Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 8:20

47 résultats trouvés pour ecriture

Olivier Rolin

Extérieur monde


Tag ecriture sur Des Choses à lire 41ltw910

Topocl a déjà beaucoup dit dans son commentaire, me reste à parsemer quelques extraits.
Digressions incessantes, presque systématiques − recherche du ton d’écriture, hésitations à trouver son chemin, ou peut-être réticences à le continuer…
« …] (puisque nous en étions là avant ces digressions qui seront je le pressens la matière même du livre, comme la liberté anarchique, rayonnante des branches, des rameaux, des feuilles, est l’être des arbres, et j’aime concevoir un livre comme un arbre, cette comparaison me venant peut-être de Flaubert qui voulait "que les phrases s’agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance") [… »

« Tout d’un coup, je m’ennuie. Je m’ennuie moi-même, alors vous qui me lisez ? »

« Un écrivain ne voit vraiment que lorsqu’il a trouvé les mots pour dire ce qu’il voit. »

« Je digresse, c’est ainsi que j’avance. »

Éminemment digressif donc, parfaitement non-architecturé, dans le même ton en fait que Vider les lieux (publié ultérieurement mais annoncé dans ce livre), c’est un véritable work in progress, souvenirs et réflexions (ou « ruminations ») au fil de la plume (ou plutôt de la relecture de ses carnets) qui ne sait pas où elle va. Olivier Rolin brasse donc des ressouvenances, et parfois une évocation est suspendue par tant de parenthèses ou d’échappées sur d’autres ressouvenirs qu’elle revient comme dans un lent tourbillon en marge de l’écoulement général, telle la visite de l’ancienne demeure familiale de Nabokov à Saint-Pétersbourg, où d’ailleurs il ne nous emmènera pas, ou encore un vieux pont chinois.
« Juste après le vieux pont de Hangzhou, donc, il y a un café au bord de l’eau, sous les saules. »

Il y a aussi nombre de références à des livres qui ont compté, sa « petite bibliothèque portative » (Baudelaire, Proust, Lowry, Chateaubriand, etc.), et un beau passage sur des bibliothèques existant dans des endroits inattendus. Également sur le jardin du Luxembourg, des bonheurs de baignades et dans ses rapports à l’eau en général, l’écriture de Port-Soudan (ville qu’il n’a pas encore visitée et qu’il imagine infernale) dans la « Villa Médicine » où il est soigné pour une dépression consécutive à la fin d’une histoire d’amour.
« À Port-Soudan, je découvrais ce que j’avais imaginé, j’errais dans un paysage que j’avais inventé sans aucune prétention au réalisme, ni même au plausible, mais parfois, bizarrement, "ça marchait". »

Beaucoup de femmes, évidemment, souvent jeunes et minces, « cheveux noirs coupés au bol », de type asiatique – et souvent à peine entr’aperçues : « chronique d’occasions perdues ») …
« (les livres sont comme de grands cimetières, c’est encore Proust qui dit ça, mais sur les tombes, contrairement à lui, je peux lire les noms, que le temps n’a pas effacés. Une des – modestes – réussites de ma vie, c’est que les femmes qui l’ont traversée ne l’ont pas définitivement quittée). »

Un kaléidoscope de vues du monde qu’il a parcouru et qui l’a façonné, images poétiques à la Cendrars (plusieurs fois cité), énumérations hétéroclites comme dans L'Invention du monde, nostalgique « géographie personnelle » de lieux divers, avec quand même une forte récurrence du Soudan et de la Russie : toujours les voyages, qui rencontrent souvent l’Histoire.
« Bientôt on filera à onze mille mètres d’altitude, mobilis in mobile, on sera avalé par la cloche d’ombre de la nuit, on regardera dériver les grandes méduses pâles que font les villes en bas. »

(Mobilis in mobile, "Mobile dans l’élément mobile", est la devise du Nautilus, dans 20.000 lieues sous les mers de Jules Verne.)
La vieillesse venue, et le passé, le sien et celui de la jeunesse idéaliste.
« Vous trimballiez dans deux camions des choses pour Solidarnósć, ce mouvement qui fut le seul dans l’histoire du vingtième siècle à réaliser cette utopie communiste (qui fut celle de ta jeunesse), l’union des intellectuels et des ouvriers. »

« Cela fait des années que ça a commencé, ce lent effacement du monde, et la disparition des proches qui au début me semblait une effraction scandaleuse du néant dans la vie a pris désormais, tout en restant aussi choquante, la forme de l’inéluctable et presque de l’habituel. Il me semble que je dois en parler, même si je me suis promis d’exclure autant que possible l’intime de ce récit, ou de ne l’évoquer que lorsque c’est le monde extérieur qui le suscite, car cette attrition du territoire de l’amitié est une des raisons du mouvement qui m’emporte loin, sur les routes du plus vaste monde : je m’éloigne d’un lieu peu à peu, opiniâtrement déserté. »

Certes assez vain, et d’autant plus agaçant que je me reconnais nombre de traits communs, toutes proportions gardées, avec l’auteur…

\Mots-clés : #amour #ecriture #vieillesse
par Tristram
le Mer 21 Sep - 12:31
 
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Sujet: Olivier Rolin
Réponses: 86
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Pierre Michon

Le roi vient quand il veut, Propos sur la littérature

Tag ecriture sur Des Choses à lire Le_roi10

Trente entretiens, présentés par ordre chronologique.
« Elle [l’avant-garde] nous disait que la littérature est perpétuelle rupture ; que son objet est impossible ; que le bond hors du consensus en est une condition essentielle. »

« Et il semble bien que ce qui demeure, dans ces récits explicitement nommés ou d’autres qui le sont moins (Un cœur simple, par exemple, qui est exactement une vie), c’est un sentiment très vacillant du sacré, balbutiant, timide ou désespéré, un sacré dont nul Dieu n’est plus garant : ce qui s’y joue sous des cieux vides, c’est ce qu’a de minimalement sacré tout passage individuel sur terre, plus déchirant aujourd’hui de ce qu’aucune comptabilité céleste n’en garde mémoire. Ces vies sont tangentes à l’absence de Dieu comme les hagiographies l’étaient à sa toute-présence ; elles expérimentent le drame de la créature déchue en individu. »

« La littérature est une forme déchue de la prière, la prière d’un monde sans Dieu. »

« Lire, écrire : autant de ruses du Barbare pour se faire Classique. Le Barbare croit que le Classique a un secret, un truc (Valéry dit que Degas était paralysé par sa connaissance des maîtres, "sa convoitise des secrets qu’il leur prêtait") ; il cherche ce truc dans les livres, puis il écrit lui-même ; il fait une œuvre comme dans un rêve ; il n’a rien trouvé, il commence même à douter qu’il y ait un truc ; et voilà que les Classiques lui disent qu’il est des leurs. C’est ça, la relance de la littérature : un jeu de vessies et de lanternes où on vous dit que vous êtes maître ès lanternes à l’instant où vous commencez à soupçonner qu’il n’y a que des vessies. »

« Vous savez, ce type de personnages, Roulin ou ceux de Vies minuscules, c’est le type romanesquement très ancien du témoin, du petit témoin. C’est très employé dans le roman populiste et ses avatars nobles, Cervantes, Céline. C’est une figure extrêmement efficace parce que le lecteur peut directement compatir avec elle : c’est la figure chrétienne du pauvre, c’est le prolétaire ou Charlot. C’est la figure qui gagne d’emblée et sans médiation la sympathie du lecteur, et dans ce sens c’est une facilité populiste. »

« J’ai face à l’acte d’écrire une tactique contournée, peut-être superstitieuse, c’est-à-dire qu’il faut que j’approche l’écriture par des traverses, des biais, les mille ruses de la latéralité ; c’est ce que je fais, m’approcher. Ça marche si mon angle d’attaque latéral est juste. Et ça ne marche pas si j’aborde mon sujet frontalement. »

« Il y a une sorte de bêtise, ou d’inélégance, dans la littérature qui se met à penser autrement que par métaphores. »

« Il n’y a plus de civilisation rurale et la civilisation urbaine a disparu avec le prolétariat. »

« Je me suis dit très tôt qu’il fallait que j’écrive. C’était le seul moyen d’en sortir. […]
Avant, il y avait la lecture. C’était le seul mode eucharistique, avec la biture. »

« Je peux dire en gros que ce que je suis le plus souvent depuis que j’ai 20 ans, c’est un écrivain qui n’écrit pas, c’est-à-dire une figure majuscule, assez comique en somme, de l’aliénation – figure à qui pourtant il est arrivé parfois, par éclairs, par petits éclairs inexplicables de délivrance, de devenir un écrivain qui écrit. »

On entre directement dans le scriptorium, avis aux amateurs !
Entre fulgurances et redites ou variations (peut-être parfois mystificatrices ou badines), Michon se révèle d’une grande franchise, éclairant sans doute autant pour lui que pour nous sa démarche, sa méthode, ses récits passés (et c’est évidemment bien plus profitable si on les a lus). Il est passionnant dans ses rapports au visible (la peinture tout particulièrement), aux humbles, notamment ruraux (dont il se réclame), et au père, à notre prégnant contexte catholique (figures de l’ange, hagiographie, etc.). Cantonné à la forme brève, Michon confie ses astuces personnelles pour atteindre la grâce, l’attente de l’inspiration, et la transe de l’écriture « sacrée », d’un jet qui sera repris. Il parle également de ses lectures marquantes, Flaubert, Faulkner, Baudelaire, Hugo, Proust, Balzac, Mallarmé, Rimbaud, mais aussi Borges, Giono ; j’ai été surpris de son recours fréquent aux emprunts intégrés dans son texte. Sans doute plus amateur qu’il ne l’avoue de la pratique des entretiens (vraisemblablement bien préparés), Michon confie d’originaux points de vue, qui en rendent la lecture captivante.
À noter que j’avais déjà lu certains de ces entretiens, et surtout que j’en ai lu d’autres parus depuis, qui à ma connaissance n’ont pas encore été réunis dans un livre.

