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144 résultats trouvés pour creationartistique

Rodolphe Barry

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Honorer la fureur

Rodolphe Barry compose dans Honorer la fureur un hommage vibrant, éloquent et plein d'humilité à l'écrivain américain James Agee (1909-1955). Il se penche sur son parcours de vie à travers ses multiples facettes : journaliste, romancier, scénariste, Agee s'est investi dans tellement de projets mais s'est aussi brûlé les ailes, tant sa personnalité passionnée pouvait être intransigeante, abrupte voire auto-destructrice. Loin d'une biographie linéaire, Honorer la fureur est fidèle à son titre et trouve une remarquable cohérence dans sa structure.

L'ouvrage débute avec un moment décisif de la vie d'Agee, lorsque ce dernier est parti avec le photographe Walker Evans observer et partager la vie de trois familles de métayers dans l'Alabama, au coeur de la Grande Dépression à l'été 1936. Une rencontre qui a abouti à la rédaction de Louons maintenant les grands hommes, portrait bouleversant mais tellement éloigné du cadre d'abord imposé par le magazine Fortune pour lequel il travaillait. Et ce décalage entre le contexte des apparences sociales et la recherche d'intimité, de vérité, de l'artiste marque une fêlure profonde...avec par la suite de nombreux détours, échecs et remises en question, parallèlement à une vie personnelle toujours au bord du gouffre.

Rodolphe Barry évoque également avec justesse le poids de l'héritage de son enfance dans le Tennessee, et notamment de la perte de son père que James Agee évoque dans le roman Une mort dans ma famille. Et c'est son incursion dans le milieu du cinéma qui façonne la dernière partie de sa vie, de sa défense en tant que critique de l'oeuvre de Charlie Chaplin jusqu'à sa démarche de scénariste auprès de Charles Laughton pour La nuit du chasseur.
S'il reste une sensation d'inachevé à sa mort prématurée, l'écriture de Rodolphe Barry insiste avant tout sur l'intensité, la sincérité avec laquelle Agee a constamment vécu.

Mots-clés : #biographie #creationartistique #ecriture #social
par Avadoro
le Jeu 23 Avr - 23:46
 
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Sujet: Rodolphe Barry
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Jacques Abeille

Les Jardins statuaires

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Étrange contrée où l’on fait découvrir au narrateur la culture de pierres, champignons qui poussent et deviennent des statues, amendées par les jardiniers de différents domaines. Ces statues contractent parfois une lèpre qui les condamne à être jetées dans un gouffre. Parfois les statues évoquent un jardinier disparu ‒ ou même un vivant ‒ devenant ainsi un ancêtre.
« Si on brise la statue, on ne trouvera rien ;  
Elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »

« Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses. »

Le récit construit une géographie fantastique, sorte d’ethnologie fictive, de relation de voyage imaginaire écrite au fil de l’inspiration (dans une belle écriture), souffle poétique d’un Michaux qui développerait ses poèmes, à la fois onirique et d’une précision kafkaïenne, à rapprocher de l’heroic fantasy et de l’utopie/ dystopie, surtout du réalisme fictionnel de ces mondes légendaires et pourtant cohérents et plausibles créés par les grands noms de la science-fiction au sens large (j’ai souvent pensé aux Villes invisibles d’Italo Calvino), tout en demeurant au carrefour du surréalisme.
C’est encore une (pseudo-)allégorie de la création artistique où l'artiste se limiterait à guider son inspiration, l’auteur s’interrogeant sur son projet d’écriture, et sur les biographies glosées des ancêtres des jardiniers.
« ‒ Sans doute, sans doute, mais il faut toujours choisir. Et il faut bien choisir, savoir reconnaître l’ébauche qui mérite de se développer, celle qu’on n’a encore jamais vue, la promesse du chef-d’œuvre rare. Il n’est pas possible de laisser venir à terme tout ce qui naît et s’efforce de croître. »

« Comme si de négliger tous les artifices de la littérature permettait aux biographes d’atteindre dans toute sa pureté, et souvent en dépit d’eux-mêmes, à quelque chose d’essentiel ; à ce sans quoi il n’est point de littérature et que toute littérature indéfiniment recouvre comme sa source cachée ; quelque expérience sacrée, peut-être. »

« ‒ Et toi, me demanda l’enfant, tu dors toujours la nuit ?
Je la regardai par-dessus mon épaule. Elle était très grave.
‒ Non. Pas toujours.
‒ Qu’est-ce que tu fais alors ?
‒ La même chose que si je dormais. Je rêve, je fume la pipe, j’écris.
‒ Tu écris des mots comme moi ?
‒ Oui, tout à fait comme toi. »

« [je] me mis à filtrer le temps. Que faire d’autre, une fois encore, sinon remettre au creuset la masse du passé pour l’exposer de nouveau au feu de l’imagination. »

Une statue non académique incarne la marche (et fait penser à Giacometti) :
« C’était un homme qui marchait, mais sans bras ni tête, réduit, et je devrais peut-être mieux dire exalté, à la marche même. Il était d’une stature gigantesque, me dépassant d’au moins deux têtes, tout incomplet qu’il fût. Ses jambes étaient à la fois puissantes et lasses de toutes les routes parcourues, et surtout, me sembla-t-il, de toutes celles qui s’ouvraient. La poitrine était offerte avec une renversante franchise, le dos creusé d’abîmes – tous les efforts grands et vides d’un homme debout y étaient lisibles. »

Non finito ou esthétique de l'inachevé (volontairement ou non) chez Michel-Ange (ses Esclaves) et Auguste Rodin qui s’en inspire, êtres se dégageant partiellement de la matière :
« Douze blocs énormes, écrasants, et prise dans chacun une figure humaine, à des degrés d’ébauche divers, qui se convulsait et dont on ne savait si elle s’efforçait d’échapper à la pierre ou de s’y enfouir à nouveau. On eût dit que la pierre avait voulu figurer aux yeux des hommes par quels spasmes elle devait passer pour se modeler statue. Certains voulurent y voir des esclaves enchaînés, ils pensaient trop vite, je le crains, au titre sous lequel ils eussent vendu les statues si celles-ci étaient parvenues à une maturité dégagée de cette part de pierre brute. Pour moi, j’y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d’être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. »

L’invisibilité des femmes qui sont cloîtrées intrique le narrateur, qui s’emploie à découvrir leur rôle :
« Au nombre des activités que, en étranger, j’eusse versées aussi dans le registre des arts, il convient de citer toutes les opérations entraînées dans le sillage de la couture, tous ces gestes qui ourlent ou rapprochent les bords éloignés ou même comblent les creux, les blancs que le regard masculin enjambe et confond dans le vide ou l’absence. Teinture des fibres, des fils et des tissus, broderie comme un chemin vagabond qui engendre son propre paysage [… »

« Pour rendre compte de leur état d’esprit, je dirais qu’ils ne semblaient capables de percevoir une femme que comme attachée à un domaine ou dans le statut de prostituée, et qu’à l’égard de toute autre situation ils souffraient d’une sorte de cécité. Il n’y avait pour eux que deux sortes de femmes, hors de quoi il s’agissait d’un vivant sans lieu et comme inexistant. »

Le voyageur découvre que l’impression de pérennité que donne cette paisible culture n’est que superficielle :
« …] je croyais avoir découvert ici le pays de l’harmonie. J’imaginais chaque domaine stabilisé dans une sorte de permanence heureuse. »

Lorsque, dans le Sud, la terre est temporairement muette, stérile :
« Il n’y a aucune douleur alors pour nous. En fait, il n’y a rien. Nous n’éprouvons rien. Toute sensation nous quitte. Nous ne sommes plus que les spectateurs impassibles et distants de notre propre existence qui semble s’être éloignée de nous. Pour tout vous dire, le désir, sous quelque forme qu’il se manifeste, nous abandonne absolument. Plus rien n’a la puissance de nous émouvoir. Nous sommes affrontés à la vacuité de toute chose. Et nous ne sommes pas loin de penser que ce qui généralement rattache un homme aux êtres et aux choses procède essentiellement de liens arbitrairement construits par l’imagination. En dehors de cela, il n’y a qu’une plate survie. »

Après la visite des « faiseurs de nuages », celle d'un domaine moribond, envahi par la prolifération monstrueuse d’une statue en tuméfaction cancéreuse, sera l’occasion d’une étonnante évocation fantasmagorique des tubérosités encéphaliques de la pierre :
« Privées des soins des hommes qui ne les transplantaient ni ne les émondaient plus, elles s’étaient développées dans la profusion et le désordre les plus grands, poussant toujours plus haut leurs cimes, s’entre-empêchant l’une l’autre, s’embarrassant mutuellement de leurs excroissances, se contrariant enfin et s’étouffant au point de provoquer, comme je venais de le constater, des éclatements semblables à ceux que produit le gel parmi les rochers des sommets montagneux. »

« Et tous ces plis qui se creusaient et s’entrecroisaient, jusqu’à provoquer une sorte de nausée chez l’observateur, déterminaient une pullulation hallucinante de lobes dont chacun était un impavide visage de pierre au front renversé, au nez axé sur le lointain de quelque étoile, aux yeux ouverts fixant de leur regard aveugle l’infini du ciel. »

La rencontre de Vanina sera d’un érotisme lyrique, tandis que le voyageur découvre les quartiers féminins reconquis par la végétation :
« Ici, nous accédions à l’envers du décor et à son exact pendant. La fureur minérale qui affrontait la demeure sur ses devants trouvait son semblable, côté jardin, dans une colère végétale échevelée. Il semblait que tout ne fût plus que ronciers, désordres feuillus, combats de bas buissonnements. Et par ces taillis serpentait, tortueuse et menacée comme une couleuvre d’eau, une vague sente où m’attirait Vanina. Un lierre foisonnant barrait de ses langues rampantes le tracé de ce chemin, en sorte que, presque à chaque pas, nous faisions lever des bouffées de sa senteur vivace, entêtante et roide. »

La seconde moitié du livre m’a paru plus faible que la première, en tout cas moins originale : c’est l’excursion dans les steppes nordiques parcourues par les nomades formant la horde qui envahira les jardins statuaires, la rencontre de leur chef venu de ces derniers (et d’une cavalière chasseresse). La menace d’une invasion barbare apparente le récit aux Rivage des Syrtes, En attendant les barbares et Désert des Tartares, etc. (Gracq et Abeille se sont connus) :
« ‒ À quoi bon se battre si, dans les moyens mêmes dont nous userons pour nous défendre, le monde où reposent nos raisons de vivre doit disparaître ?
‒ Vous battre ne sera peut-être qu’un moyen de supporter l’insupportable. »

Le jardinier qui l’a guidé au début meurt tandis que croît une statue qui lui ressemblerait :
« Déjà les contradictions de la vie me lâchent au profit de l’identité des choses. »

Quittant l’hôtel dont le tenancier taille d’hideuses figurines de bois, il se rend avec Vanina sa sœur et une enfant promise à la prostitution chez le gardien du gouffre, qui forge des statuettes de métal, puis...

