Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Jeu 13 Aoû 2020 - 17:14

84 résultats trouvés pour essai

Marguerite Yourcenar

Mishima ou La vision du vide

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Il ne s’agit pas de critique littéraire, mais d’un écrivain fort sensible, intelligent, cultivé et documenté qui évoque l’œuvre et la vie d’un autre, de plus avec style. Elle s'en explique :
« Le temps n’est plus où l’on pouvait goûter Hamlet sans se soucier beaucoup de Shakespeare : la grossière curiosité pour l’anecdote biographique est un trait de notre époque, décuplé par les méthodes d’une presse et de media s’adressant à un public qui sait de moins en moins lire. »

« Après le chef-d’œuvre noir, Confession d’un Masque, et ce chef-d’œuvre rouge, Le Pavillon d’or, un chef-d’œuvre clair : Le Tumulte des flots est l’un de ces livres heureux qu’un écrivain, d’ordinaire, n’écrit qu’une fois dans sa vie. »

Ayant déjà lu ces livres, je compte m’engager dans La Mer de la fertilité, et ce qu’en éclaire Yourcenar me servira de préface.
Puis l’auteure relate en le commentant le « chef-d’œuvre » de Mishima, son seppuku, préparé de longue date.
Extrait de l’ultime discours de l’écrivain, devant les troupes armées :
« Nous voyons le Japon se griser de prospérité et s’abîmer dans un néant de l’esprit… Nous allons lui restituer son image et mourir en le faisant. Se peut-il que vous ne teniez qu’à vivre, acceptant un monde où l’esprit est mort ?... »


Mots-clés : #essai
par Tristram
Aujourd'hui à 0:23
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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Thomas Browne

Les Urnes Funéraires

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Un livre qui m’éloigne beaucoup de mes sentiers battus : essai du dix-septième anglais…! Bon mais alors des écrivains que j’estime particulièrement en parlaient (Sebald par exemple et sans doute Laurence Sterne), et la référence, à force d’être répétée, en est devenue obsédante… Et non le sujet n’a rien de rebutant, rappelle-toi, me dis-je quand tu étais petit et curieux, les questions que tu posais aux adultes : « Le dernier à mourir sur terre, qui est-ce qui l’enterrera ? » ou ta crainte de sacrément t’ennuyer là où tu seras censé rester pour toujours ? Parce qu’en effet Thomas Browne ne parle pas que de cendre, en fait il parle de beaucoup de choses et c’en est presque étonnant de ne le voir jamais dévier de son sujet. Il nous en met un peu plein la vue avec ses citations et ses connaissances, étant un « fou d’érudition » et c’est dit-on quelque-chose qui se trouve assez souvent chez les essayistes anglais de l’époque.

Sur l’écriture il me semble que la traduction fait que le livre est plus accessible qu’à un anglais l’original. Quelque chose du rythme doit être restitué, ses longues phrases ponctuées assez souvent de point virgule. On imagine ce texte déclamé d’une voix d’outre-tombe, à certains moments (surtout dans le dernier chapitre) d’un souffle impressionnant. Il faut bien sûr y revenir, c’est vraiment court et nettement moins abscons qu’on se l’imagine, certaines phrases pourraient passer pour des aphorismes, d’autres sont des envolées poétiques, en fait, on ne le lit pas vraiment comme un essai.

Lu le 12 avril 2019


Mots-clés : #ancienregime #essai #mort




Lettre à un ami

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Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre, le destinataire de cette « lettre » n’existe pas. Il n’y a rien dans le texte de Thomas Browne, qui détermine l’identité de cet « ami ». Un ami inconnu, donc ? Quiconque. Lettre à un ami ressemble à une allocution, à vrai dire, ce serait le discours rêvé à l’occasion d’un enterrement…! Chez cet écrivain dont l’œuvre a eu une immense importance (tout anglais cultivé se devait d’en posséder un exemplaire chez lui) la mort est un sujet de prédilection. Urnes funéraires, tombes, momies, restes de toutes sortes comme les dents ou le crâne, à croire que Thomas Browne aurait rêvé de tenir celui de Yorick (Hamlet, Shakespeare) dans sa main… Il y a une lucidité, pour ne pas dire une science dans l’approche de Thomas Browne, dans une langue très claire, et parfois même assez amusante (en tout cas la traduction de Marc Kuszel est admirable). Le moraliste chez T. B. veut que l’on vive sans passion ni plaisirs vains pour mieux se préparer à sa fin ― ce qui n’est pas tout à fait ma manière d’envisager les choses, mais bon ― le poète cherche à fondre la vie et la mort dans un seul temps. Un temps comme suspendu.

Thomas Browne a écrit:…nous vivons parmi les morts, et toute chose est ou doit être ainsi avant de devenir notre nourriture. Et Cardan, qui rêvait qu’il discourait avec son père sur la lune, n’en a inféré aucune interprétation mortelle : et même rêver que nous sommes morts ne constituait pas un fantasme condamnable aux yeux de l’ancienne onirocritique, car ce songe signifiait la liberté, la vanité de nos inquiétudes, et l’exemption des tourments qui pouvaient nous agiter et qui étaient inconnus des morts.


par Dreep
le Mar 11 Aoû 2020 - 21:37
 
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Sujet: Thomas Browne
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Pierre Clastres

La Société contre l'État ‒ Recherches d’anthropologie politique

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Cet ouvrage, publié en 1974, est un recueil d’études parues antérieurement, sauf la conclusion.
Chapitre 1 : Copernic et les sauvages
L’anthropologie constate que les sociétés (dites) primitives et/ou archaïques seraient sans dimension politique (et historique) :
« On se trouve donc confronté à un énorme ensemble de sociétés où les détenteurs de ce qu’ailleurs on nommerait pouvoir sont en fait sans pouvoir, où le politique se détermine comme champ hors de toute coercition et de toute violence, hors de toute subordination hiérarchique, où, en un mot, ne se donne aucune relation de commandement-obéissance. »

« …] les sociétés à pouvoir politique non coercitif sont les sociétés sans histoire, les sociétés à pouvoir politique coercitif sont les sociétés historiques. »

Clastres pulvérise d’emblée la croyance en leur supposée « économie de subsistance » (elles ont proportionnellement beaucoup plus de ressources que celles d’Occident).
Il pourfend ensuite l’attitude traditionnelle des ethnologues :
« Décider que certaines cultures sont dépourvues de pouvoir politique parce qu’elles n’offrent rien de semblable à ce que présente la nôtre n’est pas une proposition scientifique : plutôt s’y dénote en fin de compte une pauvreté certaine du concept. »

Chapitre 2 : Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne
Prenant l’exemple de l’Amérique du Sud, il établit que le chef est caractérisé par la générosité, le droit à la polygynie et le don oratoire, que son rôle est d’un pacificateur sans moyen de contrainte. Il incarne l’absence d’autorité, l’impuissance du pouvoir, « charge instituée pour ne pas s’exercer », rupture dans le cycle des échanges de biens, de femmes et de mots, qui définissent la société.
Son analyse est que « la culture appréhende le pouvoir comme la résurgence même de la nature. »
« La même opération qui instaure la sphère politique lui interdit son déploiement : c’est ainsi que la culture utilise contre le pouvoir la ruse même de la nature ; c’est pour cela que l’on nomme chef l’homme en qui vient se briser l’échange des femmes, des mots et des biens. »

(On peut se demander ce que devient cette brillante démonstration maintenant que Descola a remis en question le dualisme nature-culture.)

Chapitre 3 : Indépendance et exogamie
Bilan des études ethnologiques sur les structures sociales des tribus de la Forêt Tropicale, maloca et famille étendue, règles de résidence et filiation.
Clastres dénonce encore les préjugés ethnocentriques :
« Les sociétés primitives, tout comme les sociétés occidentales, savent parfaitement ménager la possibilité de la différence dans l’identité, de l’altérité dans l’homogène ; et en ce refus du mécanisme peut se lire le signe de leur créativité. »

« Car c’est finalement à la conquête d’un équilibre constamment menacé que tendent, d’une manière directe ou détournée, les forces qui "travaillent" ces sociétés primitives. »

« Doit-on pour autant qualifier d’immobiles des cultures dont le devenir ne se conforme pas à nos propres schémas ? Faut-il voir en elles des sociétés sans histoire ? »

Chapitre 4 : Élément de démographie amérindienne
Il reprend ensuite les calculs démographiques, pour estimer une population de ces régions bien plus importante qu’avancé auparavant.

Chapitre 5 : L’arc et le panier
Enfin, il retrace la société des nomades Guayaki, vivant de chasse et de collecte (l’« arc », distinctif des hommes), les femmes gérant le campement et se chargeant du portage (le « panier »). Il est tabou pour les chasseurs de consommer leurs propres proies, et ils doivent se partager les femmes, moins nombreuses que les hommes : cela va dans le sens de l’échange social.
« Le tabou alimentaire et le déficit en femmes exercent, chacun sur son propre plan, des fonctions parallèles : garantir l’être de la société par l’interdépendance des chasseurs, en assurer la permanence par le partage des femmes. »

Seuls deux hommes ne touchent pas à l’arc et portent un panier : un veuf pané (malchance désastreuse à la chasse) et un homosexuel assumé.
Les hommes compensent le côté négatif de leur condition par des chants en solo, panégyriques d’eux-mêmes (après les niveaux des biens et des femmes, celui des mots) :
« Or, il est bien évident que si le langage, sous les espèces du chant, se désigne à l’homme comme le lieu véritable de son être, il ne s’agit plus du langage comme archétype de l’échange, puisque c’est de cela précisément que l’on veut se libérer. En d’autres termes, le modèle même de l’univers de la communication est aussi le moyen de s’en évader. Une parole peut être à la fois un message échangé et la négation de tout message, elle peut se prononcer comme signe et comme le contraire d’un signe. Le chant des Guayaki nous renvoie donc à une double et essentielle nature du langage qui se déploie tantôt en sa fonction ouverte de communication, tantôt en sa fonction fermée de constitution d’un Ego : cette capacité du langage à exercer des fonctions inverses repose sur la possibilité de son dédoublement en signe et valeur. »

« …] le chant guayaki, c’est la réflexion en soi du langage abolissant l’univers social des signes pour donner lieu à l'éclosion du sens comme valeur absolue. »

« L’homme est un animal politique, la société ne se ramène pas à la somme de ses individus, et la différence entre l’addition qu’elle n’est pas et le système qui la définit consiste en l’échange et en la réciprocité par quoi sont liés les hommes. Il serait inutile de rappeler ces trivialités si l’on ne voulait marquer que s’y indique le contraire. À savoir précisément que, si l’homme est un « animal malade », c’est parce qu’il n’est pas seulement un « animal politique », et que de son inquiétude naît le grand désir qui l’habite : celui d’échapper à une nécessité à peine vécue comme destin et de repousser la contrainte de l’échange, celui de refuser son être social pour s’affranchir de sa condition. Car c’est bien en ce que les hommes se savent traversés et portés par la réalité du social que s’originent le désir de ne point s’y réduire et la nostalgie de s’en évader. L’écoute attentive du chant de quelques sauvages nous apprend qu’en vérité il s’agit là d’un chant général et qu’en lui s’éveille le rêve universel de ne plus être ce que l’on est. »

Chapitre 6 : De quoi rient les Indiens
Puis Clastres expose deux mythes des Indiens Chulupi, pour démontrer « qu’un mythe peut à la fois parler de choses graves et faire rire ceux qui l’écoutent. » : « L’homme à qui on ne pouvait rien dire » et « Les aventures du jaguar », dans les deux cas parodie du périlleux voyage du chamane-jaguar (respecté, redouté) vers le Soleil. (C’est aussi l’occasion de rencontrer un étonnant homologue d’Icare, le jaguar qui vole muni d’ailes fixées au corps avec de la cire, et s’écrase quand celle-ci fond !)

Chapitre 7 : Le devoir de parole
« Parler, c’est avant tout détenir le pouvoir de parler. […] Toute prise de pouvoir est aussi un gain de parole.
Il va de soi que tout cela concerne en premier lieu les sociétés fondées sur la division : maîtres-esclaves, seigneurs-sujets, dirigeants-citoyens, etc. »

En ce qui concerne le droit à la parole, il s’agit des « sociétés à État », à « violence légitime » (comme l’actualité nous rattrape ! Rappelons que police dérive de polis, la cité-État…) Dans ces sociétés de « Sauvages », le discours du chef (qui ne peut commander) est un devoir rituel (garantie de son impuissance), dont la teneur rabâchée est en substance :
« Nos aïeux se trouvèrent bien de vivre comme ils vivaient. Suivons leur exemple et, de cette manière, nous mènerons ensemble une existence paisible. »

(Le conservatisme paraît typique de ces sociétés traditionnelles, repoussant le "changement".)

