Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Mar 20 Avr - 16:08

116 résultats trouvés pour biographie

François Sureau

Je ne pense plus voyager

Tag biographie sur Des Choses à lire Je_ne_10
Récit, 2016. 140 pages environ.

Je n'y allais pas franco, vers ce bouquin. Certes, l'auteur de déçoit jamais lorsqu'il évoque un personnage réel (Inigo, Ma vie avec Apollinaire, Le chemin des morts, voire, d'une certaine manière, L'Obéissance...).

Mais enfin, d'un autre côté, depuis un siècle Charles de Foucauld c'est une telle masse de biographies voire d'hagiographies, d'évocations diverses (et de récupérations variées, suis-je tenté d'ajouter) que j'étais d'emblée sceptique sur l'apport de cent quarante pages de plus.

Et puis cette publication, j'étais soupçonneux, je n'aime pas cautionner.
Foucauld, devenu Vénérable en 2001, suivi d'une Béatification en 2005, tout le monde s'attend à la parution, en 2016, à une prochaine Canonisation, laquelle se fait toujours attendre, mais s'est approchée encore en 2020 avec les décrets reconnaissant plusieurs miracles, et la qualification de martyr retenue pour son trépas: opportunité éditoriale, nous voilà.

D'autant que j'ai l'impression qu'on parle plus de Charles de Foucauld qu'on ne le lit, pourtant je suppute qu'entre autres une partie de sa très abondante correspondance et surtout, peut-être (?), ses transcriptions des contes et poèmes Touaregs, traditions orales multiséculaires (multimillénaires ?) qu'il est le premier à fixer sur le papier après les avoir recueillis in vivo pourraient ne pas désintéresser de nos jours.  

François Sureau lui-même trace un chemin d'écriture que je ne lui connaissais pas, plus rétif, hésitant, parsemé de redites, comme s'il avait du mal à cerner l'étrange ermite.
Pourtant l'ouvrage a de la saveur.
On n'"apprend" peut-être pas davantage que ce qu'un gros travail de bibliothèque pourrait fournir, mais avec François Sureau on a, du moins, la joie de lecture que constitue son regard de juriste (pour la rigueur, l'évitement professionnel du risque de se laisser embarquer, la solidité des sources et l'art d'aller aux bonnes) mâtiné de son intérêt pour les trajectoires de ces hommes de droiture, de loyauté, de devoir qui se sont embarqués dans des destinées peu communes et vont au bout (intérêt qui n'est pas sans rappeler, à mon humble avis, les héros/personnages qu'aimait à peindre aussi Joseph Conrad).

Voici donc un antihéros par excellence. De son vivant, aucun miracle, aucun converti, nul disciple.
Quant à son martyre, il est, d'abord, toujours soupçonné de l'avoir recherché, et cela freine d'ailleurs la procédure de canonisation.
De plus il est fortement capillotracté:
De ce qu'il ressort du compte-rendu inédit de Madani, publié dans ce livre de François Sureau, les djihadistes en question en étaient sans nul doute, mais demeuraient avant tout des pillards, quant à sa mise à mort par balle(s) on n'a pas fini de s'interroger...
Dommage collatéral dans l'attaque du fortin sans défense (pourtant le Marabout Blanc était bien connu et reconnu des assaillants), excès de nervosité et de zèle d'un petit jeune un rien agité du bocal et au sang échauffé par les circonstances, envie d'aller festoyer avec ses camarades plutôt que d'avoir à garder le prisonnier de la part du factotum préposé ?
Rien de glorieux, en tout cas, plutôt hasard malencontreux, conjonction de circonstances...    

Mais l'intérêt du livre n'est pas là, pas dans de telles questions somme toute très secondaires.
Il est, du moins est-ce ainsi que je l'ai ressenti, dans le fait de tenter d'appréhender le cheminement de foi de Charles de Foucauld, son étrange parcours de vie (ou ses vies multiples), d'ouvrir quelques portes sans être toujours capable de scruter tout ce qu'il y a derrière, laissant beaucoup d'ouverture au lecteur une fois le livre refermé, ne pas résoudre les questionnements, en suggérer d'autres.

Chapitre II, dernière partie a écrit:Sa mort jette une ombre triste sur cette marche vers la dernière place en quoi aura consisté sa vie, cette "chère dernière place" où rien ne s'oppose plus à l'amitié entre les hommes, d'où qu'ils viennent, quelque foi qu'ils professent. Mais Foucauld, au contraire, est devenu plus gai en même temps qu'il se dépouillait, libéré enfin d'une certaine forme d'angoisse et de cette prolixité qui parfois nous surprend. À présent il voyait ce qu'il fallait désirer, au-delà de cet Empire français qui était comme les autres voué à disparaître et de toutes les institutions de la terre qui sont autant de prisons: une sorte d'État universel, mais sans État, où chaque homme serait un frère pour l'autre homme, réalisant enfin cette promesse qu'il avait entendue en méditant sur la vie cachée de Nazareth, au point de vouloir devenir le "frère de Jésus".
  Il a souhaité que les hommes soient meilleurs, mais n'a pas rêvé du paradis sur terre. Ce n'est pas un réformateur.


Tag biographie sur Des Choses à lire Charle12


Mots-clés : #biographie #religion #spiritualité
par Aventin
le Sam 3 Avr - 6:29
 
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Sujet: François Sureau
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François Sureau

Ma vie avec Apollinaire

Tag biographie sur Des Choses à lire Apolli10
Paru fin novembre 2020, en librairie en janvier 2021, 150 pages environ.


Il semble que cet ouvrage soit le premier d'une toute nouvelle collection intitulée "Ma vie avec", dont l'objet est:
éditions Gallimard a écrit:Un homme ou une femme ont consacré leur vie à la littérature, à la politique, à l'histoire ou à la science. Ils ont passé toutes ces années dans la compagnie d'un ami secret, écrivain, philosophe ou poète, sans laquelle leur existence aurait été différente. Cette collection propose des textes brefs. La révélation du compagnonnage d'une vie leur donne un tour intime, sans notes ni appareil critique, bien inutiles pour parler d'un ami.


Ouvrage bien délectable, j'avoue avoir éprouvé une jolie joie de lecture. Je ne sais si l'opus donnera le cap pour cette collection à venir.

L'exercice en lui-même est plutôt casse-figure, puisque ni une bio, bien que la veine soit biographique, ni une espèce d'évocation, qui risquerait de ne pas éviter les écueils de la vacuité.
Il faut parler de soi, puisque l'objet est cette sorte de "compagnonnage" (sic !) post-mortem, mais ne pas étouffer l'auteur principal, celui qui est en titre, avec sa propre personne.      

La plume de François Sureau est à la hauteur, refus des citations poétiques (un vers -archi-connu, en général- de çà, de là, guère plus), refus des portes ouvertes biographiques: le ban de l'exercice de la bio d'Apollinaire est fermé.
Ceci dit on apprend tout même (enfin, moi du moins) quelques petites choses sur Wilhelm de Kostrowitzky alias Guillaume Apollinaire.
On eût aimé d'ailleurs quelques petits détails, ce n'eusse pas été s'égarer, petits riens anecdotiques dont je suis si friand, sur son frère surtout, même si l'auteur nous passe quelques fines bouchées sur leur mère, déjà plus notoire (rien sur l'inconnu Francesco Fluigi d'Aspermont- le père).


Reste le plus délicat, le plus intime: se reconnaître dans, faire compagnonnage, sans osmose, appropriation éhontée ou delirium mystique.  
C'est fait.
Et bien fait.

La plume, le style ?
Je suis toujours aussi sensible, réceptif à l'écriture de François Sureau.
Ce côté massif mais alerte, brut mais raffiné, précis mais sans réduction, référencé mais élégant, ses pages au contenu ouvrant grand.

Comme celle-ci:
À l'armée, les rêves ne sont pas facilement communicables; et l'on est pris dans cette grande machine paradoxale qui, mélangeant dans son fourneau les symboles et les réalités ordinaires, se sert des émotions les plus intimes, des vertus les plus personnelles - la peur, le courage, le sens de l'honneur, le souci de ne pas décevoir - pour fabriquer le pur instrument de l'État, cet homme en lequel s'effacent les frontières entre la vie intérieure et l'engagement public.
Une frontière invisible sépare ceux qui ont fait cette expérience de ceux qui ne l'ont pas faite. Cela n'a pas à voir avec la valeurs ou les qualités de chacun. Si l'on en tire un bénéfice, c'est celui d'une épreuve, non d'un enrichissement - bien au contraire. C'est une sorte de dépucelage, aux effets d'autant plus imprévus qu'il n'était pas nécessaire - sauf pour ceux qui avaient cette vocation-là - et que, sitôt l'action venue, son caractère d'absurdité apparaît assez vite. On se donnera toutes les raisons du monde; le patriotisme, la politique en premier lieu.  
Ces raisons ne sont que du bois jeté dans la machine à marcher, à mourir. Elles ne pèsent jamais le même poids que la crainte, la fatigue, le drap de l'uniforme anonyme mouillé par les pluies, que cette tunique de la douleur que l'on ne peut enlever. Les merdailles, comme dit Lecointre, n'y font rien.
Si le souvenir de cette vie unit si fortement ceux qui l'ont connue, c'est parce que c'est le souvenir de l'arbitraire, du hasard, de l'inutilité, avec lesquels il a fallu composer sans perdre la face, pour rester fidèle à soi-même dans un monde où tout irritait au contraire, la guerre elle-même, et l'ennemi, mais aussi l'appareil au service duquel nous étions mis. Les volontaires sont à ce jeu terrible plus exposés que les requis, parce qu'ils y sont allés d'eux-mêmes, comme le dit une chanson obscène de l'infanterie de marine. J'ai connu par raccroc un peu de leur vie et leur souvenir ne m'a plus jamais quitté.

  C'est ainsi que Guillaume devint le 2e canonnier conducteur Kostrowitzky, 70e batterie, 8e régiment d'artillerie de campagne, 15e brigade d'artillerie, 15e corps.    


