Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 9:16

9 résultats trouvés pour entretiens

Pierre Michon

Le roi vient quand il veut, Propos sur la littérature

Tag entretiens sur Des Choses à lire Le_roi10

Trente entretiens, présentés par ordre chronologique.
« Elle [l’avant-garde] nous disait que la littérature est perpétuelle rupture ; que son objet est impossible ; que le bond hors du consensus en est une condition essentielle. »

« Et il semble bien que ce qui demeure, dans ces récits explicitement nommés ou d’autres qui le sont moins (Un cœur simple, par exemple, qui est exactement une vie), c’est un sentiment très vacillant du sacré, balbutiant, timide ou désespéré, un sacré dont nul Dieu n’est plus garant : ce qui s’y joue sous des cieux vides, c’est ce qu’a de minimalement sacré tout passage individuel sur terre, plus déchirant aujourd’hui de ce qu’aucune comptabilité céleste n’en garde mémoire. Ces vies sont tangentes à l’absence de Dieu comme les hagiographies l’étaient à sa toute-présence ; elles expérimentent le drame de la créature déchue en individu. »

« La littérature est une forme déchue de la prière, la prière d’un monde sans Dieu. »

« Lire, écrire : autant de ruses du Barbare pour se faire Classique. Le Barbare croit que le Classique a un secret, un truc (Valéry dit que Degas était paralysé par sa connaissance des maîtres, "sa convoitise des secrets qu’il leur prêtait") ; il cherche ce truc dans les livres, puis il écrit lui-même ; il fait une œuvre comme dans un rêve ; il n’a rien trouvé, il commence même à douter qu’il y ait un truc ; et voilà que les Classiques lui disent qu’il est des leurs. C’est ça, la relance de la littérature : un jeu de vessies et de lanternes où on vous dit que vous êtes maître ès lanternes à l’instant où vous commencez à soupçonner qu’il n’y a que des vessies. »

« Vous savez, ce type de personnages, Roulin ou ceux de Vies minuscules, c’est le type romanesquement très ancien du témoin, du petit témoin. C’est très employé dans le roman populiste et ses avatars nobles, Cervantes, Céline. C’est une figure extrêmement efficace parce que le lecteur peut directement compatir avec elle : c’est la figure chrétienne du pauvre, c’est le prolétaire ou Charlot. C’est la figure qui gagne d’emblée et sans médiation la sympathie du lecteur, et dans ce sens c’est une facilité populiste. »

« J’ai face à l’acte d’écrire une tactique contournée, peut-être superstitieuse, c’est-à-dire qu’il faut que j’approche l’écriture par des traverses, des biais, les mille ruses de la latéralité ; c’est ce que je fais, m’approcher. Ça marche si mon angle d’attaque latéral est juste. Et ça ne marche pas si j’aborde mon sujet frontalement. »

« Il y a une sorte de bêtise, ou d’inélégance, dans la littérature qui se met à penser autrement que par métaphores. »

« Il n’y a plus de civilisation rurale et la civilisation urbaine a disparu avec le prolétariat. »

« Je me suis dit très tôt qu’il fallait que j’écrive. C’était le seul moyen d’en sortir. […]
Avant, il y avait la lecture. C’était le seul mode eucharistique, avec la biture. »

« Je peux dire en gros que ce que je suis le plus souvent depuis que j’ai 20 ans, c’est un écrivain qui n’écrit pas, c’est-à-dire une figure majuscule, assez comique en somme, de l’aliénation – figure à qui pourtant il est arrivé parfois, par éclairs, par petits éclairs inexplicables de délivrance, de devenir un écrivain qui écrit. »

On entre directement dans le scriptorium, avis aux amateurs !
Entre fulgurances et redites ou variations (peut-être parfois mystificatrices ou badines), Michon se révèle d’une grande franchise, éclairant sans doute autant pour lui que pour nous sa démarche, sa méthode, ses récits passés (et c’est évidemment bien plus profitable si on les a lus). Il est passionnant dans ses rapports au visible (la peinture tout particulièrement), aux humbles, notamment ruraux (dont il se réclame), et au père, à notre prégnant contexte catholique (figures de l’ange, hagiographie, etc.). Cantonné à la forme brève, Michon confie ses astuces personnelles pour atteindre la grâce, l’attente de l’inspiration, et la transe de l’écriture « sacrée », d’un jet qui sera repris. Il parle également de ses lectures marquantes, Flaubert, Faulkner, Baudelaire, Hugo, Proust, Balzac, Mallarmé, Rimbaud, mais aussi Borges, Giono ; j’ai été surpris de son recours fréquent aux emprunts intégrés dans son texte. Sans doute plus amateur qu’il ne l’avoue de la pratique des entretiens (vraisemblablement bien préparés), Michon confie d’originaux points de vue, qui en rendent la lecture captivante.
À noter que j’avais déjà lu certains de ces entretiens, et surtout que j’en ai lu d’autres parus depuis, qui à ma connaissance n’ont pas encore été réunis dans un livre.

