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[Anonyme] Huon de Bordeaux

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Message par Aventin le Lun 13 Jan - 15:43

Huon de Bordeaux

[Anonyme] Huon de Bordeaux Huon10
Aux éditions Champion Classiques, 2003, un peu plus de 600 pages y compris adaptation/traduction, glossaire, notes, appareil critique, tables et bibliographie. Le corpus lui-même est de l'ordre de 10800 vers à peu près.

Le genre est la chanson dite de geste, donc assonancée, en décasyllabes quasi systématiquement, se groupant en laisses (des strophes présentant la même assonance). Attention, au cours des siècles on trouve aussi une version intégralement en prose.

Mais restons sur la version versifiée.
Elle émane d'un trouvère-jongleur, probablement, par conséquent s'accompagnant d'un instrument de musique (viéle à peu près certainement), ou plusieurs instruments, plusieurs musiciens.
La version utilisée par l'édition ci-dessus reproduite, n'est pas la plus ancienne version attestée, elle utilise la langue d'oïl.

La plus ancienne conservée est l'édition dite M, conservée à la bibliothèque municipale de Tours, estimée en datation au milieu du XIIIème, ce devait être la deuxième ou troisième génération de propagation de ce texte, suivant toujours les mêmes experts.
C'est le support de l'ouvrage de référence de Pierre Ruelle (Huon de Bordeaux, 1960, aux Presses Universitaires de France), aujourd'hui épuisé et ardu à trouver d'occasion (et conséquemment onéreux bien entendu).

Le second, dit T, est conservé à Turin, daté de 1311 et émane d'un copiste picard, il a été très endommagé par le feu en 1904.

Le troisième, P de son petit nom, est conservé à la Bibliothèque Nationale à Paris. C'est l'œuvre d'un copiste lorrain du XVème, et sert de base à la version que j'ai entre les mains.


[Anonyme] Huon de Bordeaux Vizole10


Mots-clés : #contemythe #fantastique #moyenage #poésie
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Message par Aventin le Lun 13 Jan - 15:45

Huon de Bordeaux

[Anonyme] Huon de Bordeaux Jongle10


Je vais essayer de poster au fil de ma lecture (pas comme j'ai fait pour les Lettres de Madame de Sévigné, quoi [Anonyme] Huon de Bordeaux 1038959943 ), peut-être un message par tranches de 500 vers à peu près, si c'est trop ou trop peu à l'usage, j'ajusterai.
En attendant, en guise de petit début, voici l'entame, curieusement en impeccables alexandrins, alors que la suite sera nettement plus décasyllabique: on est d'emblée dans un rythme assez gracieux, dans cette laisse en -aige.

Signour, or faite paix, pour Dieu et pour s'yma[i]ge,
Et vous orés chanson qui est de noble ovraige;
Et n'est mie d'Artus ne d'Ialmont le salvaige,
Ne d'Agollant aussi, que tant fist de damaige,
Au bon roy Charlemenne, le gentil et le saige.
Signour, c'est d'un noble homme qui fuit de grant lignaige
Et que fuit prouz as armes et de grant vasselaige
Et souffrit moult de mal oultre la mer salvaige.
Signour, c'est de Huelin de Bourdialz l'eritaige,
Le filz dou duc Seguin qui fuit cortois et saige,
Qui fist tant de biaulz fait en tempz de son eaige,
Car il fut d'Alberont, le petit nain savaige,
Aidez et confortés en maintes périlleux passaige.
Signour, cis Auberon dont vous fais ramantaige
Fuit fils Jullien Cesar qui tant fuit prous et saige,
Car en Morgue la fée l'anjanrait san servaige.



Ce qu'on peut rendre par (quelques variantes et aménagements personnels sur la traduction proposée):

Seigneurs, tenez-vous cois ici, par Dieu et son image (= le crucifix ?)
Et vous ouïrez une chanson qui est de noble facture;
Elle ne parle pas d'Arthur ni d'Aumont le Terrible,
Ni d'Agolant qui fit tant de tort
Au bon roi Charlemagne, le noble et le sage.
Seigneurs, il s'agit d'un noble homme de grand lignage
Preux au combat et de grande vaillance
Qui souffrit bien des maux sur la mer terrible.
Seigneur,s c'est de Huon de Bordeaux qu'il s'agit,
Le fils du Duc Seguin qui fut courtois et avisé,
Et accomplit tant de beaux exploits en son temps,
Mais encore en fit davantage Huon par ses prouesses,
Ainsi que vous allez l'entendre,
Car il fut aidé et conforté par Aubéron, petit nain sauvage,
En de nombreuses épreuves périlleuses.
Seigneurs, cet Aubéron dont je vous fais souvenir,
Fut le fils de Jules César qui fut si vaillant et avisé,
Celui-ci l'engendra loyalement en Morgane la fée.




Beaucoup de matière, en plus des vers impeccables, dans cette sorte de prologue: d'abord l'oralité, le fait de répéter les Signour (Seigneurs) comme une apostrophe au public afin de capter l'attention, ensuite le genre épopée épique est proclamé (aventures, périls, mers lointaines, héros, tout ceci est déjà posé).

Ensuite on est déjà dans le merveilleux et le mélange complet des époques: Aubéron (fictif) fils de Jules César (réel) et de la fée Morgane (fictive) plus l'allusion au règne de Charlemagne (réel, qui va avoir une importance cruciale, mais n'anticipons pas), Arthur (contemporain de Morgane, fictif) nous laisse balayer presque 900 ans ce qui n'est, tout de même, pas rien !

Les personnages d'Aumont le Terrible et d'Agolant sont à rapprocher de la Chanson de Roland et de la Chanson d'Aspremont, apparemment bien connues de l'auditoire: ce sont des protagonistes alliés des sarrasins (ou bien sarrasins eux-mêmes), Roland fait ses premières armes en tuant Aumont et en prenant son olifant, qui allait devenir célèbre...
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Message par Aventin le Lun 13 Jan - 23:47

Huon de Bordeaux, vers 45 à 330

[Anonyme] Huon de Bordeaux 13157611
Avers d'un denier d'argent "Karolus Magnus" - Charlemagne, Mainz (Mayence, lettre M en bas), vers 812-814.

Passionnant et très denses, ces premiers vers, je ne puis élaguer dignement mon brouillon !

En bref (ou plutôt: j'aurais tant voulu que ce soit bref):

Charlemagne tient sa cour de Pentecôte en son palais de Paris, assemblée très grande, plus de mille princes, au moins cent chevaliers ensemble à table, et bien sûr tous les pairs (onze), sauf un, le douzième, qui pour l'instant sont plutôt deux: Huon et Gérard de Bordeaux, qui ont succédé à leur père, l'important duc Seguin. S'ensuivent des rappels entremêlés de la Chevalerie d'Ogier (roi du Danemark), où il est question de Charlot, le fils chéri de Charlemagne, bien que ce soit un bon à rien.
Charlot mon filz que juy aime et tient chier ?
Et nomporquant il ne vault .j. deniers


On glisse vers un Charlemagne de légende, censé représenter le plus grand monarque que la terre ait jamais portée, et c'est un point important.
On abolit aussi tout repère temporel censé, on est de plain-pied dans le fantastique et on se le tient pour dit, jugez-en:
Charlemagne prétend qu'il avait cent ans lorsque Charlot est né. Or ce dernier est un jeune homme au moment du récit, son père nous donne même son âge précis: vingt-deux ans. Il y a cent quatre vingts ans que Charlemagne monte son destrier, et cent quarante qu'il a été adoubé. Il veut passer la main et demande à l'assemblée de choisir Charlot comme son successeur. Or Charlot, notoire incapable, a tué Bauduinet, le fils d'Ogier, et s'ensuivit une longue guerre lors de laquelle de très nombreux chevaliers sont tombés. Charlemagne poursuivit Ogier, l'assiégea même pendant sept années, le captura au bout de sa fuite, l'emprisonna puis le tira de sa geôle pour combattre l'invincible géant Bréhier, qui mesurait dix-neuf pieds (un bon 6,15 mètres, quoi !), Ogier exigeant de voir Charlot avant, et, au moment où il allait occire Charlot, l'archange saint Michel intervint.

Charlemagne, le vrai ? Grand ("magne")-plus d'1,90 m., attesté par son squelette, et vigoureux, le nez fort, la coupe de cheveux courte et au bol avec les pourtours soigneusement rasés, imberbe à la mode de son temps, très éloigné de l'imperator "à barbe flory" qu'on décrit dans Huon, qui est celui que l'iconographie populaire a voulu conserver, jusque dans nos jeux de cartes où il figure le roi de cœur: ceci pour bien situer le terrain légendaire et à temporalité abolie d'Huon.  

Notre Charlemagne de légende veut passer la main, se trouve trop vieux, bien que ses barons lui disent qu'il peut reposer quarante ans sans que le royaume ne sourcille ni son administration se défasse. Il veut qu'ils reconnaissent Charlot comme leur souverain, dorénavant.

