Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Dim 25 Oct - 23:52

90 résultats trouvés pour essai

Marguerite Yourcenar

Le Temps, ce grand sculpteur

Tag essai sur Des Choses à lire Le_tem10

I. Sur quelques lignes de Bède le vénérable (l'arrivée du christianisme dans le nord de l'Angleterre) 1976
II. Sixtine (l’artiste, son modèle, Michel-Ange, méditations sur la mort) 1931
III. Ton et langage dans le roman historique (sur la transcription de paroles de façon réaliste, « non stylisées », dans le roman historique, et singulièrement dans Mémoires d'Hadrien et L'Œuvre au Noir) 1972 ; en appendice, « exemples de langage parlé n'ayant pas passé par un arrangement littéraire », les « Procès-verbaux du procès de Campanella, 1597-1601 » (sous la torture)
IV. Le Temps, ce grand sculpteur (sur la sculpture grecque antique) 1954-1982
V. Sur un rêve de Dürer 1977
VI. La noblesse de l'échec (sur Ivan Morris, le Japon et la mort) 1980
VII. Bêtes à fourrure (contre les pelleteries à la mode) 1976
VIII. Jeux de miroirs et feux follets (coïncidences significatives autour d’un roman en projet, Trois Élisabeth) 1975
IX. Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda 1957
X. Fêtes de l'an qui tourne (histoire des fêtes chrétiennes, Noël, Pâques, solstice, Jour des Morts) 1976, 1977, 1977, 1982
XI. Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? (Les animaux, dorénavant exploités industriellement par l’homme qui s’est distancé d’eux) 1981
XII. Cette facilité sinistre de mourir (les suicides de jeunes contemporains) 1970
XIII. L'Andalousie ou les Hespérides (histoire antique de l’Espagne, vandale, puis romaine, puis arabe) 1952
XIV. Oppien ou Les Chasses (encore sur l’éloignement de l’homme des animaux) 1955
XV. Une civilisation à cloisons étanches (les massacres invisibilisés dans les abattoirs) 1972
XVI. Approches du Tantrisme (après la lecture de Le Yoga de la puissance de Julius Evola) 1972
XVII. Écrit dans un jardin (méditation-poème qui ramentoit Novalis par son mode de fragments métaphysiques) 1980
XVIII. Tombeaux (ceux de Jeanne de Vietinghoff, de Jean Schlumberger et de Jacques Masui) 1929, 1969, 1976

Le Temps, ce grand sculpteur : le thème du temps-érosion qui sculpte la pierre, développé dans ce texte éponyme du recueil, m’est sensible depuis que le désert me l’a enseigné, et, l’âge venant, je suis de plus en plus ouvert à cette vision temporelle non-anthropocentrée.

Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda m’a fait revenir, assez jouissivement, sur d’anciennes amours pour cet art à la fois sensuel et ancré dans le monde. Marguerite Yourcenar nous fait mesurer comme l’histoire de Krishna (le « Dieu Bleu ») et des Gopis ‒ « vachères », « laitières », "cowgirls" quoi ‒ est à l’origine de nombreux mythes occidentaux ; elle annonce ici le lyrisme de Max-Pol Fouchet dans L'Art amoureux des Indes :
« Que le christianisme ait tenté de ramener l'âme humaine à un état d'innocence prépubère, d'ailleurs plus imaginaire que réel et fort éloigné de la véritable enfance ; qu'il ait voulu, et en grande partie accompli, une désacralisation du sensuel, sauf dans l'état de mariage, et que là même il l'ait entouré de trop d'interdictions pour n'y pas installer à perpétuité la notion de péché, cela n'est guère douteux. »

« Chairs rondes, lisses, quasi élastiques, denses de la molle densité du miel coulant sur du miel. Tranchés, il semble que ces troncs offriraient à l'œil un intérieur homogène et charnu comme la pulpe d'un fruit. Coupés, ces bras et ces jambes repousseraient comme des tiges ou des racines. »

« La Gita Govinda est inséparable, non seulement des harmoniques d'allusions et de résonances littéraires dont nul poème ne peut se passer, mais surtout de la civilisation hindoue tout entière, de cette culture à la fois plus élaborée que la nôtre et plus proche du milieu naturel dont elle est issue [… »

« On apprécie mal l'unique beauté du mythe hindou tant qu'on n'y a pas reconnu, à côté de la sensualité la plus chaude, et peut-être précisément parce que cette sensualité s'épanche à peu près sans contrainte, la fraîche amitié pour les êtres appartenant à d'autres espèces et à d'autres règnes. »

Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? (Citation de l'Ecclésiaste) parle aussi de cette rupture avec le monde animal, toujours d’actualité quarante ans plus tard :
« Ici comme ailleurs, l'équilibre a été rompu ; l'horrible matière première animale est un fait nouveau, comme la forêt anéantie pour fournir la pâte nécessaire à nos quotidiens et à nos hebdomadaires gonflés de réclames et de fausses nouvelles ; comme nos océans où le poisson est sacrifié aux pétroliers. Pendant des millénaires, l'homme a considéré la bête comme sa chose, mais un étroit contact subsistait. Le cavalier aimait, tout en en abusant, sa monture ; le chasseur d'autrefois connaissait les modes de vie du gibier, et "aimait" à sa manière les bêtes qu'il se faisait gloire d'abattre […
[…]
Une civilisation de plus en plus éloignée du réel fait de plus en plus de victimes, y compris elle-même. »

L'Andalousie ou les Hespérides :
« Certains pays meurent jeunes, ou s'arrêtent jeunes : tout ce qui suit leur brève période de vigueur est du domaine de la survie ou de la résurrection. L'Espagne ne s'est jamais remise de la courbature de ses aventures impériales, de l'or facile du Nouveau Monde, de la saignée qu'elle s'est infligée à elle-même en expulsant de ses veines jusqu'aux dernières gouttes juives ou maures. »

Dans Une civilisation à cloisons étanches, Yourcenar n’hésite pas à comparer les « chaînes no 2 des nouveaux abattoirs » de la Villette aux pires crimes contre l’humanité, et augure avec un demi-siècle d’avance l’activisme actuel :
« J'appelle de mes vœux un film plein de sang, de meuglements, et d'une épouvante trop authentique, qui fera peut-être plaisir à quelques sadiques, mais produira aussi quelques milliers de protestations. »

On découvre une Marguerite Yourcenar non seulement historienne férue d’antiquité gréco-latine et du Japon, mais aussi de l’Inde, et avec un versant mystique, à tendance bouddhique…

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Sam 17 Oct - 0:38
 
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Italo Calvino

La Machine littérature

Tag essai sur Des Choses à lire La_mac10

Table a écrit:1
Cybernétique et fantasmes
Entretien sur science et littérature
Philosophie et littérature
La littérature comme projection du désir
Définitions de territoires : le comique
Définitions de territoires : l'érotique
Définitions de territoires : le fantastique
Film et roman : problèmes du récit
Pour qui écrit-on ? ‒ L'étagère hypothétique
Des bons et des mauvais usages politiques de la littérature
Les niveaux de la réalité en littérature
2
Pourquoi lire les classiques
Les « Odyssées » dans l'« Odyssée »
Ovide et la contiguïté universelle
La structure du « Roland furieux »
« Candide » ou la vélocité
La cité-roman chez Balzac
Le roman comme spectacle
« Les Fiancés » : le roman des rapports de force
Pour Fourier. 1. Pour introduire à la société amoureuse
Pour Fourier. 2. L'ordinateur des désirs
Pour Fourier. 3. Congé. L'utopie pulvérisée
Petit guide de « la Chartreuse » à l'usage de nouveaux lecteurs
La connaissance de la Voie lactée
Le rocher de Montale
La plume à la première personne (Pour les dessins de Saul Steinberg)
En mémoire de Roland Barthes
En guise d'appendice : Autobiographie

(La seconde partie reprend plus ou moins le Pourquoi lire les classiques que j’ai déjà lu et commenté en mars. Encore merci aux éditeurs pour entretenir le flou et empêcher les lecteurs de se retrouver dans les différentes publications mélangées.)
La première partie est un recueil de conférences et articles de 1967 à 1978, portant sur l’approche structurale de la littérature, ou « les rapports entre jeu combinatoire et inconscient dans l'activité artistique », mais aussi la bibliothèque idéale et divers écrivains (la revue Tel Quel, Barthes, Queneau et l’OULIPO, démarche mathématique, mythe et conte, etc.).
Cet aperçu de sémiologie littéraire est souvent éclairant, ne serait-ce que parce qu’exposé simplement ; il peut paraître daté, mais aide à intégrer les apports des approches modernes, partiellement ou mal assimilées au moins dans mon cas.
« Nous avons dit que la littérature est, tout entière, implicite dans le langage, qu'elle n'est que la permutation d'un ensemble fini d'éléments et de fonctions. »

« Le combat de la littérature est précisément un effort pour dépasser les frontières du langage ; c'est du bord extrême du dicible que la littérature se projette ; c'est l'attrait de ce qui est hors du vocabulaire qui meut la littérature. »

« Le mythe est la part cachée de toute histoire, la part souterraine, la zone non explorée, parce que les mots manquent pour arriver jusque-là. »

« La ligne de force de la littérature moderne tient dans sa volonté de donner la parole à tout ce qui, dans l'inconscient social et individuel, est resté non exprimé : tel est le défi qu'elle relance sans relâche. »


Mots-clés : #ecriture #essai #universdulivre
par Tristram
le Lun 12 Oct - 23:43
 
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Javier Cercas

Anatomie d'un instant

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23 février 1981, un putsch à nos portes ! la prise en otage des députés dans l’hémicycle du Congrès espagnol.



Est minutieusement revue l’histoire du passage de la dictature à la démocratie au moyen de la réconciliation nationale. Mais, le franquisme restant bien établi dans les esprits, notamment au sein de l’armée,
« …] dans l’Espagne des années 1970, le mot “réconciliation” était un euphémisme du mot “trahison” [… »

On mesure le rôle déplorable de la presse, des hommes politiques tous partis confondus, de l’Église, de l’armée et du roi « dans le grand cloaque madrilène, dans le petit Madrid du pouvoir »… (Le roi en question, c’est Juan Carlos I, récemment parti en exil…)
« …] chez un homme politique, les vices privés peuvent être des vertus publiques ou qu’il est possible en politique d’arriver au bien par le mal, qu’il ne suffit pas de juger éthiquement un homme politique, il faut d’abord le juger politiquement, que l’éthique et la politique sont incompatibles, que l’expression “éthique politique” est un oxymore, ou que peut-être les vices et les vertus n’existent pas in abstracto, mais uniquement en fonction des circonstances dans lesquelles on les pratique [… »

« Il [Adolfo Suárez] concevait la politique comme spectacle après avoir appris pendant ses longues années de travail à la Télévision espagnole que ce n’était plus la réalité qui créait les images mais les images qui créaient la réalité. »

On s’étonne d’autant plus qu’aujourd’hui les médias semblent s’ébahir que « la violence des mots s'est peu à peu transformée en violence physique » (les signataires de la lettre ouverte "Ensemble, défendons la liberté")…

Et les trois hommes qui ne se sont pas couchés lors du coup d’État constituent des personnages dont le destin n’a pas besoin de l’invention romanesque pour nous "parler".
Cercas explique avoir abandonné la rédaction d’un roman pour rédiger cette chronique parce que le réel (dans ce cas) est plus éloquent que la fiction ; c’est un fait que la réalité est beaucoup plus complexe qu’un récit élaboré par un écrivain, où sera perceptible un sens prémédité par ce dernier.
« …] il paraît souvent difficile de distinguer le réel du fictif. En fin de compte, il y a de bonnes raisons pour concevoir le coup d’État du 23 février comme le produit d’une névrose collective. Ou d’une paranoïa collective. Ou, plus précisément, d’un roman collectif. Dans la société du spectacle en tout cas, ce fut un spectacle de plus. »

