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Italo Calvino

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Message par Invité Dim 24 Mai - 9:44

Ah, mais tu l'as déjà lu ! C'est un beau recueil qui laisse une belle part à la nature et aux paysages, également.
Tu sembles avoir aimé, alors, @Tristram ?
J'ai beaucoup aimé Le jardin enchanté, Un après-midi Adam et... enfin tout le recueil, en fait ! Laughing

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Message par Tristram Dim 24 Mai - 12:33

Oui, c'est un Calvino "jeune" (il a déjà "fait la guerre", cf. Le Sentier des nids d'araignées), les débuts d'un écrivain fort divers.

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« Nous causâmes aussi de l’univers, de sa création et de sa future destruction ; de la grande idée du siècle, c’est-à-dire du progrès et de la perfectibilité, et, en général, de toutes les formes de l’infatuation humaine. »
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Message par Dreep Sam 3 Oct - 10:28

Le Vicomte pourfendu

ecriture - Italo Calvino - Page 3 71j3bo10

On insiste souvent sur la morale que ce premier livre de la trilogie Nos Ancêtres est censé illustrer. Vicomte pourfendu en deux moitiés, l’une bonne, l’autre mauvaise. Cette dernière trucide, terrorise tout le monde presque sans y penser, froidement : c’est sa nature. Il est à l’aise dans cette histoire racontée avec une sorte d’ironie pince-sans-rire, on y énumère les horreurs et les étrangetés comme si tout cela avait au fond quelque chose de normal. Quant au bon, il est un idiot, mais un idiot aussi intéressé que peut l’être parfois le premier. Italo Calvino lui-même a l’air de beaucoup insister sur ce que cette dualité produit, que l’un est un faux bon et l’autre n’étant qu’un triste sire incomplet : mieux vaut la complétude, l’ambivalence, que deux moitié d’être capables d’agir ou de « penser » que selon un seul axe. Le bien ou le mal.

Je trouvais cette morale secondaire. Je préférais m’intéresser au cheminement de Calvino pour y arriver. C’est-à-dire les images qui émaillent le récit. Des choses et des êtres découpées (non seulement le vicomte) des personnages perplexes, pour ne pas dire partagés. Le parcours souvent interrompu de ce jeune narrateur discret (le neveu du vicomte) faisant son propre chemin accompagné d’un médecin qui tarde à trouver sa vocation :

Italo Calvino a écrit:Il était resté à Terralba, était devenu notre médecin, mais au lieu de s’occuper de ses malades, il s’inquiétait de ses découvertes scientifiques qui le conduisaient à faire ses tours ― et moi avec lui ― par les champs et par les bois jour et nuit. D’abord une maladie des grillons, maladie imperceptible dont ne souffrait qu’un grillon sur mille, et encore sans la moindre conséquence ; et le docteur Trelawney voulait les chercher tous et trouver le bon traitement. Ensuite la recherche des signes de l’ère où nos terres étaient recouvertes par la mer ; et nous allions chargés de cailloux et de silex dont le docteur disait qu’ils avaient été, à leur époque, des poissons.

L’intrigue n’a rien de complexe, il y a peu de péripéties de sorte que le récit donne l’impression de faire du surplace. Pas de problème : C’est que la résolution finale, si elle nous semble aller de soi, il faut attendre que les personnages se décident à la chercher pour la trouver. En attendant, on les voit s’agiter, et blablater ; mais c’est là-dessus que je trouve Calvino aurait pu développer, s’attarder encore plus dans d’autres directions afin de diversifier les pistes de ce court roman. Au lieu de quoi, on arrive bien trop sûrement et vitement à la fin.
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Message par Nadine Sam 3 Oct - 13:43

Dreep, heureuse de te lire sur ce court roman, qui est le seul que je connaisse pour l'instant, de l'auteur. Je vois ce que tu veux dire, c'est en effet assez marqué, je dirais , par la forme de conte. C'est comme une fantaisie. j'ai cru comprendre qu'il développe d'autres formes d'écritures, plus denses. Seras-tu tenté de creuser ?
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Message par Dreep Sam 3 Oct - 14:18

Peut-être. Pour le moment j'ai juste l'idée de lire les deux autres livres de la trilogie Nos Ancêtres.
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Message par Bédoulène Sam 3 Oct - 14:35

merci Dreep, je n'ai pas commencé par le premier volet mais par "le Baron perché", dommage !

