Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Mar 20 Avr - 21:58

29 résultats trouvés pour ecriture

Michel Leiris

Langage Tangage ou ce que les mots me disent

Tag ecriture sur Des Choses à lire Langag10

Le livre débute, en guise de « supplément » à son Glossaire j'y serre mes gloses, par Souple mantique et simples tics de glotte, un recueil sous forme de lexique de jeux de mots sur leurs sonorités et des associations analogiques.
« hétéroclite (quel étrange cliquetis de choses et autres cette épithète étiquette !). »

« marginal – allergique à la mare où l'on nage en majorité. »

« miroir – roi de la rime. »

Suit une sorte d’essai commençant sur le même ton, le fond dicté par la forme (ou l'inverse), auto-démonstration de son procédé de composition de paraphrases par calembour et allitération, les mots suscités par d’autres avec transformation sémantique et musique lyrique, écriture « chargée d'harmoniques et comme animée d'un indéfinissable vibrato... »
Ce sont en quelque sorte les ultimes paroles anticipées de Leiris, sa dernière volonté de brûler ses livres, renier le (vain) refuge de l’écriture, ce qui fut le fondement de toute son existence, afin d’éviter de vivre et la mort, ainsi que tout engagement.
« Brûler mes livres : me punir par où j'aurai péché et détruire le corps du délit. Péché dont il n'y a pas à chercher à déterminer si excès ou défaut le caractérise, car il est péché pour ainsi dire originel : m'être depuis ma jeunesse acharné à rédiger des livres au lieu de m'attacher franchement à ce qu'il m'était donné de vivre. »

Leiris s’interroge et s’étudie, tente sans cesse de se justifier et de rationaliser son rapport à la littérature.
« Déçu, désarçonné mais dévoré par le désir de dire, comme si dire les choses était les diriger, disons du moins : les dominer. Dur ou doux, ce qui se doit avant tout, c'est dire différent : décalé, décanté, distant. D'où – que l'on n'en doute pas – mon langage d'ici, où les jeux phoniques ont pour rôle essentiel – eau, sel, sang, ciel – non d'ajouter à la teneur du texte une forme inédite de tralala allègre ou tradéridéra déridant, mais d'introduire – doping pour moi et cloche d'éveil pour l'autre – une dissonance détournant le discours de son cours qui, trop liquide et trop droit dessiné, ne serait qu'un délayeur ou défibreur d'idées. Curieusement donc, chercher du côté du non-sens ce dont j'ai besoin pour rendre plus sensible le sens, pratique point tellement éloignée – à bien y réfléchir – de ce procédé classique la rime, qui joue sa musique mais le plus souvent ne rime à rien sémantiquement parlant. »

Suivant ce staccato de consonnes dentales, une superbe variation sur l’inexprimable :
« …] "indéfinissable" (alias déphasé, déclassé, ainsi qu'un dé dans l'infini des sables), terme aussi flou que ces deux autres qu'on croirait ouverts sur des profondeurs quand, indices d'incontestable infirmité, ils ne sont qu'aveux d'une incapacité catégorique de formuler : "indicible" et "ineffable" [… »

Leiris revient sur la méthode appliquée dans son « intermittent et interminable glossaire » pour explorer le langage et la langue − protocole d’invention poétique de gloses qu’en fait il prolonge et remet en pratique :
« …] chacun de ces textes (à peine dignes de ce nom tant ils étaient concis) apparaissait, non comme le fruit de mon caprice mais comme déterminé par le contenu phonétique et la structure formelle du mot ainsi analysé, mot en quelque sorte déplié, façon fleur japonaise, comme pour l'expliciter et mettre en évidence ce qu'il suggère non seulement tel qu'on l'entend mais tel que les yeux le voient [… »

« …] − comme dans une mélodie une note paraît appeler une autre note ou quelques autres – un mot en appellerait un autre, l'arbitraire des signes cédant place en apparence à un système cohérent [… »

Leiris commente longuement la place essentielle de cette manière de dictionnaire surréaliste, onirique et divinatoire dans sa vie et sa pensée, rite en rapport avec la mort, devenu jeu, voire tic ; au cours de cette analyse il évoque notamment Mallarmé, Rimbaud et (son ami) Desnos, Raymond Roussel, Joyce, mais aussi Shakespeare et Verdi.
À propos de la dualité fond et forme, Leiris ajoute cette belle image au débat :
« …] le contenant était autant ce qui détermine le contenu que ce qui, par décret du sort dirait-on, le revêt [… »

Je suis resté trop longtemps loin de l’œuvre de Leiris, au point d’avoir presque oublié quel styliste fondamental il demeure.
Les amateurs de poésie sont fort heureusement nombreux sur le forum, et je les engage à découvrir cet auteur (qui rappelle Ponge et, évidemment, les surréalistes) si ce n’est déjà fait !

\Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #poésie
par Tristram
le Ven 9 Avr - 13:59
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Michel Leiris
Réponses: 27
Vues: 1852

Philip Roth

Les faits ‒ Autobiographie d'un romancier

Tag ecriture sur Des Choses à lire Cvt_le16

C’est à Nathan Zuckerman (un de ses plus fameux personnages, écrivain lui-même et son alter-ego) que Philip Roth adresse malicieusement son autobiographie, clin d’œil appuyé à la fiction qui se mêle à la réalité (et on peut se demander à bon droit quelle y est la part de souvenirs imaginés).
Enfance à Newark (baseball, antisémitisme et américanité) ; université, premières lectures (Thomas Wolfe, Sherwood Anderson), premiers textes, premières amours ; mariage avec la retorse, possessive et paranoïaque Josie…
« Que May, mariée ou non, n’eût pas la moindre chance de se conduire comme Josie n’était pas même la question ; je ne pouvais simplement désapprendre du jour au lendemain ce que des années de bataille juridique m’avaient appris, et qui était de ne jamais, au grand jamais, redonner à l’État et à ses instances judiciaires le pouvoir de décider à qui je devais être le plus profondément attaché, de quelle manière je devrais l’être et pour combien de temps. Je ne pouvais absolument plus envisager d’être un mari finalement soumis au mécanisme punitif de leur autorité, et, si peu que j’aie fait l’expérience d’une réelle paternité en pédagogue aidant parfois les enfants de Josie à apprendre leur A.B.C., j’avais le sentiment de ne pouvoir non plus être un père sous leur juridiction. »

Puis tollé soulevé par certaines de ses publications dans une partie de la communauté juive. À ce propos, la judéité, à la définition toujours floue, n’est manifestement pas une question religieuse pour Roth et ses « convictions séculières », mais plutôt semble-t-il « ethnique » :
« …] et il y avait l’indiscutable non-judéité de May, consacrée par son éducation et révélée par des traits génétiques qui la rendaient aussi irrécusablement aryenne que j’étais juif, et qu’il ne lui aurait pas traversé l’esprit de vouloir, comme Josie, travestir ou renier. »

Le dernier quart du livre donne la parole à Zuckerman, qui reproche à son auteur d’afficher dans cette autobiographie ses bienséants sentiments filiaux de « bon gars » − cachant la raison qui permit l’écriture libérée, la colère de Portnoy’s Complaint : la catastrophique période dominée par Josie, sa némésis. Toute péripétie a un sens pour Roth ; toute son œuvre se ramène au thème de l’identité, qui chez lui paraît devoir principalement à la judéité, aux femmes et à la littérature.
Il serait effectivement judicieux d’être familier de l’œuvre de Roth avant de lire cette autobiographie !

\Mots-clés : #autobiographie #ecriture
par Tristram
le Dim 28 Mar - 23:59
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Philip Roth
Réponses: 101
Vues: 6209

Erri De Luca

Le tour de l'oie

Tag ecriture sur Des Choses à lire Le_tou10

Titre original Il giro dell'oca, parution en langue originale: 2018, traduction française: 2019.


Un soir, l'orage, le feu de cheminée, la bougie.
Erri de Luca imagine -disons plutôt se crée- un fils de quarante ans. S'ensuit un dialogue, imaginaire évidemment, dans lequel toute l'introspection de l'auteur transparaît.  

J'ai eu du mal avec cet opus, pourtant truffé de qualités: fluide, alerte, pas prise tête, etc.
Une difficulté, en fait, à entrer vraiment dedans. Peut-être est-ce le sujet (?).

Un livre comme un bilan aux heures d'automne de son propre parcours, pour compenser un manque -il ne le dit pas tout-à-fait-, celui de ne pas avoir connu la paternité ?
Ceci implique qu'il n'a pas non plus fait de ses parents des grands-parents, c'est souvent par le biais de ses parents à lui qu'il veut communiquer à son fils imaginaire.  
Peut-être, mais pas sûr.

Sans doute peut-on faire remarquer à l'auteur qu'il s'écoute soliloquer avec un rien de complaisance tempérée.
Toutefois quelques jolis traits, de belles cavalcades bien dans son style, quelques pistes de réflexion fort générales -et donc à portée universelle- feront l'agrément du lecteur: pour ma part, je crains d'oublier assez vite cette lecture, peut-être suis-je passé au travers, mais je me trompe si souvent sur mes pronostics d'oubli ou d'intérêt à la vraie aune, celle de la durée !

Dans les vieux livres, les chevaux pleuraient la mort de leurs cavaliers. C'était une époque qui donnait du poids aux larmes. Aujourd'hui, les yeux restent secs sans effort pour les contenir.
  Je suis d'une époque révolue, je pleure pour un deuil, un sauvetage, le souvenir de ceux que je vois en rêve.
  Les larmes sont différentes entre elles, légères, chaleureuses, graves ,inutiles.
  Mes yeux vieillissants se réveillent avant le jour, ils mettent en route le premier café alors qu'il fait encore nuit.
  Je parle tout seul ? J'invente ta compagnie ?
  Je l'invente si fort que la réalité ne peut l'égaler. Ta présence suffit ici et ce soir pour créer ma paternité.  


\Mots-clés : #ecriture #portrait
par Aventin
le Mar 19 Jan - 16:39
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Erri De Luca
Réponses: 33
Vues: 1987

Italo Calvino

Leçons américaines : six propositions pour le prochain millénaire

Tag ecriture sur Des Choses à lire Lezons10

« Ma confiance dans l’avenir de la littérature tient à ce que je sais qu’il est des choses que la littérature est la seule à pouvoir donner, avec ses moyens spécifiques. »

Il s’agit d’un essai de 1985 préparatif à six conférences sur la littérature ; Italo Calvino étudie cinq qualités de celle-ci, la légèreté, la rapidité, l’exactitude, la visibilité et la multiplicité.

1 Légèreté :
« Trop de fils se sont-ils entremêlés dans mon discours ? Sur lequel dois-je tirer pour tenir en main ma conclusion ? Il y a le fil qui relie la lune, Leopardi, Newton, la gravitation et la lévitation… Il y a le fil de Lucrèce, l’atomisme, la philosophie de l’amour de Cavalcanti, la magie de la Renaissance, Cyrano… Ensuite, il y a le fil de l’écriture comme métaphore de la substance pulvisculaire du monde : pour Lucrèce déjà les lettres étaient des atomes en mouvement continu qui, par leurs permutations, créaient les mots et les sons les plus divers, idée reprise par une longue tradition de penseurs pour qui les secrets du monde étaient contenus dans la combinatoire des signes de l’écriture : l’Ars Magna de Raymond Lulle, la Kabbale des rabbins espagnols et celle de Pic de la Mirandole… Galilée voyait lui aussi dans l’alphabet le modèle de toute combinatoire d’unités minimes… Après lui, Leibniz…
Dois-je m’engager dans cette voie ? La conclusion qui m’attend ne risque-t-elle pas de paraître trop éculée ? L’écriture comme modèle de tout processus de la réalité… et même comme unique réalité connaissable… et même comme unique réalité tout court [en français dans le texte]… Non, je ne suivrai pas ces rails obligés qui m’emmènent trop loin de l’usage de la parole tel que pour ma part je l’entends, comme poursuite perpétuelle des choses, adaptation à leur infinie variété.
Il reste encore un fil, celui que j’avais commencé à dérouler au début : la littérature comme fonction existentielle, la recherche de la légèreté comme réaction au poids de vivre. Peut-être Lucrèce et Ovide étaient-ils eux aussi animés par ce besoin : Lucrèce, qui cherchait – ou qui croyait chercher – l’impassibilité épicurienne ; Ovide qui cherchait – ou qui croyait chercher – la résurrection dans d’autres vies selon Pythagore.
Habitué que je suis à considérer la littérature comme quête de connaissance, j’ai besoin, pour me mouvoir sur le terrain existentiel, de considérer qu’il s’étend à l’anthropologie, à l’ethnologie, à la mythologie. »

