corps, et, démesurément gonflée, elle ressemblait à un hippopotame.
Sans doute, elle avait pris du « venin » en pâturant dans les trèfles. Le père et la mère Gouy se désolaient, car le vétérinaire ne pouvait venir, et un charron qui savait des mots contre l’enflure ne voulait pas se déranger ; mais ces messieurs dont la bibliothèque était célèbre, devaient connaître un secret.
Ayant retroussé leurs manches, ils se placèrent l’un devant les cornes, l’autre à la croupe, et, avec de grands efforts intérieurs et une gesticulation frénétique, ils écartaient les doigts pour épandre sur l’animal des ruisseaux de fluide, tandis que le fermier, son épouse, leur garçon et des voisins, les regardaient presque effrayés.
Les gargouillements que l’on entendait dans le ventre de la vache provoquèrent des borborygmes au fond de ses entrailles. Elle émit un vent. Pécuchet dit alors :
— C’est une porte ouverte à l’espérance, un débouché, peut-être.
Le débouché s’opéra, l’espérance jaillit dans un paquet de matières jaunes éclatant avec la force d’un obus. Les cuirs se desserrèrent, la vache dégonfla ; une heure après il n’y paraissait plus. »
Une somme d’autant plus inépuisable qu’elle reste inachevée...


Mots-clés : #humour #philosophique

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Message par Arturo le Mer 27 Mar - 19:49

un commentaire encyclopédique, digne de l'oeuvre ! Gustave Flaubert - Page 3 2126147062

(cela dit, faudra que je le relise également).
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Message par animal le Mer 27 Mar - 22:06

Merci pour les généreux extraits Gustave Flaubert - Page 3 1252659054

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Message par Tristram le Dim 21 Avr - 2:14

J’ai visionné avec plaisir le Bouvard et Pécuchet réalisé en 1989 pour la télévision par Jean-Daniel Verhaeghe (intégralement disponible sur YouTube), adapté et dialogué par Jean-Claude Carrière, qui est aussi le narrateur dans le film (et qui, rien que comme écrivain, mériterait un fil). Proche du texte de Flaubert, joué par Marielle et Carmet, il souligne un côté don Quichotte et Sancho Pansa des deux compères dont je ne me souviens pas dans le livre. Survolant ce dernier comme il sied au cinéma, il a cependant gardé son actualité, qui saute fréquemment aux yeux ; tout démocrate, tout autodidacte ne peut que pleurer de rire : un viatique précieux à notre époque !

Gustave Flaubert - Page 3 Carmet10
« ‒ Le Progrès, quelle blague !
‒ Et la Politique, quelle saleté ! »
Et que reste-t-il ? Copier des bêtises !
Plus je fréquente ce livre, plus je le trouve génial, et plus je ris !

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Message par Arturo le Dim 21 Avr - 16:46

ah si y a Marielle... Smile
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Message par Tristram le Dim 21 Avr - 16:53

Oui, les deux sont superbes (personnages sur mesure !)

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Message par Arturo le Dim 5 Mai - 15:39

Film génial, à la hauteur, et qui donne envie de se replonger dans le livre.
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Message par Arturo le Lun 2 Déc - 19:44

Les lettres à Louise Colet, sont assez fabuleuses, dans la période 1846-1848.
On découvre un Flaubert tout feu tout flamme, également vulnérable, à nu.

La déplorable manie de l'analyse m'épuise. Je doute de tout, et même de mon doute.
Nuit de samedi au dimanche, minuit. 8-9 Août 1846

Je tâcherai d'arriver un soir vers six heures. Nous aurons toute la nuit et le lendemain. Nous la flamberons, la nuit ! Je serai ton désir, tu seras le mien et nous nous assouvirons l'un de l'autre, pour voir si nous en pouvons nous rassasier. Jamais, non, jamais ! Ton coeur est une source intarissable, tu m'y fais boire à flots, il m'inonde, il me pénètre, je m'y noie.
idem.


Le grotesque de l'amour m'a toujours empêché de m'y livrer. J'ai quelquefois voulu plaire à des femmes, mais l'idée du profil étrange que je devais avoir dans ce moment-là me faisait tellement rire que toute ma volonté se fondait sous le feu de l'ironie intérieure qui chantait en moi l'hymne de l'amertume et de la dérision. Il n'y a qu'avec toi que je n'ai pas encore ri de moi. Aussi, quand je te vois si sérieuse, si complète dans ta passion, je suis tenté de te crier : «Mais non, mais non, tu te trompes, prends garde, pas à celui-là !...»
le matin suivant la lettre précédente.
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Message par Quasimodo le Lun 2 Déc - 19:53

Beaux extraits ! (Elle me tente, ma foi, cette correspondance !)

_________________
Il vécut pendant des années, l'œil sur le bassin intérieur.
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