Dans une préface (qu’il convient comme souvent de lire après coup), Bernard Noël dit justement :
« L’écriture conduit en guide absolu le trajet qui s’invente et se visionne à mesure. Cette coïncidence produit un accord sans faille entre l’amble de l’écriture et l’allure du récit. »


Mots-clés : #contemythe #creationartistique #ecriture #traditions #voyage
par Tristram
le Mer 12 Fév - 20:50
 
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Sujet: Jacques Abeille
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Siri Hustvedt

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Un monde flamboyant

L'avant-propos fictif constitue peut-être mon seul regret quant à ce livre, qu'il enclôt tout entier, qu'il résume quoique d'une manière toute allusive et énigmatique, et que l'on peut isoler de lui comme un chef d'œuvre de la nouvelle digne de celles de Borges. Ce texte, rédigé par l'universitaire I.V. Hess, raconte sa découverte de l'artiste Harriet Burden et de son projet artistique prométhéen à travers un article scientifique puis par le biais de ses vingt-quatre journaux intimes, qui forment une œuvre colossale, tentaculaire, érudite et d'une vitalité hors-normes. Rejetée, selon ses mots, par le milieu artistique new-yorkais pour des raisons extérieures à l'art (une femme, immense et sculpturale, d'une culture sans bornes et dépourvue des notions élémentaires du tact, autant de critères apparemment disqualifiants), elle conçoit une expérience par laquelle, ayant conquis l'accès à la reconnaissance qu'on lui refusait jusque alors, elle exhiberait et les mettrait à mal les différents préjugés de race, de genre, de préférences sexuelles et de notoriété à travers lesquels est appréhendée toute œuvre d'art. Pour cela, elle décide d'exposer trois œuvres dont la paternité est confiée à trois hommes, Anton Tish, Phineas Q. Eldridge et Rune, qui deviennent ce qu'elle appelle ses masques. Ces trois expositions deviennent donc l'œuvre d'une entité hybride, et ces masques, en tant que "personnalités poétisées" de Burden (l'idée lui vient de Kierkegaard), deviennent une composante fondamentale de l'œuvre exposée (ce que le public ignore). I.V. Hess, professeur d'esthétique dont les travaux sont proches de la pensée de Burden, décide d'écrire un livre centré sur cette expérience tripartite et sur la controverse qui l'entoure, qui est celui que le lecteur s'apprête à lire.

Au terme de ce bref avant-propos fictif, il me paraît possible au lecteur de décider de la poursuite ou de l'abandon de sa lecture.

L'une des principales singularités de cette œuvre tient à sa forme, qui amalgame et perturbe de nombreux genres littéraires et artistiques : elle tient de l'étude universitaire qui toutefois ne défend aucune thèse, de l'art du portrait - d'un portrait diffracté par la multiplicité des regards -, du roman de l'artiste (l'une des principales illustrations du roman contemporain); elle est à la fois le récit d'une controverse et l'histoire d'une famille, un roman qui s'auto-interprète sans en confisquer le sens, et pour finir, une invitation à l'analyse. Elle réunit articles savants et comptes rendus d'exposition, journaux intimes, entretiens, témoignages, et brasse des disciplines aussi diverses que l'histoire de l'art, la philosophie, la psychologie, la littérature et les neurosciences. Puisque son personnage est une artiste, Siri Hustvedt se prête elle-même à la création plastique, qui demeure en puissance puisqu'elle n'est que du texte, mais qui prend vigoureusement corps dans l'esprit du lecteur tant elle est rigoureusement et puissamment composée. De même, elle introduit ponctuellement dans son œuvre des créations littéraires extérieures (la nouvelle d'Ethan, les histoires enfantines de Fervidlie) élaborées avec le plus grand soin.

Harriet Burden est une femme tumultueuse, encyclopédique, écorchée vive, prométhéenne à tous égards : elle brûle sans se consumer, elle est la créatrice démiurge d'humanoïdes calorifères, et pour que ceux-ci puissent obtenir un permis d'existence, elle se lance dans un projet secret, interdit, séditieux, porté par elle seule contre le monde des dieux de l'art. Il s'agit d'un projet tantôt militant, tantôt revanchard (selon les témoins qui le qualifient), destiné à confondre ceux qui l'ont méconnue tout en s'élevant à leur rang. Cette expérience se déroule selon trois temps destinés à faire varier les regards sur son œuvre en changeant le masque qui en endosse la paternité. Le premier est un homme blanc, médiocre, psychologiquement fragile; le deuxième, métis et homosexuel, est une figure de la scène underground nocturne de New-York, et le troisième est un artiste célèbre, avatar moderne de Warhol, et manipulateur qui se retourne contre Burden. Ces masques, je l'ai dit, sont destinés à modifier la perception de l'œuvre par le public : ainsi sont-ils (se pensent-ils) créateurs et sont-ils œuvre; ils la créent par ce qu'ils sont et dans le même mouvement sont englobés par elle. L'œuvre comprend également tout article, tout compte rendu, tout livre qui la prend pour objet (y compris le livre que nous sommes en train de lire), en ce qu'ils révèlent le biais de perception qu'empruntent public et critiques. Par ces ajouts qu'elle appelle "proliférations", au nombre potentiellement infini, Burden crée une œuvre ouverte qui subvertit et phagocyte la critique spécialisée, prise au piège et non plus seulement prescriptive. Ainsi aboutit-on au paradoxe suivant :
J'appelle A l'ouvrage appelé Un monde flamboyant, B l'expérience de Harriet Burden. A contient B (cela tombe sous le sens), et comme on vient de le voir, B contient A. Donc A=B. Et pourtant, B contient tout ce qui s'intéresse à l'expérience y compris ce qui se trouve hors de A (mon compte rendu, par exemple). L'expérience contenue dans ce livre non seulement le contient mais est plus vaste que lui.
Inversement, les divers personnages interrogés ne peuvent s'empêcher de parler d'eux-mêmes, ce qui n'entretient de relation avec l'expérience de Burden que dans la mesure où ils expriment quelque chose de leur individualité, c'est-à-dire quelques uns des facteurs de biais dans la perception d'une œuvre d'art. Mais il s'agit également de créer des caractères complexes qui se révèlent à travers des langages propres à chacun, ce que Siri Hustvedt réussit merveilleusement. Ainsi, chaque personnage devient à l'autrice un masque qui lui permet d'exprimer dans un dialogue permanent et tourmenté avec ses autres masques ce qu'elle n'a pu dire qu'avec celui-ci (comme le faisaient Harriet Burden dans son journal, et sa maîtresse à penser, Margaret Cavendish, dans son ouvrage intitulé Le monde flamboyant, faute de trouver pour leurs joutes de partenaires suffisamment talentueux ou assez peu condescendants).
Or ces personnages ne proviennent pas tous du luxueux microcosme de l'art new-yorkais. Le personnage d'Harriet Burden relie entre eux de riches collectionneurs, des scientifiques, des clochards, des artistes millionnaires, des marginaux parmi lesquels des fous et des artistes, ainsi que l'un des personnages les plus humains qu'il m'ait été donné de connaître, celui d'une jeune voyante à moitié allumée mais parfaitement lucide. C'est ainsi que Siri Hustvedt, bien loin du "pur esprit" dans sa tour d'ivoire, élabore une véritable comédie humaine qui suppose une intime compréhension des gens. De même, c'est par honnêteté intellectuelle qu'elle multiplie les points de vue sur cette controverse dans laquelle de vrais salauds tiennent leur rôle. En réalité, et c'en est le principal moteur, c'est à la destruction des catégories et à la dissolution de toute cloison que nous assistons dans ce roman. Sexe, genre, orientation sexuelle, origine biologique et origine sociale, différence psychologique, c'est toute norme qui affecte notre perception de l'art et notre regard sur la vie que par l'art Harriet Burden, partant Siri Hustvedt, nous révèle et condamne. C'est précisément, mais au sein de l'art, à la même notion stérilisante de catégorie normative que s'attaque Siri Hustvedt, en amalgamant dans ce livre hybride la multitude des genres littéraires et artistiques que j'ai déjà évoqués et qui la font imploser.

L'universitaire I.V. Hess découvre l'existence de Harriet Burden dans une revue spécialisée, lorsque celle-ci publie un texte d'un certain Richard Brickman résumant et commentant une longue lettre que lui a envoyé l'artiste. Richard Brickman (qui n'est autre qu'un pseudonyme de Burden elle-même) parle tantôt avec admiration, tantôt avec ironie d'Harriet Burden et de ses références. Références parmi lesquelles "une obscure romancière et essayiste, Siri Hustvedt", qualifiée de "cible mouvante".
Il y a là beaucoup de chose.
Premièrement, deux niveaux d'ironie se déploient. Burden dissimulée derrière Brickman se moque d'elle-même (peut-être aussi pour provoquer la sympathie du public). Puis, ce qui est fortement problématique, Brickman qualifie Siri Hustvedt d'obscure. Tant que c'est Brickman qui le fait, cela n'étonne en rien; pas davantage si Burden l'avait fait en son nom propre; en revanche, que Burden cachée derrière Brickman distingue Siri Hustvedt parmi une foule de références en la qualifiant elle seule, entre toutes les autres, d'obscure (ce qu'au passage elle n'est pas du tout), voilà qui est hautement perturbant. Sans doute est-ce là l'extrême pointe du roman par où l'autrice, Hustvedt, affleure et se laisse deviner au travers de ses différents masques.
Enfin, l'expression "cible mouvante" fait référence aux études sur la vision aveugle et le masquage : une cible (stimulus visuel) peut être intégralement masquée par l'interférence d'autres stimuli. Ainsi, sautant de masque en masque, revêtant la personnalité et maniant la parole de ses différents personnages, Siri Hustvedt peut-elle être qualifiée de cible mouvante.
Ce qui nous fournit une chaîne extrêmement complexe : selon Brickman, Burden estime que Siri Hustvedt est une cible mouvante, et suggère qu'elle se déplace de masque en masque. Or Brickman est Burden, qui par ailleurs note l'obscurité de Siri Hustvedt d'une façon extrêmement ambiguë. Tout ceci est rapporté par I.V. Hess, qui est, comme on va le voir, presque l'anagramme de Siri Hustvedt, et qui se superpose à elle en tant que responsable du livre que nous lisons. Par l'intermédiaire de masques successifs, Siri Hustvedt nous révèle le principe même de son livre, qui est le même que celui qui dirige la grande expérience d'Harriet Burden.

À la fin du roman, j'ai soudain remarqué que les lettres composant le nom de I.V. Hess, le grand ordonnateur du recueil, se retrouvent toutes dans le nom de Siri Hustvedt. Ce n'est certainement pas une coïncidence : l'autrice semble affectionner ce genre de cryptage, et sans doute y en a-t-il d'autres que je n'ai pas remarqués. C'est alors que je me suis rendu compte que j'attribuais à I.V. Hess une identité masculine sans que le moindre indice m'y ait incliné; car en réalité, tout indice dans le roman quant à l'identité de I.V. Hess a été soigneusement gommé (dans l'avant-propos, les notes de bas de page attribuées à lui/elle, et les interview menées par lui/elle). Qu'est-ce donc qui m'a conduit à construire une figure masculine, et ce dès les premières lignes ? Voilà une question parfaitement digne de l'expérience de Harriet Burden, qui reproduite sur moi constitue une preuve de l'efficacité concrète de la littérature, et dont la réponse risque fort d'être à charge pour la société dans laquelle on se construit (en plus de remettre en question la construction elle-même).

Si ce roman m'a passionné d'emblée, c'est que les œuvres de Burden (des poupées et des maisons, sortes d'ex voto) correspondent à ce que je préfère dans l'art et qui me vient de ma mère. Lorsque je lui ai fait lire l'avant-propos fictif, elle m'a dit, un peu vexée : "c'est à moi que te fait penser l'artiste, n'est-ce pas ? mais elle est à moitié folle !"
Eh bien folle ou non, là n'est précisément pas la question. C'est un personnage fondamentalement ambigu, et d'une profonde bonté.


Mots-clés : #contemporain #creationartistique #discrimination #famille #identite #insurrection #romanchoral
par Quasimodo
le Sam 4 Jan - 18:34
 
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Sujet: Siri Hustvedt
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William Faulkner

Moustiques

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Titre original: Mosquitoes. Roman, paru en 1927, 300 pages environ.

C'est le second roman de Faulkner, dont le nom est cité -évoqué, en fait- comme celui d'un personnage un peu timbré dans une peripétie secondaire de l'ouvrage.

Drôle de roman, découpé en quatre journées, elles-mêmes comptées en heures, encadrées par un prologue et un épilogue. Il s'agit d'une croisière, un peu piteuse à vrai dire, sur un lac à bord d'un yacht de luxe, organisée par Patricia Maurier, veuve, se targuant du titre d'amie des arts - et de mécène à sa façon.

L'épilogue ouvre sur la visite d'Ernest Talliaferro, lui aussi ami des arts et mécène de cœur, à Gordon, espèce de sauvage grand, musculeux, sec et abrupt, dans l'atelier de sculpture de ce dernier. Après une péripétie comique autour d'une bouteille de lait et de Talliaferro (qui s'appelle en fait Tarver mais a, en affaires comme pour sa vie privée, opté pour le pseudonyme de Talliaferro, comme un artiste), ce dernier introduit Patricia Maurier et sa nièce, l'outrecuidante Patricia "Pat" Robyn, chez le sculpteur.
Le but est de solliciter Gordon afin qu'il participe à une croisière à bord du Nausicaa, le yacht de luxe de Madame Maurier...

L'assortiment un peu bancal, un peu générateur de malaises.
Ces passagers-là ? On essaie de croiser les catégories (hommes-femmes, jeunes-vieux, artistes-non artistes, pique-assiettes intéressés-passagers désintéressés, etc...) ce qui produit des huis-clos en cascade, intrinsèques souvent à la littérature propre aux navigations:
Par exemple les hommes qui picolent en cabine tandis que la maîtresse des lieux tente en vain de rassembler tout le monde sur le pont.

Quelques réflexions sur le rôle social et sociétal de l'artiste, ainsi que sa place dans l'humanité, menées à bâtons rompus et sous formes d'interventions discursives d'untel ou d'untel, peuvent s'avérer juteuses ou originales parfois. D'ailleurs, elles peuvent être l'apanage d'artistes plus avant dans leur carrière, or là Faulkner n'en est qu'à son deuxième roman. Il y a beaucoup à dire, mais ce serait dévoiler; un Faulkner pas si mineur qu'il ne pourrait en avoir l'air.

Je ne sais si les réflexions sur les femmes, parfois terribles de misogynie, sont des convictions du Faulkner d'alors, ou bien s'il faut les contenir dans le cadre des caractères (des personnages) qui les profèrent, penchant plutôt pour cette seconde hypothèse, en ce sens que je n'en ai pas réellement trouvé trace qui corrobore dans les autres romans de Faulkner qu'il m'a été donné de lire (même si on peut déterrer un cas ou deux de ci - de là, mais enfin, à ce compte-là...).

Et les moustiques, dans tout ça ?
Ils symbolisent, à mon sens, l'élément externe de l'ordre du désagrément inévitable et agressif, qui malmène et l'emporte toujours: un pendant, en somme, au bateau envasé, ceci par l'erreur des humains, et pour lequel il est une solution tout aussi conduite par les humains, le remorquage.

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Mots-clés : #creationartistique #xxesiecle
par Aventin
le Mar 24 Déc - 0:38
 
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Ramuz Charles-Ferdinand

Une petite récup à l'occasion des messages sur Cézanne ce weekend :

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L'exemple de Cézanne (1914)

C'est un petit texte suivi de quelques "pages sur Cézanne". Après le commentaire de Topocl j'ai eu besoin de regoûter cette écriture qui m'est devenue chère. L'exemple de Cézanne m'attendait depuis un certain temps alors...

Alors, je suis presque surpris en repassant par la bibliographie de noter que le livre est de 1914. C'est ce qu'il a écrit au retour d'un pèlerinage si on veut à Aix en Provence, l'a-t-il remanié celui là aussi ? Notre suisse part de la mer, du port de Marseille pour monter. Il s'agit donc encore d'une action de pensée rétrospective nourrie d'observations, d'une vision dynamique.

Il ne s'agit pourtant pas d'entretenir un culte du peintre, d'en décrire les mérites et les tableaux, disons que c'est fait autrement. Un peu comme avec un livre comme Les eaux étroites de Gracq le cheminement va de paire avec le manifeste. Il parle de Cézanne, il parle aussi de lui, ce n'est pas non plus pour rien qu'il parle de se sentir repaysé. C'est donc le pays, et le rapport au pays qu'il vient voir, un dépouillement, un travail de chaque instant, presque un contresens (c'est qu'il place les choses dans leur temps).

Évidemment l'esthétique est de la partie mais le geste autant. Et non sans humour encore. Et alors qu'il efface presque les gens de ce court texte à part cet exemple choisi et révélé en Cézanne et donc lui même, alors qu'il n'y a plus que des formes, que les gens du début de ce voyage sont loin, c'est à ce moment aussi qu'il revient.

Ce bonhomme réservé, austère montre qu'en dépouillant tous ces gens qui l'entourent de leurs attributs superflus il les ramène à nous avec leur particularité plus essentielles.

Et ce petit texte très précis qui est une histoire de vision et d'engagement artistique brouille les pistes pour mieux être lus comme un voyage qui se permet de parler comme il lui semble approprié de le faire de ce que bon lui semble.

Je crois que j'ai de plus en plus de plaisir à le lire.


Mots-clés : #creationartistique #peinture
par animal
le Dim 15 Déc - 21:19
 
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Sujet: Ramuz Charles-Ferdinand
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Ralf Rothmann

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Feuer brennt nicht

(existe en anglais sous le titre « Fire doesn’t burn »)

Originale : Allemand, 2009

CONTENU :
Wolf est le personnage principale de ce roman : Il a grandi dans les années 50/60 dans une atmosphère ouvrière et avec un décalage entre message et vie concrète. Il ne va pas continuer à l'école, mais très tôt trouver divers emplois : comme maçon, cuisinier, aide-soignant... Depusi toujours il aime lire et commence timidement à écrire d'abord des vers. Il déménage à Berlin où Richard Sander, un écrivain déjà plus âgé, en fait son protégé. Donc, premières publications.
Pendant une séance de lecture il va faire connaissance d'Alina avec laquelle il se lie pour longtemps. Et même s'ils ne se marient pas, ils vivent leur relation comme évidente et vouée à la durée. Cela – en ce qui concerne Wolf – même s'il vit des petits aventures ou visite le bordel de temps en temps. Il n'y semble pas voir une contradiction. Puis il va rencontrer une ancienne amante, Charlotte, et la relation s'installe, perdure. Après un bon bout de temps il va l'avouer à Alina, comme si cela aiderait à vivre sans mensonges. Alina en est blessée, mais ne veut pas couper le pont : elle sait qu'elle ne va  pas tenir son amant avec des menaces. Ils vont rester ensemble et lui, il va vivre ces deux relations au même moment.
Combien de temps ? Comment les deux femmes vivront ce triangle ? Comment Rothmann va terminer son histoire ?