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Message par Dreep Sam 3 Oct - 15:14

Je ne pense pas que ça porte à conséquences.
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Message par Bédoulène Sam 3 Oct - 15:16

merci Dreep ! (je croyais que les lectures suivaient la famille ecriture - Italo Calvino - Page 3 1390083676 )

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Message par Tristram Lun 12 Oct - 23:43

La Machine littérature

ecriture - Italo Calvino - Page 3 La_mac10

Table a écrit:1
Cybernétique et fantasmes
Entretien sur science et littérature
Philosophie et littérature
La littérature comme projection du désir
Définitions de territoires : le comique
Définitions de territoires : l'érotique
Définitions de territoires : le fantastique
Film et roman : problèmes du récit
Pour qui écrit-on ? ‒ L'étagère hypothétique
Des bons et des mauvais usages politiques de la littérature
Les niveaux de la réalité en littérature
2
Pourquoi lire les classiques
Les « Odyssées » dans l'« Odyssée »
Ovide et la contiguïté universelle
La structure du « Roland furieux »
« Candide » ou la vélocité
La cité-roman chez Balzac
Le roman comme spectacle
« Les Fiancés » : le roman des rapports de force
Pour Fourier. 1. Pour introduire à la société amoureuse
Pour Fourier. 2. L'ordinateur des désirs
Pour Fourier. 3. Congé. L'utopie pulvérisée
Petit guide de « la Chartreuse » à l'usage de nouveaux lecteurs
La connaissance de la Voie lactée
Le rocher de Montale
La plume à la première personne (Pour les dessins de Saul Steinberg)
En mémoire de Roland Barthes
En guise d'appendice : Autobiographie
(La seconde partie reprend plus ou moins le Pourquoi lire les classiques que j’ai déjà lu et commenté en mars. Encore merci aux éditeurs pour entretenir le flou et empêcher les lecteurs de se retrouver dans les différentes publications mélangées.)
La première partie est un recueil de conférences et articles de 1967 à 1978, portant sur l’approche structurale de la littérature, ou « les rapports entre jeu combinatoire et inconscient dans l'activité artistique », mais aussi la bibliothèque idéale et divers écrivains (la revue Tel Quel, Barthes, Queneau et l’OULIPO, démarche mathématique, mythe et conte, etc.).
Cet aperçu de sémiologie littéraire est souvent éclairant, ne serait-ce que parce qu’exposé simplement ; il peut paraître daté, mais aide à intégrer les apports des approches modernes, partiellement ou mal assimilées au moins dans mon cas.
« Nous avons dit que la littérature est, tout entière, implicite dans le langage, qu'elle n'est que la permutation d'un ensemble fini d'éléments et de fonctions. »

« Le combat de la littérature est précisément un effort pour dépasser les frontières du langage ; c'est du bord extrême du dicible que la littérature se projette ; c'est l'attrait de ce qui est hors du vocabulaire qui meut la littérature. »

« Le mythe est la part cachée de toute histoire, la part souterraine, la zone non explorée, parce que les mots manquent pour arriver jusque-là. »

« La ligne de force de la littérature moderne tient dans sa volonté de donner la parole à tout ce qui, dans l'inconscient social et individuel, est resté non exprimé : tel est le défi qu'elle relance sans relâche. »

Mots-clés : #ecriture #essai #universdulivre

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Message par Bédoulène Mar 13 Oct - 23:27

merci Tristram, c'est différent du reste de son oeuvre ?

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Message par Tristram Mar 13 Oct - 23:37

C'est un essai, mais de toute façon je trouve ses livres généralement très différents les uns des autres.

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Message par Tristram Lun 11 Jan - 15:33

Leçons américaines : six propositions pour le prochain millénaire

ecriture - Italo Calvino - Page 3 Lezons10

« Ma confiance dans l’avenir de la littérature tient à ce que je sais qu’il est des choses que la littérature est la seule à pouvoir donner, avec ses moyens spécifiques. »
Il s’agit d’un essai de 1985 préparatif à six conférences sur la littérature ; Italo Calvino étudie cinq qualités de celle-ci, la légèreté, la rapidité, l’exactitude, la visibilité et la multiplicité.

1 Légèreté :
« Trop de fils se sont-ils entremêlés dans mon discours ? Sur lequel dois-je tirer pour tenir en main ma conclusion ? Il y a le fil qui relie la lune, Leopardi, Newton, la gravitation et la lévitation… Il y a le fil de Lucrèce, l’atomisme, la philosophie de l’amour de Cavalcanti, la magie de la Renaissance, Cyrano… Ensuite, il y a le fil de l’écriture comme métaphore de la substance pulvisculaire du monde : pour Lucrèce déjà les lettres étaient des atomes en mouvement continu qui, par leurs permutations, créaient les mots et les sons les plus divers, idée reprise par une longue tradition de penseurs pour qui les secrets du monde étaient contenus dans la combinatoire des signes de l’écriture : l’Ars Magna de Raymond Lulle, la Kabbale des rabbins espagnols et celle de Pic de la Mirandole… Galilée voyait lui aussi dans l’alphabet le modèle de toute combinatoire d’unités minimes… Après lui, Leibniz…
Dois-je m’engager dans cette voie ? La conclusion qui m’attend ne risque-t-elle pas de paraître trop éculée ? L’écriture comme modèle de tout processus de la réalité… et même comme unique réalité connaissable… et même comme unique réalité tout court [en français dans le texte]… Non, je ne suivrai pas ces rails obligés qui m’emmènent trop loin de l’usage de la parole tel que pour ma part je l’entends, comme poursuite perpétuelle des choses, adaptation à leur infinie variété.
Il reste encore un fil, celui que j’avais commencé à dérouler au début : la littérature comme fonction existentielle, la recherche de la légèreté comme réaction au poids de vivre. Peut-être Lucrèce et Ovide étaient-ils eux aussi animés par ce besoin : Lucrèce, qui cherchait – ou qui croyait chercher – l’impassibilité épicurienne ; Ovide qui cherchait – ou qui croyait chercher – la résurrection dans d’autres vies selon Pythagore.
Habitué que je suis à considérer la littérature comme quête de connaissance, j’ai besoin, pour me mouvoir sur le terrain existentiel, de considérer qu’il s’étend à l’anthropologie, à l’ethnologie, à la mythologie. »
2 Rapidité :
Calvino distingue « l’économie expressive », notamment dans le conte populaire qui va à l’essentiel. Il loue la vivacité face à la vitesse caractéristique de notre époque (son discours s’inscrit dans la perspective du troisième millénaire approchant).
« Une narration est en tout cas une opération sur la durée, un enchantement qui agit sur l’écoulement du temps, en le contractant ou en le dilatant. »

« On peut aussi comprendre ce motif comme une allégorie du temps narratif, de son incommensurabilité avec le temps réel. Et l’on peut reconnaître la même signification dans l’opération inverse, la dilatation du temps par prolifération interne d’une histoire à une autre, caractéristique de la nouvelle orientale. »

« Comme pour le poète en vers, la réussite de l’écrivain en prose tient au bonheur de l’expression verbale, qui dans quelques cas pourra advenir par fulguration soudaine, mais qui en règle générale exige une patiente recherche du mot juste [en français dans le texte], de la phrase où chaque mot est irremplaçable, de la combinaison de sons et de concepts la plus efficace possible et la plus riche de significations. Je suis convaincu qu’il ne devrait y avoir aucune différence entre écrire de la prose et écrire de la poésie ; dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de chercher une expression nécessaire, unique, dense, concise, mémorable. »
« Je voudrais rompre ici une lance en faveur de la richesse des formes brèves, avec ce qu’elles présupposent quant au style et à la densité des contenus. Je pense au Paul Valéry de Monsieur Teste et de nombre de ses essais, aux petits poèmes en prose sur les objets de Francis Ponge, aux explorations de lui-même et de son langage conduites par Michel Leiris, à l’humour mystérieux et halluciné d’Henri Michaux dans les très courts récits de Plume.

La dernière grande invention d’un genre littéraire à laquelle nous ayons assisté est l’œuvre d’un maître de la forme brève, Jorge Luis Borges ; et son œuf de Colomb, c’est l’invention de lui-même comme narrateur, qui lui a permis de résoudre le blocage qui l’a empêché, jusque vers ses quarante ans, de passer de l’essai à la prose narrative. L’idée de Borges a consisté à faire semblant que le livre qu’il voulait écrire avait déjà été écrit, écrit par un autre, par un hypothétique auteur inconnu, relevant d’une autre langue, d’une autre culture – et de décrire, de résumer, de gloser ce supposé livre. Avec Borges, on assiste à la naissance d’une littérature au carré et, en même temps, d’une littérature comme extraction de la racine carrée d’elle-même : une littérature "potentielle", pour employer un terme qui entrera en vigueur plus tard en France [… »
La coïncidence avec ce choix d’œuvres emblématiques me conforte dans le bien-fondé de mes goûts…
Aussi une avant-gardiste vision de la forme tweetée qui se devine déjà !
« Dans les temps de plus en plus congestionnés qui nous attendent, le besoin de littérature devra miser sur la plus grande concentration possible de la poésie et de la pensée. »
3 Exactitude :
Ou précision.
« Parfois, il me semble qu’une épidémie pestilentielle a frappé l’humanité dans la faculté qui la distingue par-dessus tout, à savoir l’usage de la parole, une peste du langage qui se manifeste comme perte de force cognitive et d’immédiateté, comme automatisme tendant à niveler l’expression sur les formules les plus génériques, anonymes, abstraites, à diluer les significations, à émousser les pointes expressives, à éteindre la moindre des étincelles qui pourraient jaillir du choc entre les mots et de nouvelles circonstances. […]
La littérature (et, peut-être, la littérature seulement) peut créer des anticorps capables de contrecarrer l’expansion de la peste du langage. »
Calvino explicite le dessein de certaines de ses fictions.
« Le livre où je crois avoir dit le plus de choses reste Les Villes invisibles, parce que j’ai pu concentrer en un symbole unique toutes mes réflexions, mes expériences, mes conjectures ; et parce que j’ai construit une structure à facettes où chacun des courts textes se tient aux côtés des autres dans une succession qui n’implique ni relation de conséquence ni hiérarchie, mais un réseau où l’on peut tracer de multiples parcours et tirer des conclusions plurielles et ramifiées. »
4 Visibilité :
Toujours dans la perspective du futur proche :
« Le pouvoir d’évoquer des images en absence continuera-t-il à se développer chez une humanité de plus en plus noyée sous le déluge des images préfabriquées ? »

« Une littérature fantastique sera-t-elle possible au XXIe siècle, dans une grandissante inflation d’images préfabriquées ? Les voies que nous voyons d’ores et déjà s’ouvrir sont au nombre de deux. 1) Recycler les images déjà utilisées dans un nouveau contexte qui en changerait la signification. On peut considérer le postmodernisme comme la tendance à faire un usage ironique de l’imaginaire des mass media, ou à introduire le goût du merveilleux hérité de la tradition littéraire dans des mécanismes narratifs propres à en accentuer la force de dérangement. 2) Ou alors faire le vide et repartir de zéro. Samuel Beckett a obtenu ses résultats les plus extraordinaires en réduisant au minimum éléments visuels et langage, comme dans un monde d’après la fin du monde. »
5 Multiplicité :
Calvino choisit Quer pasticciaccio brutto de via Merulana de Carlo Emilio Gadda (on ne sait plus comment le nommer en français) pour introduire...
« …] le roman contemporain comme encyclopédie, comme méthode de connaissance, et surtout comme réseau de connexion entre les faits, entre les personnes, entre les choses du monde. »
C’est le credo de Calvino (qui rejoint celui de Glissant et Chamoiseau, ou "l'œuvre ouverte" de Umberto Eco, pas cités).
« Carlo Emilio Gadda essaya toute sa vie durant de représenter le monde comme un embrouillamini, ou grouillis, ou pelote, de le représenter sans en atténuer d’aucune façon l’inextricable complexité, ou, pour mieux dire, la présence simultanée des éléments les plus hétérogènes qui concourent à déterminer le moindre événement. »

« Depuis que la science se méfie des explications générales et des solutions autres que sectorielles et spécialisées, le grand défi que doit relever la littérature, c’est de tisser entre eux les différents savoirs et les différents codes dans une vision plurielle, polyédrique du monde. »
Après Musil et avant Perec,
« J’ai toujours été fasciné par le fait que Mallarmé, qui dans ses vers était parvenu à donner une forme cristalline inégalable au néant, ait consacré les dernières années de sa vie au projet d’un livre absolu comme fin ultime de l’univers, travail mystérieux dont il a détruit la moindre trace. De même que me fascine l’idée que Flaubert, qui avait écrit à Louise Colet, le 16 janvier 1852, "ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien", ait consacré les dix dernières années de sa vie au roman le plus encyclopédique qu’on ait jamais écrit, Bouvard et Pécuchet.
Bouvard et Pécuchet est sans aucun doute le roman fondateur de ceux que je passe ce soir en revue, même si la traversée hilarante et pathétique du savoir universel qu’accomplissent ces deux Don Quichotte du scientisme du XIXe siècle se présente comme une succession de naufrages. Pour ces candides autodidactes, chaque livre ouvre un monde, mais les différents mondes s’excluent l’un l’autre, ou détruisent, en se contredisant, toute possibilité de certitude. En dépit de toute leur bonne volonté, les deux copistes sont dépourvus de cette sorte de grâce subjective qui permet d’adapter les notions à l’usage que l’on veut en faire ou au plaisir gratuit que l’on veut en tirer, un don qui, somme toute, ne s’apprend pas dans les livres. »

« Ce qui prend forme dans les grands romans du XXe siècle, c’est l’idée d’une encyclopédie ouverte, adjectif qui contredit clairement le substantif encyclopédie, dont l’origine étymologique dit l’ambition de connaître le monde de façon exhaustive en enfermant le savoir dans un cercle. Aujourd’hui, une totalité qui ne soit pas potentielle, conjecturale, plurielle, n’est plus pensable. »

« Il y a le texte pluriel, qui à l’unicité d’un moi pensant substitue une multiplicité de sujets, de voix, de regards sur le monde, selon le modèle que Mikhaïl Bakhtine a appelé "dialogique" ou "polyphonique" ou "carnavalesque", et dont il repère les antécédents de Platon à Rabelais et à Dostoïevski. Il y a l’œuvre qui, dans son désir de contenir tout le possible, ne parvient pas à se donner une forme et à se tracer des contours, et qui reste inachevée par vocation constitutive, comme nous l’avons vu chez Musil et chez Gadda. »

« Toute vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un nuancier de styles, où tout peut sans cesse être rebattu et réarrangé de toutes les façons possibles. »
En annexe, on trouve notamment Commencer et finir, un texte préparatoire de Calvino qui n’eut pas le temps de rédiger sa sixième leçon…
Un brillant aperçu des trouvailles et réflexions analytiques d’un grand lecteur.
Un régal, et pas ardu à lire !