Là, entre en scène un traître (il faut toujours un félon, un Ganelon, dans la geste épique), Amaury, qui déclare avec beaucoup de perfidie qu'il n'est pas respecté partout dans son royaume, voire même...le contraire.
Ce qui nous donne ces vers incisifs, au sein d'une laisse en -ier bien balancée, avec des -s et des -i persiflant, très "langue-de-vipère":
Je sai tel terre que bien pres de si siet
Que s'i vorrait de par vos renonchier,
On lui fera tout lez membres tranchier
- E Dieu, ou esse ? dit Charles au vis fier.
Dit Amauris: Ceu vous dirai ge bien:
C'est à Bourdelle, que bien pres de si siet.
 
(Je connais une terre très proche d'ici où, s'il osait de vous se réclamer,
On li ferait trancher tous les membres.
- Par Dieu, où est-ce ? Demande Charles au fier visage.
- Je vais vous le dire, dit Amaury:
C'est à Bordeaux, tout prêt d'ici.)

Là dessus, Amaury demande cent quarante chevaliers histoire d'aller mettre au pas le duché de Bordeaux.
Protestation du Duc Nayme (dont Huon et Gérard sont les jeunes cousins), le sage et avisé conseiller de Charlemagne.
Il obtient que deux messagers soient envoyés à Bordeaux et reviennent avec les fils de Seguin afin qu'ils s'expliquent...

[Anonyme] Huon de Bordeaux Rois-c10

NB: Ogier aussi figure sur nos jeux de carte. Curieusement, c'est un valet (de pique) !



Dernière édition par Aventin le Mar 14 Jan - 0:04, édité 1 fois
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Message par Tristram le Lun 13 Jan - 23:54

C'est super, Aventin ! surtout, continue !

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Message par Bédoulène le Mar 14 Jan - 11:22

merci Aventin, tu contes si bien ! et conforté par photos

AH! j'attends la venue de Huon et Gérard !

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Message par ArenSor le Mar 14 Jan - 19:24

J'ai cette édition dans une de mes pals : raison pour la retrouver et la faire remonter au sommet Wink
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Message par Aventin le Mer 15 Jan - 7:23

@Tristram a écrit:C'est super, Aventin ! surtout, continue !
Oncques il menetrie salüe dame Bédoulène, sire Tristram et sire ArenSor, bel et cortoiseman  [Anonyme] Huon de Bordeaux 1252659054  !!

________________________________________________________________________________________________________________________________________________________


Huon de Bordeaux, vers 330 à 930

[Anonyme] Huon de Bordeaux Burdig10
Bordeaux

Deux chevaliers, preux et vaillants, Gautier et Algorant, sont choisis. Ils partent avec des bourses royales pleines, sur des palefrois ambleurs, chevaux rares et de prix, non utilisés pour la guerre, même s'ils deviennent à l'arrivée des destriers impétueux, des chevaux de guerre, pour les besoins de la rime.

L'on s'en voit un peu en traduc', par exemple avec un mirifique "n'i ot rengne saichiez" que je laisse à votre sagacité (et pour lequel, à titre d'exception, je reprends à la lettre le rendu proposé par l'édition), pour un tableau familial campant avec dextérité et économie de moyens douceur, grande noblesse et munificence de la famille de feu le duc Seguin (vraiment pas une page dans cet ouvrage où je ne m'extasie: mais quel art extraordinaire de virtuosité, couplant le poétique et le narratif !)
Le court passage ci-dessous constitue une vraie composition de vitrail ou de tapisserie:

Jusqu'au pallais n'i ot rengne saichiez,
La dessandirent dez aufferant destrier,
Pues en monterent sus ou pallas plennier.
La dame truevent ou seoit au mengier,
Delez lié sist Huë o le vif fier,
Gerard li menres repaist ung esprivier
Et li fait gorge de l'aille d'un plovier.
Et vous lez mes qui mout font a prisier,
En hault parrollent, car bien scevent resgnier:  
Ils ne ralentissent pas leur marche jusqu'au palais,
Là ils descendent de leurs impétueux destriers,
Puis montent les marches du palais pleinier [=ducal]
Ils trouvent la Dame assise au repas,
À ses côtés se tient Huon au fier visage,
Gérard, lui, repaît un épervier,
Et l'engorge de l'aile d'un pluvier.
[Les envoyés] se servent de mots de valeur,
Et parlent haut, comme gens habitués à régner:


La Duchesse est abasourdie par le message, ses fils lui reprochent à mots choisis de ne pas les avoir instruits d'aller faire reconnaître leurs terres et fiefs auprès de Charlemagne.
[NB: Techniquement, de ne pas les avoir envoyé s'acquitter du relief, dû par les héritiers de haut rang au souverain]

La Dame offre l'hospitalité aux messagers, qui ensuite s'en retournent rendre compte à la Cour de Charlemagne, montés sur de somptueux solides destriers en lieu et place de leurs palefrois allant l'amble et dotés de bourses ducales garnies (le pendant du retour réplique avec exactitude, courtoisement, l'envoi), de surcroît vêtus de manteaux brodés en lieu et place de leurs capes (Ce petit plus, suivant les traditions les plus nobles de la courtoisie en société n'étant encore de communication, afin de marquer la déférence envers le souverain, qu'il s'attende à être a minima reçu de la sorte et sûrement beaucoup mieux encore en raison de son rang, mais pas trop non plus, afin de ne pas obliger ou écraser - tout un art !).

Idem, les recommandations de la Dame à ses fils offrent beaucoup de similarités avec ceux de Charlemagne à Charlot, traduisant à la fois une similarité de haute noblesse et, pour la construction littéraire, un souci de symétrie.

Gérard et Huon emmènent une dizaine de chevaliers magnifiquement vêtus et montés, des chariots emplis de trésors de prix et emboîtent le pas des messagers quelque temps (semaines ?) plus tard.

Entretemps, les émissaires parlent en bien de Gérard et de Huon, et même davantage, disant d'eux:
Si vaillant corpz ne puet nulz acointier
Ne soi cortois ne si franc vivandier;
Nul ne peut se lier avec des gens aussi vaillants
Ni aussi courtois, ni aussi accueillants


Charles, à ce rapport, boute derechef Amaury vers la sortie définitive du palais.

Mais le traître franchit un pas supplémentaire dans la félonie:

Il s'en va trouver, un soir, Charlot, le convainc aisément (tant est immense la propension de Charlot à suivre les lozangiers, garsons pautonniers, traiitour leniers) de se rendre avec lui et une centaine de chevaliers tendre une embuscade aux frères de Bordeaux avant leur arrivée au palais.

Ceux-ci rencontrent le père abbé de Cluny à la tête de quarante moines (indication temporelle: pour qu'un père abbé de Cluny se déplace avec quarante moines, c'est qu'on est davantage, à tout le moins, au XIème qu'au Xème siècle, lors duquel l'Ordre fut fondé).
L'abbé dit, de surcroît, avoir quelque parenté avec le duc Seguin, leur père (historiquement ce n'est pas si capillotracté, l'Ordre fut fondé par Guillaume 1er, duc d'Aquitaine).

Cette troupe tombe sur Charlot, monté, harnaché et armé mais n'arborant  pas le blason aux armes royales, tandis que l'abbé distingue, embusqués dans un bois jouxtant le chemin, une centaine de chevaliers...

Huon envoie Gérard voir auprès de ce chevalier ce dont il retourne, celui-ci le presse et fait mine de l'assaillir, à quoi Gérard répond que nul chevalier digne ne saurait tenter d'en occire un autre pas même armé.
Comme Gérard fait volte-face, Charlot lui assène un traître coup et le laisse pour mort.

Huon harangue ses chevaliers et les enjoint de le suivre, mais les devance et accourt seul, non vêtu pour le combat, avec juste son épée, et constate que Gérard n'est pas tout à fait mort, mais mourant.
Il demande au chevalier au blason inconnu non ses raisons mais d'où il vient, ce à quoi Charlot répond qu'il vient d'Allemagne, qu'il est le fils du duc Thierry, et que son père le duc Seguin lui a pris trois châteaux, ce qu'il entend venger.

[NB: Pas non plus historiquement aberrant: Si l'une des campagnes de Charlemagne contre les Maures en Espagne nous est très familière -Chanson de Roland oblige-, il ne faut pas oublier le décompte de 33 années de campagnes et d'expéditions impériales:
5 contre les Lombards, 7 contre les Maures en Espagne, 5 contre les Sarrasins en péninsule italienne, 2 contre les Bretons, mais...la bagatelle de 18 contre les Saxons (!), auxquelles il convient d'ajouter les 4 contre les Avars, en Carinthie (actuelle Autriche), "obligeant" à passer via des territoires Saxons qui n'avaient qu'à pas se trouver là, après tout, quoi...]

Petite curiosité:
Toutes les laisses depuis le salut de départ de Gérard et de Huon à la duchesse leur mère sont en décasyllabes, rimant en -is ou -y, mais aussi en -ins, qui devait donc avoir une sonorité proche à la diction  - le son -in, de moulin par ex. existait-il alors ? Prononçait-on "mort souvins" -finale du vers 915- "mort souvinesse", voir même les prononçait-on en élidant les deux consonnes finales ?

Charlot le charge à l'épieu sans lui laisser la moindre chance, mais, avec son manteau enroulé autour de son bras, Huon pare le coup.
Au moment où Charlot dépasse Huon (en le croisant, donc), Huon lui assène un coup titanesque, surnaturel, sur l'escarboucle de heaume  [le joyau ornemental de prestige chargé de luire, parfois supposé détenir des propriétés protectrices magiques, placé en haut du heaume], lui fend le crâne et le haut du corps jusqu'à la poitrine (mazette, quel bras de super-héros de mythologie antique !).