REMARQUES :
En de nombreux détails se révèle la proximité entre cet alger ego  Wolf et Ralf Rothmann : Il y a des parallèles dans la biographie du héros et de l'auteur, et finalement aussi les prénoms similaires. Si on voit la radicalité de la présentation de ce Wolf, en incluant ses faiblesses, ses égoïsmes, il s'agit donc d'un roman très ouvert, honnête et existentiel. Oui, c'était déjà le propre de certains autres romans de l'auteur, mais ici il va encore plus loin, me semble-t-il. Lui même il parle de la fiction autobiographique.

Le fil principal, raconté plus ou moins chronologiquement – si on veut y voir l'histoire d'amour – est élargi par des retours en arrière, des petites exposés « idées » que je trouve souvent très beaux.

Parmi ces sujets aussi importants se trouve tout ce qui a affaire avec les relations entre Est et Ouest. Même si Wolf vivait déjà un bon bout à Berlin-Ouest avant la réunification, c'est seulement en déménageant avec Alina dans un quartier à l'Est, que des rencontres et des réflexions naissent. Ce n'est pas toujours, à première vue, politiquement correct, mais cela vient droit du vécu et du ressentie.

Quoi dire de ces deux relations amoureuses ? L'une beaucoup plus « existentielle », avec Alina, est comme le coussin, qui donne à l'auteur en doute les circonstances nécessaires pour travailler. L'autre, centrée encore plus sur l'érotisme (décrit sans retenu et pudeur), semble lui donner juste un lieu où vivre des fantasmes.
Dans les deux cas on peut se demander quel image de la femme est derrière cela. Et à quel point Wolf est (aussi) un égocentrique.

Au même moment il a un fil très intéressant sur la création : la lente introduction dans les milieux, les premières œuvres (et on réconnait des livres de Rothmann), le lien avec le mècene ou ami âgé qui l'accompagne un bout, pour être lâché, pour s'en affranchir.

Rothmann parle des choses les plus simples et aussi essentielles souvent dans une langue étonnante : on s'arrête et on goûte.  Quelle poèsie dans certaines lignes !
Et puis le même poète se découvre quelques fois – comme il le dit – comme vrai prolétarien décrivant sans ménagement p.ex. les scènes érotiques (nombreuses).
J'espère que cet attitude ne fait pas dévier certains lecteurs du cœur de ce livre, car je tire mon chapeau : C'est un bonheur de lire Rothmann !


Mots-clés : #amour #creationartistique
par tom léo
le Sam 30 Nov - 7:53
 
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Sujet: Ralf Rothmann
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Paul Auster

Le livre des illusions

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Paul Auster nous offre un incroyable imbroglio d’illusions, de faux semblants, d’apparitions et disparitions, de doubles, qui ne sont que le reflet de l’impasse de ses personnages emportés par les aléas d’une vie où se mêlent absurde et destinée. S’ils croient un temps que l’art les sauvera, qu’il est un moyen d’y échapper, mais  il n’en est rien, ils restent froidement manipulés par le rouleau compresseur de leur culpabilité et de leur mauvais fortune.

On retrouve la prose élégante et distanciée d’Auster, son intelligence aiguë, son élégance de joueur d’échec montant impitoyablement son jeu, pièce à pièce. Outre la longueur du récit d’un des films d’Hector Mann, c’est sans doute là que le bas blesse, il y manque un sursaut d’émotion, le jeu est trop parfait pour laisser place au déchaînement des émotions. Brillant exercice de style, donc, mais qui s’exerce au détriment d’un romanesque trop contrôlé.

Mots-clés : #amour #creationartistique #culpabilité
par topocl
le Mer 9 Oct - 17:17
 
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Sujet: Paul Auster
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Pierre Bayard

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?

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Attention, ce livre est d’une importance fondamentale. Il démontre l’inutilité de la lecture, voire sa dangerosité. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de le lire puisque je vais essayer d’en donner un résumé aussi fidèle de possible.
J’espère convaincre définitivement tous les participants de ce forum de la stupidité de perdre du temps à la lecture, souvent d’ailleurs prétexte fallacieux pour ne pas participer aux discussions.

Dans le prologue, l’auteur présente les thèses qu’il compte soutenir :

« Plus encore, comme il apparaîtra au fil de cet essai, il est même parfois souhaitable, pour parler avec justesse d’un livre de ne pas l’avoir lu en entier, voire de ne pas l’avoir ouvert du tout. Je ne cesserai d’insister en effet sur les risques, fréquemment sous-estimés, qui s’attachent à la lecture pour celui qui souhaite parler d’un livre, ou mieux encore, en rendre compte. »


« Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir des informations sûres que pour celui des livres.


Il nous donne également quelques explications sur les abréviations qu’il va utiliser :
LI = livres inconnus de moi
LP = livres parcourus
LE = livres dont j’ai entendu parler
LO = livres oubliés
Ces abréviations ne sont pas exclusives les unes des autres et se complètent par des appréciations. Ainsi, on pourra trouver par exemple l’indication LP et LE ++. Ce qui signifie : livre parcouru et dont j’ai entendu parler avec avis très positif.
Personnellement, j’ai trouvé le dispositif astucieux. Il pourrait d’ailleurs être adopté au sein du forum.

Première partie : Des manières de ne pas lire

Chapitre 1 : les livres qu’on ne connaît pas. Où le lecteur verra qu’il importe moins de lire tel ou tel livre, ce qui est une perte de temps, que d’avoir sur la totalité des livres ce qu’un personnage de Musil appelle une « vue d’ensemble ».

Il est donc question de la visite du général Stumm à la bibliothèque et de la théorie du bibliothécaire :

« Le secret de tout bon bibliothécaire est de ne jamais lire, de toute la littérature qui lui est confiée, que les titres et la table des matières. Celui qui met le nez dans le contenu est perdu pour la bibliothèque ! m’apprit-il. Jamais il ne pourra avoir une vue d’ensemble »


Ce qui importe n’est donc pas le contenu du livre mais une vue d’ensemble sur la littérature.

« Celui qui met le nez dans les livres est perdu pour la culture, et même pour la lecture. Car il y a nécessairement un choix à faire, de par le nombre de livres existants, entre cette vue générale et chaque livre, et toute lecture est une perte d’énergie dans la tentative, difficile et coûteuse en temps, pour maîtriser l’ensemble. »


« Si de nombreuses personnes non cultivées sont des non-lecteurs, et si, à l’inverse, de nombreux non-lecteurs sont des personnes cultivées, c’est que la non lecture n’est pas l’absence de lecture. Elle est une véritable activité, consistant à s’organiser par rapport à l’immensité des livres, afin de ne pas se laisser submerger par eux. A ce titre, elle mérite d’être défendue et même enseignée. »


Chapitre 2 : les livres que l’on a parcourus. Où l’on voit avec Valéry, qu’il suffit d’avoir parcouru un livre pour lui consacrer tout un article et qu’il serait même inconvenant, pour certains livres, de procéder autrement.

Paul Valéry n’était pas un grand lecteur. Il l’avouait dans un hommage à la mort de Proust :

« Quoique je connaisse à peine un seul tome de la grande œuvre de Marcel Proust, et que l’art même du romancier me soit un art presque inconcevable, je sais bien toutefois, par ce peu de la Recherche du temps perdu que j’ai eu le loisir de lire, quelle perte exceptionnelle les Lettres viennent de faire … »


Cela ne l’empêche pas de beaucoup parler et écrire sur les écrivains. Son discours de réception à l’Académie française au fauteuil d’Anatole France est un modèle de perfidie. Son éloge de Bergson est une langue de bois, vantant les mérites qui peuvent s’appliquer certes à Bergson mais aussi à tout autre savant.
C’est que Valéry s’intéresse surtout à dégager les lois générales de la littérature. Pour cela, il se tient à distance des auteurs et des œuvres proprement dits.
L’important serait donc de saisir l’esprit d’une œuvre et pour cela la parcourir est la méthode la plus souvent utilisée ; parcours qui consiste à commencer le livre au début et à sauter ensuite passages ou pages ou parcours aléatoire dans l’œuvre, au choix.

« Mais Valéry nous permet aussi d’aller plus loin en nous invitant à adopter cette même attitude devant chaque livre et à en prendre une vue générale, laquelle a partie liée avec la vue sur l’ensemble des livres. La recherche de ce point de perspective implique de veiller à ne pas se perdre dans tel passage et donc de maintenir avec le livre une distance raisonnable, seule à même de permettre d’en apprécier la signification véritable »


Appliquant à présent les judicieux préceptes de l’auteur, je ne signalerai maintenant que les titres des chapitres du reste du livre dont je pense avoir saisi l’esprit sans perdre trop de temps à le lire intégralement.

Chapitre 3 : Les livres dont on a entendu parler. Où Umberto Eco montre qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir eu un livre en main pour en parler dans le détail, à condition d’écouter et de lire ce que les autres lecteurs en disent.

Chapitre 4 : les livres que l’on a oubliés. Où l’on pose, avec Montaigne, la question de savoir si un livre qu’on a lu et complètement oublié, et dont on a même oublié qu’on l’a lu, est encore un livre qu’on a lu.

Deuxième partie : Des situations de discours

Chapitre 1 : Dans la vie mondaine. Où Graham Greene raconte une situation de cauchemar, das laquelle le héros se retrouve face à toute une salle d’admirateurs attendant avec impatience qu’il s’exprime à propos de livres qu’il n’a pas lu

Chapitre 2 : Face à un professeur. Où il se confirme avec les Tiv, qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir ouvert un livre pour donner à son sujet, quitte à mécontenter les spécialistes, un avis éclairé.

Chapitre 3 : Devant l’écrivain. Où Pierre Siniac montre qu’il peut être important de surveiller ses propos devant un écrivain, surtout quand celui-ci n’a pas lu le livre dont il est l’auteur.

Chapitre 4 : Avec l’être aimé. Où l’on se rend compte, avec Bill Murray et sa marmotte, que l’idéal, pour séduire quelqu’un en parlant des livres qu’il aime sans les avoir lus soi-même, serait d’arrêter le temps.

Troisième partie : Des conduites à tenir.

Chapitre 1 : Ne pas avoir honte. Où il se confirme, à propos des romans de David Lodge, que la première condition pour parler d’un livre que l’on n’a pas lu est de ne pas en avoir honte.