2 Rapidité :
Calvino distingue « l’économie expressive », notamment dans le conte populaire qui va à l’essentiel. Il loue la vivacité face à la vitesse caractéristique de notre époque (son discours s’inscrit dans la perspective du troisième millénaire approchant).
« Une narration est en tout cas une opération sur la durée, un enchantement qui agit sur l’écoulement du temps, en le contractant ou en le dilatant. »

« On peut aussi comprendre ce motif comme une allégorie du temps narratif, de son incommensurabilité avec le temps réel. Et l’on peut reconnaître la même signification dans l’opération inverse, la dilatation du temps par prolifération interne d’une histoire à une autre, caractéristique de la nouvelle orientale. »

« Comme pour le poète en vers, la réussite de l’écrivain en prose tient au bonheur de l’expression verbale, qui dans quelques cas pourra advenir par fulguration soudaine, mais qui en règle générale exige une patiente recherche du mot juste [en français dans le texte], de la phrase où chaque mot est irremplaçable, de la combinaison de sons et de concepts la plus efficace possible et la plus riche de significations. Je suis convaincu qu’il ne devrait y avoir aucune différence entre écrire de la prose et écrire de la poésie ; dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de chercher une expression nécessaire, unique, dense, concise, mémorable. »

« Je voudrais rompre ici une lance en faveur de la richesse des formes brèves, avec ce qu’elles présupposent quant au style et à la densité des contenus. Je pense au Paul Valéry de Monsieur Teste et de nombre de ses essais, aux petits poèmes en prose sur les objets de Francis Ponge, aux explorations de lui-même et de son langage conduites par Michel Leiris, à l’humour mystérieux et halluciné d’Henri Michaux dans les très courts récits de Plume.

La dernière grande invention d’un genre littéraire à laquelle nous ayons assisté est l’œuvre d’un maître de la forme brève, Jorge Luis Borges ; et son œuf de Colomb, c’est l’invention de lui-même comme narrateur, qui lui a permis de résoudre le blocage qui l’a empêché, jusque vers ses quarante ans, de passer de l’essai à la prose narrative. L’idée de Borges a consisté à faire semblant que le livre qu’il voulait écrire avait déjà été écrit, écrit par un autre, par un hypothétique auteur inconnu, relevant d’une autre langue, d’une autre culture – et de décrire, de résumer, de gloser ce supposé livre. Avec Borges, on assiste à la naissance d’une littérature au carré et, en même temps, d’une littérature comme extraction de la racine carrée d’elle-même : une littérature "potentielle", pour employer un terme qui entrera en vigueur plus tard en France [… »

La coïncidence avec ce choix d’œuvres emblématiques me conforte dans le bien-fondé de mes goûts…
Aussi une avant-gardiste vision de la forme tweetée qui se devine déjà !
« Dans les temps de plus en plus congestionnés qui nous attendent, le besoin de littérature devra miser sur la plus grande concentration possible de la poésie et de la pensée. »

3 Exactitude :
Ou précision.
« Parfois, il me semble qu’une épidémie pestilentielle a frappé l’humanité dans la faculté qui la distingue par-dessus tout, à savoir l’usage de la parole, une peste du langage qui se manifeste comme perte de force cognitive et d’immédiateté, comme automatisme tendant à niveler l’expression sur les formules les plus génériques, anonymes, abstraites, à diluer les significations, à émousser les pointes expressives, à éteindre la moindre des étincelles qui pourraient jaillir du choc entre les mots et de nouvelles circonstances. […]
La littérature (et, peut-être, la littérature seulement) peut créer des anticorps capables de contrecarrer l’expansion de la peste du langage. »

Calvino explicite le dessein de certaines de ses fictions.
« Le livre où je crois avoir dit le plus de choses reste Les Villes invisibles, parce que j’ai pu concentrer en un symbole unique toutes mes réflexions, mes expériences, mes conjectures ; et parce que j’ai construit une structure à facettes où chacun des courts textes se tient aux côtés des autres dans une succession qui n’implique ni relation de conséquence ni hiérarchie, mais un réseau où l’on peut tracer de multiples parcours et tirer des conclusions plurielles et ramifiées. »

4 Visibilité :
Toujours dans la perspective du futur proche :
« Le pouvoir d’évoquer des images en absence continuera-t-il à se développer chez une humanité de plus en plus noyée sous le déluge des images préfabriquées ? »

« Une littérature fantastique sera-t-elle possible au XXIe siècle, dans une grandissante inflation d’images préfabriquées ? Les voies que nous voyons d’ores et déjà s’ouvrir sont au nombre de deux. 1) Recycler les images déjà utilisées dans un nouveau contexte qui en changerait la signification. On peut considérer le postmodernisme comme la tendance à faire un usage ironique de l’imaginaire des mass media, ou à introduire le goût du merveilleux hérité de la tradition littéraire dans des mécanismes narratifs propres à en accentuer la force de dérangement. 2) Ou alors faire le vide et repartir de zéro. Samuel Beckett a obtenu ses résultats les plus extraordinaires en réduisant au minimum éléments visuels et langage, comme dans un monde d’après la fin du monde. »

5 Multiplicité :
Calvino choisit Quer pasticciaccio brutto de via Merulana de Carlo Emilio Gadda (on ne sait plus comment le nommer en français) pour introduire...
« …] le roman contemporain comme encyclopédie, comme méthode de connaissance, et surtout comme réseau de connexion entre les faits, entre les personnes, entre les choses du monde. »

C’est le credo de Calvino (qui rejoint celui de Glissant et Chamoiseau, ou "l'œuvre ouverte" de Umberto Eco, pas cités).
« Carlo Emilio Gadda essaya toute sa vie durant de représenter le monde comme un embrouillamini, ou grouillis, ou pelote, de le représenter sans en atténuer d’aucune façon l’inextricable complexité, ou, pour mieux dire, la présence simultanée des éléments les plus hétérogènes qui concourent à déterminer le moindre événement. »

« Depuis que la science se méfie des explications générales et des solutions autres que sectorielles et spécialisées, le grand défi que doit relever la littérature, c’est de tisser entre eux les différents savoirs et les différents codes dans une vision plurielle, polyédrique du monde. »

Après Musil et avant Perec,
« J’ai toujours été fasciné par le fait que Mallarmé, qui dans ses vers était parvenu à donner une forme cristalline inégalable au néant, ait consacré les dernières années de sa vie au projet d’un livre absolu comme fin ultime de l’univers, travail mystérieux dont il a détruit la moindre trace. De même que me fascine l’idée que Flaubert, qui avait écrit à Louise Colet, le 16 janvier 1852, "ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien", ait consacré les dix dernières années de sa vie au roman le plus encyclopédique qu’on ait jamais écrit, Bouvard et Pécuchet.
Bouvard et Pécuchet est sans aucun doute le roman fondateur de ceux que je passe ce soir en revue, même si la traversée hilarante et pathétique du savoir universel qu’accomplissent ces deux Don Quichotte du scientisme du XIXe siècle se présente comme une succession de naufrages. Pour ces candides autodidactes, chaque livre ouvre un monde, mais les différents mondes s’excluent l’un l’autre, ou détruisent, en se contredisant, toute possibilité de certitude. En dépit de toute leur bonne volonté, les deux copistes sont dépourvus de cette sorte de grâce subjective qui permet d’adapter les notions à l’usage que l’on veut en faire ou au plaisir gratuit que l’on veut en tirer, un don qui, somme toute, ne s’apprend pas dans les livres. »

« Ce qui prend forme dans les grands romans du XXe siècle, c’est l’idée d’une encyclopédie ouverte, adjectif qui contredit clairement le substantif encyclopédie, dont l’origine étymologique dit l’ambition de connaître le monde de façon exhaustive en enfermant le savoir dans un cercle. Aujourd’hui, une totalité qui ne soit pas potentielle, conjecturale, plurielle, n’est plus pensable. »

« Il y a le texte pluriel, qui à l’unicité d’un moi pensant substitue une multiplicité de sujets, de voix, de regards sur le monde, selon le modèle que Mikhaïl Bakhtine a appelé "dialogique" ou "polyphonique" ou "carnavalesque", et dont il repère les antécédents de Platon à Rabelais et à Dostoïevski. Il y a l’œuvre qui, dans son désir de contenir tout le possible, ne parvient pas à se donner une forme et à se tracer des contours, et qui reste inachevée par vocation constitutive, comme nous l’avons vu chez Musil et chez Gadda. »

« Toute vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un nuancier de styles, où tout peut sans cesse être rebattu et réarrangé de toutes les façons possibles. »

En annexe, on trouve notamment Commencer et finir, un texte préparatoire de Calvino qui n’eut pas le temps de rédiger sa sixième leçon…
Un brillant aperçu des trouvailles et réflexions analytiques d’un grand lecteur.
Un régal, et pas ardu à lire !

\Mots-clés : #ecriture #essai
par Tristram
le Lun 11 Jan - 15:33
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Italo Calvino
Réponses: 61
Vues: 4455

Enrique Vila-Matas

Impressions de Kassel

Tag ecriture sur Des Choses à lire Impres10

L’auteur-narrateur est convié à la Documenta de Kassel (édition 13, 2012 ; livre paru en 2014), foire mondiale quinquennale d’art contemporain ‒ et c’est de ce dernier qu’il s’agit principalement. Sont convoqués tous les poncifs à propos de l’art moderne, le déclin de l’Occident et la ruine de l’Europe, le chaos et la confusion, la collusion avec le commerce, et cela non sans quelques piques goguenardes, notamment sur les avant-gardes encore enlisées dans le duchampien… Quand les installations et interventions remplacent sculptures et tableaux, sous peine de ringardise…
Moins abscons que certains des précédents livres de Vila-Matas, celui-ci met en œuvre le même procédé, la reprise de quelques constantes au gré des digressions, comme la « cabane à penser » (de Wittgenstein), la guerre et le nazisme, « collapsus et rétablissement », « se tirer » et trouver son « foyer », la Chine, « l’impulsion », innovation et mémoire historique, et l’imagination, magistralement illustrée par la narration elle-même, ou encore :
- Le MacGuffin, qui d’après Wikipédia « est un prétexte au développement d'un scénario. C'est presque toujours un objet matériel et il demeure généralement mystérieux au cours de la diégèse, sa description est vague et sans importance. Le principe date des débuts du cinéma mais l'expression est associée à Alfred Hitchcock, qui l'a redéfinie, popularisée et mise en pratique dans plusieurs de ses films. L'objet lui-même n'est que rarement utilisé, seule sa récupération compte. »
- L’art et la créativité,
« J’aurais aimé avouer, à ce moment-là, à Boston qu’il me semblait incroyable de ne pas avoir su remarquer, dès le premier instant, que le politique ou plutôt l’éternelle chimère d’un monde humanisé était inséparable de la recherche artistique et de l’art le plus avancé. »

« "Dans l’art, on n’innove pas, contrairement à ce qui se passe dans l’industrie. L’art n’est ni créatif ni innovateur, contrairement à ce qui se passe pour les chaussures, les voitures, l’aéronautique. Laissons ce vocabulaire industriel. L’art fait, et vous, vous vous débrouillez avec. Mais, bien sûr, l’art n’innove pas, ne crée pas." »

« Je me suis rappelé qu’au milieu du XIXe siècle aucun artiste européen n’ignorait que, s’il voulait prospérer, il devait intéresser les intellectuels (la nouvelle classe), ce qui avait fait de la situation de la culture le thème le plus traité par les créateurs et le propos exclusif de l’art était devenu la manière de suggérer et d’inspirer des idées. »

« C’était le triomphe pratiquement définitif du mariage entre l’œuvre et la théorie. Si bien que, si quelqu’un tombait par hasard sur une pièce artistique plutôt classique, il finissait par découvrir que ce n’était qu’une théorie camouflée en œuvre. Ou le contraire. »

- La marche,
« Boston m’a demandé si j’avais remarqué que la longue promenade était pratiquement la seule activité non colonisée par les gens se consacrant au monde des affaires, autrement dit les capitalistes. »

« Au fur et à mesure que nous avancions, il devenait de plus en plus évident que marcher éveille la pensée ou l’envoie se promener plus librement, aide à dire des phrases plus authentiques, peut-être parce qu’elles sont moins élaborées. »