\Mots-clés : #ecriture #entretiens #peinture
par Tristram
le Sam 20 Aoû - 12:02
 
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Sujet: Pierre Michon
Réponses: 67
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George Steiner

Un long samedi, entretiens avec Laure Adler

Tag entretiens sur Des Choses à lire Un_lon10

« Ce livre est issu de plusieurs séries d’entretiens inities par France Culture entre 2002 et 2014, puis réécrits et restructurés par les auteurs. »

Le premier tiers du livre traite de la judéité, et est fort déroutant : qu’est-ce que l’identité, la spécificité juive ?
On connaît ma sensibilité aux majuscules, et j’ai attentivement surveillé les occurrences du substantif avec ou sans ; il porte généralement une majuscule, et se rattacherait donc au peuple des Juifs. Steiner se dit non croyant, pratiquement antisioniste ; il se targue de réflexion rationnelle et d’esprit scientifique, rejetant notamment la notion de « race ». Qu’est-ce alors qu’être Juif, ou juif ? Ce serait appartenir à un peuple, « une vision intellectuelle, morale, spirituelle », voire « avoir une certaine culture, une certaine éducation, un certain sens esthétique » ; une sorte d’état d’esprit, de méritocratie. Partager, bénéficier d’une franc-maçonnerie de l’information, ne pas être pédophile :
« …] (je suis prudent, car que savons-nous des grands secrets ?)… »

On voit qu’à ce jeu des citations on peut vite glisser dans une vision complotiste, monter de nouveaux Protocoles des Sages de Sion !
« L’Amérique juive domine une grande partie de la science et de l’économie de la planète. »

« Mais fondamentalement, ce qui me fascine, c’est le mystère de l’excellence intellectuelle juive. Il ne faut pas être hypocrite : en sciences, le pourcentage de Nobel est écrasant. Il y a des domaines dans lesquels il y a presque un monopole juif. Prenez la création du roman américain moderne par Roth, par Heller, par Bellow, et tant d’autres. Les sciences, les mathématiques, les médias aussi… Pravda était édité par des Juifs. »

« Pourquoi est-ce que 70 % des Nobel en sciences sont juifs ? Pourquoi est-ce que 90 % des maîtres d’échecs sont juifs, que ce soit en Argentine ou à Moscou ? Pourquoi les Juifs se reconnaissent-ils entre eux à un niveau qui n’est pas seulement celui de la réflexion rationnelle ? Il y a de longues années, Heidegger disait : "Quand on est trop bête pour avoir quelque chose à dire, on raconte une histoire !" C’est méchant. Alors je vais raconter une histoire ! Il y a des années et des années, alors que j’étais jeune doctorant, je suis allé à Kiev. Je sors le soir pour me promener, j’entends des pas derrière moi, un homme se met à marcher à mon côté et prononce le mot Jid. Je ne savais pas le russe et lui ne savait pas l’allemand, mais nous découvrons que l’un comme l’autre nous savons un peu de yiddish. Je lui dis : "Vous n’êtes pas juif ? − Non, non. Mais je vais vous expliquer. Pendant les années noires des purges staliniennes, des extraterrestres auraient pu atterrir dans le village voisin qu’on ne l’aurait pas su : on ne savait rien ! Mais les Juifs, eux, avaient des nouvelles du monde entier ! Comment ? Nous ne l’avons jamais compris, mais ils savaient ce qu’il se passait." Une vraie franc-maçonnerie de la communication souterraine. Il a ajouté : "J’ai appris assez de yiddish pour pouvoir au moins leur poser la question : ‘‘Que se passe-t-il à Moscou ?’’ Parce que, eux, ils savaient." »

Tout cela est troublant, d’autant que Steiner cite fréquemment Heidegger, penseur qui fut pourtant nazi (il est vrai que les Cahiers noirs, marqués d’antisémitisme, n’avaient pas encore été publiés à l’époque). Jusque dans sa conception personnelle de la judéité, il y a une réactivation du mythe du Juif errant : être « celui qui est en route, fier de ne pas avoir de chez-lui. »
« Et dans l’errance, je vois un très beau destin. Errer parmi les hommes, c’est leur rendre visite. »

« Être juif, c’est appartenir à cette tradition plurimillénaire du respect pour la vie de l’esprit, du respect infini pour le Livre, pour le texte, et c’est se dire que le bagage doit toujours être prêt, qu’il faut toujours que la valise soit faite, je le répète. »

Suit la question de la langue, ou plutôt des langues, chez ce polyglotte.
« Pour Nabokov, Byron vient presque avant Pouchkine ; et sa nounou – capitale dans l’histoire – lui parlait anglais. »

Mademoiselle O, sa gouvernante, était de langue française, et lui apprit… le français (langue dans laquelle il écrivit ce texte) ?!
« Une langue, c’est une façon de dire les choses, tout simplement : le verbe au futur – qui s’appelle l’espoir dans certaines langues – est différent dans chaque langue. L’attente du potentiel de l’aventure humaine, de la condition humaine varie de langue en langue. Tout autant que le souvenir, que l’immense masse du souvenir. »

Puis le Livre, et les livres.
« …] on peut presque définir le Juif comme étant celui qui lit toujours avec un crayon en main parce qu’il est convaincu qu’il pourra écrire un livre meilleur que celui qu’il est en train de lire. C’est une des grandes arrogances culturelles de mon petit peuple tragique. Il faut prendre des notes, il faut souligner, il faut se battre contre le texte, en écrivant en marge : "Quelles bêtises ! Quelles idées !" »

Et la littérature.
« Bien sûr, il y a Proust et Céline qui divisent la langue française moderne entre eux. Il n’y en a pas de troisième. »