Chapitre 8 : Prophètes dans la jungle
Le cas des Mbya, tribu tupi-guarani étant parvenue à conserver son identité tribale au travers de sa religion :
« À la surprenante profondeur de leur discours, ces pa’i, qu’on est tenté de nommer prophètes et non plus chamanes, imposent la forme d’un langage remarquable par sa richesse poétique. Là d’ailleurs s’indique clairement la préoccupation des Indiens de définir une sphère de sacré telle que le langage qui l’énonce soit lui-même une négation du langage profane. »

Clastres parle de la forme humaine « adornée », c'est-à-dire sacrée d’après l’ethnologue Jean Monod (dans Wora, la déesse cachée).

Chapitre 9 : De l’Un sans le Multiple
Toujours d’après les Guarani, « qui se nomment eux-mêmes, d’altière et amère certitude, les Derniers Hommes », l’espiègle Dieu créateur veut la terre imparfaite, mauvaise : c’est parce que toutes choses sont une : finies, incomplètes.
« Nommer l’unité dans les choses, nommer les choses selon leur unité, c’est aussi bien leur assigner la limite, le fini, l’incomplet. »

« Le Mal, c’est l’Un. Le Bien, ce n’est pas le multiple, c’est le deux, à la fois l’un et son autre, le deux qui désigne véridiquement les êtres complets. »

Chapitre 10 : De la torture dans les sociétés primitives
« La dureté de la loi, nul n’est censé l’oublier. Dura lex sed lex. Divers moyens furent inventés, selon les époques et les sociétés, afin de maintenir toujours fraîche la mémoire de cette dureté. Le plus simple et le plus récent, chez nous, ce fut la généralisation de l’école, gratuite et obligatoire. Dès lors que l’instruction s’imposait universelle, nul ne pouvait plus sans mensonge – sans transgression – arguer de son ignorance. Car, dure, la loi est en même temps écriture. L’écriture est pour la loi, la loi habite l’écriture ; et connaître l’une, c’est ne plus pouvoir méconnaître l’autre. Toute loi est donc écrite, toute écriture est indice de loi. »

« Le but de l’initiation, en son moment tortionnaire, c’est de marquer le corps : dans le rituel initiatique, la société imprime sa marque sur le corps des jeunes gens. »

Chapitre 11 : La société contre l’État
Reprises :
« Le bon sens alors questionne : pourquoi les hommes de ces sociétés voudraient-ils travailler et produire davantage, alors que trois ou quatre heures quotidiennes d’activité paisible suffisent à assurer les besoins du groupe ? À quoi cela leur servirait-il ? À quoi serviraient les surplus ainsi accumulés ? Quelle en serait la destination ? C’est toujours par force que les hommes travaillent au-delà de leurs besoins. Et précisément cette force-là est absente du monde primitif, l’absence de cette force externe définit même la nature des sociétés primitives. »

« La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes. »

« La société primitive, première société d’abondance, ne laisse aucune place au désir de surabondance. »

« Les choses ne peuvent fonctionner selon le modèle primitif que si les gens sont peu nombreux. »

Et retour sur le cas des Mbya :
« Le prophétisme tupi-guarani, c’est la tentative héroïque d’une société primitive pour abolir le malheur dans le refus radical de l’Un comme essence universelle de l’État. »

« Les prophètes, armés de leur seul logos, pouvaient déterminer une "mobilisation" des Indiens, ils pouvaient réaliser cette chose impossible dans la société primitive :  unifier dans la migration religieuse la diversité multiple des tribus. »

« Dans le discours des prophètes gît peut-être en germe le discours du pouvoir et, sous les traits exaltés du meneur d’hommes qui dit le désir des hommes se dissimule peut-être la figure silencieuse du Despote. »

Contestation de l’autorité, "violences policières", journée ouvrée de trois heures… On conçoit aisément le retentissement d’un tel ouvrage dans notre société : un des majeurs apports de l’ethnologie à notre réflexion sociologique, économique, écologique et politique !
Merci à Bix et Arturo pour m’avoir incité à cette lecture, manifestement une des sources de certains courants de pensée très actuels !

Mots-clés : #amérindiens #contemythe #economie #essai #politique #social
par Tristram
le Mar 11 Aoû 2020 - 0:34
 
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Sujet: Pierre Clastres
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Pierre Bergounioux

Jusqu’à Faulkner

Tag essai sur Des Choses à lire Jusqua10

Il s’agit d’un bref panorama de la littérature, d’Homère jusqu’a Faulkner… via Cervantès, Stendhal, Balzac, Zola, Rimbaud, Proust, Kafka, Joyce : essentiellement européenne, et « le fait d’hommes diminués, malades, plus ou moins inaptes à l’action, fidèles à la malédiction originelle » d’Homère aveugle. Voici les derniers mots du livre (c’est dire si Bergounioux insiste) :
« Des infirmes, des sensitifs furent longtemps les plus qualifiés pour voir. Leur inaptitude aux luttes, aux travaux les tenait à l’écart, disponibles, pensifs ‒ c’est pareil. L’heure est venue, au XXe siècle, où cette élite vulnérable a éprouvé l’impossibilité d’aller plus loin, dans une Europe qui semblait aspirer, elle-même, au suicide. C’est alors qu’un petit homme s’est avancé à Oxford (Mississippi). »

Bergounioux déclare notamment que la littérature se juge à sa diffusion, qu’étant conventionnelle elle diffère fondamentalement de la réalité (Homère n’a rien vu, rien vécu de ce qu’il a décrit).
« Le monde et la littérature n’étaient pas coextensifs, comme on l’imaginait, comme semblaient abusivement le prouver les murailles entièrement doublées de papier. Les livres, comme les fragments épars d’un miroir brisé, n’enregistraient qu’une partie de ce qui existe indépendamment d’eux, toujours la même, certains quartiers des grandes villes, avec leurs habitants qui, non contents de ne pas ressembler extérieurement aux gens que je connaissais, agissaient, s’expliquaient avec l’abondance, la netteté qui éclairait jusqu’au trouble dont il arrivait parfois qu’ils s’avouassent saisis. »

La littérature ne se serait pas interrogée sur cet écart entre son objet et son acte de réflexion postérieure, sur le décalage entre vie et livre, expérience et expression, narration et réalisme.
« L’expérience peut n’accéder jamais à l’expression mais il n’est d’expression que d’une expérience. »

Puis il évoque sa découverte enfant de la lecture dans une province attardée, et celle de Faulkner via Sanctuaire.
« Pour l’auteur, outre qu’il était étranger, américain, selon toute vraisemblance, vu son nom ainsi que des allusions aux alligators, à la ville de Memphis (Tennessee), je le supposais mort et enterré depuis longtemps, ce qui était, par-delà les âges, les genres, les pays, un trait commun à tous les écrivains. C’est non seulement au loin qu’ils avaient écrit, mais avant, comme si le monde s’y était prêté à une époque antérieure et qu’elle fût achevée. »

Bergounioux diverge sur Einstein, revient à Faulkner, met notamment en cause les descriptions littéraires, « le détail d’un tapis, d’un habit que rien ne justifie ni n’explique » :
« C’est la prolifération anarchique, plate parce que désactivée, contemplative, de la description, l’objet esthétique que deviennent la chose, l’outil aux yeux de qui n’a jamais tenu que la plume. »

D’après lui, Faulkner reprend du début la littérature enlisée dans l’impasse européenne bourgeoise, sur la terre neuve états-unienne :
« L’épuisement du principe narratif a été précipité par la constitution du mouvement ouvrier. »

« Faulkner a conservé le fondement de la grande narration, qui n’est jamais que l’application du principe de causalité aux choses humaines, l’observance des deux règles de la consécution et de la non-contradiction. On peut résumer l’histoire, situer ses péripéties sur le fil du temps, recenser les personnages et leurs rapports, construire le motif structural qui commande tout récit. Mais c’est au lecteur que l’auteur abandonne le soin de tirer, pour son propre compte, l’équivalent second, réfléchi de ce qu’il a dit comme le feraient ceux qui sont dedans s’ils ne se trouvaient, par là-même, dans l’incapacité de le faire. On n’en sait jamais plus que les protagonistes affrontant, inventant le présent avec les moyens disponibles, dans la tension qui restreint leurs perceptions au point sur lequel se concentre l’action. Jamais la vision, le style faulknérien ne sont aussi affirmés qu’aux instants de conflit. »

« La réalité est ainsi faite qu’elle tend à nous échapper deux fois. D’abord dans les faits, qui excèdent le plus souvent notre discernement et notre vouloir ; ensuite dans la conscience qu’on en prend ultérieurement, qui projette inconsciemment sa clarté lointaine, sereine, sur les instants où l’on affronta le présent, dans l’incertitude et le tremblement. »

Faulkner, ce serait donc l'avènement de "la participation active du lecteur" (voir ICI
Le style soutenu, fouillé, vaut à lui seul la lecture de l’ouvrage, même si on n’adhère pas à toutes les thèses de l’auteur.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Lun 3 Aoû 2020 - 17:25
 
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Sujet: Pierre Bergounioux
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Antoine Blondin

Certificat d'études

Tag essai sur Des Choses à lire Blondi11
Portraits ou plutôt études (voir le titre), 1977, 235 pages environ.

Portraits assez profonds, avec l'art de coupler des auteurs, a minima de se servir du portrait précédent pour introduire le suivant. L'ensemble est fort agréablement troussé, dans une langue classique honorable parce que sans le moindre pédantisme, et est parsemé de cet humour dont Blondin, il faut en convenir, a scrupule à se départir.

Son étude (son cas clinique ?) d'ouverture, Baudelaire, est juste magistral. S'ensuivent des pages un peu étonnantes sur Dickens, une brève apparition de Pierre Mc Orlan enchaîné sur de touchantes petites choses sur Édith Piaf,
Petit Louis ne représente certes pas la sécurité, mais une minute de chaleur, bonne à prendre.
Les jeunes gens qui s'aiment font la dînette dans des boîtes de conserves usagées.
Le soir, Édith s'introduit clandestinement dans la chambre du garçon et se couche sous son lit. Le matelas n'est pas si épais qu'ils ne finissent par avoir un enfant.
À seize ans, Édith Gassion se retrouve dans la rue, serrant contre son torse dérisoire une petite fille à son image, qui mourra deux ans plus tard. Elle habite à Belleville avec une copine, la journée se passe à chanter à la terrasse des cafés, à la grille des soldats, dans les cours. Chassée par les serveurs, traquée par les agents, traînant son lourd boulet d'enfants de la balle, nourrie au biberon de vin rouge, c'est ainsi qu'elle rencontre Leplée.

  Du pavé jusqu'au haut du pavé, de la Môme Piaf à Édith Piaf, de la caricature exécrable à l'art le plus consommé, la pente est dure à gravir (...).  

Mais ne traînons pas: une évocation de Cocteau passe avec fugacité (qui a en commun avec Édith Piaf la matinée de leur décès), de Cocteau le mythologue on embarque pour Homère sans savoir s'il a formellement existé, filons, Jacques Perret nous attend, faisons halte chez Alexandre Dumas.

Souffle repris, la course panoramique continue avec un passage outre-Rhin, le temps d'évoquer Goethe, puis un bien étrange rapprochement entre Alfred de Musset et James Dean, avec George Sand en toile de fond du premier.
Antoine Blondin se fait caressant, émouvant même à l'heure de présenter Francis Scott Fitzgerald. On sent une connivence, pas seulement alcoolique.
Comment lui reprocherait-on d'avoir cherché dans l'existence privée des compensations désordonnées, provoquant les dangers, s'étourdissant de fêtes, précipitant son automobile dans des étangs, mettant le feu à ses appartements en compagnie de Zelda, cette jeune épouse somptueuse qui l'accompagne partout à cent à l'heure ?
Il lui fallait frapper vite et fort.


Passons chez un peu connu, si ce n'est un inconnu: O. Henry, qu'évidemment, comme ça vient de m'arriver, vous aurez envie de lire séance tenante après les blondiniennes appréciations sur sa vie, son œuvre.
Détour par le grand Balzac, celui du mémorable Cousin Pons avant de plonger dans des pages remarquables sur Verlaine et Rimbaud, en clôture d'ouvrage.  
Curieux (ou pas) d'ouvrir par Baudelaire et de refermer par Rimabud-Verlaine.
Même s'il manque, à mon humble avis, le troisième trublion (Germain Nouveau), pour avoir parcouru bien des pages biographiques, au rigorisme scientifique ou à l'apologétique à trémolos, je m'étonne de découvrir si tard ces très remarquables évocations de Rimbaud et de Verlaine.
Y entrent beaucoup de fraîcheur, pas mal de justesse sans doute (du moins tout cela sonne si cohérent...), chapeau bas !
Chez Verlaine, l'homme descend su songe et tend à y retourner en vertu d'une insatisfaction essentielle.


Mots-clés : #essai #portrait
par Aventin
le Sam 18 Juil 2020 - 16:52
 
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Sujet: Antoine Blondin
Réponses: 29
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Alberto Manguel

Dans la forêt du miroir. Essai sur les mots et sur le monde

Tag essai sur Des Choses à lire Dans_l11

C’est en fait un recueil de textes déjà publiés, vaguement réunis suivant (au début) le fil conducteur de la forêt du miroir de l’Alice de Lewis Carroll.
Attention, il semble que lesdits textes soient repris, au moins en partie, dans Nouvel éloge de la folie. Essais édits & inédits, publié en français par le même éditeur quatre ans plus tard (et il semble qu’il faille de plus en plus se méfier des procédés malhonnêtes des éditeurs ; quant à l’auteur, n’a-t-il pas voix au chapitre ?)
Considérations sur la juivité, l’homosexualité, l’érotisme, la lecture bien sûr, mais surtout critiques littéraires : ainsi, présentations de Cortázar et de Chesterton, trifouillage dans les amours (malheureuses) de Borges, curieuse exécration d’American psycho de Bret Easton Ellis, auquel il dénie la qualité d’écrivain :
« American Psycho est un roman d’horreur pornographique. »

Son éclairage de l’œuvre de Mario Vargas Llosa (et de son virage politique, « romancier devenu politicien ») m’a retenu dans la mesure où j’ai bien plus apprécié le premier roman de cet auteur, La Ville et les Chiens, après en avoir lu plusieurs autres. Manguel l’accuse même de racisme ; c’est l’occasion de (re)poser la lancinante question :
« Mais faut-il lire une œuvre de fiction à la lumière de ce qu’on sait (ou qu’on croit savoir) de l’auteur ? »

Intéressantes réflexions sur la traduction, et sur le rôle de l’editor en Amérique du Nord, éditeur mais aussi initiateur de modifications des œuvres au cours d’un « toilettage » qui, si je ne m’abuse, s’est généralisé depuis la parution de cet article, fin XXe.
« Toute traduction implique une lecture, un choix de sujet comme d’interprétation, le refus ou la mise à l’écart d’autres textes, une redéfinition dans les termes imposés par le traducteur qui, à cette occasion, usurpe le titre d’auteur. »

« Si nous admettons que toute traduction, du seul fait de transférer le texte vers une autre langue, un autre temps, un autre lieu, le modifie pour le meilleur ou pour le pire, nous devons aussi reconnaître que toute traduction – translittération, reprise, changement d’appellation – ajoute au texte original une lecture “prête à porter”, un commentaire implicite. Et c’est là qu’intervient le censeur. »

« L’intervention des éditeurs dans le sens d’une “recherche de l’intention de l’auteur” se pratique quasi exclusivement dans l’univers anglo-saxon, et moins dans le Royaume-Uni qu’en Amérique du Nord. Dans le reste du monde, en général, elle se limite au “toilettage”, une des fonctions de l’édition, et cela avec une prudence qui enverrait des centaines d’editors de Chicago et Toronto en quête de carrières plus tapageuses. »

De même, les réflexions sur les notions qui sous-tendent le « musée », étiquetage, organisation, conception du monde, etc., méritent la lecture.
Aussi des souvenirs d’Argentine, avec l’évocation de son histoire violente, l’amnistie des militaires et le rapport Nunca más (“Jamais plus”) à propos des “absents”.
« De façon mystérieuse, l’application des lois d’une société s’apparente à un acte littéraire : elle fixe l’acte criminel sur le papier, le définit par des mots, lui attribue un contexte qui n’est pas celui de l’horreur absolue du moment mais celui de sa remémoration. Le pouvoir de la mémoire n’est plus aux mains des criminels ; c’est désormais la société qui détient ce pouvoir et rédige la chronique de son propre passé coupable, pouvant enfin se reconstruire non sur le vide de l’oubli mais sur la réalité solide et officielle des atrocités commises. »

Il me semble que certains jeux avec le vrai et le tangible risquent de déformer la (perception de la) réalité :
« Les enfants savent ce que la plupart des adultes ont oublié ; que la réalité, c’est tout ce qui nous paraît réel. »

Peut-être que certains dirigeants sont restés de grands enfants…

Lecture enrichissante, avec en prime le plaisir que procure un livre érudit.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mar 30 Juin 2020 - 0:34
 
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Sujet: Alberto Manguel
Réponses: 35
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Henri Michaux

Passages

Tag essai sur Des Choses à lire Passag10

Comme souvent chez Michaux, il s’agit de notes, d’ailleurs datées, plus que d’un recueil de poèmes des idées, esquisses à peine ébauchées, projets généralement non développés au-delà de quelques pages, et pourtant parachevés.
Dans ce livre, il s’agit surtout de textes portant sur la peinture :
« Des papiers qui boivent, beaucoup, follement, persévéramment, profondément, voilà qui me parle plus que les couleurs, que je ne fais d'ailleurs qu'y jeter comme appâts, comme révélateurs, comme masses à dépoitrailler. »
Le plus souvent, le plus naturellement, je mets du rouge. En effet, qu'est-ce qui se répand plus facilement que le sang ? »

« Ce n'est pas dans la glace qu'il faut se considérer.
Hommes, regardez-vous dans le papier. »

Puis c’est la musique :
« Mon navire brise-silence avance seul dans la nuit. »

Et aussi la magie…

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Lun 15 Juin 2020 - 0:40
 
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Sujet: Henri Michaux
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René Barjavel

Tag essai sur Des Choses à lire Barjav10

"L'homme se trouve devant deux destins possibles : périr dans son berceau, de sa propre main, de son propre génie, de sa propre stupidité, ou s'élancer, pour l'éternité du temps, vers l'infini de l'espace, et y répandre la vie délivrée de la nécessité de l'assassinat. Le choix est pour demain. Il est peut-être déjà fait." Par un homme ? Par l'Espèce ? Par la Vie ? Par le Plan ? Par qui ? Ou par quoi ?"

Un excellent ouvrage de cet auteur... étonnamment d'actualité, sur le destin de l'humain...qui court quelque peu à sa perte.....en saccageant tout  (écrit en 1966 !)...des questions....quel est notre libre arbitre dans notre vie, la vie en général....qui est derrière tout ceci, pour quel but ?

Evidemment, aucune réponse, des pistes...mais il ne sait pas et nous non plus..le problème mérite d'être posé....après tout, nous sommes..donc nous pensons... Very Happy

" D'ici un siècle, ils auront fait disparaître de la Terre toutes les espèces vivantes autres que la leur. Il seront au moins cinquante milliards, ils occuperont toute la surface. Il n'y aura plus de place sur les continents ni sous les eaux pour une brebis, un brin d'herbe, une morue. ...."

Nous ne sommes que (!) 7 milliards, mais déjà tant de dégâts, s'il savait !!!

Le déséquilibre de la nature qu'a induit l'humain a provoqué des événements considérables....sur la disparition de certaines espèces nous le savons tous..néanmoins qui connait le suicide collectif des bobacs , un petit rongeur qui vit en Sibérie méridionale, qui ont commencé à se suicider en masse vers 1875-1876...supposition : lié à la création du fusil de chasse au 19e.. qui aurait tué en grande quantité leurs prédateurs naturels et provoqué, par la-même, une surpopulation de ces charmantes petites bêtes....plus assez de nourriture pour tous...suicide collectif....c'est l'hypothèse.

Il cite quelques pages de Jean Giono qui avait relaté cette histoire dans un journal en 1964.

lls se réunissent par centaines de mille, voire par millions, et se mettent en marche. Le chemin dans lequel ils s'engagent a trois mille kilomètres de long.

Le premier jour du voyage, une sorte de clivage se fait entre les bobacs destinés au suicide et ceux qui doivent assurer la continuité de l'espèce. Tout le monde part, mais au crépuscule quelques millions de bobacs retournent aux labyrinthes souterrains. Comment se fait le clivage? Personne ne le sait.
On a remarqué que la troupe destinée à se suicider est fort joyeuse. Les animaux jouent entre eux, lutinent les femelles..."

Parenthèse: au moment où paraissait l'article de Giono, les télévisions française et allemande projetaient une rétrospective de la déclaration de  la guerre de 1914. Le parallélisme des deux tableaux est saisissant. Nous avons vu sur le petit écran des populations entières-française, allemande, autrichienne, russe...partir vers les gares dans un délire de joie. On aurait pu écrire les mêmes phrases "... la troupe destinée à se suicider est fort joyeuse. Les hommes jouent entre  eux, lutinent les femmes..."Puis le clivage se fait. Une partie de la population retourne à ses demeures. Une autre partie toujours joyeuse, s'embarque vers la mort.

Mais retournons aux bobacs.

Ils mettent quatre mois à franchir les trois mille kilomètres qui les séparent du lieu où ils vont mourir. Ils suivent la rive gauche de l'Iénisséi.

Les bobacs marchent nuit et jour sans arrêt. Ils se nourrissent en marche, ils ne maigrissent pas , ne manifestent jamais de fatigue. Aux environs de juillet, ils sont à la hauteur de Touroukhansk. Dès qu'ils ont dépassé le confluent de la Toungouska inférieure, ils traversent l'Iénisséi pour passer sur la rive droite. A travers la toundra, ils se dirigent vers le bord occidental de la presqu'île de Taïmyr. Arrivés là, ils se jettent dans l'océan  glacial Arctique et se noient tous" A l'endroit où les bobacs traversent l'Iénisséi, le fleuve a plus de deux kilomètres de large. " Ils déploient à cette occasion, dit Albin Kohn, une science de la nage aussi subtile que celle de la loutre, ils sont aussi à leur aise dans l'eau que des poissons, il ne se perd pas un seul animal pendant la traversée"

Et voici comment Giono décrit leur comportement final, d'après Potanine:

"Ils arrivent à petit pas au bord de la mer, entrent dans l'eau et se noient instantanément, sans esquisser le moindre mouvement. Bientôt la  petite baie est remplie de cadavres, peu à peu emportés vers le large, pendant que toute la troupe se noie, délibérément, sans hâte et sans une seule exception.
Ce suicide collectif dure chaque fois deux à trois jours ou, plus exactement, de quarante-huit à soixante douze heures, car il n'y a pas d'arrêt, et la nuit la cérémonie continue. La différence du comportement des bobacs dans l'Iénisséi et dans la mer montre bien qu'ils ne sont pas la proie d'un réflexe d'autodestruction anarchique. Ils ne doivent pas mourir n'importe comment n'importe où.

Ils obéissent à une ordre précis. Ils marchent vers la mort pendant quatre mois, joyeusement, ignorant sans doute où ils vont et pourquoi ils y vont. Comme ils ignorent le pourquoi de ce qu'ils font quand ils s'accouplent.

C'est bien effectivement, un instinct du même ordre que l'instinct de reproduction qui semble avoir surgi pour les jeter à la mer?. Il joue en sens inverse, pour la mort au lieu de la vie, mais il se manifeste de la même façon: un appel impératif inéluctable, auquel on obéit avec une joie puissante. Tous les savants qui ont étudié  le suicide des bobacs sont en effet d'accord pour constater, avec étonnement , que les millions de petits êtres qui trottinent à travers tout un continent pour aller se noyer, y vont joyeusement, comme on va vers un but délectable. Et peut-être l'instant où ils entrent dans la mer et se donnent la mort est-il un instant de plaisir indicible, comme l'instant où se transmet la vie. L'instinct de vie et l'instinct de mort ne s'inhibent d'ailleurs pas l'un l'autre. Pendant leur voyage, les bobacs s'accouplent et mettent bas. Mais ils abandonnent leurs petits, car ils ne doivent pas s'arrêter.

Pendant les guerres des hommes, on voit aussi les permissionnaires venir semer des enfants, puis repartir vers la mort en abandonnant le terrain et la récolte.

L'individu n'est rien. L'espèce le commande. Et la loi d'équilibre commande les espèces. Pour obliger les hommes à se faire tuer, l'espèce a mis au point, sous des formes sociales, des moyens de contrainte auxquels il ne peut pas résister. Propagande d'abord, qui lui fera remplacer la peur de sa propre mort par l'ardent désir de provoquer celle de son semblable. Puis, lorsque la réalité le frappe et efface la propagande, l'impossibilité de s'échapper du mécanisme à tuer et à mourir dont il est une pièce à la fois active et passive.

La différence entre l'homme et le bobac, c'est que le bobac ignore qu'il va mourir-du moins nous le supposons-et que l'homme ignore seulement pourquoi il meurt
Dans l'un et dans l'autre cas, il y a mensonge. Le bobac croit aller vers une nouvelle joie alors qu'il va vers la dernière. L'homme croit mourir pour défendre sa terre, sa femme, sa liberté, ses idées, alors qu'il meurt simplement parce qu'il est de trop.
A moins que...
A moins que le bobac sache  vraiment qu'il va mourir. Et qu'il soit joyeux parce qu'il sait ce qu'est la mort.

Dans ce cas, nous devrions regretter de n'être pas bobacs.





Voilà....je vous le conseille vivement...très intéressant.... Wink


Mots-clés : #essai #spiritualité
par simla
le Dim 31 Mai 2020 - 6:32
 
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Sujet: René Barjavel
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Sylvain Tesson

Un été avec Homère

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Un point de vue intéressant sur le legs de l’aède fondateur :
« Il y a la lumière, le brouillard et puis viennent les îles.
Chacune est un monde. Elles flottent, glissent, disparaissent, éparses. On dirait des univers. Parfois elles s’émiettent, taches de soleil dispersées par le vent. Quel est leur trait d’union ? La navigation. Le sillage est le fil d’un collier de perles éperdues. Le marin circule entre les débris. »

Un sens indéniable de l’actualité :
« Les îles ne communiquent pas. Voilà l’enseignement homérique : la diversité impose que chacun conserve sa singularité. Maintenez la distance si vous tenez à la survie du divers ! »

Une remarque qui me paraît pleine de sens sur l’arbitraire freudien :
« On pourrait opposer à l’Œdipe de Freud le Télémaque d’Homère et inventer un nouveau syndrome appuyé sur les retrouvailles au lieu de la rupture. Télémaque ne veut pas tuer le père, ni convoiter la mère. Il lutte pour retrouver son géniteur, le réinstaller sur le trône, réunir ses parents. L’Œdipe freudien, lui, doit profaner ses origines pour affirmer son individualité. »

Le côté païen, anté-Christ et péché, avec références à Noces de Camus, est pertinent :
« Les dieux ne demandent pas à l’homme grec de se conformer à un dogme. Le monde mythologique n’est pas moral. La vertu ne se mesure pas à ce qui est licite ou illicite comme chez les mahométans, à ce qui est bon ou mauvais comme chez les chrétiens. Tout est franc sous le ciel antique : les dieux ont besoin des hommes pour leurs affaires personnelles. »


Mots-clés : #antiquite #essai #poésie
par Tristram
le Dim 31 Mai 2020 - 0:48
 
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Sujet: Sylvain Tesson
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Italo Calvino

Pourquoi lire les classiques

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Recueil d’articles, de préfaces et d’interventions érudits sur la littérature classée chronologiquement : classique gréco-romaine (Xénophon, Ovide, Pline, etc.), puis Dante, l’Arioste, Ortes, Nezâmi, l’auteur de Tirant le Blanc, Voltaire, Diderot, Stendhal, Dickens, Twain, Hemingway, Ponge, Queneau, Pavese, etc.
Pourquoi lire les classiques :
(qui ramentoit un peu le Comme un roman de Pennac)
1) Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : « Je suis en train de le relire… » et jamais : « Je suis en train de le lire… »
2) Sont dits classiques les livres qui constituent une richesse pour qui les a lus et aimés ; mais la richesse n’est pas moindre pour qui se réserve le bonheur de les lire une première fois dans les conditions les plus favorables pour les goûter.

« …] toutes choses qui continuent à opérer même lorsqu’il ne nous reste que peu de chose, ou même rien, du livre que nous avons lu dans notre jeunesse. En relisant ce livre à l’âge mûr, il nous arrive d’y retrouver ces constantes dont nous avions oublié l’origine, et qui font désormais partie de nos mécanismes intérieurs. L’œuvre littéraire possède cette force spécifique : se faire oublier en tant qu’œuvre tout en laissant sa semence. »

3) Les classiques sont des livres qui exercent une influence particulière aussi bien en s’imposant comme inoubliables qu’en se dissimulant dans les replis de la mémoire par assimilation à l’inconscient collectif ou individuel.
4) Toute relecture d’un classique est une découverte, comme la première lecture.
5) Toute première lecture d’un classique est en réalité une relecture.

La définition no 4 peut être considérée comme le corollaire de celle-ci :
6) Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.
7) Les classiques sont des livres qui, quand ils nous parviennent, portent en eux la trace des lectures qui ont précédé la nôtre et traînent derrière eux la trace qu’ils ont laissée dans la ou les cultures qu’ils ont traversées (ou, plus simplement, dans le langage et les mœurs).
8 ) Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement.
9) Les classiques sont des livres que la lecture rend d’autant plus neufs, inattendus, inouïs, qu’on a cru les connaître par ouï-dire.
10) On appelle classique un livre qui, à l’instar des anciens talismans, se présente comme un équivalent de l’univers.

Définition qui nous conduit à l’idée du livre total, tel que le rêva Mallarmé.

(Etc.)

Les Odyssées dans L’Odyssée :
« La mémoire ne compte vraiment – pour les individus, les collectivités, les civilisations – que si elle assure la cohésion entre empreinte du passé et projet de l’avenir, si elle permet de faire sans oublier ce que l’on voulait faire, de devenir sans cesser d’être, d’être sans cesser de devenir. »

« Pour Ulysse-Homère, peut-être que la distinction mensonge-vérité n’existait pas, qu’il racontait la même expérience tantôt dans le langage du vécu, tantôt dans le langage du mythe ; et de même pour nous, encore : chacun de nos voyages, petit ou grand, est toujours une Odyssée. »

La ville-roman chez Balzac :
« Toute la force romanesque est soutenue et condensée par la fondation d’une mythologie de la métropole. Une métropole où chaque personnage apparaît encore, comme dans les portraits d’Ingres, en propriétaire de son propre visage. L’ère de la foule anonyme n’a pas encore commencé ; cela ne saurait tarder, il s’en faut de la vingtaine d’années qui séparent Balzac, et l’apothéose de la métropole dans le roman, de Baudelaire, et l’apothéose de la métropole dans la poésie en vers. »

Léon Tolstoï, Deux Hussards :
« Il n’est pas facile de comprendre la manière dont Tolstoï construit sa narration. Ce que tant d’écrivains laissent à découvert – schémas de symétrie, poutres maîtresses, contrepoids, charnières – demeure caché chez lui. »

Pasternak et la révolution :
Le regard de Calvino sur des œuvres qu’on a lues surprend par ce qu’il y voit : souvent des aspects qu’on n’avait pas mesurés, explicités, voire qui ne nous avaient pas intéressés, mais qui après-coup prennent de l’importance comme interprétations supplémentaires. C’est le cas dans cette relativement longue analyse.
« Une idée qui se réalise poétiquement ne peut jamais ne pas avoir de signification. Avoir une signification ne veut pas dire en fait correspondre à la vérité. Cela veut dire indiquer un point crucial, un problème, une inquiétude. Kafka, croyant faire de l’allégorie métaphysique, a décrit de façon incomparable l’aliénation de l’homme contemporain. »

Le monde est un artichaut :
(à propos de Gadda)
« La réalité du monde se présente à nos yeux comme multiple, hérissée, avec une épaisseur de strates superposées. Comme un artichaut. Ce qui compte pour nous, dans l’œuvre littéraire, c’est la possibilité de continuer à l’effeuiller comme un artichaut infini, en découvrant des dimensions de lecture toujours nouvelles. »

Eugenio Montale, Forse un mattino andando (Peut-être, un matin, allant…) :
« J’en viens sans plus tarder au cœur de la question : dans une époque où les mots sont génériques et abstraits, des mots bons pour tous les usages, des mots qui servent à ne pas penser et à ne pas dire, une peste du langage qui se répand du domaine public au privé, Montale a été le poète de l’exactitude, du choix lexical motivé, de la précision terminologique soucieuse de capturer l’unicité de l’expérience [… »


Mots-clés : #ecriture #essai
par Tristram
le Mar 17 Mar 2020 - 17:27
 
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Sujet: Italo Calvino
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Elias Canetti

Le Livre contre la mort

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Notes de Canetti, déjà éditées ou inédites (pour les deux-tiers d’après l’éditeur), dans le cadre d’un projet, l’Ennemi mortel, qu’il n’a pas achevé : le dossier portant le nom de ce recueil, établi de 1982 à 1988, puis les fragments regroupés par année de 1941 à 1994.
« J’ai décidé aujourd’hui de noter mes pensées contre la mort telles que le hasard me les apporte, dans le désordre et sans les soumettre à un plan contraignant. Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort. Elle sera cruelle et sournoise, à son exemple. Je m’évertuais, en des temps meilleurs, à la brandir à bout de bras, sous un flot de plaisanteries et de menaces sarcastiques ; je me représentais le combat contre la mort comme une mascarade ; et je tentais de me frayer passage jusqu’à elle sous cinquante déguisements différents, tous dissimulant des conjurés voués à sa perte. Mais, dans l’intervalle, elle a mis de nouveaux masques. Non contente des victoires courantes qu’elle remporte jour après jour, elle frappe à gauche et à droite tout autour d’elle. Elle passe l’air et la mer au peigne fin, le plus petit comme le plus grand lui conviennent et lui procurent de l’agrément, elle se jette sur tout d’un seul coup, ne prend plus nulle part le temps d’accomplir son œuvre. Alors je n’ai plus de temps à perdre, moi non plus. Je dois l’empoigner là où c’est possible et la clouer dans des phrases de fortune. Je n’ai pas le loisir de lui fabriquer des cercueils, de les décorer encore moins, et moins encore de déposer ceux qui seraient déjà décorés dans des mausolées grillagés. » (15 février 1942)

« Depuis de longues années, rien ne m’a remué, rien ne m’a habité autant que la pensée de la mort. Le but tout à fait concret et avéré, le but avoué de ma vie est d’obtenir l’immortalité pour les hommes. Il fut un temps où j’envisageais d’écrire un roman dans lequel ce but était incarné par un personnage central que j’appelais secrètement l’"ennemi de la mort". » (1943)

« Il m’apparaît de plus en plus clairement que je ne pourrai écrire le livre sur la mort que si j’ai la certitude de ne pas le faire paraître de mon vivant. Mais il faut qu’il existe, du moins en grande partie, de manière à pouvoir être publié plus tard.
[…]
Mais il importe aussi de considérer que s’il ne paraît que post mortem, un tel livre contre la mort constituera la preuve de l’échec des pensées qu’il véhicule. Le livre pourrait ainsi être privé de la force qui lui est inhérente et apparaître comme l’histoire d’une chimère. » (1987)

« Pensées contre la mort.
La seule possibilité : elles doivent rester des fragments. Il ne faut pas que tu les publies toi-même. Il ne faut pas que tu les organises. Il ne faut pas que tu les unifies. » (1988)

Un autre projet, une pièce, Les Sursitaires, se substituera partiellement au livre prémédité en 1952, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce spicilège que de donner à suivre les aléas de la pensée obsédée de Canetti, de mesurer sa pathétique constance dans le refus de la mort.
Voilà donc une sorte de panorama monomane, où écrire et maudire la mort constituent un seul et même combat. Synopsis d’histoires à raconter ou scenarii juste mémorisés d’une phrase, citations, aphorismes, lettres, commentaires sur l’Histoire (notamment la Seconde Guerre mondiale, mais aussi l’actualité plus récente), confidences intimes, commentaires de lectures et avis sur les auteurs (critiques en ce qui concerne Bernhard son « disciple », Celan, et Joyce, auprès de qui il est prévu qu’il soit enterré), toujours dans le cadre d’une véritable hantise, cette haine de la mort (et de Dieu qui n’existe pas, et des religions), sa mort mais surtout celle de ses proches, de ses ennemis, de tous, y compris les animaux (et Canetti est fort actuel dans cette conscience du « sang des bêtes »).
Canetti fait référence à son œuvre principale, Masse et Puissance, longuement méditée à l’encontre de Gustave Le Bon et Freud, où il développe la théorie sociale de l’individu qui, dans sa crainte du contact avec autrui, se dissout dans la masse (au sens de foule), ce qu’il considère comme une chute contre laquelle lui résiste, et nomme la mort.
Je fus évidemment obligé de me ramentevoir une lecture récente, les Cinq méditations sur la mort de François Cheng, pour qui la mort est indissociable de la vie ‒ pas de vie sans mort : leurs points de vue sont parfaitement opposés.
Et bien sûr cette lecture trouve une résonnance particulière lorsqu’on a atteint un certain âge (avec un sentiment de culpabilité, comme Canetti, ou pas, mais toujours avec une grande conscience de la mort dans mon cas également) ; je me suis plu à me remémorer, pour chaque année, où j’étais (où j’en étais) à la même époque, toujours plus proche de ma propre mort.
En tout cas un piège inéluctable pour citateur compulsif :
« La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité. »

« Il serait plus facile de mourir s’il ne subsistait absolument rien de soi, pas un souvenir conservé par un autre humain, pas de nom, pas de dernière volonté, et pas de cadavre. »

« Raconter, raconter, jusqu’à ce que personne ne meure plus. Mille et une nuits, un million et une nuits. »

« Je reste confronté au doute qui a toujours été le mien. Je sais que la mort est mauvaise. Je ne sais pas par quoi elle pourrait être remplacée. »

« Je suis si plein de mes morts, personne ne doit plus mourir autour de moi, il n’y a plus de place. »

« Tu t’es refusé d’abord à Dieu, puis à Freud, puis à Marx et, depuis toujours, à la mort. Que fuis-tu donc si consciencieusement, mon lapin ? »

« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je me sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance. À l’époque déjà, tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de côté, de le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard – tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais. Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »

« L’acte même de déchirer n’est pas sans me procurer du plaisir, mais ce qui me réjouit davantage encore, c’est de parcourir de vieilles lettres avant de me résoudre à les détruire ou non. La décision, à cet égard, est une sorte d’arrêt que je prononce en faveur ou en défaveur de ceux qui les ont écrites. Lesquelles méritent d’être conservées et lesquelles ne sont bonnes qu’à disparaître. C’est comme un arrêt de vie ou de mort. Or je remarque que ce sont les lettres des morts, justement, que je ne détruis jamais. Avec les vivants, je suis beaucoup moins complaisant. Il en est que je voudrais "enterrer". Une activité meurtrière, donc, à laquelle je me livre jour après jour. Rien ne me séduit autant pour le moment, pas même l’achat de nouveaux livres. Quant à écrire quelque chose, je n’y songe même pas. »

« L’insouciante prolifération, la cécité inhérente de la nature, insensée, extravagante, impudente et vaine, n’est érigée en loi que par la déclaration de haine à la mort. Dès que la prolifération cesse d’être aveugle, dès qu’elle se préoccupe de chaque créature, elle se charge de sens. L’aspect horrible de ce "Plus ! Plus ! Plus ! au nom de l’anéantissement !" devient : "Afin que chaque créature soit sanctifiée : plus !" »

« Ton refus de la mort n’est pas plus absurde que la croyance en la résurrection que le christianisme entretient depuis deux mille ans. »

« Lorsque je suis revenu à Vienne pour la première fois après la guerre, je me suis trouvé assis dans un bus en face de deux hommes adultes qui ne cessaient de me toiser. "BCG", dit l’un, l’autre acquiesça en silence.
Je demandai plus tard à l’une de mes connaissances ce que cela signifiait. "Vous ne le savez donc pas ? fit-il étonné. Cela veut dire “Bon pour la chambre à gaz” et signifie sale Juif." »

Une perception faussée de la première guerre du Golfe (doublée d’un ressentiment anti-allemand) :
« Il n’est pas étonnant que je n’éprouve aucune compassion pour des monstres tels que ce Saddam. Quiconque instrumentalise la mort, sans aucun scrupule, au profit de ses propres desseins se situe pour moi en dehors de toute possible compassion. »

Émouvants derniers mots écrits :
« Il est temps que je me communique de nouveau des choses. Faute d’écrire, je me dissous. Je sens comment ma vie se dissout en une sourde et triste rumination parce que je ne note plus rien à mon sujet. Je vais tâcher d’y remédier. »


Mots-clés : #essai #journal #mort
par Tristram
le Sam 14 Mar 2020 - 15:49
 
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Sujet: Elias Canetti
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Erri De Luca

Noyau d'olive

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Titre original: Nocciolo d'oliva, 2002, paru traduit en France en 2004.
Essai ou commentaires (?) 100 pages environ, une préface de l'auteur, deux parties inégales, la première groupant cinq commentaires, la seconde vingt et un.

Erri de Luca explique dans la préface qu'il n'est pas croyant, mais fréquente au quotidien la lectio divinas, les Écritures Saintes -la Bible- et qu'il utilise pour ce faire l'hébreu directement.

La très grande majorité des fidèles est loin de s'astreindre à une telle discipline, et cependant Erri de Luca précise que ça ne fait pas de lui un croyant, achoppant sur deux obstacles en particulier: le pardon -il ne sait pas donner son pardon et ne souhaite pas être pardonné quand il commet un écart- et la prière, pour laquelle il dit être d'une sécheresse, d'une infertilité sans nom.

Voilà pour la singularité de la démarche, l'ouvrage, plutôt très plaisant, érudit bien entendu mais clair, très concis dans le propos, à mots simples, se lit sans la moindre difficulté, on peut d'ailleurs piocher dedans sans respecter d'ordre - à la manière de la Bible justement.
On picore ainsi un commentaire ou deux - plus si affinités- à la fois, comme ils sont brefs, il est facile de reposer le livre et d'y revenir: voilà pour le confort de lecture.

En ce qui me concerne, la séduction a pas mal opéré: livre recommandable...à peu près à tous.
Voici, presque intégralement, le commentaire qui a donné le titre à l'ouvrage, Noyau d'olive, et qui inaugure la seconde partie:

Chez nous, on appelle Ancien Testament un recueil d'écritures saintes du peuple hébreu. Dans sa langue d'origine, il a pour titre Mikra/lecture. Parce que telle est sa valeur d'usage, être lu à haute voix dans les assemblées des rites, dans les sabbats, dans les fêtes. Et même quand on le lit pour soi, dans un moment de liberté à l'écart des autres, la règle impose le mouvement des lèvres et pas seulement la lecture avec les yeux. Le corps doit participer, souffle et lèvres du moins, accompagnant le voyage des paroles antiques, se faisant leur porteur.

L'évènement de ces écritures, c'est la révélation: un Dieu, unique et solitaire, a fait le monde au moyen de sa voix, en commençant par la lumière. Il l'a extrait du néant, se souciant, avec le même empressement, de l'infini immense et de la particule.

Une bonne partie de l'humanité n'est pas en état de remonter à Dieu. Avant même l'acte de foi, l'acte de confiance réclame trop d'effort. En non-croyant, je reste un passant d'écritures saintes et non un résident. Je me déplace le long des lignes parallèles d'un autre alphabet, fermé en vingt-deux lettres disposées entre l'aleph et le tav, qui se lisent dans le sens opposé au nôtre, donc sur des pages à feuilleter à l'envers. Je passe sur cette langue avec mon doigt et mes yeux et je me rends compte du choc, de l'impact qu'elle a subi. Une volonté de se révéler et d'agir dans le monde s'est abattue sur une langue aux mots pauvres, hostile à tout concept abstrait. Elle tombe sur des mots de trois syllabes accentuées le plus souvent sur la dernière, et elle lui transmet la tarentelle-fièvre de son incandescence.

[...]

Toute la création, tout ce qui est la suite, l'action seconde qui relève des hommes, sont écrits en donnant la priorité à l'action du verbe. "Écoute Israël", dit la principale prière hébraïque, dans le livre que nous appelons le Deutéronome et que les Hébreux appellent Devarim/Mots. Voilà, écouter est la première urgence, la première requête.

 Lire les Saintes Écritures, c'est obéir à une priorité de l'écoute. J'inaugure mes réveils par une poignée de vers, et le cours de la journée prend ainsi son fil initiateur. Je peux ensuite déraper le reste du temps au fil des vétilles de mes occupations. En attendant, j'ai retenu pour moi un acompte de mots durs, un noyau d'olive à retourner dans ma bouche.  


Mots-clés : #essai #religion #spiritualité
par Aventin
le Dim 23 Fév 2020 - 20:35
 
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Sujet: Erri De Luca
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Sylvain Tesson

Géographie de l'instant, Bloc-notes

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Brèves qui débutent en 2006 : notes de lecture (donc des pistes), sur l’actualité (un peu datées parfois, parfois piquantes avec le recul), impressions de voyage, pensées, aperçus, citations ‒ citons donc :
« On me reproche de trop citer d’auteurs. Mais les citations ne sont pas des paravents derrière lesquels se réfugier. Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur, sous la plume d’un autre. Les citations révèlent l’âme de celui qui les brandit. Elles trahissent le regret de ne pas avoir su ou de n’avoir pas pu dégainer sa pensée. »
« Citer l’autre », avril 2007

Écologie :
« L’enjeu de la préservation de la Nature ne se réduit pas à l’impératif d’assurer la survie de la race humaine. Il touche au désir profond de sauvegarder la possibilité d’une vie sauvage. »
« Wilderness », janvier 2008

Citation de Lévi-Strauss, dont Tesson partage la crainte de la surpopulation :
« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure et l’air non pollué. »
« Deux photos », juillet 2008

(Assertion concernant les dauphins fluviaux de Chine qui me laisse dubitatif : )
« Dans les profondeurs aquatiques, la pesanteur réduite a permis à ces animaux de développer de gros volumes cérébraux. »
« Du progrès », février 2007

Un point de vue pertinent sur la sortie du nucléaire (et toute action écologique) :
« Mais on devrait poser une question préalable à celle du nucléaire. Sommes-nous prêts à consommer moins ? À changer de mode de vie ? À mener une existence moins rapide, moins confortable ? Car nous nous sommes drôlement accoutumés à cette énergie depuis que le général de Gaulle nous a dotés de notre indépendance atomique ! C’est l’offre qui a créé notre appétit. Puisque l’énergie était si peu coûteuse pourquoi nous en serions-nous privés ? Pour sortir du nucléaire, il faudrait abolir nos mauvaises habitudes. On croit le problème technique, il est culturel. »
« La sortie », mai 2011

Vues sur la société :
« Aujourd’hui l’Europe se rachète en célébrant une grand-messe mémorielle. (Depuis quelques années le Souvenir est devenu un bien de consommation, l’Histoire une affaire de marchands et les commémorations des aubaines commerciales pour les éditeurs, les producteurs et les commissaires d’expositions.) »
« Les livres contre les chars », janvier 2007

« Des amis me reprochent de ne pas participer aux défilés pro-tibétains organisés ci et là dans Paris et de fomenter uniquement des actions à caractère symbolique. Mais je n’ai pas le penchant manifestant. Marcher au pas cadencé dans un cortège en réduisant les élans de l’âme et les opinions de l’esprit à quelques slogans ne me plaît pas. J’aime mieux accrocher des petits lungtas aux fenêtres et aux arbres dans le silence de la nuit, qu’hurler dans les mégaphones. Je crois davantage à la valeur mantique de ces gestes qu’à l’utilité du beuglement collectif. Et puis le militantisme m’indiffère au plus haut point. Le combat idéologique m’intéresse encore moins que le marketing ! »
« La manif », juillet 2008

« Aperçu une affiche de cinéma avec ce sous-titre d’une crasse rare : "Pour devenir un homme, il faut choisir son camp." Si j’avais eu une bombe (de peinture), j’aurais tagué du Cioran par-dessus : "C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité." Mais, hélas, je me promène toujours en ville sans matériel de graffiti. Je passe mon chemin en me disant qu’après tout, "pour être un homme, il faut savoir foutre le camp plutôt que le choisir." »
« Slogan débile », septembre 2008

Et bien sûr le voyage, vu notamment comme un moyen de modérer l’écoulement du temps :
« Le voyage ralentit, épaissit, densifie le cours des heures. Il piège le temps, il est le frein de nos vies. »
« Pourquoi voyager », février 2009

« La grande angoisse, c’est la fuite du temps. Comment le ralentir ? Le déplacement est une bonne technique, sous toutes ses formes : l’alpinisme, la navigation, la marche à pied, la chevauchée. En route, les heures ralentissent parce que le corps est à la peine. Elles s’épaississent parce que l’expérience s’enrichit de découvertes inédites. Le voyage piège le temps. »
« Le temps, ce cheval au galop », décembre 2009

« J’ai identifié dans la marche et l’écriture des activités qui permettent sinon d’arrêter le temps du moins d’en épaissir le cours. »
« Je marche donc je suis », Trek, 2011

Le thème du temps fait l’objet d’une défense de l’instant présent, ici prônée avec provocation :
« La seule compagnie vivable : les chiens, les plantes, les enfants, les vieillards, les alcooliques, les êtres capables d’accepter l’inéluctabilité du temps sans vouloir le retenir ni le presser de passer. »
« Ces lieux que l’on ne retrouvera plus », octobre 2011

De l’humour aussi :
« Je me demande si la "théorie du complot" n’a pas été fomentée, en secret et dans la clandestinité, par un petit groupe d’hommes. »

Suite à ces blocs-notes pour Grands reportages, des articles parus ailleurs dans la presse, dont cette vigoureuse prise de position contre la contemporaine (toujours actuelle) condition féminine :
« Mais cela se passe aussi près de chez vous. L’Enquête nationale [sur les violences] envers les femmes en France (ENVEFF) révèle dans une étude récente qu’on viole mille femmes par an en Seine-Saint-Denis. Un petit air de Berlin le jour où les Russes sont arrivés. Et le pire c’est que tout le monde s’en fout. Aucune vague d’indignation massive pour ce tsunami de sperme, aucun élan solidaire comme la France, ce pays de l’émotion, est si prompt d’habitude à en manifester au moindre cyclone. Le gouvernement s’en balance. C’est que le viol, moins que le banditisme ou que les ouragans, n’a jamais ébranlé les structures d’un État. Une femme détruite ne menace pas les fondations d’une société. Sarkozy d’ailleurs s’en est pris aux esclaves plutôt qu’aux proxénètes dans ses lois sur le racolage. Du coup à Saint-Denis, à cause de l’étude, on placarde des affiches contre la violence faite aux femmes : "Être mâle ce n’est pas faire mal", "Tu es nul si tu frappes". Je redeviendrai chrétien lorsqu’on ajoutera aux tables de la loi (écrites par des hommes) : "Tu ne violeras pas." »
Libération, automne 2005


Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #mondialisation #nature #voyage
par Tristram
le Ven 14 Fév 2020 - 23:30
 
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Jean Giono

De Monluc à la Série Noire

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Henri Godard cite le journal de Jean Giono dans l’avant-propos :
« Je ne peux rien faire qui ne soit moi en plein. »

Et c’est formidablement vrai : dès le premier texte, sa préface aux Commentaires de Montluc, Giono ne peut réfréner son imagination : il y est, et nous aussi :
« On croit qu’aux alentours de 1500, Blaise naquit à Saint-Puy, un pauvre village qui perdait sa paille par le trou des murs. L’hiver, le vent grondait, l’été, les guêpes. Les champs ne rapiéçaient par-ci, par-là qu’un maquis brunâtre ; plus de jappements de renards que de cris d’araire. Les collines sans grâce éreintaient les chevaux et les rêves. Le hérissement des montagnes, la perte de vue des plateaux protégeaient le cuir délicat des gentilshommes ruinés. Vivre de débris n’était possible qu’ici, loin de tous regards ; on y pouvait racler le pot jusqu’à l’émail, sans perdre la face. Ainsi se fabriquent des âmes maladroites que l’opulence éberluera toujours. »

Parlant des autres, il parle surtout de lui, car toujours c’est au travers de son regard individuel.
De même, lorsqu’il digresse à propos du Voyage en Italie de Montaigne :
« Un arbre de forme étrange, le glapissement d’un renard, l’odeur des tilleuls en fleurs le fait ondoyer en serpent de caducée à gauche et à droite de sa route. Mentor de cette troupe de jeunes gens, c’est lui qui se fera rappeler à l’ordre pour ses velléités de courses buissonnières, ses foucades, ses passions. Il n’a pas la curiosité en droite ligne, il pivote sur sa selle comme une girouette, ému de vents et de fumées ; il vise l’étape, mais il disperse son plomb sur tout ce qui brille et tout ce qui bouge. On ne fait pas danser un singe dans son alentour sans qu’il y coure et s’il n’était pas accompagné de ces cavaliers de vingt ans, il n’arriverait jamais à Rome, il se perdrait dans ses labyrinthes de curiosité. »

Dans sa préface à A la découverte des orchidées de France, du Dr Jean Poucel (où on ne trouve guère mention des orchidées ni même du livre), Giono revient sur sa propre curiosité d’arbre sédentaire par rapport à celle du vent, qui voyage :
« Au lieu de me confiner, la station démesure à chaque instant mes territoires. Cette immobilité me plante. Elle n’est sans mouvements qu’en apparence ; en réalité, elle en a, de très lents, de très profonds, cachés ; il me pousse des racines et des branches ; je respire en dehors de moi par mille feuilles différentes de mes poumons et qui font dans l’air déjà choisi un nouveau choix plus scrupuleux (et dans ce que je rejette encore je sais qu’il reste encore à choisir) ; je suis nourri d’aliments extraordinaires, venus d’endroits sur lesquels vous n’arrêteriez même pas votre regard, que vous ne soupçonnez même pas puisqu’ils sont ensevelis dans des profondeurs d’où s’approche seulement le lent serpentement des racines qu’il faut des années à se construire. »

Tout Giono est là, aussi.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mer 29 Jan 2020 - 23:15
 
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Sujet: Jean Giono
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Pierre Michon

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Trois auteurs. Balzac, Cingria, Faulkner

Trois auteurs réunit trois essais sur Balzac, Cingria et Faulkner. Dans ces trois textes, Michon prête vie à ces trois auteurs, qu'il replace dans les images qu'ils ont suscitées en lui, et les fait siens par l'écriture après qu'ils l'ont fait leur par leurs œuvres. Tantôt, au contraire, c'est la vie et ce sont les souvenirs qui ressuscitent en lui les œuvres de ses trois maîtres. Plutôt que des essais, ces pages forment un récit de l'amitié de Michon pour ces figures tutélaires, errant en des digressions dans lesquelles cohabitent des faits et dits plus ou moins établis, des récits imaginaires provenant d'autres sources et rapportés plus ou moins fidèlement par l'auteur, et les extrapolations de Michon lui-même. Les images, qu'elles proviennent de ses souvenirs et rappellent à lui des livres, ou qu'elle soient pour lui le paysage rêvé des trois maîtres, entretiennent d'étroites relations avec les universelles évocations du monde paysan, avec la campagne des vieilles survivances linguistiques. Tantôt elles paraissent tirées d'un vitrail ancien, tantôt d'une vie de saint, tantôt d'une farce. Elles semblent faites de la même pierre et du même bois que la maison, si importante pour Michon, que l'on voit dans la vidéo postée par Bix. Ce que l'on trouve dans ce livre, c'est peut-être avant tout ce qui ne se trouve chez aucun de ces trois auteurs, ce qui ne se trouvait pas non plus dans la tête de Michon avant qu'il ne les ait lus, et qui se forme en lui à leur évocation. C'est peut-être une traduction de ce que la littérature peut faire éclore dans les cerveaux, qui ne pouvait être faite qu'à travers une telle écriture : sobre mais ferme et dense, élégante sans la moindre affectation, aux reliefs délicatement et puissamment ouvragés, et à la réflexion, puisqu'on se régale par son seul pouvoir, d'une sensibilité inattendue.

J'y mettrais un seul bémol : le texte sur Faulkner est sans doute trop court, entravé et comme épuisé par l'ampleur de son admiration. Mais cela n'importe pas beaucoup.

Mots-clés : #ecriture #essai #ruralité
par Quasimodo
le Jeu 16 Jan 2020 - 19:13
 
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Sujet: Pierre Michon
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Alain Rey

L'Amour du français ‒ Contre les puristes et les censeurs de la langue

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Dans cet ouvrage de vulgarisation écrit avec simplicité, de nombreux clins d’œil à la littérature, à la philosophie, et bien sûr à la philologie et aux dictionnaires, en font la lecture enrichissante tandis que tout le propos est basé sur l’Histoire et son commentaire.

LES ERREURS DE L'AMOUR
Le fantôme d'un langage pur

Dans une revue de l’évolution historique de la perception de la langue française par ses locuteurs et scripteurs, est souligné le douteux fantasme d’une "pureté" de la langue, avec ses connotations de sacré, de propre, de sain, de châtié, de correct, etc.
« Les avatars et les mésaventures de cet amour pour la langue tournent autour de la pureté et du sacré. Ces deux valeurs conduisent d’une vision religieuse à une analyse du réel, puis à des mythes destructeurs. »

« L’épuration du langage est certes moins dramatique que celle des populations, on l’a dit, mais elle contribue à cacher derrière un masque de blancheur un règlement de comptes : celui du pouvoir et de la classe dominante par rapport à l’ensemble d’un peuple. »


My language is rich
Débat entre les Anciens et les Modernes à propos de l’enrichissement lexical.

Une ivresse de raison
Mot d’ordre de clarté, puis concept d’ordre logique…

Un culte génial
…enfin le fameux « génie de la langue ».

LA GRANDE METISSERIE
Naissances créoles

Après la disparition rapide et totale du gaulois, créolisation du latin, avec influence plus limitée des « barbares » et Germains (dont les Francs).

Chemins de traverse
Le vocabulaire des dialectes « gallo-romans » du Moyen Âge (au nord de la Loire) s’enrichit surtout par emprunts dans tous les horizons, mais aussi par « morphologie, formation des mots incluse dans la syntaxe » : ancien puis moyen français, dont « l’oralité musicale », poésie qui est rythme et polysémie du lexique, en grande partie perdue. Ensuite l’ancien français prend des mots à tous les dialectes régionaux, et aussi au grec antique, à l’italien, etc., avec une « ouverture d’esprit qui fonde un "humanisme". »
« Quant à l’orthographe, après les tentatives multiples du XVIe siècle vers un phonétisme vivant, c’est une norme fixe, unique, impérieuse, souvent illogique, voire absurde, qu’installe d’Académie. Unifiant les variantes, on impose l’écart maximum entre écriture et prononciation, en maintenant toutes les lettres "étymologiques" ou décoratives qui encombrent l’écrit, comme pour mieux rejeter les illettrés et manifester que la parole spontanée doit rester hors du français, qui ne peut être bon qu’écrit. »

La syntaxe se fige :
« On ne parvient plus à modifier ce qui est l’apanage de tous. »


AU PERIL DU VERBE
La "geste" et la "poésie"

« Chaque époque, dans l’histoire d’une nation, construit sa "geste" : ce sera l’idéologie d’une volonté commune et d’un pouvoir national. Chacune suscite par ailleurs une création de sens, de rythme et de musique ‒ la "chanson". »

« Cependant, les relations entre le pouvoir et la liberté créatrice, ces deux facteurs déterminants pour le statut de la langue, ne sont jamais devenues neutres. Elles s’insèrent dans des couples action-poésie, art-pouvoir, esthétique-politique qui définissent une culture. »


Le propre de l'Homme
« Un des grands inconvénients du mythe de la vie des langues et des mots est d’en faire des organismes, c'est-à-dire des systèmes fonctionnels, ce qu’ils sont, mais gouvernés par des lois internes qui les feraient être ‒ l’embryologie réalisant les virtualités du génome ‒, qui les ferait croître, puis s’user et périr. La métaphore vitale servit de caution à une téléologie, non plus du progrès, mais du cycle aboutissant à une destruction.
Ce mouvement ascendant puis descendant empêchait de percevoir d’autres caractères des langues, comme le jeu de forces contraires : tension vers l’unité, illustrée par la réduction des dialectes, des parlers, en un modèle unique, ce qu’on appelle justement une "langue" ‒ et tension vers la diversité ‒ le latin produisant des formes locales, puis de nouvelles "langues" : italien, castillan, occitan, roman puis français, etc. En effet, la recherche de stabilité combat les tendances à la mobilité. »

« La tendance au divers semble spontanée, en matière de parole : toute expansion d’un code commun, d’un idiome, s’accompagne de variations dans l’espace, dans la société, dans le temps. »


Le miroir à trois faces
L’écriture fixe la langue dans les règles de la grammaire (stabilité unifiante, continue), tandis que l’oral varie, évolue, est divers et ne lui correspond pas exactement.
« La "syntaxe" est la part profonde et secrète, et la "grammaire" une sorte de retour du refoulé par le moyen puissant de la conscience de la "faute". La syntaxe, ce système dynamique qui autorise la production et l’interprétation de phrases en nombre illimité ‒ sinon infini ‒ dans une langue donnée, se transforme socialement en une suite de règles à appliquer sous peine d’une sorte d’exil hors la langue. »

La troisième face, c’est le lexique, la nomenclature et la terminologie...

Mots-clés : #essai #historique
par Tristram
le Dim 12 Jan 2020 - 14:37
 
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Sujet: Alain Rey
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Joëlle Zask

Quand la forêt brûle

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Un ouvrage important d'une philosophe importante en France. J'éprouve une fierté certaine à avoir été son élève et l'avoir eu pour directrice de recherche.
Lire ce livre alors qu'il se passe ce qu'il se passe en Australie induit nécessairement une sorte d'urgence à s'informer et une certaine atmosphère lors de la lecture.
Je ne suis pas écologiste au sens où on l'entend politiquement, avec un militantisme revendicatif forcené. J'essaye de m'informe du mieux possible notamment sur l'agriculture, sur la biodiversité d'un point de vue scientifique et j'avoue ne jamais m'être posé de question sur le sujets des feux de forêts jusqu'à la connaissance des méga-feux.

J'ai donc lu cet ouvrage pour deux raisons. La première est parce qu'il provient d'une personne qui a beaucoup compté dans mes études en philosophie et la seconde est par rapport à mon implication politique.

J'avoue avoir été très intéressé par cet ouvrage.
Tout d'abord parce que le style de Joëlle Zask s'y prête. Le propos est clair, le style est simple, sans fioriture et concis. Il n'y a pas de prétention ni de volonté de gloser, simplement de partager et d'avertir non dans un catastrophisme effréné mais avec la patience de la démonstration philosophique et des connaissances scientifiques.

Il ne sert à rien de s'attarder sur l'émotion sinon pour comprendre les causes de cette émotion et notre rapport singulier au feu constructeur et destructeurs d'environnements, d'espaces et de sociétés. Rappeler que le feu nous a permis de bâtir nos techniques et nos civilisations n'est pas une mince affaire à une époque où l'ultra préservationnisme et l'interventionnisme exagéré laissent peu de place à la nuance quant à notre rapport avec le monde et la Nature.

Nous rappeler à l'humilité également en remarquant que la technologie ne nous permet pas de lutter contre les méga feux et préciser aussi que la course à la vente de cette technologie au motif qu'il s'agit d'une guerre contre le feu (dont on peut également interroger la pertinence puisque le feu est le seul élément qui place notre relation dans le champ lexical de la guerre.) ne sert à rien contre les méga feux et que bien souvent les éléments naturels résolvent la situation.

Mentionner l'information selon laquelle nous nous servons du feu depuis des millénaires et depuis homo erectus pour aménager l'espace et que bien souvent cet aménagement lorsqu'il est équilibré renforce le développement des espaces naturels. Mais pour cela il convient d'être à nouveau capable d'interactions sociales avec la Nature afin d'en comprendre la temporalité. Et de prendre en compte le fait que la Nature vierge n'existe pas, qu'elle est déjà sujette depuis longtemps à nos volontés d'aménagement et aux évolutions successives.

Réaffirmer le rôle du réchauffement climatique et du cercle vicieux généré par les Méga feux producteurs immenses de CO2 et destructeur d'espaces végétaux producteurs eux d'oxygène.

Interroger notre culture du feu ainsi et notre rapport à lui, nos sentiments à son égard, le traumatisme vécu quand il est hors de contrôle, et réintroduire le concept de paysage comme point d'ancrage de notre relation à notre environnement.

C'est un retour aux sources social, politique, et finalement le principe premier de l'écologie que souhaite nous communiquer Joëlle Zask et ce à travers l'archétype du méga feu véritable révélateur des tensions qui se jouent entre nos sociétés et la Nature. Confirmer la nécessité d'un retour aux paysages et du coup à la paysannerie qui n'est pas seulement l'agriculture mais un mode de vie équilibré entre la vie social et la vie au sein d'espaces naturels. Car la vie sociale est aussi aux champs, elle l'a d'abord été.

Un livre indispensable pour tout citoyen et toute formation politique qui dépasse les idéologies en demeurant factuel et en essayant de répondre à des problématiques complexes mais nécessaires.


Mots-clés : #essai #nature #philosophique
par Hanta
le Jeu 9 Jan 2020 - 14:13
 
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Juan José Saer

Le Fleuve sans rives

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El río sin orillas: tratado imaginario (1991)
"Essai" qui présente le Río de la Plata (et son prolongement chimérique, l’Argentine) de manière géographique, historique, ethnologique, toponymique, littéraire, sociologique, politique :
« Disons qu’ayant été chargé de fabriquer un objet significatif, j'ouvre le tiroir, je le renverse sur la table et me mets à chercher, puis à examiner les souvenirs les plus évocateurs, afin de les organiser ensuite selon un ordre approprié qui ne soit ni celui du reportage, ni celui du traité, ni celui de l'autobiographie, mais celui qui me paraît le plus conforme à mon sentiment et à mes goûts artistiques : un hybride sans genre défini mais dont la tradition ne cesse de se perpétuer, me semble-t-il, dans la littérature argentine, du moins telle que je la vois. […]
Disons par conséquent qu’il n’y a pas dans ce livre un seul fait relevant d’une volonté de fiction. »

La pampa fut d’abord un lieu de passage, un désert premièrement habité par les chevaux (à partir du peu abandonné par les Espagnols), les vaches puis les chiens, ensuite les Indiens qu’ils attirent, puis les gauchos (« créés par le cheval », et arrivés deux siècles après ce dernier), avant le patriarcat des propriétaires fonciers, puis la vague d’immigration européenne, enfin les dictatures, les militaires initiés aux techniques nazies, l’emprise états-unienne.
À la fascination nationale pour l’Europe et sa pensée semble répondre le symptomatique exil de tant de penseurs argentins.
Saer donne des informations éclairantes sur les auteurs argentins (Borges, etc.), mais aussi Caillois et Gombrowicz, retenus à Buenos-Aires par la Seconde Guerre mondiale.
Ce livre évoque les éléments de L’ancêtre (1983), et le fleuve sans rives apparaît aussi dans L’enquête (1994) ; en fait, il constitue un trousseau de clefs pour élucider ces romans (ainsi, Saer dit que si des Indiens ont dévoré des Espagnols, c’est parce qu’ils les auraient pris pour du gibier, n’y reconnaissant pas des humains).
« Il est bien connu que le mythe engendre la répétition, la répétition la coutume, la coutume le rite, le rite le dogme, et le dogme, enfin, l’hérésie. »

Un passage lumineux de nos jours, auquel j’adhère totalement :
« Peut-être le Rio de la Plata (comme d’autres régions de la planète ayant connu également de forts courants d’immigration) a-t-il reçu en partage un privilège très différent de ceux de sa classe patriarcale : celui de préfigurer, en une sorte de mirage paradigmatique, les grands déplacements du XXe, les grandes migrations dont la dimension dorénavant planétaire a bouleversé le monde traditionnel des cinq continents. Cette impossibilité de s’identifier à une tradition unique, ce déchirement entre un passé trop lointain et un présent insaisissable, cette impression d’être perdu au milieu d’une foule sans racines, contraint d’adopter des règles de conduite individuelle et sociale dont personne ne serait capable de justifier la légitimité, ce flou, si révélateur de notre époque, touchant à la nature même de notre être, tout cela est apparu, plus tôt probablement qu’en toute autre partie du monde, dans les environs immédiats de notre fleuve sans rives. Au lieu de vouloir à tout prix être quelque chose ‒ appartenir à un pays, à une tradition, se connaître comme une classe, un nom, une situation sociale ‒, peut-être n’existe-t-il pas aujourd’hui d’autre orgueil légitime que celui de se reconnaître comme rien, moins que rien, fruit mystérieux de la contingence, produit des combinaisons complexes qui mettent tous les vivants sur un même pied d’égalité, celui d’une présence aléatoire et fugitive. Le premier pas de la découverte de notre véritable identité consiste justement à admettre qu’à la lumière de la réflexion, et, pourquoi pas, de la compassion, aucune affirmation d’identité n’est possible. […]
Confrontés les premiers aux signes avant-coureurs de l’obscure irréalité qui allait se généraliser, ils [les habitants du Rio de la Plata] cherchaient obstinément une réponse, sans soupçonner que l’imprévisible réponse était dans la nécessité où ils avaient été de se poser la question. »

Les réflexions de l’écrivain concernent également la création littéraire :
« Créer un objet capable d’embrasser ce que spécialistes et profanes ont en commun : ainsi peut se résumer la fonction de la littérature. […] plus nous [les] mettons en valeur [les détails], plus nous tâchons d’éclairer l’image que nous voulons donner, et plus nous procurons de plaisir à notre destinataire, qui du seul fait de les évoquer, les reconnaît comme siens. Le but de l’art n’est pas de représenter l’Autre, mais le Même. Le terrain le plus favorable à l’Autre, c’est, bien qu’à première vue cela paraisse contradictoire, l’accidentel et le stéréotype : l’accidentel, parce qu’il n’exprime que les contingences extérieures, la résolution purement technique des actions humaines, et le stéréotype, parce qu’il est la cristallisation stylisée, dorénavant indépendante de l’imaginaire, de ces accidents. »

Cette lecture constitue un régal (une excellente conversation érudite et de bon ton, où j’aurais eu celui de me taire), et dans la première partie on pense inévitablement au Danube de Rumiz et Magris…

Mots-clés : #amérindiens #essai #immigration #lieu #voyage
par Tristram
le Lun 6 Jan 2020 - 12:03
 
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Sujet: Juan José Saer
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Wallace Stegner

Lettres pour le monde sauvage

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Textes autobiographiques, les souvenirs d’une enfance dans les plaines du Saskatchewan, et l’expérience déterminante de se tenir seul dans l’immensité de la nature :
« Le monde est vaste, le ciel encore plus, et vous tout petit. Mais le monde est également plat, vide, presque abstrait, et, dans sa platitude, vous êtes une petite chose dressée sur son chemin, aussi soudaine qu’un point d’exclamation, aussi énigmatique qu’un point d’interrogation. »
La quadrature du cercle

Ces différents récits se superposent, donnent des variantes ou se complètent. Ils retracent notamment l’histoire d’un melting pot pionnier à la frontière canadienne (métis d’Indiens et de Français, cockneys, cow-boys, Scandinaves, etc.), un pot-pourri de migrants idéalistes, naufragés ou escrocs. Ils permettent aussi de trouver l’origine de certaines scènes des romans de Wallace Stegner, comme celle du poulain à la décharge.
Et surtout, ils expriment la réalité du contact avec la nature :
« Mon enfance dans l’un des derniers espaces de la Frontière m’a inculqué deux choses : la connaissance du monde sauvage et de ses créatures, et, sur le tard, la culpabilité d’avoir participé à leur destruction.
J’étais un enfant chétif, mais pas soumis. Comme tous les garçons que je connaissais, je reçus une arme et l’utilisai dès l’âge de huit ou neuf ans. Nous tirions sur tout ce qui bougeait ; nous abattions tout ce qui n’était pas apprivoisé ou protégé. L’hiver, nous posions des pièges pour les petits animaux à fourrure de la rivière ; l’été, mon frère et moi passions chaque jour des heures à piéger, abattre, prendre au collet, empoisonner ou noyer les spermophiles qui affluaient dans notre champ de blé et dans l’eau précieuse de notre rezavoy [réservoir, en français]. Nous empoisonnions les chiens de prairie et liquidions au passage les putois à pieds noirs qui s’en nourrissaient – ce sont aujourd’hui les mammifères les plus rares d’Amérique du Nord. Nous ignorions même qu’il s’agissait de putois ; nous les qualifiions de grosses belettes. Mais nous les tuions comme nous tuions tout le reste. Un jour, j’en transperçai un avec une fourche dans le poulailler et fus écœuré par sa vitalité farouche, épouvanté par la résistance des créatures sauvages face à la mort. J’eus la même impression en attrapant un blaireau dans un piège à spermophiles. Je l’aurais volontiers laissé partir, mais il était si féroce et se jeta sur moi avec une telle sauvagerie que je dus le frapper à mort avec une pierre »
Trouver sa place : une enfance de migrant


« Chaque fois que nous nous aventurons dans le monde sauvage, nous recherchons la perfection de l’Éden primitif. »
Au jardin d’Éden

C’est par exemple « le Havasu Canyon, le sanctuaire profondément enfoncé, cerclé de falaises, des Indiens havasupai » d’Au paradis des chevaux. (Le lieu m’a ramentu un paysage des Himalayas décrit par Alexandra David-Néel.)
Mais c’est « Un paradis pas complètement idyllique, malgré son isolement, sa tranquillité et son eau d’un bleu éclatant. », notamment à cause de « l’insensibilité habituelle des Indiens vis-à-vis des animaux »
Wallace Stegner lui-même ne sait pas quelle solution préconiser pour sauvegarder les dernières cultures libres :
« Est-il préférable d’être bien nourri, bien logé, bien éduqué et spirituellement (c’est-à-dire culturellement) perdu ; ou bien est-il préférable d’être ancré dans un schéma de vie où décisions et actions sont guidées par de nombreuses générations de tradition ? »


Puis viennent des remarques d’une "brûlante" actualité sur l’arrogance aberrante de notre civilisation inadaptée, qui n’ont pas été entendues. À propos d’une mirifique, prodigue et vaine réalisation architecturale :
« Cette maison dans le désert me paraissait, et me paraît toujours, un paradigme – plus qu’un paradigme, une caricature – de notre présence dans l’Ouest au cours de ma vie. »
Frapper le rocher

L’aridité comme mode de vie est plutôt un essai historique sur l’Ouest américain, vaste espace pour migrants déracinés, tandis que Les bienfaits du monde sauvage interroge le devenir du rêve américain.
« Combien de temps la liberté survit-elle aux richesses ? Combien de temps la démocratie peut-elle survivre à l’amenuisement des possibles et à l’élargissement du fossé entre riches et pauvres ? »
Les bienfaits du monde sauvage

« Car, pendant que nous nous acharnions à modeler le monde sauvage, celui-ci nous modelait en retour. Il a changé nos habitudes, notre cuisine, notre langue, nos espoirs, nos images, nos héros. Il a courbé le manche de nos haches et marqué un tournant dans notre religion. Il a façonné notre mémoire nationale ; il nous a fait une promesse. Manifestement, ce changement n’a pas affecté tous les Américains, et les nouveaux Américains arrivés trop tard pour être rebaptisés par le monde sauvage, qui ne connaissent d’autre Amérique que les jungles d’asphalte, risquent de ne pas l’avoir ressenti du tout. Mais il a affecté suffisamment de gens et de générations pour insuffler à nos institutions, nos lois, nos croyances et notre rapport à l’univers une dynamique dont les futurs Américains ont pu bénéficier et dont ils ont pu tirer des enseignements, une dynamique à laquelle le droit tend à se conformer, qui fait partie intégrante d’une foi typiquement américaine. »
Les bienfaits du monde sauvage


« Nous sommes une espèce sauvage, comme l’a montré Darwin. Personne ne nous a jamais apprivoisés, domestiqués ou engendrés scientifiquement. Mais, pendant au moins trois millénaires, nous nous sommes engagés dans une course effrénée et ambitieuse pour modifier notre environnement et en prendre le contrôle, et, dans ce processus, nous nous sommes quasiment domestiqués. »
Coda : lettre pour le monde sauvage

« Il me semble significatif que notre littérature ait ostensiblement glissé de l’espoir à l’amertume presque au moment précis où le mythe de la Frontière touchait à sa fin, en 1890, et quand l’American way of life a commencé à devenir largement urbain et industriel. À mesure de cette urbanisation, notre littérature et, je crois, notre peuple devenaient affolés par le changement technologique, malades et aigris. »
Coda : lettre pour le monde sauvage


Mots-clés : #amérindiens #autobiographie #ecologie #essai #nature #ruralité #temoignage
par Tristram
le Dim 8 Déc 2019 - 11:46
 
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Sujet: Wallace Stegner
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Roger Caillois

Le fleuve Alphée

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Voici une sorte de testament de Caillois, des mémoires retraçant sa progression tant dans l’existence que dans ses études, et son interprétation du monde.
« L’archéologie de la mémoire est aussi inventive que l’autre et aussi anxieuse de continuité… La différence est qu’elle ajoute volontiers, chez les plus candides, au goût des origines celui d’une flatteuse prédestination. »

Enfance ‒ et, déjà, l’imaginaire :
« Arbres, insectes, odeurs, animaux, étoiles, jouets formaient un monde non pas exactement hermétique, mais complet et cependant ouvert. Il s’enrichit ma vie durant, si loin que j’aie voyagé, de nouveaux éléments qui s’ajoutaient aux plus anciens sans, comment dire ? sans accroître une totalité toujours aussi pleine. »

La guerre, familière, et les ruines où il joue
« …] : plutôt le cheminement normal et paisible de la nature, dont l’homme et ses monuments font partie.
Les traces qu’il en subsiste sont alors moins effacées que réconciliées. »

Puis la découverte tant attendue du monde des livres, immensité marine, vaste « parenthèse » de sa vie.
« À la fin, il me fallut relire l’épisode, c’est-à-dire que je commençais d’accorder à l’expression un intérêt qui ne tenait pas à la péripétie, que je connaissais déjà. C’est le moment où le démon de la littérature saisit un lecteur qui, jusque-là, n’était guidé que par l’attente du dénouement. »

Et l’écriture :
« La dette que chaque écrivain contracte envers sa langue maternelle est imprescriptible. Elle ne s’éteint qu’avec lui. Je suis assuré qu’en un tel domaine, s’endetter et s’acquitter de sa dette coïncident rigoureusement. Pour ma part, j’ai toujours traité ma langue avec un respect religieux. »

Aussi des voyages, des échappées hors de la « culture imprimée » :
« Ma vie durant, mes voyages dans des régions à peine peuplées (c’était mon oxygène) l’éclipsèrent périodiquement, il est vrai pour un temps bref, mais qui me marquait davantage que la monotonie des jours d’étude, puis de métier. Je me ménageais, chaque fois que le permettaient les missions dont j’étais chargé, une randonnée dans les contrées quasi désertiques sans monuments ni histoire, où la présence de l’homme demeure précaire et taciturne, quasi muette. La nature d’avant lui, en tout cas, peut encore aujourd’hui l’éliminer d’une chiquenaude. Il lui suffit d’ailleurs de profiter de la négligence de l’intrus. »

Après le mimétisme animal, Caillois évoque les objets qui l’ont obsédé de leur « magie analogue », « objets manufacturés, catalyseurs d’associations mentales », « objets-carrefours », « appât(s) à l’imagination », jusqu’aux cristaux et minéraux :
« Subsistent les pierres qui sont un monde à elles seules ; peut-être qui sont le monde, dont tout le reste, l’homme le premier, sommes excroissances sans durée. »

Caillois ne renie pas totalement son expérience surréaliste…
« Je continuais de décrire les pierres sans trop me soucier de leur contradiction. Cependant, plus je les décrivais et plus je me trouvais conduit à accroître de cette antinomie la portée et les conséquences. Je considérais une lave fluide, puis refroidie, une pâte enfermant panaches et festons, franges ourliennes et corolles dilatées, feuillages et figures de ballets, épaules en pente douce comme d’otaries ou hanches déclives comme de femmes foulbées ; faucilles, crocs ou dards de forficules, d’articulés ; draperies anticipant toute flore, tout paysage, l’immense répertoire des formes, des simulacres possibles ; falaises, alpages et bastions, villes en ruine, toute figure dont le nom déclenche une lointaine résonance, une évocation inhabituelle ou désuète, une atmosphère plutôt qu’un objet commun dont on n’ignore ni l’aspect ni l’usage et que l’on connaît par expérience ; ou bien des bêtes, des plantes, des personnages de pays exotiques ou d’époques révolues, des griffons, des gypaètes, des harpies, un funambule avec son balancier, des lansquenets aux bannières immenses, une faune de bestiaire fabuleux ou d’armoiries, un monde de fête, de mascarades, de livres illustrés, en un mot ce qui fait appel aux nostalgies du désir et de l’enfance plutôt qu’aux réticences ou aux scrupules de l’exactitude et du contrôle. Les géodes enveloppent sous leurs écorces maussades et râpeuses une pinacothèque infinie, où des styles reconnaissables selon les gîtes et les espèces répartissent par manières ou par sujets les innombrables tableaux. »

Accents pongiens ?
« …] je parle de minéraux insensibles. En un mot, je me sens approuvé dans la singulière entreprise de chercher dans l’exactitude une poésie inédite. »

Une vision souvent morbide de la végétation…
« Quand tous les arbres s’arbreront à partir de la même souche ; et quand toutes les herbes s’herberont à partir du même rhizome… »

« J’imagine parfois qu’en chaque végétal, s’ajoutant à sa sève particulière, circule un latex commun qui s’y trouve dissous. Élastique, extensible à l’infini, il unit les plantes en une effroyable conspiration. Il leur assure une fécondité indivisible qui compense leur fixité forcée. À l’opposé, les objets irrémédiablement seuls, stériles, et qui ne cèdent qu’à la rouille. »

… mais pas toujours :
« Plus tard, je fus frappé par une plante ornementale Maranta Makoyama, que je vis pour la première fois à Huisnes, chez Max Ernst et dont chaque feuille lancéolée affiche, dessiné sur son limbe, un rameau entier de feuilles plus petites, il va de soi, mais identiques, à la feuille support. La tige qui les porte n’est que la nervure axiale de la feuille réelle, de sorte que les feuilles figurées invitent à penser que chacune d’elles doit logiquement porter à son tour un rameau de feuilles que seules leurs dimensions, cette fois lilliputiennes, rendent indiscernables. »

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(Feuille de Calathea makoyana)

Caillois poursuivit avec ses recherches sur la dissymétrie la quête des lois qui unifient l’univers sensible comme imaginaire, résurgences d’une même eau, « réseau de duplications et d’interférences qui est ma façon accoutumée de considérer l’univers ».
« La permanence de la présence ou de l’apparition de la dissymétrie en tout milieu de grande stabilité ou de lente, mais incessante métamorphose m’avait convaincu de l’existence de pareilles syntaxes générales. »

Puis considérations critiques voire pessimistes sur l’homme dans sa bulle pensée à l’écart de la nature :
« J’étais près de tenir pour importunes la vie, la reproduction, la vaine multiplication des hommes et des œuvres. J’écrivis une phrase provocatrice, sinon blasphématoire, que je n’ai peut-être pas publiée, tant à moi-même elle paraissait sacrilège : "Je déteste les miroirs, la procréation et les romans, qui encombrent l’univers d’êtres redondants qui nous émeuvent en vain." »

« Les voies croisées de la chance et de la nécessité ont présidé, a-t-on estimé, à l’émergence de la vie, puis à son prodigieux destin : elles indiquent également que le miracle peut avoir lieu tout aussi bien en sens inverse. Une erreur, un mauvais aiguillage, risquent d’avoir de proche en proche des conséquences fatales pour la faveur de la vie, la contraindre à remonter à sa source accidentelle et la restituer à l’inertie impassible, immortelle, d’où un bonheur statistique la fit surgir. Rien n’empêche la loi des grands nombres de jouer dans l’un comme dans l’autre sens et voici qu’une téméraire manipulation génétique engendre une longue séquence d’effets cumulatifs, uniformément funestes ceux-ci. Toute gélatine frémissante, jadis heureuse bénéficiaire d’un concours égal d’options fortunées, inaugure soudain une carrière à rebours. »

« Il est des périodes où tout ce qui répète (ou complète) réussit, d’autres où seulement est applaudi et porte des fruits ce qui innove (ou désagrège). Jusqu’aux mythes des fins dernières exposent volontiers la succession de phases ascendantes et descendantes. Ils reflètent fidèlement l’entraînement de toutes choses dans un mouvement cosmique de progrès et de déclin. Plusieurs théologies ont prévu un crépuscule des dieux, d’autres des anéantissements périodiques du monde par des embrasements et des déluges alternatifs. »

Belle prose aux somptueuses métaphores, si évocatrices, inspirantes : Alphée le fleuve qui remonte, les pierres à l’échelle du temps, l’architecture souterraine…

Mots-clés : #autobiographie #essai
par Tristram
le Mer 16 Oct 2019 - 18:31
 
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Sujet: Roger Caillois
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