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Elias Canetti

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Message par bix_229 le Ven 16 Déc - 15:39

Elias Canetti
(1905-1994)


Elias Canetti Elias-10

Elias Canetti est né en 1905 en Bulgarie d'une famille séfarade d'origine espagnole. Mais c'est en allemand qu'il a écrit son oeuvre, l'une des plus importantes du 20e siècle. Un grand écrivain, poète, romancier, philosophe, dramaturge, essayiste, historien et critique littéraire, c' est aussi un grand témoin de l'époque qu'il a traversée. Un témoin partial et engagé mais toujours passionnant. Il viendra vivre à la fin de sa vie à Zurich, «le paradis perdu de son adolescence» et y mourra en 1994. Deux ouvrages ont marqué sa carrière :Autodafé, un roman et Masse et puissance, un ouvrage philosophique. Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 1981.

Bibliographie française

- Le Territoire de l'homme. Réflexions, 1942, 1972
- Autodafé, roman.
- Masse et puissance.
- Les Voix de Marakech, journal d' un voyage
- La Conscience des mots. Essais
- Le Témoin auriculaire. Cinquante caractères
- Théâtre
- Le Cœur secret de l'horloge. Réflexions, 1973-85
- Notes de Hampstead, 1954-71
- Le Collier de mouches

Écrits autobiographiques :
- Histoire d'une jeunesse : la langue sauvée, 1905-21
- Histoire d'une vie : le Flambeau dans l'oreille, 1921-31
- Histoire d'une vie : Jeux de regard, 1931-37
- Le Territoire de l'homme, 1942-72
- Le cœur secret de l'horloge, 1973-85
- Les Années anglaises,  texte rasemblé après sa mort, en 1994, par sa fille.


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Message par bix_229 le Dim 25 Déc - 21:32

Je pense que Canetti brise le cadre de patrie ou de nationalité. Cosmopolite lui va bien et citoyen du monde encore mieux ! Cet esprit remuant a satisfait sa curiosité partout où il est passé et la nôtre pour notre grand plaisir. J'oubliais de dire que parmi les personnages inoubliables qu'il nous présente dans ses mémoires, il y a sa mère. D'autres fois il s'est montré méchant (Les Années angaises).

Oh et puis, il faut ajouter qu'on sait à présent que Canetti lui-même était un personnage de roman, tout comme John Cowper Powys. Non seulement lui, mais sa femme Veza, eurent une vie privée et amoureuse et très agitée. Enfin, lui ! C'est ce que j'ai découvert dans la correspondance qu'il entretenait avec son bien aimé frère Georges (Veza et Elias Canetti : Lettres à Georges). Georges était aussi l'amour absolu de Veza. Elias le savait mais sans être jaloux. Et si quelqu'un avait dû l'être, c' était plutot Veza. Vu qu'Elias était toujours entouré d' admiratrices éperdues.

Veza est d'ailleurs la révélation de cette correspondance. Une femme forte, très intelligente, restée volontairement dans l'ombre de son mari. Qui essaya en vain de la faire publier quand elle était en vie. C'est chose faite à présent, théâtre, roman, nouvelles.

Elias Canetti Canett10

Elias, Georges et  Veza Canetti
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Message par Tristram le Dim 25 Déc - 23:40

Élias Canetti, « Histoire d’une jeunesse (La langue sauvée) » :

« On y [Les derniers jours de Hutten, de Conrad Ferdinand Meyer] trouve cette phrase qui faisait écho à mon propre sentiment de la réalité humaine : "Ich bin kein ausgeklügelt Buch, ich bin ein Mensch mit seinem Widerspruch." [Je ne suis pas un livre savamment agencé, je suis un homme avec sa contradiction.] Il y avait quelque chose de torturant dans ce hiatus entre le livre et l’homme, entre ce qui est fait avec préméditation et ce qui est donné par la nature, entre la transparence du texte et l’opacité de l’homme. »

« Ce qui m’envoûtait, c’était la beauté porteuse d’autre chose qu’elle-même, la beauté chargée de passion, de malheur, de mauvais présages. Il me semblait que la beauté ne pouvait exister que dans un monde à part, hors des contingences de l’époque, il fallait, au contraire, qu’elle trouvât sa confirmation dans le malheur, il fallait qu’elle fût soumise à de fortes pressions ; alors seulement – si elle ne se dévorait pas elle-même, si elle restait forte et une –, alors seulement, on pouvait véritablement parler de beauté. »

La seconde citation a un fort parfum baudelairien, me semble-t-il.

Je dois lire Autodafé. Bix, tu l'as lu ?

_________________
« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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Message par bix_229 le Lun 26 Déc - 15:20

@Tristram a écrit:Je dois lire Autodafé. Bix, tu l'as lu ?

Non, et à vrai dire, ça m' effraie un peu !
Mais tu nous diras...
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Message par Dreep le Ven 2 Nov - 16:31

Elias Canetti La-lan10

La langue sauvée

Il y a quelques temps (au début de l'année 2016) j'ai lu "Le flambeau dans l'oreille" en apprenant alors que j'étais déjà embarqué dedans qu'il s'agit du deuxième tome de ses mémoires, divisée en quatre périodes. Ce n'est pas bien grave, mais je m'étais dis qu'il fallait que je lise le premier tome un de ces jours. Dans l'un comme dans l'autre volume, Elias Canetti nous livre sa vision des époques et des lieux dans lesquels il évolue. Ces fragments ― tous liés à une anecdote, à l'atmosphère de la société d'alors (dont l'auteur nous livre finalement un précieux éclairage), à une personne de son entourage ou une personne historique, une lecture ou un événement important ― sont racontés avec double regard revendiqué et mis en évidence : celui d'une l'analyse a posteriori et d'une tentative de l'auteur, avec une belle franchise, de se remettre dans la peau de l'enfant puis du jeune homme qu'il a été. Il ne donne jamais l'impression de lisser certains contours, même s'il affirme à plusieurs reprise, qu'il ne dit pas tout. Heureusement, après tout.

Car par rapport à sa vie d'adulte du deuxième tome (1921 - 1931 ; Canetti est né en 1905) on entre avec ce premier tome (1905 - 1921) dans un cercle plus intime, notamment celui de sa relation avec sa mère, et qui dit des souvenirs peut-être plus imprécis (quoique sa mémoire soit étonnante) dit sans doute une part d'analyse plus importante, partant, plus précise, approfondie. On pourrait trouver son maniement du scalpel un peu indélicat, à l'égard de sa mère comme au sien, n'était l'intelligence et la compréhension qu'il y applique et qui force l'admiration. On se dit que cette lucidité n'est pas étrangère à la puissante figure maternelle ― bien plus déterminante que celle de Karl Kraus, ce dernier domine le second ouvrage ― surtout à la lecture des dernières pages, où sa mère juge son enfant sans appel, condamnant l'autosatisfaction dont il avait jusqu'ici fait preuve. Une attitude incompatible avec un développement intellectuel à la fois rigoureux et éthique auquel elle l'avait encouragé, en l'initiant très tôt à tirer des enseignements de ses lectures et de son existence.


Mots-clés : #autobiographie #relationenfantparent
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Message par bix_229 le Ven 2 Nov - 17:18

Merci Dreep !
Histoire d'une jeunesse et Histoire d'une vie ont été des lectures marquantes et Canetti m'est apparu comme un auteur et un témoin exceptionnels.
J'essaie de tout lire, car chez lui, tout est étonnant, personnel, passionnel, parfois extravagant.
Mais digne d'être lu et connu.
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Message par Tristram le Mar 9 Avr - 23:33