La psychanalyse.
« "Vider son sac" – comme on dit en français – dans les mains d’autrui, contre paiement, cela m’horripile. C’est se prendre au sérieux d’une façon à mes yeux inexcusable. Et d’ailleurs, dans les camps de la mort ou sous les bombardements, dans les vraies horreurs de la vie, sur les champs de bataille, on ne fait pas de psychanalyse ; on trouve en soi-même des forces presque infinies, des ressources presque infinies de dignité humaine. »


\Mots-clés : #antisémitisme #communautejuive #entretiens #religion #universdulivre
par Tristram
le Dim 8 Mai - 13:58
 
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Sujet: George Steiner
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Philip K. Dick

Dernière conversation avec les étoiles

Tag entretiens sur Des Choses à lire Derniz10

Entretiens verbatim, tenus peu avant la mort de Philip K. Dick (début 1982) – et qui font mesurer comme elle est regrettable. Lecture qui prend tout son sens lorsqu’on connaît son œuvre, ou au moins certains des nombreux films qui en ont été tirés (comme Blade Runner, Total Recall ou Minority Report), mais qui ne manque pas non plus d’intérêt intrinsèque.
Il parle ici de Blade Runner, en train d’être monté à l’écran :
« La cinquième fois qu’on le voit, on ne saisit encore pas tout − c’est un vrai feu d’artifice, ça n’arrête pas de te balancer des informations. Et là, dans le public, en regardant ces vingt minutes d’extraits, j’ai compris qu’on entrait dans la décennie de l’information. On y est. L’information est la substance vitale, le métabolisme même du monde moderne. Les gens iront voir ce film en drogués de l’information. Ils vont y trouver beaucoup plus d’information qu’ils ne peuvent en absorber, et auront envie de revenir parce que c’est un stimulus pour le cerveau et que le cerveau adore être stimulé. »

Une remarque qui pourrait paraître anecdotique pour qui ne connaît pas l’obsession dickienne de « la figure d’androïde qui est ma métaphore personnelle de l’individu déshumanisé » :
« C’est une des rares idées que j’ai apportée en science-fiction. C’est vrai, les autres étaient plus ou moins des resucées – mais celle-là, c’est moi qui l’ai eue le premier, qu’un type puisse être un androïde sans le savoir. »

Dick évoque ensuite La Transmigration de Timothy Archer, dont voici l’incipit :
« Barefoot tient ses séminaires sur sa péniche à Sausalito. Cela coûte cent dollars pour comprendre les raisons de notre présence sur terre. On vous offre aussi un sandwich, mais je n’avais pas faim ce jour-là. John Lennon venait de se faire tuer, et je crois savoir pourquoi nous sommes sur cette terre ; c’est pour découvrir que ce que vous aimez le plus vous sera enlevé, sans doute à cause d’une erreur en haut lieu plutôt qu’à titre délibéré. »

Philip K. Dick parle notamment de ses rapports avec ses personnages, et de la façon dont, après une maturation mentale, il se débonde dans un texte écrit non-stop en peu de temps.
« G L. Tu as déjà eu un blocage d’écrivain ?
P.K.D. Oui, mais pour moi c’est plutôt positif parce que je suis un écrivain obsessionnel : sans ça j’entrerais en surchauffe ; il y aurait un court-circuit et je cramerais sur place. Il m’est arrivé d’écrire seize romans en cinq ans, que j’ai d’ailleurs tous placés.
G L. Ça fait beaucoup de travail.
P.K.D. Et c’est sans compter les nouvelles, beaucoup de nouvelles. Et toutes publiables. Toutes placées. Seize romans en cinq ans. Si je n’avais pas eu de blocage d’écrivain, je serais mort. Pour moi, c’est un grand soulagement. »

Philip K. Dick étudie la logique, les philosophies et théologies, qui nourrissent ses créations de concepts.
« Il faut que je me re-penche sur la question mais à mon avis, une proposition auto-authentifiante, ça peut exister. Et s’il y en a une, il peut y en avoir plusieurs. »

« Comme je l’ai dit, mes problèmes ont commencé quand je me suis mis à relire tous ces trucs [ses notes préparatoires] : je me suis rendu compte que ça me dépassait. J’avais pu les inventer, mais après ça, je n’arrivais pas à les comprendre. »

Il raconte son roman en cours, The Owl in Daylight, histoire faustienne (inspirée par le génial Beethoven, la musique étant l’art suprême selon Schopenhauer) où une civilisation extraterrestre sourde (d’une planète sans atmosphère) considère la terre comme le paradis dantesque à cause de la musique (ils ont développé une conception des couleurs qui fait de leur monde lumineux l’image du paradis pour nous). N’ayant que les mathématiques de directement en commun, les deux civilisations créent une symbiose (grâce à une biopuce) entre deux individus qui se sacrifient pour atteindre la perception de l’autre.
« Tout écrivain digne de ce nom a la tentation, à un moment ou à un autre de sa carrière, de donner une variation sur le thème de Faust. C’est presque le paradigme de l’écrivain. Faust et l’écrivain ne forment pratiquement qu’une seule et même personne. Les bons écrivains sont tous faustiens. C’est ce qui a conduit Joyce à écrire Finnegan’s Wake, auquel personne n’a jamais rien compris. Il fallait qu’il l’écrive. Il s’est dit : "Je peux tout écrire… je me demande si je peux écrire le livre le plus difficile qu’on ait jamais écrit – un livre tel qu’on n’en écrira plus jamais ?" »