« Cela signifie que j’essaierai de n’ôter aux faits ni leur force dramatique, ni le potentiel symbolique dont ils sont porteurs par eux-mêmes, ni même leur surprenante cohérence, leur symétrie et leur géométrie occasionnelles ; cela signifie aussi que je vais essayer de les rendre quelque peu intelligibles en les relatant sans cacher leur nature chaotique ni effacer les empreintes d’une névrose ou d’une paranoïa ou d’un roman collectif, mais avec la plus grande netteté, avec toute l’innocence dont je suis capable, comme si personne ne les avait racontés avant moi ou comme si personne ne se les rappelait plus, comme si, dans un certain sens, il était vrai que pour presque tout le monde Adolfo Suárez et le général Gutiérrez Mellado et Santiago Carrillo et le lieutenant-colonel Tejero étaient déjà des personnages fictifs ou du moins contaminés d’irréalité et que le coup d’État du 23 février était un souvenir inventé ; dans le meilleur des cas, je raconterai ces faits tel un chroniqueur de l’Antiquité ou celui d’un avenir lointain ; enfin, cela veut dire que j’essaierai de raconter le coup d’État du 23 février comme s’il s’agissait d’une histoire minuscule, mais comme si cette histoire minuscule là était l’une des histoires décisives des soixante-dix dernières années de l’Histoire espagnole. »

« C’est vrai : l’Histoire produit d’étranges figures et ne rejette pas les symétries de la fiction, comme si par cette recherche formelle elle essayait de se doter d’un sens qu’elle ne possède pas en elle-même. »

Le style est particulièrement congru, et les retours en arrière chronologiques, en vagues habilement amenées, concourent à éviter la lassitude du lecteur de ce livre assez long ; c'est moins vrai pour les redites, manière coutumière de Cercas (Topocl a déjà signalé une certaine lourdeur des leitmotive dans L'imposteur, qu'il me reste à lire).
L’aspect travail documentaire (une documentation importante alimente ce texte) m’a rappelé ceux de Capote (De sang-froid) et de ses continuateurs, comme García Márquez (Chronique d'une mort annoncée).  
« …] décrire la trame du coup d’État, un tissu presque sans couture de conversations privées, de confidences et de sous-entendus qui souvent ne se laissent reconstituer qu’à partir de témoignages indirects, en forçant les limites du possible jusqu’à atteindre le probable, et en essayant de découper la forme de la vérité à l’aide du patron du vraisemblable. Naturellement, je ne peux assurer que tout ce que je raconte par la suite soit vrai ; mais je peux assurer que cela est pétri de vérité et, surtout, que je n’aurais pas pu m’approcher davantage de la vérité, ou l’imaginer plus fidèlement. »

Pour ceux que l’Espagne intéresse, l’Histoire et aussi la politique ‒ mais c’est également un document utile pour approcher les mécanismes autoritaristes. (@Bédoulène ? @Quasimodo ?)

Mots-clés : #biographie #essai #historique #politique #social
par Tristram
le Ven 25 Sep - 13:32
 
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Sujet: Javier Cercas
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Henri Michaux

Connaissance par les gouffres

Tag essai sur Des Choses à lire Connai10

Le fameux livre de Michaux sur les effets des drogues hallucinogènes (la mescaline, les chanvres, la psilocybine, l’acide lysergique, etc.), dans une approche que précise nettement le célèbre incipit :
« Les drogues nous ennuient avec leur paradis. Qu’elles nous donnent plutôt un peu de savoir. Nous ne sommes pas un siècle à paradis. »

Tant pis pour les paradis artificiels, tant mieux pour un compte-rendu aussi objectif que possible, sous forme d’observations cliniques, selon ce qu’il a expérimenté. Ondes, courbes géométriques, rythme, vibration, « vitesse intérieure », extase.
Table des matières en guise de menu, afin que le lecteur sache ce qui l’attend :
I. COMMENT AGISSENT LES DROGUES ?
II. LA PSILOCYBINE (Expériences et autocritique)
PREMIÈRE EXPÉRIENCE
DEUXIÈME EXPÉRIENCE
III. LA MESCALINE ET LA MUSIQUE
IV. CANNABIS INDICA
INTRODUCTION
1. TAPIS ROULANT EN MARCHE...
2. DERRIÈRE LES MOTS
3. TANTÔT MENÉ PAR LE CHANVRE TANTÔT L’EMMENANT AVEC MOI
Relation A : La séance d’intimité.
Relation B : Wozzeck.
Relation C : Les géants.
Relation D : Echos, échanges en tout sens.
Relation E : Rêverie. Réflexions dont j’entends une à voix haute, et plusieurs en mots marmonnés.
Relation F : Déchiffrer les visages.
Relation G : Lectures sous haschich.
V. SITUATIONS-GOUFFRES
DIFFICULTÉS ET PROBLÈMES QUE RENCONTRE L’ALIENE
1. L’IMPRESSION D’ÉTRANGE, D’ÉTRANGER. DE QUOI ELLE EST FAITE. SES PROLONGEMENTS.
2. CHAOS. TRAGÉDIE DE L’INTENSITÉ. VISIONS INTÉRIEURES. VISIONS HALLUCINATOIRES.
3. AUDITIONS INTÉRIEURES. HALLUCINATIONS AUDITIVES. LE PROBLÈME DES VOIX
4. HALLUCINATIONS DU GOÛT, DE L’ODORAT ET DE TOUS LES SENS. BABEL DES SENSATIONS.
5. AUGMENTATION DE L’IMPRESSION DE COMPRENDRE. LE SENTIMENT D’ÉVIDENCE. LE SAVOIR PAR ILLUMINATION.
6. LES ENNUIS QU’IL A AVEC SA PENSÉE. RADICAUX EN LIBERTÉ. PENSÉES QUI S’ÉVANOUISSENT. OBLITÉRATIONS PÉRIODIQUES. PENSÉES LYSÉES. PENSÉES OSCILLATOIRES. PENSÉES XÉNOPATHIQUES. PENSÉES SCOTOMISÉES. ÉCLIPSES MENTALES.
7. COMMERCE AVEC L’INFINI, « HOMO METAPHYSICUS ». THÉOMANIE.
8. DIFFICULTÉS ET PIÈGES QUE RENCONTRENT LES ALIÉNÉS. L’HOMME EFFRÉNÉ. FIÈVRE MENTALE. FOLIE FURIEUSE.
9. PERTE DU TEMPO. AGITATION. ENTRAINEMENTS. INCOERCIBLES. FUITE DES IDÉES. MANIE.
10. DÉLIRE DE SOUVERAINETÉ. DÉLIRE DES MAXIMA. MÉGALOMANIE.
11. PSYCHOSES D’ARRÊT. CATATONIE. SCHIZOPHRÉNIE. DISSOCIATIONS.
12. RENCONTRE AVEC UN UNIVERS EN EXPANSION. ÉTALEMENT. PERTE DU POUVOIR DE LIMITATION. LES VICTIMES DE L’IMPRÉGNATION.
VI. AU SUJET DES DISSOCIATIONS ET DE LA CONSCIENCE SECONDE (Hystérie, mythomanie)

Aliénation, désinhibition ‒ la question qu’évidemment je me pose est celle du rapport à la création, la fameuse inspiration baudelairienne ; au chapitre IV Michaux donne les notes prises sous l’emprise du haschich, et elles constituent des poèmes, ou au moins leur matériau de base, des associations métaphoriques, des images qu’on pourrait croire surréalistes, une belle inventivité verbale :
« Revenu soudain au rugueux, au tactile, à la cicatrice
face à des broussins
arbres à vieux genoux »

« Il faudrait lier le vent

Farfouillant
Des envahisse-mots
des endo-polyformations »

Michaux relie d’ailleurs certaines de ses œuvres avec le psychotrope les ayant "suscitées" ou "sous-tendues" :
- Mescaline : L’Infini turbulent, Paix dans les brisements
- Cannabis indica : Misérable miracle (qui est pourtant considéré comme un ouvrage sous mescaline)
Évidemment ces comptes-rendus d’études éclairent de façon passionnante les autres textes de Michaux (« propriétés », « brisements », magie, hallucinations, etc.)
« Enfin, je vis d’immenses coulmas. J’écrivis le mot aussitôt, mais je ne sais plus ce que sont les coulmas. En notant le vocable, je me décapitai de la vision et de son sens, le mot seul resta, témoin inutilisable. »

Si Michaux parle des liens entre drogue(s) et folie(s), il n'évoque pas l'onirisme, le monde des rêves.
Rétrospectivement sans surprise, il y a là matière à beaucoup apprendre, notamment sur le fonctionnement psychique, le langage… et la langue !
« Tennis des synonymes
Je vois, j’amasse des ressemblances
Je vois, je rouvre des différences.

D’abord, il se présenta à mon esprit deux synonymes, quelque chose comme "peu important" et "modeste" ou "réservé et modeste" ou "humble et effacé", je n’ai pu m’en souvenir, n’ayant été frappé, médusé que par les opérations faites sur eux. Ce n’est pas simple, dans le haschich, deux mots qui se ressemblent.
Je vis d’abord en un éclair (et comme s’ils étaient dans un vide immense), ce qui les rapprochait, puis ce qui les distinguait. Immense, leur clan à chacun. Leur monde. Tantôt plus ce qui eux et leur groupe les rapprochait, en des centaines de rapprochements express, puis ce qui les faisait se distinguer ‒ se remettre à distance. Puis à nouveau ce qui les rapprochait. Galeries à perte de vue d’analogies, interrelations multipliées, échanges de balles frénétiques, porteuses de sens, balles tantôt de la ressemblance, tantôt de l’opposition, ce fut un tennis fulgurant et immatériel, tel qu’on n’en vit jamais sur aucun court. Echanges étourdissants de brio, de vitesse dont je n’ai rien retenu. Dix secondes plus tard, c’est comme qui dirait trente kilomètres plus loin. »

Cela rappelle (par avance) les  Atlas sémantiques dont on a parlé sur le fil dicomanie.
Beaucoup d'aspects méritent d'être creusés, comme celui de l'enchaînement (trop) rapide des pensées.
« Un phénomène assez spécial s’y rencontre que j’appellerais bien la pensée néoténique. Avant qu’une pensée ne soit accomplie, venue à maturité, elle accouche d’une nouvelle, et celle-ci à peine née, incomplètement formée, en met au monde une autre, une nichée d’autres qui semblablement se répondent en renvois inattendus et irrattrapables et que jusqu’à présent je n’ai pas réussi à rendre. »

« …] (il n’y a pas de vague dans l’homme, il ne s’y trouve que de l’atténué), ce vague, ce sont, inaperçus en temps ordinaire, ces commencements, ces embryons d’évocations, fugaces, remplacés incessamment par d’autres, pareillement pointants et inachevés par la faute des suivants qui prennent leur place, c’est ce cortège disparate que la contrariété lie ensemble. Ce qui me fascinait d’ailleurs n’était pas le défilé sans grand intérêt, mais qu’il y eût corrélation. »

L’étude de cette oblitération dans sa dimension de digression est développée en V. SITUATIONS-GOUFFRES, Pensée à la vitesse b.
En tout cas, dépaysement assuré.
« Ce sont les fûts incroyablement graciles des apparitions haschichines qui ont donné l’idée, le principe, l’allure des jets d’eau filiformes, des gracieux arcs géminés, des colonnettes, des arcs surhaussés, des minarets et non l’Islam qui, en aucune façon ne les contenait, pas plus qu’il ne contenait les stalactites ambiguës et vibrantes de ses portails et ses « arabesques » sans fin, exemples des ornements aux infinies variations, de la fine ornementification incoercible des visions haschichines, de ses diamants brouillés. »

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mar 22 Sep - 13:17
 
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Henri Michaux

Façons d'endormi, façons d'éveillé

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Notations objectives sur le caractère des rêves « de nuit » ‒ même si c’est écrit avec bonheur :
« …] sur ce sujet particulièrement, qui, gardé par des techniciens, ne tolère plus l'innocence, qui lui allait si bien, ni le naturel, qu'on ne saurait d'ailleurs retrouver. »

Cette étude "clinique" m’a semblé fort pertinente, et pourrait précisément intéresser les chercheurs en la matière ; Michaux relate ses rêves, les remet en contexte avec la réalité et son vécu, avance des interprétations généralement factuelles.
« En rêve, simplement je suis. Je vis "actuel", un sempiternel actuel. Il n'y a guère de "plus tard", et juste ce qu'il faut d'"auparavant" pour qu'il y ait cet "à présent" que je vis, ou auquel j'assiste. »

« Sans s'occuper de la contradiction, le rêve, sans éliminer les versions inutiles, dit une réalité de plusieurs façons.
Néanmoins, une ou plusieurs, le rêve est une rédaction dont on est dupe. »

Le rêve, ou « rêveur de nuit », souvent terne, répétitif, reflète la médiocrité et fonctionne par analogie ou « contraste », par associations, et « enchaîne » toujours…
(Peut-être Michaux se souvient-il des rêves d’un sommeil hypnopompique, c'est-à-dire juste avant son réveil ?)
Ses rêves ont souvent lieu dans un compartiment de train ou une chambre, et ce qu’il en dit renvoie à une vaste littérature (de Butor à Woolf et de Maistre).
« Transformations » : l’action (symbolisante ; métaphorique ? de transposition ?) du rêve ; inversion aussi : curieux que Michaux ne rapproche pas les mécanismes du rêve de ceux des mythes ?
Michaux se confie à l’occasion, sa défiance des groupes, de la politique, de l’engagement.
Puis, après quelques tentatives de théorisation peu convaincantes, viennent les rêves « de jour », « d’éveillés », les « rêves vigiles », errance nonchalante et sans contrainte, vie imaginaire sans limite, abondante, d’une facile autosatisfaction et d’une totale liberté.
« Rêverie, art pur. Le seul. Et pour soi seul. »

Et cela éclaire l’œuvre de Michaux.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Jeu 20 Aoû - 17:08
 
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GAO Xingjian

Le Témoignage de la littérature

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Collection de réflexions (reprise de communications, etc.) sur la littérature (y compris le théâtre), notamment chinoise (y compris celle de Gao Xingjian lui-même).