Autre récurrence,
« la recommandation faite par Mallarmé à Édouard Manet, considérée par certains comme fondatrice de l’art de notre temps : "Peindre non la chose, mais l’effet qu’elle produit." »

Comme à l’accoutumée, on trouve des références à nombres d’écrivains (et artistes), Kafka, comme souvent, Roussel et son Locus Solus, qui a ici une place centrale, Vila-Matas en reprenant la promenade dans un jardin étrange (inspiré aussi de Camilo José Cela dans Voyage en Alcarria), Stanislaw Lem, auteur négligé (mais qui a son fil sur le forum), Tabucchi (Femme de Porto Pim), qui donne un nom de personnage féminin… On retrouve aussi l’artiste plasticienne Sophie Calle, décisivement présente dans Parce qu’elle ne me l’a pas demandé, in Explorateurs de l'abîme, en une sorte d’autoréférence vila-matassienne qui prend toute sa valeur dans le contexte de ce nouveau récit :
« …] il m’a semblé que théâtraliser ma propre vie et mes pas dans la nuit était une façon de donner davantage d’intensité à mon impression d’être vivant, autrement dit à une nouvelle manière de créer de l’art. »

Le personnage central est comme de coutume un narrateur de (fausse ? partielle ?) autofiction, écrivain vieillissant, assez loufoque, égaré et godiche, de bonne humeur le matin et angoissé le soir (l’humour et l’autodérision sont permanents).
Sans surprise pour qui a fréquenté l’auteur, ce narrateur s’invente volontiers des doubles, et de même ses interlocutrices ont une identité incertaine.
Les observations pertinentes mais hors sujet ne manquent pas ; ici, à propos de la "foule", il me semble percevoir un ton parodique (dans le second paragraphe) :
« Toujours est-il que j’ai préféré me taire et observer attentivement le processus général de récupération animique à l’œuvre chez les gens réunis. J’ai fini par percevoir une communion intense entre tous ces inconnus qui, venant sûrement d’endroits très différents, s’étaient rassemblés ici. C’était comme si tous pensaient, comme si nous pensions : Nous, nous avons été le moment et ici, c’est le lieu, et nous savons quel est notre problème. Et tout se passait en plus comme si une énergie, une brise, un puissant courant d’air moral, un élan invisible, nous poussait vers l’avenir, soudant pour toujours les différents membres de ce groupe spontané qui semblait tout à coup subversif.
C’est le genre de choses, ai-je pensé, que nous ne pouvons jamais voir dans les journaux télévisés. Ce sont de silencieuses conspirations de personnes qui semblent se comprendre sans se parler, des rébellions muettes survenant à tout moment dans le monde sans être perçues, des groupes formés au hasard, des réunions spontanées au beau milieu du parc ou à un coin de rue obscur qui nous permettent d’être de temps à autre optimistes en ce qui concerne l’avenir de l’humanité. Les gens se rassemblent quelques minutes, puis se séparent et tous s’affirment dans la lutte souterraine contre la misère morale. Un jour, pris d’une fureur inédite, ils se soulèveront et feront tout sauter. »

Si Vila-Matas parvient à une conclusion, c’est que « l’art est ce qui nous arrive », et donc vivant.

\Mots-clés : #autofiction #creationartistique #ecriture #identite
par Tristram
le Jeu 12 Nov - 16:32
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: Enrique Vila-Matas
Réponses: 59
Vues: 4099

Jacques Réda

Quel avenir pour la cavalerie ?
Une histoire naturelle du vers français.

Tag ecriture sur Des Choses à lire Rzoda11


Paru en 2019, 200 pages environ.

Cette sorte d'exposé, ou de balayage démonstratif, peut paraître passablement didactique, comment l'éviter au demeurant, l'objet même, qui est l'histoire de la versification française, ne se prêtant pas trop à autre chose ?

C'est judicieusement contrebalancé, toutefois, par la plume de Jacques Réda, légère, ou peut-être plus de façon plus exacte en état de non-pesanteur, ce qui semble intrinsèque à ses écrits.

Ouvrage passionnant, truffé de références sans être roboratif, avec l'art de la mise en perspective, de ce bon vieux vers, ses avatars, ses métamorphoses, démo délicate, dont on sait gré à Jacques Réda, par exemple, de ne jamais avoir utilisé le détestable anglicisme punchline, ou encore d'éviter le piège de l'encyclopédisme foisonnant; à ce titre, le petit Nota Bene de fin d'ouvrage est appréciable, semblant dire "lisez-moi plutôt que consultez-moi, c'est un ouvrage, pas un index commode", il commence ainsi:
Au sujet de la bibliographie, son absence à la fin de ce volume s'explique par la préférence que j'ai eue pour l'inclusion, dans le corps du texte, des références des ouvrages cités. [...]


Au sujet du sous-titre, énigmatique et plaisant, un petit indice que je laisse à votre sagacité:
Contre toute définition et toute objectivité, la poésie serait-elle une guerre ? D'un point de vue assez opposé au mien, Henri Meschonnic, auteur de nombreux ouvrages sur la langue, le vers et le rythme, le pensait. Et nous nous sommes, amicalement, parfois trouvés en guerre à propos de celle-là - mais elle a bien eu lieu. Et c'est la guerre de mille ans qu'a soutenue la langue française, aujourd'hui à bout de forces et d'expédients, en retraite sur tous les fronts du champ de batailleoù, à l'arrière garde, a le premier succombé, à Roncevaux, Roland. Mais il y avait sauvé le gros de l'armée, et tout l'avenir qu'elle avait devant soi.
 Notre situation est la même, si l'avenir est plus menaçant.
Mais quel motif aurions-nous de le craindre pour notre langue elle-mêm ? Qu'elle soit, dans mille ans, encore plus différente de la nôtre que de celle du temps des premiers Capétiens, quoi de plus naturllement propable ? C'est le langage même qui se trouve en danger, et la guerre n'est pas finie.


     
Lu et relu deux fois déjà, j'ai appris beaucoup, notamment -et entre autres !- en comprenant enfin le vers français XVIIIème, lorsqu'il est mis en perspective; ce poudingue douteux, qui, jusqu'alors me permettait de résumer l'apport poétique au seul Chénier, et de me gausser à peu de frais de certains d'entre lesdits "Grands Hommes"...
(Quiconque a lu un peu de poésie de Voltaire me rejoindra peut-être !)

J'en suis venu à conclure (même si Jacques Réda suggère peut-être un petit peu mais n'assène rien en ce domaine), que cette poésie d'édifice, au mortier, à la truelle et au fil à plomb, digeste comme une pâtisserie dont la réalisation serait confiée à coffreur-bancheur, est mieux perceptible si l'on considère qu'on pouvait utiliser le vers au quotidien -l'alexandrin de préférence- et qu'on ne se gênait pas pour le faire, dans des domaines aussi variés que la missive épistolaire commune, l'exposé scientifique, l'essai littéraire, le rapport militaire ou la conversation de salon.    

Pour ce qui est de la poésie d'origine, au prix et à l'appui d'une petite remontée gaillarde dans le temps -mettons celui des aèdes-, mon intime conviction sans preuve est que la versification (ex.: le décasyllabe à rimes plates pour l'ancien français oïl en formation) est de l'ordre de l'outil: en ces temps de transmission orale des œuvres, et d'accompagnement musical par le poète (barde, troubadour, trouvère, récitant, hôte, convive, etc...), il fallait un format commode, correspondant sûrement à un rythme adapté de diction, sur lequel apposer un rythme et des notes musicales elles aussi transmises oralement -à l'oreille.
Et, pour une évidence ce me semble, que la poésie des origines ne devait pas être une pratique solitaire.

Merci à Jacques Réda d'avoir bien précisé la contrainte du français oïl, cas linguistique rare avec l'absence d'accent tonique (les mots ne "chantent" pas spontanément à la diction).

Voir aussi le sort si particulier des voyelles élidées dans notre langue , entrant ou non dans le compte des pieds, et sûrement distinctes selon l'accent qu'on veut bien mettre à la lecture.
Pour un exemple tout à fait personnel, Francis Jammes en joue beaucoup, non dits avec un accent gascon prononcé, ses vers me semblent perdre des pieds en route, et/ou des rythmes, voire de la tessiture, de la couleur.

Sur la diction, nous avions en effet bien noté, Monsieur Réda, que les enregistrements qui nous sont parvenus de Reverdy ou d'Apollinaire sont totalement différents, dans l'abord du mot - du phrasé, de la prosodie en général - Apollinaire déclamant, comme c'était l'usage multiséculaire, façon institutionnelle, très Comédie-Française époque classique. Comme du Racine ou du Corneille.
Tandis que Reverdy, un peu écorcheur de mots, un peu brutalisant à la varloppe les saillantes, nous semble infiniment plus proche (au reste, cher Guillaume, plus personne ne déclame vos vers aujourd'hui, ainsi que vous le faisiez -était-ce pour la pose ?- et figurez-vous qu'ils semblent n'avoir rien perdu à ce type de transfiguration, allez, même, au contraire !).  

Idem pour la place de l'hémistiche, rendant possible le passage du déca et de l'octosyllabe à l'alexandrin, idem pour la conception et la diffusion du sonnet, structure aboutie loin d'être un simple formalisme.

Petit regret, M. Jacques Réda, de ne pas avoir -à mon goût- assez souligné le passage de la poésie dite (ou déclamée, ou chantonnée, on entonnée, ou chantée) à la poésie lue.
Même si vous parlez abondamment de la prosodie espacée, spatiale, visuelle (André du Bouchet, etc...).


Ouvrage qui ne passionnera sans doute pas tout le monde, mais beaucoup tout de même, j'en suis sûr.
En tous cas livre très recommandable.
D'ailleurs j'y retourne !

Mots-clés : #creationartistique #ecriture #essai #historique #poésie
par Aventin
le Lun 2 Nov - 18:42
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jacques Réda
Réponses: 28
Vues: 2160

Italo Calvino

La Machine littérature

Tag ecriture sur Des Choses à lire La_mac10

Table a écrit:1
Cybernétique et fantasmes
Entretien sur science et littérature
Philosophie et littérature
La littérature comme projection du désir
Définitions de territoires : le comique
Définitions de territoires : l'érotique
Définitions de territoires : le fantastique
Film et roman : problèmes du récit
Pour qui écrit-on ? ‒ L'étagère hypothétique
Des bons et des mauvais usages politiques de la littérature
Les niveaux de la réalité en littérature
2
Pourquoi lire les classiques
Les « Odyssées » dans l'« Odyssée »
Ovide et la contiguïté universelle
La structure du « Roland furieux »
« Candide » ou la vélocité
La cité-roman chez Balzac
Le roman comme spectacle
« Les Fiancés » : le roman des rapports de force
Pour Fourier. 1. Pour introduire à la société amoureuse
Pour Fourier. 2. L'ordinateur des désirs
Pour Fourier. 3. Congé. L'utopie pulvérisée
Petit guide de « la Chartreuse » à l'usage de nouveaux lecteurs
La connaissance de la Voie lactée
Le rocher de Montale
La plume à la première personne (Pour les dessins de Saul Steinberg)
En mémoire de Roland Barthes
En guise d'appendice : Autobiographie

(La seconde partie reprend plus ou moins le Pourquoi lire les classiques que j’ai déjà lu et commenté en mars. Encore merci aux éditeurs pour entretenir le flou et empêcher les lecteurs de se retrouver dans les différentes publications mélangées.)
La première partie est un recueil de conférences et articles de 1967 à 1978, portant sur l’approche structurale de la littérature, ou « les rapports entre jeu combinatoire et inconscient dans l'activité artistique », mais aussi la bibliothèque idéale et divers écrivains (la revue Tel Quel, Barthes, Queneau et l’OULIPO, démarche mathématique, mythe et conte, etc.).
Cet aperçu de sémiologie littéraire est souvent éclairant, ne serait-ce que parce qu’exposé simplement ; il peut paraître daté, mais aide à intégrer les apports des approches modernes, partiellement ou mal assimilées au moins dans mon cas.
« Nous avons dit que la littérature est, tout entière, implicite dans le langage, qu'elle n'est que la permutation d'un ensemble fini d'éléments et de fonctions. »

« Le combat de la littérature est précisément un effort pour dépasser les frontières du langage ; c'est du bord extrême du dicible que la littérature se projette ; c'est l'attrait de ce qui est hors du vocabulaire qui meut la littérature. »

« Le mythe est la part cachée de toute histoire, la part souterraine, la zone non explorée, parce que les mots manquent pour arriver jusque-là. »

« La ligne de force de la littérature moderne tient dans sa volonté de donner la parole à tout ce qui, dans l'inconscient social et individuel, est resté non exprimé : tel est le défi qu'elle relance sans relâche. »


Mots-clés : #ecriture #essai #universdulivre
par Tristram
le Lun 12 Oct - 23:43
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Italo Calvino
Réponses: 61
Vues: 4455

Vénus Khoury-Ghata

Marina Tsvétaïéva, mourir à Elabouga

Tag ecriture sur Des Choses à lire Vzonus11
2019, 170 pages environ.