\Mots-clés : #amitié #biographie #premiereguerre #xxesiecle
par Aventin
le Sam 6 Mar - 18:48
 
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Sujet: François Sureau
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Yamina Benahmed Daho

Tag biographie sur Des Choses à lire 41vqfp10


A la machine

Après avoir été « A la ligne » j’ai décidé de continuer « A la machine » à coudre ! Activité que je connais, mais dans ce livre l’auteure nous conte l’histoire de l’inventeur de la machine à coudre, un tailleur français – Barthélemy  Thimonnier -  qui voulait alléger le travail de sa femme et des autres, qu’il voyait coudre manuellement. Pousser et tirer l’aiguille au travers d’un ouvrage de couture ou de broderie.

« Barthélemy et Madeleine, avant d’être un couple amoureux, sont des Homo sapiens, descendants des chasseurs-cueilleurs. Quand Madeleine brode, elle exécute un geste manuel qui s’est transmis des milliers d’années durant pour faire vivre et survivre des groupes humains dans toutes les régions du monde. Parce qu’il est demeuré intact depuis son origine au paléolithique supérieur, le geste de la main-outil puissante et créatrice peut être converti en un geste mécanique, rapide, pratique au début du XIXe siècle dans l’esprit du tailleur. Barthélemy regardant Madeleine regarde en fait la main de l’homme créant l’aiguille à chas il y a plus de dix mille ans. »

Cet aimable et trop confiant tailleur après avoir durant des années fabriquer son « métier »,  se fit rouler par un premier financeur, puis un autre pour une machine plus élaborée, le brevet n’étant pas à son nom seul et l’exploitation étant au nom d’un autre ;  par association, transmission, diverses manœuvres administratives, sans que Barthélemy ne soit mis au courant, en a perdu le droit. Sa famille vécu donc la plupart du temps dans la pauvreté.

«La dure loi du plus riche et la règle de la hiérarchie sociale font rapidement passe Barthélemy du statut d’inventeur du métier à coudre à celui de co-inventeur et mécanicien. »

A travers la révolte des tailleurs et des cordonniers, qui se voient évincés des commandes de l’armée au profit de l’atelier des « métiers » à coudre,  l’auteur pose le problème de  l’industrialisation. Il dénoncera aussi la mondialisation quand la société « Singer » étendra son emprise dans le monde. En effet Singer s’adressera directement aux femmes et proposera des achats à crédit ce qui contribuera également à leur appauvrissement.

La femme d’un homme qui travaille à l’atelier des machines pendant le procès suite aux destructions des machines par les tailleurs et cordonniers :

« Plus personne voulait de lui sur les chantiers. Alors quand ils ont proposé de travailler sur les mécaniques, même pour peu cher, sur des machines qui demandent d’avoir deux mains et un pied, exactement ce qu’il lui reste à mon mari, vous pensez bien qu’on a accepté. »

Un enfant est  né au foyer des Thimonnier, il s’appelle Etienne et son évolution se fera comme celle du métier sur lequel son père travaillera pendant des années.

A Lyon les canuts, exploités, mal payés, se mettent en grève.

« Sur la table en noyer les verres sont vides. Dans le creux des assiettes restent des stries apparues quand le canut en a essuyé le fond avec la mie de pain rassie. Des traces qui disent la faim jamais comblée. »

« Barthélemy, sur sa ligne, tremble. Il voudrait être l’inventeur qui, grâce à sa mécanique, allège la dureté du travail. Il est en réalité celui qui fournit à l’industrie le moyen d’imposer des salaires honteusement bas."

Etienne, le fils partira à la guerre en Crimée, remplacer pour un peu d’argent, le fils d’un bourgeois.

A Paris Barthélemy est renvoyé de l’atelier de fabrication étant dans l’impossibilité d’atteindre le nombre réclamé par les patrons  (dans le train qui le ramène chez lui il pense inventer une machine à coudre simple à fabriquer et à utiliser et dont il ferait cadeau à Etienne à son retour)

Les patrons ont cru qu’ils obtiendraient le consentement facile des ouvriers.

« Comment ont-ils pu y croire ? »

Comment ont-ils pu penser que grâce à la vitrine, notamment  domestique,  les ouvriers viendraient à l’exposition universelle de Paris ?

Alors que pour survivre les ouvriers, tailleurs, cordonniers doivent travailler aussi dans les usines, les intérêts des différentes corporations se rejoignent.

« Ils se réapproprient leur corps servile, se découvrent d’autres forces que celle du travail régi par des règles déloyales et abusives
Il leur devient possible
De définir leur identité ouvrière,
de nommer le monde,
de penser construire, chanter une autre société
[…] En ces lieux, ensemble, ils jurent de bâtir de leurs mains calleuses et jaunies ce monde là ! »


C’est connu, l’union fait la force !

Barthélemy, le malchanceux, n’a pu à cause d’un intervenant, présenté sa machine dans les délais impartis mais il a tout de même une satisfaction :

« Mais joie pour Barthélemy quand le jury atteste solennellement que le métier à coudre à point de chainette est l’œuvre qui a servi de type à toutes les machines à coudre modernes, dont celle de Magnin, dont celle de Singer. Le 15 novembre 1855, il est donc officiellement établi que Barthélemy est l’inventeur de la machine à coudre. Il n’est pas là pour l’entendre mais c’est écrit, imprimé, publié. »

Des signes de reconnaissance figurent à présent dans plusieurs villes françaises, des plaques, des rues en l’honneur de Barthélemy Thimonnier.

« Que la maison d’un artisan-inventeur errant, malchanceux et misérable soit devenue un abri temporaire qui protège d’une société du travail impitoyable, c’est une histoire qu’aucune fable ne peut dépasser.



C'était une lecture très intéressante même si vous n'avait jamais utilisé une machine à coudre ! Wink

Bien étoffée qui met en pointe le travail, quel qu'il soit, dénonce l'industrialisation au profit du  capitalisme, la mondialisation et honore la création.

Je pense que cette lecture pourrait plaire à Animal, notamment.


Mots-clés : #biographie #mondedutravail #mondialisation #social #xixesiecle
par Bédoulène
le Sam 20 Fév - 14:34
 
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Sujet: Yamina Benahmed Daho
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Littérature et alpinisme

Jean et Pierre Ravier: 60 Ans de pyrénéisme

Tag biographie sur Des Choses à lire Ravier10
Jean-François Labourie et Rainier "Bunny" Munsch, contribution de Christian Ravier; photos (et légendes de celles-ci) par Jean et Pierre Ravier.
Paru aux éditions du Pin à Crochets en novembre 2006, format 24X24, "beau livre" (broché), 370 pages environ.



[relecture]

Je voudrais tellement bien en parler, de ce livre-là.

Deux frères jumeaux nés en 1933, seuls jumeaux d'une fratrie de huit, d'une pieuse famille catholique.
Enfance à Tuzaguet (Hautes-Pyrénées) chez des grands-parents, enfance sauvage voire belliqueuse, parents éloignés pour cause de guerre.
Une cordée y naît, de l'escalade dans les arbres et des premiers sommets de moyenne montagne foulés plus par esprit de découverte et goût de la solitude (enfin, à deux) que par réelle volonté ascensionniste.

Puis ce sera l'apprentissage, fulgurant.
À quinze ans, ayant déclaré leur intérêt pour la montagne, ils sont inscrits à un stage du Club Alpin Français de Tarbes. Premier 3000. À seize ans, pour la première et dernière fois ils suivent un guide, le Cauterésien Jeantou Barrère, afin d'appréhender les techniques d'encordement et aussi de progression sur un glacier. Puis c'est leur première fois à l'Ossau, et fin de saison à l'Arbizon, pic bien visible de Tuzaguet, à la recherche d'un renard aperçu par leur sœur Lysette (elle aussi alpiniste de grande classe), ce qui les mène...au sommet (!!).

À dix-sept ans, ils écument la bibliothèque du Club Alpin et inscrivent sur leur carnet de courses cette phrase étonnante, qui guidera leur soixante années de pyrénéisme suivantes:
Désir de franchir une autre étape: quitter les Voies Normales, aborder les itinéraires d'escalade et déisr de voler de nos propres ailes, donc seuls, plus sous la direction, la conduite d'un aîné (...).

Une corde achetée, pas de pitons, pas de marteau, ils s'attaquent au Pic Rouge de Pailla par la dalle d'Allanz, un nœud approximatif né de leur intuition les reliant. Sommet sans coup férir et sans s'apercevoir des difficultés rencontrées.
Puis un échec au Mont Perdu, ramenés à la raison par l'abandon d'une cordée espagnole qui les précédait.
Traversée Crabioules-Quayrat (prononcez Coua-ï-ratt') via le pic Lézat, une bambée de 7 à 9 h constamment à plus de 3000, sur les talons inopinés d'une cordée formée d'un bordelais notoire et d'un catalan (barcelonais) qui l'est encore plus, Josep Maria Colomer, lequel écrira:
Nous voyons vite que nos conseils aux Ravier étaient inutiles et ridicules, car ces gamins progressaient sur la crête comme s'ils étaient dans le couloir de leur maison.

Rencontre toujours, aux Spijeoles, celle de François Céréza, jeune guide luchonnais que les Ravier prendront à l'avenir pour modèle et dont, pour l'instant, ils suivront à légère distance la cordée le lendemain. Céréza leur prodigue, au retour au refuge, des conseils et renseignements, à peu près leur seul enseignement "théorique" jamais reçu.
La moisson n'est pas finie, ils enquillent par l'arête des Trois-Conseillers au Néouvielle.

À dix-huit ans, partis en...tandem de Tuzaguet, ils s'attaquent à une voie légendaire, le couloir de Gaube au Vignemale, sans expérience de la glace, exploit que nos novices en glace réalisent...en ayant monté leurs crampons à l'envers (??!!).  
Coup de tonnerre dans le petit monde du pyrénéisme, la suite ? Le livre vous la racontera...de première en première, de sélection (pour Jean), au Caucase époque Soviet -1959- au sein d'une sélection officielle française, puis au Jannu en 1962 sous l'égide de Lionel Terray qui ne l'avait jamais vu grimper, mais ne doutait pas des chaudes recommandations de Jean Couzy, Couzy qui devait décéder entretemps; dans son remarquable "Les conquérants de l'inutile" Lionel Terray tiendra des propos dithyrambiques et absolument touchants sur l'homme Jean Ravier.
Pendant ce temps-là, Pierre trimait dans un régiment disciplinaire du sud algérien, lors de la guerre que l'on qualifiait d'"évènements".  

