Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Mar 17 Mai - 3:29

138 résultats trouvés pour essai

W.G. Sebald

Les Anneaux de Saturne

Tag essai sur Des Choses à lire Les_an10

Sebald regroupe ses notes du temps où il fut hospitalisé pour être opéré, puis pendant ses pérégrinations dans le Suffolk, face à « l’océan allemand » (la mer du Nord) ; l’ouvrage est sous-titré en allemand : Eine englische Wallfahrt, le pèlerinage anglais. Après Michael Parkinson, fasciné par Ramuz, il évoque Janine Dakyns, spécialiste de Flaubert. Voici le début d’une belle description du bureau de cette dernière :
« Il m’est souvent arrivé de m’entretenir avec Janine de la conception flaubertienne du monde ; cela se passait en fin de journée, dans sa chambre où les notes, lettres et écrits de toute sorte s’entassaient en si grand nombre que l’on était pour ainsi dire immergé dans un flot de papier. Sur le bureau, point d’ancrage et foyer initial de cette merveilleuse multiplication du papier, il s’était formé au fil du temps un véritable paysage de papier, un paysage de montagnes et de vallées qui s’effritait progressivement sur les bords, à la manière d’un glacier ayant atteint la mer, donnant lieu sur le plancher, tout autour, à des entassements toujours nouveaux qui se déplaçaient eux-mêmes, imperceptiblement, vers le milieu de la pièce. »

Ensuite il parle de Thomas Browne et de La Leçon d’anatomie du Dr Nicolaas Tulp, de Rembrandt, dont il donne une brillante analyse (partiale et discutable). Il raconte son périple à pied dans le nord-est de l’Angleterre, une étrange société de pêcheurs « dos tourné à la terre, avec rien que le vide devant soi », les mœurs du hareng – et il vaut sans doute mieux présenter la table (Actes Sud la servait encore en ce temps-là) pour donner un aperçu des flâneries tant géographiques qu’intellectuelles d’un Sebald éclectique et curieux de tout :
Chapitre I
À l’hôpital – In memoriam – Errances du crâne de Thomas Browne – Leçon d’anatomie – Lévitation – Quinconce – Créatures fabuleuses – Incinération

Chapitre II
L’autorail diesel – Le palais de Morton Peto – En visite à Somerleyton – Les villes allemandes en flammes – Le déclin de Lowestoft – Station balnéaire d’autrefois – Frederick Farrar et la petite cour de Jacques II

Chapitre III
Pêcheurs sur la grève – Contribution à l’histoire naturelle du hareng – George Wyndham Le Strange – Un grand troupeau de porcs – La reduplication de l’homme – Orbis Tertius

Chapitre IV
La bataille navale de Sole Bay – Irruption de la nuit – Rue de la Gare à La Haye – Mauritshuis – Scheveningen – Tombeau de saint Sebald – Aéroport de Schiphol – Invisibilité de l’homme – Sailor’s Reading Room – Images de la Première Guerre mondiale – Le camp de Jasenovac

Chapitre V
Conrad et Casement – Le petit Teodor – Exil à Vologda – Novofastov – Mort et funérailles d’Apollo Korzeniowski – La mer et l’amour – Retour hivernal – Le cœur des ténèbres – Panorama de Waterloo – Casement, l’économie esclavagiste et la question irlandaise – Procès pour haute trahison et exécution

Chapitre VI
Le pont sur la Blyth – Le cortège impérial chinois – Soulèvement des Taiping et ouverture de l’empire du Milieu – Destruction du jardin Yuanmingyuan – Fin de l’empereur Xianfeng – L’impératrice Cixi – Secrets du pouvoir – La ville engloutie – Le pauvre Algernon

Chapitre VII
La lande de Dunwich – Marsh Acres, Middleton – Enfance berlinoise – Exil anglais – Rêves, affinités électives, correspondances – Deux histoires singulières – À travers la forêt de pluie

Chapitre VIII
Conversation sur le sucre – Boulge Park – Les FitzGerald – Chambre d’enfant à Bredfield – Les passe-temps littéraires d’Edward FitzGerald – A Magic shadow show – Perte d’un ami – Dernier voyage, paysage d’été, larmes de bonheur – Une partie de domino – Souvenirs irlandais – Sur l’histoire de la guerre civile – Incendies, appauvrissement et chute – Catherine de Sienne – Culte des faisans et esprit d’entreprise – À travers le désert – Armes secrètes – Dans un autre pays

Chapitre IX
Le temple de Jérusalem – Charlotte Ives et le vicomte de Chateaubriand – Mémoires d’outre-tombe – Au cimetière de Ditchingham – Ditchingham Park – L’ouragan du 16 octobre 1987

Chapitre X
Le Musæum clausum de Thomas Browne – L’oiseau à soie Bombyx mori – Origine et développement de la sériciculture – Les soyeux de Norwich – Maladies psychiques des tisserands – Échantillons de tissu : nature et art – La sériciculture en Allemagne – La mise à mort – Soieries de deuil

Méditations diverses,
« Qu’est-ce donc que ce théâtre dans lequel nous sommes tout à la fois dramaturge, acteur, machiniste, décorateur et public ? Faut-il, pour franchir les parvis du rêve, une somme plus ou moins grande d’entendement que celle dont on disposait au moment de se mettre au lit ? »

… souvent historiques et/ou littéraires, mais aussi géographiques, comme la description frappante du marécage hivernal de Vologda où le jeune Konrad est exilé avec ses parents, la désillusion et prise de conscience du même dans les ténèbres du Congo, une vue baudelairienne de la Belgique, le rapport du consul britannique Casement sur les méfaits du colonialisme en Afrique ; guerres de colonisation également en Chine, dont voici l’impératrice douairière Cixi :
« Les silhouettes minuscules des jardiniers dans les champs de lys au loin, ou celles des courtisans patinant en hiver sur le miroir de glace bleutée, loin de lui rappeler le mouvement naturel de l’homme, la faisaient plutôt penser à des mouches dans un bocal de verre, déjà subjuguées par l’arbitraire de la mort. Le fait est que des voyageurs, s’étant déplacés en Chine entre 1876 et 1879, rapportent que durant la sécheresse qui régna plusieurs années de suite, des provinces entières leur avaient fait l’effet de prisons ceintes de parois de verre. Entre sept et vingt millions de personnes – il n’existe aucun décompte précis à ce sujet – seraient mortes de faim et d’épuisement, principalement dans les provinces du Shaanxi, du Shanxi et du Shandong. Entre autres témoins, le pasteur baptiste Timothy Richards nous rapporte que la catastrophe s’accomplit progressivement, au fil des semaines, sous la forme d’un ralentissement de plus en plus prononcé de tout mouvement. Isolément, en groupes ou en cortèges clairsemés, les gens avançaient en vacillant dans la campagne, et il n’était pas rare que le plus faible souffle d’air les renversât et les laissât couchés à jamais au bord du chemin. Il semblait parfois qu’un demi-siècle se fût écoulé alors qu’on avait tout juste eu le temps de lever la main ou de baisser les paupières ou de respirer profondément. Et la dissolution du temps entraînait celle de tous les liens. Parce qu’ils n’en pouvaient plus de voir souffrir et mourir leurs propres enfants, nombre de parents les échangeaient contre ceux de leurs voisins. »

Il est difficile de limiter les extraits à citer, Sebald approfondissant ses réflexions digressives, et décidément rien ne vaut la lecture intégrale du livre.
Il décrit Dunwich comme un port jadis illustre qui sombre peu à peu dans la mer. Il montre cette partie de l’Angleterre, tout particulièrement les anciennes zones industrielles, comme une contrée ruinée, has been, dont les changements sont dus à l’épuisement des ressources naturelles, et abandonnée dans une sorte de décrépitude généralisée.
« Notre propagation sur terre passe par la carbonisation des espèces végétales supérieures et, d’une manière plus générale, par l’incessante combustion de toutes substances combustibles. De la première lampe-tempête jusqu’aux réverbères du XVIIIe siècle, et de la lueur des réverbères jusqu’au blême éclat des lampadaires qui éclairent les autoroutes belges, tout est combustion, et la combustion est le principe intime de tout objet fabriqué par nous. La confection d’un hameçon, la fabrication d’une tasse de porcelaine et la production d’une émission de télévision reposent au bout du compte sur le même processus de combustion. Les machines conçues par nous ont, comme nos corps et comme notre nostalgie, un cœur qui se consume lentement. Toute la civilisation humaine n’a jamais été rien d’autre qu’un phénomène d’ignition plus intense d’une heure à l’autre et dont personne ne sait jusqu’où il peut croître ni à partir de quand il commencera à décliner. »

