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Message par Tristram Mar 30 Avr - 0:19

Nuée d'oiseaux blancs

psychologique - Yasunari KAWABATA - Page 4 Nuzoe_10


Le titre original, Senbazuru, signifie « Mille grues », ces oiseaux étant symbole de pureté au Japon.

psychologique - Yasunari KAWABATA - Page 4 Grues10


Kikuji est l’amant heureux de Mme Ôta, une des anciennes maîtresses de son père défunt, rivale de Chikako, « professeur en l’art du thé », elle aussi une ex-maîtresse du père, marquée d’une tache noire sur le sein et entremetteuse de Yukiko et Kikuji…
« Mme Ôta devait avoir dans les quarante-cinq ans, au moins vingt ans de plus que Kikuji ; mais elle sut si bien lui faire oublier leur différence d’âge, qu’il croyait véritablement embrasser une femme encore plus jeune que lui. »

« Jamais encore il ne s’était douté de l’existence, chez la femme, d’une réceptivité aussi souple et aussi profonde, capable de vous guider tout en vous suivant : cette passivité voluptueusement active et chaleureuse qui vous plonge dans une mer de parfums. Lui qui n’avait jamais éprouvé qu’une sorte de dégoût à la suite du désir, chaque fois qu’il avait profité des libertés que lui offrait sa vie de célibataire, il s’étonnait à cette heure de baigner au contraire dans les délices d’une langueur savoureuse et paisible. Il savait que de toute autre partenaire, il se serait écarté froidement et l’aurait repoussée, alors qu’ici, pour la première fois, son corps aimait à sentir la chaleur douce de l’autre corps tendrement serré contre lui, prolongeant indéfiniment l’étreinte. Non, il n’avait jamais connu chez une femme ces ondes caressantes d’un sentiment sans fin ; et ses sens enivrés s’y reposaient avec délices, tandis qu’il savourait intérieurement le triomphe du conquérant, du vainqueur qui se fait laver les pieds par ses esclaves. Mais en même temps, il se sentait aussi comme un petit enfant qui rêve et qui se réfugie, bien au chaud, dans les bras de sa mère. »
Cette situation qui peut sembler assez sordide ne paraît pas telle dans la quintessence de civilisation japonaise que distille Kawabata. On peut cependant s’interroger sur les limites floues entre convenable bienséance et hypocrisie, pudeur rosissante et affectation… mais rien de mièvre dans ce bref roman.
D’une pièce à thé en shino, céramique du XVIe :
« Un délicat éclat de rouge venait comme effleurer sa matière blanche et mate, attirant et chaleureux par lui-même, sans toutefois heurter ni troubler le froid naturel et pur de la faïence. »
Peut-être la touche rouge rappelle-t-elle celle de la grue ? En fait elle évoque la trace du rouge à lèvres de Mme Ôta, qui s’en servait de préférence, une sorte de glacis, de sfumato dans la transparence de l’engobe. Ambigu, sensuel, délicat…
Utilisée pour un usage quotidien, et donc détournée de sa destination traditionnelle dans la cérémonie du thé, la poterie prend une dimension esthétique transcendée.
« On eût dit que la douce lumière qui se jouait, lisse et blanche, sur la surface délicate de la cruche, était comme une lumière intérieure, un éclat émané de la matière même.
Le matin, au téléphone, Kikuji avait avoué à Fumiko qu’il ne pouvait pas regarder le mizusashi [cruche à eau] sans être pris de l’envie de la voir, elle. Et il songeait maintenant que l’exquise et douce blancheur de peau de Mme Ôta avait quelque chose de mystérieux, quelque chose comme la féminité par excellence, dans son essence la plus secrète et toute la force de son charme. »