Chapitre 2 : Imposer ses idées. Où Balzac prouve qu’il est d’autant plus facile d’imposer son point de vue sur un livre que celui-ci n’est pas un objet fixe et que même l’entourer d’une ficelle tachée d’encre ne suffirait pas à en arrêter le mouvement.

Chapitre 3 : Inventer les livres . Où l’on suit, en lisant Soseki, l’avis d’un chat et d’un esthète aux lunettes à montures dorées, qui prônent tous deux, dans des domaines d’activité différents, la nécessité de l’invention.

Chapitre 4 : Parler de soi. Où l’on conclut, avec Oscar Wilde, que la bonne durée de lecture d’un livre est de six minutes, faute de quoi on risque d’oublier que cette rencontre est d’abord un prétexte à écrire son autobiographie.

En conclusion : que pense l’auteur de son livre ?

« L’humour est un élément fondamental de mon écriture. Il n’est d’ailleurs pas toujours perçu par mes lecteurs. Certains ouvrages sont ainsi parcourus avec le plus grand sérieux, quand ils mériteraient d’être pris au second degré. Dans Comment parler des livres que l’on a pas lus ?, le narrateur enseigne la manière de ne pas lire, ce qui est une plaisanterie car je suis moi-même un grand lecteur. L’humour a pour moi une fonction analytique. Il permet de marquer un décalage entre soi-même et soi, et donc de prendre une distance avec ce que l’on écrit. »


Humour certes mais s’appuyant sur une érudition et des réflexions de haute volée. Un vrai régal de lecture. !  Very Happy


Mots-clés : #creationartistique #humour #universdulivre
par ArenSor
le Mer 11 Sep - 19:54
 
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Sujet: Pierre Bayard
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Patrick Grainville

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Falaise des fous

Patrick Grainville compose une fresque autour des mémoires d'un Normand, des années 1860 à l'après Première Guerre mondiale. Revenu blessé des guerres coloniales d'Algérie et dès lors enraciné à Etretat, sa terre d'attaches, il évoque à la fois les tourments et passions de sa vie affective et son témoignage d'une effervescence artistique. De Monet à Courbet, de Hugo à Flaubert, il partage ses souvenirs des artistes qui ont cherché l'inspiration auprès des majestueuses falaises d'Etretat...un décor mémorable et fascinant, qui révèle une soif d'absolu et la beauté limpide d'une composition picturale.

Le roman est très ambitieux par son ampleur chronologique et thématique, mais j'ai eu beaucoup de difficultés à trouver mon rythme de lecture. Le style, foisonnant jusqu'à l'excès, laisse trop souvent une sensation de trop-plein au fil des citations et des rencontres. Patrick Grainville cherche à exprimer une fascination, à retranscrire l'atmosphère créative et pourtant si fragile de la Belle Epoque...il étouffe cependant ses personnages à force d'enchaîner les évènements en arrière-plan.
J'ai été davantage touché dans la dernière partie du récit, lorsque le vieillissement et l'héritage douloureux de la guerre esquissent une tonalité entre tristesse et amertume. Mais l'impression finale reste en demie-teinte, car l'abondance narrative provoque une frustration au lieu d'emporter l'enthousiasme.


Mots-clés : #amour #creationartistique #lieu #peinture
par Avadoro
le Sam 3 Aoû - 22:58
 
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Sujet: Patrick Grainville
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Rick Bass

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Sur la route et en cuisine avec mes héros

quatrième de couverture a écrit:Rick Bass a quitté sa vallée sauvage du Montana afin de rendre visite à ses mentors, disséminés à travers les États-Unis et l'Europe, pour leur cuisiner un repas raffiné, en guise de remerciement, car ces héros lui ont appris non seulement à écrire, mais aussi à vivre. C'est parfois un dernier hommage puisque le pèlerin ne reverra pas certains d'entre eux, ainsi Denis Johnson, John Berger ou Peter Matthiessen, disparus peu après.


Sur la route et en cuisine est un exercice d'admiration, une succession de portraits intimistes et d'épisodes drôles, truculents, voire hilarants : une dinde explose chez Thomas McGuane, des chiens de prairie pestiférés hantent un camping par une nuit d'orage, Rick Bass remarque des traces de sang à l'aéroport de Londres, Joyce Carol Oates s'offusque d'être photographiée, certains dîners se transforment en d'inénarrables fiascos.


Hum, il y aurait eu le choix entre la liste exhaustive des noms, de larges extraits avec ou sans élan, des anecdotes de seconde main et... quelques impressions. Heureusement pour la découverte, dommage pour le reste c'est la deuxième option que je retiens.

Autant le dire tout de suite j'en attendais plus. Plus d'émerveillement ? plus sur les oeuvres de ces auteurs/personnages ? Une écriture un petit peu plus développée ? Je ne sais pas.

Ceci dit Rick Bass conserve tout son capital sympathie et cette idée de s'inviter chez ses mentors, comme il les appelle, pour leur préparer des repas de compet', si possible en incluant de la viande chassée par ses soins, en est une manifestation inspirante.

Tout comme choisir de se faire accompagner si possible par la génération suivante fait partie du plan. Les tribulations d'un Rick Bass qui se remet difficilement de son divorce et écume les kilomètres c'est amusant et met l'eau à la bouche. C'est aussi le regard de l'écrivain sur sa vie, son écriture, son parcours et "sa" nature et un peu plus loin un petit panorama, quelques liens entrevus, sur la littérature américaine. Malgré tout. Pour la rubrique people alternative c'est pas mal non plus.

Pas une grande révélation mais agréable et plutôt inspirant. L'impression qu'il lui manque un petit truc à ce pauvre Rick en plein tournant et résolu à aller de l'avant.


Mots-clés : #amitié #autobiographie #creationartistique #ecriture #nature #peinture #universdulivre
par animal
le Mar 23 Juil - 21:16
 
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Sujet: Rick Bass
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Ernesto Sábato

Avant la fin

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Ce sont les mémoires d’Ernesto Sábato, rédigées à 86 ans.
Dans la première partie, l’auteur suit la chronologie. Jumeau d’un mort-né, traumatisé par un père autoritaire, le monde lui apparaît très tôt comme une noire source de terreur dans le malheur du manque d’amour. Après les misère et rigueur d’une triste enfance de pauvres immigrés dans la pampa, « cette métaphore du néant », il passe du communisme à l’anarchisme sans jamais renoncer à l’humanisme, de la physique dans les laboratoire Curie et MIT au surréalisme, de la pureté absolue des théorèmes mathématiques et du rationnel à l’art (il est aussi peintre).
Ayant abandonné la science et sa position confortable, il retourne à Paris pour travailler à l’UNESCO :
« L’édifice où était situé l’UNESCO avait été le siège de la Gestapo, et dans cette atmosphère raréfiée de paperasseries bureaucratiques je sentis une fois encore se fissurer autour de moi cet univers kafkaïen où je me mouvais. Sombrant dans une grave dépression, face aux eaux de la Seine, je fus submergé par la tentation du suicide.
Un roman profond surgit quand notre existence affronte des situations limites, douloureuses croisées des chemins où nous sentons la présence inéluctable de la mort. Dans un tremblement existentiel, l’œuvre est notre tentative, jamais tout à fait réussie, de reconquérir l’unité ineffable de la vie. Torturé par l’angoisse, je me suis mis avec fébrilité à écrire, sur une machine portative, l’histoire d’un peintre qui cherche désespérément à se faire comprendre [Le Tunnel].
Égaré comme je l’étais dans un monde en décomposition, parmi les ruines d’idéologies en banqueroute, l’écriture a été pour moi le moyen fondamental, le plus absolu et puissant, qui m’a permis d’exprimer le chaos dans lequel je me débattais ; et j’ai pu ainsi libérer non seulement mes idées, mais surtout mes obsessions les plus secrètes et inexplicables.
La véritable patrie de l’homme n’est pas l’univers pur qui fascinait Platon. Sa véritable patrie, à laquelle il revient toujours après ses détours dans l’idéal, c’est cette région intermédiaire et terrestre de l’âme, ce territoire de déchirements où nous vivons, aimons et souffrons. Et dans une époque de crise totale, l’art seul peut exprimer l’angoisse et la désespérance de l’homme, parce que, à la différence de toutes les autres activités de la pensée, c’est la seule qui capte la totalité de son esprit, et tout spécialement dans les grands romans qui réussissent à pénétrer jusqu’au domaine sacré de la poésie. La création est ce début de sens que nous avons conquis de haute lutte contre l’immensité du chaos.
"Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer." Vérité absolue, cher, admiré et douloureux Artaud ! »

Cet aspect cathartique de l’écriture n’est pas propre à Sábato ; c’est même sans doute l’un des principaux moteurs de la création littéraire.
Pessimisme et doute métaphysiques, proximité avec Camus dans une sorte d’existentialisme humanitaire, conscience de la tragique condition humaine et de l’avenir compromis de la planète, dans une seconde partie Sábato expose sa vision de l’illusion du progrès civilisationnel compromis par la technique et la raison aveugles et orgueilleuses, en fait régression et involution dues à la croissance économique qui exclut l’humanité, l’argent qui a remplacé les valeurs, le pouvoir entre les mains de quelques-uns.
Sábato cite, à cinquante ans d’écart, son premier essai (1951), Hommes et engrenages :
« Ce paradoxe, dont nous subissons actuellement les ultimes et plus tragiques conséquences, a été le résultat de deux forces dynamiques et amorales : l’argent et la raison. Ce avec quoi l’homme s’empare du pouvoir séculier. Mais ‒ et c’est là que le paradoxe prend ses racines ‒ cette conquête se fait sous les espèces de l’abstraction : du lingot d’or au clearing, du levier au logarithme, l’histoire de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers a été aussi l’histoire des abstractions successives. Le capitalisme moderne et la science positive sont les deux faces d’une même réalité dépourvue d’attributs concrets, d’une fantasmagorie abstraite dont fait partie l’homme lui-même, non plus désormais l’homme concret et individuel mais l’homme-masse, cet être étrange à l’aspect encore humain, doté d’yeux et de larmes, de voix et d’émotions, mais devenu en réalité un engrenage d’une gigantesque machine anonyme. C’est là le destin contradictoire de ce demi-dieu de la Renaissance qui avait revendiqué son individualité, qui s’était soulevé avec orgueil contre Dieu, en proclamant sa volonté de dominer et transformer les choses. Il ignorait qu’il finirait lui-même par se transformer en chose. »

