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La date/heure actuelle est Mar 11 Mai - 17:56

153 résultats trouvés pour creationartistique

César Aira

Le congrès de littérature

Tag creationartistique sur Des Choses à lire Le_con11

Le narrateur, César, est écrivain et vit de traductions ; il se rend au congrès de littérature dans la ville de Merida, Venezuela, pour profiter gratuitement du séjour avec piscine, mais surtout pour prélever une cellule d’un « Génie » afin de la cloner :
« Le "Savant fou", bien entendu, c’est moi. Identifier le Génie peut s’avérer plus problématique, mais inutile de se perdre en conjectures : il s’agit de Carlos Fuentes. »

En guise de préambule, il a résolu l’énigme du fil de Macuto, et en lecteur perspicace je gardais cette péripétie à l’esprit en attendant de la voir reparaître, explicitée et/ou incluse dans le puzzle de l’intrigue générale – sans succès, ou plus vraisemblablement ça m’a échappé…
Ce « prologue » donne cette définition de l’unicité individuelle :
« Le fait est (je vais tenter de l’expliquer) que chaque esprit se constitue en accord avec la somme totale de ses expériences, de ses souvenirs et de ses connaissances, et que l’accumulation très personnelle de toutes ces données, qui font qu’il est ce qu’il est, le rend unique. »

« La qualité unique d’un intellectuel peut être saisie, tout simplement, dans la conjonction de ses lectures. »

Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ensemble est foutraque (si ce mot peut avoir une acception particulière à cet auteur ; j'ai quand même songé à Raymond Roussel). On perçoit néanmoins qu’il s’agit d’une sorte de parabole de l’imaginaire littéraire, un exercice pratique en étonnante démonstration de cette créativité.
« L’idée (très typique de ma part, au point que je crois que c’est l’idée que je me fais de la littérature) avait été de créer quelque chose d’équivalent à ces figures à la fois réalistes et impossibles, comme le Belvédère d’Escher, qui paraissent praticables sur le dessin mais que l’on ne pourrait pas construire parce qu’elles ne sont qu’une illusion de perspective. »

Le déroulement est conçu et présenté comme des permutations de strates de signification (là aussi j’ai certainement pas tout compris).
« Voici venu le moment de réaliser un autre déplacement de niveau, une nouvelle "traduction". »

Étant agréablement sensible aux références aux concepts scientifiques dans les romans, je fus gâté : ça me fait rêver en me donnant une excuse pour ne pas saisir grand’chose. Quand c’est si brillant, crédule assumé je suis ébloui, et ne pas saisir tout me dérange peu.
« Il y a toujours quelque chose de réel dans ce qui se produit, c’est inévitable. »

« La génétique est la genèse de la diversité. Mais s’il n’existe personne sur qui la diversité puisse se déplier, celle-ci revient sur elle-même, elle s’enroule sur sa particularité générale et c’est ainsi que naît l’imagination. »

« Il n’y a qu’avec le minimalisme que l’on peut obtenir l’asymétrie qui à mes yeux est la fleur de l’art ; en compliquant, il est inévitable que se mettent en place des symétries lourdes, vulgaires et tape-à-l’œil. »

Peut-être mon César Aira préféré !

\Mots-clés : #absurde #creationartistique
par Tristram
le Sam 8 Mai - 16:15
 
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Sujet: César Aira
Réponses: 32
Vues: 1402

Michel Leiris

Langage Tangage ou ce que les mots me disent

Tag creationartistique sur Des Choses à lire Langag10

Le livre débute, en guise de « supplément » à son Glossaire j'y serre mes gloses, par Souple mantique et simples tics de glotte, un recueil sous forme de lexique de jeux de mots sur leurs sonorités et des associations analogiques.
« hétéroclite (quel étrange cliquetis de choses et autres cette épithète étiquette !). »

« marginal – allergique à la mare où l'on nage en majorité. »

« miroir – roi de la rime. »

Suit une sorte d’essai commençant sur le même ton, le fond dicté par la forme (ou l'inverse), auto-démonstration de son procédé de composition de paraphrases par calembour et allitération, les mots suscités par d’autres avec transformation sémantique et musique lyrique, écriture « chargée d'harmoniques et comme animée d'un indéfinissable vibrato... »
Ce sont en quelque sorte les ultimes paroles anticipées de Leiris, sa dernière volonté de brûler ses livres, renier le (vain) refuge de l’écriture, ce qui fut le fondement de toute son existence, afin d’éviter de vivre et la mort, ainsi que tout engagement.
« Brûler mes livres : me punir par où j'aurai péché et détruire le corps du délit. Péché dont il n'y a pas à chercher à déterminer si excès ou défaut le caractérise, car il est péché pour ainsi dire originel : m'être depuis ma jeunesse acharné à rédiger des livres au lieu de m'attacher franchement à ce qu'il m'était donné de vivre. »

Leiris s’interroge et s’étudie, tente sans cesse de se justifier et de rationaliser son rapport à la littérature.
« Déçu, désarçonné mais dévoré par le désir de dire, comme si dire les choses était les diriger, disons du moins : les dominer. Dur ou doux, ce qui se doit avant tout, c'est dire différent : décalé, décanté, distant. D'où – que l'on n'en doute pas – mon langage d'ici, où les jeux phoniques ont pour rôle essentiel – eau, sel, sang, ciel – non d'ajouter à la teneur du texte une forme inédite de tralala allègre ou tradéridéra déridant, mais d'introduire – doping pour moi et cloche d'éveil pour l'autre – une dissonance détournant le discours de son cours qui, trop liquide et trop droit dessiné, ne serait qu'un délayeur ou défibreur d'idées. Curieusement donc, chercher du côté du non-sens ce dont j'ai besoin pour rendre plus sensible le sens, pratique point tellement éloignée – à bien y réfléchir – de ce procédé classique la rime, qui joue sa musique mais le plus souvent ne rime à rien sémantiquement parlant. »

Suivant ce staccato de consonnes dentales, une superbe variation sur l’inexprimable :
« …] "indéfinissable" (alias déphasé, déclassé, ainsi qu'un dé dans l'infini des sables), terme aussi flou que ces deux autres qu'on croirait ouverts sur des profondeurs quand, indices d'incontestable infirmité, ils ne sont qu'aveux d'une incapacité catégorique de formuler : "indicible" et "ineffable" [… »

Leiris revient sur la méthode appliquée dans son « intermittent et interminable glossaire » pour explorer le langage et la langue − protocole d’invention poétique de gloses qu’en fait il prolonge et remet en pratique :
« …] chacun de ces textes (à peine dignes de ce nom tant ils étaient concis) apparaissait, non comme le fruit de mon caprice mais comme déterminé par le contenu phonétique et la structure formelle du mot ainsi analysé, mot en quelque sorte déplié, façon fleur japonaise, comme pour l'expliciter et mettre en évidence ce qu'il suggère non seulement tel qu'on l'entend mais tel que les yeux le voient [… »

« …] − comme dans une mélodie une note paraît appeler une autre note ou quelques autres – un mot en appellerait un autre, l'arbitraire des signes cédant place en apparence à un système cohérent [… »

Leiris commente longuement la place essentielle de cette manière de dictionnaire surréaliste, onirique et divinatoire dans sa vie et sa pensée, rite en rapport avec la mort, devenu jeu, voire tic ; au cours de cette analyse il évoque notamment Mallarmé, Rimbaud et (son ami) Desnos, Raymond Roussel, Joyce, mais aussi Shakespeare et Verdi.
À propos de la dualité fond et forme, Leiris ajoute cette belle image au débat :
« …] le contenant était autant ce qui détermine le contenu que ce qui, par décret du sort dirait-on, le revêt [… »

Je suis resté trop longtemps loin de l’œuvre de Leiris, au point d’avoir presque oublié quel styliste fondamental il demeure.
Les amateurs de poésie sont fort heureusement nombreux sur le forum, et je les engage à découvrir cet auteur (qui rappelle Ponge et, évidemment, les surréalistes) si ce n’est déjà fait !

\Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #poésie
par Tristram
le Ven 9 Avr - 13:59
 
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Sujet: Michel Leiris
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Richard Millet

Tag creationartistique sur Des Choses à lire 97823610

Journal, tome 3

@majeanne, j'espère que ça ne t'ennuie pas que je récupère une partie de notre échange du fil des lectures du mois ?

@Quasimodo a écrit:
@majeanne a écrit:J'ai lu deux fois "Ma vie parmi les ombres" de Millet et "La gloire des Pythre" aussi.
En revanche, l'homme ne m'étant pas vraiment sympathique je n'ai pas essayé son Journal. Tu en as pensé quoi ?

J'en ai pensé que cet écrivain qu'obsède la supposée décadence de la littérature occidentale n'est pas à la hauteur de ses prestigieux aînés (ce qui tend à valider sa théorie).
Le journal est intéressant : il s'y montre le jouet de pulsions destructrices, de haines incompressibles, de désirs qui sont une torture ; il décrit le champ littéraire et éditorial avec un dégoût communicatif (il y a dans ce versant du journal un côté Paris-Match, sauf le style) et se complaît dans une posture de victime poussée à la marginalité par le "Grand Consensus". C'est un paria volontaire dominant la mesquinerie de l'époque (dans la fiction qu'il se joue), violent dénonciateur du cosmopolitisme et misanthrope incurable. Son style de polémiste du début du siècle dernier est séduisant, mais guère plus : c'est un peu juste pour la postérité.


Il dénonce l'étroitesse morale de l'époque et la dictature du politiquement correct mais ne semble pas remarquer que la plupart de ses récriminations possèdent elle-même une assise morale. En réalité, il fait exactement ce qu'il reproche aux "tenants de l'ordre moral" : il ne tolère pas d'autre éthique que la sienne, qu'il érige en orthodoxie. Il est intransigeant pour les autres et n'est "que" sévère pour lui-même, ce qui est une drôle de manière de se ménager. Il est puéril dans ses paroxysmes, et franchement vulgaire (ce qui est à l'origine de déplaisantes dissonances dans son écriture habituellement élégante). Dans de rares passages, il déplore être sujet à de pareils emportements : il se révèle ainsi être la victime de pulsions tyranniques, ce qui certes n'excuse pas tout. En sus, il est d'une extrême fatuité touchant son office : il consigne soigneusement les flatteries qu'on lui prodigue et rapporte avec complaisance les vacheries tenues par d'autres sur les rares écrivains auquel il reconnaît du talent. Il faudrait enfin mentionner sa passion pour la musique, qui occupe une part importante de sa vie et de son journal, et qui exerce sur son écriture une influence telle qu'elle devient un obstacle à sa pensée : écrivant à l'oreille, ne se préoccupant pas d'autre chose que de faire fonctionner le langage, le monde sensible lui échappe et il n'en retient que de mesquines apparences ; sa vérité propre se dérobe et il n'exprime de lui-même que le déchet de ses amertumes.