Jean toujours en tête, Pierre en second...Pierre le documentaliste, Jean l'alchimiste.
Si vous parlez des Ravier dans d'autres massifs, mettons les Alpes, on vous répondra en général: "ah oui, les Ravier, la cordée qui a tout fait dans les Pyrénées". Tout fait, ils le nieraient, et puis d'abord ça ne sied pas à leur discrétion, à leur humilité.

Deux frères donc, qui grimpent à l'instinct, sans jamais aucun entraînement, travaillant dur dans leur entreprise de pièces détachées pour automobiles à Bordeaux, ne s'accordant que peu de week-ends et peu de vacances, et pourtant...
Ils s'inscrivent de façon majeure dans l'histoire, la grande histoire du pyrénéisme !
Égrener la litanie de leurs réalisations serait fastidieux, au reste, ce livre est aussi là un peu pour ça.
Avec style, énormément de classe.

Leur modus operandi ?
Beaucoup se documenter, repérer des faces de préférence vierges de toute escalade, choisir un beau motif "logique" et...y aller.
Le livre raconte que leur première corde "moderne" (non en chanvre) a été offerte par un camarade de cordée, ou plutôt imposée, de retour d'une ascension où l'ami avait jugé que vraiment là, non, ce n'était plus possible.
Pierre Ravier confirme qu'un beau (?) jour, pendu dans le vide, les reins cassés par la corde et ne parvenant pas à rattraper la paroi, son frère et lui avaient décidé d'investir dans deux baudriers, dans les années 1970 bien avancées - plus personne n'assurait "à l'épaule" ou "aux anneaux" depuis belle lurette; le livre précise qu'à la date de parution (2006) ils grimpaient toujours dans ces mêmes baudriers-là, toujours un peu empotés pour ce qui est de les ajuster, et il y a gros à parier qu'ils n'ont pas été remisés par la suite...
Ils ignorent les chaussons d'escalade, les coinceurs, les piolets-traction et les crampons douze-pointes.

Et pourtant...et si c'était eux les modernes ?
Leurs voies sont intemporelles, au reste, quand une face leur semble un peu trop striée de parcours, ils s'en éloignent, fût-ce le Vignemale ou l'Ossau. Et s'en vont quérir des parois fabuleuses dans des recoins oubliés, ou alors tellement évidents que personne n'y a pensé: Cotiella, ou mieux encore la face sud du Mont-Perdu, je pense qu'ils sourient encore que nul n'ait pensé avant eux à "y aller", c'était pourtant dans les années 1990 et des cohortes entières d'alpinistes s'étaient bousculées tout à proximité, l'avaient "vue" ou, du moins, auraient dû "la voir".

Surtout ils ne laissent rien dans les parois, et surtout pas un piton à expansion (auraient-ils seulement envie d'apprendre à les poser, du reste, rien n'est moins sûr !), laissent le rocher absolument intact, à l'instar des plus rigoureuses éthiques, venues du Tyrol (Reinhold Messner), de Grande-Bretagne, des États-Unis et des parois saxonnes et tchèques. Loin de l'égotique "on passe coûte que coûte, ce n'est qu'affaire de moyens", c'est le fameux alpinisme "by fair means", dans toute sa splendeur.    

Les Ravier c'est aussi les copains, l'amitié, la corde partagée, avec des néophytes comme avec des chevronnés, limite peu importe la voie, comme avec Jacklin Vérité et son fils, qui n'ont jamais mis les pieds en montagne et se trouvent embarqués au prestigieux Cotiella (2912 m.) par un éperon gigantesque pendant dans le vide, en ayant du mal à croire, au retour lorsqu'ils se sont retournées, que c'est bien "ça" qu'ils viennent de gravir !

C'est aussi la solitude, le goût des replis ignorés de l'isthme-cordillère que forme les Pyrénées, une belle leçon qui semble dire: pas besoin d'aller à l'autre bout de la planète, voyez ce que nous avons tout proche, et que la quasi-totalité d'entre nous, locaux et amateurs de montagne, ne connaît pas - ce qui me paraît aussi...on ne peut plus moderne !

Le livre rappelle une anecdote que Christian Ravier nous avait racontée:
Un beau jour du début des années 1990, Christian amène son père Jean à la découverte de Riglos et lui propose une voie historique et de haut niveau au Mallo Firé, la Rabadà-Navarro (Jean s'était autrefois encordé avec le célèbre Alberto Rabadá): tapez Mallos de Riglos, Mallo Firé Rabadà-Navarro sur votre moteur de recherches, peut-être conviendrez-vous que le programme ne manque ni de saveur, ni d'allure !  
Atroupement des jeunes grimpeurs locaux, qui écarquillent les yeux devant la "légende" Jean Ravier, et sont sciés à l'idée qu'il va s'engager dans cette voie en knickerbotters, chemise à carreaux et chaussés de "grosses" (chaussures), des Galibier Superguide (™ , ®, ©, etc.) - Jean Ravier est, à ma connaissance, le tout dernier à s'être aventuré dans cette voie ainsi chaussé.

Il faut dire que le pyrénéisme -ou l'apinisme dans les Pyrénées- a beaucoup plus de pratiquants et bien davantage pignon sur rue en Espagne qu'en France, et, en l'absence de statistiques, je jurerai que cela ne fait que s'accroître - au reste la masse des répétiteurs (si tant est qu'il y ait "masse" sur la majorité d'entre elles), voire les "spécialistes" des voies Ravier sont espagnols:
Pour ces jeunes, ce jour-là, croiser Jean Ravier, le grimpeur de tête de la cordée gémellaire dont ils connaissent tout le curriculum vitae par cœur, c'était un gros évènement imprévisible, ils ont dû en reparler longtemps !  

Spoiler:
Je fréquentais Riglos à cette époque-là (pas ce jour-là, dommage) mais le contraste-décalage devait être saisissant, la mode d'alors étant au collant fluo, t-shirt ou débardeur moulant, lunettes noires, chaussons "pies de gato", type ballerine Boreal Ninja ou La Sportvia Mythos (re- ™ , ®, ©, etc.) et les grimpeurs espagnols se déversaient de 4X4 Santana décapotés, avec toujours la guitare et les percus en matériel annexe d'escalade pour l'après-grimpe, ainsi que le radio-cd-cassette type Ghettoblaster à volume maximal, une plaisanterie d'alors étant:
"Combien de policiers faut-il pour arrêter un grimpeur espagnol à Riglos ?" (réponse: trois, un pour arrêter le grimpeur et deux pour porter la radio).  




Une petite vidéo, qui doit bien avoir une vingtaine d'années, peut-être plus.


Les éditions du Pin à Crochet ont fait paraître, en 2012, des Apostilles à l'ouvrage de 2006, apostilles signées Pierre Ravier, qui commente surtout les très abondantes photographies, peut-être en parlerons-nous un de ces jours sur ce fil (?).
Je me dois de mentionner que Jean et Pierre Ravier collaborèrent (et présidèrent aux destinées) de la revue pyrénéiste spécialisée Altitude, ainsi qu'aux diverses éditions des Guides Ollivier.


Enfin, un mot sur Rainier "Bunny" Munsch, qui cosigne l'ouvrage et n'a pas pu entièrement terminer sa partie pour cause de décès dans l'exercice de son métier de guide, partie pourtant succulente: il donne ses impressions (et un peu plus !) sur les voies Ravier en se remémorant ses propres parcours de celles-ci, en regard de ses commentaires se trouvent des extraits des carnets de course des Ravier.
Bunny, comme d'habitude, est très drôle, très imagé, et parle -je crois- absolument à tout le monde, dans un style littéraire tout à fait à propager.  

\Mots-clés : #alpinisme #biographie #fratrie
par Aventin
le Ven 12 Fév - 23:57
 
Rechercher dans: Lecture comparée, lecture croisée
Sujet: Littérature et alpinisme
Réponses: 52
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Karel Schoeman

L'heure de l'ange

Tag biographie sur Des Choses à lire Ha1_10

Ce livre est donc le troisième volet de la trilogie des voix (c'est-à-dire des souvenirs), après Cette vie et Des voix parmi les ombres (que j’ai lus avec intérêt).
« Peu après midi, un jour de semaine, vers la fin de l’été de l’année 1838, l’ange du Seigneur apparut à Daniel Josias Steenkamp alors qu’il gardait les moutons de son frère dans le veld. »

Dans « l’État libre d’Orange », un ancien instituteur, en froid avec les notables locaux, cherche à se retrouver dans l’œuvre de sa vie : les notes où il consigne l’histoire de ce berger, aussi poète. C’est Jodocus de Lange, dit Jood, et après sa mort un scénariste de la télévision revient dans la petite ville périclitante où lui-même a vécu enfant, sur les traces de « Danie-Poète », « premier poète de langue afrikaans » : il visite le musée local, le lieu de sa sépulture, replonge dans cette époque où la Bible était omniprésente, sans cesse lue et citée en référence ; ainsi de la lutte de Jacob avec l’ange (qui m’a ramentu hors de propos Dimanche m’attend d’Audiberti). Le scénariste se rappelle une visite scolaire à Jood, l’érudit qui passe ses nuits à écrire (ou songer au passé ?), petite graine du souvenir qui a germé. Une mystérieuse Yvonne Engelbrecht lui laisse des messages pour qu’il la rappelle, ce qu’il néglige de faire.
« Peut-être qu’à force de travailler avec des mots et des images, de fil en aiguille, on devient incapable d’appréhender la réalité, alors on la transforme pour soi-même, pour pouvoir la comprendre, on écrit un scénario, on réalise un film, on rédige un article ou on publie un livre. »

« Mais sait-on jamais, peut-être qu’un jour l’un d’eux se souviendra de quelque chose, peut-être qu’une graine germera, nous avons un devoir envers les jeunes générations [… »

« Comment peut-on, en définitive, juger, comment peut-on mesurer, comment peut-on savoir qui lira ces mots, savoir où tombera – peut-être – la semence, et à quoi elle donnera naissance ? L’on croit en ce qu’on fait, l’on continue, cela suffit. »

Puis c’est de nouveau Jood qu’on écoute (auquel on doit les deux derniers extraits), qui s’égare un peu dans ses souvenirs (et rabâche quelque peu) et qui, étranger à la région, ne s’y est jamais vraiment intégré, qui travailla à une monographie jamais achevée sur l’histoire de la bourgade, est lui aussi poète, dont la publication à compte d’auteur fut largement ignorée, sinon éreintée.
« J’étais poète, mon recueil et les exemplaires entassés derrière la porte de mon bureau sont là pour le prouver. »

On comprend que ses démêlés dans les intrigues et médisances des notabilités du lieu l’aient aigri, rendu rancunier ‒ et expliquent son enflure vaniteuse. Et on apprend qu’il hérita des notes du pasteur Jacobus Theophilus Heyns, ou pasteur Japie, premier compilateur local et premier éditeur de Daniel Steenkamp, que Jood publie in extenso avec les mêmes déboires que précédemment.
C’est maintenant au pasteur Heyns d’évoquer ses débuts dans la paroisse, et comment il s’habitua progressivement aux accommodements avec ses ouailles
« Dans un certain sens, sans m’en rendre compte, j’avais commencé à apprendre non seulement ce qu’il fallait dire, mais aussi la manière de le dire, ce qu’il valait mieux passer sous silence [… »

… et comme il passe de la rédaction de ses sermons, puis de notices biographiques, à écrire l’histoire du district à partir des archives familiales qu’on lui confie pour qu’il sauvegarde le passé ; puis comment il recueille le manuscrit où Danie-le-Fol essaya de transmettre sa vision, lui dont la famille de basse extraction est mal vue de l’establishment. Tourmenté par sa vocation (et sa libido), ce que le pasteur confesse avec humilité est autrement fort proche de ce qu’exprimait Jood, notamment ce qui chez l’ecclésiastique est la nécessaire circonspection dans ce milieu pieux où il se dit « épié en permanence ».
Puis c’est Daniel qui parle de ses visions et prédications, une vie à « chanter et témoigner » auprès des pauvres jusqu’à ce que l’hostilité des nantis le fasse taire.
Ensuite Voix de femmes ‒ assez dépitées : la veuve de Japie, celle de Jood, d’autres regards sur les mêmes situations, confortant ce que nous avons appris de l’ambition du véhément Jood, et du doux Japie qui n’en avait pas.
« Fille de mon père, femme de Jood, quarante ans passés dans cette ville aux longues rues blanches et rectilignes, quarante ans de longues soirées assise à la table de la salle à manger en attendant de remonter, seule, le couloir jusqu’à ma chambre pour aller me coucher. »

C’est cette dernière qui fit brûler les archives de son mari Jood (et donc celles de Lapie et Danie).
Enfin la sœur aînée de Danie, plus amère encore, dont on apprend qu’elle l’éleva, recopia ses poèmes, et éclaire sa vie du contexte historique (la fin de l'esclavage, la spoliation des terres en pays bâtard par les Blancs, la guerre des Boers contre les Anglais).
Tout au long du texte on retrouve l’influence de Jacob Landman, Kosie, un des fermiers pionniers de la région, puis de son fils Kobus ‒ et tout le poids de la religion dans une société fermée, conservatrice.
Et bien sûr le veld, sa désolation, la sécheresse et la poussière blanche, avec pour seuls évènements depuis la récente colonisation afrikaner la disparition des Bâtards, des Griquas et des Bochimans, ainsi que de la faune sauvage ; aussi moutons et vergers, cyprès et gommiers ‒ et les réservoirs d’une eau si rare ‒, toute une contrée résumée de quelques mots.
Qu’est-ce qui a pu retenir mon attention dans cette lecture, qui traite longuement de choses éloignées de mes préoccupations et de mes goûts ? Peut-être l’impression qu’est habilement rendu le secret des vies disparues, suggéré par des signes énigmatiques, qui ne sera jamais vraiment connu, son existence seulement révélée : les traces du passé s’estompent, deviennent incompréhensibles.
« Comprendre n’est pas possible : celui qui est confronté à la vision ne peut qu’observer en silence, émerveillé, enregistrer et accepter, en restant immobile. Le voyage se fait vers l’intérieur. »

Demeure un leitmotiv :
« Le passé est un autre pays. »

« Le passé est un autre pays : où est la route qui y mène ? »

« Le passé est un autre pays, tellement lointain qu’il en est inaccessible, et ce que l’on peut en récupérer, ce que l’on peut en conserver, on l’emporte avec soi. »


\Mots-clés : #biographie #religion #traditions
par Tristram
le Sam 26 Déc - 23:01
 
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Sujet: Karel Schoeman
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Dominique Rolin

Tag biographie sur Des Choses à lire 97828710

L'enragé

Cloué sur son lit de mort par un rhumatisme articulaire qui l’empêchera à jamais de peindre, Brueghel se rappelle sa vie. Première enfance paysanne, atelier d’un maître célèbre, paysages et peintures des Flandres puis d’Italie, villes déchirées par la répression espagnole, humanité grouillante, femmes qu’il a aimées… vie transformée en œuvre.


Ce que j'apprécie avec Espace Nord c'est de pouvoir lire belge et que j'ai fait de belles découvertes grâce à cet éditeur. J'avais été tenté par celui-ci et dans le même temps j'étais un peu inquiet, j'avais jeté un œil dans le livre, lu quelques lignes. Très direct, charnel, organique, grouillant presque. Mais à un moment...

Lecture, évidente au sens où ce n'est pas commun dans la tension viscérale qui est juste contenue par les mots. Cette biographie romancée en forme d'auto-biographie n'est pas lisse, c'est le moins qu'on puisse dire. Le but de l'exercice n'est d'ailleurs pas forcément de combler les blancs de notre connaissance de la vie du peintre mais de nous emmener à l'intérieur d'un personnage troublé, un tantinet mégalo, plongé dans un monde troublant et troublé. L'occupation et la répression espagnole. Le grand écart entre un monde paysan et pauvre et une bourgeoisie urbaine. La spiritualité et la pulsion bestiale du peintre...

ça bouge dans ce livre, et vite, rapide, intense. Les événements, les visions se suivent et se traduisent dans l'oeuvre picturale. Réorganisation, sublimation, exutoire, une arme presque tout autant qu'un terrain d'apaisement. Le catalogue des grandes œuvres y passe  mais plus comme des reflets du peintre que comme des étapes obligatoires. Une signification plus dans les boyaux que dans l'éclat.

Le rapport aux femmes, à leur pluralité qui va de la faim insatiable à une dose de misogynie en passant par l'adoration et l'émerveillement (entre autres choses il a épousé la fille de sa bienfaitrice)  tient aussi une part importante (normal ?) de la trame pas que narrative du récit.

Lecture surprenante à la fois puissante et souple, nourrie de contrastes. Intrigante et stimulante qui laisse le souffle court. Beaucoup beaucoup de choses avec, là aussi c'était incontournable, la mise en perspective de certaines œuvres. Couleurs, paysages, signes, le geste est volontaire.

Très écrit à l'évidence mais on ne se sent pas dans l'artifice ou le lieu commun, ça vit à plein poumon dans la lumière et dans la crasse !


Mots-clés : #biographie #creationartistique #peinture
par animal
le Ven 27 Nov - 8:24
 
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Sujet: Dominique Rolin
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Pierre Michon

Maîtres et serviteurs

Tag biographie sur Des Choses à lire Maiatr10

« Qu’est-ce qu’un grand peintre, au-delà des hasards du talent personnel ? C’est quelqu’un sans doute dont le trop violent appétit d’élévation sociale s’est fourvoyé dans une pratique qui outrepasse les distinctions sociales, et que dès lors nulle renommée ne pourra combler : telle est l’aventure du peintre qui dans ces pages porte le nom de Goya. Ce peut être aussi un homme qui a cru assouvir par la maîtrise des arts la toute-puissance du désir, à ce divertissement noir a voué son œuvre, jusqu’à ce que son œuvre, ou sa propre conscience, lui dise que l’art est là justement où n’est pas la toute-puissance : j’ai appelé cet homme par commodité Watteau. C’est encore quelqu’un qui tôt ou tard doit faire son deuil des maîtres, de l’art et de son histoire, et apprendre que tout artiste pour sa part est de nouveau seul, face à un commanditaire écrasant et peu définissable, dans ces régions arides où l’art confine à la métaphysique, sa pratique à la prière : et j’ai voulu qu’un obscur disciple de Piero della Francesca soit confronté à cela. »

Trois textes dans le même esprit que la Vie de Joseph Roulin : Dieu ne finit pas, éléments de biographie d’un Goya ambitieux socialement, vu par une proche contemporaine ; Je veux me divertir, Watteau, peintre à femmes et des plaisirs, d’après le curé de Nogent (excellent texte) ; Fie-toi à ce signe, Vasari n’écrit pas l’épisode de la vie de Lorentino d’Angelo où ce dernier peint saint Martin pour prix d’un petit cochon...
Comme de coutume, j’apprécie grandement le vocabulaire congru, ici à la peinture (ciels, feuillés, etc.), et son style insaisissable, insécable par le citateur, qui ne s’y essaie…

\Mots-clés : #biographie #peinture
par Tristram
le Jeu 5 Nov - 22:59
 
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Sujet: Pierre Michon
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Javier Cercas

Anatomie d'un instant

Tag biographie sur Des Choses à lire Anatom10

23 février 1981, un putsch à nos portes ! la prise en otage des députés dans l’hémicycle du Congrès espagnol.



Est minutieusement revue l’histoire du passage de la dictature à la démocratie au moyen de la réconciliation nationale. Mais, le franquisme restant bien établi dans les esprits, notamment au sein de l’armée,
« …] dans l’Espagne des années 1970, le mot “réconciliation” était un euphémisme du mot “trahison” [… »

On mesure le rôle déplorable de la presse, des hommes politiques tous partis confondus, de l’Église, de l’armée et du roi « dans le grand cloaque madrilène, dans le petit Madrid du pouvoir »… (Le roi en question, c’est Juan Carlos I, récemment parti en exil…)
« …] chez un homme politique, les vices privés peuvent être des vertus publiques ou qu’il est possible en politique d’arriver au bien par le mal, qu’il ne suffit pas de juger éthiquement un homme politique, il faut d’abord le juger politiquement, que l’éthique et la politique sont incompatibles, que l’expression “éthique politique” est un oxymore, ou que peut-être les vices et les vertus n’existent pas in abstracto, mais uniquement en fonction des circonstances dans lesquelles on les pratique [… »

« Il [Adolfo Suárez] concevait la politique comme spectacle après avoir appris pendant ses longues années de travail à la Télévision espagnole que ce n’était plus la réalité qui créait les images mais les images qui créaient la réalité. »

On s’étonne d’autant plus qu’aujourd’hui les médias semblent s’ébahir que « la violence des mots s'est peu à peu transformée en violence physique » (les signataires de la lettre ouverte "Ensemble, défendons la liberté")…

Et les trois hommes qui ne se sont pas couchés lors du coup d’État constituent des personnages dont le destin n’a pas besoin de l’invention romanesque pour nous "parler".
Cercas explique avoir abandonné la rédaction d’un roman pour rédiger cette chronique parce que le réel (dans ce cas) est plus éloquent que la fiction ; c’est un fait que la réalité est beaucoup plus complexe qu’un récit élaboré par un écrivain, où sera perceptible un sens prémédité par ce dernier.
« …] il paraît souvent difficile de distinguer le réel du fictif. En fin de compte, il y a de bonnes raisons pour concevoir le coup d’État du 23 février comme le produit d’une névrose collective. Ou d’une paranoïa collective. Ou, plus précisément, d’un roman collectif. Dans la société du spectacle en tout cas, ce fut un spectacle de plus. »

« Cela signifie que j’essaierai de n’ôter aux faits ni leur force dramatique, ni le potentiel symbolique dont ils sont porteurs par eux-mêmes, ni même leur surprenante cohérence, leur symétrie et leur géométrie occasionnelles ; cela signifie aussi que je vais essayer de les rendre quelque peu intelligibles en les relatant sans cacher leur nature chaotique ni effacer les empreintes d’une névrose ou d’une paranoïa ou d’un roman collectif, mais avec la plus grande netteté, avec toute l’innocence dont je suis capable, comme si personne ne les avait racontés avant moi ou comme si personne ne se les rappelait plus, comme si, dans un certain sens, il était vrai que pour presque tout le monde Adolfo Suárez et le général Gutiérrez Mellado et Santiago Carrillo et le lieutenant-colonel Tejero étaient déjà des personnages fictifs ou du moins contaminés d’irréalité et que le coup d’État du 23 février était un souvenir inventé ; dans le meilleur des cas, je raconterai ces faits tel un chroniqueur de l’Antiquité ou celui d’un avenir lointain ; enfin, cela veut dire que j’essaierai de raconter le coup d’État du 23 février comme s’il s’agissait d’une histoire minuscule, mais comme si cette histoire minuscule là était l’une des histoires décisives des soixante-dix dernières années de l’Histoire espagnole. »

« C’est vrai : l’Histoire produit d’étranges figures et ne rejette pas les symétries de la fiction, comme si par cette recherche formelle elle essayait de se doter d’un sens qu’elle ne possède pas en elle-même. »

Le style est particulièrement congru, et les retours en arrière chronologiques, en vagues habilement amenées, concourent à éviter la lassitude du lecteur de ce livre assez long ; c'est moins vrai pour les redites, manière coutumière de Cercas (Topocl a déjà signalé une certaine lourdeur des leitmotive dans L'imposteur, qu'il me reste à lire).
L’aspect travail documentaire (une documentation importante alimente ce texte) m’a rappelé ceux de Capote (De sang-froid) et de ses continuateurs, comme García Márquez (Chronique d'une mort annoncée).  
« …] décrire la trame du coup d’État, un tissu presque sans couture de conversations privées, de confidences et de sous-entendus qui souvent ne se laissent reconstituer qu’à partir de témoignages indirects, en forçant les limites du possible jusqu’à atteindre le probable, et en essayant de découper la forme de la vérité à l’aide du patron du vraisemblable. Naturellement, je ne peux assurer que tout ce que je raconte par la suite soit vrai ; mais je peux assurer que cela est pétri de vérité et, surtout, que je n’aurais pas pu m’approcher davantage de la vérité, ou l’imaginer plus fidèlement. »

Pour ceux que l’Espagne intéresse, l’Histoire et aussi la politique ‒ mais c’est également un document utile pour approcher les mécanismes autoritaristes. (@Bédoulène ? @Quasimodo ?)

Mots-clés : #biographie #essai #historique #politique #social
par Tristram
le Ven 25 Sep - 13:32
 
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Sujet: Javier Cercas
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Vénus Khoury-Ghata

Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga

Tag biographie sur Des Choses à lire Vzonus11
2019, 170 pages environ.


Boulimique d'écriture et de liaisons, une vie d'une rare dureté, faite d'épreuves dont on ne se relève généralement pas.

Hors ceci, Marina Tsvétaïéva est et restera une poétesse-phare de la langue russe au XXème -si je puis conseiller son recueil Insomnie, lequel s'ouvre sur de très touchants poèmes saphiques-, cet opus de Vénus Khoury-Ghata permet d'apréhender le phénomène:

Marina Tsvétaïéva ce sont plusieurs vies, généralement misérables et déchirées, et un talent multi-facettes boudé de son vivant, du moins après la révolution d'Octobre mais reconnu et pleinement appréhendé de nos jours (autre exemple, ses traductions, surtout celles du russe vers le français, étaient dédaignées à son époque, elles font autorité aujourd'hui).

Le livre s'ouvre sur Marina Tsvétaïéva, revenue en Russie, dans une masure insalubre à Elabouga (Russie), en haillons, qui gratte les sillons de la terre gelée de ses mains pour glaner quelques pommes de terre échappées à la récolte, efin de nourrir son fils Mour, qu'elle se plaît à croire issu de plusieurs pères, avant de se suicider par pendaison au bout de sa trajectoire d'errante misère.

Elle fut de la très haute société moscovite du temps du Tsar, puis épousa un futur Blanc (Serge) contre l'avis paternel (déjà rebelle). Déçue par la France, mais aussi par l'Autriche et l'Allemagne, l'exil de la haute société russe bardée d'argent, par les cercles et coteries littéraires françaises et occidentales, marquée par la mort de faim de sa fille Irina dans un pensionnat et la culpabilité qui va avec, puis par les rapports détestables qu'elle entretient avec sa fille Alia, très douée, qu'elle refuse de mettre en pension et dont elle se sert comme souillon, comme bonne à tout faire. Marina Tsvétaïéva n'a jamais su être mère.

Déçue aussi par Natalie Clifford Barney et Renée Vivien, leur cercle huppé littéraire et saphique, dans lequel, paraissant en haillons (elle, née princesse !) parmi ces belles dames en atours splendides, elle est une curiosité, l'ornithorynque dans le lac aux cygnes.

En dépit de ses engouements, de ses amours, de ses contacts tellement multiples (Rilke avec lequel elle entretint une longue correspondance, Mandelstam, Gorki, Nicolas Granki, André Biely, Anna Akhmatova, Pasternak, Nina Berberova, Ilya Erhenbourg, etc....) elle choisit l'irrémédiable, retourner en Russie prétextant que les littérateurs de l'exil ne valent pas ceux restés au pays, malgré ce que cela signifie: une mort encore plus misérable qu'en occident, la prison ou à tout le moins l'exil (ce sera Elabouga).

Vénus Khoury-Ghata, inspirée, nous narre cela d'une écriture dure, sans concession, aux teintes bleu-froid. Avec son côté cru, son refus d'apitoiement (il eût été si facile de signer une bio qui fût un tantinet mélo, mais la grande dame de Bcharré ne semble pas manger de ce pain-là...).

Volochine a vite compris que tu étais une sauvage incapable de penser comme tout le monde, incapable d'adhérer à un mouvement.
 Tu l'amusais alors que tu voulais attirer son attention.
  C'est chez lui à Koktebel en Crimée que tu as rencontré le jeune Serge Efron, épousé un an plus tard contre l'avis de ton père incapable de s'opposer à tes désirs. Tu imposais ta volonté, imposais une écriture qui n'avait aucun lien avec celle des poètes qui t'ont précédée.
Tu fascinais, dérangeais. Tu faisais peur.





Mots-clés : #biographie #ecriture #immigration #portrait #violence #xxesiecle
par Aventin
le Dim 6 Sep - 10:09
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
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Henning Mankell

Le Dynamiteur

Tag biographie sur Des Choses à lire 13881110

Le narrateur est quelqu’un qui a connu Oskar retraité, et qui s’efforce de composer sa biographie.
« Et le narrateur ? Oskar trouve qu’il remonte trop lentement son filet. »

De ce point de vue, ce roman s’apparente à la grande famille des témoignages sur les gens de peu.
« Il faudrait écrire davantage sur ce que les gens n’ont pu que murmurer. »

C’est aussi un témoignage sur la condition ouvrière et les débuts du socialisme en Suède, le lent changement social, dans la conscience de l’insignifiance individuelle.
Est décrite la fameuse affiche de la pyramide du capitalisme, « We rule you » :
Tag biographie sur Des Choses à lire We_rul10

Ainsi que pointé par Avadoro, la forme est originale, un éclatement des faits dans le temps (censé emboîter l’explosion dans le texte ?) Pour illustration, la table des matières me paraît démonstrative de cette structure (et pour une fois que les éditeurs nous font la grâce d’une table des matières !) :
Le faire-part
1962
1911
L’île
Les sœurs
Les coups de rame
Oskar Johansson
L'accident
Les mots clés
Elly
Oskar Johannes Johansson
Magnus Nilsson
Elvira, la sœur d'Elly
Le membre du parti
L'iceberg
Le retraité
Oskar, quarante-quatre ans
L'affiche
Le processus du développement photographique
D'un seul coup de dynamite, et bien le bonjour de ma part.
Été 1968
Les souvenirs
Oskar Johansson 1888-1969
Après

La forme donnée par Mankell à son livre ne m’a cependant pas gêné dans la perception de ce destin à la fois simple et digne de mémoire.
Quoique peu féru de littérature engagée, ici le traitement m’a paru adéquat ‒ sans doute parce qu’il ne s’y résumait pas.

Mots-clés : #biographie #mondedutravail #politique #social #temoignage #xxesiecle
par Tristram
le Sam 5 Sep - 0:10
 
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Sujet: Henning Mankell
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Bertolt Brecht

La vie de Galilée

Tag biographie sur Des Choses à lire Cvt_la10

Tout à l'air si simple au début. Galilée est aux devants de la scène, il est intelligent, il enseigne, dit au petit Andréa comme à la cour, à l'Italie entière, qu'il suffit de regarder. Bien entendu tout cela va bien au-delà de la difficulté conceptuelle, Copernic est déjà passé par-là. De nos jours le nom même de Galilée incarne une idée du progrès scientifique (mais il était aussi très respecté de son vivant). Dans la pièce de Brecht, Galilée est juste un homme. "Juste" c'est-à-dire presque rien. Car "le grand homme" ne se heurte pas précisément à une montagne de préjugés, mais à un système bien établi, englobant éthique, philosophie et politique. Peu à peu le constat de son impuissance se fait plus lourd (le premier signe arrive d'ailleurs assez vite, par un refus d'augmentation...) et Galilée, quand bien même on l'écoute, déblatère dans le vide. Aucune voix, aucune incarnation ne porte la moralité du texte foncièrement pessimiste de Brecht. On revit dans une société qui s'est formée, s'est moulée dans les principes d'une autorité qui n'a même pas besoin d'être toujours présente, toujours menaçante. Ce qui est trompeur c'est qu'en fait de société, c'est surtout celle de Galilée qui s'agite sous nos yeux, où les réparties fusent, la bonne humeur et la confiance.


Mots-clés : #biographie #théâtre #xxesiecle
par Dreep
le Mer 12 Aoû - 10:40
 
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Sujet: Bertolt Brecht
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Mario Rigoni Stern

Histoire de Tönle

Tag biographie sur Des Choses à lire Rigoni10

Le haut-plateau d'Asiago, aussi dit des Sept Communes, dans la province de Vicence en Vénétie, se situe à la frontière avec l’Autriche-Hongrie. Tönle y est contrebandier et berger lorsque survint le bouleversement que l’attentat de Sarajevo apporta dans toute la Mitteleuropa, et le monde entier : la Première Guerre mondiale. On pense à Magris et Rumiz ‒ ces Frontières de l’Europe où Tönle a bourlingué et dont il parle les langues et dialectes.
Un cerisier sauvage poussait sur le toit de tavaillons et de chaume de sa maison, détruite tandis que la frontière passait d’un côté puis de l’autre...

Mots-clés : #biographie #historique
par Tristram
le Mer 29 Juil - 0:23
 
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Vénus Khoury-Ghata

Les derniers jours de Mandelstam

Tag biographie sur Des Choses à lire Les_de10
Paru en 2016, 120 pages environ.

Plutôt qu'une bio narrative de la fin d'Ossip Mandelstam, avec ce côté source et références et tâcheron du "travail universitaire", Vénus Khoury-Ghata reste poétesse qui parle d'un poète, nul lecteur ne s'en plaindra je crois.

Âpre dans son écriture, ciselant froid, avec cette étrange façon, déjà observée dans d'autres de ses œuvres, de ressasser, ou de remettre à nouveau un point déjà abordé plus tôt dans son ouvrage, une redite en somme, le truc qu'aucun éditeur n'accepterait, le machin à éviter absolument dans les bons conseils à écrivain:
Eh bien, qu'on se le dise: il y a, à la règle, l'exception Vénus Khoury-Ghata.

Par exemple quand elle prend appui sur, puis utilise en leitmotiv ces deux vers de la première version du poème de Mandelstam sur Staline:
On n'entend que le montagnard du Kremlin,
L'assassin et le mangeur d'hommes.

 
D'autant qu'elle remet tel ou tel point (celui ci-dessus et bien d'autres encore) avec un ajout, parfois très ténu, une manière "l'air de rien"...
Et puis, comme un couplet de refrain dans une chanson, on y est appâté, on démarre comme lors d'une reprise en chœur...avec quel autre auteur un tel procédé pourrait-il fonctionner en prose, je me demande ?  

Bien entendu je n'ai pas évité l'écueil prévisible, qui est que ce livre oriente vers de nouveaux livres dont on se fait une joie de les classer parmi les "à lire absolument, bientôt" (PAL en langage du forum):

- En premier lieu l'intégralité de la poésie de Mandelstam bien entendu, en dépit de mon extrême réticence à lire de la poésie traduite en provenance d'une langue qui m'est totalement inconnue.

- Ensuite Le ciel brûle, de Marina Tsvetaïeva (quelqu'un aurait lu ?), et Contre tout espoir, Souvenirs (trois tomes) de Nadedja Mandelstam (idem, quelqu'un aurait lu ?), les poésies de Nikolaï Stepanovitch Goumilev (réitérons: quelqu'un aurait...).

- Bien sûr l'ouvrage de Vénus Khoury-Ghata paru en 2019 sur Marina Tsvetaïeva...

A contrario, subitement, une moindre envie de parcourir à nouveau des pages de Gorki, Boukharine, Pasternak (encore que ce dernier, bien que flageolant sur le chapitre courage, n'a pas été sans aider le couple Mandelstam)...  


On apprend tout de même pas mal de choses sur Mandelstam, sa folie, sa misère, sa fin horrible dans l'univers concentrationnaire stalinien, l'opiniâtreté de Nadedja pour que la poésie de Mandelstam nous parvienne - tard il est vrai, dans les années 1960 et elle s'est imposée très doucement, petit à petit.

Ces éléments-là, pas forcément tous à portée de clic sur moteur de recherches, sont à l'évidence de l'ordre de la bio classique.
Mais en sus, Vénus Khoury-Ghata, la plume acérée, concise et poignante, nous livre un ouvrage plein, fin et sensible - faisons rapide: de grande qualité.

Enfin, il est bon qu'un autre poète (Jean-Paul Michel) me le martèle pour que j'opine quand je n'y crois plus, mais si vous prenez pour une boutade le fait que la poésie a le pouvoir de changer le monde (quoique rarement en temps réel, c'est-à-dire dans l'immédiateté synchrone à l'époque d'écriture), jetez donc un coup d'œil à ces pages-là...  


Mandelstam est le seul à entendre sa voix déclamer ses poèmes à ses voisins, des déportés comme lui.

  La poésie, dernier souci de la horde de prisonniers, susceptibles d'être fusillés d'un jour à l'autre.
  Ils veulent du pain, pas des mots.
  Ils sont en colère, les moins malades brandissent des poings vengeurs.
  Leurs hurlements n'empêchent pas le poète de poursuivre sa lecture.
  Sa voix, il en est certain, finira par couvrir leur vacarme.
  En plus du pain, ils réclament une soupe moins diluée et exigent d'être traités en êtres humains.
  Entassés depuis des mois dans le camp de transit situé à un jet de pierres de Vladivostok sans voir le ciel.

  Sans voir le bout du tunnel, sans savoir la date de départ pour la Sibérie, devenue lieu de villégiature comparée à l'enfer du camp.
  Pas de train pour les transporter en Sibérie, leur dit-on.
  Les rumeurs dans le chaos tiennent lieu de décret.
  Venus de toutes les villes du pays, les wagons déversent sur les quais à déporter ou à fusiller puis repartent à la recherche d'autres suspects, d'autres dissidents à déporter ou à fusiller.

  Comment fait-on le tri ?
  Qui décide d'écourter ou de prolonger une vie ?
  "Écrémer le pays le débarrasser de tous ceux qui pensent autrement que le régime en place" est le mot d'ordre.
  Un bruit de bottes scande le sommeil de Mandelstam alors que personne ne marche; le typhus a cloué ses voisins sur leurs planches.

  "Lève-toi, tu es interdit de séjour au camp. Interdit de mourir sans la permission de Staline".
  Une fausse impression, les mains qui le secouent, la bouche qui crie son nom.
  Peu importe à Mandelstam qu'il soit devenu fou, il sait qu'il est poète et cela lui suffit.
  Il sait aussi qu'il est encore en vie, sinon il ne saurait pas que ses voisins de planches s'appellent Fédor, Piotr, Vlada ou Anton.
  Il connaît leurs noms mais n'arrive pas à coller un visage sur chacun de ces noms.
  Leurs noms, la bouée de sauvetage. Il s'y accroche pour ne pas sombrer. Mourrait si jamais il les oubliait.    

 



Mots-clés : #biographie #devoirdememoire #exil #poésie #regimeautoritaire #violence #xxesiecle
par Aventin
le Dim 5 Juil - 9:03
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
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Louis-Ferdinand Céline

Semmelweis

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C’est donc la thèse de médecine de Destouches-Céline : La vie et l'œuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1818-1865). Ce médecin hongrois fit le rapprochement entre le fait que les étudiants en médecine ne se lavaient pas les mains après les dissections anatomiques et avant d’ausculter les parturientes, qui mouraient d’un taux élevé de fièvre puerpérale ; il fut conspué par ses pairs pour avoir recommandé l'hygiène desdites mains. « Précurseur clinique de l'antisepsie » annonçant Pasteur venu cinquante ans plus tard, il fut cependant rien moins qu’habile pour plaider sa découverte, agressif même, jusqu’à perdre la raison et être enfermé dans un asile psychiatrique, ou il mourut d’infection…
« D'ailleurs, quelle victoire peut-elle attendre, la Mort, dans ce lieu le plus déchu du monde ? Quelqu'un lui dispute-t-il ces larves humaines, ces étrangers sournois, ces torves sourires qui rôdent tout le long du néant, sur les chemins de l'Asile ?
Prison pour instincts, Asile des fous, prenne qui veut ces détraqués hurlants, geignards, hâtifs !
L'homme finit où le fou commence, l'animal est plus haut et le dernier des serpents frétille au moins comme son père.
Semmelweis était encore plus bas que tout cela, impuissant parmi les fous, et plus pourri qu'un mort. »

Céline fait de Semmelweis une figure allégorique de la lucidité persécutée, un martyre de l’hostile bêtise généralisée, et l’intransigeance est peut-être commune aux deux…
« Assassins ! je les appelle tous ceux qui s'élèvent contre les règles que j'ai prescrites pour éviter la fièvre puerpérale. »

Céline fut également médecin et hygiéniste, luttant par exemple contre la coutume de donner du vin aux enfants, qu’il aimait tout particulièrement, ainsi que les pauvres gens (tels les « millions d'êtres humains » morts dans la souffrance à cause du rejet des pratiques préconisées par Semmelweis).
« …] la pensée médicale, si belle, si généreuse, la seule pensée vraiment humaine qu'il soit peut-être au monde [… » (préface de 1924)

Le style d’un lyrisme grandiloquent est encore loin de ce qu’il sera plus tard, et on mesure tout le travail qu’il aura requis ‒ mais l’accent sarcastique, la hargne sont déjà là.
« Mais il est aussi vrai que la durée, la douleur des hommes comptent peu, somme toute, à côté des passions, des frénésies absurdes qui font danser l'Histoire sur les portées du Temps. »

« Si l'homme s'est anobli parmi les animaux, n'est-ce pas parce qu'il a su découvrir à l'Univers un plus grand nombre d'aspects ? »


Mots-clés : #biographie
par Tristram
le Ven 24 Avr - 0:25
 
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Rodolphe Barry

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Honorer la fureur

Rodolphe Barry compose dans Honorer la fureur un hommage vibrant, éloquent et plein d'humilité à l'écrivain américain James Agee (1909-1955). Il se penche sur son parcours de vie à travers ses multiples facettes : journaliste, romancier, scénariste, Agee s'est investi dans tellement de projets mais s'est aussi brûlé les ailes, tant sa personnalité passionnée pouvait être intransigeante, abrupte voire auto-destructrice. Loin d'une biographie linéaire, Honorer la fureur est fidèle à son titre et trouve une remarquable cohérence dans sa structure.

L'ouvrage débute avec un moment décisif de la vie d'Agee, lorsque ce dernier est parti avec le photographe Walker Evans observer et partager la vie de trois familles de métayers dans l'Alabama, au coeur de la Grande Dépression à l'été 1936. Une rencontre qui a abouti à la rédaction de Louons maintenant les grands hommes, portrait bouleversant mais tellement éloigné du cadre d'abord imposé par le magazine Fortune pour lequel il travaillait. Et ce décalage entre le contexte des apparences sociales et la recherche d'intimité, de vérité, de l'artiste marque une fêlure profonde...avec par la suite de nombreux détours, échecs et remises en question, parallèlement à une vie personnelle toujours au bord du gouffre.

Rodolphe Barry évoque également avec justesse le poids de l'héritage de son enfance dans le Tennessee, et notamment de la perte de son père que James Agee évoque dans le roman Une mort dans ma famille. Et c'est son incursion dans le milieu du cinéma qui façonne la dernière partie de sa vie, de sa défense en tant que critique de l'oeuvre de Charlie Chaplin jusqu'à sa démarche de scénariste auprès de Charles Laughton pour La nuit du chasseur.
S'il reste une sensation d'inachevé à sa mort prématurée, l'écriture de Rodolphe Barry insiste avant tout sur l'intensité, la sincérité avec laquelle Agee a constamment vécu.

Mots-clés : #biographie #creationartistique #ecriture #social
par Avadoro
le Jeu 23 Avr - 23:46
 
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Sujet: Rodolphe Barry
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Claire Berest

Claire Berest
(Née en 1982)

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Claire Berest, née le 14 juillet 1982 à Paris, est une écrivaine française.

Diplômée d'un Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM), elle enseigne quelque temps en ZEP avant de démissionner.

Claire Berest a publié son premier roman, Mikado, en janvier 2011 aux éditions Léo Scheer.

Son deuxième roman, L' Orchestre vide, s'inspire de l'histoire d'amour vécue avec le chanteur canadien Buck 65.

Elle est la sœur d'Anne Berest.

wikipedia.org


Bibliographie :

- Mikado, éditions Léo Scheer, 2011
- L’orchestre vide, éditions Léo Scheer, 2012
- La lutte des classes : Pourquoi j'ai démissionné de l'Éducation nationale, éditions Léo Scheer, 2012
- Enfants perdus, éditions Plein jour, 2014
- Bellevue, Éditions Stock, 2016
- Gabriële (avec Anne Berest), Stock, 2017
- Rien n’est noir, Éditions Stock, 2019

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Rien n'est noir

L'histoire de la courageuse Frida Kahlo... et du géant Diego Rivera. Un bon petit roman biographique très fidèle à la réalité... très agréable à lire, belle écriture.

« À force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter. Mais qui a envie de vivre abrité des orages? Et tout ça n’est pas triste, mi amor, parce que rien n’est noir, absolument rien.
Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila, et elle ne voit pas où est le problème. Elle aime les manifestations politiques, mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment, et les fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint.
Frida aime par-dessus tout Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques. »

Mots-clés : #biographie
par Plume
le Jeu 5 Déc - 13:18
 
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Sujet: Claire Berest
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Santiago H. Amigorena

Le ghetto intérieur

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En exergue : Réagir de façon adéquate à l’incommensurable était impossible. Et celui qui exige cela des victimes devrait exiger du poisson jeté sur la rive qu’il se dépêche de se faire pousser des jambes pour retourner à petits pas dans son élément humide.

Günther Anders
Nous, fils d’Eichmann



Vicente a quitté sa Pologne natale, sa mère, son frère et sa sœur. S’éloigner de sa mère, prendre son indépendance, après la guerre aux côtés de Józef Piłsudski où il avait gagné ses galons de sous-officier.  Il débarque à  Buenos Aires en Argentine en 1928. Il était avec son ami d’enfance Ariel.

Il rencontre Rosita dont les parents sont aussi juifs et émigrés, ils se marient. Gère un magasin de meubles confié par son beau-père. Naissent 3 enfants. La vie est heureuse pour eux jusqu’à ce que la deuxième guerre éclate en Europe ; lui qui ne se sentait pas du tout Juif, ni Polonais depuis de nombreuses années va sombrer quand il recevra des lettres de sa mère qui lui confie leur vie dans le ghetto de Varsovie. Rongé par la culpabilité d’avoir laissé sa mère en Pologne, de ne pas avoir insisté afin qu’elle le rejoigne ainsi que sa sœur et son frère,  il se réfugie dans le silence, puis se perd dans le jeu.

Rosita ne comprend plus Vicente, elle ne reconnait plus l’homme qu’elle a aimé, épousé, qui les ignore elle et leurs enfants. Mais Vicente n’arrive plus à s’intéresser à eux il n’est plus que vide. Il s’emprisonne dans son ghetto intérieur. Il fait des rêves récurrents qui le déchirent ; le mur de son rêve qui l’emprisonne, il comprend enfin que c’est « sa peau » ; il étouffe dans son corps, sa tête. Aux questions qu’il se pose, il ne peut répondre, et il rejette le secours de sa femme, de son meilleur ami, Ariel.

« Pourquoi jusqu’à aujourd’hui j’ai été enfant, adulte, polonais, soldat, officier, étudiant, marié, père, argentin, vendeur de meubles, mais jamais juif ?

« Vicente voulait faire taire les voix des autres, les voix autour, et sa voix à lui aussi. Ou plutôt, il voulait faire taire ses voix : celle qui lui faisait encore, rarement, prononcer des mots que les autres pouvaient entendre et aussi cette autre voix, muette, intérieure qui lui parlait de plus en plus et qui résonnait parfois comme celle d’un ami intime et parfois comme celle d’un dieu étranger – la voix de sa conscience. »

Les informations qu’il recueille dans la presse le conforte dans son besoin d’isolation, car tout est imprécis et il ne peut qu’imaginer. Il se perd dans ce qu’il imagine, dans des détails qui lui semblent essentiels, comme l’idée que le châle de sa mère doit lui être autorisé.

« En 1941, être juif était devenu une définition de soi qui excluait toutes les autres, une identité unique : celle qui déterminait des millions d’êtres humains – et qui devait, également, les terminer. »

« Maintenant, il se sentait juste de plus en plus juif – sans que cela le soulage en quoi que ce soit. »


Ce n’est qu’à la fin de la guerre que lui, comme le monde connaîtra la réalité de la tragédie qui s’y est déroulée pour les Juifs d’Europe, le génocide, la Shoah !



Terrible exil intérieur que vit le narrateur, cet enfermement,  ce choix de se taire,  car se taire c’est ne plus exister ; se punir de n’être pas en Pologne, aux côtés de sa mère, de sa famille ?

C’est aussi le sujet de l’identité qui est posé.

En regard de l’évolution du ressenti de Vicente l’auteur déroule les événements en Europe. La progression de l’extermination s’inscrit aussi par les différents « noms » donnés aux actions et exactions nazies et c’est déjà odieux !
- Le repeuplement vers l’est (après qu’ait été envisagé l’opération Madagascar projekt)
- La grande action
- Le chemin du ciel (vers les douches)
- L’installation spéciale
- Le traitement spécial
- La solution finale

Comme tant d’autres livres c’est un devoir de mémoire, là tout particulièrement, devoir personnel, familial pour l’auteur puisqu’il s’agit de l’histoire de son grand-père Vicente Rosenberg et à travers lui de son arrière grand-mère morte dans les camps, ainsi d’ailleurs que le frère et la belle-soeur de Vicente.

L’auteur précise en avant du récit « À Mopi, qui l’a écrit avant moi » ; Mopi se trouve être l’écrivain et membre de la famille Martin Caparros.

C’est une lecture à faire !



Mots-clés : #biographie #deuxiemeguerre #devoirdememoire
par Bédoulène
le Sam 21 Sep - 15:41
 
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Sujet: Santiago H. Amigorena
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Vladimir Nabokov

La vraie vie de Sebastian Knight

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(Couverture de Lucian Freud)

Peu après Roi, dame, valet, et surtout La Défense Loujine, notre féru d’échecs met en scène le cavalier ; le thème principal est au moins partiellement le même que dans son précédent roman, Le Don : biographie d’un écrivain, création littéraire.
Le narrateur, V., entreprend donc d'écrire la biographie de son demi-frère aîné, célèbre romancier brusquement décédé. Dans son amour (qui paraît n’avoir pas été payé de retour) pour ce proche qu’il a finalement peu connu, il semble victime de l’ascendant de ce dernier, auquel il s’identifie aussi plus ou moins. Et dans sa tentative d’exploration par l’écriture d’une vie méconnue, il butte répétitivement sur la difficulté à exprimer la personnalité d’un proche qui disparaît sans que l’on puisse vraiment le connaître.
« Ne perds pas de vue que tout ce qu’on te dit est en réalité triple : façonné par celui qui le dit, refaçonné par celui qui l’écoute, dissimulé à tous les deux par le mort de l’histoire. »

Avec une caricature d’enquête et l’exposé de rêves judicieusement ininterprétables, Nabokov fait usage des souvenirs d’enfance et de minutieux détails dont il a le goût, avec celui d’égarer son lecteur…
Un humour très subtil joue avec les allusions autobiographiques, comme la fine critique de l’Angleterre qui l’accueillit en exil, au travers notamment du premier biographe et ancien secrétaire de Knight, Goodman. De même, le narrateur a suivi un cours d’écriture pour se lancer dans cette rédaction, et c’est l’occasion de tourner en ridicule le métier des lettres en général.
On retrouve Mademoiselle O, la ronde gouvernante suisse de Vladimir enfant et sa fratrie, celle-là même de la nouvelle éponyme et de l’autobiographie Autres rivages :
« Elle s’appelait, elle s’appelle toujours Olga Olegovna Orlova : allitération oviforme qu’il eût été bien dommage de garder pour soi ! »

Ce portrait est aussi l’opportunité de celui, plein de perspicacité, de l’exilé ‒ émigré, expatrié :
« Ce fut pour découvrir là-bas l’existence d’un asile pour vieilles Suissesses ayant été institutrices en Russie avant la Révolution. Comme me l’expliqua le monsieur très aimable qui m’y guida, elles "vivaient dans leur passé", passant leurs dernières années – et la plupart de ces dames étaient décrépites et retombées en enfance – à comparer leurs impressions, à nourrir de l’une à l’autre de mesquines inimitiés, et à dénigrer le train dont allaient les choses dans cette Suisse qu’elles avaient redécouverte après avoir si longtemps vécu en Russie. Ce qu’il y avait de tragique dans leur cas c’était que, durant toutes ces années passées dans un pays étranger, elles étaient demeurées absolument imperméables à son influence (au point de ne même pas apprendre les mots russes les plus simples), et même un peu hostiles à leur entourage – combien de fois n’avais-je pas entendu Mademoiselle se lamenter sur son exil, se plaindre qu’on lui manquât d’égards ou qu’on ne la comprît pas, et soupirer après sa belle terre natale ! – mais quand ces pauvres âmes flottantes revenaient chez elles, elles se découvraient complètement étrangères dans une patrie transformée, – si bien que, par un étrange tour de passe-passe sentimental, la Russie (qui, dans la réalité, avait été pour elles un abîme inconnu qui grondait sourdement au-delà du coin éclairé par la lampe dans une chambre mal aérée donnant sur la cour, enjolivée de photographies de famille dans des cadres de nacre et d’une aquarelle du château de Chillon), la Russie inconnue revêtait à présent l’aspect d’un paradis perdu, d’un lieu vaste, vague mais rétrospectivement amical, peuplé de regrets illusoires. »

Mais l’essentiel n’est pas là : le thème de la biographie… est mis en abîme dans la biographie elle-même !
« Auteur écrivant biographie imaginaire recherche photos de messieurs, air compétent, sans beauté, posés, ne buvant pas, célibataires de préférence. Acheteur photos enfance, adolescence, âge viril, pour reproduction dans ledit ouvrage. »

« …] dans le premier livre de Sebastian, L’Iris du miroir (1925), l’un des personnages secondaires est une charge extrêmement comique et cruelle d’un certain auteur vivant que Sebastian trouvait nécessaire de fustiger. »

« Le sujet de son [dernier] livre est simple : un homme se meurt : vous le sentez, tout au long du livre, en train de sombrer [… »

Parodie dans la parodie :
« Ainsi qu’il le fait souvent, Sebastian se sert ici de la parodie comme d’une sorte de tremplin pour bondir dans la région la plus élevée du grave et de l’ému. »

Le, ou un des projets (?) de l’auteur :
« C’est comme si un peintre disait : "Attention ! je m’en vais vous montrer non la peinture d’un paysage, mais la peinture des différentes façons de peindre un certain paysage, et je suis sûr que de leur fusion harmonieuse naîtra à vos yeux le paysage tel que je veux que vous le voyiez." »

Ce roman est à la fois un plaisir de lecture spirituelle, une complexe exposition des conceptions littéraires de l’auteur et du problème de la « parfaite solution » d’un écrivain, une méditation sur le destin (avec prestidigitateur), une approche métaphysique de l’existence et de la mort. Sans comprendre complètement le propos de Nabokov, j’ai quand même saisi que celui-ci est parvenu à mettre du sens dans son livre !
Ainsi, il semble que l’histoire demeure perpétuellement bloquée à deux mois après le décès de Sebastian Knight…
Donc méandreux en diable :
« Le nœud le plus ardu n’est qu’une corde sinueuse ; résistant aux ongles, mais en réalité simple affaire de boucles indolentes et gracieuses. L’œil le défait, cependant que les doigts maladroits saignent. C’était lui (l’homme qui se mourait) ce nœud, et il allait être sur-le-champ dénoué, si seulement il trouvait le moyen de ne pas perdre le fil. Et pas seulement lui, mais tout serait débrouillé, – tout ce qu’il pourrait concevoir en fonction de nos puériles notions d’espace et de temps, l’une et l’autre, énigmes inventées par l’homme à titre d’énigmes, et par suite, revenant nous frapper : boomerangs de l’absurdité… Il avait à présent saisi quelque chose de réel, qui n’avait rien à voir avec aucun des sentiments ou pensées ou expériences par lesquels il pouvait avoir passé dans “le jardin d’enfants” de la vie… »

Sinon, l’astuce de la fausse biographie (d’un écrivain) n’est pas nouvelle, mais son traitement plein de malice par Nabokov me fait y soupçonner une source de l’inspiration de Philip Roth, David Lodge et/ou Enrique Vila-Matas (et je me demande si Nabokov a lu Henry James).

Mots-clés : #biographie #ecriture #portrait
par Tristram
le Ven 6 Sep - 0:27
 
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Sujet: Vladimir Nabokov
Réponses: 37
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Mikhaïl Boulgakov

Le roman de monsieur de Molière

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Il s'agit d'une biographie romanesque, où l’importance du vécu dans la création chez le fameux dramaturge m’a marqué ; il est vrai que la part de l’observation, sans même parler d’autobiographie, ne peut être que majeure chez un satiriste, a fortiori doué d'autodérision.
Passage notoire chez les précieuses ridicules, terrain particulièrement propice à l’ironie de Boulgakov :
« Il y eu Bossuet, qui se rendit par la suite célèbre en ne laissant pas passer un cadavre de quelque renommée en France sans prononcer sur la tombe de celui-ci un sermon inspiré. »

En connaisseur, Boulgakov se permet une appréciation personnelle :
« Molière avait bien raisonné : les censeurs du roi ignorent que tous les remaniements qu’on peut apporter à une œuvre ne changent pas d’un iota son sens profond et n’affaiblissent en rien l’indésirable influence qu’elle peut avoir sur le spectateur. »


Mots-clés : #ancienregime #biographie #historique #théâtre
par Tristram
le Ven 16 Aoû - 13:09
 
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Sujet: Mikhaïl Boulgakov
Réponses: 12
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Eric Plamondon

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Hongrie-Hollywood express


Originale : Français, 2013

CONTENU
présentation (en grande partie) a écrit:Dans ce premier tome de la trilogie 1984 que l’auteur compte comme une année charnière (personnelle?), un certain Gabriel Rivages (Alter-Ego de l’auteur) raconte le siècle et la vie du petit Janos Weissmueller devenu Tarzan au cinéma. Et c'est tout le patchwork américain qui s’anime, des exploits sportifs qui font rêver la planète tout entière aux soubresauts de l'underground littéraire, des gloires de Hollywood aux déclins obscurs. Burroughs vend des taille-crayons, Al Capone domine Chicago, Albert Einstein croise un chasseur d'écureuils, le record du monde du 100 mètres nage libre passe sous la minute, un comptable véreux s enfuit avec la caisse et un mythe vivant finit placier dans un restaurant de Las Vegas.

De Montréal aux îles Bikini, Éric Plamondon nous promène avec finesse et jubilation dans l'histoire culturelle de la grande Amérique.


REMARQUES :
Et cette promenade il le fait par ces touches « mosaïques » d’à peine une page, en 90 chapitres en total. Style Plamondon ! On saute de bribes de la vie de Janos Weissmueller de la Hongrie et son arrivée à l’âge d’un an à Ellis Island, à la découverte de la nage à Chicago, puis ses exploits aux Jeux Olympiques de Paris et Amsterdam en 1924 et 1928. Avant qu’il ne devienne la vedette la mieux payée de Hollywood, en jouant le rôle de Tarzan dans une dizaine de films. Mais cette montée vertigineuse sera accompagnée, suivie par une descente pareillement vertigineuse… jusqu’au quasi-oubli dans une mort au Mexique.

Mais ce qui est esquissé ici d’une façon chronologique, Plamondon le raconte parfois en revenant sur ses pas ou en anticipant et il fait intercaler par des bribes d’autres histoires, rendant compte de la vie d’autres personnes, voir même de narrateurs « Je » le temps d’un chapitre. Entre autre alors Gabriel Rivages.

Cela est intelligent et aéré à la fois. Juste que peut-être il y a de ces mini-chapitres qu’on arrive pas à placer ? Ou moins moi. Mais cela ne change pas le plaisir en général et aussi d’un coté l’admiration devant un prodige de la natation et son exploitation, sa chute… Hollywood !

Mots-clés : #biographie #contemporain #portrait
par tom léo
le Dim 28 Juil - 18:38
 
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Sujet: Eric Plamondon
Réponses: 34
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