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Iouri Tynianov

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Message par Dreep Mer 26 Jan - 14:46

Iouri Tynianov


Iouri Tynianov Tiynya10


(1894 - 1943)

Iouri Tynianov naît à Rejitsa (ex-Rositten, jusqu'en 1893), ville du gouvernement de Vitebsk, majoritairement peuplée de Juifs. Son père, Nason Arkadievitch Tynianov (1862-1924), était médecin et sa mère Sophie Borissovna Tynianova, née Sarah Epstein (1868-1940), était copropriétaire d'une fabrique de cuir. Il a un frère aîné, Léon, et une sœur, Lydia.

Élève doué, il suit les cours entre 1904 et 1912 au lycée de Pskov, où il fait la connaissance de Lev Zilber (1894-1966) (futur fondateur de l'école soviétique de virologie), dont il épouse la sœur, Léa (dite Hélène), en 1916. Ils auront une fille, Inna, née en 1916. Son autre beau-frère, frère de sa femme, Benjamin Zilber (1902-1989) deviendra un écrivain soviétique renommé sous le pseudonyme de Benjamin Kaverine qui épousera sa sœur Lydia Tynianova (1902-1984), écrivain pour enfants.

Entre 1912 et 1918, il est étudiant à la faculté d'histoire et de philologie à l'université de Petrograd. Il participe aux séminaires de Semion Venguerov (1855-1920), fondateur d'un cercle historico-littéraire à Tsarskoïe Selo, (aujourd'hui Pouchkine). Il fait ensuite partie de l'OPOYAZ, société d'étude de la forme de la langue poétique, avec Victor Chklovski et Boris Eichenbaum. Ce furent les débuts du formalisme.

Il meurt de sclérose en plaques et est enterré au cimetière Vagankovo à Moscou.

Bibliographie :

Essais

Le vers lui-même
Formalisme et histoire littéraire
Dans l'intervalle (Sur la poésie)

Romans et nouvelles

Le Disgracié
La Mort du Vazir-Moukhtar
La Jeunesse de Pouchkine
Lieutenant Kijé
L'Adolescent-miracle
Une majesté en cire
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Message par Dreep Mer 26 Jan - 14:48

Lieutenant Kijé et autres nouvelles

Iouri Tynianov Kije

Va falloir réviser ses Romanov... trois époques de la Russie impériale sont représentées dans ces trois nouvelles, et quatre tsars. Catherine 1ère qui succède à son époux Pierre le Grand dans Une majesté en cire, un Paul 1er qui évoque déjà Staline ― sans la bonhommie de façade du dictateur soviétique ― dans le fameux Lieutenant Kijé, et enfin celui que l'Histoire a surnommé le "tsar de fer" dans L'Adolescent-miracle. Nicolas 1er. Un homme froid, terne, n'aimant rien d'autre qu'une discipline toute militaire, mais aussi un tsar assez dérisoire chez Tynianov. Curieusement, si ces tsars ont pour dénominateur commun de susciter un mélange de terreur et d'admiration, celui qui est réputé pour être le plus dur est de ce point de vue personnage le moins crédible.

Mais tout l'art de Tynianov consiste précisément à multiplier les points de vues comme les cibles (c'est ce qui rassemble ces trois nouvelles au demeurant fort différentes ― à chaque chapitre un personnage apparaît) bref, ne jamais circonscrire la caricature à un autocrate mais à tout une administration voire à toute une société. La dérision chez Tynianov est en fait assez systématique, mais il n'y a qu'à lire Une majesté en cire pour constater quels excès grand-guignolesques elle est capable d'atteindre. Une foire d'empoigne dans laquelle Tynianov distribue son ironie en traits éphémères, parfois joyeusement destructeurs. Avec Le Lieutenant Kijé, on est nettement moins la démesure, mais l'équilibre de la satire est impeccable, et l'idée qui l'orchestre tout simplement génial, au moins digne de Boulgakov sinon de Gogol.


Dernière édition par Dreep le Mer 26 Jan - 21:31, édité 1 fois
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Message par Bédoulène Mer 26 Jan - 15:19

après un tel commentaire il ne reste qu'à lire !

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Message par Nadine Mer 26 Jan - 21:02

Oui , en effet. Merci.
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Message par Dreep Sam 17 Sep - 15:18

La Mort du Vazir-Moukhtar

Iouri Tynianov La-mort-du-vazir-moukhtar

Ministre plénipotentiaire mort à guère plus de trente ans, connu pour une pièce, Du malheur d’avoir de l’esprit, Alexandre Griboïedov est une des figures du romantisme russe, non des moindres, et le personnage d’un roman de Iouri Tynianov : La Mort du Vazir-Moukhtar. La reconstitution romancée de cette courte vie, dont la fin est connue à l’avance, n’en est pas moins épatante et difficile à appréhender dans son ensemble. Le roman est constitué de nombreuses scènes brèves, pas toujours décisives, parfois des dialogues comiques ou des monologues intérieurs où l’on perçoit la mélancolie du personnage ou la tension grandissante suscitée par les événements. Mais Griboïedov est loin d’être toujours sur le devant de ces scènes ni d’ailleurs d’être directement concerné par elles. Le roman implique beaucoup d’autres personnages, sinon plusieurs pays : principalement la Russie, l’Angleterre et la Perse, engagés dans un conflit d’intérêt historique, « Le Grand Jeu ». Du reste il n’y a rien, dans La Mort du Vazir-Moukhtar qui n’ait quelques incidences (de façon directe ou indirectes) sur son personnage principal… On finit par percer à jour son amertume, une pièce qui lui vaut la reconnaissance de quelques-uns (mais aussi l'attente d'une autre œuvre de sa part, laquelle ne viendra jamais), mais surtout la censure et la méfiance du pouvoir en dépit de son oncle le Général Paskevitch (Griboïedov est monté en grade grâce à cette relation). En somme, il y a tant d’éléments imaginaires ou historiques à maîtriser qu’on aurait presque envie de relire le roman pour mieux comprendre ses intrigues et profiter de ces péripéties qui sont parfois d’une grande beauté.
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Message par Bédoulène Sam 17 Sep - 17:10

Je n'ai pas encore terminé, loin s'en faut mais j'apprécie beaucoup, l'écriture, non sans humour, et parmi les divers personnages, celui du Gal Paskevitch et sa généalogie inventée a retenu mon attention !

les guerres de Perse et de Turquie ainsi que l'attitude de la Russie vis à vis de ses peuples, bien que complexes sont nécessaires à la compréhension de la "politique" de la Russie. Je suis étonnée qu'il y ait autant d'étrangers dans l'Etat et la Cour de la Russie.

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Message par Dreep Sam 17 Sep - 18:23

Oui, avec Tynianov il faut toujours, au préalable, avoir une bonne connaissance du contexte évoqué dans ses romans.

Pour La Mort du Vazir-Moukhtar, ce qu'on a appelé "Le Grand Jeu" et des relations internationales qui en découlent pour la Russie d'alors...
ses personnages historiques :

Alexandre Griboïedov, bien sûr (j'aurais peut-être même dû lire Du malheur d'avoir de l'esprit avant)
Général Ivan Paskevitch
John McNeill (diplomate)
Fath-Ali-Shah (le Shah -- dynastique Kadjar)
Abbas-Mirza (fils de ce dernier)
Alexis Iermolov
Vassili Levachov
Mikhaïl Lounine
Piotr Tchaadaïev
Wilhelm Küchelbecker
Alexandre Pouchkine
Ivan Krylov

Et quelques autres, mineurs... (tous sont consignés dans sur la page Wikipédia du roman)

Il faut d'autre part savoir qu'une révolte a eu lieu au début du règne de Nicolas 1er : l'insurrection décabriste
Les romantiques russes évoquent souvent cette insurrection d'ailleurs, nombre d'entre eux y ont participé.

Et puis avec Tynianov, c'est bien d'avoir des notions de qui étaient les différents tsars de Russie, notamment :

Pierre le Grand, Catherine 1ère, Élisabeth 1ère, Catherine II, Paul 1er, Alexandre 1er et Nicolas 1er (le tsar de fer).
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Message par Bédoulène Dim 18 Sep - 11:47

merci Dreep ; je lirai.............................dans un certain temps un livre sur l'insurrection des Décabristes

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Message par Bédoulène Mer 28 Sep - 18:56

Iouri Tynianov M0207210

faire connaissance et un peu plus avec Griboïedov  à travers ces extraits :

Mais auparavant :  "Les hommes de 1820 eurent la mort difficile, parce que leur époque avait succombé avant eux."
"Heureux ceux de 1820 qui étaient tombés en chiens jeunes et fiers, aux favoris illustres et roux."
"Sur une place glaciale, décembre 1825 vit disparaître les hommes de 1820 et leur bondissante démarche. Dans le craquement d’os qui s’était élevé près du Manège Michel, le temps venait de se briser : c’étaient les insurgés qui fuyaient sur les corps de leurs camarades, l’époque elle-même qu’on torturait, c’était la « question extraordinaire », comme on disait sous le règne de Pierre le Grand."


C'étaient les Décabristes.

"Et s’il était sorti, c’était à cause de cette soif, de cette intention secrète de mettre, dans la rue, la main sur la décision qui lui échappait.
Il avait gaspillé sa vie sur les grands chemins, les avait parcourus en tous sens, et voilà : à présent, il pourchassait sa jeunesse dans les venelles.
À quel point Moscou lui ôtait ses forces.
Pour sa dernière journée, il avait décidé de faire le tour de ses connaissances. De décision, dans la rue, il n’en trouvait aucune. "

"— Je n’irai pas en Perse, dit Griboïedov avec indolence, je m’y suis fait un ennemi, Allah-Yar-Khan, le gendre du Shah. Ils ne me laisseraient pas repartir vivant"

"Un entrefilet paru dans L’Abeille du Nord2 du 14 mars, disait :
« Ce jour, à trois heures de l’après-midi, des salves d’artillerie tirées de la forteresse Pierre-et-Paul informeront les habitants de la capitale de la conclusion de la paix avec la Perse. Cette nouvelle, ainsi que le traité lui-même, a été apportée aujourd’hui par le Conseiller de Collège près le Ministère des Affaires Étrangères, Griboïedov, directement du Grand Quartier Général de l’Armée russe en Perse. "


Géopolitique :
"La Russie conquérait l’Orient à la pique de ses cosaques, l’Angleterre à coups de pilules pharmaceutiques et d’argent. Un obscur médicastre de la compagnie du Goudjérat ayant heureusement guéri un potentat de l’Hindoustan avait apporté sur un plateau à l’Angleterre les possessions qui devaient plus tard s’agrandir jusqu’à devenir les Indes orientales. McNeill exerçait sa sorcellerie sur les femmes du Shah de Perse. Il avait entièrement éclipsé le hakim-bachi21 persan et ses pilules fantastiquement sucrées"

L'ennemi de Griboïedov en Perse :

"Il y a dix ans, vous m’avez chassé de la pièce où se trouvait Son Altesse Abbas-Mirza, auprès de la personne duquel je suis Général plein, tandis que j’étais alors nôkar32, ce qui en russe signifie simplement serviteur de la Cour. En outre, vous m’avez appelé en persan, langue que j’entends bien : canaille, fripouille et autres propos."

lettre de Samson à Griboïedov : "Dans la marge, il y avait un grand cachet rouge où Griboïedov put lire en persan : « Samson, Étoile de la Terre. »
Samson Makintsev, maréchal des logis au régiment des Dragons de Nijégorod qui, à la tête de son bataillon de Russes, s’était battu contre l’armée russe, était la honte de Paskévitch et de Nicolas Ier. "


Si Griboïedov, écrivain et poète connu pour son écrit "du malheur d'avoir de l'esprit" qu'il espère voir un jour sur une scène de Pétersborg, il a aujourdh'ui au coeur son grand projet, qu'il présente à Nesselrode et Rodophinikine ; malgré l'intérêt que ce dernier porte au projet, mais qui peut nuire au sien,il sera rejeté et Griboïedov sera promu Conseiller d'Etat et Ministre Plénipotentiaire en Perse. Où il sera contraint d'aller car il doit récupérer le tribut de l'ennemi, soit des kourours et aussi récupéré les hommes de Khoi car Paskévitch doit renforcer son armée pour la guerre de Turquie.
Cependant Griboïedov gagne d'abord Tiflis où il rencontre Nina, fille d'une princesse Géorgienne, qu'il épousera. Il part ensuite avec sa caravane et ses assistants, Maltsov et le Dr Adelung, retrouver le Comte Paskévitch à qui il demande son soutien pour son "projet".

"Le 9 septembre, droit comme un jonc dans son uniforme brodé d’or, son tricorne sur la tête, Griboïedov parut sur le perron, Nina l’attendait. La princesse Salomé s’agitait.
Il y avait une file de chariots et de carrosses.
Il fut entouré par une garde d’honneur.
Abdol-Kassim-Khan s’approcha de lui dans sa robe brodée d’or et lui dit, en le saluant très bas :
— Bon voyage, Votre Excellence, notre cher et estimé Vazir-Moukhtar*.
Griboïedov prit place dans son carrosse"

Arrivée à Tébriz le 7 octobre. La famille Mac Donald accueille volontiers Nina.

le Vazir-Moukhtar devait rendre la justice, Griboïedov allait chez Abbas-Mirza plusieurs fois par jour.

N'oublions pas le serviteur, frère de lait de Griboïedov, Sachka, personnage étonnant et détonnant.

Paskévitch réclamait et les kourours et les hommes transfuges pour continuer sa guerre en Turquie.

Mais à Tébriz, le vazir-Moukhtar  devait faire face :
"Cependant les affaires s’accumulaient, en masses de prisonniers russes, en demandes de familles arméniennes qui voulaient émigrer en Russie, en diamants des femmes, en bruits des défaites de Paskévitch, en tomans, en brumeuses nuées de tomans qui venaient s’étaler sur son bureau.
Abbas était dans la misère et l’Aderbidjan était nu"

"ll  n’avait pas d’argent. Le Phénix avait retardé son envoi et les cadeaux du Shah étaient en panne à Astrakhan, Dadash-beg avait corrigé un vieillard au bazar. L’oncle Alexéi, les kourour. Les kourour.
Et il comprit d’évidence que c’était la guerre.
Personne ne le comprenait.
Paskévitch bataillait contre les Turcs, mais la guerre se déroulait ici, sans soldats, sans canons, encore plus terrible. Et il la menait seul, commandant en chef et otage. C’est pourquoi, malgré tant d’affaires, le temps traînait en longueur. Seul Sachka l’avait peut-être flairé.
Il manquait quelque chose dans la pièce. Cela le privait de courage, d’assurance.
C’était un objet qui manquait. Son regard de myope errait d’un mur à l’autre.
Il faisait froid. La robe de Nina, roulée en boule, formait une tache jaune.
Ce qui manquait, c’était un piano."

Griboïedov prend la décision de se rendre à Téhéran, seul le Shah a le pouvoir et l'argent.
Arrivée à Téhéran :
Les trois Chaparde-khans les plus notables chevauchaient en tête.
Les sarbaz firent halte, il y eut un ordre guttural et ils se divisèrent en deux haies. Puis les dignitaires aux longues barbes se dirigèrent lentement, l’un après l’autre, vers Alexandre Griboïedov.
Lent discours d’où s’éleva une buée, réponse de l’étalon qui renâclait dans le froid. Et l’on vit défiler entre les sarbaz alignés, à un pas qui n’était guère de cérémonie, Griboïedov, le docteur, Maltsov, les Cosaques déjetés et les chariots dépenaillés.
Les sarbaz refermèrent les rangs derrière eux. Que de fois cela s’était déjà produit ! Aux portes de la ville, ce furent le bruit et les coups de feu qui les accueillirent. De l’autre côté des murs, on entendait des cris réguliers dont Griboïedov ne saisit pas le sens.
Il ne le vit qu’une fois entré : on les recevait impérialement. Ils s’arrêtèrent."

"le meurtrier du Saint iman Hussein, fils d’Ali, était autrefois entré dans la ville sur un cheval moreau. Ibn-Saad était le nom du maudit. Le mois noir du Moharrem15 où les flagellants viendraient se fouetter la poitrine en maudissant Ibn-Saad et en pleurant l’iman Hussein approchait.
Le Vazir-Moukhtar avait fait son entrée dans la ville sur un cheval moreau.


Audience avec le Shah : mémorable !

"Après un salut profond, mais rapide, le plénipotentiaire s’assit sur son siège, comme l’avait fait pour la première fois, devant le Shah, en 1817, Ermolov.
Le Shah-in-Shah, le Roi des rois, le Padishah, le puissant souverain, Zell-Allah – Ombre d’Allah –, Keble-ye-alam – Mecque de l’Univers – était debout sur son trône, paré de vêtements très anciens.
Mais le Vazir-Moukhtar, assis dans son fauteuil avec une aisance stupéfiante, regardait le Shah et le Napoléon doré.
Il répondait clairement à toutes les questions, mais ce n’est pas là qu’était sa force.
Le Vazir-Moukhtar semblait pensif.
Il était là tel Oléarius devant le prince de Moscovie et il n’avait aucune raison de se presser, car tout cela s’était déjà produit trois cents ans plus tôt.
Le Napoléon doré, les bras croisés sur la poitrine et sa tête nue un peu penchée sur le côté, regardait l’antique Prince vivant, debout devant son trône et Oléarius, assis, le tricorne au côté.
Le Shah devenait bleu.
Deux grosses gouttes de sueur tombèrent de son front.
Un quart d’heure passa.
Maltsov tremblait et croyait que tous s’en apercevaient. Griboïedov ne bougeait toujours pas.
Le Shah ferma les yeux avec des allures de coq mourant.
C’est là que Griboïedov croisa les jambes.
Et il demeura ainsi, isolé du monde, perdu dans la contemplation du plateau de perles et ne pensant à rien.
Le Shah avait les bras ballants. La bouche grande ouverte, il haletait.
Napoléon, sous sa cloche, sembla hocher la tête.
Maltsov sentait ses jambes se dérober, il avait envie de s’asseoir par terre.
Personne ne disait rien.
Le Shah remua les lèvres. Encore une minute et…
Griboïedov se leva et le salua très bas et rapidement.
Tout le monde s’agita. Déjà on s’approchait du Shah, on le soutenait, on l’aidait à sortir. Sa Majesté se trouvait mal.

Dans la pièce voisine, on offrait à Griboïedov et à ses secrétaires des halaviyat, du sherbet à la rose, du thé et du café.
Le Vazir-Moukhtar était resté assis devant Sa Majesté près d’une heure.
L’importance de la Russie s’était élevée à une telle hauteur qu’en tendant sa coupe d’or au Vazir-Moukhtar, Manoutchehr-Khan n’osa pas lever les yeux sur lui. Sa myopie avait empêché le Vazir-Moukhtar de reconnaître le derviche. C’était Abdol-Vehab, Motamed-Oddôlé11, un ennemi d’Allah-Yar-Khan, un homme de la vieille Perse. Ainsi vont les petits échecs de pair avec les grandes réussites."


Deux femmes d'Allah-Yar-Khan se sont réfugiées à l'ambassade de Russie. Sa tournée de visite se passe mal ; les hauts dignitaires ne lui rendent pas sa visite.
Mais le Shah a cédé, le huitième kourour sera payé. Hodja-Mirza-Yakoub rend visite à Griboïedov pour lui demander de rendre les deux femmes au khan.

Samson apprit que Griboïedov demandait l’application du dasthatt (ordre d'extradiction)qui le concernait aussi.

"Enfin, le Shah lui accorda l’audience de départ. Cette fois, il évita de faire languir le vieil homme. Et le vieil homme lui envoya l’Ordre du Lion et du Soleil de première classe, et à Maltsov et Adelung, celui de deuxième classe. Les plaques étaient d’un fort joli travail."

Mais c'était oublier la malignité et le rang de son ennemi, Samson-khan : "Il passa devant le portail d’une démarche ferme et légère, et se contenta de couler un regard de biais vers ceux qui s’y tenaient. Mais il avait aperçu Griboïedov, et Griboïedov de même.
Les soldats défilaient, bronzés, jeunes, vieux. L’un d’eux sourit. Il était d’une tenue parfaite. Ils étaient passés. Le roulement de tambour reprit.
C’est ainsi que Samson était passé devant lui. Venu prendre congé, lui chanter une chanson d’adieu.
Griboïedov s’était trouvé dans une situation ridicule."


Voilà qu'Hodja-Mirza-Yakoub vient aussi se réfugié à l'ambassade, il est Arménien.

"Quiconque passait la frontière de son pays ne trahissait pas le pays, mais ses vêtements, sa langue, ses pensées, sa foi et ses femmes. "  Samson-Khan dont  Alexandre Griboïedov, voulait obtenir l’extradition, n’était pas considéré comme un traître parce qu’il avait trahi la Russie, mais parce qu’il avait trahi les empereurs Paul, Alexandre et Nicolas. C’était un renégat. Quant à l’enseigne Skrypliov, il ne faisait rien autre que flâner devant la Mission russe. Ce n’était ni un traître ni un renégat. Il existait un autre mot pour lui, dans le vocabulaire : un « transfuge ».


"L’affaire était passée dans le domaine du tribunal sacré.
Yakoub Markarian était la propriété du Shah. Et cette propriété était gardée par une force plus puissante que celle de l’État, du Shah et de ses sarbaz : le chérïa."


Plusieurs dignitaires réclament la djahad et le Shah accepte. L'ambassade est attaquée, La foule est déchainée, tous, sauf Maltsov qui a été caché, contre argent par un persan, sont tués.

"Trois jours durant, on traîna le Vazir-Moukhtar, le Cosaque Sachka, les chats et les chiens par les rues de Téhéran.
Il avait noirci, s’était parcheminé.
Le quatrième jour, on le jeta dans une fosse qui avait été creusée en dehors de la ville.
Quant à sa tête, le kébabtchi l’avait jetée dès le troisième jour."


Mais à présent comment se débrouiller avec la Russie ?

C'est Maltsov, le lâche qui soutiendra le Shah et sa cour se sauvant  lui-même  par la circonstance "— Il faudrait être un fou et un criminel, dit-il en blêmissant davantage à mesure qu’il parlait, pour imaginer ne fût-ce qu’un instant que Sa Majesté eût toléré ce qui s’est passé, si elle avait su, une minute à l’avance, les intentions du bas peuple. J’appartiens, hélas, à un pays qui ne connaît que trop l’indocilité populaire, et je compte fermement que l’Empereur de Russie, qui accéda au trône dans les conditions que vous savez, le comprendra. Je sais que le Palais du Padishah était menacé. Je suis désormais l’unique témoin russe des bontés du Padishah envers notre ambassadeur, des honneurs sans précédent qu’il lui a réservés. Mais… – il reprit sa respiration, s’arrêta et hocha amèrement la tête –, mais je vais vous dire la vérité – il soupira –, je sais quel est le responsable de ces événements.
Allah-Yar-Khan roula des yeux, Maltsov ne broncha pas.
— À mon très vif regret, ce responsable est l’ambassadeur de Russie. Et lui seul.
Le silence était total."


Paskévitch est en rage  : "— Qu’on dégage cinq bataillons des arrières et qu’on les emmène en Perse. Je modifie mon plan de campagne. Monsieur le Cornette, appelez-moi Karganov : on se soulève en Géorgie. Qu’on y envoie un bataillon pour pacifier le pays. Qu’on inflige une bonne raclée à ces crapules. Et qu’on me pende un moulah dans chaque village"

"— Notre ambassadeur a été tué à Téhéran, la Perse conclut alliance avec la Turquie, le prince héritier Alexandre se rend en Géorgie."


Evidemment, la Russie, ne pouvait et ne voulait penser un seul instant que le Shah et sa cour étaient responsable des dramatiques évènements. Les deux pays n'allaient pas se fâcher à cause de la mort du vazir-Moukhtar,  au fanatisme bien connu et aux désordres coutumiers de ce dernier, selon les dires de Nesselrode.
Le Shah envoya en Russie Hozrev-Mirza s’il n’était pas tué, il avait pour mission de présenter des excuses et de se préoccuper des kourour.


Autres extraits :

Angleterre qui tient l'économie dans sa main, dans cette région "Il y en a toujours un troisième qui ne dit rien et rit dans sa barbe.
L’Angleterre ne refusa pas à Abbas le titre d’héritier. Alexandre Ier, le jongleur de l’Europe, qui connaissait parfaitement toutes les lois de l’équilibre, écrivait dès 1817 dans ses instructions à Ermolov : « Il est naturel que l’Angleterre souhaite que toutes les vues et les pensées du gouvernement persan soient tournées vers le Nord, et qu’elle éveille sa suspicion à notre égard, afin de détourner son attention du Sud. »
L’Angleterre ne songeait pas à la Perse, mais à l’Inde. Alexandre ne songeait pas à la Perse mais au Caucase. Quant à la Perse elle-même, c’était un billet à moitié effacé, mais un billet de banque. « Il faut mettre un frein au poids excessif qu’a pris l’influence anglaise en Perse, écrivait Alexandre Ier, l’affaiblir insensiblement, puis la détruire tout à fait. »
Il se plaisait à « détruire insensiblement » et savait le faire. Il avait refusé les bons offices des Anglais lors de la conclusion du traité de Gulistan. Mais les Anglais, qui n’assistèrent pas à sa signature, y avaient – comme l’observa Nesselrode – « pris une part active ».
Et lors de la conclusion de la paix de Tourkmantchaï, où la Russie était victorieuse, ni Paskévitch ni Griboïedov ne réussirent à se passer de l’entremise des Anglais ; en bon ami, le colonel Macdonald offrit ses biens personnels en gage aux Russes pour garantir le payement régulier du tribut persan.
L’action « insensible » d’Alexandre Ier était, en fait, parfaitement sensible.
Tandis que l’Angleterre n’avait même pas de Mission, elle n’avait, en Perse, que le modeste établissement des Indes orientales."


[/color]
******************


Une belle écriture, vive, spirituelle, et de l'humour. Bien la géopolitique à l'époque dans cette région d'Europe est intéressante à connaître.

Malgré mes lacunes j'ai beaucoup apprécié et je vous recommande cette lecture

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Message par Tristram Mer 28 Sep - 19:58

Quelle Histoire !

_________________
« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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Iouri Tynianov Empty Re: Iouri Tynianov

Message par Bédoulène Mer 28 Sep - 23:28

Tu ne regretterais pas cette lecture Tristram.

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"Prendre des notes, c'est faire des gammes de littérature Le journal de Jules Renard

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Message par Tristram Mer 28 Sep - 23:58

Oui, je me laisserais bien tenter...

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« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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