À ce propos, l’abandon de l’énergie éolienne (moulins, voiles) au profit de la vapeur (charbon) me laisse pensif.
Mais voici la seule allusion au titre :
« – Ce soir-là, à Southwold, comme j’étais assis à ma place surplombant l’océan allemand, j’eus soudain l’impression de sentir très nettement la lente immersion du monde basculant dans les ténèbres. En Amérique, nous dit Thomas Browne dans son traité sur l’enfouissement des urnes, les chasseurs se lèvent à l’heure où les Persans s’enfoncent dans le plus profond sommeil. L’ombre de la nuit se déplace telle une traîne hâlée par-dessus terre, et comme presque tout, après le coucher du soleil, s’étend cercle après cercle – ainsi poursuit-il – on pourrait, en suivant toujours le soleil couchant, voir continuellement la sphère habitée par nous pleine de corps allongés, comme coupés et moissonnés par la faux de Saturne – un cimetière interminablement long pour une humanité atteinte du haut mal. »

L’évocation de la vie de l’excentrique Edward FitzGerald me fait considérer ce livre aussi comme un recueil de biographies, certes romancées.
« Je ne me suis endormi que vers le matin, le cri d’un merle résonnant à mon oreille, pour me réveiller peu après, tiré d’un rêve dans lequel FitzGerald, mon compagnon de la veille, m’était apparu en bras de chemise et jabot de soie noire, coiffé de son haut-de-forme, assis dans son jardin, à une petite table bleue en tôle. Tout autour de lui fleurissaient des mauves plus hautes que la taille d’un homme, dans une dépression sablonneuse, sous un sureau buissonnant, des poules grattaient le sol et dans l’ombre était couché le chien noir Bletsoe. Pour ma part, j’étais assis, sans me voir moi-même, donc comme un fantôme dans mon propre rêve, en face de FitzGerald, jouant avec lui une partie de dominos. Au-delà du jardin de fleurs, s’étendait jusqu’au bout du monde, où se dressaient les minarets de Khoranan, un parc uniformément vert et totalement vide. »

Voilà une transition typique, ici vers l’Irlande, dans une riche propriété en pleine déchéance.
« Peut-être était-ce pour cette raison que ce qu’elles avaient cousu un jour, elles le décousaient en règle générale le lendemain ou le surlendemain. Peut-être aussi rêvaient-elles de quelque chose de si extraordinairement beau que les ouvrages réalisés les décevaient immanquablement, en vins-je à penser le jour où, à l’occasion de l’une de mes visites à leur atelier, elles me montrèrent quelques pièces qui n’avaient pas été décousues ; car l’une d’entre elles, au moins, à savoir une robe de mariée suspendue à un mannequin de tailleur sans tête, faite de centaines de morceaux de soie assemblés et brodée ou, plutôt, brochée comme d’une toile d’araignée de fils de soie, était une véritable œuvre d’art, si haute en couleur qu’elle en devenait presque vivante, un ouvrage d’une splendeur et d’une perfection telles que j’eus à l’époque, en le découvrant, autant de mal à en croire mes yeux que j’en ai aujourd’hui à en croire ma mémoire. »

Après une évocation de Chateaubriand, via les arbres (dont la disparition des ormes), Sebald en arrive à témoigner des ravages de la tempête de 1987.
Dans le dernier comme le premier chapitre, il revient sur Thomas Browne et son « musée brownien », sorte de cabinet des merveilles bibliophile.
« Dans un recueil d’écrits variés posthumes de Thomas Browne où il est question du jardin potager et d’agrément, du champ d’urnes aux environs de Brampton, de l’aménagement de collines et de montagnes artificielles, des plantes citées par les prophètes et les évangélistes, de l’île d’Islande, du vieux saxon, des réponses de l’oracle de Delphes, des poissons consommés par notre Seigneur, des habitudes des insectes, de la fauconnerie, d’un cas de boulimie sénile et de bien d’autres choses, il se trouve aussi, sous le titre de Musæum clausum or Bibliotheca Abscondita un catalogue de livres remarquables, tableaux, antiquités et autres objets singuliers dont l’un ou l’autre a dû effectivement figurer dans une collection de curiosités constituée par Browne en personne, tandis que la plupart ont manifestement fait partie d’un trésor purement imaginaire n’existant qu’au fond de sa tête et uniquement accessible sous forme de lettres sur le papier. »

La démarche éclectique de Browne (et de Borges, fréquemment convoqué) est fortement rapprochable de celle de Sebald, qui passe à la sériciculture, venue de Chine en Europe et qui, selon lui, introduit une forme de dégénérescence de la population asservie par l’industrie textile débutante (soit une nouvelle variante sur la notion de décadence qui parcourt tout le livre comme un fil directeur).
L’écriture est belle ; j’ai pensé aux textes de Magris et d’autres écrivains voyageurs. Et j’ai beaucoup plus apprécié ces flâneries (une sorte de "rurex", comme il y a l’urbex, dans la lignée des promenades rudérales des Romantiques) que Les émigrants, ma seule autre lecture de Sebald à ce jour ; je comprends maintenant l’admiration que plusieurs Chosiens portent à son œuvre.

\Mots-clés : #autofiction #biographie #essai #historique #nostalgie #voyage
par Tristram
le Dim 10 Avr - 12:18
 
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Sujet: W.G. Sebald
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Jean-Philippe Toussaint

L'Urgence et la Patience

Tag essai sur Des Choses à lire L_urge10

Il est sans doute paradoxal de lire un essai sur l’écriture d’un romancier dont on n’a encore rien lu (d’autant qu’il y fait souvent référence à ses romans) ; mais on a beau dire, jeter un coup d’œil dans l’atelier de création littéraire est fort tentant. Ici, d’intéressantes réflexions, comme celle qui donne son titre au recueil ainsi qu’à celui des onze petits textes explicitant ces deux états de l’écriture, ou encore l’épure propre à la mouvance Nouveau Roman dont cet auteur participe. Toussaint souligne l’importance du travail de correction (j’ai cependant buté sur ce qui m'a paru être de légères maladresses et lourdeurs).
Le fait qu’il soit également cinéaste donne une perspective plus large du distinguo entre livre et film.
« J’ai tout de suite su que cette image donnerait naissance à un livre et non à un film, car c’était une image littéraire, faite de mots, d’adjectifs et de verbes, et non de tissus, de chairs et de lumières. La façon dont j’ai construit cet hôtel à Tokyo est tout à fait représentative de la manière dont je construis mes hôtels, autant dire de la façon dont je construis mes personnages. Car, d’un point de vue littéraire, il n’y a pas de différence entre construire un hôtel et construire un personnage. »

Toussaint parle aussi de ses lectures (Proust, Kafka, Dostoïevski, Beckett), de rencontres avec Jérôme Lindon son éditeur et Beckett, de « cette alchimie mystérieuse entre un lieu et un livre » qu’il relit ailleurs, plus tard.
Vérification faite, de lui j’ai lu Fuir, mais il ne m’en reste qu’une phrase notée à l’époque (cependant emblématique avec le recul).
« En tout, la précision, le reste n’est que pathos. »


\Mots-clés : #ecriture #essai
par Tristram
le Jeu 31 Mar - 12:36
 
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Bruno Latour

Où atterrir − Comment s’orienter en politique

Tag essai sur Des Choses à lire Oz_att10

Incipit de cet ouvrage de 2017 :
« Cet essai n’a pas d’autre but que de saisir l’occasion de l’élection de Donald Trump, le 11 novembre 2016, pour relier trois phénomènes que les commentateurs ont déjà repérés mais dont ils ne voient pas toujours le lien − et par conséquent dont ils ne voient pas l’immense énergie politique qu’on pourrait tirer de leur rapprochement.
Au début des années 1990, juste après la "victoire contre le communisme" symbolisée par la chute du mur de Berlin, à l’instant même où certains croient que l’histoire a terminé son cours, une autre histoire commence subrepticement.
Elle est d’abord marquée par ce qu’on appelle la "dérégulation" et qui va donner au mot de "globalisation" un sens de plus en plus péjoratif ; mais elle est aussi, dans tous les pays à la fois, le début d’une explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités ; enfin, ce qui est moins souvent souligné, débute à cette époque l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique. ("Climat" est pris ici au sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence.)
Cet essai propose de prendre ces trois phénomènes comme les symptômes d’une même situation historique : tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague les "élites") était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants.
Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où "tous les hommes" pourraient également prospérer. Depuis les années 1980, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. »

« Aux migrants venus de l’extérieur qui doivent traverser des frontières au prix d’immenses tragédies pour quitter leur pays, il faut dorénavant ajouter ces migrants de l’intérieur qui subissent, en restant sur place, le drame de se voir quittés par leur pays. Ce qui rend la crise migratoire si difficile à penser, c’est qu’elle est le symptôme, à des degrés plus ou moins déchirants, d’une épreuve commune à tous : l’épreuve de se retrouver privés de terre. »

« Si l’hypothèse est juste, tout cela participe du même phénomène : les élites ont été si bien convaincues qu’il n’y aurait pas de vie future pour tout le monde qu’elles ont décidé de se débarrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarité − c’est la dérégulation ; qu’il fallait construire une sorte de forteresse dorée pour les quelques pour-cent qui allaient pouvoir s’en tirer − c’est l’explosion des inégalités ; et que pour, dissimuler l’égoïsme crasse d’une telle fuite hors du monde commun, il fallait absolument rejeter la menace à l’origine de cette fuite éperdue − c’est la dénégation de la mutation climatique.
Pour reprendre la métaphore éculée du Titanic : les classes dirigeantes comprennent que le naufrage est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage ; demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses, afin qu’ils profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gîte excessive alerte les autres classes ! »

