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Cormac McCarthy

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Message par shanidar le Jeu 2 Mar - 13:26

Cormac McCarthy - Page 2 Mccart10

Un enfant de Dieu (traduit par : Guillemette Belleteste)

Pffiou. C'était long et laborieux cette histoire.

Bien sûr, bien sûr, on retrouve l'écriture ciselée de McCarthy et son regard fixe et transperçant sur le monde (et sur l'Amérique) mais j'ai eu l'impression que l'auteur, malgré le recours à des chapitres extrêmement courts, n'avait pas trouvé la bonne distance pour nous raconter l'histoire de Lester Ballard. Le format court, une nouvelle, aurait sans doute mieux rendu justice à l'écrivain et cela sans doute parce qu'en se privant d'une partie de la lutte entre le Bien et le Mal, McCarthy cette fois passe peut-être un peu à côté de son personnage. En effet, comme le soulignait Tristram dans son commentaire sur La Route, l'un des ressorts des histoires de McCarthy se situe dans la tension entre le Bien et le Mal et cette tension disparait dans Un enfant de Dieu car l'auteur a choisi de ne nous montrer que la partie noire, la partie sombre de son personnage. En renonçant à cette mise en perspective, il me semble que McCarthy passe à côté d'une partie de l'enjeu du récit.


Il est donc question dans ce court roman de la vie de Lester Ballard, sorte de monstre rejeté par la société, errant dans les forêts, chapardant dans les champs, rencontrant ici ou là des êtres à peu près aussi rustres que lui et c'est peut-être là aussi l'un des écueils du roman : cette monotonie de la parole, cette position univoque du discours qui plombe les points de vue. De Ballard nous n'avons, pour nous faire une idée de l'homme, que la description (souvent laborieuse) de ses actes et les discours recueillis après coup (après quoi, ça nous ne l'apprenons qu'au fur et à mesure comme dans un excellent thriller). Mais la pauvreté des mots, l'absence de vocabulaire et la parole brute n'apportent que peu d'éléments fixes pour se faire une idée juste de Lester. Raconté aux ras des pâquerettes ou plutôt au ras des flocons de neige qui tombent sur cette histoire, j'ai fini par trouver lassante cette vision qui renonce à toute intervention, à toute mise en perspective, à toute explication ; mais, mais, mais, je suis quand même allée au bout parce qu'il y a un élément que McCarthy maîtrise parfaitement bien et qui consiste en la question de savoir ce qu'a fait ou ce que n'a pas fait Lester. C'est finalement dans ce trouble, cette suspension de l'acte que j'ai trouvé un peu d'intérêt à cette lecture.

Et puis, il y a ce moment de bascule alors que Ballard est poursuivi par une meute d'hommes armés et qu'il se précipite dans un fleuve en crue pour leur échapper. Un moment où McCarthy se tourne vers son lecteur et semble l'interroger, lui, directement :

Il réapparut se débattant, crachant, et se mit à battre l'eau pour rejoindre la rangée de saules qui délimitait la berge submergée de la rivière. Il ne savait pas nager, mais comment un type comme lui aurait-il pu se noyer ? La rage semblait lui tenir lieu de bouée. Une pause dans le cours normal des choses sembla se produire en ce lieu. Regardez-le. On aurait pu dire qu'il était porté par ses semblables, des gens comme vous. Qu'il en avait peuplé le rivage et qu'ils l'appelaient. Une race qui nourrit les estropiés et les fous, qui veut de leur sang mauvais dans son histoire et l'obtient. Mais ils veulent la vie de cet homme. Il les a entendus dans la nuit qui le cherchaient avec des lanternes et des cris d'exécration. Pourquoi parvient-il à surnager ? Ou plutôt, pourquoi ces eaux ne le prennent-elles pas ?