Boulimique d'écriture et de liaisons, une vie d'une rare dureté, faite d'épreuves dont on ne se relève généralement pas.

Hors ceci, Marina Tsvétaïéva est et restera une poétesse-phare de la langue russe au XXème -si je puis conseiller son recueil Insomnie, lequel s'ouvre sur de très touchants poèmes saphiques-, cet opus de Vénus Khoury-Ghata permet d'apréhender le phénomène:

Marina Tsvétaïéva ce sont plusieurs vies, généralement misérables et déchirées, et un talent multi-facettes boudé de son vivant, du moins après la révolution d'Octobre mais reconnu et pleinement appréhendé de nos jours (autre exemple, ses traductions, surtout celles du russe vers le français, étaient dédaignées à son époque, elles font autorité aujourd'hui).

Le livre s'ouvre sur Marina Tsvétaïéva, revenue en Russie, dans une masure insalubre à Elabouga (Russie), en haillons, qui gratte les sillons de la terre gelée de ses mains pour glaner quelques pommes de terre échappées à la récolte, efin de nourrir son fils Mour, qu'elle se plaît à croire issu de plusieurs pères, avant de se suicider par pendaison au bout de sa trajectoire d'errante misère.

Elle fut de la très haute société moscovite du temps du Tsar, puis épousa un futur Blanc (Serge) contre l'avis paternel (déjà rebelle). Déçue par la France, mais aussi par l'Autriche et l'Allemagne, l'exil de la haute société russe bardée d'argent, par les cercles et coteries littéraires françaises et occidentales, marquée par la mort de faim de sa fille Irina dans un pensionnat et la culpabilité qui va avec, puis par les rapports détestables qu'elle entretient avec sa fille Alia, très douée, qu'elle refuse de mettre en pension et dont elle se sert comme souillon, comme bonne à tout faire. Marina Tsvétaïéva n'a jamais su être mère.

Déçue aussi par Natalie Clifford Barney et Renée Vivien, leur cercle huppé littéraire et saphique, dans lequel, paraissant en haillons (elle, née princesse !) parmi ces belles dames en atours splendides, elle est une curiosité, l'ornithorynque dans le lac aux cygnes.

En dépit de ses engouements, de ses amours, de ses contacts tellement multiples (Rilke avec lequel elle entretint une longue correspondance, Mandelstam, Gorki, Nicolas Granki, André Biely, Anna Akhmatova, Pasternak, Nina Berberova, Ilya Erhenbourg, etc....) elle choisit l'irrémédiable, retourner en Russie prétextant que les littérateurs de l'exil ne valent pas ceux restés au pays, malgré ce que cela signifie: une mort encore plus misérable qu'en occident, la prison ou à tout le moins l'exil (ce sera Elabouga).

Vénus Khoury-Ghata, inspirée, nous narre cela d'une écriture dure, sans concession, aux teintes bleu-froid. Avec son côté cru, son refus d'apitoiement (il eût été si facile de signer une bio qui fût un tantinet mélo, mais la grande dame de Bcharré ne semble pas manger de ce pain-là...).

Volochine a vite compris que tu étais une sauvage incapable de penser comme tout le monde, incapable d'adhérer à un mouvement.
 Tu l'amusais alors que tu voulais attirer son attention.
  C'est chez lui à Koktebel en Crimée que tu as rencontré le jeune Serge Efron, épousé un an plus tard contre l'avis de ton père incapable de s'opposer à tes désirs. Tu imposais ta volonté, imposais une écriture qui n'avait aucun lien avec celle des poètes qui t'ont précédée.
Tu fascinais, dérangeais. Tu faisais peur.





Mots-clés : #biographie #ecriture #immigration #portrait #violence #xxesiecle
par Aventin
le Dim 6 Sep - 10:09
 
Rechercher dans: Écrivains du Proche et Moyen Orient
Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 23
Vues: 2804

Enrique Vila-Matas

Air de Dylan

Tag ecriture sur Des Choses à lire Air_de10

Le narrateur (un auteur barcelonais…) rencontre lors d’un colloque sur l'échec Vilnius Lancastre, jeune barcelonais ressemblant à Bob Dylan, dont le père, un éminent auteur qui vient de décéder, le hante "littéralement", et qui travaille avec indolence à un projet cinématographique basé sur ses « Archives de l’échec en général ».
L’échec, la paresse, l’hostilité père-fils, la pièce Hamlet, le réalisme, voici quelques éléments autour desquels Enrique Vila-Matas emmêle cet imbroglio romanesque, lui donnant une sorte de cohérence baroque, extravagante et inventive, comme de coutume métissée de références littéraires et cinématographiques, avec nombre de renvois à sa propre œuvre et à ses thèmes de prédilection.
« Oblomov est un jeune aristocrate déshérité, incapable de faire quoi que ce soit de sa vie. Il dort beaucoup, lit de temps en temps, bâille sans arrêt. Hausser les épaules est son geste favori. Il fait partie de ces personnes qui ont pris l’habitude de se reposer avant de se fatiguer. Rester étendu le plus longtemps possible semble son unique aspiration, sa modeste rébellion. Oblomov représente l’indifférent au monde par excellence. »

« …] cette idée du théâtre dans le théâtre utilisée par Shakespeare dans Hamlet, idée consistant à demander à une troupe de théâtre d’illustrer des faits similaires à ceux qui étaient survenus dans la vie réelle pour ainsi donner à entendre à tout le monde (personnages et auditoire) sa propre version, et vérifier, selon les réactions de certains, si c’était la bonne. »

« J’ai toujours essayé de progresser. Mais les thèmes restent inévitablement les mêmes, et c’est encore plus évident quand l’écrivain est un névrosé comme moi. On ne possède que ses propres thèmes dans lesquels on se déplace et, au fond, le mieux à faire, c’est de devenir monotone. »

La recherche de l’origine d’une phrase est un « moteur pour explorer le monde » :
« Ou peut-être que ma recherche servira à montrer que les phrases sont à tout le monde, que la paternité de l’œuvre n’existe pas, que l’origine réelle de toute phrase se perd dans la nuit des temps… »

L’écrivain-narrateur entreprend de réécrire l’autobiographie du disparu, dédiée à son amante (devenue celle de son fils) et détruite par sa veuve :
« Un récit assez synthétisé de sa vie, qu’il n’avait pas terminé. En biais, transversal, oblique. »

(cf. les mémoires de Mac et son contretemps.)
On est dans un pur délire fictionnel :
« Son éternelle et admirable bonne humeur lui donnait le courage d’organiser dans sa vaste librairie – l’achat récent d’un sex shop voisin lui avait permis de doubler la surface de son magasin – toutes sortes de manifestations culturelles et il y avait plusieurs clubs de lecture. »

« …] les écrivains qui survivent […] sont seulement ceux qui tiennent compte de la tragédie de tant de lecteurs dont on a abusé et qui, malgré les abus, montrent qu’ils ont encore la force de prêter attention à ceux qui, comme eux, essaient de mettre de l’ordre dans la conscience chamboulée. On ne voit jamais à la télévision ce travail secret avec la conscience, il n’est pas médiatique, il habite dans les vieilles maisons de la sempiternelle vieille littérature. »

« La vie est une souricière, le réel n’est que théâtre, et nous ne sommes rien sans la mémoire qui invente toujours. »

« Avec leur Théâtre de la souricière, Débora et Vilnius étaient tous les deux convaincus que, pour dire ou insinuer la vérité, la fiction serait toujours très supérieure à d’autres moyens qui s’étaient révélés inefficaces. »


Mots-clés : #ecriture #famille #satirique #universdulivre
par Tristram
le Lun 31 Aoû - 21:17
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: Enrique Vila-Matas
Réponses: 59
Vues: 4099

Paul Valéry

Poésie perdue
Sous-titré: Les poèmes en prose des Cahiers.

Tag ecriture sur Des Choses à lire Pozosi10



Le titre aguiche, vous fait de l'œil sur un rayon de libraire.
En fait il s'agit d'une sélection, à subjectivité revendiquée, de fragments extraits des Cahiers, auxquels le sélectionneur-annotateur-préfacier Michel Jarrety trouve des vertus prosodiques, poétiques particulières.
C'est bien sûr un peu patchwork, ou encore décousu, même si l'agencement tient compte de la chronologie.

À le lire dans l'ordre, on obtient ainsi un regard sur l'évolution de la pensée valérienne, on soupèse les divers affinages, suit les circonvolutions, repère les thèmes chers, contemple les idées fixes - même si l'on récusera par avance les lieux communs et conclusions toutes faites, bref ce que nous trouvons dans cette battue en règle de halliers trop désignés, c'est le danger d'une telle visite guidée: remercions toutefois M. Michel Jarrety, pour l'énorme somme de travail et l'obtention d'un résultat, la mise à portée de lecteur, qui a dû sembler une gageure au moment d'entreprendre.

Car oui, l'ouvrage est à recommander. Les pré-classements et les matériaux que Valéry a employés ou ré-employés dont dûment notés, on perçoit par où est passée la sève jusqu'à la foliaison finale.  

Ainsi, lesdits "poèmes", "PPA" (petits poèmes abstraits), "Psaumes" et tout simples extraits des Cahiers, datés, on sent une volonté de pré-classement de la part de Valéry.
La façon aussi, le côté sans apprêt, comme c'est venu dans ces cahiers de l'aube, nous donne un pensum certes, mais brut de décoffrage, pas sans intérêt, loin delà: de çà de là, de nombreux et succulents petits délices s'offrent sans peine au dégustateur.

L'Homme de Verre a écrit:"Si droite est ma vision, si profonde ma sensation, si pure, si maladivement pure ma connaissance et si déliée, - si nette mareprésentation; et ma science si achevée que je me vois et me pénètre depuis l'extrémité du monde jusqu'à ma parole silencieuse, et dès l'informe chose jusqu'au désir se soulevant, le long de fibres et dans des centres, je me réponds, je me reflèteje frémis à l'infini des miroirs - je suis de Verre.
III, 440 - 1903.


PPA - Association d'idées a écrit:À la campagne: sur la terre, un petit cadavre de rougeur, long comme mon petit doigt, argenté et saignant; un pas plus loin, le squelette d'une petite aile où tient encore un plumage vert sombre.
  Puis, un grand arbre me fait penser aux cristallisations. La symétrie est un fait tout général. Loi de Curie.
VII, 78 - 1918.


Poèmes et PPA a écrit:Je vais sur les bords de la mer et je me parle. Je ne vois rien au milieu de la vaste vue. Je marche dans mon incohérence propre, - abtraite et amoureuse et triste et irritée et extralucide et enflammée parfois...Le vent tire la torche, brouille et excite la torche spirituelle.
X, 117 - 1924.


Poèmes et PPA a écrit:Matin. Aube noire et venteuse. Coups de canon du vent -
   Tension remarquable de mes "nerfs"
   Tout marque, sonne, le moindre changement - évènement -  sur le présent chargé issu du sommeil
   Plein de résonnances, d'éclairs, d'attentes,
   Endormi au 3/4 et le reste de l'être, une pointe vibrante.
   Ondes fines très intenses, mais très étroites.
XIV, 104 - 1929.


Psaume a écrit:Mes yeux soutiennent le monde.
Mes regards travaillent la présence colorée, opposée,
Tracent, circonscrivent, confirment - AGISSENT.
Construisent, suppriment - veulent et refusent.
Distribuent le contraste et les similitudes.
XXII, 442 - 1939.