#contemporain #creationartistique #journal #viequotidienne
par Quasimodo
le Mar 6 Avr - 21:02
 
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Sujet: Richard Millet
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Fabienne Verdier

@Bédoulène a écrit:merci ! mais Bix tu vas commenter quel livre ?


Tag creationartistique sur Des Choses à lire Passag10

Dix années passées en Chine dans les années 80, juste après l'horrible révolution culturelle, malgré les menaces, les différences, les maladresses, elle est allée non sans mal au delà de ce qu'elle voyait, entendait, vivait.

Surtout, elle a travaillé avec des vieux maitres, calligraphes, artistes divers. Grace à sa patience extrême,son attention, son respect, elle leur a redonné vie. Mis en confiance, ils lui ont donné un enseignement sans prix.
Et leur amitié. Quel bonheur que sa relation avec maitre Huang.

Découragée parfois, elle a tenu bon, a tout sacrifié y compris l'amour pendant près de 10 années.
Un exploit qui lui a permis de devenir à son tour une artiste complète, originale et reconnue.
Tag creationartistique sur Des Choses à lire Huang_10


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #lieu
par bix_229
le Dim 4 Avr - 18:59
 
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Sujet: Fabienne Verdier
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Leila Slimani

Oh je vous trouve durs avec L.Slimani...certes, elle n'a pas un style "famboyant" comme d'autres, mais j'aime beaucoup sa simplicité, justement, qui est quand même au service de sujets graves, cf Chanson douce...

Tag creationartistique sur Des Choses à lire 97822311

Je viens de finir Le parfum des fleurs la nuit, que j'ai trouvé très beau : ce n'est pas un roman, ni vraiment un essai, mais un ouvrage qui part d'une proposition qui lui a été faite : passer la nuit dans un musée d'art contemporain à Venise, au milieu des oeuvres, et donner ses impressions. C'est bien sûr un moyen pour elle de parler de sa propre vie, ses expériences, son rapport aux origines...autant de thèmes qui, bien sûr, entrent en résonance avec les oeuvres qu'elle voit. Le livre contient de nombreuses références littéraire et un bel hommage à son père et à ses relations compliquées avec lui.
Je recommande I love you


\Mots-clés : #creationartistique #relationenfantparent
par Fantaisie héroïque
le Mar 23 Fév - 13:56
 
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Sujet: Leila Slimani
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Vues: 1211

Dominique Rolin

Tag creationartistique sur Des Choses à lire 97828710

L'enragé

Cloué sur son lit de mort par un rhumatisme articulaire qui l’empêchera à jamais de peindre, Brueghel se rappelle sa vie. Première enfance paysanne, atelier d’un maître célèbre, paysages et peintures des Flandres puis d’Italie, villes déchirées par la répression espagnole, humanité grouillante, femmes qu’il a aimées… vie transformée en œuvre.


Ce que j'apprécie avec Espace Nord c'est de pouvoir lire belge et que j'ai fait de belles découvertes grâce à cet éditeur. J'avais été tenté par celui-ci et dans le même temps j'étais un peu inquiet, j'avais jeté un œil dans le livre, lu quelques lignes. Très direct, charnel, organique, grouillant presque. Mais à un moment...

Lecture, évidente au sens où ce n'est pas commun dans la tension viscérale qui est juste contenue par les mots. Cette biographie romancée en forme d'auto-biographie n'est pas lisse, c'est le moins qu'on puisse dire. Le but de l'exercice n'est d'ailleurs pas forcément de combler les blancs de notre connaissance de la vie du peintre mais de nous emmener à l'intérieur d'un personnage troublé, un tantinet mégalo, plongé dans un monde troublant et troublé. L'occupation et la répression espagnole. Le grand écart entre un monde paysan et pauvre et une bourgeoisie urbaine. La spiritualité et la pulsion bestiale du peintre...

ça bouge dans ce livre, et vite, rapide, intense. Les événements, les visions se suivent et se traduisent dans l'oeuvre picturale. Réorganisation, sublimation, exutoire, une arme presque tout autant qu'un terrain d'apaisement. Le catalogue des grandes œuvres y passe  mais plus comme des reflets du peintre que comme des étapes obligatoires. Une signification plus dans les boyaux que dans l'éclat.

Le rapport aux femmes, à leur pluralité qui va de la faim insatiable à une dose de misogynie en passant par l'adoration et l'émerveillement (entre autres choses il a épousé la fille de sa bienfaitrice)  tient aussi une part importante (normal ?) de la trame pas que narrative du récit.

Lecture surprenante à la fois puissante et souple, nourrie de contrastes. Intrigante et stimulante qui laisse le souffle court. Beaucoup beaucoup de choses avec, là aussi c'était incontournable, la mise en perspective de certaines œuvres. Couleurs, paysages, signes, le geste est volontaire.

Très écrit à l'évidence mais on ne se sent pas dans l'artifice ou le lieu commun, ça vit à plein poumon dans la lumière et dans la crasse !


Mots-clés : #biographie #creationartistique #peinture
par animal
le Ven 27 Nov - 8:24
 
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Sujet: Dominique Rolin
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Enrique Vila-Matas

Impressions de Kassel

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L’auteur-narrateur est convié à la Documenta de Kassel (édition 13, 2012 ; livre paru en 2014), foire mondiale quinquennale d’art contemporain ‒ et c’est de ce dernier qu’il s’agit principalement. Sont convoqués tous les poncifs à propos de l’art moderne, le déclin de l’Occident et la ruine de l’Europe, le chaos et la confusion, la collusion avec le commerce, et cela non sans quelques piques goguenardes, notamment sur les avant-gardes encore enlisées dans le duchampien… Quand les installations et interventions remplacent sculptures et tableaux, sous peine de ringardise…
Moins abscons que certains des précédents livres de Vila-Matas, celui-ci met en œuvre le même procédé, la reprise de quelques constantes au gré des digressions, comme la « cabane à penser » (de Wittgenstein), la guerre et le nazisme, « collapsus et rétablissement », « se tirer » et trouver son « foyer », la Chine, « l’impulsion », innovation et mémoire historique, et l’imagination, magistralement illustrée par la narration elle-même, ou encore :
- Le MacGuffin, qui d’après Wikipédia « est un prétexte au développement d'un scénario. C'est presque toujours un objet matériel et il demeure généralement mystérieux au cours de la diégèse, sa description est vague et sans importance. Le principe date des débuts du cinéma mais l'expression est associée à Alfred Hitchcock, qui l'a redéfinie, popularisée et mise en pratique dans plusieurs de ses films. L'objet lui-même n'est que rarement utilisé, seule sa récupération compte. »
- L’art et la créativité,
« J’aurais aimé avouer, à ce moment-là, à Boston qu’il me semblait incroyable de ne pas avoir su remarquer, dès le premier instant, que le politique ou plutôt l’éternelle chimère d’un monde humanisé était inséparable de la recherche artistique et de l’art le plus avancé. »

« "Dans l’art, on n’innove pas, contrairement à ce qui se passe dans l’industrie. L’art n’est ni créatif ni innovateur, contrairement à ce qui se passe pour les chaussures, les voitures, l’aéronautique. Laissons ce vocabulaire industriel. L’art fait, et vous, vous vous débrouillez avec. Mais, bien sûr, l’art n’innove pas, ne crée pas." »

« Je me suis rappelé qu’au milieu du XIXe siècle aucun artiste européen n’ignorait que, s’il voulait prospérer, il devait intéresser les intellectuels (la nouvelle classe), ce qui avait fait de la situation de la culture le thème le plus traité par les créateurs et le propos exclusif de l’art était devenu la manière de suggérer et d’inspirer des idées. »

« C’était le triomphe pratiquement définitif du mariage entre l’œuvre et la théorie. Si bien que, si quelqu’un tombait par hasard sur une pièce artistique plutôt classique, il finissait par découvrir que ce n’était qu’une théorie camouflée en œuvre. Ou le contraire. »

- La marche,
« Boston m’a demandé si j’avais remarqué que la longue promenade était pratiquement la seule activité non colonisée par les gens se consacrant au monde des affaires, autrement dit les capitalistes. »

« Au fur et à mesure que nous avancions, il devenait de plus en plus évident que marcher éveille la pensée ou l’envoie se promener plus librement, aide à dire des phrases plus authentiques, peut-être parce qu’elles sont moins élaborées. »

Autre récurrence,
« la recommandation faite par Mallarmé à Édouard Manet, considérée par certains comme fondatrice de l’art de notre temps : "Peindre non la chose, mais l’effet qu’elle produit." »

Comme à l’accoutumée, on trouve des références à nombres d’écrivains (et artistes), Kafka, comme souvent, Roussel et son Locus Solus, qui a ici une place centrale, Vila-Matas en reprenant la promenade dans un jardin étrange (inspiré aussi de Camilo José Cela dans Voyage en Alcarria), Stanislaw Lem, auteur négligé (mais qui a son fil sur le forum), Tabucchi (Femme de Porto Pim), qui donne un nom de personnage féminin… On retrouve aussi l’artiste plasticienne Sophie Calle, décisivement présente dans Parce qu’elle ne me l’a pas demandé, in Explorateurs de l'abîme, en une sorte d’autoréférence vila-matassienne qui prend toute sa valeur dans le contexte de ce nouveau récit :
« …] il m’a semblé que théâtraliser ma propre vie et mes pas dans la nuit était une façon de donner davantage d’intensité à mon impression d’être vivant, autrement dit à une nouvelle manière de créer de l’art. »

Le personnage central est comme de coutume un narrateur de (fausse ? partielle ?) autofiction, écrivain vieillissant, assez loufoque, égaré et godiche, de bonne humeur le matin et angoissé le soir (l’humour et l’autodérision sont permanents).
Sans surprise pour qui a fréquenté l’auteur, ce narrateur s’invente volontiers des doubles, et de même ses interlocutrices ont une identité incertaine.
Les observations pertinentes mais hors sujet ne manquent pas ; ici, à propos de la "foule", il me semble percevoir un ton parodique (dans le second paragraphe) :
« Toujours est-il que j’ai préféré me taire et observer attentivement le processus général de récupération animique à l’œuvre chez les gens réunis. J’ai fini par percevoir une communion intense entre tous ces inconnus qui, venant sûrement d’endroits très différents, s’étaient rassemblés ici. C’était comme si tous pensaient, comme si nous pensions : Nous, nous avons été le moment et ici, c’est le lieu, et nous savons quel est notre problème. Et tout se passait en plus comme si une énergie, une brise, un puissant courant d’air moral, un élan invisible, nous poussait vers l’avenir, soudant pour toujours les différents membres de ce groupe spontané qui semblait tout à coup subversif.
C’est le genre de choses, ai-je pensé, que nous ne pouvons jamais voir dans les journaux télévisés. Ce sont de silencieuses conspirations de personnes qui semblent se comprendre sans se parler, des rébellions muettes survenant à tout moment dans le monde sans être perçues, des groupes formés au hasard, des réunions spontanées au beau milieu du parc ou à un coin de rue obscur qui nous permettent d’être de temps à autre optimistes en ce qui concerne l’avenir de l’humanité. Les gens se rassemblent quelques minutes, puis se séparent et tous s’affirment dans la lutte souterraine contre la misère morale. Un jour, pris d’une fureur inédite, ils se soulèveront et feront tout sauter. »

Si Vila-Matas parvient à une conclusion, c’est que « l’art est ce qui nous arrive », et donc vivant.

\Mots-clés : #autofiction #creationartistique #ecriture #identite
par Tristram
le Jeu 12 Nov - 16:32
 
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Sujet: Enrique Vila-Matas
Réponses: 59
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Jacques Réda

Quel avenir pour la cavalerie ?
Une histoire naturelle du vers français.

Tag creationartistique sur Des Choses à lire Rzoda11


Paru en 2019, 200 pages environ.

Cette sorte d'exposé, ou de balayage démonstratif, peut paraître passablement didactique, comment l'éviter au demeurant, l'objet même, qui est l'histoire de la versification française, ne se prêtant pas trop à autre chose ?

C'est judicieusement contrebalancé, toutefois, par la plume de Jacques Réda, légère, ou peut-être plus de façon plus exacte en état de non-pesanteur, ce qui semble intrinsèque à ses écrits.

Ouvrage passionnant, truffé de références sans être roboratif, avec l'art de la mise en perspective, de ce bon vieux vers, ses avatars, ses métamorphoses, démo délicate, dont on sait gré à Jacques Réda, par exemple, de ne jamais avoir utilisé le détestable anglicisme punchline, ou encore d'éviter le piège de l'encyclopédisme foisonnant; à ce titre, le petit Nota Bene de fin d'ouvrage est appréciable, semblant dire "lisez-moi plutôt que consultez-moi, c'est un ouvrage, pas un index commode", il commence ainsi:
Au sujet de la bibliographie, son absence à la fin de ce volume s'explique par la préférence que j'ai eue pour l'inclusion, dans le corps du texte, des références des ouvrages cités. [...]


Au sujet du sous-titre, énigmatique et plaisant, un petit indice que je laisse à votre sagacité:
Contre toute définition et toute objectivité, la poésie serait-elle une guerre ? D'un point de vue assez opposé au mien, Henri Meschonnic, auteur de nombreux ouvrages sur la langue, le vers et le rythme, le pensait. Et nous nous sommes, amicalement, parfois trouvés en guerre à propos de celle-là - mais elle a bien eu lieu. Et c'est la guerre de mille ans qu'a soutenue la langue française, aujourd'hui à bout de forces et d'expédients, en retraite sur tous les fronts du champ de batailleoù, à l'arrière garde, a le premier succombé, à Roncevaux, Roland. Mais il y avait sauvé le gros de l'armée, et tout l'avenir qu'elle avait devant soi.
 Notre situation est la même, si l'avenir est plus menaçant.
Mais quel motif aurions-nous de le craindre pour notre langue elle-mêm ? Qu'elle soit, dans mille ans, encore plus différente de la nôtre que de celle du temps des premiers Capétiens, quoi de plus naturllement propable ? C'est le langage même qui se trouve en danger, et la guerre n'est pas finie.


     
Lu et relu deux fois déjà, j'ai appris beaucoup, notamment -et entre autres !- en comprenant enfin le vers français XVIIIème, lorsqu'il est mis en perspective; ce poudingue douteux, qui, jusqu'alors me permettait de résumer l'apport poétique au seul Chénier, et de me gausser à peu de frais de certains d'entre lesdits "Grands Hommes"...
(Quiconque a lu un peu de poésie de Voltaire me rejoindra peut-être !)

J'en suis venu à conclure (même si Jacques Réda suggère peut-être un petit peu mais n'assène rien en ce domaine), que cette poésie d'édifice, au mortier, à la truelle et au fil à plomb, digeste comme une pâtisserie dont la réalisation serait confiée à coffreur-bancheur, est mieux perceptible si l'on considère qu'on pouvait utiliser le vers au quotidien -l'alexandrin de préférence- et qu'on ne se gênait pas pour le faire, dans des domaines aussi variés que la missive épistolaire commune, l'exposé scientifique, l'essai littéraire, le rapport militaire ou la conversation de salon.    

Pour ce qui est de la poésie d'origine, au prix et à l'appui d'une petite remontée gaillarde dans le temps -mettons celui des aèdes-, mon intime conviction sans preuve est que la versification (ex.: le décasyllabe à rimes plates pour l'ancien français oïl en formation) est de l'ordre de l'outil: en ces temps de transmission orale des œuvres, et d'accompagnement musical par le poète (barde, troubadour, trouvère, récitant, hôte, convive, etc...), il fallait un format commode, correspondant sûrement à un rythme adapté de diction, sur lequel apposer un rythme et des notes musicales elles aussi transmises oralement -à l'oreille.
Et, pour une évidence ce me semble, que la poésie des origines ne devait pas être une pratique solitaire.

Merci à Jacques Réda d'avoir bien précisé la contrainte du français oïl, cas linguistique rare avec l'absence d'accent tonique (les mots ne "chantent" pas spontanément à la diction).

Voir aussi le sort si particulier des voyelles élidées dans notre langue , entrant ou non dans le compte des pieds, et sûrement distinctes selon l'accent qu'on veut bien mettre à la lecture.
Pour un exemple tout à fait personnel, Francis Jammes en joue beaucoup, non dits avec un accent gascon prononcé, ses vers me semblent perdre des pieds en route, et/ou des rythmes, voire de la tessiture, de la couleur.

Sur la diction, nous avions en effet bien noté, Monsieur Réda, que les enregistrements qui nous sont parvenus de Reverdy ou d'Apollinaire sont totalement différents, dans l'abord du mot - du phrasé, de la prosodie en général - Apollinaire déclamant, comme c'était l'usage multiséculaire, façon institutionnelle, très Comédie-Française époque classique. Comme du Racine ou du Corneille.
Tandis que Reverdy, un peu écorcheur de mots, un peu brutalisant à la varloppe les saillantes, nous semble infiniment plus proche (au reste, cher Guillaume, plus personne ne déclame vos vers aujourd'hui, ainsi que vous le faisiez -était-ce pour la pose ?- et figurez-vous qu'ils semblent n'avoir rien perdu à ce type de transfiguration, allez, même, au contraire !).  

Idem pour la place de l'hémistiche, rendant possible le passage du déca et de l'octosyllabe à l'alexandrin, idem pour la conception et la diffusion du sonnet, structure aboutie loin d'être un simple formalisme.

Petit regret, M. Jacques Réda, de ne pas avoir -à mon goût- assez souligné le passage de la poésie dite (ou déclamée, ou chantonnée, on entonnée, ou chantée) à la poésie lue.
Même si vous parlez abondamment de la prosodie espacée, spatiale, visuelle (André du Bouchet, etc...).


Ouvrage qui ne passionnera sans doute pas tout le monde, mais beaucoup tout de même, j'en suis sûr.
En tous cas livre très recommandable.
D'ailleurs j'y retourne !

Mots-clés : #creationartistique #ecriture #essai #historique #poésie
par Aventin
le Lun 2 Nov - 18:42
 
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Sujet: Jacques Réda
Réponses: 28
Vues: 2183

Patrick Weber

La Vierge de Bruges

Tag creationartistique sur Des Choses à lire La_vie11
Roman, 1999, 185 pages environ.

Polar se déroulant à Bruges, en 1475, sous le règne de Charles Le Téméraire.
Le livre s'ouvre sur une scène de crime, puis passe à Pieter Linden, jeune homme passionné de peinture, lequel entre, par l'entremise de son oncle et tuteur, comme apprenti dans l'atelier du plus célèbre peintre flamand de l'époque, Hans Memling, d'origine allemande.

Arrive un jeune et riche banquier florentin, Lorenzo Rienzi, qui vient se faire portraiturer dans l'atelier de Memling, alors que se nouent intrigues, conflits d'intérêts, crimes et tentatives de crimes...

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Je ne suis pas un grand adepte du polar, donc pas forcément bon public pour ce genre de parution; le style, l'écriture de Weber me semble un peu œuvre de scénariste par instants, plutôt que de romancier - une arborescence plutôt qu'une florescence.

Mais il y a de la rigueur dans la construction, et, comme en bande dessinée ou en art pictural en général, le souci de placer telle scène bien juxtaposée à telle autre, de manière à obtenir un effet de mise en valeur de tel paragraphe ou chapitre vis-à-vis de passages davantage de l'ordre du texte de liaison.

Il me semble aussi brider un peu son texte, vouloir le tenir bien en mains, alors que les prétextes à débordement d'imagination galopante sont susceptibles de fleurir à chaque coin de page.

Ainsi les passages les plus séduisants sont-ils les rêves décrits, et bien sûr tout ce qui a trait à la peinture flamande et à l'architecture de Bruges.  

Et l'on sort du roman édifié, avec envie d'en connaître davantage sur l'œuvre de Memling.
L'apport de celui est bien situé, sans ton professoral, dans la chronologie de la peinture flamande (Robert Campin, Jan Van Eyck, Petrus Christus...).

Quelques tableaux véritables traversent ce polar, outre celui -célèbre- de la couverture, avec le bout des doigts peints sur le cadre "comme si elle ne voulait pas rester emprisonnée dans sa toile", celui-ci:

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Ou ce diptyque, d'un personnage-clef du roman, Tommaso Portinari - et son épouse:
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Mots-clés : #creationartistique #polar #renaissance #violence
par Aventin
le Sam 13 Juin - 18:09
 
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Sujet: Patrick Weber
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Rodolphe Barry

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Honorer la fureur

Rodolphe Barry compose dans Honorer la fureur un hommage vibrant, éloquent et plein d'humilité à l'écrivain américain James Agee (1909-1955). Il se penche sur son parcours de vie à travers ses multiples facettes : journaliste, romancier, scénariste, Agee s'est investi dans tellement de projets mais s'est aussi brûlé les ailes, tant sa personnalité passionnée pouvait être intransigeante, abrupte voire auto-destructrice. Loin d'une biographie linéaire, Honorer la fureur est fidèle à son titre et trouve une remarquable cohérence dans sa structure.

L'ouvrage débute avec un moment décisif de la vie d'Agee, lorsque ce dernier est parti avec le photographe Walker Evans observer et partager la vie de trois familles de métayers dans l'Alabama, au coeur de la Grande Dépression à l'été 1936. Une rencontre qui a abouti à la rédaction de Louons maintenant les grands hommes, portrait bouleversant mais tellement éloigné du cadre d'abord imposé par le magazine Fortune pour lequel il travaillait. Et ce décalage entre le contexte des apparences sociales et la recherche d'intimité, de vérité, de l'artiste marque une fêlure profonde...avec par la suite de nombreux détours, échecs et remises en question, parallèlement à une vie personnelle toujours au bord du gouffre.

Rodolphe Barry évoque également avec justesse le poids de l'héritage de son enfance dans le Tennessee, et notamment de la perte de son père que James Agee évoque dans le roman Une mort dans ma famille. Et c'est son incursion dans le milieu du cinéma qui façonne la dernière partie de sa vie, de sa défense en tant que critique de l'oeuvre de Charlie Chaplin jusqu'à sa démarche de scénariste auprès de Charles Laughton pour La nuit du chasseur.
S'il reste une sensation d'inachevé à sa mort prématurée, l'écriture de Rodolphe Barry insiste avant tout sur l'intensité, la sincérité avec laquelle Agee a constamment vécu.

Mots-clés : #biographie #creationartistique #ecriture #social
par Avadoro
le Jeu 23 Avr - 23:46
 
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Sujet: Rodolphe Barry
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Jacques Abeille

Les Jardins statuaires

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Étrange contrée où l’on fait découvrir au narrateur la culture de pierres, champignons qui poussent et deviennent des statues, amendées par les jardiniers de différents domaines. Ces statues contractent parfois une lèpre qui les condamne à être jetées dans un gouffre. Parfois les statues évoquent un jardinier disparu ‒ ou même un vivant ‒ devenant ainsi un ancêtre.
« Si on brise la statue, on ne trouvera rien ;  
Elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »

« Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses. »

Le récit construit une géographie fantastique, sorte d’ethnologie fictive, de relation de voyage imaginaire écrite au fil de l’inspiration (dans une belle écriture), souffle poétique d’un Michaux qui développerait ses poèmes, à la fois onirique et d’une précision kafkaïenne, à rapprocher de l’heroic fantasy et de l’utopie/ dystopie, surtout du réalisme fictionnel de ces mondes légendaires et pourtant cohérents et plausibles créés par les grands noms de la science-fiction au sens large (j’ai souvent pensé aux Villes invisibles d’Italo Calvino), tout en demeurant au carrefour du surréalisme.
C’est encore une (pseudo-)allégorie de la création artistique où l'artiste se limiterait à guider son inspiration, l’auteur s’interrogeant sur son projet d’écriture, et sur les biographies glosées des ancêtres des jardiniers.
« ‒ Sans doute, sans doute, mais il faut toujours choisir. Et il faut bien choisir, savoir reconnaître l’ébauche qui mérite de se développer, celle qu’on n’a encore jamais vue, la promesse du chef-d’œuvre rare. Il n’est pas possible de laisser venir à terme tout ce qui naît et s’efforce de croître. »

« Comme si de négliger tous les artifices de la littérature permettait aux biographes d’atteindre dans toute sa pureté, et souvent en dépit d’eux-mêmes, à quelque chose d’essentiel ; à ce sans quoi il n’est point de littérature et que toute littérature indéfiniment recouvre comme sa source cachée ; quelque expérience sacrée, peut-être. »

« ‒ Et toi, me demanda l’enfant, tu dors toujours la nuit ?
Je la regardai par-dessus mon épaule. Elle était très grave.
‒ Non. Pas toujours.
‒ Qu’est-ce que tu fais alors ?
‒ La même chose que si je dormais. Je rêve, je fume la pipe, j’écris.
‒ Tu écris des mots comme moi ?
‒ Oui, tout à fait comme toi. »

« [je] me mis à filtrer le temps. Que faire d’autre, une fois encore, sinon remettre au creuset la masse du passé pour l’exposer de nouveau au feu de l’imagination. »

Une statue non académique incarne la marche (et fait penser à Giacometti) :
« C’était un homme qui marchait, mais sans bras ni tête, réduit, et je devrais peut-être mieux dire exalté, à la marche même. Il était d’une stature gigantesque, me dépassant d’au moins deux têtes, tout incomplet qu’il fût. Ses jambes étaient à la fois puissantes et lasses de toutes les routes parcourues, et surtout, me sembla-t-il, de toutes celles qui s’ouvraient. La poitrine était offerte avec une renversante franchise, le dos creusé d’abîmes – tous les efforts grands et vides d’un homme debout y étaient lisibles. »

Non finito ou esthétique de l'inachevé (volontairement ou non) chez Michel-Ange (ses Esclaves) et Auguste Rodin qui s’en inspire, êtres se dégageant partiellement de la matière :
« Douze blocs énormes, écrasants, et prise dans chacun une figure humaine, à des degrés d’ébauche divers, qui se convulsait et dont on ne savait si elle s’efforçait d’échapper à la pierre ou de s’y enfouir à nouveau. On eût dit que la pierre avait voulu figurer aux yeux des hommes par quels spasmes elle devait passer pour se modeler statue. Certains voulurent y voir des esclaves enchaînés, ils pensaient trop vite, je le crains, au titre sous lequel ils eussent vendu les statues si celles-ci étaient parvenues à une maturité dégagée de cette part de pierre brute. Pour moi, j’y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d’être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. »

L’invisibilité des femmes qui sont cloîtrées intrique le narrateur, qui s’emploie à découvrir leur rôle :
« Au nombre des activités que, en étranger, j’eusse versées aussi dans le registre des arts, il convient de citer toutes les opérations entraînées dans le sillage de la couture, tous ces gestes qui ourlent ou rapprochent les bords éloignés ou même comblent les creux, les blancs que le regard masculin enjambe et confond dans le vide ou l’absence. Teinture des fibres, des fils et des tissus, broderie comme un chemin vagabond qui engendre son propre paysage [… »

« Pour rendre compte de leur état d’esprit, je dirais qu’ils ne semblaient capables de percevoir une femme que comme attachée à un domaine ou dans le statut de prostituée, et qu’à l’égard de toute autre situation ils souffraient d’une sorte de cécité. Il n’y avait pour eux que deux sortes de femmes, hors de quoi il s’agissait d’un vivant sans lieu et comme inexistant. »

Le voyageur découvre que l’impression de pérennité que donne cette paisible culture n’est que superficielle :
« …] je croyais avoir découvert ici le pays de l’harmonie. J’imaginais chaque domaine stabilisé dans une sorte de permanence heureuse. »

Lorsque, dans le Sud, la terre est temporairement muette, stérile :
« Il n’y a aucune douleur alors pour nous. En fait, il n’y a rien. Nous n’éprouvons rien. Toute sensation nous quitte. Nous ne sommes plus que les spectateurs impassibles et distants de notre propre existence qui semble s’être éloignée de nous. Pour tout vous dire, le désir, sous quelque forme qu’il se manifeste, nous abandonne absolument. Plus rien n’a la puissance de nous émouvoir. Nous sommes affrontés à la vacuité de toute chose. Et nous ne sommes pas loin de penser que ce qui généralement rattache un homme aux êtres et aux choses procède essentiellement de liens arbitrairement construits par l’imagination. En dehors de cela, il n’y a qu’une plate survie. »

Après la visite des « faiseurs de nuages », celle d'un domaine moribond, envahi par la prolifération monstrueuse d’une statue en tuméfaction cancéreuse, sera l’occasion d’une étonnante évocation fantasmagorique des tubérosités encéphaliques de la pierre :
« Privées des soins des hommes qui ne les transplantaient ni ne les émondaient plus, elles s’étaient développées dans la profusion et le désordre les plus grands, poussant toujours plus haut leurs cimes, s’entre-empêchant l’une l’autre, s’embarrassant mutuellement de leurs excroissances, se contrariant enfin et s’étouffant au point de provoquer, comme je venais de le constater, des éclatements semblables à ceux que produit le gel parmi les rochers des sommets montagneux. »

« Et tous ces plis qui se creusaient et s’entrecroisaient, jusqu’à provoquer une sorte de nausée chez l’observateur, déterminaient une pullulation hallucinante de lobes dont chacun était un impavide visage de pierre au front renversé, au nez axé sur le lointain de quelque étoile, aux yeux ouverts fixant de leur regard aveugle l’infini du ciel. »

La rencontre de Vanina sera d’un érotisme lyrique, tandis que le voyageur découvre les quartiers féminins reconquis par la végétation :
« Ici, nous accédions à l’envers du décor et à son exact pendant. La fureur minérale qui affrontait la demeure sur ses devants trouvait son semblable, côté jardin, dans une colère végétale échevelée. Il semblait que tout ne fût plus que ronciers, désordres feuillus, combats de bas buissonnements. Et par ces taillis serpentait, tortueuse et menacée comme une couleuvre d’eau, une vague sente où m’attirait Vanina. Un lierre foisonnant barrait de ses langues rampantes le tracé de ce chemin, en sorte que, presque à chaque pas, nous faisions lever des bouffées de sa senteur vivace, entêtante et roide. »

La seconde moitié du livre m’a paru plus faible que la première, en tout cas moins originale : c’est l’excursion dans les steppes nordiques parcourues par les nomades formant la horde qui envahira les jardins statuaires, la rencontre de leur chef venu de ces derniers (et d’une cavalière chasseresse). La menace d’une invasion barbare apparente le récit aux Rivage des Syrtes, En attendant les barbares et Désert des Tartares, etc. (Gracq et Abeille se sont connus) :
« ‒ À quoi bon se battre si, dans les moyens mêmes dont nous userons pour nous défendre, le monde où reposent nos raisons de vivre doit disparaître ?
‒ Vous battre ne sera peut-être qu’un moyen de supporter l’insupportable. »

Le jardinier qui l’a guidé au début meurt tandis que croît une statue qui lui ressemblerait :
« Déjà les contradictions de la vie me lâchent au profit de l’identité des choses. »

Quittant l’hôtel dont le tenancier taille d’hideuses figurines de bois, il se rend avec Vanina sa sœur et une enfant promise à la prostitution chez le gardien du gouffre, qui forge des statuettes de métal, puis...

Dans une préface (qu’il convient comme souvent de lire après coup), Bernard Noël dit justement :
« L’écriture conduit en guide absolu le trajet qui s’invente et se visionne à mesure. Cette coïncidence produit un accord sans faille entre l’amble de l’écriture et l’allure du récit. »


Mots-clés : #contemythe #creationartistique #ecriture #traditions #voyage
par Tristram
le Mer 12 Fév - 20:50
 
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Siri Hustvedt

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Un monde flamboyant

L'avant-propos fictif constitue peut-être mon seul regret quant à ce livre, qu'il enclôt tout entier, qu'il résume quoique d'une manière toute allusive et énigmatique, et que l'on peut isoler de lui comme un chef d'œuvre de la nouvelle digne de celles de Borges. Ce texte, rédigé par l'universitaire I.V. Hess, raconte sa découverte de l'artiste Harriet Burden et de son projet artistique prométhéen à travers un article scientifique puis par le biais de ses vingt-quatre journaux intimes, qui forment une œuvre colossale, tentaculaire, érudite et d'une vitalité hors-normes. Rejetée, selon ses mots, par le milieu artistique new-yorkais pour des raisons extérieures à l'art (une femme, immense et sculpturale, d'une culture sans bornes et dépourvue des notions élémentaires du tact, autant de critères apparemment disqualifiants), elle conçoit une expérience par laquelle, ayant conquis l'accès à la reconnaissance qu'on lui refusait jusque alors, elle exhiberait et les mettrait à mal les différents préjugés de race, de genre, de préférences sexuelles et de notoriété à travers lesquels est appréhendée toute œuvre d'art. Pour cela, elle décide d'exposer trois œuvres dont la paternité est confiée à trois hommes, Anton Tish, Phineas Q. Eldridge et Rune, qui deviennent ce qu'elle appelle ses masques. Ces trois expositions deviennent donc l'œuvre d'une entité hybride, et ces masques, en tant que "personnalités poétisées" de Burden (l'idée lui vient de Kierkegaard), deviennent une composante fondamentale de l'œuvre exposée (ce que le public ignore). I.V. Hess, professeur d'esthétique dont les travaux sont proches de la pensée de Burden, décide d'écrire un livre centré sur cette expérience tripartite et sur la controverse qui l'entoure, qui est celui que le lecteur s'apprête à lire.

Au terme de ce bref avant-propos fictif, il me paraît possible au lecteur de décider de la poursuite ou de l'abandon de sa lecture.

L'une des principales singularités de cette œuvre tient à sa forme, qui amalgame et perturbe de nombreux genres littéraires et artistiques : elle tient de l'étude universitaire qui toutefois ne défend aucune thèse, de l'art du portrait - d'un portrait diffracté par la multiplicité des regards -, du roman de l'artiste (l'une des principales illustrations du roman contemporain); elle est à la fois le récit d'une controverse et l'histoire d'une famille, un roman qui s'auto-interprète sans en confisquer le sens, et pour finir, une invitation à l'analyse. Elle réunit articles savants et comptes rendus d'exposition, journaux intimes, entretiens, témoignages, et brasse des disciplines aussi diverses que l'histoire de l'art, la philosophie, la psychologie, la littérature et les neurosciences. Puisque son personnage est une artiste, Siri Hustvedt se prête elle-même à la création plastique, qui demeure en puissance puisqu'elle n'est que du texte, mais qui prend vigoureusement corps dans l'esprit du lecteur tant elle est rigoureusement et puissamment composée. De même, elle introduit ponctuellement dans son œuvre des créations littéraires extérieures (la nouvelle d'Ethan, les histoires enfantines de Fervidlie) élaborées avec le plus grand soin.

Harriet Burden est une femme tumultueuse, encyclopédique, écorchée vive, prométhéenne à tous égards : elle brûle sans se consumer, elle est la créatrice démiurge d'humanoïdes calorifères, et pour que ceux-ci puissent obtenir un permis d'existence, elle se lance dans un projet secret, interdit, séditieux, porté par elle seule contre le monde des dieux de l'art. Il s'agit d'un projet tantôt militant, tantôt revanchard (selon les témoins qui le qualifient), destiné à confondre ceux qui l'ont méconnue tout en s'élevant à leur rang. Cette expérience se déroule selon trois temps destinés à faire varier les regards sur son œuvre en changeant le masque qui en endosse la paternité. Le premier est un homme blanc, médiocre, psychologiquement fragile; le deuxième, métis et homosexuel, est une figure de la scène underground nocturne de New-York, et le troisième est un artiste célèbre, avatar moderne de Warhol, et manipulateur qui se retourne contre Burden. Ces masques, je l'ai dit, sont destinés à modifier la perception de l'œuvre par le public : ainsi sont-ils (se pensent-ils) créateurs et sont-ils œuvre; ils la créent par ce qu'ils sont et dans le même mouvement sont englobés par elle. L'œuvre comprend également tout article, tout compte rendu, tout livre qui la prend pour objet (y compris le livre que nous sommes en train de lire), en ce qu'ils révèlent le biais de perception qu'empruntent public et critiques. Par ces ajouts qu'elle appelle "proliférations", au nombre potentiellement infini, Burden crée une œuvre ouverte qui subvertit et phagocyte la critique spécialisée, prise au piège et non plus seulement prescriptive. Ainsi aboutit-on au paradoxe suivant :
J'appelle A l'ouvrage appelé Un monde flamboyant, B l'expérience de Harriet Burden. A contient B (cela tombe sous le sens), et comme on vient de le voir, B contient A. Donc A=B. Et pourtant, B contient tout ce qui s'intéresse à l'expérience y compris ce qui se trouve hors de A (mon compte rendu, par exemple). L'expérience contenue dans ce livre non seulement le contient mais est plus vaste que lui.
Inversement, les divers personnages interrogés ne peuvent s'empêcher de parler d'eux-mêmes, ce qui n'entretient de relation avec l'expérience de Burden que dans la mesure où ils expriment quelque chose de leur individualité, c'est-à-dire quelques uns des facteurs de biais dans la perception d'une œuvre d'art. Mais il s'agit également de créer des caractères complexes qui se révèlent à travers des langages propres à chacun, ce que Siri Hustvedt réussit merveilleusement. Ainsi, chaque personnage devient à l'autrice un masque qui lui permet d'exprimer dans un dialogue permanent et tourmenté avec ses autres masques ce qu'elle n'a pu dire qu'avec celui-ci (comme le faisaient Harriet Burden dans son journal, et sa maîtresse à penser, Margaret Cavendish, dans son ouvrage intitulé Le monde flamboyant, faute de trouver pour leurs joutes de partenaires suffisamment talentueux ou assez peu condescendants).
Or ces personnages ne proviennent pas tous du luxueux microcosme de l'art new-yorkais. Le personnage d'Harriet Burden relie entre eux de riches collectionneurs, des scientifiques, des clochards, des artistes millionnaires, des marginaux parmi lesquels des fous et des artistes, ainsi que l'un des personnages les plus humains qu'il m'ait été donné de connaître, celui d'une jeune voyante à moitié allumée mais parfaitement lucide. C'est ainsi que Siri Hustvedt, bien loin du "pur esprit" dans sa tour d'ivoire, élabore une véritable comédie humaine qui suppose une intime compréhension des gens. De même, c'est par honnêteté intellectuelle qu'elle multiplie les points de vue sur cette controverse dans laquelle de vrais salauds tiennent leur rôle. En réalité, et c'en est le principal moteur, c'est à la destruction des catégories et à la dissolution de toute cloison que nous assistons dans ce roman. Sexe, genre, orientation sexuelle, origine biologique et origine sociale, différence psychologique, c'est toute norme qui affecte notre perception de l'art et notre regard sur la vie que par l'art Harriet Burden, partant Siri Hustvedt, nous révèle et condamne. C'est précisément, mais au sein de l'art, à la même notion stérilisante de catégorie normative que s'attaque Siri Hustvedt, en amalgamant dans ce livre hybride la multitude des genres littéraires et artistiques que j'ai déjà évoqués et qui la font imploser.

L'universitaire I.V. Hess découvre l'existence de Harriet Burden dans une revue spécialisée, lorsque celle-ci publie un texte d'un certain Richard Brickman résumant et commentant une longue lettre que lui a envoyé l'artiste. Richard Brickman (qui n'est autre qu'un pseudonyme de Burden elle-même) parle tantôt avec admiration, tantôt avec ironie d'Harriet Burden et de ses références. Références parmi lesquelles "une obscure romancière et essayiste, Siri Hustvedt", qualifiée de "cible mouvante".
Il y a là beaucoup de chose.
Premièrement, deux niveaux d'ironie se déploient. Burden dissimulée derrière Brickman se moque d'elle-même (peut-être aussi pour provoquer la sympathie du public). Puis, ce qui est fortement problématique, Brickman qualifie Siri Hustvedt d'obscure. Tant que c'est Brickman qui le fait, cela n'étonne en rien; pas davantage si Burden l'avait fait en son nom propre; en revanche, que Burden cachée derrière Brickman distingue Siri Hustvedt parmi une foule de références en la qualifiant elle seule, entre toutes les autres, d'obscure (ce qu'au passage elle n'est pas du tout), voilà qui est hautement perturbant. Sans doute est-ce là l'extrême pointe du roman par où l'autrice, Hustvedt, affleure et se laisse deviner au travers de ses différents masques.
Enfin, l'expression "cible mouvante" fait référence aux études sur la vision aveugle et le masquage : une cible (stimulus visuel) peut être intégralement masquée par l'interférence d'autres stimuli. Ainsi, sautant de masque en masque, revêtant la personnalité et maniant la parole de ses différents personnages, Siri Hustvedt peut-elle être qualifiée de cible mouvante.
Ce qui nous fournit une chaîne extrêmement complexe : selon Brickman, Burden estime que Siri Hustvedt est une cible mouvante, et suggère qu'elle se déplace de masque en masque. Or Brickman est Burden, qui par ailleurs note l'obscurité de Siri Hustvedt d'une façon extrêmement ambiguë. Tout ceci est rapporté par I.V. Hess, qui est, comme on va le voir, presque l'anagramme de Siri Hustvedt, et qui se superpose à elle en tant que responsable du livre que nous lisons. Par l'intermédiaire de masques successifs, Siri Hustvedt nous révèle le principe même de son livre, qui est le même que celui qui dirige la grande expérience d'Harriet Burden.

À la fin du roman, j'ai soudain remarqué que les lettres composant le nom de I.V. Hess, le grand ordonnateur du recueil, se retrouvent toutes dans le nom de Siri Hustvedt. Ce n'est certainement pas une coïncidence : l'autrice semble affectionner ce genre de cryptage, et sans doute y en a-t-il d'autres que je n'ai pas remarqués. C'est alors que je me suis rendu compte que j'attribuais à I.V. Hess une identité masculine sans que le moindre indice m'y ait incliné; car en réalité, tout indice dans le roman quant à l'identité de I.V. Hess a été soigneusement gommé (dans l'avant-propos, les notes de bas de page attribuées à lui/elle, et les interview menées par lui/elle). Qu'est-ce donc qui m'a conduit à construire une figure masculine, et ce dès les premières lignes ? Voilà une question parfaitement digne de l'expérience de Harriet Burden, qui reproduite sur moi constitue une preuve de l'efficacité concrète de la littérature, et dont la réponse risque fort d'être à charge pour la société dans laquelle on se construit (en plus de remettre en question la construction elle-même).

Si ce roman m'a passionné d'emblée, c'est que les œuvres de Burden (des poupées et des maisons, sortes d'ex voto) correspondent à ce que je préfère dans l'art et qui me vient de ma mère. Lorsque je lui ai fait lire l'avant-propos fictif, elle m'a dit, un peu vexée : "c'est à moi que te fait penser l'artiste, n'est-ce pas ? mais elle est à moitié folle !"
Eh bien folle ou non, là n'est précisément pas la question. C'est un personnage fondamentalement ambigu, et d'une profonde bonté.


Mots-clés : #contemporain #creationartistique #discrimination #famille #identite #insurrection #romanchoral
par Quasimodo
le Sam 4 Jan - 18:34
 
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William Faulkner

Moustiques

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Titre original: Mosquitoes. Roman, paru en 1927, 300 pages environ.

C'est le second roman de Faulkner, dont le nom est cité -évoqué, en fait- comme celui d'un personnage un peu timbré dans une peripétie secondaire de l'ouvrage.

Drôle de roman, découpé en quatre journées, elles-mêmes comptées en heures, encadrées par un prologue et un épilogue. Il s'agit d'une croisière, un peu piteuse à vrai dire, sur un lac à bord d'un yacht de luxe, organisée par Patricia Maurier, veuve, se targuant du titre d'amie des arts - et de mécène à sa façon.

L'épilogue ouvre sur la visite d'Ernest Talliaferro, lui aussi ami des arts et mécène de cœur, à Gordon, espèce de sauvage grand, musculeux, sec et abrupt, dans l'atelier de sculpture de ce dernier. Après une péripétie comique autour d'une bouteille de lait et de Talliaferro (qui s'appelle en fait Tarver mais a, en affaires comme pour sa vie privée, opté pour le pseudonyme de Talliaferro, comme un artiste), ce dernier introduit Patricia Maurier et sa nièce, l'outrecuidante Patricia "Pat" Robyn, chez le sculpteur.
Le but est de solliciter Gordon afin qu'il participe à une croisière à bord du Nausicaa, le yacht de luxe de Madame Maurier...

L'assortiment un peu bancal, un peu générateur de malaises.
Ces passagers-là ? On essaie de croiser les catégories (hommes-femmes, jeunes-vieux, artistes-non artistes, pique-assiettes intéressés-passagers désintéressés, etc...) ce qui produit des huis-clos en cascade, intrinsèques souvent à la littérature propre aux navigations:
Par exemple les hommes qui picolent en cabine tandis que la maîtresse des lieux tente en vain de rassembler tout le monde sur le pont.

Quelques réflexions sur le rôle social et sociétal de l'artiste, ainsi que sa place dans l'humanité, menées à bâtons rompus et sous formes d'interventions discursives d'untel ou d'untel, peuvent s'avérer juteuses ou originales parfois. D'ailleurs, elles peuvent être l'apanage d'artistes plus avant dans leur carrière, or là Faulkner n'en est qu'à son deuxième roman. Il y a beaucoup à dire, mais ce serait dévoiler; un Faulkner pas si mineur qu'il ne pourrait en avoir l'air.

Je ne sais si les réflexions sur les femmes, parfois terribles de misogynie, sont des convictions du Faulkner d'alors, ou bien s'il faut les contenir dans le cadre des caractères (des personnages) qui les profèrent, penchant plutôt pour cette seconde hypothèse, en ce sens que je n'en ai pas réellement trouvé trace qui corrobore dans les autres romans de Faulkner qu'il m'a été donné de lire (même si on peut déterrer un cas ou deux de ci - de là, mais enfin, à ce compte-là...).

Et les moustiques, dans tout ça ?
Ils symbolisent, à mon sens, l'élément externe de l'ordre du désagrément inévitable et agressif, qui malmène et l'emporte toujours: un pendant, en somme, au bateau envasé, ceci par l'erreur des humains, et pour lequel il est une solution tout aussi conduite par les humains, le remorquage.

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Mots-clés : #creationartistique #xxesiecle
par Aventin
le Mar 24 Déc - 0:38
 
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Ramuz Charles-Ferdinand

Une petite récup à l'occasion des messages sur Cézanne ce weekend :

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L'exemple de Cézanne (1914)

C'est un petit texte suivi de quelques "pages sur Cézanne". Après le commentaire de Topocl j'ai eu besoin de regoûter cette écriture qui m'est devenue chère. L'exemple de Cézanne m'attendait depuis un certain temps alors...

Alors, je suis presque surpris en repassant par la bibliographie de noter que le livre est de 1914. C'est ce qu'il a écrit au retour d'un pèlerinage si on veut à Aix en Provence, l'a-t-il remanié celui là aussi ? Notre suisse part de la mer, du port de Marseille pour monter. Il s'agit donc encore d'une action de pensée rétrospective nourrie d'observations, d'une vision dynamique.

Il ne s'agit pourtant pas d'entretenir un culte du peintre, d'en décrire les mérites et les tableaux, disons que c'est fait autrement. Un peu comme avec un livre comme Les eaux étroites de Gracq le cheminement va de paire avec le manifeste. Il parle de Cézanne, il parle aussi de lui, ce n'est pas non plus pour rien qu'il parle de se sentir repaysé. C'est donc le pays, et le rapport au pays qu'il vient voir, un dépouillement, un travail de chaque instant, presque un contresens (c'est qu'il place les choses dans leur temps).

Évidemment l'esthétique est de la partie mais le geste autant. Et non sans humour encore. Et alors qu'il efface presque les gens de ce court texte à part cet exemple choisi et révélé en Cézanne et donc lui même, alors qu'il n'y a plus que des formes, que les gens du début de ce voyage sont loin, c'est à ce moment aussi qu'il revient.

Ce bonhomme réservé, austère montre qu'en dépouillant tous ces gens qui l'entourent de leurs attributs superflus il les ramène à nous avec leur particularité plus essentielles.

Et ce petit texte très précis qui est une histoire de vision et d'engagement artistique brouille les pistes pour mieux être lus comme un voyage qui se permet de parler comme il lui semble approprié de le faire de ce que bon lui semble.

Je crois que j'ai de plus en plus de plaisir à le lire.


Mots-clés : #creationartistique #peinture
par animal
le Dim 15 Déc - 21:19
 
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Sujet: Ramuz Charles-Ferdinand
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Ralf Rothmann

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Feuer brennt nicht

(existe en anglais sous le titre « Fire doesn’t burn »)

Originale : Allemand, 2009

CONTENU :
Wolf est le personnage principale de ce roman : Il a grandi dans les années 50/60 dans une atmosphère ouvrière et avec un décalage entre message et vie concrète. Il ne va pas continuer à l'école, mais très tôt trouver divers emplois : comme maçon, cuisinier, aide-soignant... Depusi toujours il aime lire et commence timidement à écrire d'abord des vers. Il déménage à Berlin où Richard Sander, un écrivain déjà plus âgé, en fait son protégé. Donc, premières publications.
Pendant une séance de lecture il va faire connaissance d'Alina avec laquelle il se lie pour longtemps. Et même s'ils ne se marient pas, ils vivent leur relation comme évidente et vouée à la durée. Cela – en ce qui concerne Wolf – même s'il vit des petits aventures ou visite le bordel de temps en temps. Il n'y semble pas voir une contradiction. Puis il va rencontrer une ancienne amante, Charlotte, et la relation s'installe, perdure. Après un bon bout de temps il va l'avouer à Alina, comme si cela aiderait à vivre sans mensonges. Alina en est blessée, mais ne veut pas couper le pont : elle sait qu'elle ne va  pas tenir son amant avec des menaces. Ils vont rester ensemble et lui, il va vivre ces deux relations au même moment.
Combien de temps ? Comment les deux femmes vivront ce triangle ? Comment Rothmann va terminer son histoire ?

REMARQUES :
En de nombreux détails se révèle la proximité entre cet alger ego  Wolf et Ralf Rothmann : Il y a des parallèles dans la biographie du héros et de l'auteur, et finalement aussi les prénoms similaires. Si on voit la radicalité de la présentation de ce Wolf, en incluant ses faiblesses, ses égoïsmes, il s'agit donc d'un roman très ouvert, honnête et existentiel. Oui, c'était déjà le propre de certains autres romans de l'auteur, mais ici il va encore plus loin, me semble-t-il. Lui même il parle de la fiction autobiographique.

Le fil principal, raconté plus ou moins chronologiquement – si on veut y voir l'histoire d'amour – est élargi par des retours en arrière, des petites exposés « idées » que je trouve souvent très beaux.

Parmi ces sujets aussi importants se trouve tout ce qui a affaire avec les relations entre Est et Ouest. Même si Wolf vivait déjà un bon bout à Berlin-Ouest avant la réunification, c'est seulement en déménageant avec Alina dans un quartier à l'Est, que des rencontres et des réflexions naissent. Ce n'est pas toujours, à première vue, politiquement correct, mais cela vient droit du vécu et du ressentie.

Quoi dire de ces deux relations amoureuses ? L'une beaucoup plus « existentielle », avec Alina, est comme le coussin, qui donne à l'auteur en doute les circonstances nécessaires pour travailler. L'autre, centrée encore plus sur l'érotisme (décrit sans retenu et pudeur), semble lui donner juste un lieu où vivre des fantasmes.
Dans les deux cas on peut se demander quel image de la femme est derrière cela. Et à quel point Wolf est (aussi) un égocentrique.

Au même moment il a un fil très intéressant sur la création : la lente introduction dans les milieux, les premières œuvres (et on réconnait des livres de Rothmann), le lien avec le mècene ou ami âgé qui l'accompagne un bout, pour être lâché, pour s'en affranchir.

Rothmann parle des choses les plus simples et aussi essentielles souvent dans une langue étonnante : on s'arrête et on goûte.  Quelle poèsie dans certaines lignes !
Et puis le même poète se découvre quelques fois – comme il le dit – comme vrai prolétarien décrivant sans ménagement p.ex. les scènes érotiques (nombreuses).
J'espère que cet attitude ne fait pas dévier certains lecteurs du cœur de ce livre, car je tire mon chapeau : C'est un bonheur de lire Rothmann !


Mots-clés : #amour #creationartistique
par tom léo
le Sam 30 Nov - 7:53
 
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Sujet: Ralf Rothmann
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Paul Auster

Le livre des illusions

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Paul Auster nous offre un incroyable imbroglio d’illusions, de faux semblants, d’apparitions et disparitions, de doubles, qui ne sont que le reflet de l’impasse de ses personnages emportés par les aléas d’une vie où se mêlent absurde et destinée. S’ils croient un temps que l’art les sauvera, qu’il est un moyen d’y échapper, mais  il n’en est rien, ils restent froidement manipulés par le rouleau compresseur de leur culpabilité et de leur mauvais fortune.

On retrouve la prose élégante et distanciée d’Auster, son intelligence aiguë, son élégance de joueur d’échec montant impitoyablement son jeu, pièce à pièce. Outre la longueur du récit d’un des films d’Hector Mann, c’est sans doute là que le bas blesse, il y manque un sursaut d’émotion, le jeu est trop parfait pour laisser place au déchaînement des émotions. Brillant exercice de style, donc, mais qui s’exerce au détriment d’un romanesque trop contrôlé.

Mots-clés : #amour #creationartistique #culpabilité
par topocl
le Mer 9 Oct - 17:17
 
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Sujet: Paul Auster
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Pierre Bayard

Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?

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Attention, ce livre est d’une importance fondamentale. Il démontre l’inutilité de la lecture, voire sa dangerosité. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de le lire puisque je vais essayer d’en donner un résumé aussi fidèle de possible.
J’espère convaincre définitivement tous les participants de ce forum de la stupidité de perdre du temps à la lecture, souvent d’ailleurs prétexte fallacieux pour ne pas participer aux discussions.

Dans le prologue, l’auteur présente les thèses qu’il compte soutenir :

« Plus encore, comme il apparaîtra au fil de cet essai, il est même parfois souhaitable, pour parler avec justesse d’un livre de ne pas l’avoir lu en entier, voire de ne pas l’avoir ouvert du tout. Je ne cesserai d’insister en effet sur les risques, fréquemment sous-estimés, qui s’attachent à la lecture pour celui qui souhaite parler d’un livre, ou mieux encore, en rendre compte. »


« Je connais peu de domaines de la vie privée, à l’exception de ceux de l’argent et de la sexualité, pour lesquels il est aussi difficile d’obtenir des informations sûres que pour celui des livres.


Il nous donne également quelques explications sur les abréviations qu’il va utiliser :
LI = livres inconnus de moi
LP = livres parcourus
LE = livres dont j’ai entendu parler
LO = livres oubliés
Ces abréviations ne sont pas exclusives les unes des autres et se complètent par des appréciations. Ainsi, on pourra trouver par exemple l’indication LP et LE ++. Ce qui signifie : livre parcouru et dont j’ai entendu parler avec avis très positif.
Personnellement, j’ai trouvé le dispositif astucieux. Il pourrait d’ailleurs être adopté au sein du forum.

Première partie : Des manières de ne pas lire

Chapitre 1 : les livres qu’on ne connaît pas. Où le lecteur verra qu’il importe moins de lire tel ou tel livre, ce qui est une perte de temps, que d’avoir sur la totalité des livres ce qu’un personnage de Musil appelle une « vue d’ensemble ».

Il est donc question de la visite du général Stumm à la bibliothèque et de la théorie du bibliothécaire :

« Le secret de tout bon bibliothécaire est de ne jamais lire, de toute la littérature qui lui est confiée, que les titres et la table des matières. Celui qui met le nez dans le contenu est perdu pour la bibliothèque ! m’apprit-il. Jamais il ne pourra avoir une vue d’ensemble »


Ce qui importe n’est donc pas le contenu du livre mais une vue d’ensemble sur la littérature.

« Celui qui met le nez dans les livres est perdu pour la culture, et même pour la lecture. Car il y a nécessairement un choix à faire, de par le nombre de livres existants, entre cette vue générale et chaque livre, et toute lecture est une perte d’énergie dans la tentative, difficile et coûteuse en temps, pour maîtriser l’ensemble. »


« Si de nombreuses personnes non cultivées sont des non-lecteurs, et si, à l’inverse, de nombreux non-lecteurs sont des personnes cultivées, c’est que la non lecture n’est pas l’absence de lecture. Elle est une véritable activité, consistant à s’organiser par rapport à l’immensité des livres, afin de ne pas se laisser submerger par eux. A ce titre, elle mérite d’être défendue et même enseignée. »


Chapitre 2 : les livres que l’on a parcourus. Où l’on voit avec Valéry, qu’il suffit d’avoir parcouru un livre pour lui consacrer tout un article et qu’il serait même inconvenant, pour certains livres, de procéder autrement.

Paul Valéry n’était pas un grand lecteur. Il l’avouait dans un hommage à la mort de Proust :

« Quoique je connaisse à peine un seul tome de la grande œuvre de Marcel Proust, et que l’art même du romancier me soit un art presque inconcevable, je sais bien toutefois, par ce peu de la Recherche du temps perdu que j’ai eu le loisir de lire, quelle perte exceptionnelle les Lettres viennent de faire … »


Cela ne l’empêche pas de beaucoup parler et écrire sur les écrivains. Son discours de réception à l’Académie française au fauteuil d’Anatole France est un modèle de perfidie. Son éloge de Bergson est une langue de bois, vantant les mérites qui peuvent s’appliquer certes à Bergson mais aussi à tout autre savant.
C’est que Valéry s’intéresse surtout à dégager les lois générales de la littérature. Pour cela, il se tient à distance des auteurs et des œuvres proprement dits.
L’important serait donc de saisir l’esprit d’une œuvre et pour cela la parcourir est la méthode la plus souvent utilisée ; parcours qui consiste à commencer le livre au début et à sauter ensuite passages ou pages ou parcours aléatoire dans l’œuvre, au choix.

« Mais Valéry nous permet aussi d’aller plus loin en nous invitant à adopter cette même attitude devant chaque livre et à en prendre une vue générale, laquelle a partie liée avec la vue sur l’ensemble des livres. La recherche de ce point de perspective implique de veiller à ne pas se perdre dans tel passage et donc de maintenir avec le livre une distance raisonnable, seule à même de permettre d’en apprécier la signification véritable »


Appliquant à présent les judicieux préceptes de l’auteur, je ne signalerai maintenant que les titres des chapitres du reste du livre dont je pense avoir saisi l’esprit sans perdre trop de temps à le lire intégralement.

Chapitre 3 : Les livres dont on a entendu parler. Où Umberto Eco montre qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir eu un livre en main pour en parler dans le détail, à condition d’écouter et de lire ce que les autres lecteurs en disent.

Chapitre 4 : les livres que l’on a oubliés. Où l’on pose, avec Montaigne, la question de savoir si un livre qu’on a lu et complètement oublié, et dont on a même oublié qu’on l’a lu, est encore un livre qu’on a lu.

Deuxième partie : Des situations de discours

Chapitre 1 : Dans la vie mondaine. Où Graham Greene raconte une situation de cauchemar, das laquelle le héros se retrouve face à toute une salle d’admirateurs attendant avec impatience qu’il s’exprime à propos de livres qu’il n’a pas lu

Chapitre 2 : Face à un professeur. Où il se confirme avec les Tiv, qu’il n’est nullement nécessaire d’avoir ouvert un livre pour donner à son sujet, quitte à mécontenter les spécialistes, un avis éclairé.

Chapitre 3 : Devant l’écrivain. Où Pierre Siniac montre qu’il peut être important de surveiller ses propos devant un écrivain, surtout quand celui-ci n’a pas lu le livre dont il est l’auteur.

Chapitre 4 : Avec l’être aimé. Où l’on se rend compte, avec Bill Murray et sa marmotte, que l’idéal, pour séduire quelqu’un en parlant des livres qu’il aime sans les avoir lus soi-même, serait d’arrêter le temps.

Troisième partie : Des conduites à tenir.

Chapitre 1 : Ne pas avoir honte. Où il se confirme, à propos des romans de David Lodge, que la première condition pour parler d’un livre que l’on n’a pas lu est de ne pas en avoir honte.

Chapitre 2 : Imposer ses idées. Où Balzac prouve qu’il est d’autant plus facile d’imposer son point de vue sur un livre que celui-ci n’est pas un objet fixe et que même l’entourer d’une ficelle tachée d’encre ne suffirait pas à en arrêter le mouvement.

Chapitre 3 : Inventer les livres . Où l’on suit, en lisant Soseki, l’avis d’un chat et d’un esthète aux lunettes à montures dorées, qui prônent tous deux, dans des domaines d’activité différents, la nécessité de l’invention.

Chapitre 4 : Parler de soi. Où l’on conclut, avec Oscar Wilde, que la bonne durée de lecture d’un livre est de six minutes, faute de quoi on risque d’oublier que cette rencontre est d’abord un prétexte à écrire son autobiographie.

En conclusion : que pense l’auteur de son livre ?

« L’humour est un élément fondamental de mon écriture. Il n’est d’ailleurs pas toujours perçu par mes lecteurs. Certains ouvrages sont ainsi parcourus avec le plus grand sérieux, quand ils mériteraient d’être pris au second degré. Dans Comment parler des livres que l’on a pas lus ?, le narrateur enseigne la manière de ne pas lire, ce qui est une plaisanterie car je suis moi-même un grand lecteur. L’humour a pour moi une fonction analytique. Il permet de marquer un décalage entre soi-même et soi, et donc de prendre une distance avec ce que l’on écrit. »


Humour certes mais s’appuyant sur une érudition et des réflexions de haute volée. Un vrai régal de lecture. !  Very Happy


Mots-clés : #creationartistique #humour #universdulivre
par ArenSor
le Mer 11 Sep - 19:54
 
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Sujet: Pierre Bayard
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Patrick Grainville

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Falaise des fous

Patrick Grainville compose une fresque autour des mémoires d'un Normand, des années 1860 à l'après Première Guerre mondiale. Revenu blessé des guerres coloniales d'Algérie et dès lors enraciné à Etretat, sa terre d'attaches, il évoque à la fois les tourments et passions de sa vie affective et son témoignage d'une effervescence artistique. De Monet à Courbet, de Hugo à Flaubert, il partage ses souvenirs des artistes qui ont cherché l'inspiration auprès des majestueuses falaises d'Etretat...un décor mémorable et fascinant, qui révèle une soif d'absolu et la beauté limpide d'une composition picturale.

Le roman est très ambitieux par son ampleur chronologique et thématique, mais j'ai eu beaucoup de difficultés à trouver mon rythme de lecture. Le style, foisonnant jusqu'à l'excès, laisse trop souvent une sensation de trop-plein au fil des citations et des rencontres. Patrick Grainville cherche à exprimer une fascination, à retranscrire l'atmosphère créative et pourtant si fragile de la Belle Epoque...il étouffe cependant ses personnages à force d'enchaîner les évènements en arrière-plan.
J'ai été davantage touché dans la dernière partie du récit, lorsque le vieillissement et l'héritage douloureux de la guerre esquissent une tonalité entre tristesse et amertume. Mais l'impression finale reste en demie-teinte, car l'abondance narrative provoque une frustration au lieu d'emporter l'enthousiasme.


Mots-clés : #amour #creationartistique #lieu #peinture
par Avadoro
le Sam 3 Aoû - 22:58
 
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Sujet: Patrick Grainville
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Rick Bass

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Sur la route et en cuisine avec mes héros

quatrième de couverture a écrit:Rick Bass a quitté sa vallée sauvage du Montana afin de rendre visite à ses mentors, disséminés à travers les États-Unis et l'Europe, pour leur cuisiner un repas raffiné, en guise de remerciement, car ces héros lui ont appris non seulement à écrire, mais aussi à vivre. C'est parfois un dernier hommage puisque le pèlerin ne reverra pas certains d'entre eux, ainsi Denis Johnson, John Berger ou Peter Matthiessen, disparus peu après.


Sur la route et en cuisine est un exercice d'admiration, une succession de portraits intimistes et d'épisodes drôles, truculents, voire hilarants : une dinde explose chez Thomas McGuane, des chiens de prairie pestiférés hantent un camping par une nuit d'orage, Rick Bass remarque des traces de sang à l'aéroport de Londres, Joyce Carol Oates s'offusque d'être photographiée, certains dîners se transforment en d'inénarrables fiascos.


Hum, il y aurait eu le choix entre la liste exhaustive des noms, de larges extraits avec ou sans élan, des anecdotes de seconde main et... quelques impressions. Heureusement pour la découverte, dommage pour le reste c'est la deuxième option que je retiens.

Autant le dire tout de suite j'en attendais plus. Plus d'émerveillement ? plus sur les oeuvres de ces auteurs/personnages ? Une écriture un petit peu plus développée ? Je ne sais pas.

Ceci dit Rick Bass conserve tout son capital sympathie et cette idée de s'inviter chez ses mentors, comme il les appelle, pour leur préparer des repas de compet', si possible en incluant de la viande chassée par ses soins, en est une manifestation inspirante.

Tout comme choisir de se faire accompagner si possible par la génération suivante fait partie du plan. Les tribulations d'un Rick Bass qui se remet difficilement de son divorce et écume les kilomètres c'est amusant et met l'eau à la bouche. C'est aussi le regard de l'écrivain sur sa vie, son écriture, son parcours et "sa" nature et un peu plus loin un petit panorama, quelques liens entrevus, sur la littérature américaine. Malgré tout. Pour la rubrique people alternative c'est pas mal non plus.

Pas une grande révélation mais agréable et plutôt inspirant. L'impression qu'il lui manque un petit truc à ce pauvre Rick en plein tournant et résolu à aller de l'avant.


Mots-clés : #amitié #autobiographie #creationartistique #ecriture #nature #peinture #universdulivre
par animal
le Mar 23 Juil - 21:16
 
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Sujet: Rick Bass
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Ernesto Sábato

Avant la fin

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Ce sont les mémoires d’Ernesto Sábato, rédigées à 86 ans.
Dans la première partie, l’auteur suit la chronologie. Jumeau d’un mort-né, traumatisé par un père autoritaire, le monde lui apparaît très tôt comme une noire source de terreur dans le malheur du manque d’amour. Après les misère et rigueur d’une triste enfance de pauvres immigrés dans la pampa, « cette métaphore du néant », il passe du communisme à l’anarchisme sans jamais renoncer à l’humanisme, de la physique dans les laboratoire Curie et MIT au surréalisme, de la pureté absolue des théorèmes mathématiques et du rationnel à l’art (il est aussi peintre).
Ayant abandonné la science et sa position confortable, il retourne à Paris pour travailler à l’UNESCO :
« L’édifice où était situé l’UNESCO avait été le siège de la Gestapo, et dans cette atmosphère raréfiée de paperasseries bureaucratiques je sentis une fois encore se fissurer autour de moi cet univers kafkaïen où je me mouvais. Sombrant dans une grave dépression, face aux eaux de la Seine, je fus submergé par la tentation du suicide.
Un roman profond surgit quand notre existence affronte des situations limites, douloureuses croisées des chemins où nous sentons la présence inéluctable de la mort. Dans un tremblement existentiel, l’œuvre est notre tentative, jamais tout à fait réussie, de reconquérir l’unité ineffable de la vie. Torturé par l’angoisse, je me suis mis avec fébrilité à écrire, sur une machine portative, l’histoire d’un peintre qui cherche désespérément à se faire comprendre [Le Tunnel].
Égaré comme je l’étais dans un monde en décomposition, parmi les ruines d’idéologies en banqueroute, l’écriture a été pour moi le moyen fondamental, le plus absolu et puissant, qui m’a permis d’exprimer le chaos dans lequel je me débattais ; et j’ai pu ainsi libérer non seulement mes idées, mais surtout mes obsessions les plus secrètes et inexplicables.
La véritable patrie de l’homme n’est pas l’univers pur qui fascinait Platon. Sa véritable patrie, à laquelle il revient toujours après ses détours dans l’idéal, c’est cette région intermédiaire et terrestre de l’âme, ce territoire de déchirements où nous vivons, aimons et souffrons. Et dans une époque de crise totale, l’art seul peut exprimer l’angoisse et la désespérance de l’homme, parce que, à la différence de toutes les autres activités de la pensée, c’est la seule qui capte la totalité de son esprit, et tout spécialement dans les grands romans qui réussissent à pénétrer jusqu’au domaine sacré de la poésie. La création est ce début de sens que nous avons conquis de haute lutte contre l’immensité du chaos.
"Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer." Vérité absolue, cher, admiré et douloureux Artaud ! »

Cet aspect cathartique de l’écriture n’est pas propre à Sábato ; c’est même sans doute l’un des principaux moteurs de la création littéraire.
Pessimisme et doute métaphysiques, proximité avec Camus dans une sorte d’existentialisme humanitaire, conscience de la tragique condition humaine et de l’avenir compromis de la planète, dans une seconde partie Sábato expose sa vision de l’illusion du progrès civilisationnel compromis par la technique et la raison aveugles et orgueilleuses, en fait régression et involution dues à la croissance économique qui exclut l’humanité, l’argent qui a remplacé les valeurs, le pouvoir entre les mains de quelques-uns.
Sábato cite, à cinquante ans d’écart, son premier essai (1951), Hommes et engrenages :
« Ce paradoxe, dont nous subissons actuellement les ultimes et plus tragiques conséquences, a été le résultat de deux forces dynamiques et amorales : l’argent et la raison. Ce avec quoi l’homme s’empare du pouvoir séculier. Mais ‒ et c’est là que le paradoxe prend ses racines ‒ cette conquête se fait sous les espèces de l’abstraction : du lingot d’or au clearing, du levier au logarithme, l’histoire de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers a été aussi l’histoire des abstractions successives. Le capitalisme moderne et la science positive sont les deux faces d’une même réalité dépourvue d’attributs concrets, d’une fantasmagorie abstraite dont fait partie l’homme lui-même, non plus désormais l’homme concret et individuel mais l’homme-masse, cet être étrange à l’aspect encore humain, doté d’yeux et de larmes, de voix et d’émotions, mais devenu en réalité un engrenage d’une gigantesque machine anonyme. C’est là le destin contradictoire de ce demi-dieu de la Renaissance qui avait revendiqué son individualité, qui s’était soulevé avec orgueil contre Dieu, en proclamant sa volonté de dominer et transformer les choses. Il ignorait qu’il finirait lui-même par se transformer en chose. »

C’est chose faite sur ce forum… Mais si ce discours n’est pas nouveau de nos jours, je vois presque de la prophétie dans cette progression de l’artificiel "hors-sol", qui se prolonge si symptomatiquement aujourd’hui dans le virtuel : une sorte de confirmation de l’analyse de Sábato.
« …] malheur des hommes, destinés à la beauté mais condamnés à survivre dans la banalité de cette culture où ce qui autrefois avait un sens a dégénéré en une grossière diversion, en excitants et en pathétiques objets décoratifs. Triste épilogue d’un siècle déchiré entre les délires de la raison et la cruauté de l’acier. »

Là, je ne peux que penser aux "substances" et aux récupérations "ethniques" (et mercantiles) actuelles…
Rappel avec à propos d’un titre de gravure de Goya :
« Les rêves de la raison engendrent des monstres »

Sábato parle aussi de la commission nationale (argentine) sur les disparus de 1976, qu’il présida, et son rapport Nunca Más (Jamais plus) ‒ cette surenchère du « terrorisme d’état » qui n’a pas pu trouver l’apaisement…
Dans la troisième partie, toujours par courts textes regroupés selon une thématique, Sábato évoque ses grandes douleurs, comme la perte d’un fils, la détresse de la jeunesse actuelle, l’ombre du suicide, soit ce « testament spirituel » de sa quête de vérité et de sacré. L’épilogue est une adresse aux jeunes gens, aux enfants déshérités : un message d’espoir, d'ouverture et de solidarité, un appel aux « héros, saints ou martyrs » nécessaires.
Voici ses derniers mots (cervantesques), avant la fin de sa vie, ou du monde :
« Seuls ceux qui se montreront capables d’incarner l’utopie pourront mener le combat décisif, celui dont l’enjeu est de recouvrer toute l’humanité que nous avons perdue. »

L’auteur étant un grand lecteur, les références et citations littéraires sont nombreuses : Dostoïevski, « ce diabolique Rimbaud » et bien d’autres, notamment Cioran, avec qui Sábato se trouve des affinités :
« Comme la nécessité de démythifier un rationalisme qui ne nous a apporté que la misère et les totalitarismes. »

Je dois signaler que ‒ en tout cas dans la traduction française ‒ ce livre est entaché par endroits de poncif, de pathos et d’un certain passéisme, ce qui ne retire rien aux convictions de l’auteur, ni à la valeur de son témoignage.

Voici un passage qui résonne particulièrement en moi (mais pas pour le style), sans doute compte tenu de ce que j'ai pu observer de mon côté :
« Dans la ville de Resistencia, j’ai fait une expérience qui me paraît déterminante. C’était au début de l’année, pendant les grandes inondations du Paraná. J’ai été alors bouleversé de voir une telle pauvreté et à la fois une telle humanité. Comme si elles étaient inséparables, comme si l’essentiel de l’homme se révélait dans l’indigence. »


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #temoignage #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Dim 14 Juil - 16:23
 
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Sujet: Ernesto Sábato
Réponses: 27
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