Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 8:38

95 résultats trouvés pour enfance

Erri De Luca

Pas ici, pas maintenant (Une fois, un jour)

Tag enfance sur Des Choses à lire Pas_ic10

Erri de Luca évoque son enfance, en s’adressant notamment à sa mère. Il est né et a grandi dans la région napolitaine, issu d’une famille aisée que la guerre avait appauvrie (dans la petite « première maison » de la ruelle) et qui retrouve une certaine aisance (dans la « nouvelle maison »). Il terminera ce texte assez bref en évoquant son épouse, morte jeune de maladie.
« J’étais un enfant plus pensif que sage. »

« J’étais difficile, une faiblesse dure à cacher. »

« Alors je l’ignorais, l’adolescence est une des stations de la patience, attendant de consister en de futurs accomplissements. Ces années étaient étriquées, le monde immense. »

« Aujourd’hui comme en ce temps-là j’ignore qui est responsable des blessures faites à autrui, la nature même des personnes ou bien celle des institutions qui les gouvernent. »

« Beaucoup de détails ne forment pas un souvenir, beaucoup de souvenirs ne constituent pas un passé. »

Style concis, voire lapidaire, aux qualificatifs à la fois précis, justes et singuliers, il rend toute la triste nostalgie d’un petit bègue aux pieds plats, renfermé, introspectif et culpabilisé, seulement apte à des équilibres instables d’objets divers, jusqu’à ce qu’il prenne la plume.

Au détour de l’évocation, cette remarque aussi elliptique qu’une formule, qui condense tout ce qui fait la cohésion de la foule :
« Une foule hurle, ou elle se décompose. »


\Mots-clés : #enfance #famille #nostalgie
par Tristram
le Jeu 11 Aoû - 12:16
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Erri De Luca
Réponses: 35
Vues: 2457

José Carlos Llop

Le Rapport Stein

Tag enfance sur Des Choses à lire Shoppi10

Guillermo Stein est jugé « bizarre » par Palou, le capitaine de la classe du narrateur, Pablo, lorsqu’il rejoint leur collège jésuite en milieu d’année scolaire. C’est leur condisciple Planas, « spécialiste de la Deuxième Guerre mondiale », qui enquête et « rédige le rapport » sur le mystérieux Stein.
Le ton du récit est celui d’un élève qui s’applique à raconter clairement, un peu scolaire, expliquant les faits sans éviter les répétitions – ce qui n’empêche pas le style d’être excellent :
« J’étais en train de regarder des cartes de visite du père de Stein ; sur l’une, on pouvait lire Boris Negresco, Avocat ; sur une autre, Boris IV, Roi de Galicie. Les cartes de visite du père de Stein m’avaient plongé dans la stupéfaction et je me demandais si ce n’était pas un faussaire recherché par différentes polices étrangères, je pensais à mes grands-parents qui disaient que lorsque des gens habitaient extra-muros c’était qu’ils avaient quelque chose à cacher, lorsque Paula Stein apparut dans le bureau du père de Stein, souriante et entièrement nue. »

C’est une belle histoire d’enfance un peu triste (Pablo est élevé par ses grands-parents, tandis que ses parents sont au loin ; les professeurs sont souvent autoritaires, voire méchants, dans une ambiance militaire et xénophobe), mais où sourdent des allusions à des fascistes, des guerres, et des non-dits. Et, de fait…
« Mon garçon, le monde des adultes est dégoûtant. »

Cette novella m’a beaucoup plu (bien que je ne sois pas fan du thème de l’enfance, mais sensible à sa forme), et ramentu le Vargas Llosa de La ville et les chiens, voire le Musil de Les Désarrois de l'élève Törless.

\Mots-clés : #enfance #guerredespagne #regimeautoritaire
par Tristram
le Mer 27 Avr - 12:20
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: José Carlos Llop
Réponses: 21
Vues: 1747

Valery Larbaud

Fermina Márquez

Tag enfance sur Des Choses à lire Fermin10

Deux jeunes Américaines (d’Amérique latine, tant ce continent ne se résume pas aux USA : elles sont Colombiennes), viennent passer leurs après-midis, chaperonnées par leur tante Mama Doloré, au collège Saint-Augustin, illustre établissement recevant beaucoup de riches descendants hispanophones, pour soutenir leur petit frère interne, Paco (Paquito, Francisco). L’aînée, Fermina, très réservée et pieuse, suscite malgré elle une compétition d’élèves séduits par sa beauté. Joanny Léniot, le fort en thème, calculateur, laborieux, ambitieux et antipathique, entre en concurrence avec Santos Iturria, « le héros du collège », hardi et émancipé, et obtient de lui tenir compagnie.
« Eh bien, lui-même, comme César, était destiné à être admiré des hommes et à être aimé des femmes. Il était indigne de lui d'admirer et d'aimer en retour. Ou bien, peut-être, aimerait-il ; mais il ne pourrait aimer qu'une captive, c'est-à-dire la femme humiliée et suppliante qui se traîne à vos pieds, et qui vous baise craintivement les mains. Oui, mais cette femme-là se trouve-t-elle ailleurs que dans les romans dont la scène est aux colonies ? »

« Joanny devait appliquer à cette tentative de séduction toute sa patience méthodique, tout son entêtement studieux de bon élève. Il lui fallait calculer froidement, surveiller les événements, guetter les occasions… »

Le monde de l’enfance est sensiblement rendu, sans doute observé avec des réminiscences personnelles de la scolarité de l’auteur (le narrateur est aussi un bon élève du collège) :
« Joanny pensa qu'il devait, à son tour, lui confier ses plus secrètes pensées. Depuis longtemps il souhaitait de les dire à quelqu'un. Il avait renoncé de bonne heure à découvrir son cœur à ses parents. Nos parents ne sont pas faits pour que nous leur découvrions nos cœurs. Nous ne sommes pour eux que des héritiers présomptifs. Ils n'exigent de nous que deux choses : d'abord, que nous profitions des sacrifices qu'ils font pour nous ; et ensuite, que nous nous laissions modeler à leur guise, c'est-à-dire que nous devenions bien vite des hommes, pour prendre la suite de leurs affaires ; des hommes raisonnables qui ne mangeront pas le bien si péniblement acquis. « Ah ! chers parents ! nous deviendrons peut-être des hommes ; mais nous ne serons jamais raisonnables. » – On dit cela, jusqu'à vingt ans, parce qu'on se croit né pour de grandes choses. »

Après avoir promu l’empire romain comme idéal et célébré son propre génie, Joanny rompt avec la chica, qui perd sa ferveur religieuse et ses exaltations d’humilité et de piété pour s’éprendre de Santos.
Camille Moûtier, un petit malheureux brimé par les « taquins » (le harcèlement scolaire n’est pas nouveau), s’est aussi amouraché de la belle, et pour s’en rapprocher sympathise avec son frère.
Devenu adulte, le narrateur visite les ruines du collège – et de leur jeunesse.
Le style est d’une grande simplicité ; le ton rappelle furieusement Le Grand Meaulnes (à peine postérieur), et devrait plaire aux afficionados de ce dernier.

\Mots-clés : #amour #education #enfance #jeunesse
par Tristram
le Mer 30 Mar - 13:27
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Valery Larbaud
Réponses: 3
Vues: 101

Theodore Sturgeon

Cristal qui songe

Tag enfance sur Des Choses à lire Crista10

Horty (Horton) Bluett est un enfant trouvé de huit ans. Mal aimé à l’école (qui l’a renvoyé pour avoir mangé des fourmis) comme dans sa famille d’accueil, son seul ami est Junky, un cube de bois bariolé contenant un diablotin à ressort, jouet qu’il possède depuis l’orphelinat. Armand, son père adoptif, lui ayant écrasé trois doigts (ainsi que la tête de Junky), Horty fugue. Il est recueilli par des nains qui vivent en forains, travaillant pour le directeur de la troupe, le Cannibale, un médecin surdoué devenu un haineux misanthrope.
Ce dernier a découvert le « cristal », être vivant totalement étranger à notre perception du monde ; ils peuvent « copier les êtres vivants qui les entourent », mais involontairement, un peu comme une chanson est le sous-produit de l’amour qui fait chanter l’amoureuse :
« Leurs rêves ne sont pas des pensées, des ombres, des images, des sons, comme les nôtres. Ils sont faits de chair, de sève, de bois, d’os, de sang. »

Le Cannibale parvient à les contrôler, les contraignant par de torturantes ondes psychiques à créer des êtres vivants, parfois inachevés – des monstres.
Horty, devenu Hortense (ou Kiddo), s’épanouit dans la communauté du cirque, où sa maternelle amie Zena le chaperonne, déguisé en fillette ; guidé par cette dernière, il lit beaucoup, se souvenant de tout grâce à sa mémoire prodigieuse ; et sa main coupée repousse…
« Horty apprenait vite mais pensait lentement ; la mémoire eidétique est l’ennemie de la pensée logique. »

(Eidétique au sens d’une mémoire vive, détaillée, d'une netteté hallucinatoire, qui représente le réel tel qu'il se donne, d’après Le Robert.)
Bien qu’il lui soit difficile de prendre seul une décision, Horty devra s’enfuir pour échapper à la dangereuse curiosité du Cannibale.
« Fais les choses toi-même, ou passe-t’en. »

Une douzaine d’années plus tard, Kay, la seule camarade de classe d’Horty à lui avoir témoigné de la sympathie, est draguée par Armand, devenu veuf et juge, qui la fait chanter pour parvenir à ses fins…
Horty affrontera le Cannibale − cette histoire est un peu son roman d’apprentissage −, et il comprendra les cristaux mieux que lui.
« …] les cristaux ont un art à eux. Lorsqu’ils sont jeunes, lorsqu’ils se développent encore, ils s’exercent d’abord en copiant des modèles. Mais quand ils sont en âge de s’accoupler, si c’est vraiment là un accouplement, ils créent du neuf. Au lieu de copier, ils s’attachent à un être vivant et, cellule par cellule, ils le transforment en une image de la beauté, telle qu’ils se la représentent. »

Considéré comme un classique de l’étrange, ce roman humaniste a pour thème la différence, physique ou de capacités psychiques particulières, thème qui sera développé dans Les plus qu'humains.
« Les lois, les châtiments font souffrir : la puissance n’est, en fin de compte, que la capacité d’infliger de la souffrance à autrui. »

« Tout au cours de son histoire, ça a été le malheur de l’humanité de vouloir à tout prix que ce qu’elle savait déjà fût vrai et que ce qui différait des idées reçues fût faux. »

En cette époque où le souci de l’Autre devient peut-être de plus en plus important, cet auteur un peu oublié m’émeut toujours par son empathie pour l’enfant et le différent.

\Mots-clés : #enfance #fantastique #identite #initiatique #philosophique #psychologique #sciencefiction #solidarite
par Tristram
le Jeu 9 Déc - 11:58
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Theodore Sturgeon
Réponses: 9
Vues: 262

Pierre Bergounioux

Le matin des origines

Tag enfance sur Des Choses à lire Le_mat10

Premiers souvenirs de petite enfance dans le Lot maternel, solaire (et la Corrèze paternelle, mélancolique) – le commencement, « l’aube violette » : l’instant, « l’intervalle entre pas encore et plus jamais. »…

\Mots-clés : #autobiographie #enfance
par Tristram
le Ven 24 Sep - 23:41
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Pierre Bergounioux
Réponses: 36
Vues: 2585

Jean-Claude Carrière

Le vin bourru

Tag enfance sur Des Choses à lire Le_vin11

Souvenirs d’enfance dans l’Hérault.
« Le vin bourru était le premier vin que l'on goûtait, au début de novembre. Il était différent d'une cave à l'autre. Il conservait un duvet, une bourre, quelque chose d'inachevé, de provisoire, comme si le vin nouveau se protégeait encore contre les agressions du monde. C'est en souvenir de ce vin bourru, et du petit garçon qui le goûtait parfois du bout des lèvres, que ce livre est écrit. »

Ce qui m’a d’abord frappé, c’est non pas les particularités régionales, mais le socle commun du mode de vie rural au début du XXe, l’universalité plutôt que les différences caractéristiques, y compris dans la langue.
« Enfant, je ne voyais que les détails. »

Ce monde près de la nature disparaît quand il n’est pas encore disparu, comme nous le savons.
« Il est admis que les maisons s’abîment quand on cesse de les habiter. Le feu les entretient, comme le souffle de ceux qui vivent là. Elles se sentent nécessaires. Si on les abandonne, elles dépérissent très vite, les toitures s’écroulent, les murs se gonflent et tout s’en va. »

Une époque où la frontière entre travail des enfants et apprentissage des travaux requis par la terre qu’ils vont reprendre était rendue floue de la fierté des enfants à participer "comme des grands".
« J’insiste sur le sentiment précis de cet enfant qui nourrit, si peu que ce soit, sa famille, sur la joie particulière de voir son père croquer un oiseau qu’il a pris au piège ou des champignons qu’il a ramassés. Par cette première inversion des rôles, il sent l’homme apparaître en lui. C’est comme boire du vin pur ou mettre pour la première fois, vers quatorze ans, des pantalons longs. »

Apprentissage aussi de la mort, hommes et bêtes ; gestion de l’eau devenue plus rare, changements apportés par le train, passage de vignerons à viticulteurs, de « ne rien jeter » au jetable…
Cueillette :
« Il m’a toujours semblé qu’en réalité nous ne trouvons pas les champignons. Les champignons nous choisissent. Ceux d’entre eux qui le désirent, en tout cas ceux qui veulent être mangés par des amateurs. »

« Le temps des cueillettes s’achève. Rien d’étonnant. Cette première activité de l’homme – prendre à la nature ce qu’elle offre avant de songer à lui imposer les disciplines de la culture – n’est plus qu’une survivance. Ce que représente la cueillette – recevoir sans avoir semé −, nous l’avons sans doute oublié, une participation directe aux dons de la terre, avant l’invention de la propriété, un lien particulier entre l’instinct et le hasard. »

« Nous ne vivons pas encore assez longtemps pour apprécier les mouvements imperceptibles de la terre, qui échappent à notre durée. »

Suit une galerie de portraits hauts en couleur, des caractères souvent bien trempés… puis la découverte du sexe, la culture, le parler occitan.

\Mots-clés : #autobiographie #enfance #ruralité #temoignage
par Tristram
le Mar 21 Sep - 19:55
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jean-Claude Carrière
Réponses: 3
Vues: 100

William Faulkner

L’invaincu

Tag enfance sur Des Choses à lire 51llv611

Il s’agit de sept chroniques qui s’enchaînent, se lisant à la suite l’une de l’autre comme un roman.
Bayard, fils du colonel Sartoris, raconte son enfance avec son ami Ringo (Marengo), lorsqu’ils avaient dix ans dans le Sud lors de la guerre de Sécession ; lui est blanc, Ringo noir.
Embuscade
Les deux compères tirent un coup de fusil sur un Yanqui (et abattent son cheval), et Granny, forte femme d’une détermination sans faille, leur lave la bouche au savon pour l’avoir traité de « salaud ».
Retraite
Éblouissant rendu d’une échauffourée avec les Yanquis, cavalcades et humour.
Razzia
Exode des nègres vers un mythique Jourdain, vols d’argenterie et maisons incendiées, épique péripétie du chemin de fer, et la cousine Drusilla aux cheveux sommairement taillés qui se conduit comme un homme, à l’instar des autres Confédérés ne voulant plus que durer, déjà conscients de leur défaite.
Riposte en tierce
Dans le texte précédent, Granny et les deux enfants étaient revenus du côté des Fédérés avec une compensation de dix malles d’argenterie, plus de cents mulets et autant de nègres ! Elle continue par un trafic de mulets pris et revendus à l’armée de l’Union, et la cocasserie débonnaire a décidément pris le pas sur une quelconque dénonciation des horreurs de la guerre. Le ton est aux antipodes de celui du roman précédant, Absalon, Absalon ! tout en étant plus abordable, avec cependant un style excellant dans la narration des péripéties et scènes d’action. À noter aussi que la situation des Noirs est présentée d’une manière complexe, certains se réjouissant d’une libération proche, d’autres s’égarant lorsqu’ils ont perdu leurs maîtres ; à noter que les blancs dont les maisons ont été incendiées, comme Granny, logent dans les cases de leurs nègres, séparés de ceux-ci par un rideau ! Le narrateur précise plusieurs fois dans le livre que Ringo est plus intelligent que lui. On devine une familiarité ambigüe que le terme d’esclavage (pas prononcé) ne rend pas.
Vendée
L’armée fédérée est partie, remplacée par les pillards, dont un certain Grumby qui tue Granny ; Ab Snopes, l’homme de main de cette dernière, est soupçonné de trahison, et oncle Buck, autre personnage haut en couleur, se lance à la poursuite de la bande avec les deux garçons, qui ont maintenant quinze ans : avec cette longue expédition vengeresse, on est franchement dans le western.
Escarmouche à Sartoris
Ce que dit Faulkner n’est cependant jamais univoque et clair.
« J’imagine que c’était parce que les cavaliers de mon père (comme tous les autres soldats du Sud), bien qu’ils se fussent rendus et avoués vaincus, étaient toujours des soldats. Peut-être en vertu de l’habitude invétérée de tout faire comme un seul homme ; peut-être, quand on a vécu pendant quatre années dans un monde conditionné par des actes humains, même lorsqu’il s’agit de danger et de bataille, n’éprouve-t-on pas le besoin de quitter ce monde-là ; peut-être le danger et la bataille en sont-ils la raison, puisque tous les hommes ont été pacifistes pour toutes les raisons possibles sauf pour éviter le danger et la bataille. Ainsi le régiment de mon père et tous les autres hommes de Jefferson, d’une part, et Mme Habersham et toutes les autres femmes, d’autre part, étaient-ils positivement ennemis, puisque les hommes avaient concédé et reconnu qu’ils appartenaient aux États-Unis, mais que les femmes ne s’étaient jamais rendues. »