Mots-clés : #ecriture #journal #philosophique #poésie
par Aventin
le Dim 9 Aoû - 17:51
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Paul Valéry
Réponses: 8
Vues: 236

Béatrix Beck

Tag ecriture sur Des Choses à lire Couvbb10

Devancer la nuit suivi de Correspondancesavec Roger Nimier

Commençons par Devancer la nuit, face épistolaire d'une histoire d'amour, ou à peu près épistolaire et à peu près la liaison amoureuse. Initiales respectives A. La manière nous faisant comprendre qui est qui, lui dandy ennuyé à l'humour noir voire morbide, elle américaine, obstinément vivante avec un soupçon de brusquerie. Références perceptibles, références qui échappent dans cet échange de bons mots qui a parfois des airs d'amour vache. Ce qui domine dans cette passion contrariée c'est d'ailleurs l'attention à l'autre, autrement, dans le jeu de la formule, de l'altérité et du contrepoint. Et puis s'il y a les lettres ou billets, il y a aussi des dialogues entre Alexis et Anaïs et entre Anaïs et Madame Blanche sa dévouée domestique aux pieds sur terre au dicton agile. Autre contrepoint qui rend plus fragile et éthérée la sphère des deux amants. Surtout dans cet échange, finalement, le jeu n'est pas que séduction, il est aussi expédition de secours en quelque sorte.

Étonnant avec des moments détonants.


La Correspondance avec Roger Nimier ensuite. Quelques lettres et billets d'une relation différente mais bien réelle, elle aussi faite d'attention, d'humour et de bons mots et on retrouve dans la chronologie quelque chose de Devancer la nuit. L'inverse en fait certes mais l'occasion de découvrir un peu des deux auteurs. On comprend entre autres choses dans cette amitié importante le soutien de celui du milieu à la lauréate du Goncourt qui peine à vivre de sa plume. C'est à la fois pour les adeptes de BB et un bel éclairage sur le texte littéraire à la forme très libre.

Il serait dommage d'oublier la postface qui parle de littérature par les auteurs et leurs tendances et de cette amitié qui pourrait surprendre entre bords politiques divergents mais là aussi littérature. Avec des noms "passés" mais une approche intéressante. Surtout un portrait de Roger Nimier par Béatrix Beck et "Pourquoi j'ai voulu devenir française", article paru dans Elle quand après dix huit ans à se la voir refuser, par l'entremise de Roger Nimier, enfin...

En résumé ? Béatrix Beck ça a l'air léger, c'est rigolo, entre fausses maladresse et farouche liberté. C'est un geste aussi dans cette liberté qui donne une place à l'autre, à ses personnages et à ses lecteurs sans doute. Dans sa manière éclatée elle est parfois difficile à suivre mais ça doit aussi être ça la liberté.

Mots-clés : #amitié #amour #correspondances #ecriture
par animal
le Jeu 23 Juil - 9:56
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Béatrix Beck
Réponses: 37
Vues: 2321

Enrique Vila-Matas

Mac et son contretemps

Tag ecriture sur Des Choses à lire Mac_et10


Mac, le narrateur, tient son journal en apprenti écrivain, projetant de réécrire Walter et son contretemps, « mémoires obliques » d’un ventriloque avec une seule voix (« la voix propre précisément si convoitée par les romanciers » ?) et roman oublié d’Ander Sánchez, son voisin du quartier du Coyote à Barcelone. Walter et son contretemps est en fait un recueil de nouvelles, chacune écrite en référence à un écrivain différent (« à la manière de »), formant un ensemble et contenant chacune des « moments assommants », qui correspondent à la confusion due à un abus d’alcool chez l’auteur.
Chaque chapitre/ entrée quotidienne contient une rubrique « Whoroscope » (puis « Oscope »), prolongée de développements titrés « & » :
« …] je lisais en général l’horoscope dans mon journal préféré et [que], même si ce qui y était prédit n’avait apparemment aucun lien avec moi, mon expérience de lecteur chevronné me faisait interpréter le texte de telle manière que ce qui y est dit s’ajuste parfaitement à ce qui m’est arrivé au long de la journée. »

Des réflexions comme celle-ci (m’)ouvrent des abîmes de perspectives sur la réécriture des souvenirs, l’égocentrisme, voire la suspension consentie de l'incrédulité chez le lecteur…
Vila-Matas use de son procédé habituel, entretisser vertigineusement des prémisses en explorant les possibilités scéniques sans (dit-il) savoir où il va aboutir, méthode qui trouve parfois ses limites, mais excelle dans ce roman.
« Car la méthode n’est pas mauvaise, des écrivains de tous les pays y ont recours : combiner des problèmes qui, à première vue, n’ont rien à voir entre eux en ayant bon espoir d’accéder à quelque chose qui se trouve dans le monde de l’indicible. »

C’est donc de vertigineux enchâssements d’intrigues aux multiples coïncidences, de labyrinthiques allers-retours dans les divers leitmotive, avec sa coutumière palette d’emprunts littéraires et nombre de thèmes s’entrecroisant, tels les répétitions, l’égolâtrie ou les livres « posthumes et inachevés », ou « posthumes falsifiés ». Bref ça fait beaucoup de nœuds, et je n’ai pas trop cherché à suivre précisément (sans compter que ça m’a paru un peu lassant sur la longueur…)
« …] les romans qui me plaisent sont toujours comme des boîtes chinoises, toujours remplis de contes. »

« Ce thème dans lequel je me suis vite immergé était la répétition, en particulier son importance dans la musique où tant les sons que les séquences ont l’habitude de se répéter, où personne ne met en doute que la répétition est fondamentale si elle se situe à un point d’équilibre entre les énoncés initiaux et les variations d’une composition. »

L’humour de Vila-Matas est aussi à son mieux (toute l’histoire étant bien sûr foutraque) :
« Je lui ai demandé si elle reviendrait vite et j’ai découvert, parce que c’est en ces termes qu’elle me l’a dit, que j’avais une habileté rare à la mettre de mauvaise humeur. »

« Pourquoi la préférence des femmes pour d’autres nous donne-t-elle toujours l’impression qu’elles ont choisi un abruti ? »

Il est fait une intéressante référence au film L'Agence/ Bureau de contrôle/ The Adjustment Bureau, de George Nolfi, d'après la nouvelle Rajustement (Adjustment Team) de Philip K. Dick, auteur qui présente de manière originale cette supposition paranoïaque, voire complotiste, mais plausible, d’une entité extérieure observant et contrôlant nos destinées absurdes ‒ une sorte de renouvellement de la perspective déiste.

Mots-clés : #ecriture #universdulivre
par Tristram
le Ven 1 Mai - 14:46
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: Enrique Vila-Matas
Réponses: 59
Vues: 4099

Rodolphe Barry

Tag ecriture sur Des Choses à lire Couv-h10

Honorer la fureur

Rodolphe Barry compose dans Honorer la fureur un hommage vibrant, éloquent et plein d'humilité à l'écrivain américain James Agee (1909-1955). Il se penche sur son parcours de vie à travers ses multiples facettes : journaliste, romancier, scénariste, Agee s'est investi dans tellement de projets mais s'est aussi brûlé les ailes, tant sa personnalité passionnée pouvait être intransigeante, abrupte voire auto-destructrice. Loin d'une biographie linéaire, Honorer la fureur est fidèle à son titre et trouve une remarquable cohérence dans sa structure.

L'ouvrage débute avec un moment décisif de la vie d'Agee, lorsque ce dernier est parti avec le photographe Walker Evans observer et partager la vie de trois familles de métayers dans l'Alabama, au coeur de la Grande Dépression à l'été 1936. Une rencontre qui a abouti à la rédaction de Louons maintenant les grands hommes, portrait bouleversant mais tellement éloigné du cadre d'abord imposé par le magazine Fortune pour lequel il travaillait. Et ce décalage entre le contexte des apparences sociales et la recherche d'intimité, de vérité, de l'artiste marque une fêlure profonde...avec par la suite de nombreux détours, échecs et remises en question, parallèlement à une vie personnelle toujours au bord du gouffre.

Rodolphe Barry évoque également avec justesse le poids de l'héritage de son enfance dans le Tennessee, et notamment de la perte de son père que James Agee évoque dans le roman Une mort dans ma famille. Et c'est son incursion dans le milieu du cinéma qui façonne la dernière partie de sa vie, de sa défense en tant que critique de l'oeuvre de Charlie Chaplin jusqu'à sa démarche de scénariste auprès de Charles Laughton pour La nuit du chasseur.
S'il reste une sensation d'inachevé à sa mort prématurée, l'écriture de Rodolphe Barry insiste avant tout sur l'intensité, la sincérité avec laquelle Agee a constamment vécu.

Mots-clés : #biographie #creationartistique #ecriture #social
par Avadoro
le Jeu 23 Avr - 23:46
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Rodolphe Barry
Réponses: 6
Vues: 253

Italo Calvino

Pourquoi lire les classiques

Tag ecriture sur Des Choses à lire Pourqu10


Recueil d’articles, de préfaces et d’interventions érudits sur la littérature classée chronologiquement : classique gréco-romaine (Xénophon, Ovide, Pline, etc.), puis Dante, l’Arioste, Ortes, Nezâmi, l’auteur de Tirant le Blanc, Voltaire, Diderot, Stendhal, Dickens, Twain, Hemingway, Ponge, Queneau, Pavese, etc.
Pourquoi lire les classiques :
(qui ramentoit un peu le Comme un roman de Pennac)
1) Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : « Je suis en train de le relire… » et jamais : « Je suis en train de le lire… »
2) Sont dits classiques les livres qui constituent une richesse pour qui les a lus et aimés ; mais la richesse n’est pas moindre pour qui se réserve le bonheur de les lire une première fois dans les conditions les plus favorables pour les goûter.

« …] toutes choses qui continuent à opérer même lorsqu’il ne nous reste que peu de chose, ou même rien, du livre que nous avons lu dans notre jeunesse. En relisant ce livre à l’âge mûr, il nous arrive d’y retrouver ces constantes dont nous avions oublié l’origine, et qui font désormais partie de nos mécanismes intérieurs. L’œuvre littéraire possède cette force spécifique : se faire oublier en tant qu’œuvre tout en laissant sa semence. »

3) Les classiques sont des livres qui exercent une influence particulière aussi bien en s’imposant comme inoubliables qu’en se dissimulant dans les replis de la mémoire par assimilation à l’inconscient collectif ou individuel.
4) Toute relecture d’un classique est une découverte, comme la première lecture.
5) Toute première lecture d’un classique est en réalité une relecture.

La définition no 4 peut être considérée comme le corollaire de celle-ci :
6) Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.
7) Les classiques sont des livres qui, quand ils nous parviennent, portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre et traînent derrière eux la trace qu’ils ont laissée dans la ou les cultures qu’ils ont traversées (ou, plus simplement, dans le langage et les mœurs).
8 ) Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement.
9) Les classiques sont des livres que la lecture rend d’autant plus neufs, inattendus, inouïs, qu’on a cru les connaître par ouï-dire.
10) On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme un équivalent de l’univers.

Définition qui nous conduit à l’idée du livre total, tel que le rêva Mallarmé.

(Etc.)