La parade des « élites obscurcissantes » est l’expression « réalité alternative ».
Cet essai constitue là une approche salutaire des problèmes actuels d’identité et de migration – dans la société globale : l’illusion des frontières étanches, tant pour les tenants de la mondialisation que pour ceux du local, les progressistes et les réactionnaires.
Le vecteur qui allait de l’ancien au nouveau, du Local au Global, n’est plus le sens de l’histoire (de même la différence Gauche-Droite). Un troisième attracteur se dégage, « Terrestre » (ou écologique, et opposé au Hors-Sol) : c’est le fameux « pas de côté ». À l’aune de la lutte des classes se substituent les conflits géo-sociaux.
L’erreur épistémologique à propos de la notion de nature, confusion entre nature-univers et nature-processus :
« On va se mettre à associer le subjectif avec l’archaïque et le dépassé ; l’objectif avec le moderne et le progressiste. Voir les choses de l’intérieur ne va plus avoir d’autre vertu que de renvoyer à la tradition, à l’intime, à l’archaïque. Voir les choses de l’extérieur, au contraire, va devenir le seul moyen de saisir la réalité qui compte et, surtout, de s’orienter vers le futur. »

L’hypothèse Gaïa :
« Si la composition de l’air que nous respirons dépend des vivants, l’air n’est plus l’environnement dans lequel les vivants se situent et où ils évolueraient, mais, en partie, le résultat de leur action. Autrement dit, il n’y a pas d’un côté des organismes et de l’autre un environnement, mais une superposition d’agencements mutuels. L’action est redistribuée. »

« La simplification introduite par Lovelock dans la compréhension des phénomènes terrestres n’est pas du tout d’avoir ajouté de la "vie" à la Terre, ni d’avoir fait de celle-ci un "organisme vivant", mais, tout au contraire, d’avoir cessé de nier que les vivants soient des participants actifs à l’ensemble des phénomènes bio- et géochimiques. Son argument réductionniste est l’exact contraire d’un vitalisme. »

« Dire : "Nous sommes des terrestres au milieu des terrestres", n’introduit pas du tout à la même politique que : "Nous sommes des humains dans la nature." »

La nécessaire cohabitation sur un territoire renvoie à Vinciane Despret et Baptiste Morizot, comme les notions d’économie à Piketty, la notion de nature à Descola, l’apport des pratiques d’autres cultures à Nastassja Martin… qui ont leur fil sur le forum, prêt à être tissé avec d’autres.

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #immigration #mondialisation #nature #politique #science #social
par Tristram
le Sam 12 Mar - 13:02
 
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Charles Stépanoff

L'animal et la mort – Chasses, modernité et crise du sauvage

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Essai anthropologique (et historique) portant sur les rapports à la nature dans la société occidentale actuelle.
Dans l’introduction :
« L’Occident moderne a inventé un mode d’exercice de la violence anthropique caractérisé par l’articulation de deux formes originales de relation au vivant : l’une s’est appelée l’amour de la nature, qui condamne et rejette la violence, et l’autre l’exploitation de la nature, qui fait de la violence conquérante un but et une valeur en tant que condition de l’abondance et du progrès. »

« Deux formes originales de traitement des animaux se sont ainsi généralisées à une époque récente. D’un côté, l’animal de rente, éloigné des habitations humaines, désocialisé dans des bâtiments industriels, est réduit à une fonction productive : tel est l’animal-matière. De l’autre, l’animal de compagnie est nourri, intégré à la famille humaine, toiletté, médicalisé, privé de vie sociale et sexuelle avec ses congénères, rendu éternellement immature par une castration généralisée : il est l’animal-enfant. »

« La sensibilité protectrice anime nos idéaux, tandis que l’exploitation productiviste nous nourrit : indissociables, elles sont l’âme et le corps de notre modernité. L’exploitation-protection – appelons-la exploitection – est le pendant écologique du binôme métaphysique nature-culture. »

« Ancré dans son propre monde, l’animal-gibier n’est ni sacralisé comme un animal-enfant ni transformé en animal-matière. »

« Conceptuellement, la chasse implique nécessairement une altérité qui résiste. Dans un monde totalement domestiqué et artificialisé, il n’y a plus de place pour la chasse. »

Abondamment documentée, l’étude repose sur « une enquête d’immersion menée entre 2018 et 2020 aux confins du Perche, de la Beauce et des Yvelines auprès d’habitants locaux pratiquant des modes de chasse qu’ils présentent eux-mêmes comme "paysans" ou appartenant à des équipages de chasse à courre, mais aussi auprès de militants hostiles à la chasse. »
« Aujourd’hui, les perceptions des chasseurs ruraux qui imprègnent de colorations affectives contrastées l’hirondelle, la perdrix, le coucou ou la buse restent marquées par une cosmologie prénaturaliste, ce qui permet de mieux comprendre leur antagonisme avec la sensibilité des militants écologistes. »

La disparition de la perdrix dans le bocage est prise en exemple, peut-être plus due à la dégradation du biotope qu’aux prélèvements des chasseurs, et aggravée par une politique gouvernementale qui a essayé de « faire mieux que la nature » en promouvant la réinsertion d’animaux domestiqués. La destruction des haies par le remembrement a considérablement accéléré cette tendance et appauvri la biodiversité.
« La haie est une immense lisière écologique et cosmologique entre les mondes. »

« Au total, on estime que la France a perdu 70 % de ses haies et 90 % de ses mares au cours du XXe siècle. »

Simultanément, la surface de forêt a augmenté, ainsi que le nombre de sangliers : la chasse paysanne au petit gibier disparaît, la chasse au gros gibier, géré et agrainé dans les bois, est économiquement rentable (sauf pour les agriculteurs à cause des dégâts), et réservée aux actionnaires. Pour ces derniers la chasse est un sport, et le gibier est marchandisé : il y a industrialisation rationnelle de la production de gibier.
Le gibier de la chasse populaire est cuisiné, partagé ; cela favorise aussi une autolimitation, et participe à une relative autonomie alimentaire, comme à la socialité.
« Manger ce que l’on tue est un principe fortement revendiqué, non seulement pour des raisons éthiques mais comme affirmation d’une identité collective [… »

« La chasse au petit gibier est une relation socio-écologique de réciprocité avec des espèces qui se sont adaptées aux biotopes agraires, qui se nourrissent de l’activité humaine et dont les humains se nourrissent à leur tour. »

« Dans les collectifs indigènes, le rapport à l’animal sauvage ne se résume jamais à l’acte de prédation. »

Stépanoff évoque le partage d’un territoire entre hommes et animaux sauvages, les rapports familiers avec le gibier, (dont des apprivoisements), et les (nouveaux) rituels.
« Ces apprivoisements ont été interprétés par l’anthropologue Philippe Descola comme une forme d’absorption sociale de l’altérité faisant pendant à l’absorption physique que représentent la chasse et la consommation. »

« On peut voir dans ces innovations rituelles une forme de réponse sans langage mais par les gestes aux stigmatisations des élites, la revendication collective d’un rapport à l’animal et au sauvage qui n’est fondé ni sur la production gestionnaire (l’exploitation de la nature) ni sur la protection dominatrice (l’amour de la nature), mais sur la circulation de la chair et du sang. Il s’agit d’exhiber avec une démesure scandaleuse ce que l’éthique et la pudeur modernes cherchent à dissimuler : la violence, la mort et la part sauvage d’une humanité qui, loin d’être autonome et fermée sur le sentiment de sa dignité et de son exceptionnalité, se nourrit, par incorporation physique, d’une altérité non humaine. »

On retrouve souvent l’opposition rural-citadin (et néorural), populaire-noble/ bourgeois, entre bien communautaire et chasse commerciale privée, de la « mosaïque de relations » à l’univocité du rejet.
La chasse à courre s’est en fait démocratisée au XXe siècle, surtout la petite vénerie à petite meute (lièvre), la plus répandue ; elle n’est plus élitiste. Là encore, ne connaissant pas personnellement ce dont il est question, je mesure comme la perception "hors-sol" est défectueuse :
« De façon pour le moins paradoxale, les statistiques indiquent que les cerfs survivent plus facilement à une chasse à courre qu’à un sauvetage. »

Les militants anti-chasse, souvent animalistes, généralement issus de la classe moyenne, sont dans l’émotion, à la base d’une (nouvelle) culture de l’empathie. Les affrontements ont lieu avec les suiveurs, qui forment une communauté populaire festive.
« Comment expliquer ces incidents à répétition ? Le conflit de valeurs s’incarne dans un conflit d’éthos [us et coutumes d’un groupe] qui crée une mécanique de l’incident. »

« Les militants s’introduisent avec leurs caméras dans ce monde d’habitués en se soustrayant au cérémoniel des salutations et en s’abstenant généralement de tout échange verbal avec les participants. »

Les lieux de passage séculaires des cervidés sont maintenant situés en milieu périurbain.
Je suis allé de découverte en découverte (rejoignant cependant des lectures, comme celles de Genevoix), tels les rituels et la dimension éthique de cette pratique.
« Pour les veneurs, quand le cerf se tient aux abois, immobile face aux chiens et aux hommes, et qu’il cesse définitivement de fuir, ce n’est pas qu’il est physiquement épuisé comme on le croit généralement. Si le cerf cesse de fuir, c’est qu’il admet que la partie est perdue et que, plutôt que de se traîner lamentablement, il préfère affronter la mort. »

« Selon les veneurs, les cerfs auraient les qualités nécessaires pour faire face à la poursuite de la meute puisqu’ils en réchappent dans la majorité des cas et qu’un même animal peut être chassé sans succès quatre ou cinq fois de suite. »

Conclusion :
« Au cours de cette enquête, il nous est apparu que l’enjeu véritable du conflit entre les veneurs et leurs détracteurs n’est pas tant la défense des cerfs ou de la forêt que l’affrontement de mises en scène différentes du rôle de l’homme dans la nature. La sensibilité animaliste promeut une attitude empathique fondée sur l’attention à la souffrance de chaque animal, individu unique et irremplaçable. De ce point de vue, la mort de tout animal revêt une dimension tragique qui interdit à l’humain, seul être de la nature conscient de cette tragédie, de la provoquer volontairement. L’homme se distingue du reste du vivant par cet impératif moral de protection et de sauvetage auquel ne sont pas tenues les autres espèces.
La sensibilité des adeptes de la vénerie met l’accent non sur l’individu, mais sur les relations éco-éthologiques entre les espèces vivantes, invoquant la réalité de la prédation et de la mort dans la nature. Ils envisagent l’humain comme un prédateur parmi d’autres, intégré à un grand cycle de vie et de mort. Ils s’opposent à une vision de la nature dont l’humain serait exclu, une menace pour le mode de vie rural selon eux. Militants et veneurs partagent bien plus qu’ils ne le croient : l’amour de la forêt et l’admiration pour la grande faune sauvage, mais ils sont séparés par des conceptions différentes des continuités et des discontinuités entre humanité et nature. La vénerie se heurte frontalement à la cosmologie moderne de deux manières : en introduisant au cœur du monde sauvage une tradition culturelle avec costumes, fanfares et cérémonies, elle contrevient à la séparation entre nature et culture. D’autre part en associant protection, identification morale et confrontation sanglante avec le cerf, elle entretient une zone trouble de relation à l’animal qui résiste à la séparation des êtres, des lieux et des attitudes entre les deux grands schèmes relationnels de l’amour protecteur et de l’exploitation extractive. »

Le veneur communique avec ses chiens par un « pidgin trans-espèces », et comprend leur « musique » ; Zoé, interrogée, confie : « Qu’attendre d’un maître qui vous appelle "chien d’imbécile" quand ce n’est pas "Belle-de-dos" ? Plus récemment, c’est devenu "Palafox", mais ch’sais pas c’que ça veut dire. »
« Le chien est le seul animal domestique présent dans toutes les sociétés humaines, sur tous les continents. En conséquence, aucune société ne peut être considérée comme composée exclusivement d’humains ; toutes sont hybrides, intégrant le chien dans leurs habitats, leur vie économique, religieuse et émotionnelle. »

« Une étude comportementale récente est pourtant venue souligner que la faculté d’accomplir librement des choix et d’utiliser ses capacités olfactives dans des tâches sont des dimensions essentielles de l’épanouissement mental et émotionnel du chien. Or l’étude observe que ces conditions trouvent difficilement satisfaction dans le mode de vie captif associé au statut d’animal de compagnie. »

Rien qu’un bref chapitre comme Vies de chiens à travers le monde est passionnant.
« L’intimité des liens entre les Inuit et leurs chiens se manifestait dans le fait qu’on leur donnait à manger le corps des défunts et à travers une relative tolérance pour les unions sexuelles d’hommes ou de femmes avec des chiens. »

Paradoxalement, le chasseur serait un « prédateur empathique » se mettant à la place de sa proie pour deviner ses ruses :
« Les chasses rurales impliquent une projection mentale dans l’espace et dans l’esprit des animaux chassés. »

… et Stépanoff y débusque des aptitudes remontant à notre préhistoire, depuis les chasseurs-collecteurs du paléolithique.
« Le scénario du divorce néolithique est la projection dans l’évolution sociale d’une division conceptuelle entre nature et culture : si le Paléolithique est l’âge de l’état de nature, l’homme aurait franchi le seuil de l’âge de la culture avec le Néolithique. Or cette division nature-culture n’est pas une réalité de la vie des paysans néolithiques, ni des éleveurs sibériens, ni des horticulteurs amazoniens, ni des paysans-chasseurs percherons, c’est une fiction mythique. »

« Le Néolithique est au contraire cet âge où, dans les économies, l’alimentation, l’habillement, les figurations artistiques, les paysages, se tisse un réseau inextricable d’hybridations entre ce qui est spontané et naturel et ce qui est artificiel et domestique. »

Chasses royales et privilèges régaliens depuis Assurbanipal (et jusque Giscard ?) :
« Dans les sociétés anciennes, la chasse relève également de la souveraineté en tant qu’expression d’un monopole sur la violence, au même titre que la guerre et la justice. »

« Entre le Néolithique et notre époque, une innovation majeure a lieu : la naissance de la ville et de l’État. »

Le loup, de conflits "individuels" à une guerre d’extermination :
« C’est bien la modernité et non l’ancienne société rurale qui voit dans le loup une sauvagerie à éradiquer de la face de la terre. »

« Le système d’indemnisation des pertes parmi les troupeaux attaqués, calqué sur le modèle des dégâts de sangliers dont nous avons vu l’invention dans les années 1960, tend à faire des éleveurs ovins des nourrisseurs de loups rémunérés par l’État, comme les cultivateurs sont devenus des éleveurs passifs de sangliers. Paradoxalement, le mythe du prédateur sauvage est peut-être en train de transformer le loup en animal domestique, protégé et nourri par la puissance publique. »

La part du corbeau dans le partage de la dépouille du gibier :
« De nombreux observateurs ont en effet constaté que les corbeaux peuvent indiquer aux prédateurs, qu’ils soient loups ou chasseurs, la présence de gibier en vue de prendre part au festin. »

Stépanoff voit des reliquats de pensée animiste dans les rituels des chasseurs français, leur confronte des observations qu’il a faites en Sibérie ; il dégage une convaincante « communion dans le sang sauvage qui fait un pendant forestier au sacrifice de la messe », une « mystique de l’incorporation physique de l’altérité » et même un mythe de régénération.
« À l’issue d’une curée, un vieux veneur m’approcha et me dit : "La curée, c’est très beau, c’est le triomphe de la vie sur la mort, une forme de résurrection. Eh bien, moi, quand je serai mort, je ne veux pas être incinéré ou enterré, je souhaite être mangé par mes chiens, comme le cerf." »

Le point de vue est souvent politique, reflétant une lutte des classes.
« Il est frappant de constater que, contrairement à la légende tenace qui veut que la Révolution ait accordé à tous le droit de chasser en tout lieu, la nouvelle législation transfère le privilège cynégétique des seigneurs suzerains aux propriétaires fonciers. La paysannerie pauvre perd en réalité des droits puisque sont rendues illégales les coutumes provinciales de chasse banale qui faisaient du gibier un bien communautaire. »

Avec Montaigne, chasseur plein de compassion pour les larmes du cerf, et la place des femmes dans la chasse, on (ré)apprend beaucoup de choses.
« Le fonds de protection de la faune WWF est l’œuvre de princes chasseurs [… »

L’historique du sentiment anti-chasse est particulièrement intéressant.
« …] alors que les animalistes défendent les animaux en tant qu’individus, les écologistes entendent préserver des espèces et des communautés. »

« L’historien Rémi Luglia a récemment noté à juste titre que, chez ces défenseurs de la nature, "seules les causes directes et surtout illégales de destruction sont envisagées, en négligeant les transformations des “milieux” (biotopes) et des pratiques culturales". »

Avec le cas exemplaire de la vache sacrée en Inde (« l’un des premiers producteurs mondiaux de viande bovine »), on mesure toute la posture d’évacuation des contacts directs avec la mort sur les « impurs » Intouchables.
« L’enjeu profond n’est pas dans l’existence de catégories telles que sauvage et domestique, nature et culture, car tous les collectifs humains produisent des catégories ; il est dans la nature des limites entre catégories : interfaces poreuses permettant de troubles circulations chez les non-modernes ; frontières à protéger des incursions étrangères pour les modernes. »

« La valorisation de l’idéal moral de bienveillance religieuse envers la vache en Inde n’a pas impliqué sa soustraction à l’exploitation et à la mort, mais a entraîné un déplacement de la violence : désocialisée et stigmatisée, elle se brutalise et s’amplifie, tout en réifiant les inégalités sociales dans une hiérarchie morale. »

Ce sujet qui nous divise (et sur lequel je m’interroge depuis longtemps sans parvenir à un avis tranché) apporte beaucoup d’éclairage sur nos relations avec l’animal, nos rapports actuels à la nature et à la mort – à la chasse comme mort socialisée. Il y une grande diversité de chasses et, une fois encore, toute généralisation est impossible, même si on peut distinguer par exemple les viandards et les chasseurs traditionnels. Ce livre permet de dépasser la fracture "culture identitaire" et "passéisme barbare" : il semble bien qu’il y ait quelque chose d’"atavique" dans la chasse, malheureusement trop souvent vue de loin, sans vraie connaissance de ses réalités et de ses "ressorts secrets".
Peut-être eut-il mieux valu étudier le savoir-faire de l’agriculteur retraité de 76 ans récemment condamné à de la prison ferme pour avoir braconné à la glu des petits oiseaux protégés ?
Toutefois, j’aimerais trouver confirmation (ou contestation) de certaines interprétations données dans ce livre.
L’ethnologie démontre une fois encore sa capacité à expliciter nos goûts et dégoûts dans un cadre social.
Un aperçu, en 23 minutes :
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-vendredi-19-novembre-2021

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #mort #nature #ruralité #social #traditions #violence
par Tristram
le Jeu 3 Mar - 14:48
 
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Sujet: Charles Stépanoff
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Hugo von Hofmannsthal

Lettre de Lord Chandos et autres textes

Tag essai sur Des Choses à lire Lettre11

(Comprend Chemins et rencontres, évoqué par Bix.)
Textes sur la poésie par un poète qui n’en écrit plus. Et quelle prose ! c’est intelligent, érudit, sensible.
Les mots « l’abandonnent », il ne peut plus rendre les choses (et on pense à Ponge) :
« Tout se décomposait en fragments, et ces fragments à leur tour se fragmentaient, rien ne se laissait plus enfermer dans un concept. Les mots flottaient, isolés, autour de moi ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour : des tourbillons, voilà ce qu’ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide. »

« Jamais la poésie ne remplace une chose par une autre, car la poésie justement aspire avec fièvre à mettre en place la chose elle-même, avec une tout autre énergie que le langage émoussé de tous les jours, avec un tout autre pouvoir magique que la terminologie souffreteuse de la science. »

Hugo von Hofmannsthal évoque l'indicible harmonie du monde, le moi indélimitable, l’existence non séparée.
« Nous ne possédons pas notre Moi : il souffle sur nous du dehors, il nous fuit pour longtemps et revient à nous en une bouffée. Notre "Moi" − sans doute ! Ce mot est une sorte de métaphore. Des émotions reviennent, qui ont déjà un jour ici fait leur nid. Mais est-ce que ce sont vraiment elles de nouveau ? N’est-ce pas plutôt simplement leur progéniture qu’un obscur sentiment du pays natal a ramenée jusqu’ici. Bref, quelque chose revient. Et quelque chose en nous rencontre autre chose. Nous ne sommes pas plus qu’un pigeonnier. »

« Il y a comme un désir amoureux, une curiosité d’amour, dans notre progression, lors même que nous cherchons la solitude de la forêt ou la quiétude des hautes montagnes ou bien un rivage vide au long duquel la mer, comme une frange argentée, se défait dans un faible murmure. À chaque rencontre solitaire se mêle comme une grande douceur, ne fût-ce que la rencontre d’un grand arbre isolé ou celle d’un animal de la forêt qui s’immobilise en silence et dont les yeux nous fixent dans l’obscurité. »

J’ai bien sûr pensé à Rilke. On retrouve aussi cette antienne du "tout a déjà été dit" en référence aux œuvres fondamentales :
« Tout ce qui s’écrit dans une langue et, risquons le mot, tout ce qui s’y pense descend des productions des quelques-uns qui, une fois, ont disposé de cette langue en créateurs. Et tout ce qu’on appelle littérature au sens le plus large et le moins sélectif, jusqu’au livret d’opéra des années quarante, jusqu’au roman populaire au bas de l’échelle, tout descend des quelques grands livres de la littérature universelle. »


\Mots-clés : #essai #poésie
par Tristram
le Ven 25 Fév - 11:56
 
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Sujet: Hugo von Hofmannsthal
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Julien Gracq

En lisant en écrivant

Tag essai sur Des Choses à lire En_lis10

Les sous-titres, c'est-à-dire les thèmes abordés, et quelques glanures parmi ces bribes si phrasées :

Littérature et peinture
« Il ne serait pas sans conséquence de se demander pourquoi, dans ce procès depuis si longtemps ouvert entre la parole et l’image, les grandes religions monothéistes, Israël comme l’Islam, ont jeté les Images au feu et n’ont gardé que le Livre. La parole est éveil, appel au dépassement ; la figure figement, fascination. Le livre ouvre un lointain à la vie, que l’image envoûte et immobilise. »

« Les personnages, en effet, dans un roman tout comme dans la vie, vont et viennent, parlent, agissent, tandis que le monde garde son rôle apparent et passif de support et de décor. Pourtant quelque chose les rapproche puissamment, qui ne tient aucune place dans la vie réelle : hommes et choses, toute distinction de substance abolie, sont devenus les uns et les autres à égalité matière romanesque – à la fois agis et agissants, actifs et passifs, et traversés en une chaîne ininterrompue par les pulsions, les tractions, les torsions de cette mécanique singulière qui anime les romans, qui amalgame sans gêne dans ses combinaisons cinétiques la matière vivante et pensante à la matière inerte, et qui transforme indifféremment sujets et objets – au scandale compréhensible de tout esprit philosophique – en simples matériaux conducteurs d’un fluide. »

« C’est que la séduction de la femme ne s’exerce, sur l’artiste comme sur le calicot, que selon les canons de la beauté-du-jour, mais que le peintre, quand il peint sa maîtresse, n’est plus amoureux que de sa toile, et de ses exigences – tandis que la main à plume, elle, parce qu’elle évoque et ne peut jamais montrer, fait aisément de l’or avec du plomb sans avoir vraiment à transmuer. »

Stendhal – Balzac – Flaubert – Zola
« La psychologie dans la fiction est création pure, doublée d’un pouvoir de suggestion active. »

« …] la littérature, comme la démocratie, ne respire que par la non-unanimité dans le suffrage. »

Paysage et roman
« Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?
[…]
Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. »

Proust considéré comme terminus

Roman

« Tout ce qu’on introduit dans un roman devient signe : impossible d’y faire pénétrer un élément qui peu ou prou ne le change, pas plus que dans une équation un chiffre, un signe algébrique ou un exposant superflu. »

« L’envoûtement que je subissais en l’écoutant [le Salomé de Wilde et Strauss] m’aidait à comprendre ce qui se cachait d’exigence vraie derrière la règle si absurde parce que maladroitement formulée des trois unités : l’exigence de l’absolue clôture de l’espace dramatique, le refus de toute fissure, de toute crevasse par où puisse pénétrer l’air extérieur, comme de tout temps de repos qui laisse place au recul pris. »

L’écriture
« Tout comme est peintre seulement quelqu’un qu’inspire le jeu des lignes et des couleurs (et non l’envie de représenter un arbre, une scène de genre, ou un rêve) est littérateur seulement celui que le maniement de la langue inspire peu ou prou. »

Lecture

Lectures

« Je suis toujours curieux de lire les réactions qui nous ont été conservées toutes fraîches des contemporains d’une œuvre capitale, tutoyant irrévérencieusement des ouvrages dont ils ne savent pas encore qu’ils feront un jour ployer le genou. »

« …] en littérature, comme en politique, les moyens subvertissent immanquablement les fins. »

Littérature et histoire

Allemagne

Littérature et cinéma

Surréalisme

Langue

Œuvre et souvenir

Demeures de poètes

Siècles littéraires

« Certes, il n’y a pas de raison de croire au "progrès" en matière d’art. Si d’ailleurs on remonte de quelques siècles dans le temps, il apparaît que l’homme n’y a jamais cru que peu sérieusement et très passagèrement (en revanche, pendant de longues périodes, et de toute son âme, il a cru à la réalité et presque à la fatalité de sa régression). »

Peut-être un peu trop péremptoire, et abscons parfois, mais ça reste une lecture très riche, d’une langue superbe (même si je ne suis pas d’accord avec tout ce qui est dit, et que je n’ai pas tout compris).

Ne me reste qu’à mettre la main sur En Vivant, en écrivant, d’Annie Dillard, titre apparemment démarqué de celui de Gracq, et parlant également, je crois, de vie et de littérature…

\Mots-clés : #essai #universdulivre
par Tristram
le Mar 1 Fév - 15:24
 
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Sujet: Julien Gracq
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Julien Gracq

Lettrines 2

Tag essai sur Des Choses à lire Lettri11

D’abord diverses pochades géographiques, et aussi historiques, de lieux de France essentiellement (beaucoup Nantes, mais aussi bien d’autres) ; aperçus assez brefs, sauf exceptionnellement, comme du paysage des Landes. On retrouve des vues, envasées, embrumées, du Rivage des Syrtes.
« Ce qui fait la beauté dramatique du Raz, c’est le mouvement vivant de son échine centrale, écaillée, fendue, lamellée, qui n’occupe pas le milieu du cap, mais sinue violemment en mèche de fouet, hargneuse et reptilienne, se portant tantôt vers les aplombs de droite, tantôt vers les aplombs de gauche. Le plongement final, encore éveillé, laboure le raz de Sein comme le versoir d’un soc de charrue. Le minéral vit et se révulse dans cette plongée qui se cabre encore : c’est le royaume de la roche éclatée ; la terre à l’instant de s’abîmer dans l’eau hostile redresse et hérisse partout ses écailles à rebrousse-poil. »

Longue et belle évocation de la marche, d’abord lorsqu’il parcourt la Basse Normandie au temps de l’occupation allemande, et pendant la « rêverie de guerre » de l’armée française entre Lorraine et Flandre.
Suivent des « Éphémérides », qui commencent avec mai 68, la mort du général de Gaulle, et le premier débarquement de l’homme sur la lune.
Références littéraires et notes de lecture, dont principalement Baudelaire, Proust, Rimbaud, Chateaubriand, Mauriac, Stendhal, Hugo, Verne, mais aussi Jammes. Gracq ne ménage pas non plus l’expression de ses mésestimes. Avis également concernant les peinture, musique, architecture, sculpture. Des souvenirs, notamment d’enfance (bord de Loire, Angers, Nantes), puis de voyages aux États-Unis, péninsule ibérique, Royaume-Uni et Scandinavie.
Peu de choses cependant concernant l’écriture, mais intéressantes.
« Le mot, pour un écrivain, est avant tout tangence avec d’autres mots qu’il éveille à demi de proche en proche : l’écriture, dès qu’elle est utilisée poétiquement, est une forme d’expression à halo. »

« Tout livre digne de ce nom, s’il fonctionne réellement, fonctionne en enceinte fermée, et sa vertu éminente est de récupérer et de se réincorporer – modifiées – toutes les énergies qu’il libère, de recevoir en retour, réfléchies, toutes les ondes qu’il émet. C’est là sa différence avec la vie, incomparablement plus riche et plus variée, mais où la règle est le rayonnement et la dispersion stérile dans l’illimité. Espace clos du livre : restreint, c’est la clé de sa faiblesse. Mais aussi étanche : c’est le secret de son efficacité. Le préfixe auto est le mot-clé, toujours, dès qu’on cherche à serrer de plus près la "magie" romanesque : auto-régulation, auto-fécondation, auto-réanimation. Il faut qu’à tout instant l’énergie émise par chaque particule soit réverbérée sur toute la masse. »

Gracq offre encore et toujours un grand plaisir de lecture !

\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mer 26 Jan - 14:06
 
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Umberto Eco

Cinq questions de morale

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- Penser la guerre (un texte à propos du Koweït, d’avril 1991, et un autre à propos du Kosovo, d’avril 1999).
« C'est un devoir intellectuel de proclamer l'impossibilité de la guerre. Même s'il n'y avait pas de solution alternative. Tout au plus, de rappeler que notre siècle a connu une excellente alternative à la guerre, c'est-à-dire la guerre "froide". Occasion d'horreurs, d'injustices, d'intolérances, de conflits locaux, de terreur diffuse, l'histoire devra finir par admettre que ce fut là une solution très humaine et proportionnellement bénigne, qui a même connu des vainqueurs et des vaincus. Mais il ne relève pas de la fonction intellectuelle de déclarer des guerres froides.
Ce que certains ont vu comme le silence des intellectuels sur la guerre a peut-être été la peur d'en parler à chaud dans les médias, pour la simple raison que ces derniers font partie de la guerre et de ses instruments, et qu'il est donc dangereux de les tenir pour un territoire neutre. De plus, les médias ont des temps différents de ceux de la réflexion. La fonction intellectuelle s'exerce toujours en avance (sur ce qui pourrait advenir) ou en retard (sur ce qui est advenu) ; rarement sur ce qui est en train d'advenir, pour des raisons de rythme, parce que les événements sont de plus en plus rapides et plus pressants que la réflexion sur les événements. C'est pourquoi le baron de Calvino s'était perché sur les arbres : non pour échapper au devoir intellectuel de comprendre son temps et d'y participer, mais pour le comprendre et y participer mieux encore. »

- Le fascisme éternel. Eco dégage les archétypes du fascisme, de « l’Ur-fascisme » (le préfixe Ur exprime l’ancienneté originelle, primitive) : c’est un syncrétisme qui tolère les contradictions, un irrationalisme ; il promeut le culte de l'action pour l'action, la suspicion envers le monde intellectuel, et rejette toute critique ;
« Pour l'Ur-fascisme, le désaccord est trahison. »

Il est bien sûr raciste, nationaliste ;
« L'Ur-fascisme naît de la frustration individuelle ou sociale. Aussi, l'une des caractéristiques typiques des fascismes historiques est-elle l'appel aux classes moyennes frustrées, défavorisées par une crise économique ou une humiliation politique, épouvantée par la pression de groupes sociaux inférieurs. »

Il a l'obsession du complot, promeut l'élitisme populaire.
« Chaque fois qu'un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu'il ne représente plus la Voix du Peuple, on flaire l'odeur de l'Ur-fascisme. »

« Le héros Ur-fasciste est impatient de mourir. Entre nous soit dit, dans son impatience, il lui arrive plus souvent de faire mourir les autres. »

- Sur la presse (rapport présenté en janvier 1995 au Sénat italien, en présence de représentants de la presse).
« La fonction du quatrième pouvoir consiste à contrôler et à critiquer les trois autres pouvoirs traditionnels (ainsi que celui de l'économie, des partis et des syndicats), mais cela est possible, dans un pays libre, parce que sa critique n'a aucune fonction répressive : les mass media ne peuvent influencer la vie politique d'un pays qu'en créant de l'opinion. Mais les pouvoirs traditionnels ne peuvent contrôler et critiquer les médias, si ce n'est à travers les médias ; sinon, leur intervention devient sanction, soit exécutive, soit législative, soit judiciaire – ce qui n'arrive que si les médias se mettent hors la loi ou présentent des situations de déséquilibre politique et institutionnel. Cela dit, comme les médias – la presse, en l'occurrence – ne peuvent échapper aux critiques, c'est une condition de bonne santé d'un pays démocratique que sa presse sache se remettre elle-même en question. »

Eco évoque notamment les quotidiens qui « s'hebdomadairisent de plus en plus, contraints d'inventer de l'information, de transformer en information ce qui n'en est pas. »
Il expose ensuite les rapports presse-télévision et presse-monde politique :
« En Italie, le monde politique fixe l'agenda des priorités journalistiques en affirmant quelque chose à la télé (ou même en annonçant qu'il l'affirmera), et la presse, le lendemain, ne parle pas de ce qui s'est passé dans le pays mais de ce qui en a été dit ou de ce qui aurait pu en être dit à la télévision. Et encore, s'il ne s'agissait que de cela, car désormais la petite phrase assassine d'un homme politique à la télévision tient lieu de communiqué de presse formel. »

Un travers de plus en plus répandu :
« Quand elle ne parle pas de télévision, la presse parle d'elle-même ; elle a appris cela de la télévision, qui parle essentiellement de télévision. Au lieu de susciter une indignation inquiète, cette situation anormale fait le jeu des hommes politiques, satisfaits de voir que chacune de leurs déclarations à un seul média est reprise en écho par la caisse de résonance de tous les autres médias réunis. Ainsi, les médias, de fenêtre sur le monde, se sont transformés en miroir, les téléspectateurs et les lecteurs regardent un monde politique qui s'admire lui-même, comme la reine de Blanche-Neige. »

Étonnante anticipation du net et des réseaux sociaux en tant qu'amplificateurs du biais de confirmation que les bulles engendrent :
« Le danger du journal home made, c'est qu'il ne parle que de ce qui intéresse l'usager, le tenant ainsi écarté d'un flux d'informations, de jugements ou de cris d'alarme qui pourraient le solliciter ; il lui ôterait la possibilité de recevoir, en feuilletant le reste du journal, une nouvelle inattendue, non désirée. Nous aurions une élite d'usagers très informés, sachant où et quand chercher les informations, et une masse de sous-prolétaires de l'information, satisfaits d'apprendre la naissance d'un veau à deux têtes dans la région, mais ignorants du reste du monde. »

- Quand l'autre entre en scène (extrait de Croire en quoi ? ).
- Les migrations, la tolérance et l'intolérable. La partie la plus intéressante du recueil : Eco fait d’abord un distinguo entre immigration et migration :
« On n'a "immigration" que lorsque les immigrés (admis sur décisions politiques) acceptent en grande partie les coutumes du pays où ils immigrent, on a "migration" lorsque les migrants (que personne ne peut arrêter aux frontières) transforment radicalement la culture du territoire où ils migrent. »

Il explicite les notions de fondamentalisme et d’intégrisme, de politically correct et de racisme, notamment pseudo-scientifique, puis d’intolérance « pour le différent ou l'inconnu », une pulsion élémentaire, d’abord « sauvage », contre laquelle l’éducation est nécessaire, ensuite « doctrinale » (la trahison des clercs), alors devenue irrépressible. À propos du nazisme et de l’Holocauste, il dégage ce qui change par rapport aux antécédents :
« Le nouvel intolérable n'est pas seulement le génocide, mais sa théorisation. »

L'exposé est limpide, et conforte la conviction que j’ai toujours eue que reprocher son racisme inné à quelqu’un est aussi vain que de l’incriminer parce qu’il est congénitalement malade.

\Mots-clés : #essai #guerre #politique #racisme
par Tristram
le Ven 17 Déc - 12:31
 
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Sujet: Umberto Eco
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Gaston Bachelard

Fragments d'une Poétique du Feu

Tag essai sur Des Choses à lire Fragme10

Ouvrage inachevé, présenté posthumément par sa fille. L’avant-propos de celle-ci renseigne notamment sur la méthode d’écriture de Bachelard, mais souligne aussi la distinction entre « le feu d’animus, le feu surgissant et actif », et le feu d’anima, « réconfort et [à la] chaleur du feu rêvé ».
Sont publiés l’introduction dans ses deux versions, celle de La Poétique du Feu et celle de La Poétique du Phénix, ainsi que les trois chapitres : Le Phénix, phénomène du langage ; Prométhée ; Empédocle.
C’est peu dire que Bachelard fut inspiré par le feu : il avait déjà écrit auparavant La Psychanalyse du feu et La Flamme d'une chandelle, superbes textes. Et comme toujours avec lui, la lecture vaut a minima pour la balade poétique, que ce soit son bonheur d’expression ou les nombreux poètes qu’il cite. Ici, il ne traite pas de concepts, mais d’images (généralement littéraires) ; il se laisse aller à la rêverie, tout en étant d’une grande sensibilité (ceci est surtout valable pour le premier chapitre).
Dans l’introduction :
« …] la poésie est un Règne du langage [… »

I : La régénération phénicienne ("en rapport avec le phénix" ; je ne connaissais pas cette forme adjective !) : archétype en poésie, devenu indépendant du mythe.
Le thème prométhéen est traité de façon plus psychologique, « jungienne », et l’empédocléen est encore moins achevé.
J’ai juste noté quelques fulgurances :
« Dans la nature, tout ce qui va vite est criminel. »

« Si singulières que soient parfois les images dans lesquelles s’esquisse le mythe de Prométhée, nous devrons prouver qu’il n’y a pas d’images gratuites. »

« En somme il n’y a que deux manières mécaniques de faire le feu : le frottement ou le choc, plus exactement le frottement doux et lent et le frottement dur et bref. »

Même dans ces textes inachevés, la pensée de Bachelard émerveille !

\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Sam 4 Déc - 12:47
 
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Sujet: Gaston Bachelard
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Alberto Manguel

Le Voyageur et la Tour. Le lecteur comme métaphore

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En partant de métaphores fondamentales (le monde est un livre, le livre est un voyage, etc.), Manguel réfléchit sur la lecture, au travers de saint Augustin, l'épopée de Gilgamesh, Dante et Montaigne en particulier (les références érudites sont un des intérêts de cet essai).
« Le livre est un monde dans lequel nous pouvons voyager parce que le monde est un livre que nous pouvons lire. »

« Écouter est dans une grande mesure une activité passive ; lire est une entreprise active, comme voyager. »

Si ça m’a fait penser, hors de propos, au livre à venir mallarméen, j’ai pu apprécier à quel point nous sommes déterminés à voir le monde, y compris celui d’un livre, comme « un système de signes cohérent », ayant un sens qu’on peut y chercher.
Manguel dénonce la raréfaction de la lecture en profondeur au profit du feuilletage sur la Toile :
« Aujourd’hui, le voyage n’a plus de destination. Il n’a plus pour but le mouvement mais l’immobilité, le séjour dans l’ici et maintenant ou, ce qui revient au même, le passage quasi instantané d’un lieu à un autre, de telle sorte qu’il n’y a plus de traversée d’un point à un autre, ni dans l’espace ni dans le temps, ce qui ressemble beaucoup à nos nouvelles habitudes de lecture. »

Après le lecteur voyageur, le solitaire studieux dans la tour d’ivoire, menacé d’acédie ou de mélancolie et/ou en retrait du monde dans son refuge, avec comme support de réflexion Hamlet et Prospero. (À ce propos, Manguel rapporte une édifiante appropriation du premier par le Troisième Reich.)
« À une époque où les valeurs que notre société présente comme désirables sont celles de la vitesse et de la brièveté, cette démarche lente, intense et réflexive qu’est la lecture est considérée comme inefficace et démodée. »

Le rat de bibliothèque, ou fou de livres (« ver », worm, en anglais) : le dévoreur de livres (qui n’en retient rien). Sont évoqués cette fois Don Quichotte, Bouvard et Pécuchet, Bovary.
On pense inévitablement à Umberto Eco...
« Les Muses de la poésie (ou Muses des meilleures ventes, pourrait-on dire de nos jours) gavent de sottises le lecteur grossier ; les Muses de la philosophie nourrissent d’aliments salutaires l’âme du lecteur inspiré. Ces deux notions opposées de la façon d’ingérer un texte dérivent, nous l’avons vu, du livre d’Ézéchiel et de l’Apocalypse. Lorsque saint Jean eut obéi à l’ordre de le prendre et de le dévorer, le petit livre, nous raconte-t-il, “était dans ma bouche doux comme du miel ; mais quand je l’eus dévoré il me causa de l’amertume dans les entrailles”. »

Donc un petit essai sur la lecture, par un lecteur, et pour les lecteurs.
« Nous sommes des créatures qui lisons, nous ingérons des mots, nous sommes faits de mots, nous savons que les mots sont notre mode d’existence en ce monde, c’est par les mots que nous identifions notre réalité et au moyen des mots qu’à notre tour nous sommes identifiés. »


\Mots-clés : #essai #universdulivre
par Tristram
le Mer 1 Déc - 12:20
 
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Sujet: Alberto Manguel
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Umberto Eco

De Bibliotheca

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Conférence prononcée le 10 mars 1981 pour célébrer le 25e anniversaire de l’installation de la Bibliothèque communale de Milan dans le Palais Sormani.
À partir du fameux texte de Borges, Eco se propose de définir une « mauvaise bibliothèque » (on pense évidemment à celle de Le Nom de la rose).
« P) Les horaires doivent coïncider exactement avec les horaires de travail, décidés par accord préalable avec les syndicats : fermeture absolue le samedi, le dimanche, le soir et à l’heure des repas. Le pire ennemi de la bibliothèque est l’étudiant qui travaille ; son meilleur ami est l’érudit local, celui qui a une bibliothèque personnelle, qui n’a donc pas besoin de venir à la bibliothèque et qui, à sa mort, lègue tous ses livres. »

Mais le grand praticien va au-delà de l’humour :
« La notion de bibliothèque est fondée sur un malentendu, à savoir qu’on irait à la bibliothèque pour chercher un livre dont on connaît le titre. C’est vrai que cela arrive souvent mais la fonction essentielle de la bibliothèque, de la mienne et de celle des amis à qui je rends visite, c’est de découvrir des livres dont on ne soupçonnait pas l’existence et dont on découvre qu’ils sont pour nous de la plus grande importance. Bien sûr on peut faire cette découverte en feuilletant le catalogue mais il n’y a rien de plus révélateur et de plus passionnant que d’explorer des rayons où se trouvent par exemple rassemblés tous les livres sur un sujet donné, chose que le catalogue auteurs ne donnera pas, et de trouver à côté du livre qu’on était allé chercher un autre livre qu’on ne cherchait pas et qui se révèle être fondamental. La fonction idéale d’une bibliothèque est donc un peu semblable à celle du bouquiniste chez qui on fait des trouvailles et seul le libre accès aux rayons le permet. »

Je ne peux pas m’empêcher de penser que cet idéal bibliothécaire s’apparente évidemment au feuilletage sur la Toile…

\Mots-clés : #essai #universdulivre
par Tristram
le Ven 26 Nov - 12:22
 
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Sujet: Umberto Eco
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Rebecca Solnit

L'Art de marcher

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Étude historique de la marche, notamment dans la littérature, alternant avec les expériences personnelles de Rebecca Solnit. Après les philosophes péripatéticiens, elle évoque Rousseau et Kierkegaard, puis continue son exposé en se penchant sur l’origine de la marche bipède associée à la station debout (j’ai trouvé référence à son livre dans La Marche, de Pascal Picq). @Jack-Hubert Bukowski, je crois que tu l’as lu aussi ?
« La paléontologie rappelle la salle des pas perdus d’un tribunal, où avocats et magistrats montent en épingle les preuves qui confortent leurs hypothèses en ignorant superbement celles qui pourraient les infirmer. »