Alors la question sous-jacente du texte serait : si nous sommes tous des enfants de Dieu alors nous devons accepter tous les hommes quels qu'ils soient et nous devons venir en aide aux estropiés, aux fous, faire preuve de solidarité ; cependant en faisant preuve de solidarité ne sauvons-nous pas aussi le mauvais, le méchant, le monstre ? Et si nous nous croyons capables de séparer le bon grain de l'ivraie, ne devenons-nous pas, alors, nous-mêmes des monstres ?
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Message par Bédoulène le Ven 3 Mar - 11:23

je pense me contenter de ton commentaire Shanidar ! merci

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Message par shanidar le Ven 3 Mar - 11:30

C'est un plaisir !

Et je pense que tu pourrais bien accrocher à No country for old men (Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme).
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Message par topocl le Mar 22 Mai - 20:51

La route

Cormac McCarthy - Page 2 La-rou10

Des années plus tard, il s'était retrouvé dans les ruines carbonisées d'une bibliothèque où des livres noircis gisaient dans des flaques d'eau facto. Des étagères renversées. Une sorte de rage contre les mensonges alignés par milliers rangée après rangée. Il ramassa un livre et feuilleta les lourdes pages gonflées d'humidité. Il n'aurait pas cru que la valeur de la moindre petite chose pût dépendre d'un monde à venir. Ça le surprenait. Que l'espace que ces choses occupaient fut lui-même une attente.

Le monde est couvert de cendre et battu par les vents et la pluie. cela dure depuis si longtemps qu'on ne sait même plus pourquoi. On ne sait même plus comment c'était avant. Quelques individus survivent,  bandes organisées ou semi-fantômes ambulants. Y a-t'il encore seulement un "gentil" sur terre?

L’homme sans nom  et son fils, "le petit", avancent, car que faire d'autre qu'avancer? Avancer pour ne pas mourir (mais pourquoi ne pas mourir?), avancer pour rejoindre la mer... et après??? Avancer pour s'aimer.
Ils se parlent, brièvement, (D'accord. Bien sûr. Je te demande pardon), ils se donnent la main, ils s'enlacent désespérément. Ils se haïssent quand leurs choix divergent, ils s'aiment, et ils croient que cela les sauve. Mais de quoi?
Leur relation est un tendre attelage, qui tâche de tenir l’horreur et  la faim à distance. Mais qu'est ce que la tendresse, s'il s'agit de pousser l'enfant au suicide, ou au  meurtre pour se protéger? Qu'est ce que survivre si cela implique d'écarter les autres?  Et pourquoi survivre si chaque jour on ne peut que souhaiter être mort?

C'est  un monde terrible qui correspond à tous les plus noirs cauchemars de ce qui nous attend. Cet homme c'est moi (ou quelqu'un dans ma descendance qui sera moi), cet enfant, c'est mon fils. Comment désormais parler de dignité, d'humanité alors que la peur et la faim règnent et que justement cette humanité, cette dignité, nous condamnent au pire? Comment parler encore d'amour?

J'ai vécu chaque page de ce roman de façon instinctive, glacée, terrorisée au-delà de tout questionnement possible. Il m'a été impossible d'envisager une manipulation, un message biblique (et même d'imaginer un dieu dans tout cela), car je sais qu'intellectualiser cela, c’est refuser le message pour moi indiscutable que plus rien n'a de sens, que nous ne sommes plus sauvables.

Je sais que je ne regarderai pas le film, avec le sentimentalisme,  et le sensationnalisme hollywoodien  déplacé qu'évoque la bande annonce, si loin de l'émouvante sobriété du roman. Je resterai avec en moi mes propres images insoutenables, avec sa poésie désespérée et le style martelé, haché, tellurique de McCarthy.

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Message par bix_229 le Mar 22 Mai - 20:57

Merci Topocl pour tes impressions !
On ne lit pas ce livre tout uniment je crois. Et on n' en sort pas tout à fait indemne.
Et en plus, c' est un scénario  pas vraiment invraisemblable dans l' avenir...


Dernière édition par bix_229 le Mar 22 Mai - 23:32, édité 1 fois
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Message par animal le Mar 22 Mai - 21:40

ça fait penser à Mad Max ou pas ? Cormac McCarthy - Page 2 575154626

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Message par Tristram le Mar 22 Mai - 22:26

Rien à voir, même de loin !

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Message par Bédoulène le Mar 22 Mai - 23:12

moi c'est le fait que cette situation est réaliste qui m'a terrorisée ; ça peut arriver !

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Message par églantine le Mer 23 Mai - 19:19

Une lecture qui grave des images d'une noirceur absolue chez le lecteur .
Bouh , je ne le relirai pas .
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Message par topocl le Mer 23 Mai - 20:15

Plus à distance, capable d'adopter un autre point de vue, je vois un discours universel et intemporel sur les réfugiés, et aussi ce questionnement insoluble : doit-on rendre nos enfants durs pour les protéger?
Pas bien gai non plus, tout ça...

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Message par Tristram le Sam 26 Mai - 22:42

Suttree

Cormac McCarthy - Page 2 Suttre10

Avec ce roman à situer entre Mark Twain, Faulkner et Steinbeck, McCarthy s’intègre parfaitement dans la grinçante famille littéraire du Sud états-unien (mais on pensera aussi à Henry Miller, à Knut Hamsun, et peut-être même à Malcolm Lowry) : existences de misère, vues par séquences d’oisiveté, de beuverie, de violence, de débrouille des laissés-pour-compte du rêve états-unien dans l’Amérique profonde des années 1950.

L’essentiel se passe dans les environs de la rivière-égout à Knoxville, Tennessee, où vit et pêche Bud Suttree, dont le passé douloureux est à peine esquissé : il a quitté sa famille de façon dramatique et depuis refuse le travail salarié, peut-être plus à l’aise dans ce milieu sordide et précaire mais indépendant où il erre, flottant comme une épave parmi les autres.
Assez solitaire, Suttree fréquente pourtant beaucoup de marginaux dans son genre (mais on se perd de vue sans logique, comme dans la vie). C’est l’opportunité de croiser des personnages marquants, croqués en autant de pochades (portrait physique, dialogues, actions brèves, pas de commentaire psychologique), plus fouillée parfois, comme pour Gene Harrogate, rat des champs et souris des villes, un jeune gringalet dégingandé et gouailleur que Suttree a rencontré en prison, simplet et méchant comme une teigne, un combinard occasion de catastrophes qui nous valent quelques scènes du meilleur comique.
Suttree est aussi souvent entraîné contre son gré dans des aventures hasardeuses. Les faits sont rapportés par séquences au fil desquelles le lecteur assemble le puzzle des fragments d’histoire des exclus de la société (surtout représentée par la police), tantôt solidaires, tantôt affrontés au cours de la vie-rivière qui charrie ses aléas, des hauts et des bas, des aubaines et des malchances, et nombre de morts.

« Il s’examinait le visage dans le miroir, la mâchoire pendante, l’œil vide. À quoi ressemblerait-il quand il serait mort ? Car il y avait des jours où cet homme désirait tant la fin de tout qu’il aurait volontiers rejoint le club des morts, de toutes les âmes ayant jamais existé, les yeux bandés de nuit. »

De superbes épisodes, comme le commerce des chauves-souris enragées,
« Quelques chauves-souris mortes ou moribondes apparurent dans les rues. Des bandes errantes de chiens abandonnés furent menées à la chambre à gaz. Harrogate se tenait à carreau, craignant d’une façon ou d’une autre que son tour n’arrivât bientôt. »

ou le vagabondage halluciné dans les bois, avec par exemple cette scène ophélienne :

« Les feuilles jaunes tombaient à travers toute la forêt et la rivière en était pleine, navettes, clignotements, feuilles dorées qui s’engouffraient en une avalanche de pièces dans l’eau en aval. Une monnaie périssable, sans cesse renouvelée. Dans l’ancien temps se disait ici une ballade, quelque amour qui finissait mal avec une fille à la chevelure de sable, noyée au fond d’une mare vert de glace où elle était trouvée, les cheveux répandus comme de l’encre à même les cailloux froids de la rivière. Refluant dans ses liens, langoureuse comme un rêve marin. Contemplant de ses yeux agrandis par l’eau le ventre des truites et le puits du monde onduleux au-delà. »

La traduction m’est apparue comme fautive par endroits, mais il faut reconnaître que ce doit être un fameux défi, à l’instar de l’Ulysse de Joyce, ou du Pastis de Gadda : on rencontre notamment beaucoup de synonymies et de termes rares, surtout du domaine naturaliste, comme la salbande, surface latérale d'un filon, et l’hétérodon, ou couleuvre à nez retroussé ‒ ou encore le bungare, autre serpent (mais asiatique !)

« De ringentes flaques d’essence ne cessaient d’exploser à la surface en yeux huileux. »
Le Merriam-Webster donne pour ringent :
1: having the lips widely separated and gaping like an open mouth (ringent corolla)
2: gaping irregularly (the ringent valves of various bivalves)
From Latin ringent-, ringens, present participle of ringi to open the mouth, show the teeth.
L’étymologie proposée élude semble-t-il l’aspect de grognement coléreux contenu dans le terme latin : plutôt que de laisser ce dernier en anglais ou tel un néologisme (défectueux), peut-être aurait-il mieux valu le transposer par "palpitantes", ou mieux "pulsantes" ?
Ces termes précis ajoutent aux descriptions d’un observateur méticuleux (le narrateur est l’auteur), et donnent une forte impression à la fois de détachement objectif et de vécu, de réalité à cette nature souillée et à ce microcosme d’indigents hauts en couleur.

J’ai cru ressentir un crescendo dramatique après la liaison de Suttree avec la prostituée qui l’entretenait : visions provoquées par la vieille devineresse-succube, délires dus à la fièvre, reprenant ses souvenirs ; imprégné de culture évangéliste, ce roman (sans vraie difficulté de lecture) atteint à l’universalité du fardeau de la condition humaine.
Je me suis rapidement attaché à ce petit monde jonché de détritus (et des rebuts que sont les personnages),
« Là où la rivière fermente, gorgée d’immondices. »
, et je fus sensible à cette lecture comme à l’évocation d’une enfance, d’un passé assez misérable, déplorable mais profondément humain.

« À présent chaque jour à midi il s’éveille à la lumière grise perçant à travers les loques de dentelle grises à la fenêtre et au son de la musique country qui filtre à travers les murs fleuris tachés d’eau. Murs ornés de cafards écrasés au hasard en petites corolles grasses, certains encadrés par l’empreinte d’une semelle de chaussure. Dans les chambres les rares locataires se blottissent contre les radiateurs, les flagellant avec des manches de balais, avec des louches de cuisine. Les radiateurs sifflent de mauvaise grâce. Le froid vient lécher la fenêtre. Dans le peignoir de bain et les pantoufles qu’elle lui a achetés et son nécessaire de toilette en peau de porc à la main il longe le couloir tel un fantôme parmi des ruines, saluant parfois d’un signe de tête les garçons de ferme à l’heure, ou les vieux solitaires au regard entendu émergeant de rendez-vous dans les chambres devant lesquelles il passe. Jusqu’à la salle de bains au bout du couloir que personne n’utilisait en dehors de lui, la cuvette jaune fêlée en toiles d’araignées, la baignoire maculée de peinture, les carreaux en losange de la fenêtre qui donnaient sur un rebord où des pigeons se recroquevillent dans leurs plumes à l’abri du vent. Un toit gravillonné où pourrit une balle en caoutchouc. La ville, collage de cubes sinistres sous un ciel couleur d’acier mouillé au cœur d’un midi d’hiver. »

« La mort est ce que les vivants portent en eux. Un état d’angoisse, tel un inquiétant avant-goût d’un souvenir cruel. »

« J’suis convaincu que ça peut pas être pire, dit-il.
Mais la détresse humaine ne connaît pas de limites et tout peut toujours aller plus mal, seulement Suttree ne le dit pas. »

« Dieu lui-même n’est pas trop regardant sur ce qu’il y a au fond de cette rivière. »

Pour ce roman empathique, je ne vois que l’étiquette "social" qui convienne.


mots-clés : #social

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Message par Bédoulène le Dim 27 Mai - 8:41

ah! ton commentaire m'engage à lire ce livre, merci Tristram (et de plus les rapprochements avec Faulkner...)

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Message par Invité le Dim 27 Mai - 11:53

@églantine a écrit:Une lecture qui grave des images  d'une noirceur absolue chez le lecteur .
Bouh , je ne le relirai pas .

c'est pour cela que je n'ai jamais vu le film...

On reprend le livre de pages en pages, malgré le Mal qu'il véhicule et l'horreur dont on s'imprègne. Et l'amour entre le père et le fils n'est qu'une brindille bien fragile au milieu de tout cela.

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Message par Tristram le Mar 24 Sep - 21:28

Un Enfant de Dieu

Cormac McCarthy - Page 2 Mccart10

La première partie de cette novella (ou bref roman) consiste en une suite d’épisodes généralement succincts donnant des aperçus sur la vie précaire de Lester Ballard, un campagnard du Sud états-unien, où les gens semblent être idiots à divers degrés (cf. Faulkner). Il est précisé dès le départ que ce personnage est « Un enfant de Dieu, sans doute comme vous et moi. »
Voici un de ces instantanés, ici lors d’un feu d’artifice au cours d’une fête foraine :
« Et parmi les visages, une jeune fille avec une pomme d’amour aux lèvres et les yeux écarquillés. Ses cheveux pâles sentaient le savon, femme-enfant venue du fond des âges, en extase sous l’embrasement de soufre et les torches de poix de quelque foire médiévale. Une mince chandelle longue comme le ciel embrochait les flaques noires de ses yeux. Elle s’étreignait les doigts. Dans le flot de cette galaxie de soufre qui se rompait, elle vit l’homme aux ours [Lester] qui la regardait et elle se rapprocha un peu plus de la fille à côté d’elle, se passant rapidement deux doigts dans les cheveux. »
Cette structure en petites touches dessine le personnage de façon impressionniste, sans grande cohérence au fil des pages, l’auteur-narrateur omniscient ne dispensant que des bribes qui ne peuvent pas former un puzzle complet : le lecteur doit supputer, composer dans une certaine obscurité.
Cormac McCarthy sait aussi observer la nature, s’en inspirer et la rendre :
« Au printemps ou par temps plus doux lorsque la neige fond dans les bois, les traces de l’hiver réapparaissent sur de minces socles et elles révèlent le palimpseste d’anciennes divagations, de luttes, de scènes de mort ensevelies. Contes d’hiver ramenés au grand jour, comme le temps qui se retournerait sur lui-même. Ballard allait à travers bois, donnant du pied dans ses anciennes traces, là où elles s’incurvaient au-delà de la colline vers sa maison d’autrefois. Vieilles allées et venues. Les traces d’un renard ressortaient de la neige en intaille comme les petits champignons et les tachetures de baies, là où les oiseaux avaient chié sur la neige des fientes rouges comme du sang. »
Leslie tient surtout à son fusil. J’ai remarqué que les (autres) animaux, fréquemment croisés, sont systématiquement maltraités.
Dans la deuxième partie, Leslie se révèle ignoble à l’occasion de macabres péripéties. Le lecteur découvre progressivement ce qui est manifeste dans la troisième partie : Leslie est un tueur en série obsédé sexuel particulièrement répugnant.
« Déboulant de la montagne avec cette chose sur le dos il ressemblait à un homme assailli par quelque abominable succube, la fille morte le chevauchant, les jambes écartées et repliées, telle une grenouille monstrueuse. »
Autant prévenir, ce n’est pas de la petite bière, et pas mal d’auteurs de thrillers gore pourraient être jaloux.
Symptomatiquement, j’ai noté le même extrait que Shanidar, où l’auteur prend le lecteur à partie :
« Il ne savait pas nager, mais comment un type comme lui aurait-il pu se noyer ? La rage semblait lui tenir lieu de bouée. Une pause dans le cours normal des choses sembla se produire en ce lieu. Regardez-le. On aurait pu dire qu’il était porté par ses semblables, des gens comme vous. Qu’il en avait peuplé le rivage et qu’ils l’appelaient. Une race qui nourrit les estropiés et les fous, qui veut de leur sang mauvais dans son histoire et l’obtient. Mais ils veulent la vie de cet homme. Il les a entendus dans la nuit qui le cherchaient avec des lanternes et des cris d’exécration. Pourquoi parvient-il à surnager ? Ou plutôt, pourquoi ces eaux ne le prennent-elles pas ? »
Par contre, je vois personnellement un parti-pris eugénique dans ce passage… A mon sens, le message du livre serait plutôt quelque chose comme : nous les humains sommes tous plus ou moins des monstres ressortissant du Mal…
Mais l’expression de Cormac McCarthy est à mes yeux du grand art, malgré quelques petites confusions, peut-être dues à la traduction.

Mots-clés : #criminalite #ruralité

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Message par Bédoulène le Mer 25 Sep - 6:40

donc très noir ; merci Tristram !

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Message par Tristram le Sam 22 Fév - 23:41

Méridien de sang ou Le rougeoiement du soir dans l’Ouest

Cormac McCarthy - Page 2 Mzorid10

Roman fort bien renseigné sur une page sanglante de l’histoire américaine, et pourtant parfois à la limite de l’hallucination démentielle.
Western réaliste, périple vers l’Ouest, épopée gore, cavalcade fantastique, cette longue chevauchée cauchemardesque n’est cependant pas gratuite : elle dépeint dans toute leur horreur les outrances délirantes d’une contrée livrée aux hors-la-loi et aux "sauvages" (certaines tribus indiennes ne sont pas en reste de férocité). Le rendu est percutant dans ce récit qui s’enchaîne sans relâche, malgré par moments un lyrisme dramatique péchant par emphase et des considérations sur la destinée qui m’ont paru fumeuses ‒ mais cette lecture demeurera exemplaire.
McCarthy utilise fréquemment un procédé efficace, de longues phrases où les éléments d’une action ou d’une description s’engrènent inexorablement.
Ce livre trace la chronique du « gamin », qui découvre la vie alors que le Texas était encore mexicain « …] au printemps de l’an mil huit cent quarante-neuf la ci-devant république de Fredonia jusqu’à la ville de Nacogdoches. » Monde violent, cruel même. Il rejoint une troupe de tueurs, les chasseurs de scalps, les irréguliers, les mercenaires américains qui massacrent nombre d’Indiens, de pueblos, jusqu’à une escouade de soldats mexicains (et même l’extermination des bisons sera évoquée).
Entre l’inhumanité des massacres et les épreuves traversées de façon presque surhumaine, il y a peu de place pour le sentiment humain.
Les figures de personnages marquants sont saisissantes, telle celle du « juge », monstrueux colosse souriant, érudit, mystérieux et sans scrupule, qui botanise et dessine les vestiges indiens avant de les détruire…
Ruines anasazies :
« Mais celui qui bâtit avec la pierre s’efforce de changer la structure de l’univers et il en était ainsi de ces maçons aussi primitives que leurs constructions puissent nous paraître. »
Désert :
« Les chariots finirent par être tellement secs qu’ils vacillaient comme des chiens et ils étaient rongés par le sable. Les roues rétrécissaient et les rayons tournaient dans leurs moyeux en claquetant comme les baguettes d’un métier à tisser et pendant la nuit les hommes montaient des rayons de fortune dans les mortaises et les attachaient avec des morceaux de peau brute et ils enfonçaient des coins entre le fer des bandages et les jantes qui s’étaient fendues au soleil. »

« À mesure qu’ils progressaient les hommes noircissaient au soleil à cause du sang qui maculait leurs vêtements et leur visage puis ils commencèrent à pâlir lentement sous la poussière qui les enveloppait et ils prirent une fois de plus la couleur de la terre par laquelle ils passaient. »

« L’une des juments avait pouliné dans le désert et la forme frêle fut bientôt embrochée sur une baguette de paloverde et suspendue au-dessus des braises râtelées tandis que les Delawares se passaient une gourde contenant le lait caillé provenant de son estomac. »

« Tout autour d’elle les morts gisaient avec leurs crânes pelés pareils à d’humides polypes bleuis ou à des melons luminescents en train de refroidir sur quelque plateau lunaire. »

« C’était un arbre solitaire qui brûlait sur la surface du désert. Un arbre héraldique auquel l’orage avait mis le feu au passage. Le voyageur solitaire arrêté devant lui avait fait un long chemin pour venir jusqu’ici et il s’agenouilla dans le sable brûlant et avança ses mains insensibles tandis que des congrégations de plus humbles acolytes étaient rassemblées tout autour de ce cercle, attirées par l’insolite lumière, petites chouettes silencieusement accroupies s’appuyant tantôt sur un pied tantôt sur l’autre, tarentules et solifuges et vinaigriers et mygales vénéneuses et lézards granuleux à la gueule noire de chiens chowchow, mortels pour l’homme, et petits basilics du désert dont les yeux lancent du sang et petites vipères des sables pareilles à de gracieuses divinités, silencieuses et immuables, à Djedda, à Babylone. Constellation d’yeux ignés qui délimitaient l’anneau de lumière, tous unis dans une trêve précaire devant cette torche dont l’éclat avait repoussé les étoiles dans leurs orbites. »

« Ils trouvèrent les éclaireurs manquants pendus la tête en bas aux branches d’un paloverde noirci par le feu. On leur avait passé dans les tendons d’Achille des coins aiguisés de bois vert et ils pendaient grisâtres et nus au-dessus des cendres refroidies sur lesquelles ils avaient grillé jusqu’à en avoir la tête carbonisée tandis que leur cervelle bouillonnait dans leur crâne et que la vapeur s’échappait en chantant de leurs narines. On leur avait sorti la langue et elle était maintenue par des baguettes taillées en pointe qui la traversaient de part en part et ils avaient été amputés de leurs oreilles et leurs torses avaient été ouverts avec des silex si bien que les viscères leur pendaient sur la poitrine. Quelques hommes s’avancèrent le couteau à la main et libérèrent les corps et les abandonnèrent parmi les cendres. »
Les 23 chapitres sont présentés par des sous-titres, procédé vieilli mais plaisant qui donne un aperçu de leur contenu ; voici les premiers, à titre d’échantillon significatif :
1
L’enfance au Tennessee – La fuite – La Nouvelle-Orléans – Bagarres – Blessé par balle – En route pour Galveston – Nacogdoches – Le révérend Green – Le juge Holden – Une rixe – Toadvine – L’hôtel incendié – Une retraite.
2
À travers la prairie – Un ermite – Un cœur de nègre – Une nuit d’orage – Toujours plus à l’ouest – Les convoyeurs de troupeaux – Leur générosité – De retour sur la piste – Le tombereau mortuaire – San Antonio de Bexar – Une cantina mexicaine – Encore une bagarre – L’église abandonnée – Les morts dans la sacristie – Le gué – Un bain dans le fleuve.
3
Invité à s’enrôler dans l’armée –Un entretien avec le capitaine White – Les idées du capitaine – Le camp – Il vend sa mule – Une cantina dans le Laredito – Un mennonite – Un compagnon tué.
4
Le départ avec les irréguliers – En terre étrangère – Comment tirer l’antilope – Traqués par le choléra – Les loups – On répare les chariots – Une solitude désertique – Orages nocturnes – La monade fantôme – Une prière pour la pluie – Une ferme dans le désert – Le vieillard – Nouveau paysage – Un village à l’abandon – Convoyeurs sur la plaine – Attaqués par les Comanches.

Mots-clés : #amérindiens #aventure #guerre #xixesiecle

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Message par Bédoulène le Dim 23 Fév - 10:29

ce livre m'attire bien, merci Tristram !
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