Les Odyssées dans L’Odyssée :
« La mémoire ne compte vraiment – pour les individus, les collectivités, les civilisations – que si elle assure la cohésion entre empreinte du passé et projet de l’avenir, si elle permet de faire sans oublier ce que l’on voulait faire, de devenir sans cesser d’être, d’être sans cesser de devenir. »

« Pour Ulysse-Homère, peut-être que la distinction mensonge-vérité n’existait pas, qu’il racontait la même expérience tantôt dans le langage du vécu, tantôt dans le langage du mythe ; et de même pour nous, encore : chacun de nos voyages, petit ou grand, est toujours une Odyssée. »

La ville-roman chez Balzac :
« Toute la force romanesque est soutenue et condensée par la fondation d’une mythologie de la métropole. Une métropole où chaque personnage apparaît encore, comme dans les portraits d’Ingres, en propriétaire de son propre visage. L’ère de la foule anonyme n’a pas encore commencé ; cela ne saurait tarder, il s’en faut de la vingtaine d’années qui séparent Balzac, et l’apothéose de la métropole dans le roman, de Baudelaire, et l’apothéose de la métropole dans la poésie en vers. »

Léon Tolstoï, Deux Hussards :
« Il n’est pas facile de comprendre la manière dont Tolstoï construit sa narration. Ce que tant d’écrivains laissent à découvert – schémas de symétrie, poutres maîtresses, contrepoids, charnières – demeure caché chez lui. »

Pasternak et la révolution :
Le regard de Calvino sur des œuvres qu’on a lues surprend par ce qu’il y voit : souvent des aspects qu’on n’avait pas mesurés, explicités, voire qui ne nous avaient pas intéressés, mais qui après-coup prennent de l’importance comme interprétations supplémentaires. C’est le cas dans cette relativement longue analyse.
« Une idée qui se réalise poétiquement ne peut jamais ne pas avoir de signification. Avoir une signification ne veut pas dire en fait correspondre à la vérité. Cela veut dire indiquer un point crucial, un problème, une inquiétude. Kafka, croyant faire de l’allégorie métaphysique, a décrit de façon incomparable l’aliénation de l’homme contemporain. »

Le monde est un artichaut :
(à propos de Gadda)
« La réalité du monde se présente à nos yeux comme multiple, hérissée, avec une épaisseur de strates superposées. Comme un artichaut. Ce qui compte pour nous, dans l’œuvre littéraire, c’est la possibilité de continuer à l’effeuiller comme un artichaut infini, en découvrant des dimensions de lecture toujours nouvelles. »

Eugenio Montale, Forse un mattino andando (Peut-être, un matin, allant…) :
« J’en viens sans plus tarder au cœur de la question : dans une époque où les mots sont génériques et abstraits, des mots bons pour tous les usages, des mots qui servent à ne pas penser et à ne pas dire, une peste du langage qui se répand du domaine public au privé, Montale a été le poète de l’exactitude, du choix lexical motivé, de la précision terminologique soucieuse de capturer l’unicité de l’expérience [… »


Mots-clés : #ecriture #essai
par Tristram
le Mar 17 Mar - 17:27
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Italo Calvino
Réponses: 61
Vues: 4455

Raymond Queneau

Saint Glinglin, précédé de Gueule de pierre et Temps mêlés

Tag ecriture sur Des Choses à lire Saint_10

I Les poissons : Pierre, adolescent boursier venu de la Ville Natale dans la Ville Étrangère pour en apprendre la langue, préfère s’interroger sur la vie au travers des poissons et autres formes « d’aiguesistence » (ou « eggzistence » pour ce jeune homme en devenir).
II Le Printanier : Revenu dans la Ville pour cette fête où se pressent « Urbinataliens », « Ruraux » et « Touristes », festivités marquées par un potlatch de vaisselle (qui m’a ramentu les camelots des marchés d’autrefois, bateleurs fracassant la céramique pour attirer le chaland et déclencher ses pulsions d’achat), référence ethnologique mêlée à d’autres allusions érudites, littéraires (à Bouvard et Pécuchet notamment), philosophiques, religieuses (spécialement les ancien et nouveau testaments), et même freudiennes (souhait de la mort du père, qui est le maire, l’autorité locale ; « le grand Nabonide, le puissant »), concepts qui sous-tendent le récit. Un effluve érotique parcourt tout le livre :
« Mais dans le fond de la vallée, la ville impudique serrait le sec oued entre ses cuisses. »

Il y a aussi une teinture de science-fiction avec le chasse-nuages qui maintient le beau temps (et on pense à Boris Vian, son ami dont Queneau était le mentor).
III Le caillou : Puis Jean, frère de Pierre, narre leur poursuite du père dans les Collines Arides, grandiloquente parodie de drame mythique qui s’achève par la chute de la figure paternelle, tombée dans la Fontaine Pétrifiante pour devenir la Gueule de pierre
« Redescends donc montrer aux faibles cette gueule calcaire.
Je quitte ce Grand Homme, ce Grand Minéral informe, ce négalithe véritable. »

IV Les ruraux : Paul (troisième frère, le cadet) décline une ode hilarante contre la campagne, puis à la gloire de la cité avec ses cinématographes « en langue étrangère » (il y est tombé amoureux d’une étoile, Alice Phaye) et ses boutiques de mode féminine (il est ému par les gaines) :
« Autour de moi s’étend la cambrousse dans toute son horreur, le long drap d’ennui et de chlorophylle dans lequel s’enroulent jour et nuit les Ruraux. Comment m’y suis-je encore laissé prendre... ces tapis pouilleux des herbages, ces paillassons des graminées comestibles, les touffes ignoblement poilues des boqueteaux, l’érection grenue des grands arbres... Ah, le silence des champs... les cris informes des bêtes parasites, vaches agrippées au sainfoin comme des morpions dans les poils pubiens, troupeaux d’animaux larvaires au point qu’on dirait des racines sorties de terre et broutant... le son mol et malfaisant du balancement des branches, ce bruissement passif et bêlant, cette inclination constante dans le sens du vent que c’en est à vomir... la parole hurlée des travailleurs, le patois des Ruraux... Je déteste cette marge de verdure qui se répand autour de notre Ville, l’albumine flasque dont le jaune doit se nourrir. C’est chez nous, derrière les pierres de nos constructions ou sur celles de nos rues, que l’on peut percevoir la vie ; et c’est de là qu’elle rayonne vers l’obscurité des campagnes. »

V Les touristes : Alice Phaye et l’ethnologue Dussouchel visitent la Ville à la veille du Printanier annuel, avec la statue de l’ancien maire pétrifié, et Pierre son remplaçant, qui jette le chasse-nuages dans le fourre-tout, ce qui provoque la pluie qui liquéfie son père. Queneau joue des ambiguïtés de temps "qu’il fait" et temps "qui passe" (ce dernier cyclique ou historique), et aussi des rapports entre passé, présent et futur (les Temps mêlés).
VI Les étrangers : Hélène, lunatique fille séquestrée par le père, donne sa vision d'insectes et de la société dans une sorte de monologue intérieur joycien, voire faulknérien, rendu en brèves phrases :
« Pour entrer chez les Étrangers, il faut s’enduire d’identité. Une substance gluante. Poisseuse. Indélébile. On prouve l’efficacité de ce barbouillage au moyen de papiers. Ils les appellent les papiers d’identité. Il y a des Étrangers qui croient que le Monde est fait de cette substance et ils l’ont élevée à la hauteur d’un principe. […]
Les papiers de propriété s’appellent biais de banque. Ils peuvent se transformer en toute autre chose. Immédiatement. On donne un biais de banque et voilà une pomme. On donne un biais de banque et voilà un verre d’eau. On donne un biais de banque et voilà un morceau de pain. […]
Il y a des Étrangers qui croient que la propriété est une substance dont le monde est fait et ils l’ont élevée à la hauteur d’un principe. »

VII Saint Glinglin : Ayant jeté le chasse-nuages, Pierre perd sa place de maire au profit de Paul ; il pleut sans cesse sur la Ville, ce qui alimente les conversations :
« "Quel temps, soupira Paracole. On dirait encore que c’est de l’eau.
‒ Ça en a tout l’air", dit Catogan. »

« ‒ Mais est-ce vrai, dit Rosquilly.
‒ Quoi, dit Machut.
‒ Propos de chaircuitier, dit Marqueux.
‒ Il faudrait en sortir, dit Zostril.
‒ Ou plutôt y entrer, dit Saimpier.
‒ Dans quoi, dit Machut.
‒ Dans le vif du sujet, dit Marqueux.
‒ Pas d’obscénités, dit Rosquilly.
‒ Pas de quoi ? dit Marqueux.
‒ Nous perdons notre temps, dit Zostril. »

« ‒ Paraît qu’il pleut, dit Jean.
‒ M’en parlez pas. Rien que de l’eau, du matin jusqu’au soir et ainsi de suite ekcètéra.
‒ C’est mouillant.
‒ Tout juste, dit mame Sahul, c’est l’expression qu’il fallait usager. Ah, meussieu Jean, vous n’avez pas changé : vous avez toujours le mot pour dire.
‒ Je vous remercie, dit Jean.
‒ Pas de quoi. Ça part de ma confidence sans egzagération. »

Pierre sculpte la statue du père en marbre (avec les poils), tandis qu’Alice, qui a épousé Paul, offre une prestation de nage pour le nouveau printanier…

La lettre x est systématiquement remplacée par une approximation phonétique ‒ sauf pour le dernier mot du livre, « fixe » ! La connotation christique de cette lettre me paraît patente.
Le fond de cet exercice d’anthropologie imaginaire, c’est finalement la forme : celle que Queneau donne à la langue, en jouant avec sa mythique matière de mots.

Mots-clés : #contemythe #ecriture
par Tristram
le Ven 28 Fév - 8:53
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Raymond Queneau
Réponses: 37
Vues: 2600

Robert Pinget

Monsieur Songe, suivi de Le Harnais et Charrue

Tag ecriture sur Des Choses à lire Monsie10


Monsieur Songe est un fonctionnaire retraité, assez à l’aise pour vivre au bord de la Méditerranée en conformiste étourdi qui affecte de lire Virgile et annote ses factures.
« Sur le perron il s’arrête un instant et contemple la mer en disant on a beau dire, ce pays est le paradis. Il semble à l’entendre répéter cette phrase toute la journée qu’il veuille s’en persuader sans y croire. »

Il est aussi « poète » : il note dans son « cahier d’exercices » (carnet qui renvoie à son alter ego, Robert Pinget) « ses mémoires », sorte d’autojournal :
« Il note dans son cahier travailler pour se passer l’envie de ne plus travailler qui mène à regretter de n’en plus avoir envie. »

« La grande difficulté quand on écrit son journal dit monsieur Songe c’est d’oublier qu’on ne l’écrit pas pour les autres… ou plutôt de ne pas oublier qu’on ne l’écrit que pour soi… ou plutôt d’oublier qu’on ne l’écrit pas pour un temps où on sera devenu un autre… ou plutôt de ne pas oublier qu’on est un autre en l’écrivant… ou plutôt de ne pas oublier qu’il ne doit avoir d’intérêt que pour soi-même immédiatement c’est-à-dire pour quelqu’un qui n’existe pas puisqu’on est un autre aussitôt qu’on se met à écrire…
Bref ne pas oublier que c’est un genre d’autant plus faux qu’il vise à plus d’authenticité, car écrire c’est opter pour le mensonge, qu’on le veuille ou non, et qu’il vaut mieux en prendre son parti pour cultiver un genre vrai lequel s’appelle littérature et vise à tout autre chose que la vérité.
Conclusion, ne pas écrire son journal… ou plutôt ne pas le considérer comme sien si on l’écrit. Ce n’est qu’à ce prix qu’il parviendra à l’intimité qui est le contraire de l’authenticité lorsqu’on se mêle d’écrire. »

Dans cet exercice inscrit dans la lignée des Monsieur Plume de Michaux et Monsieur Teste de Valéry, le rabâchage badin (qui confine au minimalisme "minuitien") propose peu à peu des réflexions sur le sens de l’écriture (en train de se faire) et de la vie vieillissante (selon son auto-analyse) :
« Quant à ses absences je sais exactement ce qu’il va m’en dire. C’est croire moins à ce qu’on fait, moins y tenir, se surprendre à penser à autre chose et cela de plus en plus, autre chose c’est-à-dire la mort, bref c’est se détacher qu’on le veuille ou non, connaître l’indifférence, n’être plus là vraiment mais déjà dans l’antichambre fatale où… »

Le Harnais et Charrue (qui constitueraient les carnets du narrateur-auteur) prolongent les réflexions de Monsieur Songe, dans une forme plus aphoristique, mais toujours avec le même mélange d’amertume et d’humour, rosserie et autodérision, ruminations à la même logique tordue.
« Je n’entends plus toujours ce qu’on me dit dit monsieur Songe mais je constate que c’est agréable. »

« Il pense que la vieillesse l’a encore à demi épargné puisque admirer est signe d’enfance du cœur mais il ne s’attarde pas trop sur ses déductions, crainte de donner prise à l’ironie. »

« Il s’essayait autrefois à composer des récits selon toutes sortes de lois rigoureuses qui l’inspiraient. Il devait y avoir entre autres celle des nombres et de la symétrie, celle des alternances, des résonances et des reprises… »

« L’art se fout des idées. En littérature il joue avec les mots, avec leur ordonnance et s’appelle alors poésie. Le roman de nos jours ne peut y atteindre qu’en se coupant du romanesque. »


Mots-clés : #ecriture #journal #vieillesse
par Tristram
le Lun 24 Fév - 23:11
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Robert Pinget
Réponses: 31
Vues: 1463

Jacques Abeille

Les Jardins statuaires

Tag ecriture sur Des Choses à lire Les_ja10


Étrange contrée où l’on fait découvrir au narrateur la culture de pierres, champignons qui poussent et deviennent des statues, amendées par les jardiniers de différents domaines. Ces statues contractent parfois une lèpre qui les condamne à être jetées dans un gouffre. Parfois les statues évoquent un jardinier disparu ‒ ou même un vivant ‒ devenant ainsi un ancêtre.
« Si on brise la statue, on ne trouvera rien ;  
Elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »

« Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses. »

Le récit construit une géographie fantastique, sorte d’ethnologie fictive, de relation de voyage imaginaire écrite au fil de l’inspiration (dans une belle écriture), souffle poétique d’un Michaux qui développerait ses poèmes, à la fois onirique et d’une précision kafkaïenne, à rapprocher de l’heroic fantasy et de l’utopie/ dystopie, surtout du réalisme fictionnel de ces mondes légendaires et pourtant cohérents et plausibles créés par les grands noms de la science-fiction au sens large (j’ai souvent pensé aux Villes invisibles d’Italo Calvino), tout en demeurant au carrefour du surréalisme.
C’est encore une (pseudo-)allégorie de la création artistique où l'artiste se limiterait à guider son inspiration, l’auteur s’interrogeant sur son projet d’écriture, et sur les biographies glosées des ancêtres des jardiniers.
« ‒ Sans doute, sans doute, mais il faut toujours choisir. Et il faut bien choisir, savoir reconnaître l’ébauche qui mérite de se développer, celle qu’on n’a encore jamais vue, la promesse du chef-d’œuvre rare. Il n’est pas possible de laisser venir à terme tout ce qui naît et s’efforce de croître. »

« Comme si de négliger tous les artifices de la littérature permettait aux biographes d’atteindre dans toute sa pureté, et souvent en dépit d’eux-mêmes, à quelque chose d’essentiel ; à ce sans quoi il n’est point de littérature et que toute littérature indéfiniment recouvre comme sa source cachée ; quelque expérience sacrée, peut-être. »

« ‒ Et toi, me demanda l’enfant, tu dors toujours la nuit ?
Je la regardai par-dessus mon épaule. Elle était très grave.
‒ Non. Pas toujours.
‒ Qu’est-ce que tu fais alors ?
‒ La même chose que si je dormais. Je rêve, je fume la pipe, j’écris.
‒ Tu écris des mots comme moi ?
‒ Oui, tout à fait comme toi. »

« [je] me mis à filtrer le temps. Que faire d’autre, une fois encore, sinon remettre au creuset la masse du passé pour l’exposer de nouveau au feu de l’imagination. »

Une statue non académique incarne la marche (et fait penser à Giacometti) :
« C’était un homme qui marchait, mais sans bras ni tête, réduit, et je devrais peut-être mieux dire exalté, à la marche même. Il était d’une stature gigantesque, me dépassant d’au moins deux têtes, tout incomplet qu’il fût. Ses jambes étaient à la fois puissantes et lasses de toutes les routes parcourues, et surtout, me sembla-t-il, de toutes celles qui s’ouvraient. La poitrine était offerte avec une renversante franchise, le dos creusé d’abîmes – tous les efforts grands et vides d’un homme debout y étaient lisibles. »

Non finito ou esthétique de l'inachevé (volontairement ou non) chez Michel-Ange (ses Esclaves) et Auguste Rodin qui s’en inspire, êtres se dégageant partiellement de la matière :
« Douze blocs énormes, écrasants, et prise dans chacun une figure humaine, à des degrés d’ébauche divers, qui se convulsait et dont on ne savait si elle s’efforçait d’échapper à la pierre ou de s’y enfouir à nouveau. On eût dit que la pierre avait voulu figurer aux yeux des hommes par quels spasmes elle devait passer pour se modeler statue. Certains voulurent y voir des esclaves enchaînés, ils pensaient trop vite, je le crains, au titre sous lequel ils eussent vendu les statues si celles-ci étaient parvenues à une maturité dégagée de cette part de pierre brute. Pour moi, j’y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d’être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. »

L’invisibilité des femmes qui sont cloîtrées intrique le narrateur, qui s’emploie à découvrir leur rôle :
« Au nombre des activités que, en étranger, j’eusse versées aussi dans le registre des arts, il convient de citer toutes les opérations entraînées dans le sillage de la couture, tous ces gestes qui ourlent ou rapprochent les bords éloignés ou même comblent les creux, les blancs que le regard masculin enjambe et confond dans le vide ou l’absence. Teinture des fibres, des fils et des tissus, broderie comme un chemin vagabond qui engendre son propre paysage [… »

« Pour rendre compte de leur état d’esprit, je dirais qu’ils ne semblaient capables de percevoir une femme que comme attachée à un domaine ou dans le statut de prostituée, et qu’à l’égard de toute autre situation ils souffraient d’une sorte de cécité. Il n’y avait pour eux que deux sortes de femmes, hors de quoi il s’agissait d’un vivant sans lieu et comme inexistant. »

Le voyageur découvre que l’impression de pérennité que donne cette paisible culture n’est que superficielle :
« …] je croyais avoir découvert ici le pays de l’harmonie. J’imaginais chaque domaine stabilisé dans une sorte de permanence heureuse. »

Lorsque, dans le Sud, la terre est temporairement muette, stérile :
« Il n’y a aucune douleur alors pour nous. En fait, il n’y a rien. Nous n’éprouvons rien. Toute sensation nous quitte. Nous ne sommes plus que les spectateurs impassibles et distants de notre propre existence qui semble s’être éloignée de nous. Pour tout vous dire, le désir, sous quelque forme qu’il se manifeste, nous abandonne absolument. Plus rien n’a la puissance de nous émouvoir. Nous sommes affrontés à la vacuité de toute chose. Et nous ne sommes pas loin de penser que ce qui généralement rattache un homme aux êtres et aux choses procède essentiellement de liens arbitrairement construits par l’imagination. En dehors de cela, il n’y a qu’une plate survie. »

Après la visite des « faiseurs de nuages », celle d'un domaine moribond, envahi par la prolifération monstrueuse d’une statue en tuméfaction cancéreuse, sera l’occasion d’une étonnante évocation fantasmagorique des tubérosités encéphaliques de la pierre :
« Privées des soins des hommes qui ne les transplantaient ni ne les émondaient plus, elles s’étaient développées dans la profusion et le désordre les plus grands, poussant toujours plus haut leurs cimes, s’entre-empêchant l’une l’autre, s’embarrassant mutuellement de leurs excroissances, se contrariant enfin et s’étouffant au point de provoquer, comme je venais de le constater, des éclatements semblables à ceux que produit le gel parmi les rochers des sommets montagneux. »

« Et tous ces plis qui se creusaient et s’entrecroisaient, jusqu’à provoquer une sorte de nausée chez l’observateur, déterminaient une pullulation hallucinante de lobes dont chacun était un impavide visage de pierre au front renversé, au nez axé sur le lointain de quelque étoile, aux yeux ouverts fixant de leur regard aveugle l’infini du ciel. »

La rencontre de Vanina sera d’un érotisme lyrique, tandis que le voyageur découvre les quartiers féminins reconquis par la végétation :
« Ici, nous accédions à l’envers du décor et à son exact pendant. La fureur minérale qui affrontait la demeure sur ses devants trouvait son semblable, côté jardin, dans une colère végétale échevelée. Il semblait que tout ne fût plus que ronciers, désordres feuillus, combats de bas buissonnements. Et par ces taillis serpentait, tortueuse et menacée comme une couleuvre d’eau, une vague sente où m’attirait Vanina. Un lierre foisonnant barrait de ses langues rampantes le tracé de ce chemin, en sorte que, presque à chaque pas, nous faisions lever des bouffées de sa senteur vivace, entêtante et roide. »

La seconde moitié du livre m’a paru plus faible que la première, en tout cas moins originale : c’est l’excursion dans les steppes nordiques parcourues par les nomades formant la horde qui envahira les jardins statuaires, la rencontre de leur chef venu de ces derniers (et d’une cavalière chasseresse). La menace d’une invasion barbare apparente le récit aux Rivage des Syrtes, En attendant les barbares et Désert des Tartares, etc. (Gracq et Abeille se sont connus) :
« ‒ À quoi bon se battre si, dans les moyens mêmes dont nous userons pour nous défendre, le monde où reposent nos raisons de vivre doit disparaître ?
‒ Vous battre ne sera peut-être qu’un moyen de supporter l’insupportable. »

Le jardinier qui l’a guidé au début meurt tandis que croît une statue qui lui ressemblerait :
« Déjà les contradictions de la vie me lâchent au profit de l’identité des choses. »

Quittant l’hôtel dont le tenancier taille d’hideuses figurines de bois, il se rend avec Vanina sa sœur et une enfant promise à la prostitution chez le gardien du gouffre, qui forge des statuettes de métal, puis...

Dans une préface (qu’il convient comme souvent de lire après coup), Bernard Noël dit justement :
« L’écriture conduit en guide absolu le trajet qui s’invente et se visionne à mesure. Cette coïncidence produit un accord sans faille entre l’amble de l’écriture et l’allure du récit. »


Mots-clés : #contemythe #creationartistique #ecriture #traditions #voyage
par Tristram
le Mer 12 Fév - 20:50
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jacques Abeille
Réponses: 5
Vues: 366

Pierre Michon

Tag ecriture sur Des Choses à lire Trois_10

Trois auteurs. Balzac, Cingria, Faulkner

Trois auteurs réunit trois essais sur Balzac, Cingria et Faulkner. Dans ces trois textes, Michon prête vie à ces trois auteurs, qu'il replace dans les images qu'ils ont suscitées en lui, et les fait siens par l'écriture après qu'ils l'ont fait leur par leurs œuvres. Tantôt, au contraire, c'est la vie et ce sont les souvenirs qui ressuscitent en lui les œuvres de ses trois maîtres. Plutôt que des essais, ces pages forment un récit de l'amitié de Michon pour ces figures tutélaires, errant en des digressions dans lesquelles cohabitent des faits et dits plus ou moins établis, des récits imaginaires provenant d'autres sources et rapportés plus ou moins fidèlement par l'auteur, et les extrapolations de Michon lui-même. Les images, qu'elles proviennent de ses souvenirs et rappellent à lui des livres, ou qu'elle soient pour lui le paysage rêvé des trois maîtres, entretiennent d'étroites relations avec les universelles évocations du monde paysan, avec la campagne des vieilles survivances linguistiques. Tantôt elles paraissent tirées d'un vitrail ancien, tantôt d'une vie de saint, tantôt d'une farce. Elles semblent faites de la même pierre et du même bois que la maison, si importante pour Michon, que l'on voit dans la vidéo postée par Bix. Ce que l'on trouve dans ce livre, c'est peut-être avant tout ce qui ne se trouve chez aucun de ces trois auteurs, ce qui ne se trouvait pas non plus dans la tête de Michon avant qu'il ne les ait lus, et qui se forme en lui à leur évocation. C'est peut-être une traduction de ce que la littérature peut faire éclore dans les cerveaux, qui ne pouvait être faite qu'à travers une telle écriture : sobre mais ferme et dense, élégante sans la moindre affectation, aux reliefs délicatement et puissamment ouvragés, et à la réflexion, puisqu'on se régale par son seul pouvoir, d'une sensibilité inattendue.

J'y mettrais un seul bémol : le texte sur Faulkner est sans doute trop court, entravé et comme épuisé par l'ampleur de son admiration. Mais cela n'importe pas beaucoup.