« C’était à ce désir le plus intime de son âme qu’elle avait obéi, tout spontanément, lorsqu’elle lui avait fait présent du mizusashi de shino : ce chef-d’œuvre dont la matière émouvante, avec cette surface si mystérieusement frémissante qui paraissait rayonner de chaleur vivante en dépit de son inerte froideur d’objet, faisait mieux que rappeler Mme Ôta en lui ; il l’évoquait dans son cœur avec une suprême éloquence et une efficacité souveraine.
Oui, la cruche de shino s’offrait à son regard dans sa perfection absolue, insurpassable ; et grâce à elle, par l’effet tout-puissant de son autorité magistrale, il se trouvait transporté dans un monde de haute pureté esthétique où il ne demeurait plus rien de sombre, plus trace des noirceurs tenaces et des angoisses du péché. Plus aucune ombre.
À contempler le pur chef-d’œuvre, Kikuji se prenait à penser que Mme Ôta, elle aussi, avait atteint à la plus haute perfection, qu’elle avait été un chef-d’œuvre de beauté féminine ; et il pensait que rien d’impur, rien de suspect, absolument rien de trouble ou de haïssable ne peut aller de pair avec la beauté. Un chef-d’œuvre, par définition, est exempt de toute imperfection. »
Une très belle œuvre, chargée de sens sans être strictement allégorique, et qui gravite autour de la beauté, mais aussi de la mort (difficile d’en parler plus sans divulgâcher).
Fumiko, fille de Mme Ôta (qui s’est suicidée), et à laquelle Kikuji n’est pas indifférent :
« Feriez-vous grief de sa mort à ma mère ? Moi aussi, quand elle est morte, j’ai été prise de colère dans mon désespoir, et j’ai pensé tout d’abord que la mort n’arrangeait rien. Tout ce que ma mère a fait, on ne peut le comprendre et l’interpréter qu’à tort, et la mort vient en quelque sorte sceller cette incompréhension, la fixer à jamais. Mourir, c’est refuser toute compréhension, et pour toujours, de la part des autres. Nul ne peut plus comprendre les actes d’un mort ; personne n’est jamais plus en mesure de les excuser. »


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Message par Tristram Sam 11 Mai - 0:04

La Lune dans l'eau

Voici le bel incipit de ce texte, recueilli en France dans La Danseuse d'Izu :
« Un jour, la jeune femme eut l’idée de prendre sa glace à main pour monter à son mari, toujours alité dans une chambre du premier étage, une partie du potager. Il n'en fallut pas davantage pour ouvrir une vie nouvelle au malade, et cela devait aller bien plus loin qu'elle ne l'aurait imaginé. »
Le jeu de la spécularité engendre une certaine gémellité dans le monde. En une dizaine de pages, Kawabata touche délicatement le lecteur. Il est rapporté que l’auteur manifestait un attachement particulier à ce texte, et ce peut être également le cas du lecteur.
« Découvrirait-on les choses sous un aspect nouveau, la première fois qu’elles se reflètent dans la glace ? »

Mots-clés : #nouvelle

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Message par églantine Mer 11 Sep - 23:01

@Dreep a écrit:
@églantine a écrit:En survolant ce fil , lire tout le bien qui est exprimé de Kawata ,je vais envisager de faire remonter Le grondement de la montagne plus sur le dessus de ma PAL . scratch

Moi je te conseille plutôt Kyôto, églantine.
J'ai moins aimé Pays de neige ou le Grondement de la montagne.
Je l'ai lu assez récemment au final Le grondement dans la montagne et j'ai été déçue : je n'ai pas retrouvé cette douce petite perversité transcendée par le talent d'écriture et qui fait tout le sel de l'univers de Kawabata . La traduction aussi peut-être m'a paru alambiquée .
Ces derniers mois je n'ai pas grand flair dans le choix de mes lectures . Rolling Eyes
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Message par Armor Mer 11 Sep - 23:11

@églantine a écrit:Ces derniers mois je n'ai pas grand flair dans le choix de mes lectures . Rolling Eyes

psychologique - Yasunari KAWABATA - Page 4 2019269262 Je comprends, j'ai eu une période comme ça qui a duré des mois... Je n'en voyais pas le bout. C'est très frustrant. Le point positif c'est que le jour où les bonnes pioches vont revenir, tu les savoureras encore plus. Wink

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Message par Tristram Mer 18 Mar - 15:17

Le Lac

psychologique - Yasunari KAWABATA - Page 4 Le_lac10

Deux premières parties : Gimpei, bizarre fugitif aux « pieds hideux » et autres délires fantasmatiques, suit les jeunes filles et le long chemin tracé par le premier mensonge ; Arita, vieillard nanti, apaise ses hantises dans la fraîcheur des jeunes femmes. Miyako entretenue par le « vieil homme presque septuagénaire », Hisako séduite par son professeur de lettres, jeunesse et vieillesse, féminité et abus masculin.
Thème sans doute perçu différemment de nos jours :
« Mais une telle perfection ne saurait durer plus longtemps que l’âge de seize ans, dix-sept ans à la rigueur… »
Mais cette érotique ambiguë n’est pas la seule thématique de cette dense novella. Dans la troisième partie, d’allers-retours dans le temps, la narration des deux récits tresse les fils thématiques et destinaux autour du lac (« maternel » pour Gimpei l’orphelin, qui se confirme comme personnage principal) ; la pièce d’eau est le "lieu commun" autour duquel les obsessions s’intriquent en reliant les existences des personnages. La forme structurelle est remarquable, avec les chassés-croisés du passé et du présent, du rêve et du réel : soudains fondus enchaînés d’images assez cinématographiques, comme lors de la chasse aux lucioles sur le plan d’eau. À propos de son amour d’enfance :
« Le bonheur, pour le jeune Gimpei, c’était de suivre le chemin qui longe la rive, leurs deux silhouettes confondues reflétées dans l’eau du lac. »
Poésie mélancolique, telle l’émouvante délicatesse de la voix d’une juvénile masseuse, mais aussi observation de la dure réalité :
« Spectacle classique d’un ramassis de sans-logis. Totalement indifférents aux passants, ils ne levaient même pas les yeux, ne rendaient pas le regard qu’ils ne sentaient plus se poser sur eux. On en arrivait à envier ceux de ces misérables qui s’étaient endormis sans attendre. Un couple jeune reposait tranquillement, la tête de la femme sur les genoux de l’homme, lui penché sur son dos à elle. Même dans un train, la nuit, il eût été difficile de retrouver l’emmêlement de ces deux corps endormis. On aurait dit deux moineaux, chacun la tête enfouie au sein du plumage de l’autre. Ils n’avaient pas trente ans. Gimpei s’arrêta pour les regarder : ce n’est pas commun, un couple de vagabonds. »
« Gimpei continuait ainsi à rêver, perdu dans son soliloque. Et n’en avait-il pas bien le droit, quand la pluie qui le faisait rêver n’existait pas ? »
Tristesse et beauté, là encore, mais nettement plus teintées de morbidité (outre l’attrait pour les femmes à peine nubiles, des pulsions de meurtre chez Gimpei). La fin de la quatrième et dernière partie constitue une apothéose de noirceur aliénée.
Ce texte est-il aussi étrange pour un Japonais qu’à nos yeux ? Les pieds « simiesques » par opposition aux jolis petons ont-ils une connotation particulière au Japon ? (@Gnocchi pourrait peut-être nous dire ?)
Un conseil ? Lire d’une traite cette centaine de pages, d’un Kawabata "traditionnel" à la surprise d’une plus "moderne" sombreur.
Et j’ai déjà envie de le relire…

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Message par Tristram Dim 23 Aoû - 21:25