Faulkner déclare cela avant de raconter comme Drusilla est soupçonnée par la société féminine d’avoir été séduite par le colonel Sartoris lors de leur année de guerre en commun, et convaincue de retrouver ses robes puis, « vaincue », d’épouser John (discrètement, pour éviter le qu'en-dira-t-on) – mais ce dernier y sursoit en organisant le vote qui rejette les tenants de la participation politique des Noirs : les femmes sont présentées comme ne comprenant pas les élections… Quelques pages plus loin, au début du dernier texte, le narrateur déclare : « parce qu’elle était femme et, par conséquent, plus avisée qu’un homme »…
Une odeur de verveine
Bayard a vingt-quatre ans lorsqu’il apprend que son père a été tué. L’odeur de verveine, c’est celle que Drusilla met dans ses cheveux, « car elle disait que la verveine était la seule odeur que l’on pût sentir au-dessus des chevaux et du courage et qu’ainsi c’était la seule qui valût qu’on la portât. »
« Je songeai alors à la femme de trente ans, symbole de l’antique et éternel Serpent et aux hommes qui avaient écrit sur elle, et je me rendis compte à ce moment de l'infranchissable abîme qui sépare tout ce qui est vécu de tout ce qui est imprimé : que ceux qui le peuvent agissent, et que ce sont ceux qui ne peuvent pas et souffrent assez de ne pas pouvoir qui écrivent là-dessus. »

Déprimante conception de la littérature…
J’ai été enthousiasmé par ce roman relativement accessible et cependant fort riche, qui confirme le génie de l’auteur.

\Mots-clés : #enfance #esclavage #guerre #racisme
par Tristram
le Mar 21 Sep - 19:34
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: William Faulkner
Réponses: 97
Vues: 8319

Pierre Moinot

La Saint-Jean d’été

Tag enfance sur Des Choses à lire La_sai10

Recueil de cinq courts textes, souvenirs d’enfance poitevine, qui m’ont ramentu le monde rural et sauvage de Genevoix, récemment revisité : tout un monde largement disparu, avec son riche langage.

\Mots-clés : #enfance #nature #nouvelle
par Tristram
le Ven 17 Sep - 0:18
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Pierre Moinot
Réponses: 5
Vues: 415

Fleur Jaeggy

Tag enfance sur Des Choses à lire Produc22

Fleur Jaeggy : Les Années bienheureuses du chatiment. - Gallimard

« À quatorze ans j'étais pensionnaire dans un collège de l'Appenzell. En ces lieux où Robert Walser avait fait de nombreuses promenades lorsqu'il se trouvait à l'asile psychiatrique, à Herisau, non loin de notre institution. Il est mort dans la neige.»

Tag enfance sur Des Choses à lire Walser10

L'adolescence et la mort se mêlent dans ce récit d'une pensionnaire du "Töchterinstitut". Une pension privée près du lac de Constance, mais loin de Genève où le père de la narratrice vit à l'hôtel, et plus loin encore du Brésil où vit sa mère. L'adolescente est encore classée parmi les "petites", mais ses amies qui ont un an ou deux de plus qu'elle figurent parmi les "grandes". Un thème fort du livre est son va-et-vient entre Frédérique — froide, austère, rigide, refusant tout contact charnel, — et Madeleine nettement plus exubérante voire frivole. Un autre est la découverte progressive de la vraie nature de Frédérique, sa nature austère cache difficilement une attirance morbide que la narratrice découvrira mieux après leurs années bienheureuses. Ce n'est pas pour rien que le récit commence par évoquer l'asile du poète. Ce court roman, quatrième des publications de l'auteure née à Zurich et devenue milanaise, vaut beaucoup pour son écriture lapidaire, simple et dépourvue de détails superflus.

Quand on a dit cela, on n'a rien dit. Ou peu de choses. Ni sur l'histoire ni sur les personnages.
Pour avoir lu aussi La Peur du ciel, je reste dans la sidération.
Tout est dans l'atmosphère autant que dans les mots.



Les fenêtres étaient toujours grandes ouvertes et dans l'air pesait un sentiment d'amertume et de fatalité. L'année prend congé. Et avec cela rien ne se passait.


Ainsi l'auteur d'écrit-elle l'institution où on (ses parents) l'a internée, une parmi tant d'autres. Mais où dominent toujours la solitude, l'obéissance plus ou moins absolue, la discipline et qui peuvent se transformer en une perfection proche de la folie et de la mort.

Aucun recours affectif, même la tendresse entre pensionnaires est mort née, transformée en rapports de dépendance.  

Tels sont les rapports entre prisonniers.

Tout cela dans une écriture blanche, contenue, qui ne hausse jamais le ton. Un ton désabusé, au delà meme du pessimisme et de la mélancolie ordinaires.
Comme si, à se ressouvenir, la narratrice ne  gardait qu'une image figée, lointaine, funèbre. Où la révolte et la tendresse sont absentes.
La vie est passée, ne restent que des vestiges momifiés figés à jamais.
Mais on sait bien, à lire Beckett, que cette écriture dépouillée jusqu'à l'os est le comble de la stylisation.

Et, c'est un fait, qu'on l'aime ou pas, Fleur Jaeggy, est un écrivain qui s'impose et qui impose aussi le respect.

\Mots-clés : #enfance #initiatique
par bix_229
le Jeu 16 Sep - 19:01
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Fleur Jaeggy
Réponses: 3
Vues: 223

Pierre Loti

Tag enfance sur Des Choses à lire Produc13

Le roman d'un enfant

Tout est dans le titre. L'enfance, l'autobiographie... romancée, au moins un peu derrière les allures de journal. Certainement en tout cas la chronologie et le fragmentaire ou l'épisode ne sont pas la seule trame choisie par l'auteur. Les petites touches, les réserves, la distance construise une partie de l'image qui reste.

L'image de quoi ? de l'enfant ? pas tout à fait. De l'auteur adulte qui regarde en arrière ? pas uniquement.

Le parfum de la nostalgie ? Il y en a pour le garçon rangé et choyé devenu, ou qui deviendra, aventurier mais ce que je retiendrai ce sont les images de la nature "simple" et les incertitudes et surtout la manière claire de faire autre chose que l'autoportrait tout en conservant des points d'interrogation. Pas de sur analyse, un brin de mise en scène, un humour discret, un goût assumé du détail.

Un discret exercice de style aussi plaisant à suivre qu'évocateur.


Mots-clés : #autobiographie #enfance #journal #lieu
par animal
le Jeu 22 Juil - 19:25
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Pierre Loti
Réponses: 10
Vues: 1261

Mark Twain

Aventures de Huckleberry Finn (le camarade de Tom Sawyer)

Tag enfance sur Des Choses à lire Aventu10

Je l’ai lu dans la traduction de Bernard Hœpffner (texte intégral), pas dans celle de William Little Hughes (adaptation pour la jeunesse datant de la seconde moitié du XIXe), que Bédoulène semble avoir lue. J’ai essayé de prendre des points de comparaison entre les deux textes, qui sont fort différents, y compris dans leur découpage ; voici la variante du texte cité (en gras) par Bédoulène, où l’on mesure toute la différence dans le rendu du parler oral.
« Les gens vont dire que je suis qu’un salaud d’ablitionniste et ils me mépriseront pasque j’ai rien dit – mais c’est du pareil au même. Je vais pas cafarder, et de toute façon je retourne pas là-bas. »

(Aucune trace de « je n’appartiens à personne ; on ne m’a pas acheté » ou approchant dans la version intégrale !)
J’ai aussi mis en parallèle quelques passages du début, et remarqué une édulcoration dans l’adaptation (Jim le nègre prétend avoir chevauché un balai, et non plus avoir été chevauché par des sorcières, ce qui est plus vraisemblable ethnographiquement parlant, etc.).
Suite de Les Aventures de Tom Sawyer, narrée par Huck lui-même, cette lecture a malheureusement été polluée par le souvenir que je garde de la série télévisée suivie avec passion lors de jeudis après-midi de mon enfance. C’est le cas de grandes œuvres comme L’Odyssée ou la Bible, dont les adaptations plus ou moins simplifiées les font découvrir à la jeunesse, mais n’en donnent qu’une pâle teinture, et l’impression fallacieuse de les connaître.
Le fleuve (Mississipi) est un vrai personnage (comme a dit Giono) ; les aventures de Huck (et Jim !) en révèlent plusieurs aspects :
« On a dormi presque toute la journée, et on est repartis à la nuit tombée, pas loin derrière un train de flottage monstrueux qui a mis autant de temps à passer qu’une procession. Il avait quatre lourds avirons à chaque extrémité, et on a donc estimé qu’il devait transporter au moins trente hommes, apparemment. Il y avait cinq grands wigwams, séparés les uns des autres, et un feu de camp à ciel ouvert au milieu, et un mât de bonne taille aux deux bouts. C’était là vraiment du grand style. Travailler comme flotteur sur un tel radeau, ça voulait vraiment dire quelque chose. »

« C’était un gros vapeur, et il arrivait à toute vitesse, il ressemblait à un gros nuage avec des rangées de vers luisants tout autour ; mais tout à coup il s’est enflé, énorme et effrayant, avec une longue rangée de portes de fourneaux ouvertes très grandes comme des dents chauffées au rouge, tandis que sa proue monstrueuse et sa rambarde étaient suspendues juste au-dessus de nous. On nous a hurlé quelque chose, et les cloches ont carillonné pour arrêter les machines, tout un brouhaha de jurons et de sifflements de vapeur – puis, tandis que Jim tombait dans l’eau d’un côté et moi de l’autre, il coupe le radeau en plein milieu. »

« Les autres endroits paraissent vraiment un peu trop à l’étroit et étouffants, mais pas un radeau. On se sent vraiment libre et à l’aise et confortable sur un radeau. »

Les terreurs sont nombreuses dans cette histoire d’enfance, et Huck y réagit souvent… en s’endormant !
Un temps, Huck y vit sur une île avec Jim, l’esclave qui s’est enfui (remake de Robinson Crusoé avec Vendredi ?) ; ils partagent les mêmes superstitions, dans leur manque d’instruction sont plus proches l’un de l’autre que des autres personnages, bien que l’esclavage soit une institution inquestionnable à l’époque (on a l'impression d'un système social admis de tous, y compris de ses victimes).
« Tous ceux qui croient toujours pas que c’est une idiotie de toucher une peau de serpent, après tout ce que cette peau de serpent avait fait contre nous, sont bien obligés de le croire maintenant, s’ils continuent à lire et voient ce qu’elle a encore fait contre nous. »

L’humour de Mark Twain fonctionne au second degré : leurs tribulations sont à l’évidence dues à la peau de serpent que Huck a touchée, ce qui, comme chacun sait, porte malheur. De même, lorsque Huck se reproche de ne pas avoir dénoncé Jim, qui aspire à devenir libre et récupérer sa famille :
« Ce nègre que j’avais pour ainsi dire aidé à s’enfuir, voilà qu’il disait tout à trac qu’il allait voler ses enfants – des enfants qui appartenaient à un homme que je connaissais même pas ; un homme qui m’avait jamais fait de mal. »

Cela ne retire rien à l’empathie pour son ami esclave :
« Il pensait à sa femme et à ses enfants, là-haut très loin, et il avait des idées noires et de la nostalgie ; pasqu’il avait jamais été loin de chez lui de toute sa vie ; et je suis certain qu’il avait autant d’affection pour sa famille que les blancs en ont pour la leur. Ça a pas l’air bien naturel, mais je crois bien que c’est vrai. »

Des lecteurs, notamment jeunes, peuvent-ils prendre de telles phrases au premier degré (surtout de nos jours) ? Faut-il adapter le texte, ou le munir d’un appareil critique, pour qu’un certain lectorat n’y voie pas du cynisme ou du racisme, mais de l’esprit, espiègle et subtil, propre à faire réfléchir par soi-même ?
À un moment Huck et Jim découvrent une maison emportée par la crue, qui recèle outre un homme tué tout un butin de fournitures, occasion d’une belle liste à la Prévert (ou Lautréamont) :
« On a pris une vieille lanterne en étain, et un couteau de boucher sans manche, et un canif Barlow tout neuf d’une valeur de vingt-cinq cents dans n’importe quel magasin, et une grosse quantité de chandelles de suif, et un bougeoir en fer-blanc, et une gourde, et une tasse en étain, et un vieux couvre-lit miteux qu’était sur le lit, et un réticule contenant des aiguilles et des épingles, de la cire d’abeille, des boutons et du fil et plein d’autres choses, et puis une hachette, des clous, une ligne de pêche aussi grosse que mon doigt avec des hameçons monstrueux dessus, et un rouleau de peau de daim, et un collier de chien en cuir, et un fer à cheval, et quelques fioles de médicament qu’avaient pas d’étiquette ; et au moment où on allait partir, j’ai trouvé une étrille en assez bon état, et Jim, il a trouvé un vieil archet de violon tout tordu et une jambe en bois. Les courroies étaient cassées mais, à part ça, c’était vraiment une belle jambe, malgré qu’elle était trop longue pour moi et trop courte pour Jim, et on n’a pas pu trouver l’autre jambe, pourtant on a vraiment cherché partout. »

Épisode très fort également (et qui manque non seulement dans la version corrigée mais aussi dans les premières éditions), celui où Jim raconte son aventure avec un cadavre que son maître de l’époque lui avait demandé de réchauffer pour le préparer à la dissection…
Grands moments que la découverte des œuvres d’Emmeline Grangerford, les tours des deux escrocs et acteurs qui les accompagnent un temps, ou encore ce roi Henry huit qui passait chaque nuit avec une femme différente, qu’il faisait décapiter au matin :
« Et il obligeait chacune d’elles à lui raconter une histoire toutes les nuits ; et il a continué ça jusqu’à ce qu’il ait rassemblé mille et une histoires de cette façon, et après ça il les a toutes mises dans un livre, et il a appelé ça le Livre du Graal – ce qui était un bon titre, et il a expliqué les choses. »

Ce voyage au fil du Mississipi est aussi initiatique : Huck apprend au cours de ses tribulations :
« Je me suis dit : je crois bien que quelqu’un qui se met à dire la vérité quand il est coincé prend pas mal de gros risques ; malgré que j’en aie pas vraiment l’expérience et que je puisse pas en être certain ; mais c’est l’impression que j’ai, de toute façon ; et pourtant voilà un cas où je veux bien être pendu si la vérité semble pas la meilleure solution, et si elle est pas moins risquée qu’un mensonge. Il faut que je mette ça dans un coin de mon esprit et que j’y réfléchisse un jour ou l’autre, car c’est plutôt étrange et pas naturel. J’ai jamais rien vu de pareil. »

L’intention principale de Twain est peut-être de secouer la culture esclavagiste, ce qu’il fait sans ménagement :
« Je me serais pas tiré sans mon nègre, quand même ? – le seul nègre que j’ai au monde, et mon seul bien. »

« − Bonté divine ! c’était grave ?
− Non, madame. Un nègre tué.
− Eh bien, c’est une chance ; parce que quelquefois il y a des tués. »

J’ai aussi trouvé un peu longuette la partie finale avec Tom Sawyer s’employant laborieusement à compliquer l’évasion de Jim par souci de se conformer à la culture romanesque conventionnelle.
En considération de l’effort de Twain pour rendre les parlers populaires, la traduction de Hœpffner translate cet argot en créant quelques néologismes, comme ce joli mot d’enfant, « en retôt », sur le modèle de « en retard ».
Je conseillerais cette (re)lecture dans une traduction récente, plus proche apparemment de l'esprit de l'auteur que les versions affadies destinées à un jeune lectorat.

\Mots-clés : #enfance #voyage
par Tristram
le Dim 11 Juil - 22:28
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Mark Twain
Réponses: 32
Vues: 2240

John Irving

L'œuvre de Dieu, la Part du Diable

Tag enfance sur Des Choses à lire L_nuvr10


Dans un orphelinat reculé, fruit (ou reliquat) des rapports des bûcherons et prostituées d’un campement forestier du Maine :
« À Saint Cloud’s, printemps voulait dire : problèmes. C’était la saison des suicides. C’était au printemps que l’on plantait – et en abondance – la graine d’orphelinat. »

« Quand la vallée entourant Saint Cloud’s fut dénudée et que la repousse (conifères arbustifs et bois blancs nés du hasard et laissés à l’abandon) se répandit partout comme l’herbe folle des marais, quand il n’y eut plus de grumes à envoyer de Three Mile Falls, en amont de Saint Cloud’s – parce qu’il n’y avait plus d’arbres –, la Ramses Paper Company fit entrer le Maine dans le vingtième siècle en fermant la scierie et l’entreprise de débardage des bords de la rivière pour les transférer plus loin, en aval. »

Le fondateur, directeur de la section Garçons (et historiographe) en est le docteur Wilbur Larch (accoucheur ou avorteur selon le cas – l’œuvre de Dieu, et celle du Diable) ; il aide ses patientes, quel que soit leur choix.
« Ici à Saint Cloud’s, a écrit le Dr Larch, on m’a donné le choix entre jouer au bon Dieu ou bien abandonner à peu près tout au hasard. J’ai constaté que, la plupart du temps, à peu près tout est abandonné au hasard ; les hommes qui croient au bien et au mal, et qui estiment que le bien devrait triompher, feraient bien d’épier les moments où l’on peut jouer au bon Dieu – il faut les saisir au vol. Ils ne seront pas nombreux. »

Du fait d’expériences d’adoption pour le moins rebutantes, Homer Wells ne veut plus quitter son orphelinat ; il y grandit donc, s’y sentant chez lui, et n’existant « qu’en se rendant utile » (aussi la seule profession de foi du Dr Larch). Comme les autres personnages principaux, celui-ci est fort attachant. La touchante situation d’orphelin est consciencieusement étudiée et exposée.
« Un orphelin est davantage enfant que les autres enfants par son goût des choses qui surviennent chaque jour à heure fixe. De tout ce qui promet de durer, de demeurer, l’orphelin se montre avide. »

« Les adultes ne cherchent pas des présages dans les événements ordinaires, remarqua le Dr Wilbur Larch dans sa Brève Histoire de Saint Cloud’s, mais les orphelins sont toujours à l’affût de signes. »

« D’autres cherchent parfois à rompre la routine, mais un orphelin n’aspire qu’au quotidien. »

« Un orphelin apprend à garder les choses secrètes ; un orphelin renferme ses pensées. Ce qui sort d’un orphelin en sort toujours lentement. »

Le thème de ce roman, outre les orphelins, est la question de l’avortement.
« Dans l’intérêt de qui certains esprits tenaient-ils absolument à ce que des enfants – y compris ceux qui n’étaient désirés par personne – fussent mis au monde dans les cris et les larmes ? »

« Et quand d’autres esprits croyaient désirer des enfants mais ne pouvaient pas (ou ne voulaient pas) prendre soin d’eux ensuite ?… À quoi donc songeaient ces esprits ! »

Après la découverte de (et surtout par) la littérature – Les Grandes Espérances et David Copperfield de Dickens, Jane Eyre de Charlotte Brontë −, Homer subit adolescent une initiation sexuelle bancale avec Mélony (que son sort révolte jusqu’à la délinquance), jusqu’à ce que Wilbur Larch décide de lui enseigner les « œuvres » (chirurgie, obstétrique, y compris avortement). Puis, suite à l’autopsie d’un bébé, il décide de ne jamais avorter :
« On peut l’appeler fœtus, embryon ou produits de la conception, pensait Homer Wells, mais quel que soit le nom attribué à ce qu’on lui fait – on le tue. »

« Je crois que c’est mal, mais je crois aussi que chacun devrait avoir le droit de choisir, personnellement. Qu’y a-t-il de plus personnel que décider si l’on veut un enfant ou non ? »

Homer a l’opportunité de séjourner dans un verger de pommiers au bord de l’océan, et c’est dans un milieu accueillant qu’il poursuit son initiation au monde.
« Ce fut en regardant les mouettes qu’Homer Wells perçut pour la première fois qu’il était libre. »

Il découvre l’amitié, l’amour, la paternité, mais son destin le liera toujours à l’orphelinat.

Homer a l’habitude de préciser « D’accord », et de « répéter les fins de phrase ou les mots clés » ; quant à lui, le docteur Larch commence toutes les notes de ses annales, « son journal fourre-tout, son rapport quotidien sur les affaires de l’orphelinat » par « Ici à Saint Cloud’s… », ou exceptionnellement par « Dans d’autres parties du monde… » Il a aussi coutume de saluer les orphelins, le soir, en les appelant « princes du Maine, rois de Nouvelle-Angleterre ! » Des tics routiniers de même nature campent les autres personnages de façon plaisante.
Récurrent aussi, le terrible défilé des femmes enceintes qui montent à Saint Cloud’s le matin, les avortées redescendant le soir-même…
Le ton de John Irving est subtilement humoristique, rendant la lecture fort agréable, ce qui explique peut-être l’impact des images de détresse qui ne sont que suggérées ; son inspiration autobiographique transparaît sans doute aussi. À aucun moment il ne verse dans la sensiblerie ou le pathos, mais son style reste conventionnel. Le déploiement de son argumentation est peut-être un peu trop construit : on perçoit le regroupement dialectique des vues (sordides) d’avortements clandestins, etc. À ce propos, dans cet ouvrage fort documenté, les descriptions médicales sont parfois pesantes.
Si l’avortement fait encore débat, il est plus rarement fait mention des orphelins (de père et mère, ils constitueraient entre 5 et 10% des enfants de la planète) ; ils ont pourtant subi un traumatisme majeur.
« Un orphelinat n’est-il pas un endroit fait pour être quitté ? »


\Mots-clés : #adoption #conditionfeminine #enfance #medecine
par Tristram
le Sam 5 Juin - 21:43
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: John Irving
Réponses: 22
Vues: 1391

Ahmadou Kourouma

Allah n’est pas obligé

Tag enfance sur Des Choses à lire Allah_10

« Je décide le titre définitif et complet de mon blablabla est Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas. Voilà. Je commence à conter mes salades. »

Après cet incipit, Birahima, un jeune garçon de Togobala (Guinée ; mais la précision géographique a peu d’importance, c’est l’ensemble de l’Afrique occidentale qui peut convenir comme théâtre de ces tribulations) commence à raconter sa vie dans un français laborieux (et savoureux), s’aidant de dictionnaires et d’un lexique de français d'Afrique ; Kourouma donne entre parenthèses la définition des mots peu courants, et c’est peut-être parce que ce texte fut écrit à la demande d’anciens enfants-soldats d’Afrique de l’Est.
« Ces dictionnaires me servent à chercher les gros mots, à vérifier les gros mots et surtout à les expliquer. Il faut expliquer parce que mon blablabla est à lire par toute sorte de gens : des toubabs (toubab signifie blanc) colons, des noirs indigènes sauvages d’Afrique et des francophones de tout gabarit (gabarit signifie genre). Le Larousse et le Petit Robert me permettent de chercher, de vérifier et d’expliquer les gros mots du français de France aux noirs nègres indigènes d’Afrique. L’Inventaire des particularités lexicales du français d’Afrique explique les gros mots africains aux toubabs français de France. Le dictionnaire Harrap’s explique les gros mots pidgin à tout francophone qui ne comprend rien de rien au pidgin. »

« (Au village, quand quelque chose n’a pas d’importance, on dit qu’il ne vaut pas le pet d’une vieille grand-mère. Je l’ai expliqué une fois déjà, je l’explique encore.) »

Birahima est élevé par sa mère infirme puis, devenu orphelin, surtout par la rue : « j’étais un enfant sans peur ni reproche ».
Le principal leitmotiv dans l'aire musulmane, c’est bien sûr que tout dépend d’Allah, qu’il faut célébrer avec fatalisme – mais l’antienne varierait peu sous d’autres cieux monothéistes.
« Les sacrifices, c’est pas forcé que toujours Allah et les mânes des ancêtres les acceptent. Allah fait ce qu’il veut ; il n’est pas obligé d’accéder (accéder signifie donner son accord) à toutes les prières des pauvres humains. Les mânes font ce qu’ils veulent ; ils ne sont pas obligés d’accéder à toutes les chiaderies des prieurs. »

Parti rejoindre sa tante au Liberia avec Yacouba, féticheur et « multiplicateur de billets de banque », il devient enfant-soldat, small-soldier, dans le camp du colonel Papa le bon, une sorte de prêtre inféodé à Taylor, « avec la soutane, les galons, les grigris en dessous, le kalach et la canne pontificale » (nombreux sont les personnages religieux, d'obédience « œcuménique », souvent féminins, qui encadrent les factions).
« La sœur Hadja Gabrielle Aminata était tiers musulmane, tiers catholique et tiers fétichiste. »

Tableau bien documenté de l’horreur délirante de « la guerre tribale » (civile), d’abord au Liberia puis en Sierra Leone, sans concession pour les dirigeants de la sous-région et « leurs troupes d’interposition qui ne s’interposent pas », la diaspora libanaise, les associations de chasseurs traditionnels, et la communauté internationale.
« Comparé à Taylor, Compaoré le dictateur du Burkina, Houphouët-Boigny le dictateur de Côte-d’Ivoire et Kadhafi le dictateur de Libye sont des gens bien, des gens apparemment bien. Pourquoi apportent-ils des aides importantes à un fieffé menteur, à un fieffé voleur, à un bandit de grand chemin comme Taylor pour que Taylor devienne le chef d’un État ? Pourquoi ? Pourquoi ? De deux choses l’une : ou ils sont malhonnêtes comme Taylor, ou c’est ce qu’on appelle la grande politique dans l’Afrique des dictatures barbares et liberticides des pères des nations. (Liberticide, qui tue la liberté d’après mon Larousse.) »

« (la Conférence nationale, c’est la grande foire politique qu’on a organisée dans tous les pays africains vers 1994, au cours de laquelle chacun a raconté ce qui lui passait par la tête). »

Témoignage précis sur le système :
« La première fois que j’ai pris du hasch, j’ai dégueulé comme un chien malade. Puis c’est venu petit à petit et, rapidement, ça m’a donné la force d’un grand. Faforo (bangala du père) ! »

« Le camp était limité par des crânes humains hissés sur des pieux comme tous les casernements de la guerre tribale. »

Épisodes terribles, comme celui de la méthode « Pas de bras, pas d’élections » :
« On procéda aux "manches courtes" et aux "manches longues". Les "manches courtes", c’est quand on ampute les avant-bras du patient au coude ; les « manches longues", c’est lorsqu’on ampute les deux bras au poignet. Les amputations furent générales, sans exception et sans pitié. Quand une femme se présentait avec son enfant au dos, la femme était amputée et son bébé aussi, quel que soit l’âge du nourrisson. Autant amputer les citoyens bébés car ce sont de futurs électeurs. »

Dans ce récit teinté d’oralité et d’autres caractéristiques de la narration africaine, Birahima fait souvent l’oraison funèbre d’enfants-soldats tués, occasion de raconter leur histoire et la façon dont ils furent recrutés.
Partout recommencés, les grigris, les kalach, la corruption, l’anarchie, des « rebelles » aux coupeurs de route et « autres fretins de petits bandits », comme les « sobels » : « C’est-à-dire des soldats dans la journée et des rebelles (bandits pillards) dans la nuit », jusqu’à la sauvagerie extrême.
« Dans les guerres tribales, un peu de chair humaine est nécessaire. Ça rend le cœur dur et dur et ça protège contre les balles. »

« J’ai voulu devenir un petit lycaon de la révolution. C’étaient les enfants-soldats chargés des tâches inhumaines. Des tâches aussi dures que de mettre une abeille dans les yeux d’un patient, dit un proverbe des nègres noirs indigènes et sauvages. […]
"Eh bè, les lycaons, c’est les chiens sauvages qui chassent en bandes. Ça bouffe tout ; père, mère, tout et tout. Quand ça a fini de se partager une victime, chaque lycaon se retire pour se nettoyer. Celui qui revient avec du sang sur le pelage, seulement une goutte de sang, est considéré comme blessé et est aussitôt bouffé sur place par les autres. Voilà ce que c’est. C’est pigé ? Ça n’a pas pitié." »

Yacouba et Birahima, le grigriman et l’enfant-soldat, sont ballotés d'une péripétie à l'autre ; mais chaque flambée de violence est une aubaine pour eux, un regain de prospérité dans un monde en ruine.
« En ce temps-là, les Africains noirs indigènes sauvages étaient encore cons. Ils ne comprenaient rien à rien : ils donnaient à manger et à loger à tous les étrangers qui arrivaient au village. »

Finalement j’ai trouvé peu de romanciers africains qui m’aient convaincu ; mais Ahmadou Kourouma sait transmettre une bonne partie de l’esprit caractéristique de l’Afrique occidentale, notamment celui de la Côte d’Ivoire.
J’ai beau avoir vécu dans les parages et connaître les évènements, j’ai été frappé par le rendu des faits : c’est un livre d’une grande puissance. Heureusement qu’il a été écrit par un Noir, un Africain, parce que d’une autre couleur, d’une autre origine, il aurait été vilipendé, surtout à notre époque de chasse gardée de la parole.
Me reste à lire la suite et fin de ce récit, Quand on refuse on dit non, chronique du retour de Birahima en Côte d’Ivoire.

\Mots-clés : #aventure #enfance #guerre #historique #independance #politique #racisme #Religion #temoignage #traditions #violence #xixesiecle
par Tristram
le Ven 14 Mai - 20:35
 
Rechercher dans: Écrivains d'Afrique et de l'Océan Indien
Sujet: Ahmadou Kourouma
Réponses: 24
Vues: 2804

Ernest Hemingway

Les Aventures de Nick Adams

Tag enfance sur Des Choses à lire Les_av11

Recueil de tous les textes d’Ernest Hemingway concernant Nick Adams (écrits dans les années vingt), il s’agit des fragments d’une œuvre inachevée mais aussi de nouvelles autonomes, souvent parues dans d’autres recueils (comme Les Tueurs ou La grande rivière au cœur double) : collection chronologique de scènes de la vie du personnage, d’inspiration fort autobiographique, au point d’en faire peut-être un double.

Le dernier beau coin du pays :
Texte assez développé, où Nick Adams, adolescent poursuivi pour braconnage, s’enfuit avec sa jeune sœur qu’il surnomme Littlness ; ils se réfugient dans le seul endroit encore sauvage de la région, et il pêche à la truite, chasse à la carabine (il envisage de tuer celui qui l’a dénoncé), projette de devenir écrivain.
Si ce récit n’est pas inspiré de Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, il partage la même veine imaginaire ; j’ai été surpris de trouver chez Hemingway un jalon entre Walden ou la Vie dans les bois d’Henry David Thoreau et le nature writing : même engouement mythique pour la vie sauvage, notamment dans l’enfance (il est vrai que cette passion doit être partagée par tous les gamins qui ont eu la chance de vadrouiller à la campagne, quelle que soit leur culture d’origine).
« Tu auras de quoi te repentir, mon garçon, avait dit Mr. John à Nick. C’est ce qui peut vous arriver de mieux dans la vie. »

Jusque dans les séquences pendant la Première Guerre mondiale, la pêche à la truite est présente.
La grande rivière au cœur double est aussi une histoire de pêche à la truite (avec des sauterelles brunes comme appât) et de camping en solitaire. Cette fascination de la rivière et de la pêche à la ligne, quel rapprochement inattendu d’Hemingway avec Brautigan !
À part la pêche (thème copieusement récurrent), Nick/ Ernest parle des femmes (et du risque de mariage), des amis, de son père et de son fils, des Ojibways et même de l’écriture.
« Pour Nick, les choses n’avaient pas de réalité tant qu’elles n’étaient pas arrivées. »
Jour de noces

« Parler de n’importe quoi est mauvais. Écrire sur n’importe quoi d’actuel est mauvais. Ça tue la chose.
La seule écriture valable, c’est celle qu’on invente, celle qu’on imagine. C’est ça qui rend les choses réelles. »
Sur l’écriture

Hemingway maîtrise décidément l’art de la nouvelle : celui du bref, de l’ellipse, du suggéré, du laissé dans l’ombre !

\Mots-clés : #autobiographie #autofiction #enfance #nature #nouvelle
par Tristram
le Mar 4 Mai - 0:10
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Ernest Hemingway
Réponses: 57
Vues: 4102

Vénus Khoury-Ghata

L'adieu à la femme rouge

Tag enfance sur Des Choses à lire L_adie10
Roman, 2017, 165 pages environ.

Quelque part en Afrique sub-saharienne (en Érythrée apprendrons-nous au fil du roman), une jeune femme suit, de gré, un photographe aux cheveux jaunes qui la mitraille de son appareil photo.

Son mari et ses enfants la recherchent jusqu'en Andalousie (Séville), où elle trône sur les affiches publicitaires. Puis elle quitte le photographe pour un écrivain, et sa truculente femme de ménage Amalia.
S'ensuit une histoire complètement hallucinante, dans laquelle les enfants, aidés d'un géant noir nommé Baobab, habillent la nuit les affiches dénudées montrant leur mère, tandis que le père se fond dans la masse plus ou moins ingénieuse des clandestins et autres sans-papiers pour gagner sa vie.
Après bien des péripéties, les top-models de couleur noire s'avèrent ne plus être à la mode, laquelle s'est reportée sur les slaves éthéreés...

Livre non dénué de tendresse, ni d'amour, ni d'humour.

Vénus Khoury-Ghata en mode foutraque a décidé de s'amuser, bien que le thème soit de première lourdeur, et, tour de force, sans escamotage, sans galvauder la profondeur du sujet; à titre personnel je lui en sais gré.

Un style imagé, servi par une écriture maîtrisée à la technique éprouvée (l'avantage de ces auteurs qu'on dit avancés en âge, sans doute...?), des touches réellement poétiques, une peinture des âmes dites simples, un rendu d'ensemble très facile et coulé au service d'une cocasserie qui rend léger ce petit ouvrage, lequel avait pourtant tout pour ne pas l'être:
S'il l'on confiait le sujet douloureux et les protagonistes fragiles à toute autre plume, n'obtiendrions-nous pas un mélo dans neuf productions sur dix ?      

Marcher sur la pointe des pieds pour ne pas alerter le maître qui n'aime pas les enfants, dormir le plus souvent possible, sortir de la chambre et manger quand il dort.
Zina et Zeit hochent la tête pour dire qu'ils ont compris.
Mais la secouent lorsque la mère leur annonce qu'ils iront dans peu de temps dans un pensionnat.
"C'est quoi un pensionnat ?
- Une école où on dort et mange trois fois par jour.
- Dormir trois fois par jour ?"
Autant leur dire que la lune a mangé toutes les étoiles du ciel et roté leurs arêtes sur le désert.
De sa voix brutale, la mère énumère les exigences d'admission en pensionnat.
Des enfants propres, des habits propres. Des cahiers et des chaussures propres, un crayon à papier taillé et surtout pas de poux dans la tête.
Zina et Zeit sont d'accord pour le spoux, les cahiers, les crayons et les chaussures mais à condition de ne pas s'éloigner de la mère. Ils ont eu tant de mal pour la retrouver.
Et pourquoi le pensionnat ?
Ils sont assez grands pour remplir trois cahiers avec les mots qu'ils ont appris depuis leur arrivée dans le pays.
Conocer, no conocer, bono, no bono. Auxquels il faudra ajouter gracia Señor el filosofo appliqué au maître des lieux.
Dire qu'ils le prenaient pour un escritor.
"Un gran escritor, précise Amalia dans sa cuisine, son crayon est si long qu'il touche le plafond."


\Mots-clés : #enfance #exil #famille #immigration #misere #social
par Aventin
le Dim 14 Fév - 16:25
 
Rechercher dans: Écrivains du Proche et Moyen Orient
Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 27
Vues: 5108

Czesław Miłosz

Sur les bords de l'Issa

Tag enfance sur Des Choses à lire Unname10

Thomas vient de l'enfance que Czesław Miłosz a passé en Lituanie, très loin de la ville, près d'une rivière, Sur les bords de l'Issa. Dans cette région, les diables et les fantômes se mêlent aux oiseaux, aux plantes, à la terre que Thomas étudie, explore, dans cette croûte épaisse que sont les superstitions de son entourage. L'enfant est lié à son milieu et Czesław Miłosz décrit, raconte tour à tour chacun de ces villageois. Si le personnage principal de ce roman fait son trou, ce n'est de manière discrète, presque trop en marge de cette narration se développant sous forme de chroniques étranges ou tragi-comiques. C'est aussi sous cette forme que l'Histoire avec un grand H s'insinue Sur les bords de l'Issa, avec toutes les énigmes propres à celle de la famille de Thomas, ces catholiques polonais installés en pays baltes. Plus émouvant est le récit intérieur, au cœur des affects et de la sensibilité de Thomas, où tous les antagonismes d'une culture ambivalente se dissolvent ou se transforment en doutes ou questions restées sans réponses, en un panthéisme pétri d'une connaissance précise et subtile de la nature.


Mots-clés : #enfance #historique #nature
par Dreep
le Jeu 26 Nov - 16:40
 
Rechercher dans: Écrivains d'Europe centrale et orientale
Sujet: Czesław Miłosz
Réponses: 4
Vues: 559

Pierre Bergounioux

Le Grand Sylvain

Tag enfance sur Des Choses à lire Le_gra10

« Peut-être que le meilleur des soins dont on est continuellement occupé, les travaux et les fatigues de l’âge de raison, ne vont qu’à satisfaire les requêtes impossibles qu’on forma aux premiers jours. »

Cet incipit résume la démarche de Bergounioux dans ce livre qui regroupe quelques chasses aux insectes, poursuites de rêves d’enfant.
« Ce qu’on fait ne vise qu’à empêcher qu’un gosse inconsolé ne survive à l’adulte anéanti. »

On pense plus à Genevoix qu’à Nabokov ; J. H. Fabre est cité en référence, mais aussi Kafka. Par contre ma lecture a souffert de celle, récente, de Michon… Mais il s'y trouve indubitablement de beaux morceaux de prose.
« Les bons moments s’abolissent. La perfection de la vie, c’est le présent pur, sans la traîne sombre de réclamations et de remords, derrière, ni, devant, dans l’avenir, la nécessité de l’effacer par un acte de réparation opposé à chacun des actes laissés inachevés. »


\Mots-clés : #enfance #nature
par Tristram
le Sam 7 Nov - 22:01
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Pierre Bergounioux
Réponses: 36
Vues: 2585

Paule du Bouchet

Debout sur le ciel

Tag enfance sur Des Choses à lire Paule_12
Récit, 2018, 110 pages environ.


Alors évidemment, j'en conviens, il faut se mettre un peu à ma place:
Quand l'on a vent que la fille d'André du Bouchet a fait paraître un ouvrage dont le sujet principal est l'évocation de son enfance avec son père, et que le père en question est, ni plus ni moins, parmi vos poètes préférés -allez, même votre poète préféré- votre petit cœur, déjà si sensible, est tout prêt à fondre lorsque, rendu à la maison, la première page s'ouvre.  

Belle maîtrise d'écriture, au demeurant, que les premiers chapitres: À consulter sa biblio, on se doute que Paule du Bouchet sait parler à l'enfance, oui, mais de l'enfance, la sienne de surcroît, c'est autre chose, en rendant compte comme elle essaie de le dire, tournant autour de la formule, autre chose d'assez périlleux même, non ?

Ai-je extrapolé ?
Il me semble aussi avoir ressenti la musicienne dans ses propositions de phrase - de phrasé -, sa recherche d'harmonie dans les brèves et les longues - dans le style, disons.    
Et puis on en apprend -sans voyeurisme, sur l'homme André du Bouchet, le poète qui écrivait debout, "sur le ciel" si l'on veut.

La simplicité, la pauvreté sans doute, mais pas la dèche, plutôt une façon démunie avec de la joie, des bons moments, de l'attention.
Une lumineuse complicité passe dans ces pages: André du Bouchet, père aimant et père aimé.  

Chapitre Nourritures a écrit:Ce fut la grande vie de mon père. Pris dans l'étau d'un quotidien où tout se précipitait comme à contretemps, le désespoir d'une séparation, l'impératif des jours avec deux jeunes enfants, le travail difficile - il y eut pourtant, au cœur de tout cela, le miracle d'une éducation sauvage et raffinée dont nous fûmes les bénéficiaires insouciants.
 Il avait trente-deux ans. La vie le fuyait d'un coup, l'écrit se prenait en glace, petite fille, je guettais un œil qui parfois s'emplissait de larmes, devinais, au matin, l'impossible du jour qui commençait. Pourtant, il était là, avec la vie matérielle pour adversaire et pour alliée. Il le fallait parce que nous étions là, et que nous étions part de sa présence au monde. Admirable, ce père le fut. À ce point précis de son existence, attelé à cette vie solitaire avec ses enfants.

Comme dit Paule, mais à propos d'elle-même, bien plus loin dans le récit:
pleurer longtemps solitaire mène à quelque chose

Quelques constructions curieuses, comme la troisième phrase ci-dessous (le scond paragraphe):
Chapitre Eaux a écrit:
Cette eau rare et profonde, mon père en tire deux seaux chaque jour. L'un pour boire, l'autre pour laver. Elle nécessite des gestes précis, comme puiser avec un gobelet dans le seau de l'eau à boire, ou cueillir avec le creux de la main dans l'autre seau de quoi rafraîchir le visage ou rincer un bol.

 Suivant son usage, on jette cette eau parcimonieuse tout près de la maison - l'eau presque propre du débarbouillage du matin, l'eau où les poissons ont été lavés ou celle des légumes terreux, avec lesquelles on donne à boire aux hortensias-, ou plus loin sur la lande - l'eau grasse de la vaisselle ou l'eau savonneuse du linge. Même si nous ne sommes que trois, il faut laver le linge chaque semaine, mettre les vêtements très sales à tremper dans un baquet, changer cette eau de trempage quand le beau temps tarde, puis frotter dehors dès que le soleil est là, rincer plusieurs fois à l'eau claire du puits, mette à sécher sur les buissons en arrimant le petit linge à cause du vent qui souffle en continu.

 Le soir, nous descndons jusqu'au fond du vallon. De hautes fougères bordent un lavoir abandonné traversé par une source bruissante. Cette fougère que nous cueillons rituellement, c'est "maman". Nous la choissons avec soin, grande et souple, de manière à ce qu'une fois fixée au-dessus de mon lit, elle ploie sur mon sommeil. Au matin, un léger pollen orange poudre mon visage. Papa m'assure que c'est elle. Il dit aussi que la poussière bleutée qui recouvre les quetsches reproduit le même phénomène que le bleu du ciel sur le noir de la nuit éternelle. LA nuit est poudrée de bleu et la dent qui mord la qutsche noire ouvre sur une chait verte. Je ne comprends pas l'image, je cherche la nuit dans la prune.




Les chapitres finaux, en dépit de quelques éclairs, sont en-deçà, du moins à mon goût - mais j'ai assez apprécié quelques instants d'écriture - et l'ensemble jusqu'à un large trois-quart - pour avoir envie de me plonger dans Emportée, un de ces jours.


Si vous avez le temps:
France Cult. "par les temps qui courent"

\Mots-clés : #enfance #famille #relationenfantparent #viequotidienne #xxesiecle
par Aventin
le Ven 6 Nov - 20:56
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Paule du Bouchet
Réponses: 4
Vues: 534

Ichiyô HIGUCHI

Qui est le plus grand ?

Tag enfance sur Des Choses à lire Unname12

En lisant ce petit roman d’Ichiyô Higuchi, le lecteur peut trouver au début que les personnages manquent d’épaisseur, ou bien avoir l’impression d’être un peu perdu dans une sorte de brouillard, non si violent que légèrement embrumé. Beaucoup de notes de bas de page* (pour être tout à fait franc, en général je le les ai pas lues) beaucoup de notations diverses sur le temps ou la forme des maisons et surtout beaucoup de paroles qui, faute d’exprimer quelque chose de significatif, seront presque perçues comme des sons : des cris d’enfants. Nous sommes dans un Yoshiwara animé par des bagarres et des jeux enfantins. Voir ce tableau du fameux « quartier des plaisirs » à travers les fortes implications sociales qu’Higuchi évoque ne rend pas compte de son art narratif.

C’est Yoshiwara dans un monde d’enfants. Si ces derniers (la plupart des personnages) ont entre douze ou treize ans, ils sont enfants dans la mesure où leur avenir d’adultes (proche) se dessine dans une nuée d’incertitude : les dessins de Kimura Shôhachi, donnant à voir des enfants qui regardent à l’horizon (on a la sensation de voir plus loin qu’eux) sont parfois très parlants. Higuchi, elle, s’est penchée sur ce monde d’enfants avec une tendresse devenue plus qu’évidente à la fin. Ce qui était d’abord des sons a tissé des liens entre les personnages, et de façon assez délicate, en peu de mots, Higuchi nous laisse finalement comprendre ce qui se passe à l’intérieur de ces petites têtes.

* : reléguées à la fin de l’ouvrage dans mon édition


Mots-clés : #enfance #lieu
par Dreep
le Dim 27 Sep - 12:53
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Ichiyô HIGUCHI
Réponses: 3
Vues: 359

Shantabai Kamble - Baby Kamble

Le livre qui suit regroupe les deux récits de Baby Kamble et Shantabai Kamble, qui furent parmi les toutes premières femmes intouchables à rédiger leur autobiographie. Je précise que, malgré leur homonymie, elles ne sont a priori pas de la même famille.

Tag enfance sur Des Choses à lire Annota10

Parole de femme intouchable

Des siècles durant, les intouchables, en Inde, ne furent que des ombres destinées aux tâches impures, dont on disait que le seul contact vous souillait… Des êtres à la fierté sans cesse piétinée, vivant dans la misère, se nourrissant de restes rassis et vêtus d’une seule et même guenille sans cesse rapiécée et grouillante de poux. Les femmes souffraient doublement : parce que femmes, parce qu’intouchables. Des vies de labeur, de sévices, de faim dévorante. Des vies niées.
Puis, un jour, un homme est arrivé : B. R. Ambedkar. Lui aussi intouchable, lui aussi de la caste des Mahâr dont sont issues les deux auteures. Le maharaja de Baroda lui paya des études : Ambedkar devint avocat. Plus tard, il fut le principal rédacteur de la constitution indienne et l’instigateur de quotas permettant aux personnes des basses castes d’accéder aux études. Dans les années 30, on n’en était pas encore là. Mais, par son aura et sa force de conviction, il insuffla à toute une communauté le courage de refuser la fatalité et l’asservissement. Surtout, il parvint à convaincre les parents que leur salut viendrait de la scolarisation des enfants.

Baby Kamble et Shantabai Kamble furent des pionnières, parmi les toutes premières fillettes intouchables scolarisées. Et elles tinrent bon malgré les épreuves. Baby devint commerçante, Shantabai institutrice. Bien des années plus tard, chacune prit la plume pour raconter son histoire.
Grâce à elles, la réalité de  l’existence des Mahâr dans la campagne indienne devient tangible. Et c’est atterrant… Leurs deux témoignages font part d’une même réalité : l’indigence, la stigmatisation permanente, puis l’électrochoc Ambedkar et l’amélioration de leur vie d’adulte grâce à l’éducation. Néanmoins, si le fond est proche, la forme diffère considérablement d’un récit à l’autre. A la pondération de Shantabai Kamble succède la fougue et le franc parler de Baby Kamble, qui n’édulcore rien et n’hésite pas à apostropher les oppresseurs comme les piètres successeurs d’Ambedkar, empêtrés dans leurs egos et leurs contradictions.

J’ai beaucoup appris durant cette lecture. Bien sûr, je connaissais Ambedkar. Mais, jusque là, je n’avais pas réalisé à quel point il fut pour les intouchables cet homme providentiel si souvent espéré par les peuples, et pourtant si rarement rencontré. Je ne dirais pas, par contre, que ces récits de vie soient faciles à suivre. Le lecteur est parfois un peu perdu par les nombreux allers et retours temporels de ces écrits au fil de la plume, et par la foultitude de rites et coutumes dont certains aspects lui échappent malgré les notes de Guy Poitevin. Mais ces textes, par leur rareté, le témoignage historique unique qu’ils constituent, et par leur indéniable valeur ethnologique, valent largement la peine qu’on fasse un petit effort.
Je suis ressortie de cette lecture admirative, et quelque peu estourbie. Il faudra encore beaucoup d’Ambedkar, de Baby et de Shantabai avant que l’intouchabilité ne soit plus qu’un mauvais souvenir en Inde. Mais grâce à ces pionniers, l’espoir d’un autre avenir est désormais permis...


Mots-clés : #conditionfeminine #discrimination #education #enfance
par Armor
le Mar 1 Sep - 1:10
 
Rechercher dans: Histoire et témoignages
Sujet: Shantabai Kamble - Baby Kamble
Réponses: 7
Vues: 572

Revenir en haut

Page 1 sur 5 1, 2, 3, 4, 5  Suivant

Sauter vers: