Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 4 Déc 2020 - 9:53

122 résultats trouvés pour Amour

Camille Laurens

Tag amour sur Des Choses à lire 41bmut10

Cet Absent-là
Figures de Rémi Vinet

J’ai trouvé ce joli petit livre édité chez Léo Scheer en ressourcerie.

Je n’ai pas relié sur le coup avec ce fil, que j’ai lu souvent.
J’aurais peut-être hésité , sinon, de peur que cela ne soit trop sombre.
Mais en réalité j’ai apprécié cette lecture du hasard.

C’est un texte qui raconte une rencontre amoureuse, et qui tâche de la saisir au moment où tout est déjà perdu, où la séparation est déjà présente dans la communication latente du duo.

Le photographe cité en sous-titre intervient dans le corps du texte, régulièrement : il ya en pleine page un portrait noir et blanc (D’hommes, de femme, d’un bébé) qui ponctue le texte de temps en temps.

C’est relié à la vraie vie de l’auteure, je pense, puisqu’il est évoqué Philippe, le petit bébé mort né dont les compte-rendus précédents du fil évoquent la présence aigüe sur tout un livre dédié.

j’ai bien aimé parce que ça traduit bien le sentiment de noyade de certains coups de foudre. ça m’a rappelé l’un d’eux, que j’ai vécu, en fait, et c’était bien cela, une histoire de regard croisé qui ouvre un précipice. Je n’aurais pas choisi de m’immerger à nouveau dans ces sensations d’impasse, mais ai trouvé que ce texte rendait compte avec beaucoup de justesse de ce phénomène là. Cet espèce d'élan de fiction qui projette sur un autre tout un monde d'affects.

Seulement tout ce texte nous mène à sa dernière page qui semble vouloir tirer leçon de l'expérience, et j'aime beaucoup ce truc là.
Un exercice de style peut-être, mais sensible,tutoré de recul,
finalement , c'est comme un témoignage initiatique : "j'ai été dans une folie coup de foudre, j'en suis revenue, et depuis voilà comme je vis"
Je vais recopier deux extraits clef. La premiere et la dernière page.
Si vous souhaitez le lire, évitez peut-être de survoler ces extraits, afin de préserver l'essence  du rythme de l'ouvrage.
Incipit a écrit:C'est le premier soir, il y a beaucoup de monde, on danse, on parle, on boit. je suis là depuis une heure, je danse, je bois, je parle. Et soudain m'arrive une chose extraordinaire, imprévisible, imprévue : j'apparais. J'en ai conscience dans l'instant, on dirait un éclair de flash, dont la surprise me serre la gorge comme on cligne des paupières, je le sais aussitôt, c'est fulgurant : on me voit; quelqu'un est en train de me voir. Je baigne dans la foule à la manière d'un papier sensible ondoyant dans son révélateur, je me développe et j'impressionne à la vitesse de la lumière, le temps se pose infime, mon corps est un instantané : j'arrête un regard. "Qu'est-ce que tu as fait hier ? Tu es allée à cette soirée, finalement? - Oui, dis-je. J'ai fait une apparition."

Pour l'extrait ci-dessous, on comprend qu'il s'agit d'un autre amour, de l'"après" :

Final du livre a écrit:C'est le premier soir. il y a beaucoup de gens, je danse au milieu du monde, tu me suis des yeux mais tu as du mal, ton regard ne peut pas s'arrêter sur moi, me fixer, il est obligé de me courir après et c'est tant-mieux, je ne veux pas d'arrêt sur image, je ne suis pas sage comme une image. Tu comprends, tu te rapproches, tu accompagnes le mouvement, il n'y a pas de cadre au tableau, le sujet en est mobile et s'enfuit par les bords avant de revenir en effet de flou, indécis. Ton visage me plaît, tes yeux -j'ai envie de courir l'aventure. Viens, fais-moi danser, ce n'est pas une valse mais faisons comme si, j'aime ce vertige de funambule, impossible de tomber tant qu'on court sur le fil en défiant le vide. quelqu'un prend des photos de la fête, je détourne la tête comme les divas, non pas de photos. je te raconte l'histoire de cette mère qu'on complimente sur la beauté de son jeune enfant, au square, et qui répond : " Et encore, vous ne l'avez pas vu en photo !". Tu ris, j'aime ton rire. Viens, tourne avec moi, ne t'arrête pas. Promets-moi une chose, veux-tu, jure-le : moi vivante, ne me fais pas habiter ta mémoire, ne m'embaume pas dans des souvenirs, ne me pousse pas dans l'oubli, ne me mets pas dans l'album. Viens, prends -moi dans tes bras, donne-moi ton visage, porte-moi dans ton coeur. je te vois, tu es là, tu es le bel aujourd'hui, tu es le présent qui s'accumule, tu es de la chair dont on fait l'amour. Danse avec moi, beau masque, surtout ne t'arrête pas. Si tu t'arrêtais, la mort prendrait la photo. Viens, ne te souviens jamais.

"Qu'est-ce que tu as fait hier soir ? Tu es allée à cette soirée, finalement ? Je croyais que tu ne voulais plus voir personne, que tu faisais le vide ?
-Oui, dis-je. Mais j'ai fais une exception."


Le corps du texte, lui, chemine dans les sensations pénibles de deliquescence, dans le désamour. Ce type d'amour passion, qu'elle répudie, en fait, tout bonnement, à travers le livre, est comme une propension à l'image fixe, c'est tout l'enjeu de ce qu'elle semble vouloir transmettre. Tout du long est ausculté le rapport à l'image mentale, au réel. C'est bien, je ne pensais pas qu'elle serait d'accord, comme moi, pour jeter aux orties ces fatales fictions là. Etre aimé ou pas, c'est une entrée comme une autre dans l'expression vivante, mais dans ce petit livre là, c'est un sort à la manière de vivre l'idée de l'amour qui est fait.
Et avec une certaine beauté de langue.
Je ressors vite fait de ces champs un peu sinistrés, et m'en vais retourner, comme elle, dans le mouvement.

Pendant des semaines après le premier soir,j'ai pensé à tes yeux comme à ceux des houris promises par le Coran au jardin des délices, dont l'arabe dit littéralement qu'elles "ont le blanc et le noir des yeux très tranchés"- toutes ces belles promesses.


Mots-clés : #amour
par Nadine
le Jeu 12 Nov 2020 - 11:28
 
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Sujet: Camille Laurens
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Honoré de Balzac

Ursule Mirouët

Tag amour sur Des Choses à lire Nemour10
Vue de Nemours

Roman, écrit en 1841, paru en 1842, dans les Études de mœurs, section des Scènes de vie de province de La Comédie humaine.

Une première partie dense, très habituelle chez Balzac, dans laquelle le lecteur sait qu'il ne faut pas lâcher, toute pétrie d'un fourniment de personnages, de caractères, de lieux campés, de multiples débuts de fils noués qui pourraient faire pelote plus tard.
Balzac vous l'a déjà faite, vous avez tenu ?

Bon, alors allons-y.

Le sujet:
Le roman commence en 1829, à Nemours.
Ursule a quinze ans et son parrain, le Docteur Minoret, plus de quatre-vingts. Elle est la fille légitime du demi-frère bâtard de la femme du Docteur Minoret (vous suivez ?).
Ursule est elevée entre trois vieillards de statuaire, qui se chargent de son éducation, autant de muses, autant d'exemples: le Docteur Minoret (la Raison, la Science), un ami de celui-ci, militaire à la retraite (la Droiture, l'Engagement), et l'abbé de la ville (la Foi, la Spiritualité). Les trois hommes sont, en outre, partenaires de trictrac.
L'enseignement dispensé par un professeur de musique vient compléter cette belle éducation.

Mais Ursule, au regard des lois de l’époque, n’est pour le Docteur Minoret ni une parente ni une étrangère, et tout testament en sa faveur un peu trop exclusive pourrait déboucher sur une action en justice de la part des héritiers plus directs: or le Docteur Minoret, bien que vivant simplement, est supposé être à la tête d'une jolie petite fortune.
Déjà, tous ces ayants-droits se méfient de la foi retrouvée du Docteur Minoret, en ignorant la cause, et craignent qu'il ne lègue à l'Église une part importante de ses avoirs...
Il s'inquiètent aussi pour le voisinage, tout en pensant que la noblesse de la maison d'en face est la meilleure protection face à une union qui serait mésalliance, avec la roturière Ursule Mirouët.
Ce qu'ils ne savent c'est que, parade à tout, le Docteur Minoret cache des titres au porteur d’une valeur considérable dans un livre de sa bibliothèque, à l'insu de tous...

Les portraits des ayants-droits héritiers du Docteur Minoret sont particulièrement gratinés, dans ce roman-là, Balzac fait dans le féroce, la caricature à gros traits.

Puis, histoire d'emmêler un peu le lecteur et de donner une petite dimension supplémentaire à l'opus, Balzac nous emmène, sans grande conviction pour ma part, sur les voies du Magnétisme, la transmission de pensée, les rêves prémonitoires, les visions, y voyant là une alliance Foi et Raison, lesquelles campaient au temps de Balzac plutôt dans des camps opposés, nous donnant au passage la clef de la métamorphose du Docteur Minoret.

Le jeu du préjugé face à la vérité, les dessous inattendus, les dons d'Ursule, on pressent Balzac en pleine prise de risque alors qu'il pouvait se cantonner à une sombre histoire d'héritiers avides dans une petite ville de province, comme on disait alors, et faire ronronner son roman, juste une brique de plus dans La comédie humaine: cela aurait pu être "et pour quelques pages de plus...", en somme.

Mais ça ne l'est pas. Et le final, avec l'issue de la belle histoire d'amour -un peu à l'eau de rose, juste ce qu'il faut- entre Ursule et son prince charmant, peut désarçonner bien des lecteurs balzaciens: ce n'est pas à quoi ils sont rompus !
Pourtant, l'avant-propos de l'auteur aurait pu mettre la puce aux plus aiguisées d'entre leurs oreilles...   


Tag amour sur Des Choses à lire H-300010
Un exemplaire de l'édition originale

Mots-clés : #amour #famille #jalousie #trahison #vieillesse #xixesiecle
par Aventin
le Mar 3 Nov 2020 - 18:27
 
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Sujet: Honoré de Balzac
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Stefan Zweig

première lecture de l'auteur des Nouvelles :

Amok suivie de Lettre d'une inconnue, la ruelle au clair de lune


Tag amour sur Des Choses à lire Amok10

Le fil rouge de ces trois nouvelles est l'Amour !

L'amour offre beaucoup ou réclame beaucoup.

Amok :  Ici c'est d'honneur pour la première nouvelle : Un médecin installé en Malaisie dans une région isolé refuse son aide à une jeune femme qui est enceinte de son amant car celle-ci est fière, belle et riche et que contre beaucoup d'argent elle exige après l'intervenion qu'elle souhaite, le départ de la Malaisie du médecin. Pour se venger de la fière jeune femme il demande un paiement en nature, elle le rejette vivement écoeurée. Il regrettera son attitude et se précipite comme un fou à sa poursuite dans la ville, se conduisant tel un "amok" (folie qui touche les autochtones). C'est trop tard qu'il lui priera d'accepter son aide, il ne sera proche d'elle que pour l'assister dans sa mort et pour lui promettre de garder son "secret" ; personne ne devra savoir. Un voyageur sur le paquebot qui ramène le médecin dans son pays et à qui il se confie comprendra que celui-ci honnorera sa promesse en se  jetant à l'eau avec le cercueil lors de son débarquement prévu ; cercueil avec lequel il coulera.

Lettre d'une inconnue : Une jeune femme qui aimera sa vie durant un homme alors que celui-ci ignore complètement être l'objet de cet amour, lui l'infidèle, l'homme à femmes, le superficiel à qui en mourant elle lèguera son secret, un enfant né de 3 nuits d'amour et qui vient de mourir,  et son amour depuis le jour où alors enfant il a posé un regard sur elle et un de ses sourires enjoleur. Elle lui dit son amour dans cette lettre, lui dévoile qu'à deux reprises ils se sont revus et aimés sans qu'il la reconnaisse, à son regret, malgré les quelques "indices" qui aurait pu l'interpeller. Mais non, comment se rappellerai-t-il une enfant, puis une jeune fille, puis une femme lui qui a eu tant de maîtresses ? Cet amour c'est une véritable abnégation de la part de cette femme justement parce qu'elle n'idéalise aucunement cet homme et auquel tous les ans elle aura fait porter un bouquet de roses le jour de son anniversaire.
(Ouliposuccion avait du mal à croire possible une telle abnégation, je peux comprendre son interrogation,  mais  ce récit date et "l'amour a ses raisons que la raison ignore")

La ruelle au clair de lune : Un marin dans un port de France est en attente d'un train pour rentrer dans son pays, l'Allemagne. Pour prendre le frais il déambule dans la ville et  fuyant l'agitation se retrouve dans une ruelle où manifestement les marins et les gens de passage trouvent délassement, alcool et l'amour commandé. Un homme manifestement usé et insistant est rejeté grossièrement par l'une des femmes de bar. L'attitude de la femme déplait à notre marin qui quitte l'établissement, suivi par l'homme rejeté qui sentant en lui un compatriote lui raconte sa vie et celle de la femme qui se trouve être la sienne. Puis n'obtenant pas l'aide supplié retourne vers l'établissement, honteux et comme fou, un couteau à la main.

*****
Ceux sont donc trois histoire d'amour, de cet amour qui peut conduire à la folie, folie douce ou furieuse.

C'était une très agréable surprise que l'écriture de l'auteur, qui sait parfaitement créer l'ambiance, le suspens, l'attente, le paroxisme mais pas de délivrance car les mots poursuivent le lecteur, la page refermée. Il devait en connaître de l'homme et de sa vulnérabilité,  Zweig.

Je reviendrai vers lui.

Extraits

« Je… tremblai… je tremblai de colère et… aussi d’admiration. Elle avait tout calculé, la somme et le mode de paiement, qui devait m’obliger à partir ; elle m’avait évalué et acheté sans me connaître ; elle avait disposé de moi dans l’intuition de sa volonté. J’avais bien envie de la gifler… mais, comme je me levais en tremblant, – elle aussi s’était levée – et que précisément, je la regardais dans les yeux, je me sentis soudain, en voyant cette bouche close qui ne voulait pas supplier, et ce front hautain qui ne voulait pas se courber… envahi par une… une sorte de désir violent. Elle dut s’en apercevoir, car elle fronça les sourcils comme quand on veut écarter quelqu’un d’importun : entre nous, brusquement, la haine fut à nu. Je savais qu’elle me haïssait parce qu’elle avait besoin de moi, et je la haïssais parce que… parce qu’elle ne voulait pas supplier. »

« Alors son regard martyrisé me fixa longuement… Ses lèvres remuèrent légèrement… Ce ne fut plus qu’un dernier son qui s’éteint lorsqu’elle dit… :
« – Personne ne le saura ?… Personne ?
« – Personne, fis-je avec la plus grande force de conviction, je vous le promets.
« Mais son œil demeurait inquiet… Les lèvres fiévreuses, elle arriva encore à prononcer indistinctement :
« – Jurez-moi… personne ne saura… Jurez.
« Je levai la main comme on prête serment. Elle me considéra… avec un regard indicible… il était tendre, chaud, reconnaissant… oui vraiment, reconnaissant… Elle voulait encore ajouter quelque chose, mais ce lui fut trop difficile. Longtemps, elle demeura étendue, les yeux fermés, complètement épuisée par l’effort.
« Puis commença l’horrible, l’horrible chose… une heure entière, épouvantable, elle lutta encore : au matin seulement, ce fut la fin… «

« Jamais je n’ai connu chez un homme, dans ses caresses, un abandon aussi absolu au moment présent, une telle effusion et un tel rayonnement des profondeurs de l’être – pour s’éteindre ensuite à vrai dire dans un oubli infini et presque inhumain. Mais moi aussi je m’oubliais : qu’étais-je à présent dans l’obscurité, à-côté de toi ? Étais-je l’ardente gamine de jadis, la mère de ton enfant, étais-je l’étrangère ? Ah ! tout était si familier, déjà vécu pour moi, et cependant tout était si frémissant de vie nouvelle, en cette nuit passionnée ! Et je priais pour qu’elle ne prît jamais fin ! »

« Toute ma vie, depuis que je suis sortie de l’enfance, a-t-elle été autre chose qu’une attente, l’attente de ta volonté ? »

« Il faut qu’elles se cachent quelque part dans un bas-fond de la grande ville, ces petites ruelles, parce qu’elles disent avec tant d’effronterie et d’insistance ce que les maisons claires aux vitres étincelantes, où habitent les gens du monde, cachent sous mille masques. »
« Pendant une seconde je croisai son regard : on y lisait une honte indicible et une rage écumante. Ce regard asservi toucha en moi l’homme, le frère. Je sentis l’humiliation par la femme, et j’eus honte avec lui »


Mots-clés : #amour #nouvelle #psychologique
par Bédoulène
le Mar 27 Oct 2020 - 18:13
 
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Sujet: Stefan Zweig
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Prajwal PARAJULY

Tag amour sur Des Choses à lire 41jeay10

Fuir et revenir

Chitralekha avait vu trop de gens mourir _ son mari, son fils, sa belle-fille. Elle serait incapable de supporter un nouvel évènement tragique. Selon le marché que la vieille femme avait conclu avec Dieu ce quart de sa vie au moins devait être préservé de toute tristesse. Et elle veillerait assurément à ce qu’il tienne promesse.


Chitralekha a 84 ans. Pour la communauté hindoue du Sikkim, c’est une date importante, que l’on célèbre lors d’une fête assortie d’une cérémonie religieuse, le chaudrasi. Tout naturellement, Chitralekha a invité ses petits-enfants, d’ordinaire éparpillés aux quatre coins du monde, afin de fêter l’évènement. Vous pensez avoir affaire à une bonne petite grand-mère qui attend sa famille les bras grands ouverts ? Vous avez grandement tord. Chitralekha est une maîtresse femme, qui mène son entreprise de confection de main de maître, et n’a pas sa pareille pour corrompre politiques et entrepreneurs… Rien ne lui résiste, ou presque. Et ses petits enfants, eh bien, il n’est même pas  dit qu’elle ait tant que cela envie de les revoir… D’ailleurs, tous ont une raison de redouter ces retrouvailles : Bhagwati, qui a osé braver les interdits de caste et s’est mariée à un intouchable, reverra son intraitable grand-mère pour la première fois depuis 18 ans ; Manasa, qui a dû renoncer à sa carrière pour s’occuper de son beau-père, n’est qu’aigreur et regrets… Agastaya, oncologue reconnu aux Etats-Unis, n’ose avouer son homosexualité à sa famille qui lui recherche activement la femme idéale. Et puis il y a Ruthwa, l’écrivain sulfureux, celui qui n’est même pas invité...

Et voilà que tous ces êtres qui n’ont, au fond, guère envie de se côtoyer, se retrouvent forcés de cohabiter une semaine durant. Ce qui, évidemment, ne va pas sans heurts, et ce d’autant plus que Prasanti, la servante haute en couleurs de la maison, n’a pas du tout l’intention de les laisser empiéter sur son territoire. Et donc, tout ce petit monde se jauge, se pique, se dispute, pleure, rit et s’évite. Rien de mièvre ou de sucré dans ces retrouvailles, c’est d’une plume caustique à souhait que l’auteur nous relate les lâchetés, les empoignades, l’amertume et la colère qui règnent dans la famille. Et aussi, les tendresses inavouées...

On ne va pas se mentir, le fait que l’auteur soit originaire du Sikkim, ce tout petit état himalayen majoritairement bouddhiste, est ce qui m’a attirée de prime abord. On apprend d’ailleurs quelques petites choses sur sa communauté hindoue, et notamment sur le sort inique réservé à certains de ses membres dans l’état voisin du Bhoutan (vous savez, le pays du bonheur ? Hum). Mais, derrière l’aspect « exotique » et les problématiques typiquement indiennes, c’est bien le thème universel de la quête d’identité qui est au coeur du livre. Une quête d’autant plus difficile dans une société aux mœurs cadenassées dont les clivages semblent à jamais indépassables. Ressortent en particulier les figures de deux beaux personnages féminins, la résiliente Bagwati et la hijra Prasanti, infiniment émouvante sous son masque gouailleur.

Une lecture que j’ai beaucoup aimée. J’espère bien qu’on n’en restera pas là avec cet auteur en France.


Mots-clés : #amour #famille #minoriteethnique #vieillesse
par Armor
le Lun 12 Oct 2020 - 17:00
 
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Sujet: Prajwal PARAJULY
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Hélène Bessette

Lili pleure

Tag amour sur Des Choses à lire 41aq1y10

Originale: Français, 1953

CONTENU :
extrait de la 4ème de couverture a écrit:Sa mère tyrannique empêche Lili d’épouser l’homme qu’elle aime ; de dépit, elle en épouse un autre, qui est déporté à la guerre puis revient alors que Lili est cette fois amoureuse d’un berger de 13 ans son cadet. Abandonnée par son mari, délaissée par le berger, Lili se retrouve seule avec sa mère, plus insupportable que jamais.


REMARQUES :
C’est alors certes une suite de mauvaises d’histoires d’amour si on suit juste le résumé. Mais à coté de ses amants, voir le mari, il y a surtout cette mère omniprésente et -puissante qui ne peut laisser s’en aller en paix sa fille ! Elle se glisse entre la vie et Lili, empêche, intervient, et malgré le fait que le lecteur (et Lili?) s’énerve, elle continue aussi pour Lili de prendre toujours et à nouveau la première place, même si brièvement elle semble parfois vouloir resister. Mais… Lili pleure. Pas juste le titre du livre ! Et de la romance devient un drame.

Mais même cela n’est pas tout : Il y a surtout la manière ! Cette langue incroyable, maniée par Hélène Bessette, puissante, expressive, rythmée. Oui : poètique ! Et c’st pour cela qu’on la nommera inventrice du « roman poètique ». Dans la nouvelle édition cela se voit aussi dans la typographie : parfois des lignes d’une, deux mots, parfois rimés. Des énumérations, des variations sur un thème. L’auteure utilise presque uniquemment le dialogue ou le monologue intérieure. On a l’impression aussi que cela se prêterait éventuellement à une adaptation au théâtre ?!

C’est un style vraiment puissant et original, avec – dans son temps certainement aussi une vue moderne et critique sur la place de la femme, étouffée dans un cocon du vouloir maternelle, qui finalement se révêle nocive à l’infini. Mélo ? Oui, mais grâce à la langue, à la manière d’écrire beaucoup plus !

Une vraie découverte ! Convaincante !

Mots-clés : #amour #famille #jeunesse #relationenfantparent
par tom léo
le Mer 7 Oct 2020 - 18:16
 
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Sujet: Hélène Bessette
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Alexandre Dumas fils

La Dame aux Camélias

Tag amour sur Des Choses à lire 9782253011842-001-t-1
Je reste plutôt sceptique. En quoi cette femme (Marguerite Gautier dans le roman) est-elle si exceptionnelle, ainsi que l’on s’acharne à le répéter au début (j’avoue que je n’aurais pas dû lire la préface lourdingue de Jules Janin, qui parle de Marie Duplessis ― la femme réelle dont Dumas fils s’est inspiré) ? He bien, je dois reconnaître que je prenais plus d’intérêt au livre lorsqu’elle prenait la parole, démontrant en tout simplicité que son histoire est plus compliquée que cela, tandis que les autres, Armand entre tous s’ébaubissent en phrases creuses. Le roman lui-même poursuit les hauts et les bas de cet Armand, jaloux à l’affût, poursuivant son amour ou feignant de ne point avoir de soupçon lorsque la situation est plus calme, ou plus idyllique selon son point de vue. On nous rebat les oreilles ou les yeux avec cette promesse d’un futur sans nuage (c’est cool, les nuages) d’une fidélité absolue et d’un amour parfait… !

…Sauf que, l’air de rien, on voit un homme en train d’assujettir complètement une femme à son amour. On voit toute la manipulation (des deux côté du reste, sauf qu’il n’y a qu’un vainqueur) qui entre en jeu, et puis tous les problèmes d’argent qu’entraîne cette union. « ah ! vous croyez qu’il suffit de s’aimer et d’aller vivre à la campagne d’une vie pastorale et vaporeuse ? Non, mon ami, non. A côté de la vie idéale, il y a la vie matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre par des fils ridicules, mais de fer, et que l’on ne brise pas facilement. » dit Prudence (elle porte un peu trop bien son nom celle-là). On voit que c’est la société qui rend leur relation impossible, mais Dumas fils ne l’attaque jamais réellement, il ne fait que « racheter » un type de femme (la femme entretenue, la femme chère) avec des tartines de bons sentiments.

Mots-clés : #amour #xixesiecle
par Dreep
le Lun 14 Sep 2020 - 17:23
 
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Sujet: Alexandre Dumas fils
Réponses: 2
Vues: 91

Michael Kumpfmuller

Tag amour sur Des Choses à lire La-spl10
A. Michel

En juillet 1923, Franz Kafka séjourne avec sa soeur à Muritz, petite station balnéaire de la
Baltique. C'est là qu'il rencontre Dora Diamant. Il vient d'avoir quarante ans et il est gravement malade. La tuberculose gagne très vite du terrain.
Dora vient d'avoir vingt cinq ans. Elle est la vie meme. Elle sera son dernier amour et sa compagne jusqu'au bout.

Pour Franz ce sera un bonheur inespéré et partagé, rendu poignant par l'avancée de la maladie. Un sursis d'un an pas plus. Dora se rend compte que leur amour est menacé et leurs espérances de vie commune. Mais tout au long elle fera preuve d'un courage, d'une ténacité, d'un dévouement et d'une affection sans faille.

Rien n’est plus beau, que d’être seule avec lui dans la chambre, chacun occupé à sa propre tâche, car cela lui rappelle Berlin, les soirs où il écrivait en sa présence. Il y avait une sorte d’intensité dans le silence, quelque chose de religieux et de léger à la fois tandis qu’il écrivait, penché sur la table, les premières semaines, quand elle avait encore presque peur de ce qu’il faisait, de son travail.


Pendant les derniers mois, Franz et elle vont séjourner à Berlin et ce sera le meilleur moment de leur vie, (en dehors de l'époque où ils se sont connus à Muritz). Meme si Berlin est dans un état de crise économique dramatique. On sent déjà monter l'antisémitisme et l'extrémisme politique.

Par la suite, Franz va séjourner de sanatorium en sanatorium en Autriche. Son état se dégrade de plus en plus. Il ne peut plus manger pratiquement ni meme parler.

Il a presque l’air d’un enfant maintenant, on ne peut pas dire précisément ce qui se passe, il est malade, mais c’est surtout l’expression de son visage qui est remarquable, on dirait qu’il a réussi, au mitan de sa vie, à ressembler finalement à un élève de première un peu retardé, et qu’ayant atteint ce stade, il se développe maintenant à rebours jusqu’à redevenir un enfant.


Un dernier changement d'établissement provoque chez Franz un regain d'espoir et de vitalité. Espoir vite déçu, le pronostic vital lui laissera trois mois d' existence en partie inconsciente.


Michael Kumpfmuller s'est plongé dans les journaux, la correspondance et les carnets de l'auteur. Il s'est tellement investi, imprégné qu'il a réussi à nous rendre un Kafka vivant et proche tel qu'on ne l'a jamais connu avant. Sauf peut etre dans le témoignage de Gustav Janouch.



Tag amour sur Des Choses à lire Dora_j10
 Dora

Mots-clés : #amour #mort #pathologie
par bix_229
le Jeu 3 Sep 2020 - 19:04
 
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Sujet: Michael Kumpfmuller
Réponses: 2
Vues: 178

Yasunari KAWABATA

Tristesse et Beauté

Tag amour sur Des Choses à lire Triste10

Dès le début, le lecteur apprend que Oki, le personnage principal, se rend à Kyôto avec l’intention de rencontrer Otoko qui y réside ; Oki a violé Otoko, qui avait seize ans, il y a vingt-quatre années de cela, alors que lui-même avait trente et un ans (et était marié avec un enfant) ; elle eut de lui un bébé mort-né avant de tenter de se suicider et d’être internée dans un hôpital psychiatrique ; Oki regrette « d’avoir arraché cette femme aux joies du mariage et de la maternité », qui était tombée amoureuse de lui… et l’est toujours.
Oki est écrivain, et a écrit un roman à succès, son chef-d’œuvre, sur son amour pour Otoko (ce qui a d’ailleurs ravagé sa femme, qui tapait le manuscrit et fit une fausse couche) ; on peut soupçonner une mise en abyme autobiographique, ou au moins fantasmatique…
« Oki avait intitulé son roman Une jeune fille de seize ans. C’était un titre ordinaire et sans grande originalité, mais il y avait vingt années de cela, les gens trouvaient assez surprenant qu’une écolière de seize ans prît un amant, mît au monde un bébé prématuré et perdît ensuite la raison pendant quelque temps. Oki, pour sa part, ne voyait rien là de surprenant. »

Jalouse, Keiko, jeune élève peintre et amante d’Otoko, séduit Oki, puis son fils, pour venger celle-ci.
Roman paru en 1964 au Japon, Kawabata, Nobel 1968, dans l’esprit du temps et du lieu, à partir des faits ci-dessus, crée un chef-d’œuvre de délicatesse, de sensualité, de spontanéité, de psychologie autour de la douce Otoko et de la fantasque, ardente, belle, terrible Keiko. Érotisme de l’oreille et tombes de « Ceux dont nul ne porte le deuil »…
« Mais un roman doit-il être forcément une jolie chose ? »

La réponse en l’occurrence est oui, en tout cas pour la forme. Des reprises avec variations répètent par moments des éléments de l’histoire, effet musical qu’on peut aussi rapprocher d’une conversation naturelle du narrateur. C’est notamment remarquable au début de la partie Paysages de pierres (jardins zen), qui m’a particulièrement plu.

Mots-clés : #amour #erotisme #portrait #psychologique
par Tristram
le Dim 23 Aoû 2020 - 21:25
 
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Sujet: Yasunari KAWABATA
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Joë Bousquet

Lettres à Poisson d'or

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« Vous vous souvenez des poissons d’or. Ce Rêve d’enfance était en moi l’aube de la vie amoureuse. Les « golden fishes » étaient l’attribut magique de ces fées blondes au buste nu que, toute ma vie, j’ai cherchées comme si je pressentais que l’amour devait satisfaire mes sentiments en leur ouvrant la profondeur vierge de mon cœur. Vous êtes venue, vous avez ouvert ma vie comme un fruit. »


L’histoire est belle. En 1967, une femme remet à Jean Paulhan une série de lettres d’amour que lui a adressé Joë Bousquet entre 1937 et 1949. Ce sont les lettres à Poisson d’or. Il ne s’agit pas d’une correspondance puisqu’on ignore ce que sont devenues les lettres que Germaine, Poisson d’or, a envoyées au poète. Faut-il le regretter ? Oui, si on se place sur le plan de l’histoire de cette étrange relation, non, pour ce qui concerne la littérature car ces lettres sont d’une beauté sidérante et se suffisent à elles-mêmes.
Voici le début de la première lettre datée du 1er août 1937 :

« Ma chère amie,
Depuis votre départ, je cherche une heure pour vous écrire. Il me semble que des visiteurs m’en ont empêché ; mais la vérité est tout autre. J’ai pu me persuader jusqu’à ce soir que vous ne m’aviez quitté que pour quelques heures ; et votre départ ne s’accomplira que du moment où je l’accepterai en vous écrivant. »


Joë Bousquet est un poète exigeant, envers lui-même et les autres. Il demande au lecteur d’entrer dans son univers très introspectif et chargé de spiritualité. Je me suis longtemps demandé à quel autre écrivain de son époque Bousquet pouvait être comparé. Il donne lui-même la clef dans ces lettres en prenant pour modèle R-M. Rilke.
Autrement dit, il place d’emblée la barre très haut pour sa correspondante.

« De même que dans un visage le rayon bleu des yeux nous retient il y a, dans les nuits d’amour, des lumières couleur de mer auxquelles l’on était insensibles, mais qui, par la hauteur qu’elles avaient au-dessus du présent, sont demeurées intouchées par le temps et paraissent s’approcher à mesure qu’il neige sur nous des années, prêtes à nous retrouver dans l’instant mortel où nous nous perdrons pour toujours… Elles veulent qu’à de certains instants de notre vie il n’y ait qu’un souvenir déterminé pour nous aider à vivre comme si nous étions le lieu de délices où la vie s’éprend de la vie… C’était, c’est toi, ce soir…
Un peu de ton être rode autour de moi. Il m’aide à vivre des heures mauvaises. Puisse ma pensée être un voile aussi doux, à ta chair que l’azur de tes yeux au rêve que sur eux j’aventure. »


On peut se poser la question, du moins, je me la suis posée, de l’emprise que pouvait avoir le poète, d’âge mûr, reconnu par ses pairs sur une jeune femme. La relation amoureuse proposée (imposée ?) par Joë Bousquet, bien qu’elle ne puisse s’accomplir matériellement, n’en est pas moins pourvue d’une violence érotique qui peut mettre mal à l’aise :

« Me suis-tu bien ? Jusqu’à présent ces deux formes d’amour se sont combattues. Mon amour s’agenouillait devant toi, m’invitait à aimer l’expression de ton visage, à y reconnaître mon rêve. Cependant, une morsure bizarre dans ma chair disait autre chose : quand je m’enfonce dans la nuit du désir, quand je m’efforce d’y connaître ma nature d’homme dans toute sa barbarie, il se trouve que l’idée de femme où je prends conscience de ce qu’il y a de plus sauvage en moi est celle dont tu es l’incarnation.
Me comprends-tu bien ? Si je me trouvais ramené à mes années de guerre, avec toute la frénésie de ma jeunesse et qu’un hasard m’amenât au sein d’une ville prise, si, avec la folie du sang aux yeux, je cherchais une fille à violer, à martyriser, à mettre en croix, un corps où unir lumineusement toute ma sauvagerie et toute ma douceur, ce serait une jeune fille comme toi que je chercherais. »


Ceci dit, ces lettres sont d’une fascinante beauté. Dans une conception tristramesque de la citation, il faudrait pratiquement tout noter ! Quelques exemples :

« Pas un homme qui puisse prendre conscience de ce qui est sans y savourer l’amertume et le goût de cendres de ce qui achève d’être ; vivre, voir, sentir, c’est se trouver, à travers tout ce que l’on perçoit, inférieur à soi-même. Nous vivons, mais ce que nous voyons est extérieur à ce que nous entendons, notre pensée est étrangère à notre parole, le regard est l’exil de la voix, notre cœur bat dans le vide comme s’il était le seul à concevoir pour nous l’étendue de notre solitude. »


« Un regard perdu entre la neige et les étoiles arrêté soudain par le poids d’un oiseau d’or qui vient de se poser sur lui dans le monde où ce qui est aimé est la prison de ce qui aime. Le jour se berce sur le jour et le regard est silence… »


« Vos gestes me diront d’où je viens, mes yeux remonteront sur vous aux sources féeriques de ma destinée. Ce sera une longue histoire à reconstituer avec des songes et qui puiseront dans votre jeunesse la lumière de mon enfance. »


« Il y a ensuite la vocation poétique qui est une tout autre chose. Et il s’agit, pour celle-ci, d’une terrible épreuve qui dure toute la vie. Il ne s’agit plus ici du public qui ne comprend jamais rien, mais d’une révélation à rendre claire ; parce que l’homme marqué par son destin a, de toutes les choses, une vision si singulière qu’il mourrait de son exil s’il n’en faisait un élément de communication. »


La dernière lettre date de 1949. En avril 1950, Germaine se marie. Joë Bousquet meurt quelques mois plus tard.
Jean Paulhan avait caché, par pudeur, l’identité de « Poisson d’or » dont on ne connaissait que le prénom de Germaine. Je me serais bien contenté de cet anonymat. Mais Germaine Mühlethaler-Tartaglia (1916 – 2013) a reçu le titre de « Juste parmi les nations ». Il me plait que ce nom soit désormais associé à celui de « Poisson d’or ». Very Happy


Mots-clés : #amour #correspondances
par ArenSor
le Sam 22 Aoû 2020 - 19:56
 
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Sujet: Joë Bousquet
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Akira Mizubayashi

@janis a écrit:Je suis bien tentée, également, surtout avec le plaisir de ma lecture actuelle : j'ai bien envie de rester au Japon, un peu, par la suite ! Merci Wink


Certes, atmosphère marquée par un auteur japonais. Mais des grandes parties de son oeuvre sont écrites en français, se déroule en France. Si j'ai bien compris, l'auteur avait besoin de "respirer" un air plus libre, preant la langue française comme un trampolin pour accèder à une plus grande forme de légèreté. Le Japon lui semble trop figé dans des hierarchies, des formules...



Un amour de Mille-Ans

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Français, 2017

CONTENU :
description de produit a écrit:"La maladie de Mathilde les avait coupés du monde. Rester des heures entières auprès de sa femme ne lui pesait pas, bien au contraire. La musique devenait alors pour eux comme une prière sans paroles, l'occasion d'un silencieux échange de sourires et de soupirs d'émerveillement." Ancien professeur de littérature française à Tokyo, Sen-nen vit désormais à Paris avec sa femme Mathilde. Un jour, il reçoit un message de son amour de jeunesse, Clémence, une cantatrice qui interprétait Suzanne dans Les Noces de Figaro. Après trente ans de silence, elle l'invite à une nouvelle représentation de cet opéra, dont elle supervise la mise en scène. Mathilde laisse alors son mari aller à la rencontre du passé.


REMARQUES :
C’est dans un contexte d’une maladie grave de sa femme, qu’est raconté l’histoire d’amour entre elle et Sen-nen. Puis il est contacté par une cantatrice, Clémence S., qui trente années auparavant avait joué la Suzanne à l’Opéra Garnier. A l’époque encore étudiant à Paris, Sen-nen assista à toutes les représentations des « Noces de Figaro ». Son engouement pour la pièce de Mozart lui fait vivre ces spectacles comme quelque chose de très fort : l’action, l’interprétation, le sens même de l’opéra (un dépassement des hierarchies sociales?!) le font rêver à lui, venant d’une societé si hierarchisée. Et mettent en marche comme un amour de « Mille-Ans » (signification de Sen-nen en japonais) aussi bien pour l’interprète de Suzanne, Clémence S. Sen-nen va lui écrire pas tellement juste des lettres d’amour ou de fana, mais comme son dialogue avec la pièce, sa compréhension du sens profond. A la fin des spectacles il y aura juste une rencontre pleine d’harmonie, de partage, autour d’un verre de vin et d’une pizza. Et dans l’aujourd’hui ? Comment va se passer cette rencontre après une trentaine d’années ? Et comment se déroulera le temps commun avec sa femme Mathilde ?

Partage de la même passion pour la musique, amour pour la langue et vie entre différentes cultures (incluant l’amour pour la langue), une relation de couple tranquille, paisible et apaisée, aussi un peu à l’écart, même la présence d’un chien – on retrouvera beaucoup d’ ingrédients dont j’ai fait connaissance dans « Âme brisée ». Ici ce sont les « Noces de Figaro » qui sont au centre du roman. L’interprétation, les explication en font quelque chose qu’il faut presque connaître. Et qu’on va éventuellement mieux apprécier après ? Mizubayashi écrit en mélomane très éclairé, pouvant donné un sens à des choix de Mozart. C’est fort, mais pourrait éventuellement aussi rappeler p ex un exposé. Quitte-t-on le domaine du roman presque ?

Le partage d’une même passion pour la musique peut unir des êtres humains.

Une certaine proximité de style, de langue, d’atmosphère, avec « Âme brisée » m’a étonné. L’auteur semble avoir des sujets fétiches. Si on aime, on aimera ce roman aussi !

Mots-clés : #amour #lieu #musique #pathologie
par tom léo
le Mer 19 Aoû 2020 - 7:00
 
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Sujet: Akira Mizubayashi
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Guy de Maupassant

Fort comme la mort

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Publié en 1889, « Fort comme la mort » est le cinquième et avant-dernier roman de Guy de Maupassant.
Olivier Bertin, un peintre mondain renommé, entretient depuis plus d’une dizaine d’années une liaison avec la comtesse Anne de Guilleroy. Cette relation, qui se transmue au fil de temps en tendre et profonde amitié, est soudain troublée par l’apparition d’Annette, la fille d’Anne qui ressemble étrangement à sa mère.

« … La porte du grand salon s’ouvrit de nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche, blondes, dans une crème de malines, se ressemblant comme deux sœurs d’âge très différent, l’une un peu trop mûre, l’autre un peu trop jeune, l’une un peu trop forte, l’autre un peu trop mince, s’avancèrent en se tenant par la taille et en souriant. »


Insidieusement, Olivier Bertin va tomber amoureux de la fille de sa maîtresse.
« Fort comme la mort » est un livre sur la vieillesse, celle du corps qui ne répond plus aux désirs et aux pensées qui eux ont gardé toute leur force d’origine. Le regard - le principal protagoniste est peintre - joue ici un rôle essentiel : apparition des rides, fraîcheur disparue du visage d’Anne, pratique sportive pour entretenir la musculature pour Olivier. Du reste, c’est une thématique importante chez l’auteur : le temps qui, de manière sournoise mais inéluctable,  détruit la beauté des êtres. Malgré la profondeur des sentiments qu’entretiennent Anne et Olivier, c’est le paraître qui gagne. Le visage d’Annette se superpose fatalement à celui de sa mère et vient occulter ce dernier.
« Fort comme la mort » est au final un roman d’amour, mais dans lequel l’apparence prime sur l’essence.
Un très vif plaisir de lecture vient de la clarté d’écriture de Maupassant et de sa capacité à traduire en quelques mots des scènes de la vie parisienne en ce début de la troisième république. C’est aussi un écrivain qui sait doser à merveille la quantité de vitriol à ajouter à son encre.

« L’air tiède et le soleil donnaient aux hommes des airs de fête, aux femmes des airs d’amour, faisaient cabrioler les gamins et les marmitons blancs qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes voyous ; les chiens semblaient pressés ; les serins des concierges s’égosillaient ; seules les vieilles rosses attelées aux fiacres allaient toujours de leur allure accablée, de leur trot de moribonds. »


« Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se déplaçaient tour à tour, distancés soudain par une victoria rapide, attelée d’un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, à travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, à travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait aux voitures qu’elle frôlait un étrange parfum de fleur inconnue. »


« Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant de compétence attachant et une clarté de vulgarisateur qui le faisait fort apprécier des femmes du monde, à qui il rendait les services d’un bazar roulant d’érudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses, sans avoir jamais lu que les livres indispensables ; mais il était au mieux avec les cinq Académies, avec tous les savants, tous les écrivains, tous les érudits spécialistes, qu’il écoutait avec discernement. »


« C’était un de ces sérieux médecins mondains dont les décorations et les titres garantissent la capacité, dont le savoir-faire égale au moins le simple savoir, et qui ont surtout, pour toucher aux maux des femmes, des paroles habiles plus sûres que des remèdes. »



« Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les salons, mais suspect de tripotages d’argent de toute nature, ce qui n’était pas étonnant, disait Bertin, après avoir tant vécu dans les tripots, marié, séparé de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques belges et portugaises, portait haut, sur sa figure énergique de don Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme à tout faire que nettoyait, de temps en temps, le sang d’une piqûre de duel. »


« Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du boulevard, le clan des académiques, corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou microscopiques, selon leur conception de l’élégance et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés de la famille entourant le père comme un chœur triomphal. »



Mots-clés : #amour #vieillesse #xixesiecle
par ArenSor
le Lun 17 Aoû 2020 - 11:04
 
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Sujet: Guy de Maupassant
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Mario Vargas Llosa

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Tours et détours de la vilaine fille

Que de tours et de malices chez cette «vilaine fille», toujours et tant aimée par son ami Ricardo, le «bon garçon». Ils se rencontrent pour la première fois au début des années cinquante, en pleine adolescence, dans l'un des quartiers les plus huppés de Lima, Miraflores. Joyeux, inconscients, ils font partie d'une jeunesse dorée qui se passionne pour les rythmes du mambo et ne connaît d'autre souci que les chagrins d'amour. Rien ne laissait alors deviner que celle qu'on appelait à Miraflores «la petite Chilienne» allait devenir, quelques années plus tard, une farouche guérillera dans la Cuba de Castro, puis l'épouse d'un diplomate dans le Paris des existentialistes, ou encore une richissime aristocrate dans le swinging London. D'une époque, d'un pays à l'autre, Ricardo la suit et la poursuit, comme le plus obscur objet de son désir. Et chaque fois, il ne la retrouve que pour la perdre. Et, bien entendu, ne la perd que pour mieux la rechercher. Il n'est jamais facile d'écrire l'histoire d'une obsession. Mais la difficulté est encore plus grande quand il s'agit d'une obsession amoureuse et quand l'histoire que l'on raconte est celle d'une passion. Mario Vargas Llosa avait déjà affronté ce défi par le passé dans La tante Julia et le scribouillard (1980), l'un de ses romans les plus populaires. Et voici qu'il le relève encore vingt-cinq ans plus tard et nous offre ce cadeau inattendu : une superbe tragi-comédie où éros et thanatos finissent par dessiner une autre Carte de Tendre entre Lima, Paris, Londres et Madrid. Car Tours et détours de la vilaine fille est bien cela : la géographie moderne d'un amour fou."


Lorsque tu lis la quatrième de couverture, tu es alléchée....mais cruelle déception.... cette passion amoureuse est surtout physique....car les deux protagonistes n'ont aucun point commun et surtout aucun accord spirituel en quelque sorte...

J'ai terminé récemment ce livre....conseillé par une de mes soeurs...tellement inintéressant que je n'ai rien à en dire de particulier....le thème : un homme, Ricardo,  a une passion (malsaine) pour une cinglée originaire de sa ville qu'il a connue enfant et qui ,au fond, n'est rien qu'une femme vénale obnubilée par l'argent....et manque de bol, lui n'en a pas....  le côté "guerillera" on oublie, c'est anecdotique ..."  s'en suivent des descriptions des préférences sexuelles de cette femme qui, en ce qui me concerne, n'ajoutent rien à l'histoire...quel roman creux...et long, tu attends... tu attends..une révélation....mais comme soeur Anne tu ne vois rien venir..... Shocked

Donc, je le déconseille ..heureusement, je l'avais pris à la biblio.... Pour ceux qui l'ont déjà lu, je résumerai : une vraie cucuterie (un des leitmotiv de la vilaine fille ) Very Happy


Mots-clés : #amour
par simla
le Lun 17 Aoû 2020 - 6:50
 
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Sujet: Mario Vargas Llosa
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José-Maria Eça de Queiroz

Les Maia

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Dans cette petite société aristocratique lisboète de la fin du XIXème siècle, le dilettantisme s’épanouit en plaisirs exquis. Lisbonne est un village, Lisbonne se veut magnifique. Ces jeunes messieurs, derrière leurs moustaches en guidon de vélo, échangent sur leurs conquêtes féminines, leurs séjours de villégiature, leurs intérieurs fastueusement décorés. Ce beau monde circule en calèche, fréquente les théâtres et ne croit plus en l’avenir du Portugal…

Carlos da Maia, l’éternel enfant gâté élevé par son grand-père, est le plus brillant, le plus séduisant. Sa énième aventure courtoise s’avère en fait être une vraie histoire d’amour pathétique et les émois de son cœur l’amènent à un bonheur ineffable et largement jalousé. Mais le destin veille, et trop de bonheur, c’est trop, il va falloir en rabattre…

Il y a une remarquable élégance à ce long récit d’une société infatuée d’elle-même, aussi inutile que libertine, prise au piège de fonctionnements qui se croient impérissables. La prose de Eça de Queiroz est aussi brillante que les fastes qu’elle décrit, par contre elle sait sortit des carcans traditionnels adopter une ironie pleine d’humour vis-à-vis de ses personnages, qu’elle aime en tant qu’individus souffrants mais brocarde en tant que marionnettes d’une communauté aveugle en cours de délitement.

Sous un romantisme qui palpite, l’œil acerbe de Eça de Queiroz déshabille ces aristocrates vaniteux et les fait entrer dans la grande communauté humaine des amours malheureuses.
Les longueurs sont rares parmi les 800 pages flamboyantes de ce splendide roman, luxuriant, plein d‘intelligence, et d’une humanité qui vogue habilement entre fascination et  dérision.


Mots-clés : #amour #lieu #social #xixesiecle
par topocl
le Mar 11 Aoû 2020 - 10:17
 
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Sujet: José-Maria Eça de Queiroz
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Béatrix Beck

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Devancer la nuit suivi de Correspondancesavec Roger Nimier

Commençons par Devancer la nuit, face épistolaire d'une histoire d'amour, ou à peu près épistolaire et à peu près la liaison amoureuse. Initiales respectives A. La manière nous faisant comprendre qui est qui, lui dandy ennuyé à l'humour noir voire morbide, elle américaine, obstinément vivante avec un soupçon de brusquerie. Références perceptibles, références qui échappent dans cet échange de bons mots qui a parfois des airs d'amour vache. Ce qui domine dans cette passion contrariée c'est d'ailleurs l'attention à l'autre, autrement, dans le jeu de la formule, de l'altérité et du contrepoint. Et puis s'il y a les lettres ou billets, il y a aussi des dialogues entre Alexis et Anaïs et entre Anaïs et Madame Blanche sa dévouée domestique aux pieds sur terre au dicton agile. Autre contrepoint qui rend plus fragile et éthérée la sphère des deux amants. Surtout dans cet échange, finalement, le jeu n'est pas que séduction, il est aussi expédition de secours en quelque sorte.

Étonnant avec des moments détonants.


La Correspondance avec Roger Nimier ensuite. Quelques lettres et billets d'une relation différente mais bien réelle, elle aussi faite d'attention, d'humour et de bons mots et on retrouve dans la chronologie quelque chose de Devancer la nuit. L'inverse en fait certes mais l'occasion de découvrir un peu des deux auteurs. On comprend entre autres choses dans cette amitié importante le soutien de celui du milieu à la lauréate du Goncourt qui peine à vivre de sa plume. C'est à la fois pour les adeptes de BB et un bel éclairage sur le texte littéraire à la forme très libre.

Il serait dommage d'oublier la postface qui parle de littérature par les auteurs et leurs tendances et de cette amitié qui pourrait surprendre entre bords politiques divergents mais là aussi littérature. Avec des noms "passés" mais une approche intéressante. Surtout un portrait de Roger Nimier par Béatrix Beck et "Pourquoi j'ai voulu devenir française", article paru dans Elle quand après dix huit ans à se la voir refuser, par l'entremise de Roger Nimier, enfin...

En résumé ? Béatrix Beck ça a l'air léger, c'est rigolo, entre fausses maladresse et farouche liberté. C'est un geste aussi dans cette liberté qui donne une place à l'autre, à ses personnages et à ses lecteurs sans doute. Dans sa manière éclatée elle est parfois difficile à suivre mais ça doit aussi être ça la liberté.

Mots-clés : #amitié #amour #correspondances #ecriture
par animal
le Jeu 23 Juil 2020 - 9:56
 
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Sujet: Béatrix Beck
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Henri Duvernois

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L'homme qui s'est retrouvé

Drôle de petit bouquin qui utilise un prétexte science-fictionnel de voyage dans le temps pour faire autre chose, à la fois ironique radioscopie parisienne d'avant la première guerre et à la fois roman rétrospectif sur la jeunesse. Un vieux bonhomme à l'aise financièrement mais c'est à peu près tout malgré sa maîtresse se "retrouve" jeune et il essaye de s'aider lui et sa famille, ses amies.

De l'humour pas trop forcé, des ruptures de ton, un goût du croquis mais avec ce qu'il faut de densité pour conserver la mélancolie. Du sentiment il y en a, à distance, dans ce double portrait antinomique. Le jeune homme bouillant est un petit con, le vieux bonhomme une bonne âme maladroite un rien orgueilleuse et blessée. Et les affaires sont les affaires...

Drôle de petit voyage !





Mots-clés : #amour #satirique
par animal
le Dim 7 Juin 2020 - 20:02
 
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Sujet: Henri Duvernois
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Carl Jonas Love Almqvist

Sara

Tag amour sur Des Choses à lire 41xim810

Une œuvrette toute simple, très courte, dans la frénésie créatrice de Carl Jonas Love Almqvist, écrivain peu traduit, et encore moins connu en France. L’écrivain suédois est présenté comme un penseur éclectique : d’abord rousseauiste, sensible à la mystique swedenborgienne et aux romantiques allemands, influencé par Hugo et par Balzac. Sara devait faire partie d’une vaste entreprise littéraire, Le Livre de l’Églantine, égalant sans doute en ambition La Comédie Humaine. On est en 1839 (la publication de Sara), dans un pays protestant et conservateur, il n’en reste pas moins étonnant que ce petit récit, dans toute sa simplicité et sa douceur, a déchaîné la presse et provoqué l’indignation à cause de la figure féminine qu’Almqvist a créé. Sara n’est pas vicieuse, ni même virulente, elle est juste libre. Je n’ose imaginer le scandale si c’était La Maison de Poupée qui avait paru à l’époque. Mais oui, certes, la pièce d’Ibsen a été publiée en Norvège quarante ans après Sara.

Le récit d’Almqvist séduit d’abord par son mouvement : on dirait qu’il s’agit tout le long d’un seul voyage, avec des ellipses ; d’une seule conversation entre Sara et le sergent qui l’a rencontrée, faite de courtes pauses où les personnages sont sur leur quant-à-soi. Almqvist profite aussi de ces quelques pauses pour piqueter ce voyage de couleurs et d’éléments réalistes. Le temps est à peine perceptible dans Sara ou l’émancipation, c’est magique mais, à la fois, tout se passe très vite et je dirai même que tout s’arrange trop vite. L’amour (celui du ciel de surcroît), reste un bastion inattaquable pour Almqvist ; et son livre n’est jamais aussi touchant ni si amusant pour moi lorsque ses protagonistes ne sont pas d’accord.


Mots-clés : #amour #conditionfeminine #identite
par Dreep
le Jeu 14 Mai 2020 - 20:29
 
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Sujet: Carl Jonas Love Almqvist
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Matteo Righetto

Ouvre les yeux

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Difficile de bien parler de ce roman pour vous donner, peut-être, envie de le lire sans trop raconter le thème du récit pour vous laisser avancer doucement au fil des pages !

Luigi et Francesca se sont connus alors qu'ils étaient étudiants. Se retrouvant quelques années plus tard, ils se sont aimés, mariés ont eu un fils... Et puis, chacun s'est éloigné de l'autre. Ils se sont séparés et ont recommencé une autre vie, avec d'autres personnes auprès d'eux.
Quand le livre commence, Luigi et Francesca se parlent au téléphone pour finaliser les détails d'une randonnée en montagne, dans les Dolomites, qu'ils sont sur le point de partager. Une randonnée comme une réminiscence, comme un engagement à tenir...

Le récit alterne le présent et le passé : leur passé commun. C'est en fait le type du récit lui-même qui est captivant : tout en délicatesse, tout en simplicité, le plus souvent à la seconde personne du singulier, quand un "nous" vient de temps en temps nous y faire pénétrer, comme pour attirer notre attention ou plutôt pour redire les liens qui ont existé entre les deux parents.

L'Italie habite chaque page, chaque paysage traversé.
La randonnée s'avère plus périlleuse qu'il n'y paraissait, à cause de la nature, à cause de leurs sentiments. Et si elle n'était finalement que le miroir de cette existence partagée et quittée ?


Mots-clés : #amour #lieu #nature
par janis
le Sam 9 Mai 2020 - 21:29
 
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Sujet: Matteo Righetto
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Abbé Prévost

Antoine François Prévost d'Exiles, dit: L'abbé Prévost
(1697-1763)

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L’abbé Antoine François Prévost d'Exiles, dit l'abbé Prévost, né le 1er avril 1697 à Hesdin (France) et décédé le 25 novembre 1763 à Courteuil (France), est un romancier, historien, journaliste, traducteur et homme d'Église français.
D'abord novice au collège d'Harcourt en 1712, il est congédié un an plus tard, surpris en train de travailler à un ouvrage profane. Il s’engage ensuite dans l'armée, mais, bientôt déserteur, il s’enfuit en Hollande. Profitant de l’amnistie générale de 1716, il rentre en France et entame un second noviciat chez les jésuites à Paris, avant d’être envoyé terminer sa philosophie au collège de La Flèche. Mais il récidive, s'enfuit et s’engage à nouveau dans l’armée, cette fois comme officier.

En 1720, il entre chez les Bénédictins de l’abbaye de Jumièges, avant de prononcer ses vœux le 9 novembre 1721 et d’être envoyé à l’abbaye de Saint-Ouen. En 1724 sont publiées les "Aventures de Pomponius", roman à clé et satire anti-jésuite sous couvert de récit antiquisant. En 1726, Prévost est ordonné prêtre. Il part enseigner au collège Saint-Germer et prêcher à Évreux.

En 1727, il participe à la rédaction de la "Gallia Christiana", monumental ouvrage collectif des bénédictins, mais travaille parallèlement  aux "Mémoires et aventures d’un homme de qualité" dont il dépose le manuscrit des deux premiers tomes à la censure. En 1728, il quitte son monastère sans autorisation et s’enfuit à Londres, où il devient précepteur de Francis Eyles, fils d'un sous-gouverneur de la South Sea Company. Ayant séduit et tenté d'épouser la fille de J. Eyles, il est obligé de quitter Londres. Il se rend alors à Amsterdam, où il se lie avec une aventurière du nom d’Hélène Eckhardt, dite Lenki, et publie à Utrecht en 1731 et 1732 les tomes I à IV du Philosophe anglais ou Histoire de monsieur Cleveland, fils naturel de Cromwell. Entre-temps, ayant pris le nom de Prévost « d’Exiles » par allusion à ses propres périples, il se plonge dans la traduction de la Historia sui temporis et publie la suite en trois volumes des Mémoires et aventures d’un homme de qualité dont le dernier relate l’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, peut-être inspirée d’une de ses propres aventures et que le parlement de Paris condamnera au feu.

En 1733, cribblé de dettes, il retourne à Londres où il fonde un journal consacré à la littérature et à la culture anglaise, qu’il continuera à éditer jusqu'en 1740. Il ne rétablit pas pour autant ses affaires ; un faux chèque le mène en prison en décembre 1733. Il rentre en France au début de 1734. De retour chez les bénédictins, il effectue un nouveau noviciat à l’abbaye de la Croix-Saint-Leufroy, près d'Évreux, avant de devenir, début 1736, l’aumônier du prince de Conti, qui le protège. Les trois derniers tomes de "Cleveland" paraissent clandestinement. Il publiera d'autres romans et des traductions de l'anglais, dont la monumentale encyclopédie Histoire générale des voyages (15 vol., 1746-1759) du libraire Thomas Astley, qui introduit à l'ensemble des relations de voyage publiées depuis le XVe siècle.

Il passe ses dernières années à Paris et à Saint-Firmin, à côté de Chantilly.
Une légende tenace raconte que l'abbé aurait subi une crise d’apoplexie au retour d’une visite aux bénédictins de Saint-Nicolas-d’Acy, qu'il aurait été transporté au presbytère à la suite de son accident, et que le bailli de l'abbaye aurait fait quérir le chirurgien pour ouvrir le corps afin qu'il puisse procéder au procès-verbal d'autopsie alors que Prévost n'était pas encore mort. Jean Sgard a démontré que le dernier épisode de cette histoire a été inventé en 1782, presque 20 ans après sa mort, en réalité due à une rupture d'anévrisme.


Bibliographie :

- Les Aventures de Pomponius, chevalier romain (1724).
- Mémoires et aventures d’un homme de qualité (1728-1731).
- Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut (7e tome des Mémoires et aventures d'un homme de qualité) (1731, 1753).
- Le Philosophe anglais ou Histoire de M. Cleveland, fils naturel de Cromwell (1731- 1739).
- Le Doyen de Killerine (1735-1740).
- Histoire d'une Grecque moderne (1740).
- Histoire générale des voyages (au total 20 vol. : 15 vol. de 1746 à 1759, suivis de 5 vol. posthumes jusqu’en 17898).
- Histoire de Marguerite d’Anjou (1740).
- Mémoires pour servir à l’histoire de Malte (1741).
- Campagnes philosophiques (1741).
- Manuel lexique ou dictionnaire portatif des mots François [archive] (1750).
- Le Monde moral ou Mémoires pour servir à l’histoire du cœur humain

sources : Babelio et Wikipédia




Antoine François Prévost d'Exiles est un des écrivains les plus prolifiques du XVIIIème français.
On peut s'étonner que seul un roman, extirpé d'une somme comprenant moult tomes du reste, ait passé l'épreuve du temps, même s'il est tenu pour avéré qu'il a pissé la copie, à certaines périodes de sa vie, par obligation de subsistance et non pour faire œuvre.
Il semble aussi avoir été un traducteur de référence (depuis l'anglais), mais pour des ouvrages guère dans l'air du temps aujourd'hui, que ce soit en version originale ou traduite.

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Manon Lescaut
Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut

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Manon Lescaut, œuvre maintes fois déclinée en version cinéma, mais aussi théâtre et opéra (ici une mise en scène contemporaine de celui de Giacomo Puccini, créé en 1894).

Peut se lire ici.

Roman, 220 pages environ, 1731 (puis plusieurs ré-éditions remaniées, la définitive datant de 1753).
En réalité il s'agit du tome VII des Mémoires et aventures d’un homme de qualité (1728-1731).

Relecture de confinement. J'avoue m'être davantage attaché à la forme qu'à l'histoire, celle-ci étant passablement notoire et ne s'oubliant pas de sitôt.

Au reste, par son curieux procédé littéraire consistant, en quelque sorte, à annoncer de nouveaux déboires ou malheurs à l'entame de chaque nouvelle scène ou action, et aussi à faire commencer l'ouvrage par une scène si ce n'est tout à fait finale, du moins proche du dénouement, l'auteur lui-même n'incite-t-il pas à s'attacher davantage au parcours qu'au résultat, mettant à bas le suspense au profit de la manière ?

On dit ce roman autobiographique pour une part certaine mais à déterminer (querelle sans fin d'experts que cette détermination), ce qui expliquerait peut-être la justesse et la fraîcheur des situations et dialogues. En tout cas le fait est que c'est vif, alerte, prenant.  

J'ai été frappé par une singularité étonnante: l'abbé Prévost use d'absolument tous les temps et de toutes les déclinaisons en matière de conjugaison de verbes sur 220 pages: de nos jours il ne trouverait pas un éditeur qui lui accepte sa copie telle quelle, sans appauvrir (pardon, uniformiser) tout ça.

Pourtant, le fait est là, têtu, tenace: l'emploi du gérondif passé ou du plus-que-parfait du subjonctif ne rend pas cette prose balourde, précieuse, adipeuse, maladroite; tout au contraire, l'ensemble dégage finesse, à-propos, justesse et un coulé extrêmement seyant.

Pardonnez-moi de saisir une si exceptionnelle et parfaite occasion pour rabâcher qu'en matière de conjugaison, la limitation à un moteur à six temps, telle qu'elle est implacablement en vigueur dans les Lettres francophones depuis la moitié du XXème siècle, n'est peut-être pas à graver définitivement dans le marbre...

On trouve aussi (plutôt peu fréquemment il est vrai à l'aune de son siècle) les petits enseignements ou la petite dialectique à portée philosophique à partir d'une situation, ce dont raffole l'écriture du temps des Lumières françaises.

Là où l'abbé Prévost se distingue, c'est qu'il ne tend pas son roman vers ce but-là (les considérations philosophico-morales), mais en lâche juste quelques unes au fil de l'action, avec retenue et parcimonie, ne semblant jamais redouter que son roman manquât de portée selon le goût de son époque.  

Quelques exégètes et commentateurs ont voulu voir dans Manon Lescaut le premier roman moderne des Lettres francophones: c'est, ma foi, assez possible, je manque de culture et de recul pour soutenir ou infirmer une telle affirmation.

Enfin, vous allez me trouver horriblement snob et futile, mais je regrette que, dans l'édition pourtant fort belle (éditions Rencontre, Lausanne, 1961) via laquelle j'ai relu cet opus, on ait cru par exemple bon de ne point orthographier les "s" en "f", les terminaisons conjuguées en "-ait" ou "-aient" "-oit" ou "-oient", etc, etc...
Tiens, à y repenser, c'est peut-être là que la bibliophilie fait sens.

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L'abbé Prévost donnant lecture de Manon Lescaut, par Joseph Caraud, 1856.


Mots-clés : #amour #culpabilité #relationdecouple #trahison
par Aventin
le Dim 3 Mai 2020 - 8:35
 
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Sujet: Abbé Prévost
Réponses: 1
Vues: 153

Perumal MURUGAN

Suite à une vendetta menée par des nationalistes hindous, Perumal Murugan avait dû renoncer à l’écriture. Il est heureux qu’il y soit finalement revenu, toujours fidèle à ses convictions. A travers lui, l'on ne peut que saluer le courage de tous ces auteurs qui, malgré les menaces, continuent inlassablement de dénoncer l’indéfendable.

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Le bûcher

Inde du sud, état du Tamil Nadu. Kumuresan a quitté son village pour apprendre un métier en ville. Là, il a rencontré Saroja, et ils sont tombés fous amoureux. Saroja a accepté de s’enfuir avec lui, et voilà que les deux jeunes gens, fraîchement mariés, arrivent au village.
En Inde, il est de coutume d’épouser un conjoint d’une caste bien précise, soigneusement choisi par la famille. L’amour n’a que peu de place là dedans. Kumuresan se doute donc bien que la nouvelle de son mariage avec Saroja ne sera pas accueillie avec des cris de joie. Mais il reste optimiste : orphelin de père, il a été particulièrement choyé par sa famille maternelle, et est intimement convaincu qu’une fois les premières récriminations passées, Saroja sera acceptée comme l’une des leurs. Sauf que les choses ne se passent pas du tout comme prévu…

D’emblée, la mère de Kumuresan entre dans une colère folle et se répand en imprécations et en mélopées funèbres dont elle prend jour après jour le village à témoin. La méfiance est de mise face à cette inconnue… Il faut dire que la peau claire de Saroja crie à tous ce que Kumuresan se refuse à leur avouer : elle n’est pas de leur caste. Alors les ragots vont bon train, les insultes et les sarcasmes fusent, et la colère ne cesse d’enfler. Bientôt ce n’est pas seulement à une famille offensée que le jeune couple doit faire face, mais aux habitants de tout un village, convaincus qu’en épousant une femme d’une autre caste, Kumuresan a bafoué leur honneur à tous...

Même si les mentalités évoluent, aujourd’hui encore, en Inde, des jeunes gens sont bannis, inlassablement pourchassés ou assassinés pour avoir osé aimer une personne d’une autre caste. Le bûcher est le cri du coeur d’un auteur révolté contre ces us archaïques. Avec un don indéniable pour restituer l’âpreté des dialogues et des situations, Perugal Murugan s’élève contre la bêtise humaine, la violence de l’esprit de groupe et le poids des traditions. Une fois le livre refermé, certaines images resteront imprégnées en nous, et pour longtemps.


Mots-clés : #amour #famille #lieu #traditions #violence
par Armor
le Lun 20 Avr 2020 - 1:35
 
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Sujet: Perumal MURUGAN
Réponses: 8
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Francis Jammes

Almaïde d'Etremont
ou l'histoire d'une jeune fille passionnée

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Nouvelle, 1901, 70 pages environ.

Ah là là, Monsieur Jammes, mais que faites vous donc de vos belles héroïnes !



Nouvelle d'un sujet et d'une épaisseur similaires à Clara d'Ellébeuse, semi-tragédie (mais je ne vous en dis pas plus !):
L'époque de narration demeure donc (le mitan du XIXème), à peine quelques petites années après Clara, et Jammes réemploie un second rôle de peu d'importance dans sa nouvelle de 1899 pour en faire l'héroïne.

Almaïde a davantage de sang, de tempérament, moins de candeur peut-être que feue son amie Clara -à moins que ce ne soit moins de contraintes, d'éducation quotidienne à marche forcée, comme le suggère vers la fin de la nouvelle le bon marquis d'Astin.

Ce marquis d'Astin, personnage de premier plan déjà dans Clara, est là tout à fait primordial, quasi centenaire, posé comme une lumineuse borne XVIIIème en pleine césure IIème République/Second Empire (mais, si ce n'est peut-être au plan des mentalités, les évènements de l'Histoire n'interfèrent en rien dans la narration).

Almaïde d'Etremont vit recluse dans une campagne éblouissante, ses parents sont décédés, un oncle taciturne, maniaque et solitaire (qui n'intervient jamais, et n'est jamais tout à fait dépeint dans la nouvelle, comme une inerte chape de plomb à peine suggérée) administre ses biens jusqu'à son mariage, et cloître -à son intérêt- de facto Almaïde en sa vague compagnie dans une splendide demeure des Aldudes.

Lasse de solitude, voyant ses amies se marier, elle passe ainsi le cap des vingt-cinq ans.

Un jour, à une danse villageoise de dimanche après-midi, spectacle qu'elle aime venir contempler, et qui constitue pour Almaïde une exceptionnelle occasion de sortie (danse de village à rapprocher du Branle de Laruns un peu plus haut sur la page), elle toise un tout jeune berger...

[Le thème de la mésalliance heureuse sera aussi repris, sous forme de conte -intitulé Le mal de vivre- par Jammes avec pour héros un poète en pleine acédie auto-destructrice et une vachère.]

[Il est aisé de faire un rapprochement, éventuellement avec Pan, mais surtout avec Les Bucoliques, Virgile, ou encore le XVIIIème français, où certaine reine raffolait à jouer la bergère en son Trianon versaillais, et de voir une allusion-hommage aux auteurs que Jammes aime à citer et commenter, tels Jean de La Fontaine, Jean-Jacques Rousseau, etc...]

Le petit enseignement, s'il faut en tirer un, est assez similaire à celui de Clara, ne pas laisser les filles jeunes, jolies, intelligentes, pieuses, fortunées, pétulantes dépérir dans l'intérêt grippe-sou d'un ascendant, dans le carcan des conventions, dans une aliénation à la bienséance telle qu'alors conçue, et dont les bras armés sont l'hypocrisie, les préjugés.

Les propos libératoires du marquis d'Astin, en clôture de la nouvelle, sont à ce propos de fort belle facture, et précisent une prise de position ferme de l'auteur, ré-affirmée en quelque sorte deux ans après la parution de Clara d'Ellébeuse.  
 
Chapitre I a écrit:Depuis lors, que d’après-midi sont passés !
Almaïde d’Etremont a vingt-cinq ans. Elle connaît la solitude et l’ombre que les morts étendent au gazon où ils furent. Les monotones jours s’enfuient sans que rien distraie cette orpheline demeurée seule dans ce trop vaste domaine en face d’un oncle âgé, infirme et taciturne.
Aucun pèlerin ne s’est arrêté à la grille, un soir de mai, pour cueillir dans le parfum des lilas noirs cette colombe fiancée. C’est en vain qu’Almaïde, assise auprès de l’étang, guette la carpe légendaire qui, des glauques profondeurs, doit rapporter l’anneau nuptial. Et rien ne répond à sa rêverie que la clameur des paons juchés dans le deuil des chênes. Et rien ne console sa méditation que sa méditation. Et rien ne se pose à sa bouche plus ardente qu’un fruit-de-la-passion que le vent altéré qui souffle aux lèvres de chair des marronniers d’Inde.

Ses yeux n’ont point de candeur, mais une chaude et hautaine mélancolie, une coulée de lumière noire au-dessus du nez mobile et mince. Et ses joues et son menton font un arc si parfait et si plein que tout baiser en voudrait rompre l’harmonie. D’un grand chapeau de paille orné de pavots des moissons, les cheveux coulent en repentirs obscurs sur la ronde lueur de l’épaule. Et tout le corps n’est qu’une grâce paresseuse qui fléchit sur ce banc d’où la main d’Almaïde, négligemment, laisse tomber une missive.


Tag amour sur Des Choses à lire Repent10
...les cheveux coulent en repentirs obscurs sur la ronde lueur de l’épaule.

[On apprend dans Clara d'Ellébeuse que les repentirs, à la mode alors, sont ces boucles en apparence savamment négligées et naturelles, qui s'obtenaient à l'aide de beaucoup de patience et d'une sorte de peigne de buis, permettant une coiffure à cheveux attachés -selon les convenances-, mais en conservant un aspect de liberté à la chevelure, celle d'osciller et de se mouvoir, est-ce à interpréter comme un mini-signe toléré de hardiesse de type affranchissement ?]  

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Puisque vous paraissez goûter la plume du rustique aède des Gaves, voyez un peu ce qu'il sait faire en matière de rendu de sentiment, de situation intérieure, ci-dessous tout est dans la découpe des phrases ou des propositions, jolie façon de traduire l'exaspération, la lassitude (je m'en voudrais de vous laisser croire que Jammes n'excelle qu'à dépeindre des plantes, des animaux, des campagnes et des églises rurales !):
Fin du chapitre II a écrit:Plus rien ! Pas même, tant elle est triste, l’envie de fixer sur le papier, comme jadis elle le faisait au couvent, les expressions de sa mélancolie.

Elle se prend à rêver dans sa chambre. Elle est assise et fait un bouquet avec des fleurs éparses sur elle. Le jour qui tombe éclaire sa joue gauche, le corps demeure dans l’ombre. Elle s’ennuie. Un vague énervement, elle ne sait quoi d’insatisfait, une oppression qu’elle voudrait chasser, une angoisse, pareille à celle qui la brise parfois au réveil, la torturent. Et rien que de sentir, un instant, la pression de son coude sur son genou l’émeut jusqu’à la faire se lever du fauteuil où elle est étendue. Elle fait le tour de sa chambre sans quitter son chapeau des champs. La mousseline de sa robe qui bruit à peine lui donne de la langueur, le glissement du tissu léger sur sa chair ronde et chaude l’inquiète.

Qu’Almaïde d’Etremont est belle ainsi ! Ses yeux cernés d’ombre dans l’ombre, sa pâleur fondue au jour qui se meurt, sa démarche puissante et gracieuse qui la fait, à chaque pas, tourner sur elle-même, disent assez l’origine maternelle, le sang puisé au soleil de Grenades ardentes.

Elle pose son bouquet sur la commode bombée où luisent des appliques de cuivre et, détachant de la muraille une guitare, elle en tire quelques accords. Maintenant, assise et les jambes croisées, un poignet nerveusement tendu sous le col du bois sonore dont elle pince les cordes sourdes, Almaïde se met à chanter.

Par la fenêtre, son regard plonge dans la nuit bleue qui se lève et recouvre l’étang de splendeur. Les chauves-souris, amies des greniers vermoulus, tournoient, hésitent, crissent, cliquètent et glissent dans l’air liquide. Pareilles à de noires fumées, les branches touffues des chênes moutonnent dans l’azur nocturne qui, au-dessus de l’allée ténébreuse, semble s’écouler comme un fleuve de nacre.

La guitare glisse aux pieds d’Almaïde. La tête en arrière, les bras pendants, les yeux perdus, les narines mobiles, elle frémit un instant. Car, vision rapide, elle croit voir, dans le clair de lune qui s’élève et tremble comme un ruisseau, s’arrêter un chevrier adolescent qui tend vers elle en riant les baies d’arbouse de son torse.


Mots-clés : #amour #culpabilité #jeunesse #nouvelle #relationdecouple #ruralité #solitude
par Aventin
le Sam 11 Avr 2020 - 6:23
 
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Sujet: Francis Jammes
Réponses: 22
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