\Mots-clés : #ecriture #entretiens #peinture
par Tristram
le Sam 20 Aoû - 12:02
 
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Sujet: Pierre Michon
Réponses: 67
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Louis Calaferte

Septentrion

Tag ecriture sur Des Choses à lire Septen10

Départ en fanfare, provocateur, rageur : d’entrée le sexe (féminin), puis les cabinets où le jeune ouvrier en usine se réfugie pour dévorer les livres (de grands auteurs littéraires, beaucoup d’occultisme aussi).
« Il y eut une époque où, dans les livres, le sens d’une bonne partie des mots m’échappait. Grâce au seul moyen de la lecture, je me suis lentement familiarisé avec un vocabulaire élargi que je n’avais jamais employé ni entendu employer autour de moi. Cette façon ardue d’appréhender la langue m’a laissé un immense amour des mots. »

Il délire frénétique et baroque dans « l’hémorragie des images ».
« Le ton est donné pour la journée. Ce sera encore foutre et histoire de foutre.
Marmelade sexuelle d’un bout à l’autre. Chaque femme passée au crible en un coup d’œil. Ce qu’elle pourrait donner, tenue, basculée dans son plaisir, le râle à la gorge, folle, bouche ouverte, cette extase de la peau, proximité du crime, les approches du sang, corps révulsé, sexe crémeux, ventre au sabbat, incandescent, violet, se gonflant comme un sac pour cracher, hoquetant, les jets tièdes de sa jouissance. Ce qu’elles pourraient donner, toutes, renversées, abattues là, à même le sol, piégées comme des bêtes au supplice. Offrande du sacrifice de chair sur un autel de terre battue piétinée par les hommes. Ce que peuvent être ces femmes inapprochables qui glissent sous nos yeux, une fois cramponnées, enfoncées sur un sexe rigide, solidement empalées, n’ayant plus pour seul but que de livrer en un instant la densité de plaisir qui les envenime. D’où nous vient cette irrépressible tentation de lever le voile de nos ténèbres comme on lève la jupe d’une fille pour voir et savoir… Et peut-être n’y a-t-il rien en dessous que cette fente stupide, mollement refermée sur un inextricable tunnel de succions veloutées, de caresses moites, filandreuses, d’anfractuosités mouvantes. Entrelacs de tentacules, de roches bosselées qui encerclent, dominent de minuscules ravins parsemés de ventouses flasques. Abîmes miniatures. Grouillants. Convulsifs. Parés de fines membranes ouatées. Cette fente boursouflée qui se resserre doucement sur un funambulesque univers d’éruptions squameuses, hérissée d’une multitude de petites lames, de canifs, de couteaux tranchants et de crocs invisibles, gélatineux, pointus. Souple dentition de faune marine. Cartilages ensanglantés, dressés en rangs compacts au bord de l’escarpement de gouffres caoutchoutés, spongieux, qui absorbent, pompent, refluent, épanouis et profonds comme un regard de bête morte. Cette mâchoire, cette mâchoire utérine, avide et insatiable, sécrétant l’iode et le sang. Cette fente, cette cicatrice effilée qui ne s’écarte jamais que sur un monstrueux sourire sans fin. Noir. Béant. Un sourire édenté. Étrangement lascif. Peut-être n’y a-t-il rien d’autre au bout de notre inquiétude, et pour toute réponse, que l’incoercible hilarité muette de cet orifice gluant. »

(Ça continue ad libitum, je limite l’extrait.)
Quoique toutes les femmes soient avides de sexe, Nora est exceptionnelle (érotisme torride garanti).
« Mlle Nora Van Hoeck, avec sa démence ovarienne et cette inépuisable citerne de foutre qu’elle semblait avoir en réserve quelque part dans le ventre, était à mon sens le spécimen qui me convenait on ne peut mieux. »

Comme il est fauché, elle lui propose de l’entretenir, ce qu’il accepte avec empressement (dans un premier temps), prêt à tout pour échapper au médiocre troupeau des petits ouvriers et employés (les « buffles »).
« Petits quartiers de pauvres. Mal fichus. Blottis. Toujours quelques persiennes déglinguées. Quelques lézardes dans le crépi des façades. Toilette mortuaire sur la peau nickelée d’un cadavre ancien. Impression d’immense fragilité. Et derrière les murs, des hommes qui reposaient. Un ronflement, parfois, qui enjambait une fenêtre ouverte, cabossait l’obscurité. Des pleurs d’enfant, réguliers, persistants, échappés à l’aveuglement de la nuit, loin, loin, comme coulés dans l’épaisseur même des murs au fond de cette enveloppe de ciment et de pierres. Écho rebondissant d’une porte d’entrée fermée quelque part par une main invisible. Les bruits passent par la caisse de résonance. Je m’effaçais sur le silence. Ligne métallique des poubelles de guingois au long des ruelles étriquées. Comme des chapeaux difformes mis en place avant que ne s’allument les feux de l’illusion. Haie de parade d’un monde de détritus, sur chaque trottoir, des deux côtés. Rues trempées de sommeil, décalquées sur le noir. Architecture indécise d’après la fin des siècles. J’aimais cette paix légère. Galon de nuit. J’aurais pu être le dernier survivant valide à la suite du cataclysme sidéral. Peut-être allais-je tomber au tournant de la rue prochaine sur un tas de noyés parmi lesquels je reconnaîtrais infailliblement le corps mutilé de Mlle Van Hoeck dans sa chemise de nuit saumon à volants noirs, ses cheveux agglutinés en touffes au sang sorti de ses narines. Un peu plus loin, il y aurait un râtelier jauni abandonné par mégarde au moment de la panique finale dans la vitrine d’un grand magasin, témoin absurde de la civilisation du fer. Un vieillard décapité, accroupi, dont les mains tâtonnantes essaieraient de rassembler les débris d’un monocle brisé entre les pavés. Ou un pénis de cheval à demi sorti de son fourreau de poils, se contorsionnant dans la rigole comme un long ver rouge – pourquoi pas ? »

Ça c’est en attendant d’avoir écrit son premier livre, car il sera écrivain.
« Cette nouvelle rencontre, par exemple, était prévue, me semble-t-il, pour s’insérer dans la longue chaîne des connaissances précédentes. Jeu de cubes. Un élément de plus dont il m’appartiendra dans l’avenir de dégager la signification. »

« C’est toujours dans des circonstances impraticables que l’envie d’écrire vous tombe dessus sans prévenir. Je crois que c’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles on n’écrit jamais exactement le livre qu’on avait initialement projeté. […]
Je n’écrivais donc jamais qu’en marge des événements. »

« Écrire, c’est ne jamais trouver. À quoi bon en attendre autre chose ? »

Lorsque le gigolo ne supportera plus sa prostitution, il partira avec la caisse – parvenant toujours à se donner bonne opinion de lui-même. Puis il sombre vite dans la cloche : le parasitisme ne paie plus. Plus que jamais convaincu d’être un grand écrivain en puissance (il n’a pas profité de ses loisirs pour écrire), cette déchéance nous vaut au moins un épanchement éruptif bienvenu après quelques logorrhéiques longueurs de boudoir.
« Les échanges ont lieu sans qu’il y paraisse au-dessus d’un volcan assourdi alimenté par la notion toujours présente d’un formidable rut collectif au cours duquel tout serait enfin permis, dénoué, le rêve des possessions impossibles comblé dans l’instant même, rassasié avec des corps intacts, pris de force, au hasard. Mâles et femelles replongés dans leur sauvage réalité première devant la seule évidence de leurs sexes. Tout se résout par la nutrition et par le meurtre. Chaque contact est comme une tentative de vivisection à froid et sous-entend la mutilation d’une part de soi. Au fond de cette cohue nerveuse, dévorer sa proie pendant l’amour n’a ni plus ni moins d’importance que chercher à dissocier l’esprit de la matière. Si le climat n’est pas aux hémorragies soudaines, vous pouvez verrouiller la porte de la chambre derrière vous et donner à la patiente un mouchoir à mordre. Fœtus, votre jeune fils, coulera gentiment comme si de rien n’était dans la serviette éponge, ses yeux encore éteints et ses petites pattes fluettes repliées, collées à son corps marbré, comme dessinées, gravées à la pointe sèche dans une pâte humide. Déjà, pas un ongle ne manque. Le petit sexe est en place, incrusté sur le ventre. Reste à plier le tout dans la page de dernière heure de la dernière édition du soir, à le jeter dans la cuvette et à tirer la chasse. Onction et baptême du pur néant. Vies parcheminées. Chair et poussière de chair. Fleuve de limon où surnagent sans fin une multitude de cadavres informes de la grosseur impensable du spermatozoïde humain. Univers strictement prisonnier entre les parois opaques d’un ovaire grand format. La seule chose à jamais introuvable dans cet ovaire cosmique, c’est une preuve ou une issue. Inutile de tenter quoi que ce soit pour enrayer la frénésie générale. Le bureau les attend. Les attendent l’usine, le foyer, la maîtresse, le bordel, l’église, le médecin, les urines en bouteille, le repos bien gagné, les pompes funèbres et l’effigie de cire du Créateur impassible qui se veut irresponsable d’un tel chaos et, à cet effet, a troqué son œil de lynx contre une paire de bésicles de la plus inoffensive apparence. Ainsi affublé de verres doubles, Dieu est partout, même dans le trou à la turque si vous y regardez à deux fois. Infiniment rassurant de se dire que la présence paternelle ne nous fera jamais défaut. La foule enfantine caracole, le cœur chassieux. Il faut être fou ou aveugle pour prétendre l’éveiller, fût-ce à force de bombes incendiaires. Longue agonie hébétée. La vie, c’est pour plus tard, en projet, demain, dimanche, pour le jour de la retraite dans le jardinet de la maisonnette durement économisée. Ils vont sûrement se mettre à vivre tout de suite après que leur vie sera assurée. C’est merveille de voir comment, en plein malentendu, chacun peine avec application pour creuser son minuscule abri personnel où il est destiné à être enlisé vivant aussitôt la niche fignolée. Si ensuite, pris de peur ou de nostalgie, il venait à quelqu’un l’idée saugrenue d’entr’apercevoir la lumière d’en haut, c’est le moment où il se rend compte que la niche est si admirablement étanche autour de lui qu’il lui faudrait employer tout le temps d’une seconde existence pour remonter à l’air libre. Se doutent-ils qu’il y a une divinisation de la réalité, et que si l’on parvient à l’atteindre, alors se révèle le point fixe de l’immortalité heureuse ? »