Le Témoin auriculaire, Cinquante caractères

Elias Canetti Le_tzo10


Pour rendre compte de ce bref ouvrage, le plus indiqué est peut-être de présenter la table des matières :
La proclamatrice de rois
Le lèche-noms
Le soumetteur
L’autobienfaitrice
Le rapporteur
Le chauffe-larmes
L’aveugle
Le plus-que-rendeur
L’étriquée du flair
La biens-et-avoirs
L’insinuateur de cadavres
Le teste-gloire
Le crapaud du beau
L’éblouisseuse
Le frétille-au-malheur
La grande coupable
Le faux parleur
L’obsédée du blanc
L’hydromane
Le parle-en-premier
La syllabo-cathare
Le témoin auriculaire
Le perdeur
L’amère emballeuse
Le cinq-sec
La cousine cosmique
Le mordeur-maison
Le légué
L’attrape-malices
La défectueuse
L’archéocrate
La cavalombreuse
Le papyromane
L’éprouvée
La fatiguée
L’atermoyeur
L’humble immémorial
La sultanotrope
La preneuse de gants
Le claironne-dieu
La garde-granit
Le détecteur d’éminences
L’astrolimpide
Le pince-héros
Le maestroso
La jetée
L’homme à hommes
L’administrateur de maux
L’inventée
Le rien-à-faire
Il y a un peu de satire ou de caricature dans certains de ces brefs portraits, beaucoup d’invention, de la folie clinique, un je-ne-sais-quoi qu’ils partagent avec quelques rares autres : on pense à un bestiaire borgésien, aux Voyages de Gulliver, aux Cronopes et Fameux de Julio Cortázar, à Michaux bien sûr, à cette pléiade d’écrivains qui ont donné un aperçu de cet univers de l’imaginaire en bordure du surréalisme et du nonsense.
Le lèche-noms est une sorte de fan, et s’apparente un peu au teste-gloire. L’aveugle est plutôt de ces touristes qui ne voient qu’au travers d’un objectif photo, le leur étant de prouver qu’ils sont allés où ils ont été… L’éblouisseuse (Mme Bellaisselle) est une poseuse narcissique qui expose… ses aisselles… Le faux parleur est une sorte d’improvisateur oral, porteur du chaos dans l’incompréhension des autres :
« La plupart du temps, le faux parleur réussit à rester incompris. »
Qui n’a jamais rencontré l’obsédée du blanc…
« Tout se passe alors comme si l’on portait en soi toutes les nappes qui l’obsèdent, strictement pliées, jamais étalées, en un tas d’une blancheur immaculée, pour toujours, pour toujours. »
… ou la défectueuse ?
« La défectueuse n’en finit pas de s’examiner, de se prendre en défaut, de se découvrir de nouveaux défauts. Elle trouve à redire à sa peau, s’enferme avec elle et n’en passe jamais en revue qu’une toute petite zone à la fois. »
Le parle-en-premier…
« Le parle-en-premier ne dit rien à quoi il ait d’abord réfléchi, il commence par le dire. Ce n’est pas son cœur, c’est sa langue qui déborde. Peu importe aussi ce qu’il dit, pourvu qu’il ait l’initiative. »
… ou le perdeur ?
« Il réussit à tout perdre. Il commence avec des choses insignifiantes. Il en a beaucoup à perdre. Que d’endroits n’y a-t-il pas où il est facile de perdre quelque chose ! »
L’eau était déjà une préoccupation avant 1974 ?
« L’hydromane est tourmenté par le gaspillage de l’eau. C’est comme ça que tout a commencé sur la lune, en son temps… "L’eau ? À quoi bon économiser l’eau ? Nous en avons assez pour des éternités !" Alors, on laissait les robinets à moitié ouverts, ils n’arrêtaient pas de goutter, et on prenait un bain tous les jours. C’était une race imprévoyante, ceux de là-haut. Et où cela les a-t-il menés ? Quand on a reçu les premiers rapports de la surface lunaire, l’hydromane était tout excité. Il avait toujours su que cela tenait à l’eau, les hommes de la lune avaient péri à cause de leur gaspillage d’eau. Il l’avait dit un peu partout, et les gens riaient et le prenaient pour un fou. Mais maintenant, maintenant on avait été là-haut et on pouvait le voir noir sur blanc, et même en couleur. Pas une goutte d’eau, et nulle part un seul être humain ! Il n’était pas difficile de faire le rapprochement. »

« Bien sûr, il pleut une autre fois, mais lui, qui est un vrai "compte-gouttes", sait bien qu’il pleut chaque fois un peu moins, bientôt il cessera tout à fait de pleuvoir, les enfants demanderont : comment c’était, la pluie, et, au milieu de la sécheresse qui sévira, on aura du mal à le leur expliquer. »
Le témoin auriculaire :
« C’est à peine croyable, ce que les gens peuvent être innocents, quand ils ne sont pas épiés. »
L’humble immémorial :
« "Tu voudrais donc vivre éternellement ?" demande-t-il à son fils, dès qu’il commence à peine à parler, et il le prépare très tôt à la résignation, afin qu’il devienne comme lui, et ne se jette pas aveuglément dans la vie, afin qu’il perpétue la race immémoriale des humbles. »


Mots-clés : #absurde

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Message par Louvaluna le Mer 10 Avr - 12:09

Table des matières hyper attractive pour moi ! Titre ajouté sur mon "pense-passoire" ! Smile
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Message par Tristram le Mer 10 Avr - 12:52

Oui, ça marche pour les lecteurs de Vian, Chevillard...

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Message par bix_229 le Mer 10 Avr - 13:11

“E-li-as Ca-net-ti ?” répéta le père d’un ton interrogateur et hésitant. Il répéta plusieurs fois mon nom pour lui-même en en séparant nettement les syllabes. Dans sa bouche mon nom prenait de l’importance, devenait plus beau. Il ne me regardait pas, mais au contraire, fixait son regard devant lui comme si le nom avait été plus réel que moi et comme s’il avait mérité d’être appris.
Je l’écoutais, surpris et touché. Dans sa mélopée, mon nom me semblait appartenir à une langue particulière, inconnue de moi. Il le soupesa généreusement quatre ou cinq fois et je croyais entendre le cliquetis des poids. Je ne ressentais aucune inquiétude, il n’était pas un juge. Je savais qu’il découvrirait le sens et le poids de mon nom et lorsqu’il l’eut fait, il me dévisagea de ses yeux rieurs.
Il était là, debout, comme s’il avait voulu me dire : le nom est bon.



Les Voix de Marakech.
Un livre sensible et  très visuel.
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Message par ArenSor le Jeu 12 Mar - 18:52

Histoire d’une jeunesse : la langue sauvée

Elias Canetti La_lan10

C’est un beau livre autobiographique  d’un de ces intellectuels humanistes polyglottes de la Mitteleuropa, balloté par les évènements chaotiques du XXe siècle.
Cela commence en Bulgarie dans une famille aisée de commerçants Juifs Séfarades, ça continue à Londres, puis Vienne, puis Zürich. Ce premier volume se clôt sur la fin de l’adolescence et le départ vers l’Allemagne.
Dreep en a très bien parlé. L’écriture est classique, fluide avec parfois un petit côté lénifiant. Les premiers épisodes se font sous forme de bribes réchappées du passé, c’est peut-être la partie que j’ai le plus apprécié, puis le récit se densifie pour offrir un portrait vivant des lieux et de leurs habitants. C’est sensible tout en étant remarquablement documenté.
Elias parle un espagnol particulier, celui des Juifs exilés d’Espagne, comprend le turc, apprend l’anglais puis l’allemand. Cette richesse linguistique s’accompagne d’un élargissement culturel en proportion.



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Message par bix_229 le Ven 13 Mar - 23:00

Et si la mort n'existait pas, par quoi remplacerait-on la douleur de la séparation? Serait-ce la seule vertu de la mort: satisfaire ce besoin, en nous, de la plus grande des douleurs, sans laquelle nous ne mériterions pas d'être appelés des hommes?

Le coeur secret de l'horloge : Elias Canetti
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Message par Tristram le Sam 14 Mar - 15:49

Le Livre contre la mort

Elias Canetti Le_liv10


Notes de Canetti, déjà éditées ou inédites (pour les deux-tiers d’après l’éditeur), dans le cadre d’un projet, l’Ennemi mortel, qu’il n’a pas achevé : le dossier portant le nom de ce recueil, établi de 1982 à 1988, puis les fragments regroupés par année de 1941 à 1994.
« J’ai décidé aujourd’hui de noter mes pensées contre la mort telles que le hasard me les apporte, dans le désordre et sans les soumettre à un plan contraignant. Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort. Elle sera cruelle et sournoise, à son exemple. Je m’évertuais, en des temps meilleurs, à la brandir à bout de bras, sous un flot de plaisanteries et de menaces sarcastiques ; je me représentais le combat contre la mort comme une mascarade ; et je tentais de me frayer passage jusqu’à elle sous cinquante déguisements différents, tous dissimulant des conjurés voués à sa perte. Mais, dans l’intervalle, elle a mis de nouveaux masques. Non contente des victoires courantes qu’elle remporte jour après jour, elle frappe à gauche et à droite tout autour d’elle. Elle passe l’air et la mer au peigne fin, le plus petit comme le plus grand lui conviennent et lui procurent de l’agrément, elle se jette sur tout d’un seul coup, ne prend plus nulle part le temps d’accomplir son œuvre. Alors je n’ai plus de temps à perdre, moi non plus. Je dois l’empoigner là où c’est possible et la clouer dans des phrases de fortune. Je n’ai pas le loisir de lui fabriquer des cercueils, de les décorer encore moins, et moins encore de déposer ceux qui seraient déjà décorés dans des mausolées grillagés. » (15 février 1942)

« Depuis de longues années, rien ne m’a remué, rien ne m’a habité autant que la pensée de la mort. Le but tout à fait concret et avéré, le but avoué de ma vie est d’obtenir l’immortalité pour les hommes. Il fut un temps où j’envisageais d’écrire un roman dans lequel ce but était incarné par un personnage central que j’appelais secrètement l’"ennemi de la mort". » (1943)

« Il m’apparaît de plus en plus clairement que je ne pourrai écrire le livre sur la mort que si j’ai la certitude de ne pas le faire paraître de mon vivant. Mais il faut qu’il existe, du moins en grande partie, de manière à pouvoir être publié plus tard.
[…]
Mais il importe aussi de considérer que s’il ne paraît que post mortem, un tel livre contre la mort constituera la preuve de l’échec des pensées qu’il véhicule. Le livre pourrait ainsi être privé de la force qui lui est inhérente et apparaître comme l’histoire d’une chimère. » (1987)

« Pensées contre la mort.
La seule possibilité : elles doivent rester des fragments. Il ne faut pas que tu les publies toi-même. Il ne faut pas que tu les organises. Il ne faut pas que tu les unifies. » (1988)
Un autre projet, une pièce, Les Sursitaires, se substituera partiellement au livre prémédité en 1952, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce spicilège que de donner à suivre les aléas de la pensée obsédée de Canetti, de mesurer sa pathétique constance dans le refus de la mort.
Voilà donc une sorte de panorama monomane, où écrire et maudire la mort constituent un seul et même combat. Synopsis d’histoires à raconter ou scenarii juste mémorisés d’une phrase, citations, aphorismes, lettres, commentaires sur l’Histoire (notamment la Seconde Guerre mondiale, mais aussi l’actualité plus récente), confidences intimes, commentaires de lectures et avis sur les auteurs (critiques en ce qui concerne Bernhard son « disciple », Celan, et Joyce, auprès de qui il est prévu qu’il soit enterré), toujours dans le cadre d’une véritable hantise, cette haine de la mort (et de Dieu qui n’existe pas, et des religions), sa mort mais surtout celle de ses proches, de ses ennemis, de tous, y compris les animaux (et Canetti est fort actuel dans cette conscience du « sang des bêtes »).
Canetti fait référence à son œuvre principale, Masse et Puissance, longuement méditée à l’encontre de Gustave Le Bon et Freud, où il développe la théorie sociale de l’individu qui, dans sa crainte du contact avec autrui, se dissout dans la masse (au sens de foule), ce qu’il considère comme une chute contre laquelle lui résiste, et nomme la mort.
Je fus évidemment obligé de me ramentevoir une lecture récente, les Cinq méditations sur la mort de François Cheng, pour qui la mort est indissociable de la vie ‒ pas de vie sans mort : leurs points de vue sont parfaitement opposés.
Et bien sûr cette lecture trouve une résonnance particulière lorsqu’on a atteint un certain âge (avec un sentiment de culpabilité, comme Canetti, ou pas, mais toujours avec une grande conscience de la mort dans mon cas également) ; je me suis plu à me remémorer, pour chaque année, où j’étais (où j’en étais) à la même époque, toujours plus proche de ma propre mort.
En tout cas un piège inéluctable pour citateur compulsif :
« La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité. »

« Il serait plus facile de mourir s’il ne subsistait absolument rien de soi, pas un souvenir conservé par un autre humain, pas de nom, pas de dernière volonté, et pas de cadavre. »

« Raconter, raconter, jusqu’à ce que personne ne meure plus. Mille et une nuits, un million et une nuits. »

« Je reste confronté au doute qui a toujours été le mien. Je sais que la mort est mauvaise. Je ne sais pas par quoi elle pourrait être remplacée. »

« Je suis si plein de mes morts, personne ne doit plus mourir autour de moi, il n’y a plus de place. »

« Tu t’es refusé d’abord à Dieu, puis à Freud, puis à Marx et, depuis toujours, à la mort. Que fuis-tu donc si consciencieusement, mon lapin ? »

« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je me sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance. À l’époque déjà, tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de côté, de le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard – tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais. Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »

« L’acte même de déchirer n’est pas sans me procurer du plaisir, mais ce qui me réjouit davantage encore, c’est de parcourir de vieilles lettres avant de me résoudre à les détruire ou non. La décision, à cet égard, est une sorte d’arrêt que je prononce en faveur ou en défaveur de ceux qui les ont écrites. Lesquelles méritent d’être conservées et lesquelles ne sont bonnes qu’à disparaître. C’est comme un arrêt de vie ou de mort. Or je remarque que ce sont les lettres des morts, justement, que je ne détruis jamais. Avec les vivants, je suis beaucoup moins complaisant. Il en est que je voudrais "enterrer". Une activité meurtrière, donc, à laquelle je me livre jour après jour. Rien ne me séduit autant pour le moment, pas même l’achat de nouveaux livres. Quant à écrire quelque chose, je n’y songe même pas. »

« L’insouciante prolifération, la cécité inhérente de la nature, insensée, extravagante, impudente et vaine, n’est érigée en loi que par la déclaration de haine à la mort. Dès que la prolifération cesse d’être aveugle, dès qu’elle se préoccupe de chaque créature, elle se charge de sens. L’aspect horrible de ce "Plus ! Plus ! Plus ! au nom de l’anéantissement !" devient : "Afin que chaque créature soit sanctifiée : plus !" »

« Ton refus de la mort n’est pas plus absurde que la croyance en la résurrection que le christianisme entretient depuis deux mille ans. »

« Lorsque je suis revenu à Vienne pour la première fois après la guerre, je me suis trouvé assis dans un bus en face de deux hommes adultes qui ne cessaient de me toiser. "BCG", dit l’un, l’autre acquiesça en silence.
Je demandai plus tard à l’une de mes connaissances ce que cela signifiait. "Vous ne le savez donc pas ? fit-il étonné. Cela veut dire “Bon pour la chambre à gaz” et signifie sale Juif." »
Une perception faussée de la première guerre du Golfe (doublée d’un ressentiment anti-allemand) :
« Il n’est pas étonnant que je n’éprouve aucune compassion pour des monstres tels que ce Saddam. Quiconque instrumentalise la mort, sans aucun scrupule, au profit de ses propres desseins se situe pour moi en dehors de toute possible compassion. »
Émouvants derniers mots écrits :
« Il est temps que je me communique de nouveau des choses. Faute d’écrire, je me dissous. Je sens comment ma vie se dissout en une sourde et triste rumination parce que je ne note plus rien à mon sujet. Je vais tâcher d’y remédier. »

Mots-clés : #essai #journal #mort

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Elias Canetti Empty Re: Elias Canetti

Message par Bédoulène le Sam 14 Mar - 17:46

merci Tristram, je crois que je me donnerai du temps pour le lire.

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"Lire et aimer le roman d'un salaud n'est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c'est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal" Le Club des incorrigibles optimistes de J.M. Guenessia "

"Il n'y a pas de mauvais livres. Ce qui est mauvais c'est de les craindre." L'homme de Kiev Malamud
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