Charlot mort, Amaury exulte dans le bois:
Del bruel li vit li cuver Amaury,
Saichiez de voir, moult joians en devint;
Dit a cez homme: Or sus je resbaudi:
Charlot est mors, si tanrait le paiis;
Ains que l'an paist, avrait Charlon murdri.  

Depuis le bosquet à couvert se tient Amaury,
En voyant cela, il devint fort joyeux;
[Et] dit à ces hommes je rayonne [d'allégresse]
Charlot est mort, que Dieu en soit béni
Le royaume est sans héritier, je possèderai le pays
Avant que ne passe l'année, j'aurais fait trépasser Charlemagne.



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Message par Aventin le Mer 15 Jan - 11:17

Une difficulté du commentaire au fil de la lecture est qu'on ne distingue pas l'accessoire du primordial dans la narration.

C'est aggravé ici par le fait que le ménestrel-jongleur devait sans cesse tenir en haleine son auditoire, pour une prestation artistique ayant tout de même une longueur certaine: donc il use à satiété de toutes les techniques, ficelles et petits trucs pour maintenir l'attention du public, voire la relancer.

Comme en plus la matière de ce Huon de Bordeaux est très riche et très dense, ça donne ces messages-fleuves que je commets lamentablement, encore empâtés des petits détails historiques ou autres référents divers que j'y picore:
Toutefois, lorsque j'en inclus un, c'est que je ne l'ai pas trouvé dans l'appareil critique ou dans les annotations.

_____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Huon de Bordeaux, vers 930 à 1305


[Anonyme] Huon de Bordeaux Sceau_10
Sceau de Raoul de Garlande, 1160. L'escarboucle de heaume, dont il était question au message précédent, est bien au sommet de celui-ci.

Huon récupère le cheval de Charlot, retourne auprès de son frère et lui demande s'il peut tenir en selle. Gérard répond qu'il ne sait pas, mais qu'on bande sa plaie. Huon coupe, à l'épée, un morceau de son blïau et panse son frère. Les chevaliers arrivent et, ensemble, le hissent à cheval mais il ne peut tenir la selle. Il supplie de s'en retourner à Bordeaux, sûr qu'il y a eu là trahison (ce en quoi il n'a pas tort).
Huon rétorque qu'il n'en est pas question, qu'ils poursuivront jusqu'à Saint-Denis, accuser Charlemagne de félonie, car Huon et Gérard avaient un sauf-conduit de sa main.
Pendant qu'Amaury hisse la dépouille de Charlot sur un écu et demande à ses conjurés de lui obéir et de toujours confirmer ses propos à la Cour, en foi de quoi il les couvrira de richesses, l'abbé de Cluny se fait narrer les détails de la funeste rencontre et propose à Huon et sa troupe de ne pas les quitter jusqu'au palais, pour appuyer de son témoignage [fort] leurs dires.

Ainsi cheminent Huon, l'abbé, les moines et les chevaliers jusqu'au palais, suivis à petite distance toutefois de la troupe d'Amaury.

Entrée tonitruante d'Huon et des siens dans la salle d'honneur du palais, où Charlemagne reçoit en compagnie de son entourage de marque !
Huon traite Charles de traiitour et malvais roy faillit, qui a osé convoquer Gérard et lui-même par lettre scellée avec sauf-conduit adjoint, et a tenté de les faire périr.

La royale réponse est à la hauteur, Charles tonne à son vassal de prendre garde, depuis qu'il est né il n'a jamais trahi (Pues que fus nez, traiison ne baisti) et qu'il le fera mourir dans d'atroces souffrances s'il ne peut prouver ses dires.

L'abbé s'avance, soutenant Gérard dont il délie le bandage, et le sang gicle. Charlemagne se trouble, prie la Vierge qu'à sa mort on ne dise pas qu'il a causé cette plaie, se tourne vers Huon, l'assure de son innocence, qu'il n'est pas le commanditaire de cette attaque déloyale, et qu'il n'est personne qui ne sera soustrait à sa justice pour ce crime, fût-il proche et puissant.

Charles appelle un médecin habile, dont le verdict est optimiste sur l'issue de la blessure de Gérard.

Soulagé, Charles prie Huon de boire une coupe en sa compagnie. Huon profite de l'occasion pour lui raconter qu'il a dû occire celui qui fit cette plaie à son frère, mais qu'il ne connaît son origine ni son identité (doutant de celles que l'opposant lui a narrées). Huon achève en disant s'en remettre au jugement de ses pairs et du lieu.

Charles le tranquillise:
Hue, dit Charle, ne soyez esbaihis,
Vous n'avés garde pour homme qui soit vis.

Huon, dit Charles, ne soyez pas en peine,
Vous n'avez à vous garder d'aucun homme qui soit en vie.


Puis Charles mande qu'on aille chercher son fils Charlot, afin qu'il tienne compagnie à Huon.
On le cherche, en vain, jusqu'à ce qu'arrive Amaury et sa troupe, poussant des cris de chagrin.
Tendant l'oreille, Charles dit au Duc Nayme qu'il a le pressentiment que le tué pour lequel on se lamente est son fils Charlot, qui serait l'inconnu qu'Huon a occis.

Le grand roi pleure, hurle quand on lui apporte le corps, le guerrier de légende se pâme à plusieurs reprises sur la dépouille de son fils.
Puis il questionne Amaury, qui désigne Huon comme coupable.
Ne se contenant plus, Charlemagne s'empare d'un couteau sur la table, et se jette sur Huon afin de l'en frapper.
Le duc Nayme s'interpose et lui arrache l'arme des mains:

Sire, dit Nayme, ais tu le sang mairit ?
T'aseürais huy maitin le meschin
Et or le vuelz de ton coutel ferir !
Se seroit muerdre, si me soit Dieu amis.

Sire, dit Nayme, es-tu devenu fou ?
Tu assurais ce matin sa sauveté
Et à présent tu veux le tuer de ton couteau !
Cela serait un meurtre, Dieu m'en soit témoin.



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Message par Bédoulène le Mer 15 Jan - 19:53

Charles va-t-il raisonner sagement alors que devant lui gît son fils ?

la traîtrise d'Amaury va-t-elle être découverte ?



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Message par Aventin le Jeu 16 Jan - 19:50

Merci Bédoulène d'entretenir le suspense !

À propos du très superfétatoire spoiler:
Très opportune, la visite du musée de l'armurerie à Malte cet automne (musée considéré comme abritant la plus extraordinaire collection conservée au monde, provenance: l'Ordre de Malte), j'ai vu et appris plein de choses dont je ne pensais pas qu'elles me seraient si vite utiles pour une lecture !

____________________________________________________________________________________________________________________________________________________


Huon de Bordeaux, vers 1306 à 1840 


[Anonyme] Huon de Bordeaux Sceau10
Sceau XIIème siècle du duché d'Aquitaine de Louis VII, dit Le Jeune puis Le Pieux, duc d'Aquitaine, roi de France et époux d'Aliénor d'Aquitaine.
Spoiler:
Plusieurs choses à remarquer, en lien avec Huon de Bordeaux: l'écu, en partie masqué par le cheval, s'enfilait "main senestre" (gauche), ou plutôt avant-bras gauche, la main gauche tenait aussi la bride en situation de combat, du moins quand le cavalier le pouvait encore.
Sa longueur standard était d'1,50 m., et il n'était pas en métal comme les "boucliers" futurs, mais en bois d'essences robustes et légères et en divers cuirs savamment superposés et entrelacés, la raison en est le poids, qui doit rester aussi minime que possible, l'écu ne doit être encombrant que par sa taille, laquelle doit permettre, au besoin, l'abri total du combattant, voire de celui-ci et de la tête du cheval.
Il pouvait se suspendre en collier (sangle visible sur le sceau, à moins que ce ne soit celle du fourreau de l'épée, qui se portait aussi de ce côté-là, afin de tirer l'épée main dextre).

Ensuite l'absence d'"armure", stricto sensu, c'est le haubert qui en fait fonction, c'est une évolution-amélioration de la cotte de maille, fendue à l'entrejambe pour permettre la chevauchée, et qui s'enfile comme une robe.
En effet, la cotte de maille est une cote, comme son nom l'indique, un survêtement qui se patte (= s'attache), et donc présente des faiblesses dans lesquelles le fer adverse peut s'immiscer, tandis que le haubert a un maillage annulaire absolument linéaire.

On lui adjoint des jambières et des gantelets de la même matière.

À noter le haut heaume pointu et pas ras-du-crâne, à la mode de ce siècle-là, ce qui constitue selon moi un indice de datation de la composition d'Huon (je mettrais les vers plus bas), dessous un camail, sous celui-ci une cervelière, un gorgerin pour une protection renforcées de la gorge et de la carotide, mais permettant les mouvements de têtes dans toutes les directions usuelles.

Le cheval, lui-même, est petit (voir la proportion à l'échelle du corps et des jambes du chevalier), les étrivières, longues, doivent autoriser des postures variées, même quand elles constituent des manœuvres audacieuses, et permettre au cavalier, qui doit souvent lâcher la bride au combat -car l'équipement comporte aussi l'épieu de guerre, non figuré sur ce sceau- de conserver son assiette au plus près de la selle, l'inconfort fût-il notoire).

Très différents de ceux d'entre les chevaux médiévaux ultérieurs qui ont une vocation de charge de cavalerie lourde, et qui sont eux-mêmes cuirassés comme des panzers, aurait-on dit au XXème siècle, donc alourdis.

La raison en est qu'au siècle d'or de la chevalerie on privilégie des montures vives, rapides, peu impressionnables, dociles, capables de volter, d'écarts, comme de foncer très droit au galop.

Ne pas (du moins pas encore) voir le destrier comme un mammouth porte-selle, à l'époque du port du haubert ce serait un gros contresens (admirons, sur ce sceau et à ce propos, la finesse des pattes).

Tant monté qu'au sol, le combattant doit être léger, d'où une variété de coups, une agilité qui peut primer, une vitesse d'exécution intacte: plus difficile avec 25 kg de fer et d'acier sur le râble (armes proprement dites non comprises), comme ce sera le cas plus tard dans l'époque médiévale, pour d'autres techniques, d'autres méthodologies, d'autres stratégies, d'autres efficacités.

Les vers se rapportant à l'équipement d'Amaury quand il blesse Gérard puis combat Huon, puis ceux ci-dessous, et compte tenu qu'Amaury comme Huon doivent être à la fine pointe technologique avancée de leur temps et de leur lieu en matière d'équipement militaire au vu de leur rang, me confortent dans mon idée de datation.

Idem, comme les scènes sont décrites avec une minutie telle qu'il valait mieux en être contemporain et ne pas connaître les évolutions futures des armements et méthodes de combat ou de tournoi pour les maîtriser ainsi, j'ose avancer ceci:
Donc, XIIème siècle.

Ce qui nous fait tomber sur les conclusions des experts en manuscrit, pour le plus ancien conservé et parvenu jusqu'à nous: "estimé en datation au milieu du XIIIème, ce devait être la deuxième ou troisième génération de propagation de ce texte".  


Nayme tente de raisonner Charlemagne, en rappelant qu'il a perdu son fils unique lors des guerres contre Ogier, sous-entendu: déclenchées par la bêtise de ton fils chéri, et qu'il s'est tenu dignement.

Huon se défend encore d'avoir connu l'identité de l'assaillant qu'il a tué. En guise de compromis, et avec le soutien de l'abbé de Cluny qui clame son témoignage, il propose un duel judiciaire (autrement dit: un combat singulier), pratique qui perdurera jusqu'à ce que Saint-Louis ne l'abolisse, puis que Philippe le Bel ne rétablisse partiellement, pour une indication temporelle.

Pour ce faire, les deux parties n'échangent pas des témoins, non, elles remettent des otages, qui partent enchaînés: Huon propose Gérard, la seule personne qu'il connaisse, et, spontanément, l'abbé de Cluny s'offre comme otage.

Pour Amaury, ce sont deux chevaliers peu recommandables, Rainfroy et Heudri, oncle et cousin d'Amaury.
[Rainfroy et Heudri sont des traîtres habituels dans les chansons de geste, leurs noms doivent sonner direct aux oreilles de l'auditoire du ménestrel qui les prononce.]
Charlemagne les accepte, à condition que si Amaury perd, il les fera traîner derrière des chevaux de bât (mort à la fois lente, douloureuse, publique et infamante).
Amaury refuse et propose de mettre leurs terres et fiefs en enjeu, en plus d'en être chassés et bannis en cas de défaite.

Nayme est chargé de boucler ce qui n'est pas encore la lice, mais le champ "fleuri" et de garantir le duel exempt de toute aide ou tricherie, au moyen de cent chevaliers.  

Charles ouvre le ban.
Beaucoup de prières, une messe et des biens distribués aux pauvres du côté d'Huon, une préparation plus secrète pour Amaury.
Prosternés ensemble devant l'autel entre des cierges en croix, ceux d'Huon restent droits tandis que ceux d'Amaury vacillent et tombent: signe vite interprété par la multitude assemblée.

Ils se vêtent pour le combat, on les fait jurer sur des reliques; celui qui parjure ne peut sortir vivant du combat.
Amaury jure, veut embrasser les reliques, le souffle lui manque, il chancelle et ne peut approcher, manque de tomber à la renverse: Pour tous ceux qui ont vu cela, Amaury est un parjure évident.
Huon le saisit par le poing et l'écarte, manière d'ascendant pris, avant de prononcer un serment droit et limpide:
Dient Fransoy, Cis doist estre esbaudis,
Car per lui yert, certe, li champ conquis.
Les français disent: celui-ci peut être en grande joie,
Car par lui déjà, certes, le champ est conquis
.

À l'heure propice (midi solaire - soleil au zénith, probablement, pour ne pas que le soleil avantage l'un ou l'autre), Charlemagne prend solennellement la parole:
Charlemagne pose alors une autre condition incroyable, totalement exorbitante du droit d'alors:
Le vaincu devra avouer, de façon audible, avant de mourir, à peine de perdre tous ses droits, terres et fiefs et d'être banni.
L'assemblée est outrée, Nayme prend la parole pour indiquer qu'il arrive souvent que le protagoniste vaincu ne soit pas en état d'avouer.
La réponse du monarque est lapidaire:
- Il ne me chault, Charlemennë ait dit

Alors, les dés sont jetés (et les vers, scintillants, joliment découpés):
Hue s'adoube, li damoisiaulz de pris;
A on colz pant ung escut d'aisur bis,
Pues laisse l'ialme ou l'escherboucle sist;
Ung chevalier qui fuit de son paiis
Ung bon espiez dont il fer fuit burnis
Li donnait, li couffenon i cist;
Hue le prant, qui moult par fuit gentis,
Pues s'an tornait, si ait le congiér pris
A cez baron c'amenait  avec li.
Huon s'adoube, le jeune homme de valeur;
À son cou pend un écu d'azur sombre,
Puis il lace le heaume sur lequel est placée l'escarboucle;
Un chevalier qui était de son pays
Un bon épieu dont le fer fut aiguisé
Lui donna, un gonfanon y est mis;
Huon le prend, [objet] qui souvent fut brave,
Puis se tourne, afin de prendre congé
De ses barons amenés avec lui.
 

Les duellistes montent à cheval, se tiennent à une distance d'un arpent (un peu moins de soixante mètres).
[les vers qui suivent doivent constituer un temps fort de la prestation du ménestrel. Je trouve ces vers habiles à rendre le choc, remarquables...et me sens à court de qualificatifs !]


Hue brochait le destrier sejornér,
Ver Amaury en vint per grant fierteit,
Et cil ver li, nel dignait reffuser;
Dou roit dez labce se sont entrecontrez,
Sor les escus qui sont a or bandez,
Dessor lez boucles lez ont frait et trouuez,
Maix li haubert sont si fort aserrez
Que il n'en ont une maille faulsér.
Et nomporquant, si se sont encontreit,
De pis, de coprz, dez fort escus bandez,
Et des poitraus dez chevalz sejornés,
Et dez helme qui sont a or gemés,
Que li cleir sang lour saillit per le neif,
Li yeul du chief si fort estancellér
De droite angoisse lez covint il ploreir;
Rompe lez single, li arson sont froweit;
Permey la cruppe du destrier abrivér
Sont Ambeduy a la terre versér
Si roidement et per si grant dierteit
Li cung dez helme sont fichiez ans es prez
Et lez tallons sont ver le cielz allér.

Huon éperonne le destrier fougueux,
Le pousse vers Amaury vigoureusement,
Tandis que lui ne cherche pas à l'éviter;
Au droit [du fer] les lances se sont entrechoquées,
Sur les écus garnis de bandes d'or,
Qu'ils trouent et font éclater sous les boucles,
Mais les hauberts sont si fort resserrés
Qu'ils n'ont pas une maille faussée.
Malgré tout, ils se heurtent
Du thorax, du corps, de leurs robustes écus à bande,
Et du poitrail de leurs chevaux vigoureux,
Et de leurs verts heaumes d'or incrustés,
Que le sang clair leur jaillit par le nez,
Les yeux de leurs têtes son si fort irrités,
Au point que la douleur les fait pleurer;
Se rompent les sangles, se brisent les arçons,
Basculant des destriers par la croupe,
Ils sont projetés à terre
Si roidement et par une telle violence,
Que le sommet de leurs heaumes se sont fichés dans le pré
Alors que leurs talons sont vers le ciel allés.


 
[Anonyme] Huon de Bordeaux Maille10


Dernière édition par Aventin le Sam 18 Jan - 6:58, édité 1 fois
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Message par Bédoulène le Ven 17 Jan - 9:26

je vois la force du combat !

quelle image !

"Que le sommet de leurs heaumes se sont fichés dans le pré
Alors que leurs talons sont vers le ciel allés."

Je trouve Nayme plein de sagesse !