Puis Philip K. Dick évoque ses recherches religieuses, son expérience mystique « Two-Three Seventy-Four », et celle de… l’avant-veille…

\Mots-clés : #entretiens
par Tristram
le Dim 21 Mar - 15:48
 
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Sujet: Philip K. Dick
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Marguerite Yourcenar

Les Yeux ouverts

Tag entretiens sur Des Choses à lire Les_ye10

Entretiens avec Matthieu Galey, essentiellement datés de 1979.
Mais d’abord, une précaution liminaire, issue de Wikipédia, qui pour le coup ne cite pas ses sources…
« Le livre parut quelques semaines avant que Yourcenar ne fût reçue, le 22 janvier 1981 à l'Académie française. Elle ne l'aima pas. La couverture était ainsi conçue qu'elle donnait l'impression qu'il s'agissait d'un livre écrit par elle. En outre elle estimait en avoir trop dit, s'être trop confiée voire s'être "déshabillée". Elle déclara : "Matthieu Galey m'a interrogée sur les sujets qui l'intéressaient, lui. Pas sur mes véritables préoccupations."
La relation confiante entre elle et Matthieu Galey fut dès lors brouillée [… »

Dans ces entretiens mis en forme par Galey, on trouve une note de Marguerite Yourcenar disant :
« Je me permets d’interrompre mon interlocuteur, car il faut toujours protester. »

Elle n’hésite pas à reprendre son interviewer et lui dire qu’il a mal lu, mais je ne sais jusque quel point elle a pu relire et corriger ces entretiens, elle qui le fit tant avec tant avec toute son œuvre…
Cette réserve émise, elle évoque sa vie et surtout ses livres, y compris ses traductions, comme Les vagues de Woolf et d’anciens negro-spirituals. C’est d’une grande intelligence, érudit, et surtout sans fard. Je vais essentiellement me contenter de la citer (et de limiter les extraits).
« Quand on parle de l’amour du passé, il faut faire attention, c’est de l’amour de la vie qu’il s’agit ; la vie est beaucoup plus au passé qu’au présent. Le présent est un moment toujours court et cela même lorsque sa plénitude le fait paraître éternel. Quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. »

« Un type humain purement homosexuel existe très peu dans l’Antiquité ; c’est même une chose tellement rare que je ne pourrais pas en fournir un exemple, en tout cas pas dans le monde grec ; le latin peut-être, vers l’époque de la décadence. Tous ces gens-là se marient, tous ces gens-là ont des maîtresses ; ils ont le sentiment de la liberté de choix et ce n’est pas du tout le fait de l’obsession ou d’une compulsion, comme c’est le cas de nos jours, où l’homme de goûts « minoritaires » tend à se créer une espèce de mythologie d’hostilité envers la femme, de crainte envers la femme. C’est très frappant à l’époque actuelle. Seulement, comme pour toutes les minorités, il faut sans cesse se rappeler que dès qu’on met les gens dans un état d’infériorité, qu’il s’agisse de race, de choix sensuel ou idéologique, ils commencent à souffrir au point de présenter certaines déformations intellectuelles, ou morales. C’est aussi vrai d’un Noir, ici, et d’un Juif dans les pays antisémites ; il se crée une manière de psychose qui n’aurait aucune raison d’être si tout, race, croyance, ou choix sensuel, était accepté. »

« Elle [sa pièce La Petite Sirène) a représenté le partage des eaux entre ma vie d’avant 1940, centrée surtout sur l’humain, et celle d’après, où l’être humain est senti comme un objet qui bouge sur l’arrière-plan du tout. »

Elle parle évidemment beaucoup de son travail d'écriture, et c'est passionnant.
« − Parce qu’en somme l’écrivain est le secrétaire de soi-même, Quand j’écris, j’accomplis une tâche, je suis sous ma propre dictée, en quelque sorte ; je fais la besogne difficile et fatigante de mettre en ordre ma propre pensée, ma propre dictée. »

« Seulement la poésie, c’est là où je crois que le poète moderne se trompe, repose sur des effets répétitifs, qui sont capables de jouer un rôle incantatoire, ou du moins de s’imposer au subconscient. Une poésie sans rythmes immédiatement perceptibles n’établit pas ce contact nécessaire au lecteur. »

« La prose laisse toujours l’esprit du lecteur beaucoup plus libre de s’évader du cercle magique, de juger. »

« …] ce que devrait être l’infinie diversité de la prose. Chargée de rythmes répétitifs et précis, elle devient d’une horrible monotonie. »

« …] la musique unit la forme et le fond. La forme émane du fond. »

« Mais la prose offre un nombre de possibilités incomparable. Comme la vie, elle propose une série de routes où chacun peut prendre la sienne. Elle ouvre un éventail de moyens beaucoup plus vaste. »

« − Le métier d’écrivain est un art, ou plutôt un artisanat, et la méthode dépend un peu des circonstances. Parfois je prends un bloc de papier et je griffonne mon texte d’une écriture qui devient malheureusement illisible au bout de quatre ou cinq jours, qui se fane, en quelque sorte, comme les fleurs. Mais il arrive aussi que j’aille droit à ma machine à écrire et que je tape une première version. Dans les deux cas, je mets toutes mes lancées, pour chaque phrase ; ensuite je rature, et je choisis celle que je préfère. Je travaille aussi à la colle et au ciseau, mais pas toujours. Et si vous aimez les petites manies d’écrivain, je peux vous en citer une : à la troisième, ou à la quatrième révision, armée d’un crayon, je relis mon texte, déjà à peu près propre, et je supprime tout ce qui peut être supprimé, tout ce qui me paraît inutile. Là, je triomphe. J’écris en bas des pages : supprimé sept mots, supprimé dix mots. Je suis ravie, j’ai supprimé l’inutile. »

Je suis toujours ébaudi devant les constats lucides qui voyaient notre présent et qui comme ici, remontent à plus de quarante ans : de l’environnement à la dévaluation de l’enseignement (là aux USA, où Yourcenar vivait) :
« Les problèmes qui m’occupent et me bouleversent sont de ceux qui ne touchent encore en France qu’une minorité, mais je crois qu’ils s’imposeront de plus en plus à l’avenir. Je suis parfois stupéfaite par le côté conventionnel et périmé des idéologies qu’on nous présente en France comme courantes, sinon comme neuves. L’explosion démographique, qui transforme l’homme en habitant d’une termitière et prépare toutes les guerres futures, la destruction de la planète causée par la pollution de l’air et de l’eau, la mort des espèces animales qui rompt l’équilibre vital entre le monde et nous, la confrontation de chacun de nous avec soi-même et avec Dieu (quel que soit le sens que chacun donne à ce mot), les nouvelles et profondes orientations de la science, rien de tout cela, dont tout dépend, n’intéresse en France la littérature, et ceux qui heureusement s’en occupent ne sont pas des littérateurs. L’avant-garde qui aujourd’hui se prétend telle sera l’arrière-garde de demain. »

« Le touriste allant à fond de train nulle part, dépensant son agressivité sur les routes, ne se doutait pas, avant-hier encore, que la crise de l’essence allait menacer son "standard" et faire basculer l’équilibre économique du monde ; seuls quelques savants se préoccupent aujourd’hui des pluies chargées d’acidité et de la raréfaction de l’ozone. Les vrais éléments du drame échappent aux acteurs. »

« L’État américain commence seulement à se préoccuper de l’analphabétisme, caché sous l’imposture des millions dépensés en faveur de l’"éducation pour tous". »

« Une jeune femme de vingt-sept ans qui travaille pour moi, vive, d’ailleurs, et intelligente, croit que le Guatemala est dans les mers du Sud et que Vienne est la capitale de la Suisse. Vous me direz : "Qu’importe ?" Sans doute, mais quand on pense que ces personnes éliront des gens qui prendront des décisions lourdes de conséquences pour le pays, on est saisi de peur. »

« Je condamne l’ignorance qui règne en ce moment dans les démocraties aussi bien que dans les régimes totalitaires. Cette ignorance est si forte, souvent si totale, qu’on la dirait voulue par le système, sinon par le régime. »

Il est vraiment frappant de lire comme Yourcenar est toujours d’actualité :
« Aucune solution n’est viable tant qu’on n’a pas d’abord réglé la question de la démographie. Nous en sommes au point où il est nécessaire que la société accepte de régresser pour s’assainir. »

« Je me dis souvent que si nous n’avions pas accepté, depuis des générations, de voir étouffer les animaux dans des wagons à bestiaux, ou s’y briser les pattes comme il arrive à tant de vaches ou de chevaux, envoyés à l’abattoir dans des conditions absolument inhumaines, personne, pas même les soldats chargés de les convoyer, n’aurait supporté les wagons plombés des années 1940-1945. »

On devine aussi chez elle un ton cassant, en tout cas un grand mépris des périphrases, euphémismes et autre langue de bois :
« − Comme toutes les litotes et les faux-fuyants, je trouve que cela ne sert qu’à prouver l’existence du problème. Il vaut beaucoup mieux dire "une négresse" sans salir le mot d’aucun préjugé. »


\Mots-clés : #entretiens
par Tristram
le Jeu 11 Mar - 0:01
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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Marie-Hélène Lafon

Tag entretiens sur Des Choses à lire 97820812

Le pays d'en haut
Entretiens avec Fabrice Lardreau

Deux parties pour ce petit livre. La partie entretiens : l'enfance, le rapport au pays, la prise de conscience de ses particularités et l'attachement. Une réflexion aussi sur le lien entre les gens et le pays, ce que le pays façonne d'eux. Egalement ce regard de celle, d'une qui est partie (pour Paris). Echos littéraires aussi.

Ce qui nous amène à la partie extraits choisis d'autres auteurs qui parlent du coin (Cantal) ou d'autres... des passages vivifiants.

Pas une révélation pour les lecteurs familiarisés avec l'auteur mais sur la même trame, trace et faisant apparaître des images, presque des spectres de notre monde (modes de vie, et images se confrontant à une concrète réalité géographique et histoire loin d'être capitalo-centrée).

Mots-clés : #autobiographie #entretiens #lieu #ruralité
par animal
le Mer 14 Oct - 8:11
 
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Danièle Sallenave

Viol

Tag entretiens sur Des Choses à lire Bm_15610

Un livre compliqué à juger.
Le sujet doit être traité, il est important, cette histoire d'épouse narrant la découverte d'un viol au sein de sa famille et retraçant les événements, le choc, la prise de conscience, le rejet de cette idée, le rejet des accusatrices. C'est troublant, cela fait réfléchir même si la forme choisie (entretiens) laisse dubitatif, car cela appauvrit le style et il faut un certain talent pour tenir un récit uniquement sur des dialogue. Peu d'écrivains y parviennent et je pense que cet exercice fut trop périlleux pour l'auteure perdant en émotion, en capacité à transmettre de l'information.
Le poids du réalisme est cependant bien présent et les personnages représentent bien une classe populaire silencieuse en proie avec beaucoup de détresse.
Une lecture en demi-teinte que j'ai cependant appréciée.


Mots-clés : #contemporain #entretiens #temoignage #violence
par Hanta
le Sam 7 Mar - 11:08
 
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Sujet: Danièle Sallenave
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Vues: 323

Umberto Eco et le Cardinal Carlo Maria Martini

Umberto Eco
(1932 - 2016)

Tag entretiens sur Des Choses à lire Img-um10

Umberto Eco, né le 5 janvier 1932 à Alexandrie dans le Piémont et mort le 19 février 2016 à Milan, est un universitaire, érudit et écrivain italien. Fils de Giovanna Bisio et de Giulio Eco, employé aux chemins de fer, il a passé son baccalauréat au lycée Giovanna-Plan d'Alexandrie, sa ville natale. Dans sa classe, il y avait un accordéoniste, Gianni Coscia, qui a fait une carrière en accompagnant entre autres Astor Piazzolla. Ils se sont liés d'amitié et ont composé ensemble à l'école de petites revues musicales dont Umberto écrivait le livret. Amis d'enfance, ils ont continué à faire de la musique ensemble, Umberto Eco étant un très honorable flûtiste.

Dans sa jeunesse, il faisait partie des jeunes catholiques de l'action catholique. Au début des années cinquante, il en devint même un des principaux responsables nationaux italiens. En 1954, il abandonna son engagement en raison d'un désaccord avec Luigi Gedda (it).
Diplômé en philosophie en 1954 à l'université de Turin (avec une thèse sur l'esthètique de Saint Thomas d'Aquin), Umberto Eco s'intéresse dans un premier temps à la scolastique médiévale, puis à l'art d'avant-garde et à la culture populaire contemporaine. Il rencontre un succès immédiat en Italie.
Sa thèse universitaire sur Thomas d'Aquin lui fit mettre de la distance avec la Foi et l'église catholique : « Il m'a miraculeusement guéri de la foi », a-t-il déclaré ironiquement.
Devenu ensuite un pionnier des recherches en sémiotique (La Structure absente, 1968), Umberto Eco développe une théorie de la réception qui le place parmi les penseurs européens les plus importants de la fin du xxe siècle.

Son premier roman, Le Nom de la rose (1980) connaît un succès mondial avec plusieurs millions d'exemplaires vendus et des traductions en 43 langues, malgré un contenu dense et ardu. Umberto Eco met en application dans ce « policier médiéval » ses concepts sémiologiques et ses théories du langage, ceux-là mêmes qu'il enseigne à Turin.
Son deuxième roman, Le Pendule de Foucault (1988) connaît également un énorme succès, quoique pour des raisons inverses : le public, guidé par Eco, part à la découverte de symboles énigmatiques ou prophétiques, à rebours de la dénonciation de l'ésotérisme qui est pourtant le propos de l'auteur. Mais celui-ci démontre par la même occasion que le lecteur est libre de ses interprétations. Le livre tourne d'ailleurs en ridicule l'interprétation à outrance des faits avérés ou légendaires de l'histoire, en tirant avec un égal succès des dimensions d'un simple kiosque à journaux le même genre d'informations de portée cosmique que certains se croient fondés à lire dans celles de la pyramide de Khéops.

Tout au long de sa carrière, il écrit régulièrement, dans des quotidiens et des hebdomadaires, des chroniques sur des sujets de l'heure, avec un souci de « débusquer du sens là où on serait porté à ne voir que des faits ».

Il est élu membre associé de l’Académie royale de Belgique le 7 mars 2011.
En février 2015, il est récompensé du prix Alphonse-Allais pour l'ensemble de son œuvre. En novembre 2015, il quitte les éditions Bompiani pour fonder à Milan La nave di Teseo, une nouvelle maison d'édition.
Umberto Eco meurt le 19 février 2016 d'un cancer.

source : Wikipédia

Fil personnel de l'auteur : https://deschosesalire.forumactif.com/t1563-umberto-eco

Bibliographie :

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Cardinal Carlo Maria Martini
1927/2012

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Carlo Maria Martini, né le 15 février 1927 à Turin (Italie) et mort le 31 août 2012 à Gallarate, près de Milan (Italie), est un prêtre jésuite italien. Professeur d'Écritures saintes et recteur de l'Institut biblique de Rome, il devient recteur de l'Université grégorienne avant d'être nommé archevêque de Milan en 1979. Il est créé cardinal par Jean-Paul II en 1983.

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Souvent considéré comme l'un des membres « progressistes » du Sacré Collège, il a montré à travers ses nombreux écrits une grande largeur de vues qui l'a rendu populaire dans certains milieux de l'Église catholique.
L'une de ses œuvres les plus connues dans le grand public est une série de lettres échangées avec l'auteur italien Umberto Eco, dont la traduction française a été publiée en 1997 sous le titre Croire en quoi ?
Il déclare en juillet 2007 qu'il ne célébrera pas la forme tridentine du rite romain tel que le permet le récent motu proprio Summorum Pontificum6, soulignant la bonne volonté de Benoit XVI qui « permet à chacun de prier Dieu dans l'ancienne forme et dans la nouvelle ».
En 2008, il livre un ouvrage d'entretiens sur la foi, les jeunes et l'Église avec le jésuite Georg Sporschill, dans lequel il apparait souvent à contre-courant du pape Benoît XVI et critique à demi-mot la hiérarchie de l'Église. Il remet explicitement en cause Humanæ Vitæ et estime que l'interdiction de la contraception artificielle a créé « un tort grave » à l'Église qui, selon lui, « [s']est éloignée de beaucoup de gens » et dont « beaucoup de gens se sont éloignés »


Publications en français
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Croire en quoi ?

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Ce livret est co-signé par Umberto Eco et le cardinal Carlo Maria Martini.
Le titre original est In cosa crede chi non crede ? qui serait mieux traduit par « À quoi croit celui qui ne croit pas ».
L’idée de base, c’est de délimiter un terrain d’entente entre Eglise et non-croyants : quels sont leurs points d’accord, leur "lieu commun" ?
Le dialogue débute par des vues sur le millénarisme (cet échange épistolaire remonte à 1995), l’Apocalypse de Jean, la fin des temps (il est contemporain des Entretiens sur la fin des temps entre Jean Delumeau, Umberto Eco, Stephen Jay Gould et Jean-Claude Carrière, de très recommandable lecture).
« Nous vivons aujourd’hui [1995] (fût-ce de la manière écervelée à laquelle les moyens de communications nous ont habitués) nos terreurs de la fin ; et, disons-le, dans l’esprit du bibeamus, edamus, cras moriemur ["Buvons et mangeons, car nous mourrons demain", Ésaïe, XXII, 13], en célébrant la fin des idéologies et de la solidarité dans le tourbillon d’un consumérisme irresponsable. Chacun joue avec le fantasme de l’Apocalypse tout en l’exorcisant d’autant plus inconsciemment qu’il le craint et le projette sur les écrans sous forme de spectacle sanguinolent, espérant ainsi l’avoir rendu irréel. Mais la force des fantasmes tient précisément à leur irréalité. »

Eco précise que la notion de progrès, d’histoire, de marche en avant, de perfectibilité et donc d’espérance est intrinsèquement chrétienne ; d’où la finalité dernière prônée par la religion.
L’enjeu principal, il y a un quart de siècle, c’est déjà celui de la planète. Eco pointe un paradoxe (ou une méconnaissance) qui me revient souvent à l’esprit :
« Il y a les végétariens, qui renoncent au respect de la vie végétale pour protéger la vie animale. »

L’écueil religion (catholique) et laïcité, c’est d’abord le problème du respect de la vie (surtout dans le débat sur le droit à l’avortement). Puis c’est la question du sacerdoce des femmes.
Quel est le fondement de l’éthique, de la morale laïque, dans une société aux règles mouvantes ? Quelle est la justification de l’altruisme sans principe métaphysique, transcendant ?
« Certains problèmes éthiques me sont devenus plus clairs quand je me suis penché sur des questions sémantiques ‒ et peu importe si d’aucuns trouvent nos propos difficiles : ils ont sans doute été encouragés à penser trop facile par la "révélation" mass-médiatique, prévisible par définition. Qu’ils apprennent à penser difficile, car ni le mystère ni l’évidence ne sont faciles.
Il s’agit de savoir s’il existe des "universaux sémantiques", c'est-à-dire des notions élémentaires communes à toute l’espèce humaine, pouvant être exprimées par toutes les langues. […] Malgré cela, j’en suis arrivé à la certitude qu’il existe des notions communes à toutes les cultures, et que toutes se réfèrent à la position de notre corps dans l’espace. »

Il me semble finalement revenir à la vague notion d’archétypes jungiens d’un inconscient collectif…

En un mot, une lecture stimulante d'intelligence, ouvrant des perspectives et précisant même quelques concepts d'actualité.


Mots-clés : #entretiens #philosophique #religion
par Tristram
le Mer 10 Juil - 9:36
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Umberto Eco et le Cardinal Carlo Maria Martini
Réponses: 0
Vues: 663

Daniel Mendelsohn

Les Disparus

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Très tôt dans l’ouvrage, les commentaires du commencement de la Torah, l’origine du monde et le début de l’histoire de l’humanité, le présentent comme une sorte de travelling du général au particulier, procédé choisi par souci de raconter une histoire particulière pour représenter l’universelle. Une intéressante glose de la Bible se déroule en parallèle de l’enquête de l’auteur, insérée en italiques comme tout ce qui est externe à son cours, et concernant notamment les annihilations divines (le déluge, Sodome et Gomorrhe) ; on apprend aussi qu’Abraham, le premier Juif, s’est enrichi comme proxénète de sa propre femme auprès de Pharaon (IV, 1)…
Daniel Mendelsohn revient sur les mêmes points, répète les mêmes choses, cite plusieurs fois le même document ou le même extrait dans une sorte de délayage qui ne m’a pas toujours paru approprié ou plaisamment effectué ; de plus, l’ouvrage fait 750 pages, et c’est long. Peut-être est-ce calqué sur la forme litanique de lamentations du type kaddish, comme le livre éponyme d’Imre Kertész ; il est vrai que par contraste les témoignages précis (et horribles) marquent d’autant plus. En tout cas, on peut s’attendre à des moments d’ennui ou d’agacement avec d’être totalement pris par les attachantes personnes rencontrées dans cette quête étendue dans le temps et l’espace.
Les Disparus, c’est ceux (personnes et culture) dont il ne reste apparemment rien et dont Mendelsohn tente de retrouver trace, mais c’est aussi beaucoup l’histoire de sa parentèle ; le goût prononcé pour la famille et la généalogie, un peu désuet voire étonnant pour certains.
Ce livre, c’est encore comment conter, le compte-rendu de l’élaboration de sa narration, la transmission des faits de la Shoah par les petits-enfants des témoins ; focus et importance des détails.
« Un grand nombre de ces fêtes [juives], je m'en étais alors rendu compte, étaient des commémorations du fait d'avoir, chaque fois, échappé de justesse aux oppressions de différents peuples païens, des peuples que je trouvais, même à ce moment-là, plus intéressants, plus engageants et plus forts, et plus sexy, je suppose, que mes antiques ancêtres hébreux. Quand j'étais enfant, à l'école du dimanche, j'étais secrètement déçu et vaguement gêné par le fait que les Juifs de l'Antiquité étaient toujours opprimés, perdaient toujours les batailles contre les autres nations, plus puissantes et plus grandes ; et lorsque la situation internationale était relativement ordinaire, ils étaient transformés en victimes et châtiés par leur dieu sombre et impossible à apaiser. » I, 2

« …] écrire ‒ imposer un ordre au chaos des faits en les assemblant dans une histoire qui a un commencement, un milieu et une fin. » I, 2

« Nous ne voyons, au bout du compte, que ce que nous voulons voir, et le reste s'efface. » I, 2

« Mais, en même temps, qui ne trouve pas les moyens de faire dire aux textes que nous lisons ce que nous voulons qu’ils disent ? » II, 1

« La première Aktion allemande, a commencé Bob, qui voulait que je comprenne la différence entre les tueries organisées des nazis et les vendettas privées de certains Ukrainiens, ceux qui avaient vécu avec leurs voisins juifs comme dans une grande famille, comme m'avait dit la gentille vieille Ukrainienne à Bolechow, a eu lieu le 28 octobre 1941. » III, 2

Curieuse reconnaissance de la judéité chez quelqu’un, ici par un autre juif :
« Quelqu'un en uniforme français, et je me suis approché de lui, et il avait l'air d'être juif. » III, 2

Francophobie, ou french bashing ?
« (Le rabbin Friedman, au contraire, ne peut se résoudre à envisager seulement ce que les gens de Sodome ont l'intention de faire aux deux anges mâles, lorsqu’ils se rassemblent devant la maison de Lot au début du récit, à savoir les violer, interprétation que Rachi accepte placidement en soulignant assez allègrement que si les Sodomites n'avaient pas eu l'intention d'obtenir un plaisir sexuel des anges, Lot n'aurait pas suggéré, comme il le fait de manière sidérante, aux Sodomites de prendre ses deux filles à titre de substitution. Mais, bon, Rachi était français.) » V

« Parfois, les histoires que nous racontons sont les récits de ce qui s'est passé ; parfois, elles sont l'image de ce que nous aurions souhaité voir se passer, les justifications inconscientes des vies que nous avons fini par vivre. » IV, 1

« …] plus nous vieillissions et nous éloignions du passé, plus ce passé, paradoxalement, devenait important. » IV, 2

« …] les petites choses, les détails minuscules qui, me disais-je, pouvaient ramener les morts à la vie. » IV, 2

« Les gens pensent qu'il n'est pas important de savoir si un homme était heureux ou s'il était malheureux. Mais c'est très important. Parce que, après l'Holocauste, ces choses ont disparu. » IV, 2

« …] la véritable tragédie n'est jamais une confrontation directe entre le Bien et le Mal, mais plutôt, de façon plus exquise et plus douloureuse à la fois, un conflit entre deux conceptions du monde irréconciliables. » V

« Il n'y a pas de miracles, il n'y a pas de coïncidences magiques. Il n'y a que la recherche et, finalement, la découverte de ce qui a toujours été là. » V



Mots-clés : #antisémitisme #campsconcentration #communautejuive #devoirdememoire #entretiens #famille #genocide #historique
par Tristram
le Sam 23 Mar - 20:29
 
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Sujet: Daniel Mendelsohn
Réponses: 56
Vues: 3715

Bohumil Hrabal

En collaboration avec Christian Salmon

A bâtons rompus avec Bohumil Hrabal

Tag entretiens sur Des Choses à lire S-l16011

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Livre d'entretiens dans un premier temps avec l'auteur tchèque puis cinq petites histoires démontrant les procédés narratifs que Hrabal décrit dans l'interview.
Ouvrage surtout réservé aux fans de l'écrivain qui raconte la place de l'écriture dans sa vie, sa méthodologie pour écrire et sa relation à la langue tchèque.
On y voit un homme facétieux, dont l'idole est Hasek, passionné, et tragiquement lucide sur la place de la littérature.
Un ouvrage que je recommande si on est intéressé par cet auteur.

mots-clés : #creationartistique #entretiens
par Hanta
le Ven 2 Nov - 10:52
 
Rechercher dans: Écrivains d'Europe centrale et orientale
Sujet: Bohumil Hrabal
Réponses: 23
Vues: 1917

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