Mais il se trouve des personnes pour l’aider à refaire surface, et il retourne immédiatement à son exécration du travail, et à son érotomanie misogyne, y compris frotteurisme dans le métro.
« Un homme d’aujourd’hui ne peut-il vivre sans se charger des besognes qui lui répugnent ? »

« De sacrées petites salopes toutes, les unes et les autres, quand la nature les a nanties. Il me semble que si j’étais femme et roulée comme celle-là, je n’oserais pas me balader dans cette tenue, le corps moulé à ce point. Ça doit les chauffer quand les regards se braquent sur elles. »

Minables chambres d’hôtels, errances urbaines souvent nocturnes, dettes et emprunts dans une société où tout dépend de l’argent, écriture toujours en projet, femmes toujours en fureur utérine, et toujours la hargne, et ces flux hémorragiques crachés avec ces souvenirs apparemment autobiographiques d’un parasite assumé, et convaincu de sa valeur transcendante...
On pense à Céline, mais aussi à Alphonse Boudard, à la verve d’Henry Miller ou de Cendrars et à la gouaille de nombre d’écrivains du Paris des années cinquante (ainsi qu’à Lautréamont – que Calaferte a lu − pour le déluge verbal révolté ?) – tout en n’atteignant pas, me semble-t-il, la valeur littéraire de la plupart de ces références.

\Mots-clés : #autobiographie #ecriture #erotisme
par Tristram
le Dim 14 Aoû - 14:12
 
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Sujet: Louis Calaferte
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Virginie Symaniec

Barnum – Chroniques

Tag ecriture sur Des Choses à lire Barnum10

Virginie Symaniec raconte au jour le jour comment, historienne exclue de la recherche universitaire et ainsi condamnée à la précarité, elle a créé sa maison d’édition à partir de presque uniquement elle-même − comme le ver du mûrier son cocon et sa soie. C’est donc un regard inédit sur le monde de l’édition, mais aussi du marché (le lieu où Symaniec propose ses livres à côté des légumes et foies gras, à Léon dans les Landes et ailleurs) : « l’économie réelle ». Le livre retourne à sa source d’objet fondamentalement humain au travers des péripéties (elles sont innombrables) d’un chemin éminemment existentiel, original, créatif, résilient.
« Sur un marché, un éditeur est un producteur dont le statut se rapproche parfois de celui de l'artisan s'il est lui-même imprimeur ou typographe, ou bien s'il fait lui-même le labeur en fabriquant, par exemple, des livres-objets. Le libraire, en revanche, aura sur un marché le même statut qu’un bouquiniste. Qu’il vende du neuf ou de l’occasion, comme il ne fabrique rien, il sera donc classé parmi les revendeurs. Pourtant, dans les faits, un libraire est un revendeur un peu particulier. Il est le seul à être assujetti à la loi sur le prix unique du livre, qui permet à l’éditeur de garantir le droit d’auteur et au libraire de ne pas disparaître au profit des hypermarchés. L’éditeur est donc habituellement un fournisseur qui fixe le prix auquel le libraire vendra le livre. »

« Certains sont de vrais commerçants. D’autres ont simplement "rompu". Ils font le marché comme ils se seraient réfugiés ailleurs. Au fond, c’est mon cas et ma ligne éditoriale. Et lorsque je dis que je travaille aussi sur l’exil, cela résonne beaucoup, ici. La plupart de mes acheteurs me posent mille questions. Certains de mes collègues, non. Ils me fixent, auraient mille choses à dire, c’est juste que cela ne peut pas se raconter comme ça, ce qu’on a décidé un jour de fuir, mais je sais qu’ils savent, que je n’ai rien à leur expliquer. Ceux-là m’aident beaucoup. »

« Nous, les éditeurs, sommes des producteurs qui n’avons aucune obligation d’assouvir avec notre propre argent le désir d’autrui d’être publié. Car c'est bien cela qu'on nous demande lorsqu'on nous envoie un texte : de financer sa fabrication sous forme de livre et d'en assurer l'exploitation moyennant contrepartie financière sur la vente de chaque exemplaire. […]
Éditrice, ce n’est pas non plus coach en écriture : il peut m'arriver de corriger des coquilles, de suggérer des modifications, mais je suis devenue plutôt taiseuse sur ces questions. Une écriture, cela se voit. Lorsqu'il y en a une, c'est assez incontournable. Au fond, lorsqu’il y en a une, c’est qu’il y a quelqu’un. Et un auteur qui fait son métier revient généralement lui-même sur son texte. Cela ne loupe jamais, en fait. Dix minutes avant que je n'envoie le fichier à l'imprimeur, il relit encore, demande à corriger encore, travaille encore, modifie encore. Un auteur prend sa place, jusqu'au bout. Cet effort est sacrément beau à regarder et cela se respecte, me semble-t-il. Alors je respecte cela, le métier d’écrire, pas la graphomanie. »

Les savoureuses anecdotes rapportées, à peine contextualisées, sont parfois d’un entendement difficile. Des encarts présentent l’écurie de l’éditrice, auteurs traduits d’Europe orientale, primo-romanciers et autres plumitifs qui ne seraient pas parvenus autrement jusqu’aux lecteurs. La ligne éditoriale de Symaniec pivote autour du voyage en tant que quête, exil, mouvement en littérature, voir https://www.leverasoie.com/index.php/le-ver-a-soie.
L’aspect artisanal et singulier de ce travail me semble condensé dans le concept des « poèmes à planter », effectivement fabriqués à la main à partir de « matériau spécifique », papier à ensemencer que les auteurs et lecteurs font croître dans l’imaginaire et le réel : la magie du langage avec ces mots qui poussent, recueillis et à cueillir.
« Le premier test de fabrication réalisé à partir de L’Albatros de Baudelaire est actuellement en train de se transformer tranquillement en fleurs des champs dans ma cuisine. »
2 mai 2017

« L’Albatros de Baudelaire, planté mi-mai dans ma cuisine sur graines de fleurs des champs, pousse. Se pourrait-il que quelque chose soit non seulement en train de pousser, mais aussi de fleurir au Ver à soie ? Fragilité apparue au croisement d’un pot de terre, d’eau, de lumière, de temps et de soin. L’anti-start-up par excellence. »

Outre la captivante introduction à un modèle flexible et hautement adaptatif d’entreprise, de fabrication et d’auto-diffusion-distribution (ainsi qu’à l’univers solidaire – ou pas − des camelots), l’expérience aventureuse révèle une personne marquante par l’intelligence, l’esprit de liberté, la curiosité de l’autre, la valeur du travail, la rigueur, l’humour (y compris autodérision) dans une approche subtile de la condition féminine. Une de ces réjouissantes "autres" façons de faire.

\Mots-clés : #contemporain #creationartistique #ecriture #exil #journal #mondedutravail #universdulivre
par Tristram
le Mer 20 Juil - 12:45
 
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Sujet: Virginie Symaniec
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Vues: 111

Michel Rio

Le Vazaha sans terre

Tag ecriture sur Des Choses à lire Le_vaz10

Michel Rio renoue avec l’histoire et le style, certains personnages aussi, de ses premiers romans. Celui-ci commence avec la fantastique (et macbéthienne) scène finale de « l’armée de morts » dans Merlin, matérialisée dans son comté de Cumbria par Alan Stewart, duc de Camlan, l’ami du narrateur-auteur. Ce dernier est également l’amant de lady Laura Savile, comtesse de Badon, cousine germaine du précédent, et assimilée à Morgane.
L’art de la conversation est plus que jamais aristocratique, à la limite de la préciosité.
« Je ne pus trouver qu’un moyen détourné, une citation, façon de créer une distance vis-à-vis de moi-même en raison du procédé et de dire à Laura la vérité à travers les mots émouvants et insondables d’un poète inégalé. »

C’est que notre héros souffre d’une mélancolie métaphysique, crise d’angoisse existentielle au sujet de la vacuité, « de la finalité ou de l’absurdité de la vie » le portant à partir en solitaire à la voile jusque Madagascar.
De l’écriture :
« C’est à la fois une terre d’élucidation, ou plus justement de tentative d’élucidation, et un moyen de rendre intéressant le voyage, de conjurer un peu l’absurdité ou l’ennui, d’introduire un parcours linéaire à travers des cycles sans queue ni tête. »

« Quand j’écris, je m’adresse à moi-même et à personne d’autre. C’est un mélange d’enquête et de création, en aucun cas une communication. »

C’est donc une traversée en mer, au cours de laquelle le narrateur sauve Virginia Fox, une navigatrice solitaire anglaise, occasion de nouveaux dialogues philosophico-érotiques.
« Je pense qu’il n’y a que le mouvement. Pas de but. Un voyage sans destination, sur un océan sans limite. Ce qui fait qu’on meurt toujours en pleine mer. »

Puis le Vahaza (en malgache : Blanc, étranger) retrouve l’île qu’il a quittée à cinq ans, ainsi qu’un crocodile et un ami d’enfance.
« Il me reste le temps. Il ne vient de nulle part, ne va nulle part. Il s’écoule. Il est simplement ce qui est nécessaire aux choses pour changer. Et quand on se met à le compter, il devient la mort. »

Complaisant, demande une certaine indulgence de la part du lecteur pour se prêter à cette dialectique mélancolieuse dans le goût de Diderot.

\Mots-clés : #autofiction #ecriture #erotisme #merlacriviere
par Tristram
le Sam 28 Mai - 12:38
 
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Sujet: Michel Rio
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Vues: 1475

Etgar Keret

Sept années de bonheur

Tag ecriture sur Des Choses à lire Sept_a10

Ces chroniques intimes, parues en 2013 en Israël, réunissent des ressentis et réflexions d’un habitant d’un pays menacé en permanence, et sa condition particulière, notamment lors de ses nombreux voyages à l’étranger. Significativement, la première évoque comme, ayant amené sa femme pour accoucher dans un hôpital, y affluent les victimes d’un attentat terroriste de plus. Mais c’est aussi un regard plus vaste sur cette société ; ainsi sa sœur est convertie à l’orthodoxie.
« En France, un réceptionniste nous dit, à moi et à l’écrivain arabe israélien Sayed Kashua, que si ça ne tenait qu’à lui, l’hôtel ne recevrait pas les juifs. Après quoi il me fallut passer le reste de la soirée à entendre Sayed râler : comme si ça ne suffisait pas d’avoir subi l’occupation sioniste pendant quarante-deux ans, il lui fallait maintenant supporter l’insulte d’être pris pour un juif. »

Beaucoup de choses sur les taxis, son fils, son père, et aussi La maison étroite, « une maison qui aurait les proportions de mes nouvelles : aussi minimaliste et petite que possible », qu’un architecte lui construit à Varsovie. Sur trois niveaux, elle est prévue dans une « faille » entre deux immeubles :
« Ma mère regarda l’image simulée pendant une fraction de seconde. À ma grande surprise, elle reconnut immédiatement la rue ; l’étroite maison serait construite, par le plus grand des hasards, à l’endroit précis où un pont reliait le petit ghetto au grand. Quand ma mère rapportait en fraude de quoi nourrir ses parents, elle devait franchir une barrière à cet endroit, gardée par un peloton de nazis. Elle savait qu’en se faisant surprendre avec une miche de pain elle serait exécutée sur-le-champ. »

Seule rescapée de sa famille, son père lui avait demandé de vivre pour faire survivre leur nom.
Voici l’extrait qui m’a conduit à lire ce livre (et constitue une bonne réponse possible dans le dossier La littérature c’est koi, notée par Bix en son temps) :
« L’écrivain n’est ni un saint ni un tsadik [(homme) juste, en hébreu] ni un prophète montant la garde ; il n’est rien qu'un pécheur comme un autre doté d’une conscience à peine plus aiguisée et d’un langage un peu plus précis dont il sert pour décrire l’inconcevable réalité de notre monde. Il n’invente pas un seul sentiment, pas une seule pensée ‒ tout cela existait longtemps avant lui. Il ne vaut pas mieux que ses lecteurs, pas du tout ‒ il est parfois bien pire ‒, et c'est ce qu’il faut. Si l'écrivain était un ange, l'abîme qui le séparerait de nous serait si vaste que ses écrits ne nous seraient pas assez proches pour nous toucher. Mais parce qu'il est ici, à nos côtés, enfoui jusqu'au cou dans la boue et l'ordure, il est celui qui plus que quiconque peut nous faire partager tout ce qui se passe dans son esprit, dans les zones éclairées et, plus encore, dans les recoins sombres. »


\Mots-clés : #antisémitisme #autobiographie #communautejuive #conflitisraelopalestinien #contemporain #ecriture #terrorisme #viequotidienne
par Tristram
le Jeu 19 Mai - 12:45
 
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Sujet: Etgar Keret
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John Maxwell Coetzee

Vers l'âge d'homme

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Second (2003) des trois récits révisés et réunis dans Une vie de province, entre Scènes de la vie d’un jeune garçon (1999) et L’Été de la vie (2010) ; j’ai déjà lu dans sa première version le premier volume de ce qui considéré comme une autobiographie écrite à la troisième personne.
Citation liminaire de Goethe, qu’on peut je pense traduire par « « Celui qui veut comprendre le poète doit aller dans le pays du poète » :
« Wer den Dichter will verstehen,
muß in Dichters Lande gehen. »

Le personnage principal, John, est étudiant (en mathématiques) en Afrique du Sud, et a la conviction d’être un poète en devenir, un élu du « feu sacré », sur la voie du « travail de transmutation de l’expérience vécue en art ».
« Car il sera un artiste, c’est chose arrêtée de longue date. »

Émigré à Londres (il est programmeur, d’abord chez IBM), il y subit l’Angst (angoisse existentielle).
« En fait, pour rien au monde il n’entreprendrait une psychothérapie. L’objectif de la psychothérapie est de rendre heureux. À quoi bon ? Les gens heureux ne sont pas intéressants. Mieux vaut porter le fardeau du malheur et essayer d’en faire quelque chose de valable, de la poésie, de la musique ou de la peinture : c’est là sa conviction. »

« Le malheur est son élément. Il est dans le malheur comme un poisson dans l’eau. Si le malheur venait à être aboli, il ne saurait pas quoi faire de lui-même. »

Il a des relations peu satisfaisantes avec les femmes, et le regrette.
« L’art ne vit pas seulement de privation, de désir insatisfait, de solitude. Il lui faut de l’intimité, de la passion, de l’amour. »

« Le sexe et la créativité vont de pair, tout le monde le dit, et il ne met pas cela en doute. »

« Est-ce que c’est ça que veulent les femmes : être prises en charge, être menées ? Est-ce pour cela que les danseurs observent le code selon lequel l’homme conduit et la femme se laisse conduire ? »

« Comment aurait-elle pu croire que ce qu’elle lisait dans son journal n’était pas la vérité, l’ignoble vérité sur ce qui passait par la tête de son compagnon lors de ces soirées de silence pesant et de soupirs, mais que c’était de la fiction, une fiction possible parmi bien d’autres, qui n’est vraie qu’au sens où une œuvre d’art est vraie – vraie en soi, vraie et fidèle au but qu’elle poursuit par elle-même –, alors que ce qu’elle lisait d’ignoble était si conforme à ce qu’elle soupçonnait : son compagnon ne l’aimait pas, il n’avait pas même pour elle de l’affection ? »

Il rêve de passion, mais…
« Il dort mieux tout seul. »

Curiosité exotique :
« À son avis, ceux qui conduisent en état d’ébriété devraient être doublement pénalisés au lieu de bénéficier de circonstances atténuantes. Mais en Afrique du Sud tous les excès commis sous l’influence de l’alcool sont considérés avec indulgence. »

C’est écrit dans un style plat, détaché, où affleure à peine l’autodérision d’un idéaliste assez effacé et maladroit, aux idées préconçues (mais qui a cependant directement travaillé dans la course informatique américano-anglo-russe sur l’ordinateur prototype de Cambridge).
Vaut surtout pour les amateurs de Coetzee − et d’éventuels rapprochements avec son propre vécu !

\Mots-clés : #ecriture #identite #jeunesse
par Tristram
le Dim 15 Mai - 14:54
 
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Sujet: John Maxwell Coetzee
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Jean-Philippe Toussaint

L'Urgence et la Patience

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Il est sans doute paradoxal de lire un essai sur l’écriture d’un romancier dont on n’a encore rien lu (d’autant qu’il y fait souvent référence à ses romans) ; mais on a beau dire, jeter un coup d’œil dans l’atelier de création littéraire est fort tentant. Ici, d’intéressantes réflexions, comme celle qui donne son titre au recueil ainsi qu’à celui des onze petits textes explicitant ces deux états de l’écriture, ou encore l’épure propre à la mouvance Nouveau Roman dont cet auteur participe. Toussaint souligne l’importance du travail de correction (j’ai cependant buté sur ce qui m'a paru être de légères maladresses et lourdeurs).
Le fait qu’il soit également cinéaste donne une perspective plus large du distinguo entre livre et film.
« J’ai tout de suite su que cette image donnerait naissance à un livre et non à un film, car c’était une image littéraire, faite de mots, d’adjectifs et de verbes, et non de tissus, de chairs et de lumières. La façon dont j’ai construit cet hôtel à Tokyo est tout à fait représentative de la manière dont je construis mes hôtels, autant dire de la façon dont je construis mes personnages. Car, d’un point de vue littéraire, il n’y a pas de différence entre construire un hôtel et construire un personnage. »

Toussaint parle aussi de ses lectures (Proust, Kafka, Dostoïevski, Beckett), de rencontres avec Jérôme Lindon son éditeur et Beckett, de « cette alchimie mystérieuse entre un lieu et un livre » qu’il relit ailleurs, plus tard.
Vérification faite, de lui j’ai lu Fuir, mais il ne m’en reste qu’une phrase notée à l’époque (cependant emblématique avec le recul).
« En tout, la précision, le reste n’est que pathos. »


\Mots-clés : #ecriture #essai
par Tristram
le Jeu 31 Mar - 12:36
 
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Juan Carlos Onetti

La Vie brève

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Buenos Aires au printemps : le narrateur, Juan Maria Brausen, écoute leur nouvelle voisine, la Queca, qui reçoit beaucoup d’hommes ; il songe à son épouse, Gertrudis, que le chirurgien ampute d’un sein, et au scénario qu’il a promis à son ami Julio Stein (son supérieur dans l’agence de publicité où il travaille, qui vit avec Miriam, ou Mami, une chanteuse sur le retour).
« Mon idée tenait toute dans la personne du médecin, que je nommai Díaz Grey », dans Santa Maria, ville de province au bord d’un fleuve, où il est passé une fois. Triste et préoccupé, il essaie d’écrire pour lutter contre son désespoir.
« Dans le cabinet de Díaz Grey-Brausen entrerait en souriant Gertrudis-Elena Sala [… »