_________________
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Message par Aventin le Ven 17 Jan - 21:53

@Bédoulène a écrit: Je trouve Nayme  plein de sagesse !
Oui, Nayme et aussi l'abbé de Cluny figurent les sages un peu tutélaires, Nayme ne craint jamais de dire son fait à Charlemagne, de le traiter de fou à mots à peine couverts, à plusieurs reprises déjà depuis le début, comme:
vers 1749-1750 a écrit:
Saichiez, frans roy, que vous le sormenés,
Que tort li faite, pour Dieu de maeisteit
Sachez, noble roi, que vous êtes inique,
Que vous lui causez du tort, par Dieu de majesté.

__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________


Huon de Bordeaux, vers 1841 à 2410

[Anonyme] Huon de Bordeaux Barbe_10
Vieil homme écartelé entre son péché (ou mauvais penchant - à gauche, dans son cas la boisson) et la droiture...(à droite).
Église de Colombier (Charente-Maritime), XIIème siècle.



Les duellistes se relèvent. Le destrier d'Huon aperçoit celui d'Amaury, les chevaux mènent grand vacarme, piaffent, et celui d'Huon, après une phase de défi entre eux deux, porte une ruade qui fait éclater la cervelle de celui d'Amaury. Le public interprète ce nouveau signe comme favorable à Huon, et d'ailleurs Amaury, lui, enrage et se rue vers le cheval d'Huon, qu'il pense attraper afin de demeurer seul cavalier sur ez prey flory.
Mais l'équidé, ne reconnaissant pas son maître, lui décoche un coup de sabot sur le haubert et lui rompt deux côtes, ce qui galvanise les ardeurs d'Huon.
[jolie petite allitération poing-boin-bant, puis boix vers suivant]
Grant oire en vait envers le traiitez
Et tint es poing le boin bant aserrez
Dont il ocit Charlot es boix ramés.
[Huon] À grande vitesse va vers le traître
Tenant au poing la lame acérée
Dont il occit Charlot dans les bois touffus


Visant Amaury au heaume, ce dernier lève son écu, qu'Huon fend en deux.
Per dessus l'elme est li cop devallez,
Pierë et flour en fait jus avaller;
Par le dessus du heaume le coup dévale,
Pierreries et ornementation en retombent;


Amaury lui rend un coup similaire, qui entame le heaume d'Huon jusqu'à la cervelière mais dévie, et rompt un pan entier du haubert avant de heurter la hanche avec violence, la lame lui ôte un bon morceau de chair. Puis elle coupe l'éperon à l'arrière et se fiche en terre d'un bon pied (soit 32,5 centimètres environ !). Un écuyer va prévenir l'abbé, prosterné devant l'autel à l'église (en oraison ?) et l'enjoint de prier, car Huon est en mauvaise posture. Une longue et puissante prière, qu'il conclut en demandant à Dieu de renoncer à sa propre part de paradis pourvu qu'Huon soit vainqueur:
Et je claim quite ma parrt de paraidis,
Mai que Huon li damoisialz de pris
Gardez de mort, que il ne soit ocis,
Et Amaury soit huy per lui conquis.
 

Les adversaires se défient verbalement, grâce à la prière de l'abbé, Huon, qui pourtant
Forment estoit navrés et malbaillif
(Est grièvement blessé et chancelant) ne sent plus sa douleur, voit Amaury fondre sur lui. Huon brandit son épée, mais Amaury pare de ce qui reste de son écu. Aussitôt, par une passe d'escrime savante, Huon ramène son bras en arrière et frappe Amaury sous l'écu, faisant voler celui-ci et...le poignet de son adversaire, qui pousse un si grand cri qu'on l'entend jusqu'à Paris !
Tel brait getait c'on l'oiit a Paris.

Amaury avoue alors, mais son aveu tant recherché n'est audible que par Huon. Il ajoute même que son projet consistait à assassiner Charlemagne dès cette année, "de malle mort". Et ainsi de suite, jusqu'à tendre son épée à Huon, en signe de soumission à son vainqueur. Mais le traître, Huon s'approchant, lui assène un dernier coup, faisant valser quatre cents mailles du haubert ! Huon bouillonne, et porte un coup juste sous le heaume qui décapite la tête d'Amaury, projetée sur le pré:
Mort sans aveux publics...

Au palais, Huon se présente, la tête vaincue à la main, et demande qu'on lui rende terre et fief.
Refus de Charles, qui commet le pire: il bannit Huon de France en plus de ne rien lui restituer,
De doulce France a tous jours te bany
et lui interdit de jamais reparaître à Bordeaux.

Huon est désespéré, demande à Charlemagne de constater qu'il a acquitté sa dette, et que le jugement lui est favorable.
Nayme et les onze pairs viennent s'agenouiller aux pieds du roi, le monarque reste inflexible.
Nayme éclate, demande au roi s'il est devenu fou, s'il compte perdre sa part de paradis, lui rappelle que dans l'ancienne loi comme dans la nouvelle son comportement est déviant (dirions-nous aujourd'hui).

Huon tente encore, Charles l'assure...de toute sa haine.
Nayme essaie encore, arguant que, dès lors, ses jugements ne seront plus respectés dans son royaume après une telle iniquité.
Rien n'y fait.

Nayme harangue alors les barons, leur fait constater que Charles a perdu l'esprit, que, puisque jamais plus personne ne pourra être assuré d'un jugement équanime, il faut quitter la Cour.

Les pairs le suivent et quittent les lieux.
Charles fond en larmes.
Il propose à Huon, en guise de paix, une mission absolument impossible, pour laquelle il a déjà envoyé quinze candidats, tous ont péri.

Voici en quoi elle consiste: il faut aller à Babylone, voir le roi Gaudisse, en traversant seul la mer Rouge, sans autre Chrétien. Ensuite, il faut attendre le repas de l'émir, s'y présenter en haubert et en armes, le heaume lacé, l'épée nue à la main. Puis trancher la tête du premier qu'il trouvera à table, quelle que soit sa noblesse et sa puissance.
Après ça, il faut trouver Esclarmonde, la fille de Gaudisse qui passe pour très belle, et lui donner trois baisers sans plus de façons devant toute l'assemblée.
Ensuite, remettre le message de Charles à Gaudisse et à ses barons.
Puis lui réclamer mille éperviers mués, mille ours, mille chiens de chasse bien couplés, mille jeunes filles de grande beauté, et arracher sa moustache et quatre molaires à Gaudisse.

L'assemblée se récrie, c'est envoyer Huon à une mort certaine !

[Anonyme] Huon de Bordeaux Jugeme10
Sentence de jugement dernier, Cathédrale Saint-Lazare, Autun, XIIème siècle.

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Message par Bédoulène le Sam 18 Jan - 11:35

Charlemagne ne veut que la mort d'Huon pour venger son fils Charlot ! d'où cette mission impossible, mais impossible n'est pas français a dit quelqu'un quelques siècles plus tard ! Smile

Huon relèvera je pense le défi ; à suivre donc !

belles sulptures que tu nous présentes là Aventin, merci !


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Message par Aventin le Sam 18 Jan - 18:49

@Bédoulène a écrit:Charlemagne ne veut que la mort d'Huon pour venger son fils Charlot ! d'où cette mission impossible, mais impossible n'est pas français a dit quelqu'un quelques siècles plus tard  !  Smile

Huon relèvera je pense le défi ; à suivre donc !

belles sculptures que tu nous présentes là Aventin, merci !

Merci Bédoulène, les anciens de ce forum, dont tu fais partie, se souviennent peut-être de mon engouement pour l'art roman (qui ne passe toujours pas) !

Alors, Huon de Bordeaux, chanson de geste, certes, mais chanson engagée de geste ?

En effet l'auteur ne craint pas, alors que son œuvre a vocation à une diffusion orale pour l'essentiel parmi les cours, nobles assemblées et châtellenies, de camper un roi, Charlemagne, le meilleur d'entre les rois, une sorte de "roi des rois" selon les conventions de la geste épique, qui soit ouvertement injuste, manque à sa parole, ne respecte pas la justice, celle des hommes de ce temps comme le jugement de Dieu ?


__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Huon de Bordeaux, vers 2411 à 2829

[Anonyme] Huon de Bordeaux Livre_10
Initiale du Livre des Juges, Seconde Bible de Saint-Martial de Limoges, début XIIe.


Les barons tournent le dos et partent, Charlemagne, en pleurs, se voyant abandonné, lâche enfin le vrai motif qui le pousse à agir ainsi envers Huon: il ne pourra souffrir de voir celui qui a tué son fils parmi ses pairs, à sa table, à son Conseil...

Huon coupe, noblement, au tapage houleux des barons et pairs scandalisés, et déclare qu'il fera selon la volonté royale.
Il demande juste la faveur d'emmener les chevaliers qui l'ont accompagné depuis Bordeaux avec lui, jusqu'au Sépulcre.
Charles marque son accord, en ajoutant qu'ils peuvent bien aller jusqu'à la mer Rouge même, s'ils le souhaitent.

Charlemagne donne à Gérard le fief et la terre qui revenaient, de droit, à son frère Huon: celui-ci n'est pas autorisé à repasser par Bordeaux, saluer la duchesse, sa mère, le texte précise qu'il ne la verra plus jamais, en un laconique décasyllabe (les allitérations en "ou" sourds marquent ces vers):
C'ains a Bourdialz ne li luet retorner
A la duchesse qui le norit souuef;
Pues ne lou vit en trestout on aiez.
Ainsi à Bordeaux il ne peut retourner
Voir la duchesse qui l'éleva tendrement;
Puis il ne la revit plus de toute son existence.