Préface
« Ne pas avoir de -isme, ce n’est rien d’autre que la résistance de la vie intense contre la mort, et bien que cela soit parfaitement vain, c’est quand même une posture. La création artistique est précisément la trace laissée par cette posture. »

Ne pas avoir de -isme
L’écrivain doit écrire en individu, indépendant des pressions politiques ou éthiques, seulement confronté à la langue.
« À l’heure où les idéologies s’écroulent, l’individu qui veut conserver son indépendance d’esprit ne peut, selon moi, qu’adopter une attitude de doute. C’est celle que j’adopte aussi face aux modes et aux courants. »

« La littérature gagne une liberté totale dès qu’elle perd toute utilité réelle. »

La littérature froide
C’est celle de l’écrivain solitaire, en marge de la société, se livrant à cette activité spirituelle.

Littérature et « étude du mystère » : à propos de La Montagne de l’Âme
Recherche d’un chinois moderne pur, à partir des langues classique et parlée.
« Le "courant de conscience" de la littérature moderne occidentale part d’un sujet, puis recherche et saisit le processus des sensations et des connaissances de ce sujet, et ce qu’obtient l’écrivain n’est rien d’autre qu’un courant de langue. C’est pourquoi je considère que cette langue littéraire peut être nommée "courant de langage". »

Les trois personnes dans La Montagne de l’Âme sont autant de points de vue d’un monologue.
« La Montagne de l’Âme est un roman dans lequel les personnages sont remplacés par des pronoms personnels, où un parcours intérieur se substitue à l’intrigue, où le style est régulé par l’évolution des sentiments, qui n’a aucune intention de raconter une histoire mais en invente au passage, qui ressemble à un journal de voyage mais se rapproche aussi du monologue. Si les critiques ne le considèrent pas comme un roman, ce n’en sera pas un, peu importe. »

« Le premier niveau de structure du livre est la première personne "je" et la deuxième personne "tu". La première voyage dans le monde réel, la deuxième, dérivée de la première, déambule dans l’imagination. Ensuite seulement, "elle" dérive de "tu" et, plus tard encore, la transformation d’"elle" mène à l’aliénation de "je" qui devient "il". Voilà la structure générale du roman. »

Le chinois moderne et l’écriture littéraire  
Quelle est, ou serait, la grammaire du chinois, si plastique, si souple, où il n’y a pas de différence entre les temps, et qui pâtit de l’influence des langues occidentales ?
« Toute langue parlée doit se réaliser au cours d’un processus temporel linéaire de la même manière que la musique, c’est là la limite de l’expression par la langue. »

Pour lui, il s’agit « plus d’évoquer les choses que de les décrire », dans une langue vivante.
« Le langage narratif, telle la poésie, peut exprimer de la même manière des sentiments, comme l’ont montré les textes de Virginia Woolf, Les Vagues par exemple, ou certains écrits de Marguerite Duras. Le long poème de Georges Perec Je me souviens effectue la démarche inverse puisqu’il introduit dans la poésie le langage narratif. Cette œuvre m’a aussi beaucoup stimulé. Ma pièce récente Quatre quatuors pour un week-end emprunte directement à la forme musicale. Pour écrire cette pièce, j’ai écouté pas moins de soixante-dix à quatre-vingts quatuors, de Haydn et Mozart jusqu’à Chostakovitch et Messiaen. »

La raison d’être de la littérature (discours de réception du Nobel)
« Chaque fois qu’idéologie et pouvoir ont été liés et sont devenus une force réelle, la littérature et l’individu ont subi un désastre. »

« Mais durant les années où Mao Zedong exerçait sa dictature totale, même la fuite était impossible. Les temples perdus au fond des forêts, qui avaient protégé les lettrés de l’époque féodale, furent rasés, même écrire dans l’intimité faisait courir un danger mortel. Si un individu voulait conserver une pensée indépendante, il n’avait que lui-même à qui s’adresser et ne pouvait le faire que dans le plus profond secret. Je dois dire que ce fut précisément à ce moment, alors qu’on ne pouvait pas faire de littérature, que j’ai pris conscience de sa nécessité : c’est la littérature qui permet à l’être humain de conserver sa conscience d’homme.
On peut dire que se parler à soi-même constitue le point de départ de la littérature, communiquer au moyen du langage vient en second. Lorsque l’homme injecte ses sentiments et ses réflexions dans le langage, puis qu’il recourt à l’écriture, alors naît la littérature. »

« Si l’homme a besoin du langage, ce n’est pas seulement pour communiquer du sens, c’est en même temps pour écouter et reconnaître sa propre existence. »

Le témoignage de la littérature
la recherche du réel

« L’histoire porte toujours l’empreinte du pouvoir et elle est écrite et réécrite chaque fois qu’un pouvoir en remplace un autre. L’œuvre littéraire, une fois publiée, ne peut être changée. »

« Disons adieu à l’idéologie, mieux vaut revenir au réel de l’homme, c’est-à-dire revenir à ses sentiments réels, revenir à l’instant, et ne pas fabriquer de mensonges sur les lendemains. »

« En vérité, la littérature ne parvient pas à répondre à quelque question que ce soit. »


Mots-clés : #essai
par Tristram
le Lun 17 Aoû - 0:11
 
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Sujet: GAO Xingjian
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Marguerite Yourcenar

Mishima ou La vision du vide

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Il ne s’agit pas de critique littéraire, mais d’un écrivain fort sensible, intelligent, cultivé et documenté qui évoque l’œuvre et la vie d’un autre, de plus avec style. Elle s'en explique :
« Le temps n’est plus où l’on pouvait goûter Hamlet sans se soucier beaucoup de Shakespeare : la grossière curiosité pour l’anecdote biographique est un trait de notre époque, décuplé par les méthodes d’une presse et de media s’adressant à un public qui sait de moins en moins lire. »

« Après le chef-d’œuvre noir, Confession d’un Masque, et ce chef-d’œuvre rouge, Le Pavillon d’or, un chef-d’œuvre clair : Le Tumulte des flots est l’un de ces livres heureux qu’un écrivain, d’ordinaire, n’écrit qu’une fois dans sa vie. »

Ayant déjà lu ces livres, je compte m’engager dans La Mer de la fertilité, et ce qu’en éclaire Yourcenar me servira de préface.
Puis l’auteure relate en le commentant le « chef-d’œuvre » de Mishima, son seppuku, préparé de longue date.
Extrait de l’ultime discours de l’écrivain, devant les troupes armées :
« Nous voyons le Japon se griser de prospérité et s’abîmer dans un néant de l’esprit… Nous allons lui restituer son image et mourir en le faisant. Se peut-il que vous ne teniez qu’à vivre, acceptant un monde où l’esprit est mort ?... »


Mots-clés : #essai
par Tristram
le Jeu 13 Aoû - 0:23
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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Thomas Browne

Les Urnes Funéraires

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Un livre qui m’éloigne beaucoup de mes sentiers battus : essai du dix-septième anglais…! Bon mais alors des écrivains que j’estime particulièrement en parlaient (Sebald par exemple et sans doute Laurence Sterne), et la référence, à force d’être répétée, en est devenue obsédante… Et non le sujet n’a rien de rebutant, rappelle-toi, me dis-je quand tu étais petit et curieux, les questions que tu posais aux adultes : « Le dernier à mourir sur terre, qui est-ce qui l’enterrera ? » ou ta crainte de sacrément t’ennuyer là où tu seras censé rester pour toujours ? Parce qu’en effet Thomas Browne ne parle pas que de cendre, en fait il parle de beaucoup de choses et c’en est presque étonnant de ne le voir jamais dévier de son sujet. Il nous en met un peu plein la vue avec ses citations et ses connaissances, étant un « fou d’érudition » et c’est dit-on quelque-chose qui se trouve assez souvent chez les essayistes anglais de l’époque.

Sur l’écriture il me semble que la traduction fait que le livre est plus accessible qu’à un anglais l’original. Quelque chose du rythme doit être restitué, ses longues phrases ponctuées assez souvent de point virgule. On imagine ce texte déclamé d’une voix d’outre-tombe, à certains moments (surtout dans le dernier chapitre) d’un souffle impressionnant. Il faut bien sûr y revenir, c’est vraiment court et nettement moins abscons qu’on se l’imagine, certaines phrases pourraient passer pour des aphorismes, d’autres sont des envolées poétiques, en fait, on ne le lit pas vraiment comme un essai.

Lu le 12 avril 2019


Mots-clés : #ancienregime #essai #mort




Lettre à un ami

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Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre, le destinataire de cette « lettre » n’existe pas. Il n’y a rien dans le texte de Thomas Browne, qui détermine l’identité de cet « ami ». Un ami inconnu, donc ? Quiconque. Lettre à un ami ressemble à une allocution, à vrai dire, ce serait le discours rêvé à l’occasion d’un enterrement…! Chez cet écrivain dont l’œuvre a eu une immense importance (tout anglais cultivé se devait d’en posséder un exemplaire chez lui) la mort est un sujet de prédilection. Urnes funéraires, tombes, momies, restes de toutes sortes comme les dents ou le crâne, à croire que Thomas Browne aurait rêvé de tenir celui de Yorick (Hamlet, Shakespeare) dans sa main… Il y a une lucidité, pour ne pas dire une science dans l’approche de Thomas Browne, dans une langue très claire, et parfois même assez amusante (en tout cas la traduction de Marc Kuszel est admirable). Le moraliste chez T. B. veut que l’on vive sans passion ni plaisirs vains pour mieux se préparer à sa fin ― ce qui n’est pas tout à fait ma manière d’envisager les choses, mais bon ― le poète cherche à fondre la vie et la mort dans un seul temps. Un temps comme suspendu.

Thomas Browne a écrit:…nous vivons parmi les morts, et toute chose est ou doit être ainsi avant de devenir notre nourriture. Et Cardan, qui rêvait qu’il discourait avec son père sur la lune, n’en a inféré aucune interprétation mortelle : et même rêver que nous sommes morts ne constituait pas un fantasme condamnable aux yeux de l’ancienne onirocritique, car ce songe signifiait la liberté, la vanité de nos inquiétudes, et l’exemption des tourments qui pouvaient nous agiter et qui étaient inconnus des morts.


par Dreep
le Mar 11 Aoû - 21:37
 
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Sujet: Thomas Browne
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Pierre Clastres

La Société contre l'État ‒ Recherches d’anthropologie politique

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Cet ouvrage, publié en 1974, est un recueil d’études parues antérieurement, sauf la conclusion.
Chapitre 1 : Copernic et les sauvages
L’anthropologie constate que les sociétés (dites) primitives et/ou archaïques seraient sans dimension politique (et historique) :
« On se trouve donc confronté à un énorme ensemble de sociétés où les détenteurs de ce qu’ailleurs on nommerait pouvoir sont en fait sans pouvoir, où le politique se détermine comme champ hors de toute coercition et de toute violence, hors de toute subordination hiérarchique, où, en un mot, ne se donne aucune relation de commandement-obéissance. »

« …] les sociétés à pouvoir politique non coercitif sont les sociétés sans histoire, les sociétés à pouvoir politique coercitif sont les sociétés historiques. »

Clastres pulvérise d’emblée la croyance en leur supposée « économie de subsistance » (elles ont proportionnellement beaucoup plus de ressources que celles d’Occident).
Il pourfend ensuite l’attitude traditionnelle des ethnologues :
« Décider que certaines cultures sont dépourvues de pouvoir politique parce qu’elles n’offrent rien de semblable à ce que présente la nôtre n’est pas une proposition scientifique : plutôt s’y dénote en fin de compte une pauvreté certaine du concept. »

Chapitre 2 : Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne
Prenant l’exemple de l’Amérique du Sud, il établit que le chef est caractérisé par la générosité, le droit à la polygynie et le don oratoire, que son rôle est d’un pacificateur sans moyen de contrainte. Il incarne l’absence d’autorité, l’impuissance du pouvoir, « charge instituée pour ne pas s’exercer », rupture dans le cycle des échanges de biens, de femmes et de mots, qui définissent la société.
Son analyse est que « la culture appréhende le pouvoir comme la résurgence même de la nature. »
« La même opération qui instaure la sphère politique lui interdit son déploiement : c’est ainsi que la culture utilise contre le pouvoir la ruse même de la nature ; c’est pour cela que l’on nomme chef l’homme en qui vient se briser l’échange des femmes, des mots et des biens. »

(On peut se demander ce que devient cette brillante démonstration maintenant que Descola a remis en question le dualisme nature-culture.)