C’est chose faite sur ce forum… Mais si ce discours n’est pas nouveau de nos jours, je vois presque de la prophétie dans cette progression de l’artificiel "hors-sol", qui se prolonge si symptomatiquement aujourd’hui dans le virtuel : une sorte de confirmation de l’analyse de Sábato.
« …] malheur des hommes, destinés à la beauté mais condamnés à survivre dans la banalité de cette culture où ce qui autrefois avait un sens a dégénéré en une grossière diversion, en excitants et en pathétiques objets décoratifs. Triste épilogue d’un siècle déchiré entre les délires de la raison et la cruauté de l’acier. »

Là, je ne peux que penser aux "substances" et aux récupérations "ethniques" (et mercantiles) actuelles…
Rappel avec à propos d’un titre de gravure de Goya :
« Les rêves de la raison engendrent des monstres »

Sábato parle aussi de la commission nationale (argentine) sur les disparus de 1976, qu’il présida, et son rapport Nunca Más (Jamais plus) ‒ cette surenchère du « terrorisme d’état » qui n’a pas pu trouver l’apaisement…
Dans la troisième partie, toujours par courts textes regroupés selon une thématique, Sábato évoque ses grandes douleurs, comme la perte d’un fils, la détresse de la jeunesse actuelle, l’ombre du suicide, soit ce « testament spirituel » de sa quête de vérité et de sacré. L’épilogue est une adresse aux jeunes gens, aux enfants déshérités : un message d’espoir, d'ouverture et de solidarité, un appel aux « héros, saints ou martyrs » nécessaires.
Voici ses derniers mots (cervantesques), avant la fin de sa vie, ou du monde :
« Seuls ceux qui se montreront capables d’incarner l’utopie pourront mener le combat décisif, celui dont l’enjeu est de recouvrer toute l’humanité que nous avons perdue. »

L’auteur étant un grand lecteur, les références et citations littéraires sont nombreuses : Dostoïevski, « ce diabolique Rimbaud » et bien d’autres, notamment Cioran, avec qui Sábato se trouve des affinités :
« Comme la nécessité de démythifier un rationalisme qui ne nous a apporté que la misère et les totalitarismes. »

Je dois signaler que ‒ en tout cas dans la traduction française ‒ ce livre est entaché par endroits de poncif, de pathos et d’un certain passéisme, ce qui ne retire rien aux convictions de l’auteur, ni à la valeur de son témoignage.

Voici un passage qui résonne particulièrement en moi (mais pas pour le style), sans doute compte tenu de ce que j'ai pu observer de mon côté :
« Dans la ville de Resistencia, j’ai fait une expérience qui me paraît déterminante. C’était au début de l’année, pendant les grandes inondations du Paraná. J’ai été alors bouleversé de voir une telle pauvreté et à la fois une telle humanité. Comme si elles étaient inséparables, comme si l’essentiel de l’homme se révélait dans l’indigence. »


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #temoignage #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Dim 14 Juil - 16:23
 
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Sujet: Ernesto Sábato
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Almudena Grandes

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Castillos de cartón

J'ai terminé Castillos de cartón avec de grosses réserves. L'histoire n'est pas sans qualités et se lit assez agréablement, mais le style est plein de tics d'écrivain milieu de gamme, nourri d'images convenues, abusant d'hyperboles et d'anaphores insipides (dieu sait pourtant si j'aime ces dorures, lorsqu'elles sont réussies), qui d'un même mouvement dévoilent les intentions de l'autrice et en amoindrissent la portée. Les dialogues, fabriqués, s'enchâssent grossièrement au récit; la narration (à la première personne) est vaine par ses outrances plaintives, désincarnée malgré la meilleure volonté du monde, ce qui donne à soupçonner que l'autrice ne croit pas tout à fait en ce qu'elle écrit. Ce n'est pas une catastrophe, mais ce n'est pas un roman très original ni très bon.

Malgré tout, j'y ai pris un plaisir réel, qui résidait presque entièrement dans le fait de lire en espagnol. Je le recommande donc bien franchement à qui voudrait se remettre à lire dans le texte, car la langue est très claire, le vocabulaire assez riche pour qu'un débutant y trouve de quoi s'alimenter, et assez restreint pour que l'on puisse assez tôt s'émanciper du dictionnaire.

[précision : il n'est pas traduit en français, mais j'ai le sentiment que mes reproches pourraient s'appliquer à ses autres livres]


Mots-clés : #amour #creationartistique #culpabilité #identite #initiatique #jalousie #peinture #sexualité
par Quasimodo
le Ven 5 Juil - 15:33
 
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Sujet: Almudena Grandes
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André Hardellet

Les chasseurs
I et II

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Fourre-tout où l'on retrouve des nouvelles, parfois très courtes (des brèves ?) quelques rares poèmes, deux répertoires.
Publiés en 1973 chez l'éditeur Pauvert, Les chasseurs I puis sa suite Les chasseurs II parurent ensuite, réunies en un seul ouvrage, chez Gallimard collection L'imaginaire: 135 pages environ pour cette dernière publication.

Très recommandable ouvrage inclassable, souvent délectable, truffé de clins d'œil (comme cette brève intitulée Niouorlinsse, dédiée in memoriam à Boris Vian, évocation de l'afro-jazz à connotations antillaises et bop.

Loisive est un somptueux (et long) poème,  bien des charmes restent à glaner dans Les échassiers, Le logis d'Aramis, L'artillerie hollandaise, Jalousies, Les carrières, L'enquête...tandis que la Comptine en latin, espièglerie de potache de niveau cancre de collège émarge au plus que dispensable (mais c'est le seul titre dans ce cas-là et ça ne "pèse" que quelques mots, même pas une page).
Hardellet fait penser par son art d'écrivain à ses potes Doisneau le photographe, Prévert le poète, Brassens le fin auteur-compositeur-interprète, Mac Orlan, ou son ancêtre Carco, vous voyez, ces artisans en cousu-main du trottoir urbain nocturne: allez-y, la veine est indubitablement la même - Réda, quasi-contemporain, a dû tremper dans Hardellet aussi.

Si Jack-Hubert passe par cette page, confions-lui combien il y a du fin flâneur urbain chez Hardellet (échantillon dans le dernier extrait) !

Les deux répertoires sont à éplucher avec des lenteurs de pêcheur à la ligne au bord de l'assoupissement, on y trouve, par exemple, à:
Cartes (à jouer) a écrit:L'odeur d'un vieux jeu retrouvé dans un tiroir, avec un jacquet et des jetons en os. Autrefois, après le souper, ces rois, ces reines et ces valets écoutaient évoquer des amours, des chasses et des fêtes qu'il nous faut réinventer.

Saule a écrit:Le saule qui, d'une basse branche, tâte l'éternité de la rivière.


Histoire de vous mettre l'eau (ou plutôt le vin blanc des coteaux de Suresnes) à la bouche, ci-dessous in extenso la première (courte !) nouvelle, qui suit immédiatement la préface, préface que vous resservirez plus tard, en postface avec un hochement de tête.

La chambre froide a écrit:Le vin blanc des coteaux de Suresnes se récolte maintenant sous forme d'une pluie à peine ambrée, de mince saveur et qui provoque néanmoins de jolis arcs-en-ciel lorsque le temps s'y prête; animés d'une grande vitesse de rotation, ces météores présentent bientôt l'aspect de disques blancs coupés par l'horizon.
 Au coucher du soleil, des joueurs de bonneteau guettent les habitués d'un hippodrome clandestin qui serpente à travers les constructions neuves, les jardins d'enfants, les champs de lierre et de manœuvre et parfois même emprunte la piste officielle du Val d'Or. Des satyres vétustes observent les environs, évoquant de riches souvenirs.  
 De temps en temps, des vagues policières, avec bulldozers et filets motorisés, ratissent le secteur. On trouve de tout, parmi les prises, à la Grande Maison: une main de bonneteur, des fragments de rentières, une jeune fille qui se caressait à l'ombre de lilas, plusieurs peaux-rouges, un neuf de trèfle maculé, l'âme des violons, un sourire.
 Ces rafles sont généralement suivies de la pluie plus haut décrite, et d'un grand calme. Par les journées favorables, un parfum s'élève, musical, comme venu d'anciens foins, de vendanges trépassées.
 Quelqu'un s'arrête, hume.
 




Mots-clés : #creationartistique #poésie #xxesiecle
par Aventin
le Sam 29 Juin - 19:24
 
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Sujet: André Hardellet
Réponses: 16
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Paul Greveillac

Maîtres et esclaves

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Fils d’un peintre dilettante étiqueté droitiste, le talent artistique de Kewei lui vaut de pouvoir  mettre la distance avec l'opprobre et la misère familiale:il est envoyé étudier aux Beaux-Arts à Pékin. Vite distingué par ses talents, imprégné de maoïsme obséquieux, il devient un peintre propagandiste apprécié, puis grand manitou qui sélectionne les œuvres conformes ou non conformes à l'idéologie en place. Le virage vers l'économie de marché à la fin des années 70, la dissidence de son fils ont du mal à  remettre en question ce bloc de fidélité à la pensée dominante.

Cette biographie d'un jeune homme manipulé par la dictature jusqu'au plus profond de lui-même, nous mène du fin fond du Sichuan à la place Tian'anmen en 1989. On appréhende l'ampleur de la maîtrise totalitaire sur le quotidien des Chinois en général, et plus particulièrement sur la culture et l'art pictural.C'était une lecture opportune en parallèle à vos discussions sur la démocratie.

Si j'ai trouvé l'aspect documentaire tout à fait intéressant, les péripéties romanesques n'ont pas réussi à effacer en moi un certain ennui.


Mots-clés : #creationartistique #historique #regimeautoritaire
par topocl
le Mer 8 Mai - 17:39
 
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Sujet: Paul Greveillac
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François Cheng

Le Dit de Tian-Yi

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Roman, 1998, 435 pages environ, trois parties de tailles inégales.

L'écriture de François Cheng est gracile, légère, précise; et il faut bien cela pour un ouvrage excédant les 400 pages, pour cet exercice si particulier ambitionnant de couvrir la vie entière d'un personnage, exercice à écueils par excellence, où l'on risque de donner dans l'empâté, l'accessoire, les pages de moindre haleine: c'est un choix courageux d'auteur déjà notoire, qui se risque à un premier roman publié.

Si le roman croise sans nul doute l'autobiographie de François Cheng, il ne se moule jamais dedans: Néanmoins, on a bien un jeune artiste chinois, de sa génération -quasiment de son âge- qui part à Paris, jusque là d'accord, mais à ceci près, et c'est une grosse différence, qu'il revient en Chine et y demeure dès les années 1950 et jusqu'à la fin de ses jours.

C'est la peinture d'un trio, composé de Yumei -l'Amante- artiste de théâtre, d'Hoalang -l'Ami- poète, écrivain et Tian-Yi, le peintre.
De la possibilité, ou de l'impossibilité, d'un amour et d'une amitié, fusionnels, à trois. Mais c'est aussi une fresque de la Chine sur un gros demi-siècle, embrassée depuis la guerre d'invasion nippo-chinoise jusqu'à la fin de la vie de Mao Zedong, ce dernier curieusement jamais nommé, en tous cas jamais autrement que le Chef.    

Beaucoup de considérations passionnantes sur la symbolique, l'art, jalonnent ce qui a l'apparence d'un récit (normal au vu de l'auteur).
Tout ce qui est dit en matière de Taoïsme, Bouddhisme, société traditionnelle et société révolutionnaire ne le cède nullement pour ce qui est de l'intérêt du lecteur.

La représentation romanesque de la nature est à l'honneur, manière peut-être de jonction avec l'art pictural chinois traditionnel: par exemple après ce livre, jamais plus vous ne regarderez un fleuve de la même façon qu'avant:

1ère partie, chapitre 30 a écrit:
"Question très intéressante, essentielle même, essentielle..." C'était le professeur F. célèbre spécialiste de la pensée chinoise, que d'aucuns approchaient avec un respect craintif. J'y étais allé de ma naïveté, sans gêne outre mesure, car je ne demandais qu'à écouter.

"Oui, le fleuve comme symbole du temps; que signifie-t-il ? Voyons, comment répondre à cette question ? " Son front se plissa derrière ses lunettes cerclées d'argent. "Il faut bien parler de la Voie, n'est-ce pas ? ... Tiens, quelle coïncidence ! Demain, nous traverserons justement la région dont est originaire notre cher Laozi. Celui qui est, vous le savez bien à l'origine du taoïsme et qui a développé l'idée de la Voie, cet irrésistible mouvement universel mû par le Souffle primordial. A demain alors; on en parlera."

"La Voie donc..." reprit le savant le lendemain, comme s'il n'y avait pas eu l'interruption de la nuit.
 

   


Pour ce trio, apprenant une funeste nouvelle touchant Haolang, Tian-Yi reviendra de France en Chine, aux heures sombres et tourmentées, pour son malheur peut-on penser, mais toute l'adresse de François Cheng consiste à montrer combien la quête de Tian-Yi, bien que semblant aussi vaine que dangereuse à nos regards, dépasse nos considérations terre-à-terre: il n'y a que cela qui vaille, parce qu'au fond, c'est bel et bien une passion qu'ils vivent (donc une souffrance à mort).  

Si la chronologie par le menu mêle la petite histoire, celle des personnages, à la grande, celle de la Chine du XXème, l'érudit M. François Cheng nous fait aussi caresser, en forme de roman et c'est donc très singulier, l'art pictural ancestral de la Chine, la calligraphie comme la représentation peinte, en démarrant aussi loin que l'art des grottes ornées et en aboutissant au néant sidéral de la révolution -dite- culturelle.
Sans doute est-il nécessaire de s'armer d'un peu d'imagination, et d'effectuer une lecture précautionneuse, mais oui, on a l'impression d'atteindre à cela par les vides, les estompes, les déliés, les courbes, les symboles naissant de sa plume...  




#Amitié
#Amour
#CampsConcentration
#Creationartistique
#Exil
#Regimeautoritaire
par Aventin
le Ven 19 Avr - 1:23
 
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Sujet: François Cheng
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Gottfried Keller

Henri le vert

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Comme au fond pour tous romans, résumer Henri le vert dans les grandes lignes revient à en masquer les qualités. Mais le « Bildungsroman » (Roman de formation) genre auquel il appartient, semble déjà l’inscrire dans une sorte de programme, et certes on suit bien l’évolution du peintre de sa naissance jusqu’à sa maturité, avec ses phases familières et bien distinctes entre elles : l’enfance, l’école, puis la jeunesse et les premiers idéaux, les premières amours puis l’indépendance, l’apprentissage du métier. Mais bien loin de n'être qu'une structure, la "formation", c'est ce qu'on raconte (le mot français rend pas bien). La narration restitue les retranchements ― psychologiques ou philosophiques ― dans le temps du récit, ses doutes et préjugés et la manière dont ils font achopper sa réflexion, la manière dont ils se dissipent quand ils sont confrontés à l’expérience.

Henri Lee est parfois exaspérant, il impressionne néanmoins le lecteur par l'acuité de son regard sur les choses : Keller le rend admirablement dans des descriptions très vivantes de la nature, puis comment celle-ci se réalise dans sa peinture. Cette formation devient nettement plus passionnante quand elle touche au métier. Sans doute le fait que Gottfried Keller se soit essayé à la peinture (sans succès) n'est pas étranger à cela. Il n'y a pas trop de termes techniques pour perdre un lecteur non-initié, seulement, il n'y a que l'avis  des autres personnages, ignares ou experts, pour nous faire comprendre quand Henri Lee a du génie et quand il n'en a pas.

Le roman n'est pas uniquement centré sur son personnage, on y dépeint un pays dans son époque (1830, 1840) ; avec comme l'a justement souligné Sebald (grand admirateur de Keller) les mouvements sociaux et politiques en fond : des aspirations démocratiques ou républicaines étouffées par le carriérisme ou le corporatisme, les mouvements de migrations à travers le pays ou le monde (quand on revient d'Amérique...). Quand on nous parle d'un livre à la jonction du réalisme et du romantisme, on fait peut-être référence aux histoires étranges ou aux rêves qui nourrissent le roman de Gottfried Keller, lui donnant une dimension poétique qui côtoie doucement l'élégie.


mots-clés : #creationartistique #initiatique #nature #xixesiecle
par Dreep
le Mar 19 Fév - 19:40
 
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Sujet: Gottfried Keller
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Patti Smith

Dévotion

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Encore un petit cabinet de curiosité qui s'ouvre sur la mélancolie quasi-pathologique de cette femme singulière.
J'ai eue le sentiment d'une écriture plus rapide, moins pesée, que M Train, plus altruiste du coup. Comme d'une âme moins esseulée en fait. Smith nous prend par la main, nous amène avec elle pour son voyage en France, et raconte avec grande finesse son voyage en filigranne à Paris alors qu'elle était toute jeune, en compagnie de sa soeur. C'est totalement beau.
On sent les ennuis, les poncifs, la sincérité.
On sent aussi son talent pour élever son quotidien. Vraiment, dans MTrain cela m'avait marquée, et bien là rebelotte. Elle sait respecter et élever son existence, la légitimer. Une grâce importante, non ?
Et puis elle nous raconte, dans un passage à vide à Sète, comment nait soudain, en partant le jet d'écriture cette fois fictionnelle. Et son récit s'achève. On tourne la page et on est invité à découvrir ce texte de fiction, tissé de tout ce qu'elle a dit avant. Le dit est romantique au diable, maladroit, pas toujours bien ficelé, brut. Une expérience de passage de la fiction au reel, et de la pensée abstraite à la fiction passionnante, intime. Qui trahit un imaginaire de midinette, dirait-on, mais qu'importe, du moment qu'elle est sincère.
On revient ensuite à un texte-récit, auprès de la veuve de Camus et sa fille. On devine comme Patti Smith maitrise ses doubles intimes, elle assoit encore une fois sa personnalité envers et contre tout, tout contre ce qu'on lui offre : elle se retire, elle écrit. Un beau voyage vers un égo réel mais fertile.


mots-clés : #autobiographie #creationartistique #initiatique #journal #nouvelle
par Nadine
le Dim 3 Fév - 14:49
 
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Sujet: Patti Smith
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Raymond Queneau

Les Enfants du limon
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@Arturo : la notice de la Pléiade (de même que les notes laissées par Queneau) confirme que le titre renvoie à Le Christ aux oliviers de Nerval, et à la Genèse, 11, 7 : « L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre » (en latin, « de limo terrae »)…

Où l’on retrouve Bébé Toutout, le nain malveillant de Le Chiendent, en la personne de son émule, le petit démon Purpulan, partenaire obligé de Chambernac, compilateur des « fous littéraires » (une étude que l’auteur recycle !)
« Il concevait maintenant son grand ouvrage non plus comme un chapelet de notices présentées dans un désordre alphabéto-cahotique, mais comme une œuvre ordonnée dont il savait même le titre. Il écrirait une encyclopédie des sciences inexactes. Le sous-titre serait : Aux confins des ténèbres. »

« Purpulan courba gentiment la tête, puis se penchant dans la direction de l’oreille chambernacienne la plus proche de lui souffla dedans ces mots : "Monsieur Chambernac, je suis sur le point de découvrir la quadrature du cercle." Le proviseur ouvrit la goule comme un poisson sur un étal au marché, joignant à sa surprise tout humaine la mutité de cet animal. »

L’autre fil du roman, c’est la famille Limon. J’ai bien un peu confondu Astolphe, fils de Jules-Jules Limon, et son ami Arnolphe, mais ce n’est pas trop gênant, l’intrigue ou "action" me semblant généralement secondaire voire superflue, ce qui n’est peut-être pas totalement faux avec Queneau. Il me suffit de "sentir" un sens général, ou au moins une volonté de faire sens, dans la trame du récit pour m’en contenter ‒ et c’est bien pratique avec ce livre étonnant, occasion de délicieux dialogues populaires comme d’une érudition loufoque ; mathématiques, considérations sur le mot coton, cosmogonies farfelues du XIXe et symbolisme solaire avoisinent religion (le mal comme une volonté du Dieu de la Bible), psychanalyse œdipienne des rapports d’identification au père, et politique (« la N.S.C, la nation sans classes »)…
« Pour Pandroche la politique consistait à peu près uniquement dans une connaissance approfondie et presque toujours prétendue de la vie privée de ses adversaires. C’était un spécialiste de la diffamation. Il savait que X… avait, comme tous les étudiants, volé des livres chez des libraires du Quartier latin. Il savait que Y… avait été surpris par un garde-champêtre en train de baiser une fille dans un bois. Il savait que Z… avait un frère qui se faisait flageller dans un bordel de la rue des Martyrs. La substance de ses articles s’épaississait de la répétition obstinée de ces histoires. De son passage chez les anarchos il subodorait partout la police et son flair était si puissant qu’ayant les narines pleines du fumet d’innombrables hambourgeois [ou "en-bourgeois" : policiers en civil], il n’en dépistait pas moins le juif. »

Queneau fait partie des écrivains de la profusion imaginative, les baroques continuateurs de Rabelais et Cervantès, et ici on pense surtout à Bouvard et Pécuchet : trouvailles en tous genres, notamment de mise en page, listes, permutations de registres, etc.
Limon père est mort en tombant d’un avion, ce qui rappelle Le vol d’Icare (qui viendra trente ans plus tard) ; il y a décidément une cohérence cachée dans l’œuvre de Queneau, et elle le reste essentiellement pour moi…
Quelques extraits en vrac, puisque, de toute façon, il ne s’agit pas de littérature de l’ordre…
« Le seul contact véritable entre l’homme et la nature, c’est la science, la science qui transforme et qui détruit, la science qui rend habitable un désert ou des marécages, la science qui fait courir du fer sur du fer à travers les accidents géographiques les plus divers et qui fait voler de l’aluminium à travers les incidents météorologiques les plus variés, la science qui fait de l’essence de rose avec du charbon et du sucre avec des copeaux de bois. Voilà le seul contact véritable de l’homme avec la nature : un lac desséché, un désert irrigué, une mer domptée, une montagne coupée, voilà le contact authentique de l’homme avec la nature, celui de l’action, de la destruction et de la transformation. »

« …] des filles dont le grand-père est quelque chose comme le roi de la télégraphie sans fil, on ne comprend pas d’ailleurs comment on peut être le roi de quelque chose qui n’existe pas puisqu’il n’y a pas de fil, des filles comme ça vous voudriez qu’elles ne soient pas fières ? »

« Le sel, que le soleil attire à lui en même temps que l’eau salée qu’il pompe, doit fortement coopérer à l’opération éclipsiale. Je crois que l’éclipsé est le nœud cordial et sympathique, ou la copulation générale pour toute la nature, et qu’au moment où le soleil et la lune se rencontrent, ils sont en réflexion en face l’un de l’autre ; et l’effet de la réverbération a la vertu de faire fondre le sel qui s’épanche sur le soleil ; c’est ce qui peut l’obscurcir. Je ne crois pas pouvoir attribuer cette obscurité au motif chimérique qu’un petit objet puisse à nos yeux en cacher un plus gros. »

« On commença par parler de choses sans importance ; livres, films, pièces de théâtre. On causait. Des noms, des titres amenés au hasard faisaient trois petits tours puis s’en allaient. On causait. On distribuait de la gloire, de la notoriété, du génie à machin et à chose comme du grain fictif à des fantômes de poules. On causait. »

« Paulin Gagne, l’"avocat des fous", inventa en 1868, la philanthropophagie, "le seul fait nouveau sous le soleil", "l’amour de l’homme pour l’homme livré en aliment" ; dans le "sacrifice volontaire des hommes et des femmes se livrant fraternellement et religieusement en nourriture aux victimes de la faim qui dévore le monde", Gagne découvre la solution définitive du "problème social" : "l’archiphilanthropophagie, qui renversera la barbarie et tous les crimes, peut seule dire le saint jamais à la famine universelle qui, si personne ne se sacrifie, nous dévorera tous sur le grand vaisseau de la terre privé de vivres". »

« Daniel se prenait parfois à rire en pensant à l’idée faiblichonne que les gens pouvaient se faire de la Toute-Puissance de Dieu. Ils la limitaient selon leur bon plaisir, selon leurs faiblesses, selon leurs désirs ; ils l’accommodaient à leur sauce, comme si l’on pouvait couillonner Dieu. Des individus qui avaient le vertige du haut d’une échelle en discouraient sans émoi de cette Toute-Puissance. Ils en bavardaient sans terreur. Ils avaient fabriqué un bonguieu à la guimauve qu’on pouvait lécher sans se râper la langue. Ils en avaient fait un bounoume intermédiaire entre le président Lebrun et le Père Noël, un petit vieux gentil qui voulait pas au-delà de ce qu’on lui concédait et qu’était prêt à tous les accommodements. »




mots-clés : #contemythe #creationartistique
par Tristram
le Ven 18 Jan - 20:31
 
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Sujet: Raymond Queneau
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Nathalie Léger

La robe blanche

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Je crois que la fille qui s’élance sur les routes d’Europe en blanc nuptial pour sauver le monde n’est pas entièrement identifiée à la candeur de sa robe immaculée, et que son ingénuité n’est, elle aussi, qu’une feinte, une logique de fer pour s’immerger dans sa propre inquiétude.


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Ce petit livre très personnel, très touchant, est un hommage à toutes les femmes souffrantes, victimes de la brutalité masculine. Cela peut être dans l’humiliation d’une vie ordinairement vouée aux devoirs de la femme d’intérieur, en l’occurrence la mère de l’auteur, confite dans un désir de vengeance vis-à-vis de son ex qu’elle voudrait voir sublimée par l’écriture de sa fille. Cela peut-être par un acte mi-fou, mi-artistique (mais n‘est ce pas souvent la même chose), que celui de Pippa Bacca, l’autrice de cette curieuse performance qui consistait à parcourir en stop des pays ayant récemment connu la guerre, vêtue d’une robe de mariée, afin de semer dans son sillage un message de paix et de confiance. Pippa Bacca « poursuit à sa manière la lignée des femmes ardentes au combat et au sacrifice » , elle est finalement violée et assassinée par un « honnête père de famille «  turc. Ces femmes, jeune mariée, vieille déçue, artiste fantasque, toutes mère ou fille que l’auteure aime et déteste en même temps.

Mère et fille marchant du même pas, moi, rapetissée, épousant son rythme, nous, offrant le spectacle le plus suspect qui soit, une vue qui m’a toujours rebutée, ces mères, ces filles, exhibition de l’engendrement, non pas l’apparence idéelle d’une gémellité, mais le spectacle du même qui se perpétue en se payant le luxe écœurant de la variante.


Mais il ne s’agit pas d’un énième livre féministe sûr de lui et figé, certes non : il s’agit d’un ouvrage cotonneux, ouvert aux digressions, en errance d’une compréhension jamais atteinte.

il avait fait semblant d’ignorer que tout est toujours confondu, tout est toujours indistinct, inextricable, et l’ est peut-être plus encore au moment où l’on croit se tenir dans la plus algorythmique des clartés,


L’auteure vagabonde parmi les installations et  performances artistiques, ces créations inventives,  déconcertantes, autant de façons de « faire un geste » de montrer que   « faire quelque chose ne mène parfois à rien, ne rien faire mène parfois à quelque chose ». Ce sont des  recherches sans réponses, entre espoir et désespoir, des  paroles lancées pour éclairer un monde obscur, y semer de façon buissonnière la poésie et  la bonté.


Ce livre, qui cherche plus les chemins et les questions que les réponses, est un objet étrange, sommet d’ambivalence incrédule,  projet singulier mêlant l’intime à l'universel, l’auto-fiction au reportage. Dans une alchimie insolite, il est un compagnon rapproché de l’éternelle souffrance des femmes, souffrance à laquelle la créativité accorde la  parole à défaut d'arriver à la combattre .

mots-clés : #autofiction #conditionfeminine #creationartistique #relationenfantparent
par topocl
le Lun 14 Jan - 21:00
 
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Sujet: Nathalie Léger
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Nicole Krauss

Forêt profonde

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Eh bien, la forêt a été vraiment obscure pour moi. Il y a là une recherche de virtuosité, dans une tentative pseudo(?)-philosophique tournant autour de l’identité, du double, de la métamorphose, des univers multiples qui nuit férocement au romanesque. Les discours « penseurs » envahissent le paysage et nuisent aux deux intrigues, qui devraient être des thrillers psychologiques, mais sont plutôt des objets cocasses que j’ai abordés avec un certain détachement

Il y a donc deux personnages (dont une écrivaine prénommée Nicole qui ne supporte plus son mari), menés en chapitres alternés, qui ont certes beaucoup de points communs : tous deux abandonnent leur vie américaine plus ou moins ordinaire, insatisfaits l’un de sa réussite vaine l’autre de son mariage en échec, s’exilent sans trop savoir pourquoi, s’installent au Hilton de Tel-Aviv, sont chacun pris en charge par un personnage mystérieux et atypique qui veut leur imposer l’un des histoires de judéité en rapport avec la kabbale, l’autre une curieuse histoire autour de Kafka dont la mort n’aurait été qu’un simulacre lui permettant une deuxième vie à l’abri de la notoriété. Le problème narratif, c’est qu’au-delà de ces similitudes, ils ne se rencontrent qu’à la dernière page dans une pirouette temporelle assez naïve.

J’aspire à un roman comme une clairière, dont le récit linéaire se suffirait à lui-même,sans thèse, sans thème, sans démonstration,
où l’auteur n’aurait pas le besoin de montrer qu’il ou elle est un ou une brillant(e) intellectuel(le),   n’aurait pas besoin de Kafka comme mentor, ni de régler ses comptes avec son ex.


mots-clés : #absurde #autofiction #communautejuive #creationartistique #identite #philosophique
par topocl
le Mer 9 Jan - 18:29
 
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Sujet: Nicole Krauss
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