Mots-clés : #ecriture #essai #ruralité
par Quasimodo
le Jeu 16 Jan - 19:13
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Pierre Michon
Réponses: 47
Vues: 2766

Enrique Vila-Matas

Docteur Pasavento

Tag ecriture sur Des Choses à lire Docteu10

Enrique Vila-Matas nous emmène de nouveau dans les pérégrinations d’un écrivain situé « entre la réalité et la fiction » imbriquées, plus ou moins son double qui rencontre, lit, commente, invente ou réinvente d’autres écrivains. C’est derechef le dialogue à la fois subtil et goguenard entre initiés, pour peu que le lecteur ait couru un minimum d’auteurs (Walser, Montaigne, Gracq, Gide, Roth ‒ Joseph ‒, Blanchot, Sebald, Sterne, Borges, Barthes, Cravan, Beckett, Artaud, Kértesz, Salinger, Pynchon, Christie, Atxaga, bref les habituels ‒ et ceux-là uniquement dans la première partie, soit 80 pages sur 480). Cette fois le propos tourne autour de la Disparition, de l’Absence, du renoncement au monde pour se terrer dans les « régions inférieures » avec les « zéros tout ronds ». Le narrateur, qui ne s’intéresse « pas à la réalité, mais à la vérité », s'identifie à plusieurs auteurs ayant vécu à l’écart de la société, et le principal pivot de l’ouvrage est Robert Walser, son « héros moral » retiré dans un asile suisse (aussi Thomas Pynchon et Emmanuel Bove [dont c'est la photo en couverture] dans une moindre mesure).
« Une heure plus tard, entrant dans ma chambre d’hôtel, je me suis regardé dans la glace et, horrifié, j’ai vu Pynchon et j’ai dû immédiatement détourner mon regard. […]  Il était absurde de voir Pynchon si je ne savais même pas comment il était. Toutefois, une chose au moins était sûre, j’étais devenu l’un des visages du fuyant Pynchon. »

Un autre des topos de Vila-Matas, celui de l’abîme « au bout du monde », constitue un des centres (ou pôles ou foyers ‒ il parle à un moment d’« axe ») des figures digressives tracées dans son coutumier embrouillamini de coïncidences peu ou prou significatives. Une fois encore, nous sommes entraînés dans le laboratoire où, à base de fantaisie et d’imagination, l’auteur crée une fiction qui interfère avec la réalité ; nous pouvons observer comme il construit plus ou moins difficultueusement sa biographie passée, par fulgurations inspirées mais précaires dans les vastes remous obsessionnels de ses ressassements et variations délirantes.
« "Fortis imaginatio général casum", autrement dit une forte imagination engendre l’événement, disaient les clercs du temps de Montaigne. »

Voilà donc un écrivain (et pseudo psychiatre) qui pratique « l’art de s’éclipser » et de se rendre invisible, se cachant dans différents hôtels de la planète, bref disparu (et en fait ignoré).
« J’avais fait mon entrée dans le monde des lettres en considérant qu’écrire était une dépossession infinie, une mort sans pause possible. Publier a tout compliqué. Je suis devenu à la longue un écrivain relativement connu dans mon pays, ce qui m’a mis en contact avec l’horreur de la gloire littéraire. "Celui qui court après le succès n’a que deux possibilités, soit il l’obtient, soit il ne l’obtient pas, et les deux sont également ignominieuses", dit Imre Kértesz. »

« Je crois que j’ai disparu sans que personne ne le remarque. Personne ne s’en soucie. Je pensais qu’on me rechercherait comme, en son temps, on avait recherché Agatha Christie. »

Ce dont il est paradoxalement fort marri : Vila-Matas joue sur la démesure égotique du littérateur hypocritement réfugié dans sa tour d’ivoire, mais obnubilé par la reconnaissance, la célébrité ‒ satire d’un monde littéraire caricatural, aussi à la marge du délire paranoïaque, voire du conspirationnisme (« la grande organisation »). L’ironie apparaît souvent, comme lorsque docteur Pasavento aboutit à une grande satisfaction d’écrivain occulte en traçant un graffiti anonyme dans les toilettes de l’hôtel Lutetia…
« J’ai remarqué que j’aimais beaucoup dédicacer les livres écrits par d’autres. »

Les prolongements métaphysico-comiques du postulat initial sont aussi nombreux que troublants, sans jamais s’éloigner très loin des préoccupations du monde des lettres :
« L’histoire de la disparition du sujet en Occident ne commence pas par sa naissance ni ne se termine par sa mort, elle est l’histoire de la manière dont les tendances du sujet occidental à s’affirmer soi-même comme fondement le conduisent à une étrange volonté d’anéantissement de soi-même et de la manière dont ces tentatives de suicide sont, à leur tour, des tentatives d’affirmation du moi. »

Errance urbaine, en surimpression aux errements de ses allées et venues ferroviaires, aéronautiques ou en taxi :
« Ce que, en fait, on fait quand on marche dans une ville, c’est penser. Et ne me convenait-il pas, par hasard, de penser, d’inventer ou, plutôt, de parfaire mon passé ? »

C’est encore l’occasion d’une belle défense de la littérature :
« Je me suis mis à rêvasser un peu et j’ai presque palpé une sorte de sentiment de beau malheur, un état d’âme auquel j’aspirais. Jusqu’à ce que, soudain, délaissant ces sensations, je regarde par la fenêtre du train et, voyant les terres sèches et tristes de Castille, je considère qu’être retourné de cette façon à la réalité, si brutalement, avec cette image féroce et inattendue de la Castille qui semblait surgie des tréfonds d’un film de Tarkovski, était une expérience unique.
Quand, remis du choc provoqué par cette image, j’ai retrouvé ma position antérieure d’explorateur d’abîmes au bout du monde, j’ai pensé à l’image littéraire si simplette de la fugacité des paysages vus des fenêtres de train. Et aussi à la littérature elle-même et à ce qui est précisément sa principale caractéristique : échapper à toute détermination essentielle, à toute affirmation qui la stabilise, parce que personne ne peut la fixer en un point précis, il faut toujours la retrouver ou la réinventer. »

… et d’une variante de la définition de la littérature comme "donneuse de sens" :
« Le point à la ligne était quelque chose d’intrinsèque à la littérature, mais pas au roman de notre vie. Il lui semblait que lorsqu’on écrivait, on obligeait le destin à épouser des objectifs déterminés. "La littérature, m’a-t-il dit, consiste à donner à la trame de la vie une logique qu’elle n’a pas. Moi, il me semble que la vie n’a pas de trame, c’est nous qui lui en donnons une, qui inventons la littérature". »

On retiendra que
« Ces derniers temps, la marginalité, le simple absentéisme, ma passion pour le discret Walser, le beau malheur, la divagation constante, heureuse et distraite, et coucher avec Lidia font partie de mes activités préférées. »



Mots-clés : #autofiction #ecriture #initiatique
par Tristram
le Sam 21 Sep - 1:13
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: Enrique Vila-Matas
Réponses: 59
Vues: 4099

Vladimir Nabokov

La vraie vie de Sebastian Knight

Tag ecriture sur Des Choses à lire La_vra10
(Couverture de Lucian Freud)

Peu après Roi, dame, valet, et surtout La Défense Loujine, notre féru d’échecs met en scène le cavalier ; le thème principal est au moins partiellement le même que dans son précédent roman, Le Don : biographie d’un écrivain, création littéraire.
Le narrateur, V., entreprend donc d'écrire la biographie de son demi-frère aîné, célèbre romancier brusquement décédé. Dans son amour (qui paraît n’avoir pas été payé de retour) pour ce proche qu’il a finalement peu connu, il semble victime de l’ascendant de ce dernier, auquel il s’identifie aussi plus ou moins. Et dans sa tentative d’exploration par l’écriture d’une vie méconnue, il butte répétitivement sur la difficulté à exprimer la personnalité d’un proche qui disparaît sans que l’on puisse vraiment le connaître.
« Ne perds pas de vue que tout ce qu’on te dit est en réalité triple : façonné par celui qui le dit, refaçonné par celui qui l’écoute, dissimulé à tous les deux par le mort de l’histoire. »

Avec une caricature d’enquête et l’exposé de rêves judicieusement ininterprétables, Nabokov fait usage des souvenirs d’enfance et de minutieux détails dont il a le goût, avec celui d’égarer son lecteur…
Un humour très subtil joue avec les allusions autobiographiques, comme la fine critique de l’Angleterre qui l’accueillit en exil, au travers notamment du premier biographe et ancien secrétaire de Knight, Goodman. De même, le narrateur a suivi un cours d’écriture pour se lancer dans cette rédaction, et c’est l’occasion de tourner en ridicule le métier des lettres en général.
On retrouve Mademoiselle O, la ronde gouvernante suisse de Vladimir enfant et sa fratrie, celle-là même de la nouvelle éponyme et de l’autobiographie Autres rivages :
« Elle s’appelait, elle s’appelle toujours Olga Olegovna Orlova : allitération oviforme qu’il eût été bien dommage de garder pour soi ! »

Ce portrait est aussi l’opportunité de celui, plein de perspicacité, de l’exilé ‒ émigré, expatrié :
« Ce fut pour découvrir là-bas l’existence d’un asile pour vieilles Suissesses ayant été institutrices en Russie avant la Révolution. Comme me l’expliqua le monsieur très aimable qui m’y guida, elles "vivaient dans leur passé", passant leurs dernières années – et la plupart de ces dames étaient décrépites et retombées en enfance – à comparer leurs impressions, à nourrir de l’une à l’autre de mesquines inimitiés, et à dénigrer le train dont allaient les choses dans cette Suisse qu’elles avaient redécouverte après avoir si longtemps vécu en Russie. Ce qu’il y avait de tragique dans leur cas c’était que, durant toutes ces années passées dans un pays étranger, elles étaient demeurées absolument imperméables à son influence (au point de ne même pas apprendre les mots russes les plus simples), et même un peu hostiles à leur entourage – combien de fois n’avais-je pas entendu Mademoiselle se lamenter sur son exil, se plaindre qu’on lui manquât d’égards ou qu’on ne la comprît pas, et soupirer après sa belle terre natale ! – mais quand ces pauvres âmes flottantes revenaient chez elles, elles se découvraient complètement étrangères dans une patrie transformée, – si bien que, par un étrange tour de passe-passe sentimental, la Russie (qui, dans la réalité, avait été pour elles un abîme inconnu qui grondait sourdement au-delà du coin éclairé par la lampe dans une chambre mal aérée donnant sur la cour, enjolivée de photographies de famille dans des cadres de nacre et d’une aquarelle du château de Chillon), la Russie inconnue revêtait à présent l’aspect d’un paradis perdu, d’un lieu vaste, vague mais rétrospectivement amical, peuplé de regrets illusoires. »

Mais l’essentiel n’est pas là : le thème de la biographie… est mis en abîme dans la biographie elle-même !
« Auteur écrivant biographie imaginaire recherche photos de messieurs, air compétent, sans beauté, posés, ne buvant pas, célibataires de préférence. Acheteur photos enfance, adolescence, âge viril, pour reproduction dans ledit ouvrage. »

« …] dans le premier livre de Sebastian, L’Iris du miroir (1925), l’un des personnages secondaires est une charge extrêmement comique et cruelle d’un certain auteur vivant que Sebastian trouvait nécessaire de fustiger. »

« Le sujet de son [dernier] livre est simple : un homme se meurt : vous le sentez, tout au long du livre, en train de sombrer [… »

Parodie dans la parodie :
« Ainsi qu’il le fait souvent, Sebastian se sert ici de la parodie comme d’une sorte de tremplin pour bondir dans la région la plus élevée du grave et de l’ému. »

Le, ou un des projets (?) de l’auteur :
« C’est comme si un peintre disait : "Attention ! je m’en vais vous montrer non la peinture d’un paysage, mais la peinture des différentes façons de peindre un certain paysage, et je suis sûr que de leur fusion harmonieuse naîtra à vos yeux le paysage tel que je veux que vous le voyiez." »

Ce roman est à la fois un plaisir de lecture spirituelle, une complexe exposition des conceptions littéraires de l’auteur et du problème de la « parfaite solution » d’un écrivain, une méditation sur le destin (avec prestidigitateur), une approche métaphysique de l’existence et de la mort. Sans comprendre complètement le propos de Nabokov, j’ai quand même saisi que celui-ci est parvenu à mettre du sens dans son livre !
Ainsi, il semble que l’histoire demeure perpétuellement bloquée à deux mois après le décès de Sebastian Knight…
Donc méandreux en diable :
« Le nœud le plus ardu n’est qu’une corde sinueuse ; résistant aux ongles, mais en réalité simple affaire de boucles indolentes et gracieuses. L’œil le défait, cependant que les doigts maladroits saignent. C’était lui (l’homme qui se mourait) ce nœud, et il allait être sur-le-champ dénoué, si seulement il trouvait le moyen de ne pas perdre le fil. Et pas seulement lui, mais tout serait débrouillé, – tout ce qu’il pourrait concevoir en fonction de nos puériles notions d’espace et de temps, l’une et l’autre, énigmes inventées par l’homme à titre d’énigmes, et par suite, revenant nous frapper : boomerangs de l’absurdité… Il avait à présent saisi quelque chose de réel, qui n’avait rien à voir avec aucun des sentiments ou pensées ou expériences par lesquels il pouvait avoir passé dans “le jardin d’enfants” de la vie… »

Sinon, l’astuce de la fausse biographie (d’un écrivain) n’est pas nouvelle, mais son traitement plein de malice par Nabokov me fait y soupçonner une source de l’inspiration de Philip Roth, David Lodge et/ou Enrique Vila-Matas (et je me demande si Nabokov a lu Henry James).

Mots-clés : #biographie #ecriture #portrait
par Tristram
le Ven 6 Sep - 0:27
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Vladimir Nabokov
Réponses: 37
Vues: 2633

Revenir en haut

Page 1 sur 2 1, 2  Suivant

Sauter vers: