Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Jeu 29 Juil - 11:55

32 résultats trouvés pour absurde

Éric Chevillard

Mourir m’enrhume

Tag absurde sur Des Choses à lire Mourir10

Monsieur Théo, quatre-vingts ans, agonise en râlant ses derniers mots.
Ses ronchonnades et délires (souvent animaliers) ramentoivent un peu la prose de Régis Jauffret (et de plus loin celle de Céline, le surréalisme, une poésie entre Prévert et Vian). J’ai aussi songé, thème oblige, à la trilogie de Beckett, L'Innommable, Molloy et Malone meurt. Mais avec humour, parfois macabre. Également une belle palette lexicale. Outre l’inventivité jaillissante, on sent une écriture besognée.
« Je pourrais certes choisir d’afficher le même flegme en toutes circonstances, un fauve, Lisette, l’abbé, mais le paralytique qui opte pour l’impassibilité en rajoute un peu, j’exècre le cabotinage. Mourir est suffisamment théâtral. »

« De vieilles femmes félicitent la fille du défunt... charmant, mignon, tout à fait vous, le même nez, frappante ressemblance, et comme il est sage, hi hi, ils ne devraient pas grandir, allaitez-le vous-même... Les vieilles lui offrent chacune un petit pull-over en crochet et se replient en désordre chez la voisine gifler un nouveau-né avec une branche de buis... croyez-moi, il est plus heureux là où il est, voyez comme il a l’air serein et réfléchi, vrai, il en a fini avec la souffrance maintenant, hi hi, si on peut quelque chose pour vous... »

« De mes pieds, aucune nouvelle. Ils m’étaient plus chers que toute autre partie de mon corps, larges et plats, traînards, en retard sur ma silhouette, rétifs à la cueillette comme à l’empoignade, et pourtant, de quels bouquets, de quelles fourrures auraient-ils pu couvrir les femmes ! Ils préféraient se brûler aux orties, étendre l’incendie aux pâquerettes, ou peser sur la queue des couleuvres jusqu’à ce que tout se démaille (je peux mourir). Je sais déjà qu’ils ne participeront pas à l’étreinte avide du cadavre, ce geste déplacé de tout le corps qui n’a de sens qu’au-dessus des tables desservies et couvertes de miettes, un geste de semeur repentant qui voudrait récupérer son grain, mais trop tard... Il faudrait lancer les mourants à la poursuite des libellules, du trille des rossignols, ou les employer à dompter les girafes, à compter les Chinois, à ramasser les perles des colliers brisés, car les femmes hésiteront à se mettre à quatre pattes, c’est humain, tant qu’il restera des biches. »

Premier livre publié d’Éric Chevillard, pas son meilleur, mais promet !

\Mots-clés : #absurde
par Tristram
le Mer 21 Juil - 14:07
 
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Sujet: Éric Chevillard
Réponses: 89
Vues: 4430

Herman Melville

Le Grand Escroc
Titre original: The Confidence-Man, his Masquerade

Tag absurde sur Des Choses à lire Le_gra10

Roman, 1857, 400 pages environ.


Un vapeur d'une taille certaine, empli de passagers, descend en cabotage le Mississippi. Une affiche placardée près de la cabine du capitaine prévient ces passagers d'être sur leurs gardes, en raison de la présence d'un escroc à bord.
Ce sera la seule allusion à ce capitaine (et si l'escroc c'était lui ?).
Ces passagers rencontrent, sous des dehors de hasard, un caractère principal assez ambigü, peut-être unique, peut-être multiple, en tous cas insaisissable (parce que ne se laissant pas démasquer).

Le roman est articulé en tableaux ou scènes parfois enchaînées, parfois non. Il est d'une très grande richesse et d'une indiscutable modernité.
Tout repose sur la confiance dans le rapport imposé par l'escroc, mais, d'une certaine manière (ce qui est particulièrement moderne), sur le degré de confiance que nous-mêmes mettons dans les situations narrées, c'est-à-dire que nous sommes aussi, nous lecteurs, confrontés.
Il y a de la satire allégorique mais aussi métaphysique dans l'ouvrage.


L'abord d'une foultitude de sujets variés intimes ou universels, prégnants, fait défilé ou farandole, étourdit le lecteur.
Sujets tels le bien, la charité -bien sûr la confiance - la morale -ce qu'on appelle aujourd'hui l'éthique - le cynisme, la philanthropie, la misanthropie, le matérialisme, le réalisme, la théologie, l'amitié, l'économie sont par ex. autant d'accroches dont se sert le -ou les- grand(s) escroc(s) à bord.

À noter qu'il n'escroque pas toujours pour de l'argent, comme s'il poursuivait des desseins plus mystérieux (le diable n'a pas tenté Adam et Ève pour de l'argent, est-il dit, en substance, quelque part dans le roman).


Alors, un ouvrage remarquable et méconnu ?
Oui, si l'on veut.
Pourtant, pourtant...
Ce fut un échec complet, tant auprès de la critique que du public, et l'auteur, cinglé de plein fouet -sans doute parce qu'il avait "mis" énormément de lui, de temps, de réflexion, de matière dans ce livre-là- se retirera plus ou moins de la vie littéraire pour épouser une autre carrière, nettement moins en vue.

C'est aussi un ouvrage roboratif, un peu trop riche comme l'on dit d'un mets ultra-calorifique.
Si, en effet, le lecteur est étourdi, grisé par le déroulé, le côté incessant, il solliciterait parfois volontiers un tempo un peu moins enlevé, une pause.
Enfin peut-être Melville eût-il gagné à davantage de concision, de dépouillement, quelque chose de plus ramassé (avis au potentiel lecteur: s'engager dans ces pages est une entreprise d'une certaine haleine, pas seulement en raison du nombre de pages).

Et puis:
Je n'ai pas trouvé ce si fort alliage, que je prise tant chez Melville, entre la force et la grâce dans l'écriture (mais il est vrai qu'avec Melville, qui m'a tant transporté et que je porte volontiers au pinacle, je suis si peu indulgent): alliage dont sont sertis Benito Cereno, Moi et ma cheminée, Moby Dick, Bartleby et tant d'autres...

Mais malgré tout ce Grand Escroc, pour mitigé que je puisse paraître, reste un livre tout à fait à recommander.



Mots-clés : #absurde #amitié #contemythe #social #voyage #xixesiecle
par Aventin
le Jeu 24 Juin - 17:03
 
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Sujet: Herman Melville
Réponses: 71
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César Aira

Le congrès de littérature

Tag absurde sur Des Choses à lire Le_con11

Le narrateur, César, est écrivain et vit de traductions ; il se rend au congrès de littérature dans la ville de Merida, Venezuela, pour profiter gratuitement du séjour avec piscine, mais surtout pour prélever une cellule d’un « Génie » afin de la cloner :
« Le "Savant fou", bien entendu, c’est moi. Identifier le Génie peut s’avérer plus problématique, mais inutile de se perdre en conjectures : il s’agit de Carlos Fuentes. »

En guise de préambule, il a résolu l’énigme du fil de Macuto, et en lecteur perspicace je gardais cette péripétie à l’esprit en attendant de la voir reparaître, explicitée et/ou incluse dans le puzzle de l’intrigue générale – sans succès, ou plus vraisemblablement ça m’a échappé…
Ce « prologue » donne cette définition de l’unicité individuelle :
« Le fait est (je vais tenter de l’expliquer) que chaque esprit se constitue en accord avec la somme totale de ses expériences, de ses souvenirs et de ses connaissances, et que l’accumulation très personnelle de toutes ces données, qui font qu’il est ce qu’il est, le rend unique. »

« La qualité unique d’un intellectuel peut être saisie, tout simplement, dans la conjonction de ses lectures. »

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ensemble est foutraque (si ce mot peut avoir une acception particulière à cet auteur ; j'ai quand même songé à Raymond Roussel). On perçoit néanmoins qu’il s’agit d’une sorte de parabole de l’imaginaire littéraire, un exercice pratique en étonnante démonstration de cette créativité.
« L’idée (très typique de ma part, au point que je crois que c’est l’idée que je me fais de la littérature) avait été de créer quelque chose d’équivalent à ces figures à la fois réalistes et impossibles, comme le Belvédère d’Escher, qui paraissent praticables sur le dessin mais que l’on ne pourrait pas construire parce qu’elles ne sont qu’une illusion de perspective. »

Le déroulement est conçu et présenté comme des permutations de strates de signification (là aussi j’ai certainement pas tout compris).
« Voici venu le moment de réaliser un autre déplacement de niveau, une nouvelle "traduction". »

Étant agréablement sensible aux références aux concepts scientifiques dans les romans, je fus gâté : ça me fait rêver en me donnant une excuse pour ne pas saisir grand’chose. Quand c’est si brillant, crédule assumé je suis ébloui, et ne pas saisir tout me dérange peu.
« Il y a toujours quelque chose de réel dans ce qui se produit, c’est inévitable. »

« La génétique est la genèse de la diversité. Mais s’il n’existe personne sur qui la diversité puisse se déplier, celle-ci revient sur elle-même, elle s’enroule sur sa particularité générale et c’est ainsi que naît l’imagination. »

« Il n’y a qu’avec le minimalisme que l’on peut obtenir l’asymétrie qui à mes yeux est la fleur de l’art ; en compliquant, il est inévitable que se mettent en place des symétries lourdes, vulgaires et tape-à-l’œil. »

Peut-être mon César Aira préféré !

\Mots-clés : #absurde #creationartistique
par Tristram
le Sam 8 Mai - 16:15
 
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Sujet: César Aira
Réponses: 32
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Valère Novarina

Le Jeu des Ombres

Tag absurde sur Des Choses à lire Le_jeu11

Le Jeu c’est celui avec les mots (aussi en latin)…
« LA BOUCHE HÉLAS.
Avis aux Huminiâtres, aux Huminiacés ! Psaumes aux Théosaures, aux Penseurs Perpendiculaires, aux Anthropo-bisphoriques – et urbains de la même farine ! »

« LE CLAVIER.
Déchroniquons-le ! Mourons-y ! Tuons-le ! Mourons-y !
LE PHRASÉ.
Démourissons-le avant que nous y fûmes. »

… et les Ombres ce sont les morts, dans l’enfer mythologique de la Rome antique principalement (Hécate, Pluton, surtout Orphée et Eurydice), mais aussi le Dieu biblique, et même Mahomet chevauchant le Bourak.
« ORPHÉE.
"Les mots sont devenus dans les langues humaines comme autant de morts qui enterrent des morts, et qui souvent même enterrent des vivants. Ainsi l’homme s’enterre-t-il lui-même journellement avec ses propres mots altérés qui ont perdu tous leurs sens. Ainsi enterre-t-il journellement et continuellement la parole." »

Le discours est souvent de tendance métaphysique (le temps et l’espace, le jour/ lumière et la nuit).
« Je vais tracer au compas
La limite qui est invisible
Entre naître… et n’être pas
Entre n’être… et naître pas. »

« LE CONTRE-CHANTRE.
Tous les hommes sont des écriteaux égaux : homme et emmoh : égal est l’homme, légal le mot.
LE CHANTRE.
La parole est aux hennissements !
FLIPOTE.
Ôtez l’espace du lieu : rien ne reste. Prenez le temps, enlevez-lui chaque moment : l’instant est là. Ôtez-lui le mot : le temps file à vau-l’eau. »

« La nature est un jeu d’énergies, une phrase dite et respirée par toute la création, par toutes les créatures vivant ensemble : d’un souffle, en un geste pluriel, d’un seul tenant. Comme une donnée : l’apparition de tout. »

On pense tout de suite à Michaux, puis à Jarry, Audiberti, entr’autres.
Cette pièce est a minima une comédie bouffonne (avec des personnages comme l’Ambulancier Charon, Marcel-Moi-Même, etc.), où explose l’inventivité jubilatoire de Valère Novarina concernant la parole, du verbe, du langage.
« ANTIPERSONNE I.
Ce qui fait extrêmement peur, ce n’est pas le chaos d’ici, ni l’infini, ni le labyrinthe, ni la chair, ni le mystère de la matière – mais le rangement absolu de tout et l’apparition soudain de l’univers dans une langue ordonnée.
Ce n’est pas le chaos de la matière qui fait peur, c’est d’entendre un ordre dedans ; ce n’est pas une chose qui s’entend par la vue – puisque tout est désordre à voir, mais une chose que l’on entend dans l’ordre du souffle. Dans l’architecture du langage, nous entendons un ordre dans le langage. »

« Conclusion : Ceux qui ont tagué "La mort est nulle" au bord du canal de l’Ourcq ont bien fait.
Nous ne sommes pas du tout faits pour ça. Ce n’est pas une fin pour nous. Nous sommes dévorés par elle mais nous ne sommes pas ses sujets. »

Apparaissent une multitude de figures humaines ou mythologiques, dont de nombreux animaux, et des machines ; l’Huissier de Grâce annonce régulièrement l’entrée de nouveaux personnages, parfois en longues listes extraordinaires, comme celle qui clôt la pièce.
« L’HUISSIER DE GRÂCE.
Entrent Les Phases, Les Phrases, Les Ombres, Les Nombres, Les Âmes et Les Enfants Pariétaux. »

Des personnes réelles en font partie, dont nombre appartiennent au monde du spectacle.
« PIERRE BERTIN.
Je traversais ma mort à temps plein, et de plein jour comme en pleine nuit. Telles étaient mes scènes, qui n’avaient pas encore eu lieu à c’t’époque-là.
On ne voit ici dans la nuit noire plus que la nudité vraie de la lumière : sa force est écrasante tant elle se répand. Cependant le sol était là – et je continuais à vivre uniquement pour me venger d’exister. »

Il y a aussi des allusions littéraires, comme à Molière (Le vivant malgré lui, Le mort imaginaire), et une curieuse récurrence du chiffre huit, (qui rime avec nuit dans presque toutes les langues) et onze.
On retrouve la Dame autocéphale et le Valet de Carreau évoqués par Louvaluna dans sa lecture de L'Opérette imaginaire ; démonstration par l’inverse de ma méthode de lecture chronologique des auteurs, j’ai malencontreusement abordé Novarina par sa dernière pièce…

\Mots-clés : #absurde #contemythe #mort #philosophique #spiritualité #théâtre
par Tristram
le Mar 4 Mai - 20:35
 
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Sujet: Valère Novarina
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Julio Cortázar

Un certain Lucas

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Recueil de textes brefs, la plupart tournant autour d’un certain Lucas : absurde, fantastique, humour, poésie, rêve (et même cauchemar), questionnement métaphysique, invention (y compris de mots), autobiographie aussi sans doute ; Cronopes et Fameux vient à l’esprit, sans être surpassé. J’ai surtout pensé à Un certain Plume, de Michaux, qui pourrait être un modèle, et en tout cas participe du même esprit.

\Mots-clés : #absurde #fantastique #nouvelle
par Tristram
le Mer 14 Avr - 14:06
 
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Sujet: Julio Cortázar
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Joaquim Maria Machado de Assis

Mémoires posthumes de Brás Cubas

Tag absurde sur Des Choses à lire Mzomoi10

D’entrée, Machado de Assis se place sous l’égide de Sterne et Xavier de Maistre, et les digressions empreintes d’humour qui suivent en attestent. Le narrateur est un Carioca qui se présente en effet non pas comme « à proprement parler, un auteur défunt, mais un défunt auteur »… Un ascendant du Pedro Páramo de Rulfo, mais l’analogie s’arrête là (quoique l'auteur soit vraisemblablement une des sources du réalisme magique). Brás Cubas nous raconte comment il est mort d’une idée fixe, « l’invention d’un médicament sublime, un emplâtre “anti-hypocondriaque” »… « l’amour de la renommée, l’emplâtre Brás Cubas. »
« Peut-être le lecteur sera-t-il surpris de la franchise avec laquelle j’expose et mets en lumière ma médiocrité ; qu’il n’oublie pas que la franchise est la première qualité d’un défunt. »

« Mais c’est cela justement qui fait de nous [les morts] les maîtres de la terre, c’est ce pouvoir de faire revivre le passé, afin de toucher du doigt l’instabilité de nos impressions et la vanité de nos affections. Laisse Pascal affirmer que l’homme est un roseau pensant. Non ; l’homme est un erratum pensant, cela oui. Chaque âge de la vie est une édition, qui corrige l’édition antérieure, et qui sera corrigée elle-même, jusqu’à l’édition définitive, que l’éditeur distribue gratuitement aux vers. »

Dans cette biographie ou récit posthume, il s’adresse directement au lecteur (comme déjà le Cervantès de Don Quichotte) :
« Comme les autres lecteurs, ses confrères, je pense qu’il préfère l’anecdote à la réflexion, en quoi il a bien raison. Nous y arriverons donc. Mais il ne faut pas oublier que ce livre est écrit sans hâte, avec le flegme d’un homme déjà délivré de la brièveté du siècle, œuvre éminemment philosophique, d’une philosophie inégale, tantôt sévère, tantôt plaisante, qui ne veut ni construire ni détruire, qui ne peut ni enflammer ni refroidir, qui est tout de même plus qu’un passe-temps et moins qu’un apostolat. »

« Je revins… Mais non, n’allongeons pas ce chapitre. Parfois je m’oublie à écrire et ma plume court, mangeant le papier, non sans préjudice pour moi, l’auteur. De longs chapitres conviennent mieux à des lecteurs d’esprit pesant, tandis que nous, nous ne sommes pas un public in-folio, mais in-douze : peu de texte, grandes marges, impression élégante, tranche dorée et vignettes…, vignettes surtout… Non, n’allongeons pas ce chapitre. »

« Que le lecteur ne s’irrite pas de cette confession. Je sais bien que, pour chatouiller les nerfs de son imagination, je devrais souffrir d’un profond désespoir, répandre quelques larmes et m’abstenir de déjeuner. Ce serait romanesque, mais ce ne serait pas biographique. La réalité pure est que je déjeunai comme les autres jours, soignant mon cœur avec les souvenirs de mon aventure et mon estomac avec les plats fins de M. Prudhon… »

Dans le même esprit, l’auteur-narrateur se commente en délectables apartés qui créent une connivence facétieuse avec le lecteur :
« Je ne me rappelle plus où j’en étais… Ah oui ! aux chemins inconnus. »

« Le manque d’à propos m’a encore fait perdre un chapitre. N’aurait-il pas mieux valu dire les choses tout uniment, sans tous ces heurts ? J’ai déjà comparé mon style à la démarche des ivrognes. »

« La fin du dernier chapitre m’a laissé si triste que je me sentirais capable de ne pas écrire celui-ci, de me reposer un peu, de purger mon esprit de la mélancolie qui l’embarrasse, avant de continuer. Mais non, je ne veux pas perdre de temps. »

Il m’a ramentu notamment Brantôme ; on pense également à des auteurs comme Voltaire (auquel il sera souvent fait référence plus loin) :
« Je songeai alors que les bottes étroites sont un des plus grands bonheurs de la terre, car, en faisant souffrir les pieds, elles donnent naissance au plaisir de se déchausser. »

Certains passages, parfaitement hors de propos, sont fort savoureux, tel le chapitre 21 : son baudet s’emballe et le jette à bas, il est sauvé par un muletier et décide de gratifier ce dernier d’une somme d’argent, dont le montant diminue rapidement comme il se remet de l’accident…
Suivant généralement le caprice du « trapèze de [s]on esprit », Brás Cubas regarde souvent ses chaussures, le bout de son nez ou une mouche, lors de médiations parfois amères. Il égrène ainsi quelques brèves observations à propos de l’enterrement de son père, puis conclut :
« Cela paraît un simple inventaire : ce sont des notes que j’avais prises pour un chapitre triste et banal, que je n’écrirai pas. »

Certaines phrases bien senties confient à l’aphorisme ou à l’apophtegme (parfois dans l’ombre de Shakespeare, de Calderón de la Barca et d’autres) :
« Jamais je n’ai cessé de penser en moi-même que notre petite épée est toujours plus grande pour nous que l’épée de Napoléon. »

« Sur le théâtre de la tragédie humaine, peut-être eût-il suffi d’un figurant de moins pour faire tomber la pièce. »

« Il y a des inventions qui se transforment ou disparaissent, les institutions elles-mêmes meurent : l’horloge est définitive et perpétuelle. Le dernier homme, au moment de quitter cette terre froide et dévastée, aura dans sa poche une montre, pour savoir l’heure exacte de sa mort. »

Et cette belle définition de l’aveuglement humain :
« …] ce phénomène, pas très rare sans doute, mais toujours curieux : l’imagination élevée au rang de conviction. »

Machado de Assis revient sur ce thème, lorsque le mari de son amante sacrifie son ambition à sa superstition. Justement, Brás Cubas nous raconte ses amours, « La belle Marcella », cupide ; Eugénia, « la fleur du bosquet » ; surtout Virgilia, femme de cet ami ; enfin Nhã-lolo, ou Eulalia. Il nous présente aussi Quincas Borba, philosophe théoricien de « l’Humanitisme » ; ce personnage est à l’origine vraisemblablement du roman éponyme ultérieur. De même, « L’aliéniste » de rencontre donnera une novella l’année suivante.

Ce roman assez court est fragmenté en 160 chapitres brefs, ce qui en rend la lecture agréable. Pour donner le ton, voici deux chapitres in extenso :
« 124
Intermède
Qu’y a-t-il entre la vie et la mort ? Un simple pont. Cependant, si je ne composais pas ce chapitre, le lecteur éprouverait une pénible secousse, assez préjudiciable à l’effet du livre. Sauter d’un portrait à une épitaphe est chose courante dans la vie réelle ; mais le lecteur ne se réfugie dans un livre que pour échapper à la vie. Je ne prétends pas que cette pensée soit de moi : je prétends qu’il y a en elle une dose de vérité et que, tout au moins, la forme en est pittoresque. Et je le répète : elle n’est pas de moi. »

« 136
Inutilité
Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d’écrire un chapitre inutile. »

À la fois démonstration et fin en soi, l’histoire se dilue, badine, dans l’insignifiance humaine.
Un auteur à mon gré, que je regretterais de n’avoir pas découvert plus tôt !

\Mots-clés : #absurde #humour #xixesiecle
par Tristram
le Jeu 26 Nov - 23:26
 
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Sujet: Joaquim Maria Machado de Assis
Réponses: 6
Vues: 848

Grégory Le Floch

De parcourir le monde et d'y rôder

Tag absurde sur Des Choses à lire De_par10

Un entêtement, une irritabilité continuelle qui, à défaut de donner corps à ce personnage sans identité dont on lit ici le parcours, caractérise la narration et le style de Grégory Le Floch de façon beaucoup plus équivoque. Personne n'écoute ce personnage (a-t-il d'ailleurs quelque chose à dire ?) qui cherche la signification d'un objet (puis deux, puis trois...) trouvé(s) par lui : tout comme ces objets, il est vide, et donc ouvert, réceptacle. Il écoute à défaut de parler, reçoit et catalyse toutes les idées et les tensions de ce monde bizarre et violent, un monde qui est de manière assez ou trop évidente le reflet du nôtre.

Tout arrive (ou tout peut arriver) quelquefois avec un sans-gêne désopilant, la plupart du temps avec une forme de gratuité que les références à l'actualité disculpent en partie. C'est aussi pour que le roman implose, avec toutes les interprétations, sur les évènements comme sur les mystérieux objets du personnage, des hypothèses et des idées provenant uniquement de ceux que le personnage croise sur sa route. Avec tout son appareillage de notes, cet épisode du personnage consultant un site web interactif, l'analogie entre le roman et internet serait toutefois un peu facile. Peu à peu, le personnage prend forme avec ses impressions et ses émotions : son ras-le-bol, son dégoût, sa tristesse et sa nostalgie prennent le dessus. Ces petites choses restées trop longtemps dans ses mains ou dans ses poches deviennent attachantes. La langue s'en ressent, dans un souffle poétique parfois hésitant, mais en tout cas très prometteur.

Mots-clés : #absurde #contemporain #identite
par Dreep
le Jeu 5 Nov - 17:02
 
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Sujet: Grégory Le Floch
Réponses: 3
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Richard Brautigan

Le monstre des Hawkline ‒ Western gothique

Tag absurde sur Des Choses à lire Le_mon10

Ça commence effectivement en western, et bascule dans le roman gothique… Comment dire ? nous manquons de pseudo-synonymes moins imprécis pour "décalé", "déjanté" et autres "foutraque" et "loufoque". C’est un burlesque et un absurde qui correspondent assez à ce que firent au cinéma au même moment les Monty Python, voire même un homologue du théâtre de l’absurde, dans la grande lignée du grotesque et du non-sens de la farce.
Deux tueurs professionnels sont engagés pour une mystérieuse mission dans « l’énorme maison jaune » de Miss Hawkline, à l’écart dans le désertique « Oregon de l’est »… et l’antagonisme de l’ombre et de la lumière des « Produits Chimiques » dans le cristallisoir du sous-sol renouvelle les genres avec force clins d’œil !
« Greer et Cameron étaient visiblement des hommes capables de se sortir de n’importe quelle situation avec le maximum d’effet pour le minimum d’effort.
Ils n’avaient l’air ni dur ni méchant. Ils ressemblaient plutôt au produit de la distillation de ces deux qualités. Ils semblaient vivre dans l’intimité de quelque chose que les autres ne pouvaient percevoir. Bref, ils ne manquaient pas de présence. On n’avait pas envie de se frotter à eux, même si Cameron passait son temps à compter, par exemple qu’il avait vomi dix-neuf fois entre Hawaii et San Francisco. Ils gagnaient leur vie à tuer les gens. »

« La route s’enfonçait dans la désolation des Dead Hills qui disparaissaient derrière eux pour réapparaître de nouveau. Tout était toujours pareil et tout était très tranquille.
Un instant Greer crut voir quelque chose de différent, mais il comprit qu’il s’était trompé. Ce qu’il avait vu était identique à ce qu’il voyait. Il avait cru que c’était plus petit, mais c’était en réalité exactement de la même taille que tout le reste. »

« Greer et Cameron contemplaient les sœurs Hawkline occupées à caresser en l’embrassant un porte-parapluies fait d’une patte d’éléphant, en l’appelant :
‒ Daddy ! Daddy !
C’est-à-dire :
‒ Papa ! Papa ! »

Malheureusement dans une traduction avec des maladresses… absurdes.

Mots-clés : #absurde #fantastique #humour
par Tristram
le Mer 14 Oct - 20:43
 
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Sujet: Richard Brautigan
Réponses: 37
Vues: 2663

Eugène Ionesco

La Cantatrice chauve

Tag absurde sur Des Choses à lire La_can11

« Il y a une chose que je ne comprends pas. Pourquoi à la rubrique de l’état civil, dans le journal, donne-t-on toujours l’âge des personnes décédées et jamais celui des nouveau-nés ? C’est un non-sens. »

Hymne célèbre à la bêtise et la conventionalité des conversations banales.
Ionesco dira justement, dans Notes et contre-notes :
« Les paroles seules comptent. Le reste est bavardage. »

C’est dans cette pièce que se trouve le fameux :
« Prenez un cercle, caressez-le, il deviendra vicieux ! »


@Allumette, mon souvenir scolaire, c’est Rhinocéros !

Mots-clés : #absurde #théâtre
par Tristram
le Ven 9 Oct - 23:29
 
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Sujet: Eugène Ionesco
Réponses: 13
Vues: 887

Henri Michaux

Ailleurs
Voyage en Grande Garabagne - Au pays de la Magie - Ici, Poddema
(1936-1946)

Tag absurde sur Des Choses à lire Michau11

Ce triptyque assemble des voyages totalement imaginaires, écrits à la façon et sur le ton de récits-témoignages des grands voyageurs, sous forme de paragraphes souvent courts se succédant, offrant des évocations coq-à-l'âne qu'on ne peut s'empêcher de rapprocher, dans la conception du bâti -l'agencement-, de l'art pictural contemporain de l'époque d'écriture.  

L'ouvrage est généralement classé en poésie chez les éditeurs, libraires, documentalistes (etc.), je ne suis pas tout à fait sûr que cela soit pertinent.
Suggestion, en pâture à assaisonner: farce grinçante, ou encore fiction au sens Borgésien du terme ?

La courte préface de l'auteur (pas deux pages) nous donne tout de même l'ambition du projet, rien moins qu'anticipatrice-prophétique, un embarquement à la Wells-Orwell si l'on veut:
Préface a écrit:Certains lecteurs ont trouvé ces pays un peu étranges. Cela ne durera pas. Cette impression passe déjà.
  Il traduit aussi le Monde, celui qui voulait s'en échapper. Qui pourrait échapper ? Le vase est clos.
  Ces pays, on le constatera, sont en somme parfaitement naturels. On les retrouvera partout bientôt...
[...] Derrière ce qui est, ce qui a failli être, ce qui tendait à être, menaçait d'être, et qui entre des millions de "possibles" commençait à être, mais n'a pu parfaire son installation...


______________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Voyage en Grande Garabagne
(1936 - 110 pages environ)

Le plus étoffé, le plus patchwork aussi des trois récits. Lecture plutôt plaisante, l'ensemble est parfois teinté d'un surréalisme que l'auteur tend à dépasser peu à peu, digestion effectuée.
Ainsi, rarement il est vrai, Michaux n'hésite pas à créer de toutes pièces des mots pour l'occasion, entendant de la sorte (du moins n'est-ce pas une piste interprétative possible ??) ne pas se cantonner au signe-signifiant/signifié, lien commun de l'auteur au lecteur: Le signe-mot a, dès lors, valeur abstraite.
Un exemple:
Les Ématrus sont lichinés ou bien ils sont bohanés. C'est l'un ou l'autre. Ils cousent les rats qu'ils prennent avec des arzettes, et sans les tuer, les relâchent ainsi cousus, voués aux mouvements d'ensemble, à la misère, à la faim qui en résulte.
  Les Ématrus s'enivrent avec de la clouille.
Mais d'abord ils se terrent dans un tonneau ou dans un fossé, où ils sont trois ou quatre jours avant de reprendre connaissance.
  Naturellement imbéciles, amateurs de grosses plaisanteries, ils finissent parfaits narcindons.


__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Au pays de la Magie
(1941 - 70 pages environ)

Bien entendu, avec un tel titre, on s'attend à du merveilleux.
Il y en a.
Il n'y a que ça.
Mais, comme bien souvent il génère affres et malaise plutôt que tête dans les étoiles et bouche bée, le lecteur ressort plutôt boxé et nauséeux de cette évocation du pays de la Magie, ce qui est sans doute un but poursuivi par l'auteur.

Trois extraits, qui se suivent immédiatement dans le texte, histoire de ne pas rompre l'agencement en coq-à-l'âne (à noter le dégradé très patte-du-coloriste du premier extrait):
S'ils ont besoin d'eau, ils ne laisseront pas un nuage en l'air sans en tirer de la pluie. Je l'ai vu faire plus d'une fois. N'y aurait-il même aucun nuage en vue, pourvu qu'il existe une suffisante humidité dans l'atmosphère, ils vous feront bien vite apparaître un petit nuage, très clair d'abord, presque transparent, et qui devient ensuite moins clair, puis moins clair encore, puis blanc, puis d'un blanc lourd et rondelet, enfin gris, et vous le feront alors dégorger son eau sur le pré ou sur le verger qu'ils tenaient à arroser.

Je vis un jour un lézard au bord d'un champ qu'il traversait avec quelque peine. Gros comme le bras, il laissa une ornière de près d'un demi-mètre de profondeur, comme s'il avait pesé non quelques livres mais au moins une tonne.
  je m'étonnai. "Ils sont au moins une cinquantaine là-dedans", me dit mon compagnon. "Une cinquantaine de quoi ? De lézards ? - Non, fit-il, d'hommes et je voudrais bien savoir lesquels", et vite il courut chez les voisins s'enquérir des absents. Qui ? Cela seul l'intriguait et jamais je n'en pus savoir davantage. Par quelle magie et dans quel but invraisemblable des gens se fourraient-ils ainsi à l'étroit dans ce tout petit corps de lézard, voilà quel était le sujet de mon étonnement et ne lui parut pas mériter une question, ni une réponse.

Un ours, et c'est la paix.
  Voilà qui est vite dit. Ils en sont en tous cas persuadés, prétendant que les enfants s'élèvent plus facilement, dès qu'il y a un ours dans la maison.

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Ici, Poddema
(1946 - 15 pages environ)

Le plus glaçant et le plus sobre d'entre les trois matériaux composites ajustés par Michaux.

Y sont brossées l'insatisfaction permanente, l'appétence pour la métamorphose à mesure que se développe la possibilité née des travaux scientifiques, au point que l'être n'est plus que la résultante du pas-à-pas et des désidératas du combo pouvoir/technique (tiens, ça ne vous rappelle rien, en problématique contemporaine ?).  

Comme pour Au pays de la Magie, trois extraits qui se suivent immédiatement dans le texte, histoire de ne pas rompre l'agencement, le coq-à-l'âne est moins net ici:
Il n'est pas rare, à Kalafa, qu'un homme hérite de plus de quatre-vingts Poddemaïs au pot, à domicile, presque tous humains et plusieurs sachant travailler.
  Les grands centres d'élevage, l'État a la main dessus. Il maintient une grande pression sur tous les Poddemaïs, et une énorme sur les Poddemaïs au pot, l'État, c'est-à-dire les membres du Conseil du pot, ou Pères du pot, à qui par leur police peu de chose échappe, encore qu'il y ait dans beaucoup de maisons des élevages secrets, maintenus malgré les risques, soit pour le profit, soit par curiosité, ou par tradition familiale.
  Les déclarations des sujets âgés de six ans et de nette apparence humaine sont exigées.

Il règne à certains moments une extrême inquiétude dans le pays, quand siègent les Pères du pot en assemblée générale. Chacun se sent visé. Personne, il ne me semble, ne se sentant tout à fait sûr de sa naissance cent pour cent naturelle. Plus encore, personne ne se sent à l'abri de nouvelles expériences collectives et quoiqu'ils aiment beaucoup les particulières, ils aiment moins celles que la police ordonne et, notamment, sont terrorisés par une sorte de grand magma au pot dont les corps de Poddemaïs naturels ou à peu près naturels seraient les ingrédients habituels et obligés.
  Le Conseil du pot, quelle que soit son idée derrière la tête, prend dès maintenant les mesures pour l'assouplissement des volontés.
  Ses décisions reviennent toujours à ceci: tuer les dernières fiertés.

Ceux qui appartiennent, sans intermédiaire, aux Pères du pot, on leur enfonce (tandis qu'ils sont encore jeunes) un clou dans le crâne.
  Un grand clou à deux têtes, une dedans (plus petite), qui se soude au crâne, une grande dehors, dépassant carrément, et qui permettra au Conseil, en tout temps, de reconnaître les siens et de s'en saisir.



Mots-clés : #absurde #philosophique #xxesiecle
par Aventin
le Sam 6 Juin - 8:58
 
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Sujet: Henri Michaux
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Gilbert-Keith Chesterton

Le Poète et les fous

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Titre original: The Poet and The Lunatics. Huit nouvelles, parues en 1929, qui peuvent être lues ici en langue originale. 255 pages environ.

Il s'agit d'un énième personnage de détective chestertonnien, nommé cette fois-ci Gabriel Gale, grand jeune homme blond, peintre et poète. Il n'y a pas vraiment de nouveaux codes, toujours le parti-pris de l'apparente irréalité, de l'intuition prenant le pas sur la méthode, le scientifique. On trouve un peu moins de burlesque, un peu moins de ce fameux humour britannique dont il est un champion (ou est-ce moi qui est passé au travers ?).

On relève une jolie petite délicatesse dans le procédé littéraire, consistant à donner la chute de la première nouvelle...dans la dernière !

Ici, notre Gilbert-Keith raisonne ainsi:
Les fous, les aliénés, Lunatics en anglais, pour comprendre leurs actes lorsque ceux-ci apparaissent hors-normes ou inouïs au commun des mortels, il faut soit l'être un peu soi-même, soit emprunter des voies imaginatives quasi jamais fréquentées.

D'où le façonnage d'un type de héros comme Gabriel Gale, encore une variation de Chesterton sur le thème du détective qui n'en est pas (et ne paye pas de mine) mais parvient in fine à résoudre.  

On retrouve aussi ces bonnes vieilles déclinaisons de l'auteur sur des thèmes qu'il court si volontiers, le déguisement, l'amitié, les auberges ("pubs"), l'apparence trompeuse, le détail, et ces constructions littéraires si fluides, si adaptées au format nouvelles, qui embarquent bien le lecteur, vraiment sans coup férir.

Le goût de la marge, les comptes réglés avec la pensée scientiste, ça et là (mais plus parcimonieusement ici) la formule qui fait que Chesterton reste à jamais cette mine à citations à ciel ouvert - même si là on est dans une veine moins abondante.
Un peu moins prophétique qu'il ne fut peut-être (voir L'auberge Volante, La sphère et la croix, Le Napoléon de Notting Hill...), même si, dans ce domaine-là aussi, il y a un ou deux joyaux à glaner...

Autre goût, celui de la couleur, le sens du pictural (dans son autobio, L'homme à la clef d'or, il s'en explique, disant que depuis le temps des boîtes à jouer il avait toujours conservé l'émotion d'échafauder des décors peints).
Un exemple de ce côté pictural et coloriste, et de l'embarquement garanti du lecteur, cet extrait proche de l'entame de la 2ème nouvelle:
L'oiseau jaune a écrit:C'était comme s'ils avaient atteint un bout du monde paisible; ce coin de terre semblait avoir sur eux un effet bizarre, différent selon chacune de leurs personnalités, mais agissant sur eux tous comme quelque chose de saisissant et de vaguement définitif.
Et cependant il était d'une qualité aussi indéfinissable qu'unique; il n'était en rien sensiblement différent d'une vingtaine d'autres vallées boisées de ces comtés occidentaux en bordure du Pays de Galles.
Des pentes vertes plongeaient dans une pente de forêts sombres qui par comparaison paraissaient noires mais dont les fûts gris se reflétaient dans un méandre de la rivière comme une longue colonnade sinueuse. À quelques pas de là, d'un côté de la rivière, la forêt cédait la place à de vieux jardins et vergers, au milieu desquels se dressait une maison haute, en briques d'un brun intense, avec des volets bleus, des plantes grimpantes plutôt négligées s'accrochant aux murs, davantage à la manière de la mousse sur une pierre que de fleurs dans un parterre.
Le toit était plat, avec une cheminée presque en son milieu, d'où un mince filet de fumée s'étirait dans le ciel, seul signe de ce que la maison n'était pas complètement abandonnée.
Des cinq hommes qui, du haut de la colline, regardaient le paysage, un seul avait une raison particulière de le regarder.  



Enfin, le quichottisme de Gabriel Gale n'est pas sans rappeler bien d'autres héros -ou caractères principaux- de la prose du gentleman de Beaconsfield (je vous épargne la liste maison !).

Bref, on peut juger que ce n'est peut-être pas un Chesterton majeur, mais...qu'est-ce qu'il se dévore bien, tout de même !

Mots-clés : #absurde #criminalite #humour #nouvelle #satirique #xxesiecle
par Aventin
le Mar 26 Mai - 19:47
 
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Gilbert-Keith Chesterton

Le club des métiers bizarres

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Titre original: The Club of Queer Trades. Nouvelles, 1905, 190 pages environ.
Peut se lire en langue originale ici.
Six nouvelles reliées entre elles par les thèmes et les protagonistes principaux.

Autant les premiers romans de Chesterton comptent parmi ce qu'il a fait de meilleur, autant ces nouvelles-ci, ses premières, laissent un peu l'exigeant lecteur sur sa faim, j'eus souhaité qu'il sophistiquât quelque peu davantage, qu'il enjolivât encore.

En 1905, en fait de polars britanniques, existait Sir Arthur Conan Doyle et son Sherlock Holmes, et c'est à peu près tout: l'historien du genre, pointilleux, me rétorquera sans doute qu'untel ou untel (dont R-L Stevenson en personne) s'était aussi aventuré dans ce domaine littéraire-là, qui allait faire florès au XXème et toujours de nos jours, mais on parle bien d'auteurs à la fois spécialisés et grand-public, en matière de polars britanniques.

Comment prendre le pendant de l'écrivain-médecin et de sa logique clinique ?
Bien sûr, si vous avez déjà lu quelques pages de Chesterton c'est évident, le projet va de soi: face à la déduction scientifique l'auteur oppose le paradoxal intuitif, la conviction dût-elle paraître d'un absurde consommé.
Aussi ceci: on ne meurt pas dans les enquêtes narrées par Chesterton, d'ailleurs, à ma connaissance, on ne meurt pas non plus dans ses romans ou son théâtre: ainsi les enquêtes, comme les histoires narrées au sens large, ne sont pas alourdies du fardeau de la gravité, ni de la délectation voyeuriste de la violence morbide.

Peut-être, sans trop s'avancer, peut-on suggérer que Chesterton tente d'ébaucher son personnage de détective, qui sera, bien des années plus tard, le Père Brown, Basil Grant étant un prototype abandonné d'emblée, trop typé, trop limité ?

Le détective est Rupert Grant, toujours en chasse, tandis que l'enquêteur qui démêle, le héros principal, est son frère, Basil Grant, un excentrique juge démissionnaire: dans chacune des nouvelles, à la fin, Basil démontre à Rupert qu'il n'y a eu ni crime, ni intention malfaisante de la part de ceux contre qui sont les apparences trompeuses.
Ou presque:
La dernière nouvelle (mais ne dévoilons pas !) montre un cas de justice pour des faits non répréhensibles par les lois des tribunaux, en sus de quelques baffes, mêlées, horions et autres coups de poing.

L'auteur (c'est narré au "je") dit s'appeler Swinburne (oui, comme le grand poète, encore vivant et londonien à l'époque de parution), et fait office de témoin tout en complétant le trio, basculant dans l'erreur (c'est-à-dire du côté Rupert de l'analyse):
Procédé commode pour permettre d'embarquer le lecteur vers la mystification et donner du poids aux chutes des nouvelles.
Quelques unes des marques de fabrique du gentleman de Beaconsfield sont bien là, comme l'habituelle mine à citations (bien que réduite à sa portion congrue, cette fois-ci - une ci-dessous), les descriptions très picturales et savoureuses, l'humour.

La curieuse affaire de l'agent de location a écrit:
- La vérité doit forcément être plus étrange que la fiction, dit Basil avec calme. Car la fiction n'est qu'une création de l'esprit humain et, par conséquent, est à sa mesure.



La singulière conduite du professeur Chadd (entame) a écrit:

  En dehors de moi, Basil Grant avait relativement peu d'amis et cependant, il était le contraire d'un homme insociable. Il parlait à n'importe qui n'importe où et il parlait non seulement bien mais avec un intérêt et un enthousiasme parfaitement sincères pour les affaires de son interlocuteur. Il parcourait le monde, pour ainsi dire, comme s'il se trouvait toujours sur l'impériale d'un omnibus ou sur le quai d'une gare. Naturellement, la plupart de ses connaissances de hasard disparaissaient après avoir traversé sa vie. Quelques-uns, ici ou là, restaient en quelque sorte accrochés à lui et devenaient ses intimes pour toujours, mais ils avaient tous un même air d'être là accidentellement, comme des fruits abattus par le vent, des échantillons pris au petit bonheur, des ballots tombés d'un train de marchandises ou des paquets-surprises pêchés à la foire.  


En langue originale c'est encore plus savoureux (et fluide, surtout !):

The Noticeable Conduct of Professor Chadd (beginning) a écrit:

Basil Grant had comparatively few friends besides myself; yet he was the reverse of an unsociable man. He would talk to any one anywhere, and talk not only well but with perfectly genuine concern and enthusiasm for that person's affairs. He went through the world, as it were, as if he were always on the top of an omnibus or waiting for a train. Most of these chance acquaintances, of course, vanished into darkness out of his life. A few here and there got hooked on to him, so to speak, and became his lifelong intimates, but there was an accidental look about all of them as if they were windfalls, samples taken at random, goods fallen from a goods train or presents fished out of a bran-pie.


Mots-clés : #absurde #humour #justice #nouvelle
par Aventin
le Sam 28 Déc - 17:38
 
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César Aira

La robe rose ‒ Les brebis

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Éditions Maurice Nadeau a écrit:César Aira considère la Robe comme son premier conte et Les Brebis comme son premier roman.


La robe rose
Conte où l’on découvre le monde mental d’Acis, un idiot ; la vieille de la famille qui l’a recueilli l’envoie porter la minuscule robe rose qu’elle a cousue pour une nouveau-née, et il est capturé par les Indiens de la pampa après que le fils de la famille lui eut subtilisé la robe.
« Il découvrit, émerveillé, que penser était une autre manière de ne pas penser. »

Les Indiens lancent un raid mythique à la recherche de la robe rose, les personnages errent sans but (le voyage est du temps élaboré à partir de répétition), et le récit (au fil de la plume, tel pure digression) prend une dimension picaresque en revisitant l’histoire argentine, entre dans la légende en suivant les aventures de la petite robe qui passe alors d’un gaucho à deux enfants fugitifs, pour parvenir finalement à La Pensée (un hameau faisant apparemment partie de la jeunesse d’Aira).
Les Indiens, et leur « roi » :
« Ils couraient beaucoup, ou s’abandonnaient à la mollesse. Et ils s’égaraient tous les jours, au coucher du soleil. Tant et si bien que le voyage commença par durer des jours, puis des semaines, et enfin des mois. Les saisons, heureusement, changèrent. On perdait le fil du temps, et le sens de l’orientation. Les directions se superposaient, s’accumulaient. La vie était éminemment inutile. »

« Son pouvoir avait beau être purement abstrait, il s’appuyait tout de même sur lui pour vivre, sans l’exercer. Anarchisants, les Indiens nourrissaient la substance d’un individu qui remplissait en quelque sorte les fonctions d’une musique, un intercesseur du temps, un politicien de l’agencement des heures. »


Les brebis
Sur les terres de La Pensée, le bétail abandonné souffre de la sécheresse, et les brebis sont l’objet d’une étude écologico-éthologique (et d’une facétie évolutionniste), le sujet d’une analyse socialo-psychologique et d’une anthropomorphisation fantaisiste, la matière d’un drame eschatologique, d’une divagation poético-onirico-surréaliste, d'une pseudo-allégorie (quoique...), d’une quête hallucinée et d’une méditation philosophico-métaphysique. Les innocentes brebis assoiffées sont devenues nocturnes pour fuir la chaleur solaire, et elles observent la mystérieuse, la fascinante constellation du Bélier…
Cela tient du réalisme magique et de Raymond Roussel et Cortázar, tout en étant sans pareil.
« De toute façon, la survie s’annonçait difficile, puisqu’il n’y avait plus rien à quoi l’on pût s’adapter. »

« À cette heure-là, le ciel avait perdu tout vestige de couleur. Il irradiait l’épouvante, une blancheur antique. »

« L’une des brebis, jeune, très corpulente, Rosie, ressemblait à un piano immobile : elle n’attendait rien, tout en ne cessant d’attendre. Elle avait été jadis une enfant très heureuse, lorsque la campagne était en fleurs. À présent, son esprit régressait graduellement vers le blanc. »

« Les pans du ciel se transformaient. Un crépuscule d’abord véloce, puis lent, caractéristique du sud de la province, s’abattait comme une hyène albinos sur l’étendue sans forme de La Pensée. L’espace ne retenait que la rotation de la lumière, sans objets. Soudain, apparut l’étoile du Berger ; les yeux qui peuplaient la plaine se fixèrent sur elle, comme sur un grand citron vert. Une brise imperceptible soufflait en cercles, faisant jaillir de l’ombre du sol des tours immatérielles qui se dissolvaient. Au centre se lovait une femme-serpent, la lumière, se dressant vers un ciel très fin, immobile. »

« Vingt minutes plus tard, elle ajouta, devançant les objections :
‒ Cependant, dira-t-on, rien n’est plus facile que d’imaginer des arbres dans un pré ou des livres dans une bibliothèque, sans que nul auprès d’eux ne les perçoive. Rien de plus facile, en effet. Mais, je vous le demande, qu’avez-vous fait, sinon former en esprit quelques idées que vous appelez livres ou arbres, omettant dans le même temps l’idée d’un être qui les perçoit ? Vous-mêmes, pendant ce temps, ne les pensiez-vous pas ? Je ne nie point que l’esprit soit capable de concevoir des idées, ce que je nie, c’est que les objets puissent exister hors de l’esprit.
[…]  
J’ai accumulé des transcriptions de l’idéalisme ovin, j’ai prodigué leurs paysages canoniques, je me suis montré itératif ou explicite, j’ai censuré Cathy (non sans ingratitude), afin que mon lecteur pénètre peu à peu dans cet univers mental vacillant ; un univers d’impressions évanescentes ; un univers sans esprit ni matière, ni objectif ni subjectif, un monde privé de l’architecture idéale de l’espace ; un monde fait de temps, de ce temps absolu, uniforme de La Pensée, un monde que l’on aurait amputé de ses géométries parfaites ; un labyrinthe inépuisable, un chaos, un rêve. Proche de la désagrégation parfaite, comme à la fin les brebis. »


Superbe cadeau de Noël que cet auteur original !

Mots-clés : #absurde #aventure #contemythe
par Tristram
le Jeu 26 Déc - 15:26
 
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Éric Chevillard

L'Explosion de la tortue

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C’est d’abord l’histoire de la piètre fin de Phoebe la tortue de Floride, « cette vie en dedans, cette vie de dos » ; puis la non-postérité de Louis-Constantin Novat, obscur écrivain mineur, s’entremêle à cette trame.
Métaphore filée jusqu’à l’absurde, c’est ensuite l’exercice de la pure digression (par exemple l’irrésistible épisode du bouchon)
« Or un bouchon qui bouche imparfaitement est un bouchon qui ne bouche pas du tout. »

C’est surtout une inventivité prodigieuse, qui fuse sans trêve, paraît inépuisable, à la limite du délire dans l’emphase burlesque ; mais dans cet humour se révèle un léger grincement qui raille bientôt l’expression convenue à la mode. Il y a quelque chose d’extrêmement actuel dans cette dérision, rappelant un peu la sourde culpabilité contemporaine (qui sera prouvé ultimement responsable, fut-ce par inadvertance ?)
Servie par une parfaite maîtrise de la langue, tout à fait contrôlée, idéalement au service du pince-sans-rire, c’est au final une mauvaise foi loufoque, aux frontières du cynisme et de la cruauté (des flashes dévoilent, comme dans un cauchemar, des aperçus inacceptables, tel petit Bab), qui éclate.
La tendance affichée par l’auteur de se substituer à Novat, typique plagiat, est bien dans l’air du temps littéraire ‒ tandis que le thème de l’écrivain méconnu est récurrent chez lui.
« Ne mangera plus jamais de betterave l'orphelin dont la mère s'étouffa avec la plante potagère et sous ses yeux mourut.
(Un jour pourtant, mais c'est une autre histoire encore, les dames de la cantine découvriront que cette maman se porte tout à fait bien et que l'enfant est un malin qui n'aime pas la betterave.)
(On peut le comprendre : à qui appartient cette main sanglante qui lâche dans notre assiette les dés du pire avenir ?) »

Eric Chevillard fait partie, avec Régis Jauffrey, un autre écrivain du succinct à profusion passé maître en humour noir, de ce qui compte dans ce qui s’écrit aujourd’hui d’original. (Et quelle est la part due par ces œuvres à l’esprit des bandes dessinées de notre adolescence ?)

Mots-clés : #absurde #humour
par Tristram
le Jeu 5 Déc - 23:11
 
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Gilbert-Keith Chesterton

Petites choses formidables

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Un de moins, parmi les ouvrages non traduits en français de Chesterton, dont je regrettais un peu plus haut sur ce fil qu'ils soient si nombreux; certes celui-ci n'atteint pas aux apothéoses de L'Auberge Volante, ni même à celles du Napoléon de Notting Hill ou de La sphère et la croix, Un nommé Jeudi, etc... mais tout de même, c'est appréciable cette série d'article précédés d'une préface pour le Daily News, choix de textes, traduction, notes d'André Darbon, éditions Desclée de Bouwer 2018.
Très chroniques libres ou billets d'humeur à tendance essayiste, ces 240 pages (environ), soit 39 articles ou courtes nouvelles, pas uniquement destinées aux inconditionnels.

Quel art que celui consistant à partir de petits riens du quotidien (un morceau de craie, du lierre, une gare en campagne, un sosie d'un homme célèbre, etc...) pour aboutir à une petite démo édifiante, dont l'humour et le contrepied ne sont jamais absents, et de le faire avec une telle légèreté et une telle liberté de ton !

Nous promenant en sa chère Angleterre bien sûr, mais aussi en France, en Belgique, en Allemagne avec sa désinvolture émerveilleuse, l'on passe un bien agréable moment, trop court, cependant: en effet le livre se dévore...


Un extrait, les risques du tabac ne sont pas toujours ceux que l'on croit !

La tragédie des deux pence a écrit:En tous cas, je ne parlais pas un mot d'allemand, en ce jour noir où je commis mon crime - ce qui ne m'empêchait pas de déambuler dans une ville allemande; [...].
Je connaissais cependant deux ou trois de ces excellents mots, pleins de solennité, qui donnent sa cohérence à la civilisation européenne (notamment le mot "cigare"). Le jour était onirique et chaud: je m'assis donc à la table d'un café,  et commandai un cigare et un pichet de bière blonde.

Je bus la bière et la payai. Je fumai le cigare, oubliai de le payer, et partis le regard euphorique posé sur les montagnes du Taunus. Après quelques dix minutes, il me revint à l'esprit que j'avais oublié de payer le cigare. Je retournai à la buvette et y déposai l'argent.
Mais le propriétaire avait lui aussi oublié, et il me posa une question dans sa langue gutturale - sans doute me demandait-il ce que je voulais. Je lui répondis "cigare" et il me donna un cigare. Je m'efforçai de lui expliquer par gestes que je refusais son cigare, et lui crut que je condamnais ce cigare-là, et m'en apporta un autre. J'agitai les bras comme un moulin, par un balayage plus universel, à lui expliquer que c'était un rejet des cigares en général, et non d'un article en particulier.
Il prit cela pour l'impatience caractéristique des hommes communs, et revint, les mains pleines de divers cigares qu'il me colla au nez. De désespoir, j'essayai toutes sortes de pantomimes, et je refusai tous ceux, de plus en plus rares et précieux, qu'il sortit des caves de son établissement. Je tâchai sans succès de lui faire comprendre que j'avais déjà eu mon cigare. Je mimai un honnête citoyen qui en fume un puis l'éteint et le jette. Le vigilant restaurateur crut que, dans la joie de l'expectative, j'étais seulement en train de répéter à l'avance les gestes bienheureux que je ferais une fois en possession du cigare.

Finalement j'abandonnai, découragé: il ne voulait pas prendre mon argent et laisser ses cigares tranquilles. C'est ainsi que ce restaurateur, sur le visage duquel brillait l'amour de l'argent comme un soleil de midi, refusa fermement les deux pence que je savais lui devoir. Je lui ai repris, et les dépensai sans compter durant les mois qui suivirent. J'espère qu'au dernier jour des anges apprendront très doucement la vérité à ce malheureux.         




Mots-clés : #absurde #humour #nouvelle #xxesiecle
par Aventin
le Jeu 5 Sep - 23:07
 
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Carlos Liscano

Le rapporteur et autres récits

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Un mendiant défend sa place face à un vigile.
Ayant été ramassé ivre par la police, le narrateur a donné un faux nom. Emprisonné jusqu’à ce qu’il avoue son vrai nom, d’ailleurs connu de la justice, un juge lui rend visite chaque année, et des rapports très courtois les unissent au fil des ans ; ainsi, le prisonnier s’apprête avec humour à écouter les confidences du magistrat :
« Ce qui se dira ici ne sortira jamais de ces murs. »

Une réunion en bonne société engendre ou pas « un petit animal social » utile aux relations humaines.
Dialogue beckettien de Ku et Ke, qui jouent aux idiots, l’un entraînant l’autre, puis l’inverse.
Une famille où l’on se vend, de père en fils et réciproquement.
Synopsis (austerien) :
« Si nous pouvions voir la nuit depuis les hauteurs, nous constaterions que nous somme maintenant quatre et que nous n’avons besoin que d’être quatre : celui qui tue, le mort, celui qui écrit, celui qui lit. Deux hommes se sont cherchés dans la nuit. Lentement, ils ont marché sous la pluie en dessinant avec leurs pas une figure secrète. Quand cette figure trouvera sa forme définitive, la nuit sera finie pour l’un d’entre eux. Et l’histoire sera finie. Nous ne serons plus que trois. »

L’auteur chez le dentiste en Suède (Liscano s’est réellement exilé là au sortir de prison dans son pays, où il a été torturé) : son dentiste, « la tentation des ténèbres », le martyrise longuement (d’ailleurs il tue le premier ministre suédois). Un texte plus long, kafkaïen, qui témoigne excellement de la perception transformée du vécu.
Un onirique étendage de linge devient universel.
Le récit éponyme, lui aussi assez long, mais bizarrement gouailleur par moments, rapporte l’arrestation, la séquestration avec sévices de qui pourrait être l’auteur, contraint à parler, puis à écrire… des rapports… Il semble que ce soit une sorte de journal justement consigné en prison pour conjurer le dénuement, le non-sens et la folie qui le guette au moyen de l’écriture, que Liscano interroge elle-même.
« Les chemins sont déjà plus ou moins tracés. Par d’autres qui sont passés avant nous, et on les prend à notre tour. On ne choisit pas tout ce qu’il y a sur le chemin. Ce sont les chemins qui s’imposent à nous. Moi, mon chemin m’a amené jusqu’ici. Je ne proteste pas, mieux vaut un chemin que pas de chemin du tout, mais il aurait pu être meilleur. »

« Je demande qu’on me prenne comme je suis, avec mon style particulier, pas avec celui d’un autre type, du premier cochon venu qui écrive dans le coin.
Qu’il me soit permis de développer un peu cette idée, de lui apporter des nuances, un peu de relief, de faire qu’il y ait des tenants et des aboutissants. On a son style et les autres ont le leur, chacun le sien. Si on n’avait pas de style propre, on ne serait pas comme on est, on serait quelqu’un d’autre, avec un style différent. Alors le style est quelque chose de fondamental, c’est ce que je suis en train d’expliquer. J’ai mon style, qu’on le croie ou non, mais c’est la vérité. Et je m’efforce de garder le style qui me caractérise, sinon rien n’aurait de sens, rien ne vaudrait la peine, nous perdrions notre temps. »

« C’est le Blond qui commande et il disait que je devais parler. Et après que je devais écrire. Voilà le problème, c’est comme ça qu’il se posait.
De quoi puis-je parler ? me demandais-je. De quelque chose. Il voulait savoir, ça n’avait aucune importance pour moi. Ce n’est pas que je ne savais pas, ou que je savais et que je ne voulais pas répondre, ou quelque chose comme ça. Non, c’était que, me disais-je, à quoi bon parler quand tout a déjà été dit ? »

« C’est cela, on essaye de tirer le meilleur parti de la vie. Si mauvaise que soit votre vie, vous essayez d’en tirer le plus possible. Il n’y en a pas d’autre. »

Dans ce recueil de nouvelles qui jouent de plusieurs registres, tout est étrange, et difficile à partager...

Curiosité : mon exemplaire porte la mention suivante : ÉPREUVES NON CORRIGÉES. Je ne garantis donc pas l’exactitude des extraits que j’en ai cité.

Mots-clés : #absurde #captivite #ecriture #nouvelle #solitude
par Tristram
le Mer 14 Aoû - 16:36
 
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Sujet: Carlos Liscano
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Leslie Kaplan

Désordre

Tag absurde sur Des Choses à lire Proxy192

Ca coûte 7 € avec un bandeau attrape-nigauds, et ça se lit en une demi-heure avec, pour ma part un début d’amusement très embryonnaire qui est resté sur sa faim. Je veux bien qu'il faut  que les éditeurs, les auteurs et toute la chaîne du livre vivent, mais il faut aussi que le lecteur s'y retrouve… J'ai eu la chance de ne payer que par mes impôts locaux puisque je l’ai emprunté en médiathèque, mais, bon, ça sent quand même un peu le foutage de gueule.

Dans une époque qui n'est pas la nôtre tout en étant la nôtre, soudain, des « crimes de classe » (au sens de la lutte des classe) se multiplient, constituant une expres​sion(de quoi, nul ne le sait) spontanée, sans caractère de mouvement. Leslie Kaplan prend un plaisir à énumérer les diverses crimes sur des résumés de deux à huit lignes, qu’elle intercale avec la réaction médusée et interrogative des médias et de la population. Le final est un retournement de situation qui n'apporte pas grand-chose à la sauce, un espèce de queue de poisson.

C'est une nouvelle, donc, et ce n'était par conséquent pas forcément pour me plaire, mais il me semble que, si c’est agréablement écrit,  c’est bâclé, à partir d'une seule petite idée d'origine, qui n'a pas du tout été creusée.Que le cocasse aurait pu être plus cocasse, le politique plus politique, la réflexion plus réfléchie.


Mots-clés : #absurde #nouvelle
par topocl
le Mer 10 Juil - 17:15
 
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Sujet: Leslie Kaplan
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Mohammad Rabie

La bibliothèque enchantée

Tag absurde sur Des Choses à lire 97823311

Quand inventera-t-on un appareil qui transmettra instantanément à mon cerveau le contenu d'un ouvrage sans que je perde mon temps à le lire ? Je pourrai ainsi avaler toute la bibliothèque en une semaine, ou même en un seul jour. Et je me débarrasserai de ce besoin irrépressible que j'ai de lire tout ce qui me tombe sous les yeux.


C’est une vieille bibliothèque cairote, construite autour d'un puits de lumière, dont il est prévu qu’elle soit détruite pour construire une station de métro. Chaher, fonctionnaire rêveur et dilettante a pour mission de rédiger un rapport pour justifier cette démission déjà décidée.

Il découvre ce lieu étrange et ses occupants hors du temps,  construite jadis en l'honneur d'une épouse érudite,  labyrinthique, rempli de milliers de volumes qui ne sont ni classés, ni répertoriés, mais rangés dans le seul ordre de leur chronologie d'arrivée, avec sur la première page le nom du volume précédent et sur la dernière le nom du volume suivant. Parmi eux, de nombreuses traductions, où n’apparaît jamais le nom du traducteur. Et pour finir, un ouvrage particulièrement mystérieux:

« le Codex seraphinianus  est intraduisible. Composé dans une langue inconnue à l’alphabet ignoré, il décrit un monde inconnu. Rien ne le relie à notre univers ni à notre civilisation. Il n’existe aucun texte équivalent dans aucune langue connue. Dans ces circonstances, ce livre est indéchiffrable. Y chercher quoi que ce soit est contraire à la logique, cela revient à perdre son temps. »


Ironie ou absurdité suprême, ce livre est traduit en de multiples langues, dont l'arabe.

Faut-il nécessairement que les choses aient une logique ?


Il s'agit donc d'un texte étrange, à la limite entre l'absurde et le fantastique, qui interroge sur le  sens de la lecture, de la culture, de la conservation des archives, ainsi que de la traduction. Érudit tout en étant poétique, réaliste mais plein d‘excursions fantaisistes, La bibliothèque enchantée nous parle (sans doute en parallèle avec Borges que je n’ai pas lu) de notre univers de lecteur, de notre rapport aux livres et à la traduction.


Mots-clés : #absurde #lieu #traditions #universdulivre
par topocl
le Mar 23 Avr - 12:05
 
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Sujet: Mohammad Rabie
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Céline Minard

Bacchantes

Tag absurde sur Des Choses à lire Cvt_ba10

La police de Hong Kong est sur les dents. Trois braqueuses punko-foldingues et un rat ont investi une cave à vin géante, logée dans d‘anciens bunkers anglais hypersécurisés,  où un homme d’affaire astucieux - et aux dents longues - héberge les millésimes au prix inestimables de tous les plus riches collectionneurs de la planète, qui souhaitent ainsi échapper au fisc. L’image délirante et  symbolique d ‘une société  capitaliste où la dérive n’a plus que les limites de l’imagination.

Les trois braqueuses sont beaucoup mieux organisées que la police, qu’elles narguent avec d’autant plus de plaisir et de provocations que, on le comprend peu à peu,  leurs intentions sont simplement de monter un bon coup pour se moquer des riches et des puissants. Un typhon arrive dans 15 heures et il n’y a pas de temps à perdre.

La fin est des plus opaques, j’ai été rassurée en constatant sur internet que je n’étais pas la seule à n’y avoir rien compris.

Si on prend ça comme une galéjade, une satire de roman noir, une bonne blague qui cherche à démonter un certains nombre de stéréotypes, c’est assez cocasse et réussi.
Si on prend ça comme un roman de littérature, c’est d’une maigreur qui laisse affamée, et songeuse à l’idée que j’aurais pu laisser 13 euros 50 là-dedans (on ne peut même pas dire "Ne perdez pas votre temps" tellement c’est court). Les pieds de nez astucieux et fariboles rigolotes ne suffisent pas à compenser le manque d’intrigue, les pistes lancées non abouties, la superficialité du truc et des personnages.

Bon, Céline Minard, c’était marrant, cette bonne blague écrite à la va-vite, on dirait un défi lancé à la sortie d’un stage d’œnologie. Mais ça c’est bon pour une soirée comique entre copains. Quand est-ce que vous repassez à la littérature ?



Mots-clés : #absurde #criminalite #humour
par topocl
le Sam 20 Avr - 21:19
 
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Sujet: Céline Minard
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Elias Canetti

Le Témoin auriculaire, Cinquante caractères

Tag absurde sur Des Choses à lire Le_tzo10


Pour rendre compte de ce bref ouvrage, le plus indiqué est peut-être de présenter la table des matières :
La proclamatrice de rois
Le lèche-noms
Le soumetteur
L’autobienfaitrice
Le rapporteur
Le chauffe-larmes
L’aveugle
Le plus-que-rendeur
L’étriquée du flair
La biens-et-avoirs
L’insinuateur de cadavres
Le teste-gloire
Le crapaud du beau
L’éblouisseuse
Le frétille-au-malheur
La grande coupable
Le faux parleur
L’obsédée du blanc
L’hydromane
Le parle-en-premier
La syllabo-cathare
Le témoin auriculaire
Le perdeur
L’amère emballeuse
Le cinq-sec
La cousine cosmique
Le mordeur-maison
Le légué
L’attrape-malices
La défectueuse
L’archéocrate
La cavalombreuse
Le papyromane
L’éprouvée
La fatiguée
L’atermoyeur
L’humble immémorial
La sultanotrope
La preneuse de gants
Le claironne-dieu
La garde-granit
Le détecteur d’éminences
L’astrolimpide
Le pince-héros
Le maestroso
La jetée
L’homme à hommes
L’administrateur de maux
L’inventée
Le rien-à-faire

Il y a un peu de satire ou de caricature dans certains de ces brefs portraits, beaucoup d’invention, de la folie clinique, un je-ne-sais-quoi qu’ils partagent avec quelques rares autres : on pense à un bestiaire borgésien, aux Voyages de Gulliver, aux Cronopes et Fameux de Julio Cortázar, à Michaux bien sûr, à cette pléiade d’écrivains qui ont donné un aperçu de cet univers de l’imaginaire en bordure du surréalisme et du nonsense.
Le lèche-noms est une sorte de fan, et s’apparente un peu au teste-gloire. L’aveugle est plutôt de ces touristes qui ne voient qu’au travers d’un objectif photo, le leur étant de prouver qu’ils sont allés où ils ont été… L’éblouisseuse (Mme Bellaisselle) est une poseuse narcissique qui expose… ses aisselles… Le faux parleur est une sorte d’improvisateur oral, porteur du chaos dans l’incompréhension des autres :
« La plupart du temps, le faux parleur réussit à rester incompris. »

Qui n’a jamais rencontré l’obsédée du blanc…
« Tout se passe alors comme si l’on portait en soi toutes les nappes qui l’obsèdent, strictement pliées, jamais étalées, en un tas d’une blancheur immaculée, pour toujours, pour toujours. »

… ou la défectueuse ?
« La défectueuse n’en finit pas de s’examiner, de se prendre en défaut, de se découvrir de nouveaux défauts. Elle trouve à redire à sa peau, s’enferme avec elle et n’en passe jamais en revue qu’une toute petite zone à la fois. »

Le parle-en-premier…
« Le parle-en-premier ne dit rien à quoi il ait d’abord réfléchi, il commence par le dire. Ce n’est pas son cœur, c’est sa langue qui déborde. Peu importe aussi ce qu’il dit, pourvu qu’il ait l’initiative. »

… ou le perdeur ?
« Il réussit à tout perdre. Il commence avec des choses insignifiantes. Il en a beaucoup à perdre. Que d’endroits n’y a-t-il pas où il est facile de perdre quelque chose ! »

L’eau était déjà une préoccupation avant 1974 ?
« L’hydromane est tourmenté par le gaspillage de l’eau. C’est comme ça que tout a commencé sur la lune, en son temps… "L’eau ? À quoi bon économiser l’eau ? Nous en avons assez pour des éternités !" Alors, on laissait les robinets à moitié ouverts, ils n’arrêtaient pas de goutter, et on prenait un bain tous les jours. C’était une race imprévoyante, ceux de là-haut. Et où cela les a-t-il menés ? Quand on a reçu les premiers rapports de la surface lunaire, l’hydromane était tout excité. Il avait toujours su que cela tenait à l’eau, les hommes de la lune avaient péri à cause de leur gaspillage d’eau. Il l’avait dit un peu partout, et les gens riaient et le prenaient pour un fou. Mais maintenant, maintenant on avait été là-haut et on pouvait le voir noir sur blanc, et même en couleur. Pas une goutte d’eau, et nulle part un seul être humain ! Il n’était pas difficile de faire le rapprochement. »

« Bien sûr, il pleut une autre fois, mais lui, qui est un vrai "compte-gouttes", sait bien qu’il pleut chaque fois un peu moins, bientôt il cessera tout à fait de pleuvoir, les enfants demanderont : comment c’était, la pluie, et, au milieu de la sécheresse qui sévira, on aura du mal à le leur expliquer. »

Le témoin auriculaire :
« C’est à peine croyable, ce que les gens peuvent être innocents, quand ils ne sont pas épiés. »

L’humble immémorial :
« "Tu voudrais donc vivre éternellement ?" demande-t-il à son fils, dès qu’il commence à peine à parler, et il le prépare très tôt à la résignation, afin qu’il devienne comme lui, et ne se jette pas aveuglément dans la vie, afin qu’il perpétue la race immémoriale des humbles. »



Mots-clés : #absurde
par Tristram
le Mar 9 Avr - 23:33
 
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Sujet: Elias Canetti
Réponses: 18
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