Tristesse et Beauté

psychologique - Yasunari KAWABATA - Page 4 Triste10

Dès le début, le lecteur apprend que Oki, le personnage principal, se rend à Kyôto avec l’intention de rencontrer Otoko qui y réside ; Oki a violé Otoko, qui avait seize ans, il y a vingt-quatre années de cela, alors que lui-même avait trente et un ans (et était marié avec un enfant) ; elle eut de lui un bébé mort-né avant de tenter de se suicider et d’être internée dans un hôpital psychiatrique ; Oki regrette « d’avoir arraché cette femme aux joies du mariage et de la maternité », qui était tombée amoureuse de lui… et l’est toujours.
Oki est écrivain, et a écrit un roman à succès, son chef-d’œuvre, sur son amour pour Otoko (ce qui a d’ailleurs ravagé sa femme, qui tapait le manuscrit et fit une fausse couche) ; on peut soupçonner une mise en abyme autobiographique, ou au moins fantasmatique…
« Oki avait intitulé son roman Une jeune fille de seize ans. C’était un titre ordinaire et sans grande originalité, mais il y avait vingt années de cela, les gens trouvaient assez surprenant qu’une écolière de seize ans prît un amant, mît au monde un bébé prématuré et perdît ensuite la raison pendant quelque temps. Oki, pour sa part, ne voyait rien là de surprenant. »
Jalouse, Keiko, jeune élève peintre et amante d’Otoko, séduit Oki, puis son fils, pour venger celle-ci.
Roman paru en 1964 au Japon, Kawabata, Nobel 1968, dans l’esprit du temps et du lieu, à partir des faits ci-dessus, crée un chef-d’œuvre de délicatesse, de sensualité, de spontanéité, de psychologie autour de la douce Otoko et de la fantasque, ardente, belle, terrible Keiko. Érotisme de l’oreille et tombes de « Ceux dont nul ne porte le deuil »…
« Mais un roman doit-il être forcément une jolie chose ? »
La réponse en l’occurrence est oui, en tout cas pour la forme. Des reprises avec variations répètent par moments des éléments de l’histoire, effet musical qu’on peut aussi rapprocher d’une conversation naturelle du narrateur. C’est notamment remarquable au début de la partie Paysages de pierres (jardins zen), qui m’a particulièrement plu.

Mots-clés : #amour #erotisme #portrait #psychologique

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Message par Avadoro Dim 23 Aoû - 23:59

Quel magnifique roman, d'une poésie rare dans l'évocation de l'intimité.
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Message par Baleine Mar 25 Aoû - 10:38

Je l'ai lu cet été, je l'ai trouvé très beau. Les belles endormies m'avait laissé pantoise il y a quelques années, à présent je le relirais bien, j'y vois vraiment le pendant de Tristesse et beauté : la beauté féminine qui se laisse absolument contempler et celle qui réécrit son portrait.

Et en effet ces motifs qui reviennent et se répondent...

J'ai donné le livre mais j'aurais bien cité cette conversation dans le restaurant de nouilles, où la vieille femme les remercie au nom de la région d'avoir trouvé le temps agréable ; c'était d'une joliesse !
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Message par Tristram Mar 25 Aoû - 13:42

« Otoko, vous souvenez-vous de cette pluie de printemps, la première fois que vous m’avez emmenée sur le mont Arashi ?
— Mais oui, Keiko.
— Et de la vieille femme qui vendait des nouilles… ? »
Deux ou trois jours après l’arrivée de Keiko, Otoko lui avait fait visiter le Pavillon d’Or, le Ryôan-ji et enfin le mont Arashi. Elles étaient entrées dans un petit restaurant où l’on servait des nouilles de froment, au bord de la rivière, non loin du pont de Togetsu. La patronne du restaurant s’était plainte de la pluie.
« J’aime bien la pluie. C’est une jolie pluie de printemps, avait répondu Otoko.
— Oh, merci beaucoup, madame », avait dit poliment la patronne, en s’inclinant légèrement.
Keiko avait regardé Otoko et lui avait murmuré : « Est-ce à propos du temps qu’elle vous remercie ?
— Comment ? » La réponse de la vieille femme avait semblé naturelle à Otoko, et elle n’y avait pas prêté une grande attention.
« Je suppose que oui. À propos du temps…
— Voilà qui est intéressant. C’est amusant de remercier quelqu’un au nom du temps, poursuivit Keiko. Est-ce ainsi que l’on fait à Kyôto ?
— Ma foi, peut-être… »
Il était, en effet, possible d’interpréter ainsi la réponse de la vieille femme. Sans doute était-ce une marque de politesse à l’intention des deux promeneuses qui avaient vu le mont Arashi sous la pluie. Pourtant, ce n’était pas la politesse qui avait poussé Otoko à répondre que la pluie ne la gênait nullement. Elle trouvait réellement un certain charme à cette pluie de printemps tombant sur le mont Arashi et c’était pourquoi la vieille femme l’avait remerciée. Elle semblait avoir parlé au nom du temps ou au nom du mont Arashi sous la pluie. C’était une réaction somme toute naturelle de la part de quelqu’un qui possédait un restaurant à cet endroit, mais elle avait paru singulière à Keiko.

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Message par Baleine Mar 25 Aoû - 14:09

Merci, c'est un plaisir !
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Message par Armor Mar 25 Aoû - 14:14

Ca fait plaisir de te lire à nouveau, Baleine ! Very Happy

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Message par Dreep Ven 11 Sep - 12:56

Le Lac

psychologique - Yasunari KAWABATA - Page 4 81hved10

Un récit qui ressemble beaucoup à un rêve (ou un cauchemar) dans lequel Gimpei, toujours à la poursuite des mêmes désirs, avec des aventures qui se reproduisent et des souvenirs qui se succèdent non selon un ordre chronologique, mais par associations d’idées. Une ronde de personnages féminins tourne autour de Gimpei et si par moments il a le dessus, il finit rapidement par tomber dans sa course. On en revient toujours à la laideur, à la fois physique et morale, qui n’inspire pas la moindre empathie et dont l’intérêt a plutôt tendance à s’estomper au fil des épisodes : Certes Kawabata y mêle comme à son habitude beaucoup de douceur ― un retour au lac de sa jeunesse, un épisode de lucioles ― de la mélancolie, y ajoute un pathétique grotesque pour un ensemble pour une fois un petit peu faible, en tout cas pas très convaincant.
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Message par Invité Jeu 1 Oct - 17:12

Kyôto

psychologique - Yasunari KAWABATA - Page 4 Kyzto10


Même si la trame du récit est l'histoire de deux soeurs jumelles qui se retrouvent et qui n'ont pas connu la même existence, il reste une fois le livre refermé autre chose que juste cela.
On garde en mémoire les paysages, les évocations de la nature, les couleurs des cerisiers en fleurs et autres éclosions d'azalées, la majesté des cryptomères, les saisons qui sont évoquées, la description des fêtes traditionnelles au Japon, l'histoire des tissus, du tissage de ces ceintures qu'on imagine si bien, l'atmosphère des quartiers visités et les senteurs des bols de thé.
C'est le récit de toute une culture qui nous est partagé.

Ce livre est un peu, comme un tableau qu'on aurait regardé de longs moments pour s'en imprégner et qui laisserait sur la rétine comme un chatoiement de couleurs.

L'écriture de Y Kawabata se déroule toute en petites touches comme celles d'un impressionniste qui se ferait poète.



J'envie aux Japonais l'extrême netteté qu'ont toutes choses chez eux. Jamais cela n'est ennuyeux et jamais cela parait fait trop à la hâte.
Ce que Vincent Van Gogh écrivait dans une lettre à Théo en 1888, pourrait se dire pour l'écriture de Yasunari Kawabata, il me semble.



Reste que j'ai fait là une merveilleuse lecture et je remercie vivement @Dreep de ses conseils.  Wink

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Message par bix_229 Jeu 1 Oct - 18:18

Merci, Janis, je n'ai pas encore lu Kyoto.
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Message par Bédoulène Jeu 1 Oct - 18:45

merci Janis !

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