Huon s'apprête à partir pour Rome, il emporte une grande quantité d'or et d'argent que Nayme lui donne, et serre le bon et sage duc sur son cœur.
Nayme et les barons de France l'accompagnent sur les deux premières journées.
Enfin, il fait ses adieux à son frère Gérard et l'embrasse, celui-ci fait de même, mais...

[curieux vers, qui ne riment a priori pas, sauf à élider le -l final de traiitel et le -it final de malvisteit ?
Autre possibilité, ces vers étaient chantés ou psalmodiés d'une façon très détachée du reste du poème, isolés pour mieux faire ressortir l'"information" qu'ils contiennent, bien que le thème de celle-ci soit, à proprement parler, assez récurrente, une sorte de standard dans le procédé des chansons de geste]:
Com fist Judas qui traiit Dammedez
Car peus celle houre que Jhesu Cris fuis nez
N'oiit nulz hons de telz fere parler,
De si malvais ne de si traiitel.
Ensifait fuit com Caÿn le dervez,
Qui le sien frere ocit per malvisteit;
Si fist Gerard, ainsi com vous orés;  
Comme fit Judas qui trahit le Fils de l'Homme
Car depuis l'heure à laquelle Jésus Christ est né
On n'a jamais ouï-dire de tel frère
Aussi méchant et aussi traître.
Il fut tel que l'insensé Caïn,
Qui a occis son frère par jalousie,
Ainsi fit Gérard, comme vous l'entendrez;


Apprenant la nouvelle du bannissement, la duchesse s'alita deux années, consacrées à pleurer Huon, avant que...
Tant ait langui que il vint Dieu en grey
Qu'i la covint dou siecle trespaisser
Elle se languit tant que celà vint jusqu'à Dieu 
Qui la convie à trépasser de la vie terrestre


Gérard hérite de toute la terre et du fief, va voir Charlemagne pour se faire reconnaître Pair, ce à quoi Nayme s'oppose avec vigueur, et ne voulut jamais consentir.
Puis Gérard épouse la fille d'un traître détestable, le duc Gibouard, qui tient la Sicile sous sa coupe. Gérard révèle alors sa cruauté, privant les orphelins de leur héritage, confisquant l'argent des notables et bourgeois bordelais, ainsi que des chevaliers. Les administrés de son fief le haïssent et évoquent souvent avec beaucoup de regrets le jeune chevalier Huon...

Celui-ci arrive à Rome, et s'en va trouver le pape à l'issue de la messe, qui lui demande de se présenter. Lorsqu'il dit qu'il est fils de Seguin, le pape tombe dans ses bras, et lui affirme qu'il est son neveu !
Sommé de raconter où il va, Huon demande à l'oncle-pape de le confesser d'abord.
Il lui narre toute l'histoire, le pape lui demande, afin de l'absoudre, d'ôter de son cœur tout ressentiment envers Charlemagne.
Âme noble et pure, Huon pardonne au monarque du fond de son cœur.

Le pape lui donne alors une lettre de recommandation pour un certain Garin de Saint-Omer qui réside à Brindisi, cousin du souverain pontife et donc d'Huon, l'enjoignant à aider Huon, par tous moyens honnêtes en sa possession, à prendre la mer...

Sur la route de Brindisi, les compagnons d'Huon sont joyeux, lui fait grise mine, leurs tentatives pour lui hausser le moral sont vaines.
Ils éperonnent sur le long trajet et arrivent au port de Brindisi un soir au soleil couchant, trouvent un homme qu'Huon salue en seigneur, lequel lui répond qu'il se trompe, qu'il n'est que marin, mais que ses traits lui rappellent ceux d'un certain duc Seguin...
Les présentations sont faites et Garin baise les chausses d'Huon, tout à sa joie.
Huon lui remet la lettre cachetée du pape.
La lecture achevée [ce qui montre une condition au-dessus de celle de simple marin, sous laquelle Garin s'est présenté], Huon raconte son histoire.
Garin entraîne Huon ainsi que tous ses compagnons à sa demeure, où ils sont somptueusement reçus, avec promesse de mettre à la voile le lendemain dès le lever du jour...

[Anonyme] Huon de Bordeaux Callix10
[ Le pape Callixte II, ici bénissant Roger 1er de Sicile, est né Guy de Bourgogne, famille princière branche d'Ivrée et donc de la pairie de France, il régna en tant que souverain pontife de février 1119 à décembre 1124:
Je me demande si c'est lui que l'auteur-ménestrel a souhaité évoquer ?
Mystère !
En tous cas, il fut élu pape à Cluny; coïncidence, mais aussi petit indice ténu de datation si je ne me laisse pas trop entraîner par mon hypothèse; et au début de notre histoire, l'abbé de Cluny se dit, lui aussi, parent d'Huon...tiens, tiens...
]

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Message par Bédoulène le Sam 18 Jan - 23:10

plusieurs traîtres donc ; et Nayme qui s'oppose (très justement) à ce que Gérard devienne Pair.

oui on comprend bien que si ledit Garin sait lire c'est que ce n'est pas simplement un marin.

quelle est la généalogie de l'abbé de Cluny ?

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Message par Aventin le Dim 19 Jan - 19:16

@Bédoulène a écrit:plusieurs traîtres donc ; et Nayme qui s'oppose (très justement) à ce que Gérard devienne Pair.

oui on comprend bien que si ledit Garin sait lire c'est que ce n'est pas simplement un marin.

quelle est la généalogie de l'abbé de Cluny ?

Généalogie ici.
Pas grand chose sur Hugues II, davantage sur Pierre dit Le Vénérable, dont les traits d'audace et de courage se dessinent en filigrane; le texte dit "le pape" et "l'abbé de Cluny" sans les nommer, les deux sont un appui pour Huon, on voit que, s'il a la plus haute autorité temporelle contre lui, les autorités spirituelles les plus élevées sont en sa faveur, l'abbé n'ayant, par ex., pas craint de produire son témoignage appuyé à la cour de Charlemagne, puis de se livrer comme otage, etc...

___________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________


Huon de Bordeaux, vers 2830 à 3200

[Anonyme] Huon de Bordeaux Nef13

De fait Garin est bien plus un armateur qu'un marin, sa flotte se compose de quatre challant(s), quatre barge(s) et trois grande(s) neif(s).
Une neif armée et chargée, chevaux pour tous compris, il embrasse femme -en pleurs- et enfants, et quitte tout pour suivre Huon.
Comme Huon pour sa mère, des vers laconiques et similaires nous informent qu'il ne les reverra jamais...

Dans notre texte, pour l'instant les trajets sont éludés, pourtant il s'agit de distances considérables pour l'époque et sans doute propices à bien des aventures à narrer.
Il en va de même en mer:
Quinze jours de traversée sans histoire, rien à signaler.

Huon et accompagnants prennent pied en terre sainte, Garin congédie le bateau et son équipage, et, directement, la petite troupe va au sépulcre à Jérusalem, où ils prient fort, embrassent la vraie croix, les saint clous, la sainte lance. Huon propose à ses compagnons de le laisser et de rentrer, leur mission [qui, en s'arrêtant là, pouvait se doubler d'un pèlerinage] est accomplie. Refus, ils iront au moins jusqu'à la mer Rouge.

[Ici commence le merveilleux - on pourrait croire que notre ménestrel, nourri des récits de ceux qui sont revenus des premières croisades, eût donné de l'orient et de la terre sainte une représentation magnifiée mais développée à partir de repères ou de fondations réalistes, même de façon ténue, comme c'était le cas jusqu'à présent. Il n'en est rien.
Les chevaux sont lâchés, ceux de cette imagination si débridée, si caractéristique, prégnante dans ce qui est parvenu jusqu'à nous de l'art roman.]

Ils traversent Femmenie, une terre où:
Per Femmenie s'an est oultre paissez
C'est une terre ou moult ait poverteit,
Sollail ny lust, femme n'i puet porter,
Chien n'i abaie ne coc n'i puet chanter.
C'est une terre d'une grande pauvreté,
Le soleil n'y luit pas, la femme ne peut être enceinte,
Le chien n'aboie pas, le coq ne peut chanter.


[l'assonance d'apparence aisée n'i puet porter, n'i puet chanter, très commode pour le chant, se remarque d'autant plus que, jusqu'à présent, ce type de facilité de versification est rarissime dans l'œuvre.]

Huon et les siens n'y stationnent guère et passent au pays des Coumants:

Ens en la terre des Coumant sont entrés
C'est une gens qui ne gouste pas de bleif,
Maix la chair crue mainge come waingnon dervez;
Tout adez geisent au vant et a l'orés.
Il n'i ont dras ne chausse ne sollez,
Lez eulx ont rouge come charbon alumez,
Plux sont vellus que viaitre ne singler,
De lour oreille sont tous acouvetez.  
Ensuite ils sont entrés dans la terre des Coumants
C'est un peuple qui ne mange pas le blé,
Mais la chair crue comme des chiens affamés;
Toute la nuit ils gisent au vent et aux intempéries.
Ils n'ont ni vêtements, ni chaussures
Leurs yeux sont rouges comme charbons en braise,
Ils sont plus velus que chiens ou sangliers,
Et peuvent se recouvrir de leur oreille.


Huon et sa troupe les redoutent et traversent en vitesse ce pays, mais c'est à tort, nous dit le texte, ils ne leur feront aucun mal.

Place à la terre de Foi:

Si grant es et foy et loialteit,
En sandialz cusent lez gaistialz bulletez:
La persoit on qui ait fait malvisteit.
Que ainsoy vient en la contree es bleis
Ainsoy en prant tout a sa vollanteit,  
Si grande est la foi et la loyauté,
Qu'on y cuit les gâteaux dans des étoffes de soie:
Il est [donc] aisé de repérer qui commet une malveillance.
Le premier qui vient dans la contrée au temps du blé [mûr]
Peut en prendre autant qu'il le veut,


[Un peu perplexe devant ces vers qui ne se laissent pas rendre avec sens aisément !
La soie brûle au feu, mais -à la façon de l'ordalie en somme- le feu ne saurait attaquer même l'étoffe la plus fragile, la cuisson du gâteau suffit comme élément probant puisque ces gens-là sont tellement purs, loyaux et fervents fidèles que celui qui ne parvient pas à cuire un gâteau dans de la soie est celui qui prépare un mauvais coup.]
 
Mais les vivres s"épuisent et viennent à manquer.

[Une volée de laisses rimant en -ant fait suite à quelques pages où la rime en -er ou -ier commençait à s'avérer monocorde, manière -peut-être- de traduire la monotonie bringuebalante des rythmes de voyage, tout en restant concis, en peu de vers (?).]

Se mettant à pleurer, réconforté par les siens, Huon aperçoit un très vieil homme à l'orée d'un bois.
Âgé, d'apparence faible, longue barbe blanche coum flor de prés, descendant jusqu'à la ceinture et soigneusement tressée. Il tient une houe et rafistole un chemin, l'air fatigué. Huon pense qu'il accomplit quelque pénitence et, sur un coup de tête -ou par inspiration de la Grâce- décide de le saluer comme s'il croyait en Dieu.

[À l'époque des premières croisades, XIème-XIIème et donc l'époque de conception de Huon, les chrétiens étaient persuadés, en dépit de la Reconquista espagnole et des luttes sur terres et mers avec Maures et Sarrasins, que les peuples d'orient étaient polythéistes; la "logique" le voulait, toutes les peuplades du nord et de l'est qu'ils avaient rencontrées, parfois de façon fort cuisante et dommageable comme les Vikings, l'étaient: or la terre sainte est à l'est, à l'orient...Il fallut attendre la première traduction du coran en langue latine, ouvrage diligenté, justement, par cet abbé de Cluny que nous évoquions avec Bédoulène au tout début de ce message, pour commencer à y voir plus clair...]

L'homme lui répond, ajoute qu'il ressemble au duc Seguin, se trouve être de Gironville, ville non située avec précision sur la Gironde (Blaye, Bourg sur Gironde ?), être le frère de Guiré le prévôt à qui Huon a laissé l'administration de son fief en partant à Paris avec Gérard...il fut en partie élevé ("avec douceur") par le duc Seguin, et parle avec grand respect et émotion des ducs Seguin et Nayme...

Huon lui raconte son histoire.

[Le procédé déjà utilisé avec le pape et avec Garin; on a l'impression que le ménestrel, l'histoire avançant, a besoin de poser de temps en temps des récapitulatifs dans le but de maintenir l'attention de son auditoire.]

Très ému, le vieil homme, qui s'appelle Gériaume, dit avoir dû s'exiler suite à un tournoi où il tua un chevalier, afin de garantir la paix dans la région, et effectuer un pèlerinage à Jérusalem, par pénitence.
Parvenu en terre sainte, il fut fait prisonnier, mais la fille du geôlier tomba amoureuse de lui et le fit évader, puis il demeura trente ans dans ce bois...Moult poc de pain y ai ge pues uzér  (De très peu de pain j'ai usé), se nourrissant de baies et de racines, et faisant autant de bien que ses faibles moyens le lui permettent.

Il se propose comme guide, connaissant parfaitement Babylone, l'émir Gaudisse et sa cour, les us locaux.

Pour commencer, il faut choisir entre deux routes que Gériaume connaît l'une et l'autre, la première permettant le trajet jusqu'à la mer Rouge en quinze jours, "Qui i peust alleïr a sauveteit" (si seulement l'on pouvait y aller sain et sauf), et l'autre en une année, avec de bonnes étapes, des places fortes et sûres, etc...

Bien entendu Huon opte pour la première route.
Il faut traverser une forêt très étendue, de soixante lieues (290 kilomètres environ), dans lequel demeure un nain bossu, haut de trois pieds (un poil moins qu'un mètre), mais "Si est plux biaulz que solleil en estez" (Qui est plus beau que le soleil en été).

Nul ne peut échapper au nain dès lors qu'il pénètre dans le sous-bois, qui s'appelle Aubéron, sitôt qu'on lui adresse la parole. Et, dans ce cas, on ne peut plus jamais le quitter. Son pouvoir est effrayant, il apparaît en majesté devant celui qui paraît l'avoir semé, déclenche foudres et tempêtes, fait que les arbres s'arrachent et se projettent, fait jaillir devant une rivière large comme un bras de mer, entre autres prodiges.

Mais, assure Gériaume, ce ne sont là qu'enchantements (=mirages).

Ils partent sans plus tarder, pénètrent après avoir chevauché dans le bois d'Aubéron, et, affamés et fatigués, laissent leurs montures paître et reprennent des forces...        



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Message par Bédoulène le Lun 20 Jan - 10:04

Huon est une nouvelle fois aidé par un personnage (Gériaume) ayant connu le Duc Seguin, le père d'Huon donc.

j'attends la rencontre avec le nain et de voir la réaction d'Huon face aux mirages

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Message par Aventin le Jeu 23 Jan - 20:03

@Bédoulène a écrit:Huon est une nouvelle fois aidé par un personnage (Gériaume) ayant connu le Duc Seguin, le père d'Huon donc.

j'attends la rencontre avec le nain et de voir la réaction d'Huon face aux mirages
Oui, comme s'il y avait -je ne sais pas encore - un parcours initiatique, ou bien une main tendue du duc Seguin à son fils depuis l'au-delà ?

Sinon, la forêt, dans l'imaginaire haut-médiéval....un sujet de fil à lui tout seul !


__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________


Huon de Bordeaux, vers 3201 à 3886 

[Anonyme] Huon de Bordeaux Cor_iv10
Cor d'ivoire, vers 1100, Italie du Sud, exposé au Boston Museum of Fine Arts.




Tandis qu'Huon et les siens se lamentent sur leur faim, et que Gériaume leur dit de se contenter, comme lui l'a fait trente années, d'herbes et de racines, Aubéron surgit. Il est bien tel que Gériaume l'avait décrit.
Dès qu'Aubéron prend la parole, avec des mots de bienvenue, les quatorze sautent sur leurs montures et s'enfuient.

Très courroucé, Aubéron lève un doigt, en tapote son cor, et une tempête se déclenche, arbres brisés et arrachés à la clef. Et, avant d'avoir parcouru une demi-lieue, un grand bras de mer se forme devant leur passage.

Sur l'autre rive, ils aperçoivent quatre tours, avec créneaux et défenses.
Gériaume les rassure, et ils chevauchent à bride abattue cinq lieues.

Se croyant sorti du péril, iles compagnons d'Huon discutent entre eux des incroyables prodiges qu'ils ont vu. Gériaume leur dit qu'ils sont loin d'être tirés d'affaire, et qu'Aubéron ne devrait pas tarder à se montrer.

En effet, il surgit à nouveau.
Huon, effrayé, crie de s'enfuir, en traitant Aubéron de malfez (mécréant). Aubéron l'apostrophe avec sévérité, disant qu'il ne dit pas la vérité, mais qu'il est un homme comme les autres, un chrétien de surcroît, et le conjure de lui répondre.

Huon et ses compagnons éperonnent leurs chevaux et filent au plus vite.


Il ot el colz ung cor d'voire cler,
A bande d'or estoit trestout bandez;
À son col pend un cor d'ivoire éclatant,
De bandes d'or il est entièrement attaché;


Aubéron prend son cor, le porte à sa bouche, entonne un air, et aussitôt les cavaliers deviennent incapables d'avancer, et se mettent à chanter, irrésistiblement.

Puis il prend son arc, tapote trois coups de celui-ci sur le cor, et quatre cents chevaliers apparaissent - ses hommes.
Il leur commande de les tuer, vu qu'ils ne veulent pas lui répondre.

Un chevalier membrez (renommé, fameux) prend alors la parole, demandant de les épargner.

Glorïant, un chevalier-fée, plaide en leur faveur, disant à Aubéron de retourner les voir, de les saluer, de leur parler à nouveau, et que cette fois-ci ils lui répondront, surtout s'il les rassure.

Pendant ce temps-là, la petite troupe chevauche tranquillement. Huon fait remarquer qu'il n'a jamais vu une créature d'une telle splendeur, que sa grâce est étonnante, et qu'il ne convient pas de ne pas répondre à quelqu'un qui parle de Dieu comme il convient, l'interlocuteur fût-il Belzébuth lui-même.
Et Huon se promet de lui rendre son salut, s'il le croise à nouveau. D'autant qu'on dirait un petit enfant de trois ans.

Gériaume lui fait observer que le petit enfant en question était déjà né au temps de Jésus-Christ.
Mais Huon est résolu.
Bien entendu, Aubéron surgit aussitôt, leur demandant avec insistance s'ils ont réfléchi, s'ils veulent daigner le saluer.

Il apostrophe Huon, dit qu'il connaît son nom (et le prouve), déclare savoir qu'il est porteur d'un message pour l'émir Gaudissse, et  ajoute quelques détails exacts sur Charlemagne, Charlot, Amaury et ce qui a amené Huon là.

Il le prévient que, sans son aide, jamais il ne pourra réussir sa mission, qu'il l'aidera à franchir la mer rouge, aller à la Cur de Gaudisse et l'occire.

Enfin il désigne Gériaume comme cil villiart rasottez (ce vieillard imbécile), promet de la nourriture en abondance en leur annonçant qu'il sait que la faim les tourmente.

Il leur dit qu'ils les laissera partir à leur gré sitôt qu'ils seront repus.

Huon le salue, très noblement.
Aubéron rend le salut, Huon le questionne pour savoir pourquoi il s'est mis en travers de leur route.
Aubéron affirme que la loyauté parfaite d'Huon conduit à l'aimer.

[ Les vers, qui tenaient beaucoup - je trouve - sur le contenu narratif dense et les prodiges exposés, se contentant de balancer un faux-rythme un peu formel, que j'interprète comme propice à évoquer le voyage en selle au trot, s'affinent un peu au moment où la parole est placée dans la bouche d'Aubéron et retrouvent, de mon humble point de vue, tout le scintillement d'avant le voyage à Brindisi. ]

Aubéron se présente plus amplement, dit qu'il est le fils unique de Jules César et de la fée Morgane, qu'à sa naissance éclata une immense joie.
Les fées vinrent rendre visite à sa mère, mais l'une se sentit mal reçue, et fit de lui un petit nain bossu à jamais, mais tempéra son geste par le fait qu'elle fit aussi

Que je seroie li plux biaulz hons charnez
Qui oncque fuit enaprès Dammedey;
Que je serai le plus bel être de chair
Qui fut jamais après Dieu le père;


Une seconde fée lui donna le pouvoir de connaître les pensées et le cœur des hommes, tout ce qu'ils ont accompli ou commis. Une troisième de se transporter immédiatement dans toute contrée comprise entre l'Arbre Sec et la mer Rouge dès qu'Aubéron en manifeste le désir, et ce avec autant de gens qu'il le souhaite; de même pour la nourriture et la boisson qu'il peut demander.
Une quatrième fée lui procura le don de voir s'approcher de lui les bêtes et les oiseaux, aussi craintifs soient-ils, en confiance, sur simple signe. Et de connaître tous les secrets des anges et du paradis. Aubéron ne pourra vieillir ou périr, sauf à en exprimer ouvertement la volonté. Et, dans ce dernier cas, son trône est déjà prêt en Paradis.

Là dessus, Aubéron demande à Huon, qui est affamé, de choisir s'il préfère déjeuner ici sur l'herbe ou dans un palais, ce à quoi Huon répond qu'il ne discute pas, s'en remettant au gré d'Aubéron.
Aussitôt s'élève devant eux un immense palais, de trente chambres et quinze piliers, dans lequel pénètre les chevaliers.

[Autant les prodiges d'Aubéron pouvaient passer pour des enchantements, autant là il fait surgir quelque chose de bien tangible.]

Les tables y sont toutes prêtes, la vaisselle, les plats de service, la décoration, le linge sont de grand luxe, très prodigue en or fin, les mets sont nombreux et fins, le vin et le nectar excellents.  

Aubéron demande à Glorïant de lui apporte un hanap précieux d'or étincelant. Il fait constater à Huon qu'il est vide. En le touchant par trois fois de sa main droite, il le fait s'emplir de vin tout en effectuant le signe de croix.
Il prévient Huon qu'il tient la vertu de ce hanap, qui pourraient donner inépuisablement à boire à tous les vivants et tous les trépassés depuis la nuit des temps, à seule condition que ce soit une personne de bien qui le tienne.

[Comme souvent vu depuis le début de ce poème, la droiture, la loyauté, la pureté de cœur et d'intentions constituent la vertu à la fois première et aussi la plus haute.]

Huon prend le hanap et en boit un grand trait: tout joyeux de cette preuve qu'il attendait, Aubéron exulte. Il lui fait présent de ce hanap ainsi que d'un cor d'ivoire, à condition de ne pas s'en servir sauf pour appeler Aubéron au secours, auquel cas il se manifestera dans l'instant.

Muni de ces deux cadeaux, il repart pour sa mission. Un messager-chevalier-fée d'Aubéron, d'un coup de bâton, leur ouvre une rivière infranchissable.

En chemin, curieux de savoir comment fonctionne le cor, Huon pense l'essayer. Gériaume tente de l'en garder, mais en vain.
Accourt Aubéron, avec une multitude (cent mille) de chevaliers.

Atant es vous Auberon le faiez;
A haulte voix commansait a crieir:
"Hue, dit-il, Dieu te puist crevanter !
Ou sont lez gens qui te vuellent grever ?
Comme or ais tost mon commant trespaissér !
- Sire, dit Hue, mercy, pour l'amour Dei !
Je vous dirait comment ju ais ovrés.
J'estoie ci assis enmi cez prey,
Maingiér avoie et beüt a planteit;
Moult bien avoie vous hanep esprouvér,
Maix de vous cor ne sos la veriteit.
Je ne m'osaisse en grat estour entrer
Se ne l'eüsse per devant esprouvér;
Gentis hons, sire, merci, se vous vollez !
Ve ci m'espee, le tete me copés".

Accourt Aubéron le fée;
À haute voix il commence à crier
"Huon, dit-il, que Dieu te confonde !
Où sont les gens qui te veulent occire ?
Comme mon commandement a été tôt désobéi !
- Sire, dit Huon, pitié, pour l'amour de Dieu !
Je vais vous dire de quelle manière je suis passé outre.
J'étais assis dans ces prés,
J'avais mangé et j'avais bu en abondance;
J'avais bien éprouvé [le pouvoir de] votre hanap,
Mais de votre cor je ne connaissais les possibilités;
Je n'osais avoir à m'en servir en situation
Sans l'avoir auparavant éprouvé;
Mais je vois bien que tout ce que vous en dites est la vérité;
Gentilhomme, sire, pitié je vous prie !
Voici mon épée, la tête me coupez".

 

 

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Message par Bédoulène le Jeu 23 Jan - 20:59

donc Aubéron aussi aide Huon, mais nous voyons que la curiosité est un vilain défaut ; Huon l'apprendra certainement à ses dépens.

si j'ose, ceci me fait penser à : l'hanap donné (serpent ?) et le cor (la pomme ?)

merci pour les photos Aventin et ton commentaire !

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Message par Aventin le Ven 24 Jan - 16:31

@Bédoulène a écrit:donc Aubéron aussi aide Huon, mais nous voyons que la curiosité est un vilain  défaut ; Huon l'apprendra certainement à ses dépens.

si j'ose, ceci me fait penser à  : l'hanap donné (serpent ?) et le cor (la pomme ?)

merci pour les photos Aventin et ton commentaire !
Merci Bédoulène, tu sais, je ne sais pas trop dans quoi je me suis embarqué, une sorte de prototype hideux de ce que deschosesàlire  ne devrait probablement pas être, sans doute, et sans tes aimables relances bienveillantes, je ne sais ce qu'il adviendrait.

Là encore, les anciens du forum savent que je peux passer trois heures sur deux vers, alors, quand j'en découvre 10800 d'un seul tenant, avec des questions de rendu entre l'ancien français et l'actuel à la clef, vous imaginez bien que je vais lentement, me noyant sans doute dans le narratif au dépens de la mise en valeur du génie du ménestrel qui a conçu cela.

Après tout, 10800 vers, autrement dit un tout petit Victor Hugo de fin de semaine quoi, ça se bouffe en une soirée, à condition de rester sur la piste balisée de la traduction proposée (ce que je ne fais pas) et de s'en tenir au factuel narratif (ce que je ne fais non seulement pas, mais revendique tout l'opposé, avec maladresses et incohérences il est vrai).

Et vogue la nef, continuons ainsi. Merci à la modération de tolérer avec beaucoup de gentillesse un tel fil hors normes, hors cadres.
Promis je ne ferai plus.
Spoiler:
jusqu'à la prochaine chanson de geste pour laquelle je serai susceptible de présenter des risques certains d'emballement, avec appel préalable à la mansuétude, espérance dans le fait qu'elle sera entendue, et compréhension si elle ne l'est pas.
 

Encore accordez-moi votre pardon pour les messages-fleuves, que dis-je, estuaires, et le prochain message va me coûter, il n'est pas dans un registre qui m'est facile.
Spoiler:
annonce à lac', me voilà bien barré, tiens [Anonyme] Huon de Bordeaux 1038959943, et il faut que je me débrouille avec le pétrin dans lequel je m'auto-flanque  [Anonyme] Huon de Bordeaux 1155189403 Laughing  ?  
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