Tandis que Gertrudis tente de surmonter sa mutilation, puis s’absente pour séjourner chez sa mère, il essaie d’imaginer la suite de l’histoire de Díaz Grey, et le mari de la séduisante Elena à laquelle le médecin délivre de la morphine. Il se présente chez sa voisine, la Queca, sous le nom d’Arte et se fait casser la figure par une de ses accointances, Ernesto ; Lagos, le mari d’Elena, les lance sur la piste d’Oscar Owen, un gigolo anglais qui partagea leur vie. Bientôt, renvoyé de son emploi et subsistant de son indemnité de licenciement, Brausen fréquente assidûment la Queca, « chienne saoule » qui rit et répète « Le monde est fou ». Il la méprise et la bat, jusqu’à ce qu’Ernesto la tue ; Brausen organise la fuite du meurtrier et part avec lui, vers Santa Maria. Apparaît Raquel, la sœur cadette de Gertrudis, personnage vaguement annoncé de loin, venue de Montevideo où Brausen la séduisit lorsqu’il y vivait, de même que Gertrudis qui s’y est retirée, autre pôle géographique du roman où il alla avec la Queca. Parallèlement, Díaz Grey continue de vivre dans sa ville imaginaire (Elena s’est suicidée), Santa Maria (où il a sa statue équestre de général…) ; la fusion réel et fiction s’installe et s’accroît, si bien qu’on ne sait pas toujours ce qui appartient à la réalité objective, au passé ou à l’imagination qui se dédoublent. Le thème de « choisir une vie nouvelle » est récurrent. La vie est brève est une chanson, une discrète récurrence aussi. Il y a également un caméo de l’auteur, « l’homme à tête d’enterrement ». Le roman se termine dans l’ambigüité du Carnaval.
Le livre est surtout riche en méditations existentielles sur les souvenirs, les femmes, soi, une renaissance, un sens aux choses, la solitude et le désarroi, ancrés dans le quotidien par la prégnance des odeurs.
« C’est peut-être ce qu’on comprend avec l’âge, peu à peu, sans s’en rendre compte. Nos os le savent peut-être et quand nous sommes résolus et désespérés, au bord du grand mur qui nous emprisonne et qu’il serait aisé de sauter si c’était possible ; quand nous sommes presque prêts à admettre que, finalement, seul le moi a de l’importance car il est l’unique chose qui nous ait été indiscutablement confiée ; quand nous entrevoyons que seul notre propre salut peut être un impératif moral, qu’il est le seul élément moral ; quand nous réussissons à respirer par une lézarde imprévue l’air natal qui vibre et appelle de l’autre côté du mur, à imaginer l’allégresse, le mépris et l’aisance ; alors peut-être sentons-nous peser, comme un squelette de plomb, cette conviction que tout malentendu est supportable jusqu’à la mort, hormis celui que nous parvenons à découvrir en dehors de nos circonstances personnelles, en dehors des responsabilités que nous pouvons rejeter, attribuer ou détourner. »

J’ai pensé à Cortázar, à Sábato et à Camus.

\Mots-clés : #absurde #amour #ecriture
par Tristram
le Ven 18 Mar - 11:08
 
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Antonio Tabucchi

L'ange noir

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Curieux recueil de six textes, le dernier appartenant à un roman que Tabucchi explique en note préliminaire avoir détruit, puis réécrit différemment des années plus tard (une vision d’enfance avec une figure paternelle du Capitaine Nemo associée à une haine de la mère).
« Ce qui a été revient, frappe à notre porte, agaçant, quémandant, insinuant. »

Il capte « des phrases toutes faites » dans les conversations alentour pour en faire naître ses fictions, évoque Tadeus, célèbre vieux poète désillusionné, parle de viatique, de fascisme et de vengeance dans une ambiance souvent absurde, surtout au fond de création d’histoires, de recréation de souvenirs, reprises et auto-plagiat. Des allusions à un ange apparaissent çà et là. C’est intrigant par moments, cependant Tabucchi me laisse de plus en plus dubitatif avec son abstrusion cultivée, j’entre de moins en moins dans son univers imaginaire souvent onirique, mais là très décousu.

\Mots-clés : #ecriture
par Tristram
le Mar 15 Mar - 12:36
 
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Sujet: Antonio Tabucchi
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Danièle Sallenave

Le don des morts − Sur la littérature

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En ouverture, Danièle Sallenave évoque le rêve des Lumières, ville et livre.
« Vivre dans une grande ville, ce serait être de plain-pied avec les œuvres, faire d’elles le tissu des jours et du temps ; marcher dans des rues comme on avance dans sa lecture, et les déchiffrer comme des pages, circuler entre des palais comme parmi des textes où l’histoire affleure, sans cesse convié à des déchiffrages complexes, ininterrompus. »

« L’utopie de la vie en ville, de la vie avec les livres, de la vie de la communauté des hommes dans un espace libre, où le passé, sous nos pas, invisible, renaîtrait. »

Voici l’idée directrice qui justifie le titre :
« …] dans une société, une culture, une civilisation où les livres existent, où ils sont depuis des siècles le legs des générations disparues, le don que nous font les morts pour nous aider à vivre, ne pas connaître l’œuvre de la pensée dans les livres est un manque, un tourment, une privation incomparables. »

Sallenave revient sur son expérience personnelle, qu’elle extrapole :
« Les livres n’avaient pas encore vraiment fait leur entrée chez nous. Il faudrait pour cela qu’on soit allé davantage, c’est-à-dire plus longtemps à l’école, et ce temps-là vint. Dans toutes les familles comme la mienne, s’il vint, il dura cinquante ans : et la parenthèse se referma. L’étau de la nécessité s’était desserré ; on avait du loisir, et les livres auraient pu établir leur règne. Ils commencèrent de le faire, mais d’autres plaisirs étaient venus qui furent partout préférés. Le peuple avait eu le livre avec le pain – selon le souhait de Péguy. Il eut bientôt plus que du pain et bien moins que des livres : un poste de radio, puis de télévision. À peine ouvert, l’horizon se bouchait ; je décris naturellement ce qui s’est passé dans les familles des gens ordinaires. »

« Réel, à vrai dire, le monde autour de moi ne l’était que trop, tissé de pesanteurs incompréhensibles, de devoirs sans âme, de travaux sans élan. Si lire était une fuite, c’était une fuite vers le vrai, vers la consistance et l’épaisseur, née du désir de secouer sa terrible futilité, son insignifiance, et aussi sa pesante légèreté, son irresponsabilité, et l’espèce de désœuvrement qui marquait toutes ces activités constantes, indispensables, mais creuses, vaines, bornées. »

Elle énonce des points de vue auxquels j’adhère.
« On y accède privément, mais un autre qui lit, lit la même chose que vous : le livre fait accéder à l’objectivité et à l’universalité du sens, un livre est une référence commune, qui crée un lien entre tous ceux qui l’ont lu. »

« Dans les livres, la vie était double, agie et pensée : ce pouvait être ainsi qu’on vivait. »

« Pour que le monde soit, il me fallait qu’il fût décrit. »

« Né fragile, mortel et dépossédé, en prenant conscience que son existence problématique s’inscrit dans une continuité historique et symbolique, l’homme comprend qu’il est né dans un monde plus vieux que lui, mais en même temps qu’il ne peut se contenter de le répéter sans changement. »

« Penser, grâce aux livres, ce n’est pas connaître plus, c’est comprendre mieux ce dont il s’agit dans l’existence vécue. Penser, c’est donc aussi éprouver davantage : la réflexion, le retour sur l’expérience, étendent le champ de l’expérience vécue, lui donnent une amplitude et une résonance nouvelles. Comprendre ce qu’on vit n’est pas le réduire, le dessécher ou l’abstraire, comme le croient ceux qu’effraie tout détour réflexif. »

« La littérature est une expérimentation de situations fictives, créées artificiellement par leur auteur, afin d’en provoquer, chez le lecteur, l’épreuve. C’est ainsi que l’expérience littéraire devient expérience de la vie. »

« À l’horizon de toutes les lectures, le monde se profile comme un tissu de textes. Faut-il dire que nous lui en donnons la forme afin de le comprendre et de le doter de sens ? Ou qu’en lui donnant le vêtement de l’expression, nous rejoignons son vœu secret, et faisons émerger un sens qui de toute manière reposait, latent, au cœur inexploré des choses ? »

Pour Sallenave la lecture est autre chose que la culture, et/ou le loisir. Elle est aussi fort critique avec certaines représentations sociologiques contemporaines. Elle expose également une thèse assez originale sur la mélancolie à la base de la littérature, considérée comme acquittement d’une dette envers les morts.
Son discours est enrichi de références à l’étymologie latine, à la philosophie grecque, à Arendt, Nietzsche, Kundera, Mauriac, Ricœur entr’autres.
Les différents chapitres traitent d’aspects distincts, font presque de l’ouvrage un recueil d’essais sur la littérature, textes complémentaires voire contradictoires ; certains sont très pertinents, d’autres plus douteux. Ainsi, lecteur éclectique, je ne comprends pas le besoin de confronter les nombreuses formes de littérature : certaines peuvent ne pas être jugées intéressantes par certains lecteurs, mais je ne vois guère d’intérêt à combattre leur coexistence.
Je ne souhaite pas employer les mots de "condescendance" ou "élitisme", trop connotés, mais disons que je ne partage pas ce qui transparaît du ressenti de l’auteure au début de l’ouvrage ; en réalité je vis dans une société de non-lecteurs, et ne suis pas persuadé qu’il leur manque quelque chose d’essentiel, mais pense plutôt que j’ai personnellement de la chance. D’une manière plus générale, je ne sais toujours pas définir ce qu’apporte la littérature (malgré le fil https://deschosesalire.forumactif.com/t1712-la-litterature-c-est-koi), et peux comprendre qu’on puisse parfaitement vivre sans (enfin, d’autres que moi) !
Reste que cet essai est d’utile lecture pour qui est passionné par le sujet, même s’il est parfois discutable.
« La littérature est le seul lieu où le passé a un avenir. »


\Mots-clés : #ecriture #mondedutravail
par Tristram
le Lun 21 Fév - 12:06
 
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Sujet: Danièle Sallenave
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Enrique Vila-Matas

Cette brume insensée

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Cadaqués et le cap de Creus, puis Barcelone, pendant la crise indépendantiste catalane de 2017. Le narrateur, Simon Schneider, piètre traducteur impécunieux et écrivain raté, est le frère d’un écrivain culte vivant incognito à New York (comme Salinger ou Pynchon), Rainer "Grand" Bros, qui exploite l’intertextualité de ses « archives de citations ». C’est sa passion…
« …] à accumuler des citations – plus il y en avait, mieux c’était –, une nécessité absolue d’absorber, de rassembler toutes les phrases du monde, un désir irrésistible de dévorer tout ce qui se mettait à ma portée, de m’approprier tout ce dont, dans des moments de lecture propice, j’envisageais de faire mon miel. »

« …] l’“art des citations” inventé – mais pas développé – par Georges Perec dans les années 1960. »

Comme d’ordinaire avec Vila-Matas, il y a plusieurs fils qui s’entrecroisent (voire s’entremêlent), et il est difficile, dans une première lecture, de dégager ce qui serait essentiel de l’accessoire – d’autant que les notions se reprennent en miroir (plus ou moins déformant) dans des volutes de mise en abyme avec effet rétroactif… Entr’autres récurrences, leur père récemment décédé (à « l’énergie née de l’absence »), la tante Victoria génie de la famille, « les cinq romans rapides » de Grand Bros qui (lui aussi) « ne poursuivait jamais un thème jusque dans ses derniers retranchements », « ce narrateur perdu dans le clair-obscur d’une matinée » de son présent brumeux comme dans l’œuvre que Simon envie tout en prétendant avoir conseillé sa « structure intertextuelle », et pour cela financièrement assisté comme Vincent Van Gogh par Théo, un tableau de Monet, l’espace infini, « ce tragique sentiment de l’existence » emprunté à Unamuno et autres questions métaphysiques, autant d’éléments d’une énigme narquoisement embrouillée en valse-hésitation autour d’une mystérieuse destination.
« …] la vie respecte un patron dont le tracé s’améliore au fur et à mesure que nous apprenons à nous éloigner des événements. Parce que prendre de la distance vis-à-vis des choses – ce qui pour moi revient à prendre de la distance vis-à-vis de la tragédie, ce qui, à son tour, est la même chose qu’être maître dans l’art de ne pas se laisser voir – s’apprend avec le temps.
N’est-ce pas, Banksy ? »

La littérature, mais aussi l’écriture, sont évidemment au centre du roman.
« La grande prose ne tente-t-elle pas d’aggraver la sensation d’enfermement, de solitude et de mort et cette impression que la vie est comme une phrase incomplète qui à la longue n’est pas à la hauteur de ce que nous espérions ? »

Rainer revient rencontrer Simon, et son alcoolisme digne d’Hemingway affronte la paranoïa de ce dernier.
Malicieux maestro, Enrique Vila-Matas nous embobeline comme de coutume.

\Mots-clés : #ecriture #humour
par Tristram
le Lun 20 Déc - 11:36
 
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Sujet: Enrique Vila-Matas
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John Maxwell Coetzee

Foe

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Susan Barton naufrage sur l’île où Cruso et Vendredi, son jeune esclave noir sans langue, subsistent depuis quinze ans. Secourus par un bateau qui les ramène en Angleterre (Cruso meurt pendant le voyage), elle décide de confier par écrit leur histoire à M. Foe (c’est le livre que nous tenons, soit un mémoire – première partie − et des lettres – deuxième partie −), afin qu’il la mette en forme (et qu’elle en tire fortune). Mais l’écrivain a fui devant ses créanciers, et bientôt Susan et Vendredi vivent chez lui.
Un autre fil de la trame est la fille perdue de Susan, qu’elle était partie chercher à Bahia ; en Angleterre, une jeune fille portant son nom se présentera à elle comme sa fille, qu’elle ne reconnaît pas.
Le texte de la narratrice constitue une réflexion sur son année passée dans l’île, et sur Vendredi, sauvage avec lequel il est impossible de communiquer, mais aussi sur l’écriture romanesque, l’écart entre la vérité et la fiction intéressante pour le lecteur : la tâche de l’écrivain serait « d’accueillir les histoires des autres et de les renvoyer dans le monde mieux habillées. »
« …] (les conteurs sont-ils les comptables d’un trésor de souvenirs ? Qu’en pensez-vous ?). »

« Il y avait trop peu de désir chez Cruso et chez Vendredi : trop peu de désir de s’échapper, trop peu de désir d’une vie nouvelle. Sans désir, comment est-il possible d’élaborer une histoire ? C’était une île d’indolence, en dépit du terrassement. Je me demande ce qu’ont fait, dans le passé, les historiens de l’état de naufragé – si, dans leur désespoir, ils ne se sont pas mis à inventer des mensonges. »

« C’est comme si votre encre était pleine de mots, comme des animalcules en suspension, que je pêche dans l’encrier, qui coulent de ma plume et prennent forme sur le papier. Du rez-de-chaussée à l’étage, de la maison à l’île, de la jeune fille à Vendredi : il semble qu’il suffise d’établir les pôles, “ici” et “là-bas”, “maintenant” et “alors” ; après quoi les mots font les allées et venues d’eux-mêmes. Je ne me doutais pas qu’il était si facile d’être un auteur. »

« De cela nous pouvons déduire qu’un dessein dirige après tout nos vies, et qu’en attendant assez longtemps nous devons nécessairement voir ce dessein se révéler ; de même qu’en observant un tapissier à l’œuvre nous pouvons ne voir au premier coup d’œil qu’un enchevêtrement de fils ; mais, pour peu que nous soyons patients, des fleurs s’offriront peu à peu à nos regards, et aussi des licornes bondissantes et des tourelles. »

Dans la troisième partie, Susan retrouve Foe (vrai nom de Defoe) ; le personnage et son auteur discutent de la narration de l’histoire avec des points de vue divergents ; lui veut recentrer l’histoire sur la fille perdue, elle veut demeurer maîtresse de son histoire, c'est-à-dire son expérience sur l’île.
« Comment pourriez-vous renfermer Bahia entre les couvertures d’un livre ? Ce sont les lieux de petite taille, à la population clairsemée, que l’on peut subjuguer et soumettre au moyen de mots – ainsi, les îles désertes et les maisons solitaires. »

« J’ai encore le pouvoir de diriger et de corriger. Et par-dessus tout, de taire. C’est par de tels moyens que je m’efforce encore d’être le père de mon histoire. »

« Connaissez-vous l’histoire de la Muse, M. Foe ? La Muse est une femme, une déesse, qui vient la nuit rendre visite aux poètes et leur fait engendrer des histoires. Dans leurs récits ultérieurs, les poètes disent qu’elle vient à l’heure où leur désespoir est le plus profond et leur insuffle le feu sacré, après quoi leur plume auparavant sèche se met à couler. Lorsque j’ai écrit mon mémoire pour vous, et que j’ai vu à quel point il ressemblait à l’île sous ma plume, morne, vide, sans vie, j’ai souhaité qu’il existât un homme-Muse, un dieu juvénile qui vînt la nuit rendre visite aux femmes-auteurs et qui fît couler leur plume. Mais désormais, je sais ce qu’il en est. La Muse est à la fois déesse et fécondateur. Je n’étais pas destinée à être la mère de mon histoire, mais à l’engendrer. Ce n’est pas moi la promise : c’est vous. »

« Je ne suis pas une histoire, M. Foe. Il se peut que je passe à vos yeux pour une histoire parce que j’ai commencé sans préambule le récit que j’ai donné de moi-même, où je me suis dépeinte glissant par-dessus bord dans l’eau et nageant jusqu’au rivage. Mais ma vie n’a pas commencé au milieu des vagues. Il y a eu avant les eaux de la mer une vie dont on peut remonter le cours, jusqu’à ma quête désolée au Brésil, et de là jusqu’aux années où ma fille était encore avec moi, et ainsi de suite jusqu’au jour de ma naissance. Tout cela constitue une histoire que je ne souhaite pas raconter. Je choisis de ne pas la raconter parce qu’il n’est personne, pas même vous, à qui je doive fournir la preuve que je suis un être substantiel doté dans le monde d’un passé historique substantiel. Je préfère raconter l’île, parler de moi-même, de Cruso, de Vendredi et de ce que nous avons fait là-bas : car je suis une femme libre qui affirme sa liberté en racontant son histoire conformément à son propre désir. »

Le fil de la langue perdue de Vendredi, toujours présent comme l’ombre de Susan, est une parabole du Nègre victime du négrier en Afrique, et constitue une sorte d’incarnation de l’histoire impossible à raconter.
« L’histoire véritable ne sera pas connue tant que nous n’aurons pas trouvé un moyen ingénieux de donner une voix à Vendredi. »

Une brève quatrième partie évoque de façon onirique les intervenants du livre après leur mort.
Plutôt qu’une reprise du thème de Defoe, puis Tournier et Chamoiseau, et moins encore de celui du cannibale (crainte de Cruso et attrait littéraire pour Foe) comme par Aira et Darcy Ribeiro, c’est la narration elle-même qui est interrogée. Mais aucune ligne directrice ne se dégage nettement de ce roman, qui me paraît davantage retracer la recherche de l’écrivain, sans objectif préconçu de type allégorique ou "morale" à en tirer : une réflexion hasardeuse, qui n’aboutit pas à une solution nette, un "travail en cours" sans conclusion, tout comme si Coetzee avait réuni quelques éléments dans une expérimentation n’aboutissant pas à un résultat tranché, ou mené une enquête impossible à terminer, bref, tenté de raconter une histoire irracontable : celle-là même de Vendredi.

\Mots-clés : #ecriture #esclavage #voyage
par Tristram
le Lun 25 Oct - 13:33
 
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Philip Roth

L'Écrivain des ombres

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Le narrateur est Nathan Zuckerman, alter ego de Philip Roth (et ce roman est le premier du cycle qu’il consacra à ce personnage). Il s’agirait d’un Bildungsroman (terme employé par Roth), où Zuckerman apparaît comme un écrivain encore jeune et prometteur.
Une loufoque série de mentors gigognes commence avec E.I. Lonoff, illustre écrivain exclusivement dédié à l’écriture, vivant reclus dans la « ruralité goy peuplée d’oiseaux et d’arbres où l’Amérique était née et s’était éteinte depuis longtemps. » Elle se poursuit avec… Thomas Mann ! mentor de Félix Abravanel, autre membre (fictionnel ; je ne crois pas qu’il s’agisse d’un roman à clef, quoique…) avec Babel (dont Roth me ramentoit que j’ai les Contes d’Odessa dans ma PAL), du cénacle de grands auteurs qui forcent le respect de Zuckerman.
Outre le milieu littéraire, c’est celui du judaïsme (aux USA) qui est évoqué ; d’ailleurs Zuckerman, confit de déférence pour Lonoff son père spirituel, est entré en conflit avec son père biologique, qui lui reproche d’avoir écrit un texte sur un épisode cupide de leur histoire familiale, risquant de les déconsidérer et d'alimenter l’antisémitisme.
Bien sûr les références littéraires abondent, certaines directes, comme pour Les Années médianes d’Henry James. Dans le second chapitre (sur quatre), Philip Roth associe son alter ego à Dedalus, personnage principal de Portrait de l’artiste en jeune homme, roman autobiographique de Joyce sur le passage à l’âge adulte.
Toujours mené par la libido et l’imagination de son auteur, le lubrique et inventif Zuckerman tombe amoureux d’Amy la jeune étudiante qui travaille pour Lonoff… et serait Anne Frank ayant survécu, belle et intelligente jeune fille, écrivain refusant d’être réduit à une rescapée juive (et qui ressent pour Lonoff des sentiments plus que filiaux) !
« Responsabilité devant les morts ? Rhétorique pour les dévots ! Il n’y avait rien à donner aux morts – ils étaient morts. »

Ce qui semble surtout révolter Zuckerman/ Roth, c’est qu'en plus d’adopter une attitude conventionnelle, on demande aux juifs d’expliquer pourquoi ils sont haïs – plutôt qu’à leurs persécuteurs.
Roman bref (ramassé sur le temps d'une visite de Zuckerman à Lonoff), retors, assez iconoclaste et d’un humour féroce ; le thème central serait : comment écrire de la fiction sous le fardeau d'un lourd passé.
Je ne sais pas faire la part d'autobiographie et d'autofiction, et cocherai les deux cases.

\Mots-clés : #autobiographie #autofiction #communautejuive #ecriture
par Tristram
le Mar 20 Juil - 12:13
 
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Raymond Queneau

Exercices de style

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Sur un bref script assez quelconque, Raymond Queneau propose 99 variations ou possibles explorés.
Éblouissante démonstration que le fond, si jamais il importe, dépend toujours de la forme (et souvent de la contrainte).
Ce qu’on attendait ludique et/ou expérimental (le livre constitue un support scolaire réputé) se révèle riche de perles et perspectives.
L’intelligence et l’humour se disputent la primauté, mais c’est paradoxalement l’inventivité qui l’emporte (à comparer par exemple Passé simple et Imparfait). Le résultat esthétique est frappant, comme celui des homéotéleutes (en fait des héméoptotes, ces entêtantes consonances entre assonance, allitération et paréchèse cadençant précipitamment la phrase).
Le vocabulaire, pas seulement rhétorique, constitue en soi un régal, avec bien évidemment nombre de néologismes, dont certains pourraient être remis au goût du jour, telles les « voyajrices », pendantes des voyageurs si j’osais ainsi les définir.
Du meilleur de Queneau et de l’OULIPO, qui a beaucoup inspiré : attention, peut se révéler contagieux.

\Mots-clés : #ecriture
par Tristram
le Jeu 1 Juil - 18:06
 
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Sujet: Raymond Queneau
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Alain Robbe-Grillet

Dans le labyrinthe

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Un soldat épuisé chemine dans une ville sous la neige, à la recherche d’une adresse qu’il a oubliée pour remettre un colis à il ne sait trop qui. Il fait partie d'une armée en déroute, et l'ennemi approche. Perdu, c’est surtout le temps qui est labyrinthique, les épisodes d’un appartement (avec la scène d’un tableau, un portrait photographique de soldat), d’un gamin qui le guide un moment, d’un café bondé (celui du tableau), se mélangeant, étant repris (et on pense à La reprise, mais aussi Les Gommes). La caractéristique principale du texte est une description méticuleuse des objets, souvent récurrents (un lampadaire, une fissure, une toile cirée à carreaux blancs et rouges, etc.).
« …] il faudrait donc se pencher en avant, soulever le pan de toile cirée et jeter un coup d’œil sous la table, entre les quatre pieds carrés qui s’amincissent vers le bas – ou bien, s’amincissant vers le bas, mais en bois tourné, cannelés, devenant à l’extrémité supérieure cylindriques et lisses, s’achevant au sommet en quatre cubes portant une rose sculptée sur deux de leurs faces – ou bien… ; [… »

« Il n’y a pas de gros poêle carré, en faïence, près de la porte du fond, tout au bout du comptoir, avec son tuyau coudé à angle droit qui rejoindrait le mur au-dessus des étagères à bouteilles. »

L’impression donnée par ce court roman est celle d’un script par plans juxtaposés. Elle est renforcée par ces déclics de pêne, de minuterie (ou d’appareil photo) qui séparent obscurité et lumière :
« Noir. Déclic. Clarté jaune. Déclic. Noir. Déclic. Clarté grise. Déclic. Noir. »

Comme dans un film également, la séquence finale présente le dénouement, qui remet l’ensemble en perspective, celle de l’auteur du texte.

\Mots-clés : #ecriture #lieu
par Tristram
le Lun 21 Juin - 12:52
 
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Sujet: Alain Robbe-Grillet
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Raymond Roussel

Comment j’ai écrit certains de mes livres

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Raymond Roussel commente sa « création basée sur l’accouplement de deux mots pris dans deux sens différents », une contrainte sous forme de jeu de mots, de consonance, de « rébus ». À noter que les acceptions de certains termes étant dorénavant inusitées, la reconnaissance des rapprochements est devenue encore plus ardue. C’est un procédé qui me paraît présenter surtout le mérite, outre celui de créer une étrangeté originale, de laisser deviner un sens caché dans l’histoire racontée − et peut-être dans l’Histoire et l’existence elles-mêmes.
C’est apparemment Michel Leiris, qui s’occupa de la publication posthume de l’ouvrage, qui adjoignit à cette brève méthode les Citations documentaires (cinq textes de Roussel à titre d’illustration, une étude du psychiatre Pierre Janet sur son cas – étonnant témoignage − et trois articles sur Roussel et le jeu d’échecs), dix-sept petits Textes de grande jeunesse ou Textes-Genèse et six Documents pour servir de canevas, sortes de synopsis particulièrement condensés, et confus.
Pour afficionados, oulipistes et autres quenistes.

\Mots-clés : #ecriture
par Tristram
le Sam 15 Mai - 14:02
 
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Sujet: Raymond Roussel
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Jacques Abeille

Les Voyages du Fils

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« J’étais fatigué des livres, de ceux bien trop nombreux que j’avais lus autant que du seul que j’aie écrit et auquel il me semblait avoir sacrifié toute ma jeunesse. »

C’est l’incipit de la première partie, et j’ai déjà un doute sur la désinence de « que j’aie écrit » : pourquoi le subjonctif et pas l’indicatif ? Plus je lis et vérifie les formes du français, plus j’ai des doutes…
Le narrateur, le fils d’un bûcheron qu’il n’a pas connu et qui est le Veilleur du Jour du livre précédent, retrouve, dans les Hautes Brandes où les cavaliers barbares se sont sédentarisés, Barthélemy Lécriveur devenu vieux, qui lui raconte comment il rencontra une variante de Circé aux porcs et sa déchéance consécutive.
Puis sa quête d’identité le mène à suivre les traces du passage de Léo Barthe, le pornographe, jusqu’à apprendre que ce dernier avait un frère jumeau, Laurent, son père, qui fut victime d’un sacrifice rituel atroce.
Les lupercales forestières sont un rite coutumier où les vierges sont livrées à la chasse des charbonniers… ethnologie fantasmatique de nouveau…
Le thème de la mémoire et de l’oubli est marquant.
« Les hommes sont contraints de mettre beaucoup d’imagination dans les souvenirs qu’ils gardent de leur vie – c’est ça ou l’oubli – et même leurs gestes immédiats portent l’ombre de rêveries qui les redoublent. La vie est si plate, si peu réelle. »

Après avoir publié le livre précédent à la mémoire de son père, Ludovic le narrateur prend des notes pour rédiger le compte-rendu de ses voyages à son retour en Terrèbre ; l’écriture tient une place prépondérante dans les livres d’Abeille.
« Cette histoire que j’avais passé ma jeunesse à scruter pour la mettre au propre, avait précédé ma vie. Comme si la chose écrite pour moi bénéficiait en regard de l’existence d’une précellence tacite, je me trouvais, quant à mes actes, à mes sentiments aussi, dans la situation d’un auteur scrupuleux qui s’interdirait la répétition de certains mots ou de certaines tournures de langage pour en ménager l’éclat. Je m’avisais ainsi que chaque texte qui s’écrivait, selon l’axe de son propos, ne s’autorisait, si vaste soit-elle, qu’une réserve limitée de termes et que, celle-ci épuisée, le récit, l’essai ou la rêverie rencontrait son point final. À longue échéance, peut-être, certains retours du même étaient-ils admissibles, mais non sans parcimonie. »

« On ne devrait jamais se laisser conter l’histoire d’un manuscrit, soupira-t-il ; elle est toujours plus belle que son contenu. »

Nous retrouvons l’image de l’écrivain-médium d’une inspiration qui lui est étrangère, idée assez récurrente dans la littérature pour ne pas être totalement sans fondement.
« Mais le plus souvent les signes donnaient son tracé à l’œuvre sans que ma volonté prît la moindre part à cette opération. L’écriture se dévidait pour ainsi dire de son propre mouvement et avec une autorité qui m’en imposait. Je n’avais pas mon mot à dire. »

« J’étais habité par une pensée qui ne me visitait qu’à la condition que j’eusse la plume en main et qui, pour ainsi dire, me dictait le texte pour m’en offrir l’inlassable surprise. Oui, une pensée errante et forte, n’émanant de personne et qui, de temps à autre, m’élisait comme l’instrument de sa manifestation. Une grâce, en somme, car je suis bien sûr que je ne saurais, par mes seuls moyens, parvenir à une vérité si intense et vibrante. »

Il y a une certaine dimension érotique, mais aussi politique, avec notamment « les auteurs du second rayon » (libertins) et « la très ancienne et vénérable tradition anarchiste des métiers du livre ».
« Les discours, les écrits qui concernent les réalités du sexe ne peuvent rien avoir que de très commun. Les images qu’ils développent ne gravitent qu’autour d’un nombre fort limité de motifs qui appartiennent à tous. Le trait dominant de l’érotisme est la répétition et l’uniformité, inéluctablement. »

« …] sans hâte et par mille ruses, les pouvoirs politiques modelaient l’opinion et s’apprêtaient à régler avec une rigueur croissante le problème des livres, comme si la proche désuétude de ce véhicule de la pensée le rendait plus subversif. »

Avec toujours le même style soutenu, qui fait beaucoup du charme de ces récits.

\Mots-clés : #contemythe #ecriture #traditions #universdulivre #voyage
par Tristram
le Jeu 6 Mai - 0:35
 
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Sujet: Jacques Abeille
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Michel Leiris

Langage Tangage ou ce que les mots me disent

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Le livre débute, en guise de « supplément » à son Glossaire j'y serre mes gloses, par Souple mantique et simples tics de glotte, un recueil sous forme de lexique de jeux de mots sur leurs sonorités et des associations analogiques.
« hétéroclite (quel étrange cliquetis de choses et autres cette épithète étiquette !). »

« marginal – allergique à la mare où l'on nage en majorité. »

« miroir – roi de la rime. »

Suit une sorte d’essai commençant sur le même ton, le fond dicté par la forme (ou l'inverse), auto-démonstration de son procédé de composition de paraphrases par calembour et allitération, les mots suscités par d’autres avec transformation sémantique et musique lyrique, écriture « chargée d'harmoniques et comme animée d'un indéfinissable vibrato... »
Ce sont en quelque sorte les ultimes paroles anticipées de Leiris, sa dernière volonté de brûler ses livres, renier le (vain) refuge de l’écriture, ce qui fut le fondement de toute son existence, afin d’éviter de vivre et la mort, ainsi que tout engagement.
« Brûler mes livres : me punir par où j'aurai péché et détruire le corps du délit. Péché dont il n'y a pas à chercher à déterminer si excès ou défaut le caractérise, car il est péché pour ainsi dire originel : m'être depuis ma jeunesse acharné à rédiger des livres au lieu de m'attacher franchement à ce qu'il m'était donné de vivre. »

Leiris s’interroge et s’étudie, tente sans cesse de se justifier et de rationaliser son rapport à la littérature.
« Déçu, désarçonné mais dévoré par le désir de dire, comme si dire les choses était les diriger, disons du moins : les dominer. Dur ou doux, ce qui se doit avant tout, c'est dire différent : décalé, décanté, distant. D'où – que l'on n'en doute pas – mon langage d'ici, où les jeux phoniques ont pour rôle essentiel – eau, sel, sang, ciel – non d'ajouter à la teneur du texte une forme inédite de tralala allègre ou tradéridéra déridant, mais d'introduire – doping pour moi et cloche d'éveil pour l'autre – une dissonance détournant le discours de son cours qui, trop liquide et trop droit dessiné, ne serait qu'un délayeur ou défibreur d'idées. Curieusement donc, chercher du côté du non-sens ce dont j'ai besoin pour rendre plus sensible le sens, pratique point tellement éloignée – à bien y réfléchir – de ce procédé classique la rime, qui joue sa musique mais le plus souvent ne rime à rien sémantiquement parlant. »

Suivant ce staccato de consonnes dentales, une superbe variation sur l’inexprimable :
« …] "indéfinissable" (alias déphasé, déclassé, ainsi qu'un dé dans l'infini des sables), terme aussi flou que ces deux autres qu'on croirait ouverts sur des profondeurs quand, indices d'incontestable infirmité, ils ne sont qu'aveux d'une incapacité catégorique de formuler : "indicible" et "ineffable" [… »

Leiris revient sur la méthode appliquée dans son « intermittent et interminable glossaire » pour explorer le langage et la langue − protocole d’invention poétique de gloses qu’en fait il prolonge et remet en pratique :
« …] chacun de ces textes (à peine dignes de ce nom tant ils étaient concis) apparaissait, non comme le fruit de mon caprice mais comme déterminé par le contenu phonétique et la structure formelle du mot ainsi analysé, mot en quelque sorte déplié, façon fleur japonaise, comme pour l'expliciter et mettre en évidence ce qu'il suggère non seulement tel qu'on l'entend mais tel que les yeux le voient [… »

« …] − comme dans une mélodie une note paraît appeler une autre note ou quelques autres – un mot en appellerait un autre, l'arbitraire des signes cédant place en apparence à un système cohérent [… »

Leiris commente longuement la place essentielle de cette manière de dictionnaire surréaliste, onirique et divinatoire dans sa vie et sa pensée, rite en rapport avec la mort, devenu jeu, voire tic ; au cours de cette analyse il évoque notamment Mallarmé, Rimbaud et (son ami) Desnos, Raymond Roussel, Joyce, mais aussi Shakespeare et Verdi.
À propos de la dualité fond et forme, Leiris ajoute cette belle image au débat :
« …] le contenant était autant ce qui détermine le contenu que ce qui, par décret du sort dirait-on, le revêt [… »

Je suis resté trop longtemps loin de l’œuvre de Leiris, au point d’avoir presque oublié quel styliste fondamental il demeure.
Les amateurs de poésie sont fort heureusement nombreux sur le forum, et je les engage à découvrir cet auteur (qui rappelle Ponge et, évidemment, les surréalistes) si ce n’est déjà fait !

\Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #poésie
par Tristram
le Ven 9 Avr - 13:59
 
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Philip Roth

Les faits ‒ Autobiographie d'un romancier

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C’est à Nathan Zuckerman (un de ses plus fameux personnages, écrivain lui-même et son alter-ego) que Philip Roth adresse malicieusement son autobiographie, clin d’œil appuyé à la fiction qui se mêle à la réalité (et on peut se demander à bon droit quelle y est la part de souvenirs imaginés).
Enfance à Newark (baseball, antisémitisme et américanité) ; université, premières lectures (Thomas Wolfe, Sherwood Anderson), premiers textes, premières amours ; mariage avec la retorse, possessive et paranoïaque Josie…
« Que May, mariée ou non, n’eût pas la moindre chance de se conduire comme Josie n’était pas même la question ; je ne pouvais simplement désapprendre du jour au lendemain ce que des années de bataille juridique m’avaient appris, et qui était de ne jamais, au grand jamais, redonner à l’État et à ses instances judiciaires le pouvoir de décider à qui je devais être le plus profondément attaché, de quelle manière je devrais l’être et pour combien de temps. Je ne pouvais absolument plus envisager d’être un mari finalement soumis au mécanisme punitif de leur autorité, et, si peu que j’aie fait l’expérience d’une réelle paternité en pédagogue aidant parfois les enfants de Josie à apprendre leur A.B.C., j’avais le sentiment de ne pouvoir non plus être un père sous leur juridiction. »

Puis tollé soulevé par certaines de ses publications dans une partie de la communauté juive. À ce propos, la judéité, à la définition toujours floue, n’est manifestement pas une question religieuse pour Roth et ses « convictions séculières », mais plutôt semble-t-il « ethnique » :
« …] et il y avait l’indiscutable non-judéité de May, consacrée par son éducation et révélée par des traits génétiques qui la rendaient aussi irrécusablement aryenne que j’étais juif, et qu’il ne lui aurait pas traversé l’esprit de vouloir, comme Josie, travestir ou renier. »

Le dernier quart du livre donne la parole à Zuckerman, qui reproche à son auteur d’afficher dans cette autobiographie ses bienséants sentiments filiaux de « bon gars » − cachant la raison qui permit l’écriture libérée, la colère de Portnoy’s Complaint : la catastrophique période dominée par Josie, sa némésis. Toute péripétie a un sens pour Roth ; toute son œuvre se ramène au thème de l’identité, qui chez lui paraît devoir principalement à la judéité, aux femmes et à la littérature.
Il serait effectivement judicieux d’être familier de l’œuvre de Roth avant de lire cette autobiographie !

\Mots-clés : #autobiographie #ecriture
par Tristram
le Dim 28 Mar - 23:59
 
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Sujet: Philip Roth
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