Chapitre 3 : Indépendance et exogamie
Bilan des études ethnologiques sur les structures sociales des tribus de la Forêt Tropicale, maloca et famille étendue, règles de résidence et filiation.
Clastres dénonce encore les préjugés ethnocentriques :
« Les sociétés primitives, tout comme les sociétés occidentales, savent parfaitement ménager la possibilité de la différence dans l’identité, de l’altérité dans l’homogène ; et en ce refus du mécanisme peut se lire le signe de leur créativité. »

« Car c’est finalement à la conquête d’un équilibre constamment menacé que tendent, d’une manière directe ou détournée, les forces qui "travaillent" ces sociétés primitives. »

« Doit-on pour autant qualifier d’immobiles des cultures dont le devenir ne se conforme pas à nos propres schémas ? Faut-il voir en elles des sociétés sans histoire ? »

Chapitre 4 : Élément de démographie amérindienne
Il reprend ensuite les calculs démographiques, pour estimer une population de ces régions bien plus importante qu’avancé auparavant.

Chapitre 5 : L’arc et le panier
Enfin, il retrace la société des nomades Guayaki, vivant de chasse et de collecte (l’« arc », distinctif des hommes), les femmes gérant le campement et se chargeant du portage (le « panier »). Il est tabou pour les chasseurs de consommer leurs propres proies, et ils doivent se partager les femmes, moins nombreuses que les hommes : cela va dans le sens de l’échange social.
« Le tabou alimentaire et le déficit en femmes exercent, chacun sur son propre plan, des fonctions parallèles : garantir l’être de la société par l’interdépendance des chasseurs, en assurer la permanence par le partage des femmes. »

Seuls deux hommes ne touchent pas à l’arc et portent un panier : un veuf pané (malchance désastreuse à la chasse) et un homosexuel assumé.
Les hommes compensent le côté négatif de leur condition par des chants en solo, panégyriques d’eux-mêmes (après les niveaux des biens et des femmes, celui des mots) :
« Or, il est bien évident que si le langage, sous les espèces du chant, se désigne à l’homme comme le lieu véritable de son être, il ne s’agit plus du langage comme archétype de l’échange, puisque c’est de cela précisément que l’on veut se libérer. En d’autres termes, le modèle même de l’univers de la communication est aussi le moyen de s’en évader. Une parole peut être à la fois un message échangé et la négation de tout message, elle peut se prononcer comme signe et comme le contraire d’un signe. Le chant des Guayaki nous renvoie donc à une double et essentielle nature du langage qui se déploie tantôt en sa fonction ouverte de communication, tantôt en sa fonction fermée de constitution d’un Ego : cette capacité du langage à exercer des fonctions inverses repose sur la possibilité de son dédoublement en signe et valeur. »

« …] le chant guayaki, c’est la réflexion en soi du langage abolissant l’univers social des signes pour donner lieu à l'éclosion du sens comme valeur absolue. »

« L’homme est un animal politique, la société ne se ramène pas à la somme de ses individus, et la différence entre l’addition qu’elle n’est pas et le système qui la définit consiste en l’échange et en la réciprocité par quoi sont liés les hommes. Il serait inutile de rappeler ces trivialités si l’on ne voulait marquer que s’y indique le contraire. À savoir précisément que, si l’homme est un « animal malade », c’est parce qu’il n’est pas seulement un « animal politique », et que de son inquiétude naît le grand désir qui l’habite : celui d’échapper à une nécessité à peine vécue comme destin et de repousser la contrainte de l’échange, celui de refuser son être social pour s’affranchir de sa condition. Car c’est bien en ce que les hommes se savent traversés et portés par la réalité du social que s’originent le désir de ne point s’y réduire et la nostalgie de s’en évader. L’écoute attentive du chant de quelques sauvages nous apprend qu’en vérité il s’agit là d’un chant général et qu’en lui s’éveille le rêve universel de ne plus être ce que l’on est. »

Chapitre 6 : De quoi rient les Indiens
Puis Clastres expose deux mythes des Indiens Chulupi, pour démontrer « qu’un mythe peut à la fois parler de choses graves et faire rire ceux qui l’écoutent. » : « L’homme à qui on ne pouvait rien dire » et « Les aventures du jaguar », dans les deux cas parodie du périlleux voyage du chamane-jaguar (respecté, redouté) vers le Soleil. (C’est aussi l’occasion de rencontrer un étonnant homologue d’Icare, le jaguar qui vole muni d’ailes fixées au corps avec de la cire, et s’écrase quand celle-ci fond !)

Chapitre 7 : Le devoir de parole
« Parler, c’est avant tout détenir le pouvoir de parler. […] Toute prise de pouvoir est aussi un gain de parole.
Il va de soi que tout cela concerne en premier lieu les sociétés fondées sur la division : maîtres-esclaves, seigneurs-sujets, dirigeants-citoyens, etc. »

En ce qui concerne le droit à la parole, il s’agit des « sociétés à État », à « violence légitime » (comme l’actualité nous rattrape ! Rappelons que police dérive de polis, la cité-État…) Dans ces sociétés de « Sauvages », le discours du chef (qui ne peut commander) est un devoir rituel (garantie de son impuissance), dont la teneur rabâchée est en substance :
« Nos aïeux se trouvèrent bien de vivre comme ils vivaient. Suivons leur exemple et, de cette manière, nous mènerons ensemble une existence paisible. »

(Le conservatisme paraît typique de ces sociétés traditionnelles, repoussant le "changement".)

Chapitre 8 : Prophètes dans la jungle
Le cas des Mbya, tribu tupi-guarani étant parvenue à conserver son identité tribale au travers de sa religion :
« À la surprenante profondeur de leur discours, ces pa’i, qu’on est tenté de nommer prophètes et non plus chamanes, imposent la forme d’un langage remarquable par sa richesse poétique. Là d’ailleurs s’indique clairement la préoccupation des Indiens de définir une sphère de sacré telle que le langage qui l’énonce soit lui-même une négation du langage profane. »

Clastres parle de la forme humaine « adornée », c'est-à-dire sacrée d’après l’ethnologue Jean Monod (dans Wora, la déesse cachée).

Chapitre 9 : De l’Un sans le Multiple
Toujours d’après les Guarani, « qui se nomment eux-mêmes, d’altière et amère certitude, les Derniers Hommes », l’espiègle Dieu créateur veut la terre imparfaite, mauvaise : c’est parce que toutes choses sont une : finies, incomplètes.
« Nommer l’unité dans les choses, nommer les choses selon leur unité, c’est aussi bien leur assigner la limite, le fini, l’incomplet. »

« Le Mal, c’est l’Un. Le Bien, ce n’est pas le multiple, c’est le deux, à la fois l’un et son autre, le deux qui désigne véridiquement les êtres complets. »

Chapitre 10 : De la torture dans les sociétés primitives
« La dureté de la loi, nul n’est censé l’oublier. Dura lex sed lex. Divers moyens furent inventés, selon les époques et les sociétés, afin de maintenir toujours fraîche la mémoire de cette dureté. Le plus simple et le plus récent, chez nous, ce fut la généralisation de l’école, gratuite et obligatoire. Dès lors que l’instruction s’imposait universelle, nul ne pouvait plus sans mensonge – sans transgression – arguer de son ignorance. Car, dure, la loi est en même temps écriture. L’écriture est pour la loi, la loi habite l’écriture ; et connaître l’une, c’est ne plus pouvoir méconnaître l’autre. Toute loi est donc écrite, toute écriture est indice de loi. »

« Le but de l’initiation, en son moment tortionnaire, c’est de marquer le corps : dans le rituel initiatique, la société imprime sa marque sur le corps des jeunes gens. »

Chapitre 11 : La société contre l’État
Reprises :
« Le bon sens alors questionne : pourquoi les hommes de ces sociétés voudraient-ils travailler et produire davantage, alors que trois ou quatre heures quotidiennes d’activité paisible suffisent à assurer les besoins du groupe ? À quoi cela leur servirait-il ? À quoi serviraient les surplus ainsi accumulés ? Quelle en serait la destination ? C’est toujours par force que les hommes travaillent au-delà de leurs besoins. Et précisément cette force-là est absente du monde primitif, l’absence de cette force externe définit même la nature des sociétés primitives. »

« La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes. »

« La société primitive, première société d’abondance, ne laisse aucune place au désir de surabondance. »

« Les choses ne peuvent fonctionner selon le modèle primitif que si les gens sont peu nombreux. »

Et retour sur le cas des Mbya :
« Le prophétisme tupi-guarani, c’est la tentative héroïque d’une société primitive pour abolir le malheur dans le refus radical de l’Un comme essence universelle de l’État. »

« Les prophètes, armés de leur seul logos, pouvaient déterminer une "mobilisation" des Indiens, ils pouvaient réaliser cette chose impossible dans la société primitive :  unifier dans la migration religieuse la diversité multiple des tribus. »

« Dans le discours des prophètes gît peut-être en germe le discours du pouvoir et, sous les traits exaltés du meneur d’hommes qui dit le désir des hommes se dissimule peut-être la figure silencieuse du Despote. »

Contestation de l’autorité, "violences policières", journée ouvrée de trois heures… On conçoit aisément le retentissement d’un tel ouvrage dans notre société : un des majeurs apports de l’ethnologie à notre réflexion sociologique, économique, écologique et politique !
Merci à Bix et Arturo pour m’avoir incité à cette lecture, manifestement une des sources de certains courants de pensée très actuels !

Mots-clés : #amérindiens #contemythe #economie #essai #politique #social
par Tristram
le Mar 11 Aoû - 0:34
 
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Sujet: Pierre Clastres
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Pierre Bergounioux

Jusqu’à Faulkner

Tag essai sur Des Choses à lire Jusqua10

Il s’agit d’un bref panorama de la littérature, d’Homère jusqu’a Faulkner… via Cervantès, Stendhal, Balzac, Zola, Rimbaud, Proust, Kafka, Joyce : essentiellement européenne, et « le fait d’hommes diminués, malades, plus ou moins inaptes à l’action, fidèles à la malédiction originelle » d’Homère aveugle. Voici les derniers mots du livre (c’est dire si Bergounioux insiste) :
« Des infirmes, des sensitifs furent longtemps les plus qualifiés pour voir. Leur inaptitude aux luttes, aux travaux les tenait à l’écart, disponibles, pensifs ‒ c’est pareil. L’heure est venue, au XXe siècle, où cette élite vulnérable a éprouvé l’impossibilité d’aller plus loin, dans une Europe qui semblait aspirer, elle-même, au suicide. C’est alors qu’un petit homme s’est avancé à Oxford (Mississippi). »

Bergounioux déclare notamment que la littérature se juge à sa diffusion, qu’étant conventionnelle elle diffère fondamentalement de la réalité (Homère n’a rien vu, rien vécu de ce qu’il a décrit).
« Le monde et la littérature n’étaient pas coextensifs, comme on l’imaginait, comme semblaient abusivement le prouver les murailles entièrement doublées de papier. Les livres, comme les fragments épars d’un miroir brisé, n’enregistraient qu’une partie de ce qui existe indépendamment d’eux, toujours la même, certains quartiers des grandes villes, avec leurs habitants qui, non contents de ne pas ressembler extérieurement aux gens que je connaissais, agissaient, s’expliquaient avec l’abondance, la netteté qui éclairait jusqu’au trouble dont il arrivait parfois qu’ils s’avouassent saisis. »

La littérature ne se serait pas interrogée sur cet écart entre son objet et son acte de réflexion postérieure, sur le décalage entre vie et livre, expérience et expression, narration et réalisme.
« L’expérience peut n’accéder jamais à l’expression mais il n’est d’expression que d’une expérience. »

Puis il évoque sa découverte enfant de la lecture dans une province attardée, et celle de Faulkner via Sanctuaire.
« Pour l’auteur, outre qu’il était étranger, américain, selon toute vraisemblance, vu son nom ainsi que des allusions aux alligators, à la ville de Memphis (Tennessee), je le supposais mort et enterré depuis longtemps, ce qui était, par-delà les âges, les genres, les pays, un trait commun à tous les écrivains. C’est non seulement au loin qu’ils avaient écrit, mais avant, comme si le monde s’y était prêté à une époque antérieure et qu’elle fût achevée. »

Bergounioux diverge sur Einstein, revient à Faulkner, met notamment en cause les descriptions littéraires, « le détail d’un tapis, d’un habit que rien ne justifie ni n’explique » :
« C’est la prolifération anarchique, plate parce que désactivée, contemplative, de la description, l’objet esthétique que deviennent la chose, l’outil aux yeux de qui n’a jamais tenu que la plume. »

D’après lui, Faulkner reprend du début la littérature enlisée dans l’impasse européenne bourgeoise, sur la terre neuve états-unienne :
« L’épuisement du principe narratif a été précipité par la constitution du mouvement ouvrier. »

« Faulkner a conservé le fondement de la grande narration, qui n’est jamais que l’application du principe de causalité aux choses humaines, l’observance des deux règles de la consécution et de la non-contradiction. On peut résumer l’histoire, situer ses péripéties sur le fil du temps, recenser les personnages et leurs rapports, construire le motif structural qui commande tout récit. Mais c’est au lecteur que l’auteur abandonne le soin de tirer, pour son propre compte, l’équivalent second, réfléchi de ce qu’il a dit comme le feraient ceux qui sont dedans s’ils ne se trouvaient, par là-même, dans l’incapacité de le faire. On n’en sait jamais plus que les protagonistes affrontant, inventant le présent avec les moyens disponibles, dans la tension qui restreint leurs perceptions au point sur lequel se concentre l’action. Jamais la vision, le style faulknérien ne sont aussi affirmés qu’aux instants de conflit. »

« La réalité est ainsi faite qu’elle tend à nous échapper deux fois. D’abord dans les faits, qui excèdent le plus souvent notre discernement et notre vouloir ; ensuite dans la conscience qu’on en prend ultérieurement, qui projette inconsciemment sa clarté lointaine, sereine, sur les instants où l’on affronta le présent, dans l’incertitude et le tremblement. »

Faulkner, ce serait donc l'avènement de "la participation active du lecteur" (voir ICI
Le style soutenu, fouillé, vaut à lui seul la lecture de l’ouvrage, même si on n’adhère pas à toutes les thèses de l’auteur.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Lun 3 Aoû - 17:25
 
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Sujet: Pierre Bergounioux
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Antoine Blondin

Certificat d'études

Tag essai sur Des Choses à lire Blondi11
Portraits ou plutôt études (voir le titre), 1977, 235 pages environ.

Portraits assez profonds, avec l'art de coupler des auteurs, a minima de se servir du portrait précédent pour introduire le suivant. L'ensemble est fort agréablement troussé, dans une langue classique honorable parce que sans le moindre pédantisme, et est parsemé de cet humour dont Blondin, il faut en convenir, a scrupule à se départir.

Son étude (son cas clinique ?) d'ouverture, Baudelaire, est juste magistral. S'ensuivent des pages un peu étonnantes sur Dickens, une brève apparition de Pierre Mc Orlan enchaîné sur de touchantes petites choses sur Édith Piaf,
Petit Louis ne représente certes pas la sécurité, mais une minute de chaleur, bonne à prendre.
Les jeunes gens qui s'aiment font la dînette dans des boîtes de conserves usagées.
Le soir, Édith s'introduit clandestinement dans la chambre du garçon et se couche sous son lit. Le matelas n'est pas si épais qu'ils ne finissent par avoir un enfant.
À seize ans, Édith Gassion se retrouve dans la rue, serrant contre son torse dérisoire une petite fille à son image, qui mourra deux ans plus tard. Elle habite à Belleville avec une copine, la journée se passe à chanter à la terrasse des cafés, à la grille des soldats, dans les cours. Chassée par les serveurs, traquée par les agents, traînant son lourd boulet d'enfants de la balle, nourrie au biberon de vin rouge, c'est ainsi qu'elle rencontre Leplée.

  Du pavé jusqu'au haut du pavé, de la Môme Piaf à Édith Piaf, de la caricature exécrable à l'art le plus consommé, la pente est dure à gravir (...).  

Mais ne traînons pas: une évocation de Cocteau passe avec fugacité (qui a en commun avec Édith Piaf la matinée de leur décès), de Cocteau le mythologue on embarque pour Homère sans savoir s'il a formellement existé, filons, Jacques Perret nous attend, faisons halte chez Alexandre Dumas.

Souffle repris, la course panoramique continue avec un passage outre-Rhin, le temps d'évoquer Goethe, puis un bien étrange rapprochement entre Alfred de Musset et James Dean, avec George Sand en toile de fond du premier.
Antoine Blondin se fait caressant, émouvant même à l'heure de présenter Francis Scott Fitzgerald. On sent une connivence, pas seulement alcoolique.
Comment lui reprocherait-on d'avoir cherché dans l'existence privée des compensations désordonnées, provoquant les dangers, s'étourdissant de fêtes, précipitant son automobile dans des étangs, mettant le feu à ses appartements en compagnie de Zelda, cette jeune épouse somptueuse qui l'accompagne partout à cent à l'heure ?
Il lui fallait frapper vite et fort.


Passons chez un peu connu, si ce n'est un inconnu: O. Henry, qu'évidemment, comme ça vient de m'arriver, vous aurez envie de lire séance tenante après les blondiniennes appréciations sur sa vie, son œuvre.
Détour par le grand Balzac, celui du mémorable Cousin Pons avant de plonger dans des pages remarquables sur Verlaine et Rimbaud, en clôture d'ouvrage.  
Curieux (ou pas) d'ouvrir par Baudelaire et de refermer par Rimabud-Verlaine.
Même s'il manque, à mon humble avis, le troisième trublion (Germain Nouveau), pour avoir parcouru bien des pages biographiques, au rigorisme scientifique ou à l'apologétique à trémolos, je m'étonne de découvrir si tard ces très remarquables évocations de Rimbaud et de Verlaine.
Y entrent beaucoup de fraîcheur, pas mal de justesse sans doute (du moins tout cela sonne si cohérent...), chapeau bas !
Chez Verlaine, l'homme descend su songe et tend à y retourner en vertu d'une insatisfaction essentielle.


Mots-clés : #essai #portrait
par Aventin
le Sam 18 Juil - 16:52
 
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Sujet: Antoine Blondin
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Alberto Manguel

Dans la forêt du miroir. Essai sur les mots et sur le monde

Tag essai sur Des Choses à lire Dans_l11

C’est en fait un recueil de textes déjà publiés, vaguement réunis suivant (au début) le fil conducteur de la forêt du miroir de l’Alice de Lewis Carroll.
Attention, il semble que lesdits textes soient repris, au moins en partie, dans Nouvel éloge de la folie. Essais édits & inédits, publié en français par le même éditeur quatre ans plus tard (et il semble qu’il faille de plus en plus se méfier des procédés malhonnêtes des éditeurs ; quant à l’auteur, n’a-t-il pas voix au chapitre ?)
Considérations sur la juivité, l’homosexualité, l’érotisme, la lecture bien sûr, mais surtout critiques littéraires : ainsi, présentations de Cortázar et de Chesterton, trifouillage dans les amours (malheureuses) de Borges, curieuse exécration d’American psycho de Bret Easton Ellis, auquel il dénie la qualité d’écrivain :
« American Psycho est un roman d’horreur pornographique. »

Son éclairage de l’œuvre de Mario Vargas Llosa (et de son virage politique, « romancier devenu politicien ») m’a retenu dans la mesure où j’ai bien plus apprécié le premier roman de cet auteur, La Ville et les Chiens, après en avoir lu plusieurs autres. Manguel l’accuse même de racisme ; c’est l’occasion de (re)poser la lancinante question :
« Mais faut-il lire une œuvre de fiction à la lumière de ce qu’on sait (ou qu’on croit savoir) de l’auteur ? »

Intéressantes réflexions sur la traduction, et sur le rôle de l’editor en Amérique du Nord, éditeur mais aussi initiateur de modifications des œuvres au cours d’un « toilettage » qui, si je ne m’abuse, s’est généralisé depuis la parution de cet article, fin XXe.
« Toute traduction implique une lecture, un choix de sujet comme d’interprétation, le refus ou la mise à l’écart d’autres textes, une redéfinition dans les termes imposés par le traducteur qui, à cette occasion, usurpe le titre d’auteur. »

« Si nous admettons que toute traduction, du seul fait de transférer le texte vers une autre langue, un autre temps, un autre lieu, le modifie pour le meilleur ou pour le pire, nous devons aussi reconnaître que toute traduction – translittération, reprise, changement d’appellation – ajoute au texte original une lecture “prête à porter”, un commentaire implicite. Et c’est là qu’intervient le censeur. »

« L’intervention des éditeurs dans le sens d’une “recherche de l’intention de l’auteur” se pratique quasi exclusivement dans l’univers anglo-saxon, et moins dans le Royaume-Uni qu’en Amérique du Nord. Dans le reste du monde, en général, elle se limite au “toilettage”, une des fonctions de l’édition, et cela avec une prudence qui enverrait des centaines d’editors de Chicago et Toronto en quête de carrières plus tapageuses. »

De même, les réflexions sur les notions qui sous-tendent le « musée », étiquetage, organisation, conception du monde, etc., méritent la lecture.
Aussi des souvenirs d’Argentine, avec l’évocation de son histoire violente, l’amnistie des militaires et le rapport Nunca más (“Jamais plus”) à propos des “absents”.
« De façon mystérieuse, l’application des lois d’une société s’apparente à un acte littéraire : elle fixe l’acte criminel sur le papier, le définit par des mots, lui attribue un contexte qui n’est pas celui de l’horreur absolue du moment mais celui de sa remémoration. Le pouvoir de la mémoire n’est plus aux mains des criminels ; c’est désormais la société qui détient ce pouvoir et rédige la chronique de son propre passé coupable, pouvant enfin se reconstruire non sur le vide de l’oubli mais sur la réalité solide et officielle des atrocités commises. »

Il me semble que certains jeux avec le vrai et le tangible risquent de déformer la (perception de la) réalité :
« Les enfants savent ce que la plupart des adultes ont oublié ; que la réalité, c’est tout ce qui nous paraît réel. »

Peut-être que certains dirigeants sont restés de grands enfants…

Lecture enrichissante, avec en prime le plaisir que procure un livre érudit.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mar 30 Juin - 0:34
 
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Sujet: Alberto Manguel
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Henri Michaux

Passages

Tag essai sur Des Choses à lire Passag10

Comme souvent chez Michaux, il s’agit de notes, d’ailleurs datées, plus que d’un recueil de poèmes des idées, esquisses à peine ébauchées, projets généralement non développés au-delà de quelques pages, et pourtant parachevés.
Dans ce livre, il s’agit surtout de textes portant sur la peinture :
« Des papiers qui boivent, beaucoup, follement, persévéramment, profondément, voilà qui me parle plus que les couleurs, que je ne fais d'ailleurs qu'y jeter comme appâts, comme révélateurs, comme masses à dépoitrailler. »
Le plus souvent, le plus naturellement, je mets du rouge. En effet, qu'est-ce qui se répand plus facilement que le sang ? »

« Ce n'est pas dans la glace qu'il faut se considérer.
Hommes, regardez-vous dans le papier. »

Puis c’est la musique :
« Mon navire brise-silence avance seul dans la nuit. »

Et aussi la magie…

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Lun 15 Juin - 0:40
 
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Sujet: Henri Michaux
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René Barjavel

Tag essai sur Des Choses à lire Barjav10

"L'homme se trouve devant deux destins possibles : périr dans son berceau, de sa propre main, de son propre génie, de sa propre stupidité, ou s'élancer, pour l'éternité du temps, vers l'infini de l'espace, et y répandre la vie délivrée de la nécessité de l'assassinat. Le choix est pour demain. Il est peut-être déjà fait." Par un homme ? Par l'Espèce ? Par la Vie ? Par le Plan ? Par qui ? Ou par quoi ?"

Un excellent ouvrage de cet auteur... étonnamment d'actualité, sur le destin de l'humain...qui court quelque peu à sa perte.....en saccageant tout  (écrit en 1966 !)...des questions....quel est notre libre arbitre dans notre vie, la vie en général....qui est derrière tout ceci, pour quel but ?

Evidemment, aucune réponse, des pistes...mais il ne sait pas et nous non plus..le problème mérite d'être posé....après tout, nous sommes..donc nous pensons... Very Happy

" D'ici un siècle, ils auront fait disparaître de la Terre toutes les espèces vivantes autres que la leur. Il seront au moins cinquante milliards, ils occuperont toute la surface. Il n'y aura plus de place sur les continents ni sous les eaux pour une brebis, un brin d'herbe, une morue. ...."

Nous ne sommes que (!) 7 milliards, mais déjà tant de dégâts, s'il savait !!!

Le déséquilibre de la nature qu'a induit l'humain a provoqué des événements considérables....sur la disparition de certaines espèces nous le savons tous..néanmoins qui connait le suicide collectif des bobacs , un petit rongeur qui vit en Sibérie méridionale, qui ont commencé à se suicider en masse vers 1875-1876...supposition : lié à la création du fusil de chasse au 19e.. qui aurait tué en grande quantité leurs prédateurs naturels et provoqué, par la-même, une surpopulation de ces charmantes petites bêtes....plus assez de nourriture pour tous...suicide collectif....c'est l'hypothèse.

Il cite quelques pages de Jean Giono qui avait relaté cette histoire dans un journal en 1964.

lls se réunissent par centaines de mille, voire par millions, et se mettent en marche. Le chemin dans lequel ils s'engagent a trois mille kilomètres de long.

Le premier jour du voyage, une sorte de clivage se fait entre les bobacs destinés au suicide et ceux qui doivent assurer la continuité de l'espèce. Tout le monde part, mais au crépuscule quelques millions de bobacs retournent aux labyrinthes souterrains. Comment se fait le clivage? Personne ne le sait.
On a remarqué que la troupe destinée à se suicider est fort joyeuse. Les animaux jouent entre eux, lutinent les femelles..."

Parenthèse: au moment où paraissait l'article de Giono, les télévisions française et allemande projetaient une rétrospective de la déclaration de  la guerre de 1914. Le parallélisme des deux tableaux est saisissant. Nous avons vu sur le petit écran des populations entières-française, allemande, autrichienne, russe...partir vers les gares dans un délire de joie. On aurait pu écrire les mêmes phrases "... la troupe destinée à se suicider est fort joyeuse. Les hommes jouent entre  eux, lutinent les femmes..."Puis le clivage se fait. Une partie de la population retourne à ses demeures. Une autre partie toujours joyeuse, s'embarque vers la mort.

Mais retournons aux bobacs.

Ils mettent quatre mois à franchir les trois mille kilomètres qui les séparent du lieu où ils vont mourir. Ils suivent la rive gauche de l'Iénisséi.

Les bobacs marchent nuit et jour sans arrêt. Ils se nourrissent en marche, ils ne maigrissent pas , ne manifestent jamais de fatigue. Aux environs de juillet, ils sont à la hauteur de Touroukhansk. Dès qu'ils ont dépassé le confluent de la Toungouska inférieure, ils traversent l'Iénisséi pour passer sur la rive droite. A travers la toundra, ils se dirigent vers le bord occidental de la presqu'île de Taïmyr. Arrivés là, ils se jettent dans l'océan  glacial Arctique et se noient tous" A l'endroit où les bobacs traversent l'Iénisséi, le fleuve a plus de deux kilomètres de large. " Ils déploient à cette occasion, dit Albin Kohn, une science de la nage aussi subtile que celle de la loutre, ils sont aussi à leur aise dans l'eau que des poissons, il ne se perd pas un seul animal pendant la traversée"

Et voici comment Giono décrit leur comportement final, d'après Potanine:

"Ils arrivent à petit pas au bord de la mer, entrent dans l'eau et se noient instantanément, sans esquisser le moindre mouvement. Bientôt la  petite baie est remplie de cadavres, peu à peu emportés vers le large, pendant que toute la troupe se noie, délibérément, sans hâte et sans une seule exception.
Ce suicide collectif dure chaque fois deux à trois jours ou, plus exactement, de quarante-huit à soixante douze heures, car il n'y a pas d'arrêt, et la nuit la cérémonie continue. La différence du comportement des bobacs dans l'Iénisséi et dans la mer montre bien qu'ils ne sont pas la proie d'un réflexe d'autodestruction anarchique. Ils ne doivent pas mourir n'importe comment n'importe où.

Ils obéissent à une ordre précis. Ils marchent vers la mort pendant quatre mois, joyeusement, ignorant sans doute où ils vont et pourquoi ils y vont. Comme ils ignorent le pourquoi de ce qu'ils font quand ils s'accouplent.

C'est bien effectivement, un instinct du même ordre que l'instinct de reproduction qui semble avoir surgi pour les jeter à la mer?. Il joue en sens inverse, pour la mort au lieu de la vie, mais il se manifeste de la même façon: un appel impératif inéluctable, auquel on obéit avec une joie puissante. Tous les savants qui ont étudié  le suicide des bobacs sont en effet d'accord pour constater, avec étonnement , que les millions de petits êtres qui trottinent à travers tout un continent pour aller se noyer, y vont joyeusement, comme on va vers un but délectable. Et peut-être l'instant où ils entrent dans la mer et se donnent la mort est-il un instant de plaisir indicible, comme l'instant où se transmet la vie. L'instinct de vie et l'instinct de mort ne s'inhibent d'ailleurs pas l'un l'autre. Pendant leur voyage, les bobacs s'accouplent et mettent bas. Mais ils abandonnent leurs petits, car ils ne doivent pas s'arrêter.

Pendant les guerres des hommes, on voit aussi les permissionnaires venir semer des enfants, puis repartir vers la mort en abandonnant le terrain et la récolte.

L'individu n'est rien. L'espèce le commande. Et la loi d'équilibre commande les espèces. Pour obliger les hommes à se faire tuer, l'espèce a mis au point, sous des formes sociales, des moyens de contrainte auxquels il ne peut pas résister. Propagande d'abord, qui lui fera remplacer la peur de sa propre mort par l'ardent désir de provoquer celle de son semblable. Puis, lorsque la réalité le frappe et efface la propagande, l'impossibilité de s'échapper du mécanisme à tuer et à mourir dont il est une pièce à la fois active et passive.

La différence entre l'homme et le bobac, c'est que le bobac ignore qu'il va mourir-du moins nous le supposons-et que l'homme ignore seulement pourquoi il meurt
Dans l'un et dans l'autre cas, il y a mensonge. Le bobac croit aller vers une nouvelle joie alors qu'il va vers la dernière. L'homme croit mourir pour défendre sa terre, sa femme, sa liberté, ses idées, alors qu'il meurt simplement parce qu'il est de trop.
A moins que...
A moins que le bobac sache  vraiment qu'il va mourir. Et qu'il soit joyeux parce qu'il sait ce qu'est la mort.

Dans ce cas, nous devrions regretter de n'être pas bobacs.





Voilà....je vous le conseille vivement...très intéressant.... Wink


Mots-clés : #essai #spiritualité
par simla
le Dim 31 Mai - 6:32
 
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Sujet: René Barjavel
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Sylvain Tesson

Un été avec Homère

Tag essai sur Des Choses à lire 414ads10

Un point de vue intéressant sur le legs de l’aède fondateur :
« Il y a la lumière, le brouillard et puis viennent les îles.
Chacune est un monde. Elles flottent, glissent, disparaissent, éparses. On dirait des univers. Parfois elles s’émiettent, taches de soleil dispersées par le vent. Quel est leur trait d’union ? La navigation. Le sillage est le fil d’un collier de perles éperdues. Le marin circule entre les débris. »

Un sens indéniable de l’actualité :
« Les îles ne communiquent pas. Voilà l’enseignement homérique : la diversité impose que chacun conserve sa singularité. Maintenez la distance si vous tenez à la survie du divers ! »

Une remarque qui me paraît pleine de sens sur l’arbitraire freudien :
« On pourrait opposer à l’Œdipe de Freud le Télémaque d’Homère et inventer un nouveau syndrome appuyé sur les retrouvailles au lieu de la rupture. Télémaque ne veut pas tuer le père, ni convoiter la mère. Il lutte pour retrouver son géniteur, le réinstaller sur le trône, réunir ses parents. L’Œdipe freudien, lui, doit profaner ses origines pour affirmer son individualité. »

Le côté païen, anté-Christ et péché, avec références à Noces de Camus, est pertinent :
« Les dieux ne demandent pas à l’homme grec de se conformer à un dogme. Le monde mythologique n’est pas moral. La vertu ne se mesure pas à ce qui est licite ou illicite comme chez les mahométans, à ce qui est bon ou mauvais comme chez les chrétiens. Tout est franc sous le ciel antique : les dieux ont besoin des hommes pour leurs affaires personnelles. »


Mots-clés : #antiquite #essai #poésie
par Tristram
le Dim 31 Mai - 0:48
 
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Italo Calvino

Pourquoi lire les classiques

Tag essai sur Des Choses à lire Pourqu10


Recueil d’articles, de préfaces et d’interventions érudits sur la littérature classée chronologiquement : classique gréco-romaine (Xénophon, Ovide, Pline, etc.), puis Dante, l’Arioste, Ortes, Nezâmi, l’auteur de Tirant le Blanc, Voltaire, Diderot, Stendhal, Dickens, Twain, Hemingway, Ponge, Queneau, Pavese, etc.
Pourquoi lire les classiques :
(qui ramentoit un peu le Comme un roman de Pennac)
1) Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : « Je suis en train de le relire… » et jamais : « Je suis en train de le lire… »
2) Sont dits classiques les livres qui constituent une richesse pour qui les a lus et aimés ; mais la richesse n’est pas moindre pour qui se réserve le bonheur de les lire une première fois dans les conditions les plus favorables pour les goûter.

« …] toutes choses qui continuent à opérer même lorsqu’il ne nous reste que peu de chose, ou même rien, du livre que nous avons lu dans notre jeunesse. En relisant ce livre à l’âge mûr, il nous arrive d’y retrouver ces constantes dont nous avions oublié l’origine, et qui font désormais partie de nos mécanismes intérieurs. L’œuvre littéraire possède cette force spécifique : se faire oublier en tant qu’œuvre tout en laissant sa semence. »

3) Les classiques sont des livres qui exercent une influence particulière aussi bien en s’imposant comme inoubliables qu’en se dissimulant dans les replis de la mémoire par assimilation à l’inconscient collectif ou individuel.
4) Toute relecture d’un classique est une découverte, comme la première lecture.
5) Toute première lecture d’un classique est en réalité une relecture.

La définition no 4 peut être considérée comme le corollaire de celle-ci :
6) Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.
7) Les classiques sont des livres qui, quand ils nous parviennent, portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre et traînent derrière eux la trace qu’ils ont laissée dans la ou les cultures qu’ils ont traversées (ou, plus simplement, dans le langage et les mœurs).
8 ) Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement.
9) Les classiques sont des livres que la lecture rend d’autant plus neufs, inattendus, inouïs, qu’on a cru les connaître par ouï-dire.
10) On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme un équivalent de l’univers.

Définition qui nous conduit à l’idée du livre total, tel que le rêva Mallarmé.

(Etc.)

Les Odyssées dans L’Odyssée :
« La mémoire ne compte vraiment – pour les individus, les collectivités, les civilisations – que si elle assure la cohésion entre empreinte du passé et projet de l’avenir, si elle permet de faire sans oublier ce que l’on voulait faire, de devenir sans cesser d’être, d’être sans cesser de devenir. »

« Pour Ulysse-Homère, peut-être que la distinction mensonge-vérité n’existait pas, qu’il racontait la même expérience tantôt dans le langage du vécu, tantôt dans le langage du mythe ; et de même pour nous, encore : chacun de nos voyages, petit ou grand, est toujours une Odyssée. »

La ville-roman chez Balzac :
« Toute la force romanesque est soutenue et condensée par la fondation d’une mythologie de la métropole. Une métropole où chaque personnage apparaît encore, comme dans les portraits d’Ingres, en propriétaire de son propre visage. L’ère de la foule anonyme n’a pas encore commencé ; cela ne saurait tarder, il s’en faut de la vingtaine d’années qui séparent Balzac, et l’apothéose de la métropole dans le roman, de Baudelaire, et l’apothéose de la métropole dans la poésie en vers. »

Léon Tolstoï, Deux Hussards :
« Il n’est pas facile de comprendre la manière dont Tolstoï construit sa narration. Ce que tant d’écrivains laissent à découvert – schémas de symétrie, poutres maîtresses, contrepoids, charnières – demeure caché chez lui. »

Pasternak et la révolution :
Le regard de Calvino sur des œuvres qu’on a lues surprend par ce qu’il y voit : souvent des aspects qu’on n’avait pas mesurés, explicités, voire qui ne nous avaient pas intéressés, mais qui après-coup prennent de l’importance comme interprétations supplémentaires. C’est le cas dans cette relativement longue analyse.
« Une idée qui se réalise poétiquement ne peut jamais ne pas avoir de signification. Avoir une signification ne veut pas dire en fait correspondre à la vérité. Cela veut dire indiquer un point crucial, un problème, une inquiétude. Kafka, croyant faire de l’allégorie métaphysique, a décrit de façon incomparable l’aliénation de l’homme contemporain. »

Le monde est un artichaut :
(à propos de Gadda)
« La réalité du monde se présente à nos yeux comme multiple, hérissée, avec une épaisseur de strates superposées. Comme un artichaut. Ce qui compte pour nous, dans l’œuvre littéraire, c’est la possibilité de continuer à l’effeuiller comme un artichaut infini, en découvrant des dimensions de lecture toujours nouvelles. »

Eugenio Montale, Forse un mattino andando (Peut-être, un matin, allant…) :
« J’en viens sans plus tarder au cœur de la question : dans une époque où les mots sont génériques et abstraits, des mots bons pour tous les usages, des mots qui servent à ne pas penser et à ne pas dire, une peste du langage qui se répand du domaine public au privé, Montale a été le poète de l’exactitude, du choix lexical motivé, de la précision terminologique soucieuse de capturer l’unicité de l’expérience [… »


Mots-clés : #ecriture #essai
par Tristram
le Mar 17 Mar - 17:27
 
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Sujet: Italo Calvino
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Elias Canetti

Le Livre contre la mort

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Notes de Canetti, déjà éditées ou inédites (pour les deux-tiers d’après l’éditeur), dans le cadre d’un projet, l’Ennemi mortel, qu’il n’a pas achevé : le dossier portant le nom de ce recueil, établi de 1982 à 1988, puis les fragments regroupés par année de 1941 à 1994.
« J’ai décidé aujourd’hui de noter mes pensées contre la mort telles que le hasard me les apporte, dans le désordre et sans les soumettre à un plan contraignant. Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort. Elle sera cruelle et sournoise, à son exemple. Je m’évertuais, en des temps meilleurs, à la brandir à bout de bras, sous un flot de plaisanteries et de menaces sarcastiques ; je me représentais le combat contre la mort comme une mascarade ; et je tentais de me frayer passage jusqu’à elle sous cinquante déguisements différents, tous dissimulant des conjurés voués à sa perte. Mais, dans l’intervalle, elle a mis de nouveaux masques. Non contente des victoires courantes qu’elle remporte jour après jour, elle frappe à gauche et à droite tout autour d’elle. Elle passe l’air et la mer au peigne fin, le plus petit comme le plus grand lui conviennent et lui procurent de l’agrément, elle se jette sur tout d’un seul coup, ne prend plus nulle part le temps d’accomplir son œuvre. Alors je n’ai plus de temps à perdre, moi non plus. Je dois l’empoigner là où c’est possible et la clouer dans des phrases de fortune. Je n’ai pas le loisir de lui fabriquer des cercueils, de les décorer encore moins, et moins encore de déposer ceux qui seraient déjà décorés dans des mausolées grillagés. » (15 février 1942)

« Depuis de longues années, rien ne m’a remué, rien ne m’a habité autant que la pensée de la mort. Le but tout à fait concret et avéré, le but avoué de ma vie est d’obtenir l’immortalité pour les hommes. Il fut un temps où j’envisageais d’écrire un roman dans lequel ce but était incarné par un personnage central que j’appelais secrètement l’"ennemi de la mort". » (1943)

« Il m’apparaît de plus en plus clairement que je ne pourrai écrire le livre sur la mort que si j’ai la certitude de ne pas le faire paraître de mon vivant. Mais il faut qu’il existe, du moins en grande partie, de manière à pouvoir être publié plus tard.
[…]
Mais il importe aussi de considérer que s’il ne paraît que post mortem, un tel livre contre la mort constituera la preuve de l’échec des pensées qu’il véhicule. Le livre pourrait ainsi être privé de la force qui lui est inhérente et apparaître comme l’histoire d’une chimère. » (1987)

« Pensées contre la mort.
La seule possibilité : elles doivent rester des fragments. Il ne faut pas que tu les publies toi-même. Il ne faut pas que tu les organises. Il ne faut pas que tu les unifies. » (1988)

Un autre projet, une pièce, Les Sursitaires, se substituera partiellement au livre prémédité en 1952, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce spicilège que de donner à suivre les aléas de la pensée obsédée de Canetti, de mesurer sa pathétique constance dans le refus de la mort.
Voilà donc une sorte de panorama monomane, où écrire et maudire la mort constituent un seul et même combat. Synopsis d’histoires à raconter ou scenarii juste mémorisés d’une phrase, citations, aphorismes, lettres, commentaires sur l’Histoire (notamment la Seconde Guerre mondiale, mais aussi l’actualité plus récente), confidences intimes, commentaires de lectures et avis sur les auteurs (critiques en ce qui concerne Bernhard son « disciple », Celan, et Joyce, auprès de qui il est prévu qu’il soit enterré), toujours dans le cadre d’une véritable hantise, cette haine de la mort (et de Dieu qui n’existe pas, et des religions), sa mort mais surtout celle de ses proches, de ses ennemis, de tous, y compris les animaux (et Canetti est fort actuel dans cette conscience du « sang des bêtes »).
Canetti fait référence à son œuvre principale, Masse et Puissance, longuement méditée à l’encontre de Gustave Le Bon et Freud, où il développe la théorie sociale de l’individu qui, dans sa crainte du contact avec autrui, se dissout dans la masse (au sens de foule), ce qu’il considère comme une chute contre laquelle lui résiste, et nomme la mort.
Je fus évidemment obligé de me ramentevoir une lecture récente, les Cinq méditations sur la mort de François Cheng, pour qui la mort est indissociable de la vie ‒ pas de vie sans mort : leurs points de vue sont parfaitement opposés.
Et bien sûr cette lecture trouve une résonnance particulière lorsqu’on a atteint un certain âge (avec un sentiment de culpabilité, comme Canetti, ou pas, mais toujours avec une grande conscience de la mort dans mon cas également) ; je me suis plu à me remémorer, pour chaque année, où j’étais (où j’en étais) à la même époque, toujours plus proche de ma propre mort.
En tout cas un piège inéluctable pour citateur compulsif :
« La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité. »

« Il serait plus facile de mourir s’il ne subsistait absolument rien de soi, pas un souvenir conservé par un autre humain, pas de nom, pas de dernière volonté, et pas de cadavre. »

« Raconter, raconter, jusqu’à ce que personne ne meure plus. Mille et une nuits, un million et une nuits. »

« Je reste confronté au doute qui a toujours été le mien. Je sais que la mort est mauvaise. Je ne sais pas par quoi elle pourrait être remplacée. »

« Je suis si plein de mes morts, personne ne doit plus mourir autour de moi, il n’y a plus de place. »

« Tu t’es refusé d’abord à Dieu, puis à Freud, puis à Marx et, depuis toujours, à la mort. Que fuis-tu donc si consciencieusement, mon lapin ? »

« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je me sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance. À l’époque déjà, tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de côté, de le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard – tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais. Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »

« L’acte même de déchirer n’est pas sans me procurer du plaisir, mais ce qui me réjouit davantage encore, c’est de parcourir de vieilles lettres avant de me résoudre à les détruire ou non. La décision, à cet égard, est une sorte d’arrêt que je prononce en faveur ou en défaveur de ceux qui les ont écrites. Lesquelles méritent d’être conservées et lesquelles ne sont bonnes qu’à disparaître. C’est comme un arrêt de vie ou de mort. Or je remarque que ce sont les lettres des morts, justement, que je ne détruis jamais. Avec les vivants, je suis beaucoup moins complaisant. Il en est que je voudrais "enterrer". Une activité meurtrière, donc, à laquelle je me livre jour après jour. Rien ne me séduit autant pour le moment, pas même l’achat de nouveaux livres. Quant à écrire quelque chose, je n’y songe même pas. »

« L’insouciante prolifération, la cécité inhérente de la nature, insensée, extravagante, impudente et vaine, n’est érigée en loi que par la déclaration de haine à la mort. Dès que la prolifération cesse d’être aveugle, dès qu’elle se préoccupe de chaque créature, elle se charge de sens. L’aspect horrible de ce "Plus ! Plus ! Plus ! au nom de l’anéantissement !" devient : "Afin que chaque créature soit sanctifiée : plus !" »

« Ton refus de la mort n’est pas plus absurde que la croyance en la résurrection que le christianisme entretient depuis deux mille ans. »

« Lorsque je suis revenu à Vienne pour la première fois après la guerre, je me suis trouvé assis dans un bus en face de deux hommes adultes qui ne cessaient de me toiser. "BCG", dit l’un, l’autre acquiesça en silence.
Je demandai plus tard à l’une de mes connaissances ce que cela signifiait. "Vous ne le savez donc pas ? fit-il étonné. Cela veut dire “Bon pour la chambre à gaz” et signifie sale Juif." »

Une perception faussée de la première guerre du Golfe (doublée d’un ressentiment anti-allemand) :
« Il n’est pas étonnant que je n’éprouve aucune compassion pour des monstres tels que ce Saddam. Quiconque instrumentalise la mort, sans aucun scrupule, au profit de ses propres desseins se situe pour moi en dehors de toute possible compassion. »

Émouvants derniers mots écrits :
« Il est temps que je me communique de nouveau des choses. Faute d’écrire, je me dissous. Je sens comment ma vie se dissout en une sourde et triste rumination parce que je ne note plus rien à mon sujet. Je vais tâcher d’y remédier. »


Mots-clés : #essai #journal #mort
par Tristram
le Sam 14 Mar - 15:49
 
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Sujet: Elias Canetti
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Erri De Luca

Noyau d'olive

Tag essai sur Des Choses à lire Noyau10

Titre original: Nocciolo d'oliva, 2002, paru traduit en France en 2004.
Essai ou commentaires (?) 100 pages environ, une préface de l'auteur, deux parties inégales, la première groupant cinq commentaires, la seconde vingt et un.

Erri de Luca explique dans la préface qu'il n'est pas croyant, mais fréquente au quotidien la lectio divinas, les Écritures Saintes -la Bible- et qu'il utilise pour ce faire l'hébreu directement.

La très grande majorité des fidèles est loin de s'astreindre à une telle discipline, et cependant Erri de Luca précise que ça ne fait pas de lui un croyant, achoppant sur deux obstacles en particulier: le pardon -il ne sait pas donner son pardon et ne souhaite pas être pardonné quand il commet un écart- et la prière, pour laquelle il dit être d'une sécheresse, d'une infertilité sans nom.

Voilà pour la singularité de la démarche, l'ouvrage, plutôt très plaisant, érudit bien entendu mais clair, très concis dans le propos, à mots simples, se lit sans la moindre difficulté, on peut d'ailleurs piocher dedans sans respecter d'ordre - à la manière de la Bible justement.
On picore ainsi un commentaire ou deux - plus si affinités- à la fois, comme ils sont brefs, il est facile de reposer le livre et d'y revenir: voilà pour le confort de lecture.

En ce qui me concerne, la séduction a pas mal opéré: livre recommandable...à peu près à tous.
Voici, presque intégralement, le commentaire qui a donné le titre à l'ouvrage, Noyau d'olive, et qui inaugure la seconde partie:

Chez nous, on appelle Ancien Testament un recueil d'écritures saintes du peuple hébreu. Dans sa langue d'origine, il a pour titre Mikra/lecture. Parce que telle est sa valeur d'usage, être lu à haute voix dans les assemblées des rites, dans les sabbats, dans les fêtes. Et même quand on le lit pour soi, dans un moment de liberté à l'écart des autres, la règle impose le mouvement des lèvres et pas seulement la lecture avec les yeux. Le corps doit participer, souffle et lèvres du moins, accompagnant le voyage des paroles antiques, se faisant leur porteur.

L'évènement de ces écritures, c'est la révélation: un Dieu, unique et solitaire, a fait le monde au moyen de sa voix, en commençant par la lumière. Il l'a extrait du néant, se souciant, avec le même empressement, de l'infini immense et de la particule.

Une bonne partie de l'humanité n'est pas en état de remonter à Dieu. Avant même l'acte de foi, l'acte de confiance réclame trop d'effort. En non-croyant, je reste un passant d'écritures saintes et non un résident. Je me déplace le long des lignes parallèles d'un autre alphabet, fermé en vingt-deux lettres disposées entre l'aleph et le tav, qui se lisent dans le sens opposé au nôtre, donc sur des pages à feuilleter à l'envers. Je passe sur cette langue avec mon doigt et mes yeux et je me rends compte du choc, de l'impact qu'elle a subi. Une volonté de se révéler et d'agir dans le monde s'est abattue sur une langue aux mots pauvres, hostile à tout concept abstrait. Elle tombe sur des mots de trois syllabes accentuées le plus souvent sur la dernière, et elle lui transmet la tarentelle-fièvre de son incandescence.

[...]

Toute la création, tout ce qui est la suite, l'action seconde qui relève des hommes, sont écrits en donnant la priorité à l'action du verbe. "Écoute Israël", dit la principale prière hébraïque, dans le livre que nous appelons le Deutéronome et que les Hébreux appellent Devarim/Mots. Voilà, écouter est la première urgence, la première requête.

 Lire les Saintes Écritures, c'est obéir à une priorité de l'écoute. J'inaugure mes réveils par une poignée de vers, et le cours de la journée prend ainsi son fil initiateur. Je peux ensuite déraper le reste du temps au fil des vétilles de mes occupations. En attendant, j'ai retenu pour moi un acompte de mots durs, un noyau d'olive à retourner dans ma bouche.  


Mots-clés : #essai #religion #spiritualité
par Aventin
le Dim 23 Fév - 20:35
 
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Sujet: Erri De Luca
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Sylvain Tesson

Géographie de l'instant, Bloc-notes

Tag essai sur Des Choses à lire Gzoogr10


Brèves qui débutent en 2006 : notes de lecture (donc des pistes), sur l’actualité (un peu datées parfois, parfois piquantes avec le recul), impressions de voyage, pensées, aperçus, citations ‒ citons donc :
« On me reproche de trop citer d’auteurs. Mais les citations ne sont pas des paravents derrière lesquels se réfugier. Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur, sous la plume d’un autre. Les citations révèlent l’âme de celui qui les brandit. Elles trahissent le regret de ne pas avoir su ou de n’avoir pas pu dégainer sa pensée. »
« Citer l’autre », avril 2007

Écologie :
« L’enjeu de la préservation de la Nature ne se réduit pas à l’impératif d’assurer la survie de la race humaine. Il touche au désir profond de sauvegarder la possibilité d’une vie sauvage. »
« Wilderness », janvier 2008

Citation de Lévi-Strauss, dont Tesson partage la crainte de la surpopulation :
« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure et l’air non pollué. »
« Deux photos », juillet 2008

(Assertion concernant les dauphins fluviaux de Chine qui me laisse dubitatif : )
« Dans les profondeurs aquatiques, la pesanteur réduite a permis à ces animaux de développer de gros volumes cérébraux. »
« Du progrès », février 2007

Un point de vue pertinent sur la sortie du nucléaire (et toute action écologique) :
« Mais on devrait poser une question préalable à celle du nucléaire. Sommes-nous prêts à consommer moins ? À changer de mode de vie ? À mener une existence moins rapide, moins confortable ? Car nous nous sommes drôlement accoutumés à cette énergie depuis que le général de Gaulle nous a dotés de notre indépendance atomique ! C’est l’offre qui a créé notre appétit. Puisque l’énergie était si peu coûteuse pourquoi nous en serions-nous privés ? Pour sortir du nucléaire, il faudrait abolir nos mauvaises habitudes. On croit le problème technique, il est culturel. »
« La sortie », mai 2011

Vues sur la société :
« Aujourd’hui l’Europe se rachète en célébrant une grand-messe mémorielle. (Depuis quelques années le Souvenir est devenu un bien de consommation, l’Histoire une affaire de marchands et les commémorations des aubaines commerciales pour les éditeurs, les producteurs et les commissaires d’expositions.) »
« Les livres contre les chars », janvier 2007

« Des amis me reprochent de ne pas participer aux défilés pro-tibétains organisés ci et là dans Paris et de fomenter uniquement des actions à caractère symbolique. Mais je n’ai pas le penchant manifestant. Marcher au pas cadencé dans un cortège en réduisant les élans de l’âme et les opinions de l’esprit à quelques slogans ne me plaît pas. J’aime mieux accrocher des petits lungtas aux fenêtres et aux arbres dans le silence de la nuit, qu’hurler dans les mégaphones. Je crois davantage à la valeur mantique de ces gestes qu’à l’utilité du beuglement collectif. Et puis le militantisme m’indiffère au plus haut point. Le combat idéologique m’intéresse encore moins que le marketing ! »
« La manif », juillet 2008

« Aperçu une affiche de cinéma avec ce sous-titre d’une crasse rare : "Pour devenir un homme, il faut choisir son camp." Si j’avais eu une bombe (de peinture), j’aurais tagué du Cioran par-dessus : "C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité." Mais, hélas, je me promène toujours en ville sans matériel de graffiti. Je passe mon chemin en me disant qu’après tout, "pour être un homme, il faut savoir foutre le camp plutôt que le choisir." »
« Slogan débile », septembre 2008

Et bien sûr le voyage, vu notamment comme un moyen de modérer l’écoulement du temps :
« Le voyage ralentit, épaissit, densifie le cours des heures. Il piège le temps, il est le frein de nos vies. »
« Pourquoi voyager », février 2009

« La grande angoisse, c’est la fuite du temps. Comment le ralentir ? Le déplacement est une bonne technique, sous toutes ses formes : l’alpinisme, la navigation, la marche à pied, la chevauchée. En route, les heures ralentissent parce que le corps est à la peine. Elles s’épaississent parce que l’expérience s’enrichit de découvertes inédites. Le voyage piège le temps. »
« Le temps, ce cheval au galop », décembre 2009

« J’ai identifié dans la marche et l’écriture des activités qui permettent sinon d’arrêter le temps du moins d’en épaissir le cours. »
« Je marche donc je suis », Trek, 2011

Le thème du temps fait l’objet d’une défense de l’instant présent, ici prônée avec provocation :
« La seule compagnie vivable : les chiens, les plantes, les enfants, les vieillards, les alcooliques, les êtres capables d’accepter l’inéluctabilité du temps sans vouloir le retenir ni le presser de passer. »
« Ces lieux que l’on ne retrouvera plus », octobre 2011

De l’humour aussi :
« Je me demande si la "théorie du complot" n’a pas été fomentée, en secret et dans la clandestinité, par un petit groupe d’hommes. »

Suite à ces blocs-notes pour Grands reportages, des articles parus ailleurs dans la presse, dont cette vigoureuse prise de position contre la contemporaine (toujours actuelle) condition féminine :
« Mais cela se passe aussi près de chez vous. L’Enquête nationale [sur les violences] envers les femmes en France (ENVEFF) révèle dans une étude récente qu’on viole mille femmes par an en Seine-Saint-Denis. Un petit air de Berlin le jour où les Russes sont arrivés. Et le pire c’est que tout le monde s’en fout. Aucune vague d’indignation massive pour ce tsunami de sperme, aucun élan solidaire comme la France, ce pays de l’émotion, est si prompt d’habitude à en manifester au moindre cyclone. Le gouvernement s’en balance. C’est que le viol, moins que le banditisme ou que les ouragans, n’a jamais ébranlé les structures d’un État. Une femme détruite ne menace pas les fondations d’une société. Sarkozy d’ailleurs s’en est pris aux esclaves plutôt qu’aux proxénètes dans ses lois sur le racolage. Du coup à Saint-Denis, à cause de l’étude, on placarde des affiches contre la violence faite aux femmes : "Être mâle ce n’est pas faire mal", "Tu es nul si tu frappes". Je redeviendrai chrétien lorsqu’on ajoutera aux tables de la loi (écrites par des hommes) : "Tu ne violeras pas." »
Libération, automne 2005


Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #mondialisation #nature #voyage
par Tristram
le Ven 14 Fév - 23:30
 
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Sujet: Sylvain Tesson
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Jean Giono

De Monluc à la Série Noire

Tag essai sur Des Choses à lire De_mon10

Henri Godard cite le journal de Jean Giono dans l’avant-propos :
« Je ne peux rien faire qui ne soit moi en plein. »

Et c’est formidablement vrai : dès le premier texte, sa préface aux Commentaires de Montluc, Giono ne peut réfréner son imagination : il y est, et nous aussi :
« On croit qu’aux alentours de 1500, Blaise naquit à Saint-Puy, un pauvre village qui perdait sa paille par le trou des murs. L’hiver, le vent grondait, l’été, les guêpes. Les champs ne rapiéçaient par-ci, par-là qu’un maquis brunâtre ; plus de jappements de renards que de cris d’araire. Les collines sans grâce éreintaient les chevaux et les rêves. Le hérissement des montagnes, la perte de vue des plateaux protégeaient le cuir délicat des gentilshommes ruinés. Vivre de débris n’était possible qu’ici, loin de tous regards ; on y pouvait racler le pot jusqu’à l’émail, sans perdre la face. Ainsi se fabriquent des âmes maladroites que l’opulence éberluera toujours. »

Parlant des autres, il parle surtout de lui, car toujours c’est au travers de son regard individuel.
De même, lorsqu’il digresse à propos du Voyage en Italie de Montaigne :
« Un arbre de forme étrange, le glapissement d’un renard, l’odeur des tilleuls en fleurs le fait ondoyer en serpent de caducée à gauche et à droite de sa route. Mentor de cette troupe de jeunes gens, c’est lui qui se fera rappeler à l’ordre pour ses velléités de courses buissonnières, ses foucades, ses passions. Il n’a pas la curiosité en droite ligne, il pivote sur sa selle comme une girouette, ému de vents et de fumées ; il vise l’étape, mais il disperse son plomb sur tout ce qui brille et tout ce qui bouge. On ne fait pas danser un singe dans son alentour sans qu’il y coure et s’il n’était pas accompagné de ces cavaliers de vingt ans, il n’arriverait jamais à Rome, il se perdrait dans ses labyrinthes de curiosité. »

Dans sa préface à A la découverte des orchidées de France, du Dr Jean Poucel (où on ne trouve guère mention des orchidées ni même du livre), Giono revient sur sa propre curiosité d’arbre sédentaire par rapport à celle du vent, qui voyage :
« Au lieu de me confiner, la station démesure à chaque instant mes territoires. Cette immobilité me plante. Elle n’est sans mouvements qu’en apparence ; en réalité, elle en a, de très lents, de très profonds, cachés ; il me pousse des racines et des branches ; je respire en dehors de moi par mille feuilles différentes de mes poumons et qui font dans l’air déjà choisi un nouveau choix plus scrupuleux (et dans ce que je rejette encore je sais qu’il reste encore à choisir) ; je suis nourri d’aliments extraordinaires, venus d’endroits sur lesquels vous n’arrêteriez même pas votre regard, que vous ne soupçonnez même pas puisqu’ils sont ensevelis dans des profondeurs d’où s’approche seulement le lent serpentement des racines qu’il faut des années à se construire. »

Tout Giono est là, aussi.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mer 29 Jan - 23:15
 
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Sujet: Jean Giono
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