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Message par Bédoulène Lun 11 Jan - 17:06

là c'est clair tu as beaucoup apprécié !

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Message par Nadine Lun 18 Jan - 16:41

"Les villes invisibles",...okay.

En effet, ça a l'air très inspirant.
ça donne envie.
Et ton retour sème aussi des ponts de mes découvertes de moins de deux ans, c'est réconfortant de savoir que des routes de ramifications m'attendent. Commentaire à lire, lire, et relire, merci d'avoir cité Glissant, Eco.
Notamment.
ecriture - Italo Calvino - Page 3 1252659054
De quoi filer du bon coton.
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Message par Tristram Lun 8 Fév - 12:22

La Route de San Giovanni

ecriture - Italo Calvino - Page 3 La_rou10

Cinq courts récits autobiographiques publiés posthumément, qui d’après sa veuve devaient faire partie d’un ouvrage d’« exercices de mémoire ».
Je n’en attendais pas grand’chose, mais déjà le premier texte, éponyme du recueil, m’a enchanté. Est-ce la campagne ligure, le remuement simultané de souvenirs d’enfance ou la rencontre d’un Italo Calvino moins insaisissable ? C’est un hommage au père, avec qui pourtant il s’entendait mal, ne partageant pas sa passion pour la nature, les plantes, l’agriculture, les animaux, lui qui ne rêvait que de la ville, de la mer et des filles – et semble regretter.
Et bien sûr le cinéma, passion adolescente qui fait l’objet/ sujet/ thème du texte suivant, Autobiographie d’un spectateur : cinéma américain, mais aussi français, sous le fascisme avant la Seconde Guerre mondiale, puis Fellini, dont Calvino analyse l’œuvre.
« Un autre monde que celui qui m’entourait, mais, pour moi, seul ce que je voyais sur l’écran possédait les propriétés d’un monde, la plénitude, la nécessité, la cohérence, alors qu’en dehors de l’écran s’entassaient des éléments hétérogènes qui paraissaient avoir été rassemblés par hasard, les matériaux de ma vie qui me semblaient démunis de toute forme. »

« Dans les durées limitées de nos vies tout reste là, présent de façon angoissante ; les premières images de l’éros et les prémonitions de la mort nous rejoignent dans chaque rêve ; la fin du monde a commencé avec nous et ne fait pas signe de vouloir finir ; le film, dont nous avions l’illusion de n’être que les spectateurs, est l’histoire de notre vie. »
Souvenir d’une bataille est un « souvenir de guerre et de jeunesse » (avec les partisans contre les fascistes), mais surtout une méditation sur la remémoration, avec une métaphore aquatique magnifiquement filée dès le commencement :
« Il n’est pas vrai que je ne me souvienne plus de rien, les souvenirs sont encore là, cachés dans la pelote grise du cerveau, dans le sable qui se dépose en un lit humide au fond du torrent des pensées : s’il est vrai que chaque grain de ce sable mental garde fixé un moment de la vie de telle sorte qu’on ne puisse plus l’effacer, mais qu’il est enterré sous des milliards et des milliards d’autres grains. J’essaie de ramener à la surface une journée, un matin, une heure entre l’obscurité et la lumière à l’éclosion de cette journée. Depuis des années je n’ai plus remué ces souvenirs, terrés comme des anguilles dans les mares de la mémoire. J’étais sûr qu’à n’importe quel moment il suffirait que j’agite les eaux basses pour les voir affleurer d’un coup de queue. J’aurais dû, tout au plus, soulever quelques-unes des grosses pierres qui forment comme une digue entre le présent et le passé, pour découvrir les petites cavernes derrière mon front où se blottissent les choses qu’on oublie. Mais pourquoi ce matin-là et non un autre moment ? Il y a des lieux qui émergent du fond de sable, ce qui signifie qu’autour de ce lieu s’agitait une sorte de tourbillon, et quand les souvenirs s’éveillent au bout d’un long sommeil, c’est en partant du centre d’un de ces tourbillons que se déroule la spirale du temps. »

« Ce que j’aimerais savoir, c’est pour quelle raison le filet troué de la mémoire retient certaines choses et non d’autres [… »

« Dans la bataille, le souvenir de ce que je n’ai pas vu peut trouver un ordre et un sens plus précis que ce que j’ai vraiment vécu, sans les sensations confuses qui encombrent l’ensemble de mon souvenir. »
La poubelle agréée est une désopilante réflexion sur l’activité domestique principale de l’auteur en famille à Paris (sortir les poubelles), leur ramassage, les significations de la fonction en tant que contrat et rituel social, y compris comparaison des cas italien et français et situation des immigrants, puis rapprochement avec l’évacuation organique, pour achever sur une autre pirouette, lorsqu’il transportait les paniers de fruits et légumes du domaine paternel, qu’il n’a pas repris (acrobatique raccroc à la mémoire).
« C’est de là que je dois partir pour éclaircir les raisons qui rendent agréée ma poubelle : agréée par moi en premier lieu, bien qu’elle ne soit pas agréable ; comme il est nécessaire d’agréer le désagréable sans lequel rien de ce qui est agréé n’aurait de sens. »

« Si cela est vrai, si jeter est la première condition indispensable pour être, parce qu’on est ce qu’on ne jette pas, le premier acte physiologique et mental est la séparation entre la part de moi qui reste et la part que je dois laisser descendre dans un au-delà sans retour. »

« Cette représentation quotidienne de la descente sous terre, cet enterrement ménager et municipal des ordures, entend donc, en premier lieu, éloigner l’enterrement de la personne, le renvoyer, même si c’est seulement un peu, et me confirmer que, pour un jour encore, j’ai été producteur de scories et non scorie moi-même. »
Ultime culbute, « écrire, c’est se déposséder non moins que jeter » les brouillons à la corbeille…
De l’opaque : vision géométrique du monde, sa « pente oblique » entre face à la mer et dos à la montagne (rappel de son enfance), l’ensoleillement devant et l’ombre qu’il appelle opacité d'après son dialecte d'origine.

\Mots-clés : #autobiographie

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Message par bix_229 Lun 8 Fév - 15:25

Interessant.
Tu devrais apprécier Collection de sable, un aspect particulier d'un auteur décidément polyvalent
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Message par Tristram Lun 8 Fév - 15:56

De fait, j'ai beaucoup apprécié ; il y parle de cartographie, de voyages, toujours avec ses intelligence et sensibilité coutumières.
« Nouveau dans le pays, je suis encore dans la phase où tout ce que je vois a une valeur propre parce que je ne sais pas quelle valeur lui attribuer. […] Lorsque tout aura trouvé un ordre ou une place dans mon esprit, je commencerai à ne trouver plus digne d’intérêt, à ne plus voir ce que je vois. Parce que voir, cela signifie percevoir des différences, et dès que les différences s’uniformisent en un quotidien prévisible, le regard court sur une surface lisse et sans prises. Voyager ne sert pas beaucoup à comprendre (cela, je le sais depuis un bout de temps ; je n’ai pas eu besoin d’arriver en Extrême-Orient pour m’en convaincre), mais sert à réactiver pendant un instant l’usage des yeux : la lecture du monde. »
Italo Calvino, « La vieille dame en kimono violet », in « Collection de sable », II, « La forme du temps », « Japon »

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Message par Bédoulène Lun 8 Fév - 20:00

merci Tristram ! cela va allonger ma liste de LAL

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Message par Dreep Mer 7 Avr - 17:22

Le baron perché

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Y a-t-il une vraie différence entre le monde d’en bas et celui de ceux qui n’ont littéralement pas les pieds sur terre, dans Le baron perché ? Juste une question de hauteur, celle d’un arbre. Cosimo vit dans le monde, mais parmi les branches. C’est le baron perché. Un monde bouillonnant d’abord d’idées, puis de passions, troublé ensuite par la guerre et la tyrannie lorsque le dix-huitième siècle tire sur sa fin. En fait, le livre de Calvino est un hommage aux lumières de ce siècle plus que tout autre chose. Sans pour autant décortiquer les pensées de ces dites-lumières, Cosimo-Calvino évoque Rousseau, Voltaire et Diderot, aurait presque pu les faire vivre en tant que correspondant du baron perché (et Cosimo est réellement leur correspondant). Mais Calvino digresse peu, toutes les phrases doivent servir à former le cadre arboré dans lequel Cosimo évolue, se forme lui-même et vit ses aventures. Le baron perché a presque une vie normale… de personnage de roman, vue par ses contemporains et surtout vue par son frère (le narrateur) ; c’est-à-dire vue tout de même de loin. Il y a une part de rumeurs et de légendes dans ces aventures, et le frère de Cosimo n’est pas toujours certain de raconter des faits déformés, voire des fictions. Mais il n’y a pas non plus de conflits entre plusieurs versions qui s’interposent, non, il n’y en a qu’une, ce qui est d’ailleurs assez monotone en dépit des délicieuses envolées sur lesquelles le récit était parti. L’ultime paragraphe décrit merveilleux programme, le roman que l’on vient de finir ne lui ressemble peut-être pas assez, puisque la vie dans les arbres est devenue secondaire.

Italo Calvino a écrit:La fillette regardait les yeux plissés et le nez en l’air, comme si elle avait l’habitude de jouer à la grande dame, et elle mangeait une pomme en la croquant, penchant chaque fois la tête vers sa main qui devait tout à la fois tenir la pomme et se tenir à la corde de la balançoire, et elle se donnait de l’élan en repoussant la terre de la pointe de ses escarpins chaque fois que la balançoire était au point le plus bas de son arc, et elle soufflait de ses lèvres les morceaux de peau de la pomme dans laquelle elle mordait, et elle chantait : « Oh là là, L’es-carpo-lette » – comme une fille qui ne se soucie plus du tout ni de la balançoire ni de la chanson, ni (mais quand même un peu davantage) de la pomme, et qui pense déjà à tout autre chose.
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Message par Tristram Mer 7 Avr - 17:57

Oui, livre à lire, le beau rêve de vivre dans les arbres et aussi une histoire d'amour,
« Ils se connurent. Il la connut et se connut lui-même parce que, réellement, il n'avait jusque-là rien su de lui. Elle le connut et se connut elle-même parce que, en sachant tout ce qu'elle était, elle ne l'avait jusque-là jamais si bien senti. »
ainsi qu'effectivement un bel hommage au XVIIIe (y compris dans la forme me semble-t-il), comme la rencontre avec Voltaire.
« – Mon frère soutient, répondis-je, que pour bien voir la terre, il faut la regarder d'un peu loin.
Voltaire apprécia beaucoup cette réponse.
– Jadis, conclut-il, c'était seulement la Nature qui créait les phénomènes vivants ; maintenant, c'est la Raison. »

« …] mon frère voulait faire comprendre que les idées les moins courantes peuvent être les plus justes aussi. […] Tout cela était bien beau : mais moi, j'avais l'impression que mon frère, outre sa folie, tombait dans l'imbécillité, chose plus grave et douloureuse ; soi en bien, soi en mal, la folie est une force de la nature, mais l'imbécillité n'est qu'une faiblesse, sans aucune contrepartie. »

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