Viennent ensuite les pèlerinages, puis les promenades dans les jardins ou les paysages, puis Wordsworth et le romantisme.
« (L’industrie du matériel de camping et de randonnée fit ses premières armes avec les manteaux que Wordsworth et Robert Jones avaient spécialement commandés à un tailleur londonien pour leur tour d’Europe, les cannes de marcheur de Coleridge, la tente de De Quincey, l’étrange tenue de voyage de Keats.) »

Après un rappel sur Thoreau, nature et « célébration de la liberté physique et mentale », Rebecca Solnit retrace l’histoire de l’alpinisme, des clubs de randonnée et du scoutisme.
C’est ensuite la flânerie urbaine qui est abordée, avec notamment Dickens, New York, Paris et Walter Benjamin, les surréalistes, Djuna Barnes.  
« Ceux qui aiment marcher en ville sont familiers d’un état particulier de la solitude – une noire solitude ponctuée de rencontres comme le ciel nocturne est ponctué d’étoiles. »

« Il faut errer à l’aventure dans les villes, s’y promener comme on feuillette un livre pour comprendre que leur organisation répond à un ordre spatial opposé à l’ordre temporel soigneusement linéaire de la chronologie. »

« Cette ville est tellement bien entrée dans les tableaux et les romans de ceux qu’elle tenait sous son emprise que la représentation et la réalité y sont comme deux miroirs face à face ; la promenade y devient lecture, comme si Paris était une immense anthologie de contes. Longtemps capitale des exilés et des réfugiés du monde entier autant que de la France, elle exerce une attirance magnétique sur ses habitants et ses visiteurs. »

Quand Paris accueillait les étrangers, les piétons… Hannah Arendt, Introduction à Illuminations de Walter Benjamin :
« À Paris un étranger se sent chez lui car il peut habiter la ville comme il vit entre ses quatre murs. Et de même qu’on habite un appartement et qu’on le rend confortable en vivant dedans, pas en l’utilisant simplement pour y dormir, y manger, y travailler, on habite une ville en s’y promenant sans but ni dessein, avec le répit assuré par les cafés innombrables qui bordent les rues et devant lesquels défilent la vie de la ville, le flot des piétons. Paris est à ce jour la seule grande ville qu’on puisse parcourir à pied à son aise, et comme son animation dépend plus que dans toute autre ville des gens qui passent dans les rues, ce n’est pas uniquement pour des raisons techniques que la circulation automobile moderne la met en danger. »

Walter Benjamin, Chronique berlinoise, in Écrits autobiographiques :
« Ne pas trouver son chemin dans une ville – il est possible que ce soit inintéressant et banal. Il y faut de l’ignorance – rien d’autre. Mais s’égarer dans une ville – comme on s’égare dans une forêt – cela réclame un tout autre apprentissage. Il faut alors que les panneaux et les noms de me, les passants, les toits, les kiosques ou les buvettes parlent à cet homme traqué, comme des brindilles qui craquent sous ses pieds dans la forêt, comme le cri effrayant d’un butor dans le lointain, comme le calme soudain d’une clairière au milieu de laquelle s’élance un lis. Paris m’a appris cet art de l’égarement ; il a exaucé ce rêve dont les plus anciennes traces sont le labyrinthe sur les feuilles de papier buvard de mes cahiers d’écolier. »

Après les rues, "la" rue : les marches collectives, défilés, parades, « démonstration physique des opinions politiques et culturelles [qui] est peut-être la plus universelle des formes d’expression publique. »
Puis arrive la banlieue, avec la voiture obligatoire, qui fait disparaître la marche à pied – et l’espace public.
On en est venu à une « désincarnation de la vie quotidienne » :
« Depuis que le chemin de fer a modifié notre rapport à l’espace, la longueur du voyage est mesurée en fonction du temps de trajet et non plus de la distance. Le tapis de jogging parachève cette transformation : désormais le déplacement est exclusivement une question de durée, d’exercice physique et de mouvement mécanique. L’espace en tant que paysage, terrain, spectacle, lieu d’expérience s’est volatilisé. »


\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Lun 22 Nov - 11:22
 
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Sujet: Rebecca Solnit
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Ryōko Sekiguchi

Nagori, la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter

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Quatrième de couverture :
« Nagori, littéralement "reste des vagues", qui signifie en japonais la nostalgie de la séparation, et surtout la saison qui vient de nous quitter. Le goût de nagori annonce déjà le départ imminent du fruit, jusqu’aux retrouvailles l’année suivante, si on est encore en vie. On accompagne ce départ, on sent que le fruit, son goût, se sont dispersés dans notre propre corps. On reste un instant immobile, comme pour vérifier qu’en se quittant, on s’est aussi unis. »

C’est donc l’ingrédient d’arrière-saison, mais plus encore une notion japonaise exemplaire de cette culture si exotique, déroutante, raffinée et riche à nos yeux, notamment à l'égard de son « esthétique en osmose avec la nature ».
« L’étymologie du mot se rapporte à nami-nokori, "reste des vagues", qui désigne l’empreinte laissée par les vagues après qu’elles se sont retirées de la plage. Cela comprend à la fois la trace des vagues, ces sillons immatériels dessinés par les vagues sur le sable, et les algues, coquillages, morceaux de bois et galets abandonnés sur leur passage. Il n’y a ni raison ni logique à cette accumulation en dépôt, mais une fois qu’elle est là, elle s’y établit pour un temps, éphémère.
De nos jours, le mot s’épelle na-gori, "le nom qui reste". Bien qu’ils ne reflètent pas l’origine du mot, ces caractères me semblent produire une image tout aussi évocatrice de nagori.
Nos émotions ne se déplacent pas aussi facilement. Si vives et réactives qu’elles soient, elles sont bien plus lentes que notre corps à prendre congé d’un être, ou d’un lieu. Elles viennent toujours après nous, à quelques pas en arrière. »

Ryōko Sekiguchi nous parle des saisons, temporalité cyclique, « temporalité botanique », confrontée à notre temporalité linéaire :
« La saison, pourrait-on dire, c’est le temps des émotions. »

… et même d’une troisième, celle que révèlent Hiroshima et Fukushima :
« Avec la radioactivité, c’est une troisième temporalité, une temporalité d’une longueur insupportable, infiniment plus longue que la vie des êtres humains, qui apparaît. »

Elle nous révèle aussi l’aspect saisonnier, codifié et même « autoritaire », du haïku. Mais son fil principal reste la cuisine.
« C’est ce qu’on appelle dans la cuisine traditionnelle japonaise deaimono, "choses rencontrées". Il désigne les associations heureuses entre certains ingrédients, donc entre différents êtres, dans un plat. »

Il y a un côté ethnologie comparée dans cette réflexion, sans doute nourrie des nombreux voyages en Afrique, Amérique, Europe et Asie (et de lectures originales) : Ryōko Sekiguchi est vraiment une passeuse de cultures.
Elle termine en évoquant son année à la Villa Médicis (soit un cycle des quatre saisons), résidence d’écrivain en 2013-2014 qui est à l’origine de ce texte.
Une très belle surprise, tant l’auteure que le texte (d’un bon style, écrit directement en français), pleins d’ouverture d’esprit et de captivantes découvertes, de passage.

\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Sam 20 Nov - 12:17
 
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Sujet: Ryōko Sekiguchi
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Marguerite Yourcenar

En pèlerin et en étranger

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Brèves pochades, sur la mythologie, les marionnettes, datant des années trente et reprises au début des années soixante-dix (Grèce et Sicile), puis réflexions métaphysiques sur la finitude humaine (L’improvisation sur Innsbruck, 1929) :
« La mémoire choisit ; c’est le plus ancien des artistes. »

« Là est le privilège des personnages de l’histoire : ils sont, parce qu’ils furent. Tandis que nous ne sommes pas encore : nous commençons, nous essayons d’exister. »

« Seuls, les peintres d’autrefois, les Brueghel, les Dürer, surent éviter l’orgueil dans le tracé des perspectives : de petits êtres rampants combattent ou s’étreignent dans un coin de paysage, au bord de fleuves sans cesse écoulés, mais pourtant plus fixes qu’eux-mêmes, au pied de montagnes qui changent si lentement qu’elles paraissent ne pas changer. »

Dans Forces du passé et forces de l’avenir, Marguerite Yourcenar prédit (ou espère) en 1940 une renaissance de la civilisation après la guerre contre Hitler.
Puis c’est une Suite d’estampes pour Kou-Kou-Haï, dédiée à son pékinois (1927, texte de jeunesse).
« La nuit tombe, ou plutôt s’étale comme une onde. La nuit, dame de toutes les magies tristes, efface le temps comme la distance. »

Yourcenar nous parle ensuite de Virginia Woolf, dont elle a traduit Vagues, et qu’elle a rencontrée :
« Le regard est plus important pour elle que l’objet contemplé, et dans ce va-et-vient du dedans au dehors qui constitue tous ses livres, les choses finissent par prendre l’aspect curieusement irritant d’appeaux tendus à la vie intérieure, de lacets où la méditation engage son cou frêle au risque de s’étrangler, de miroirs aux alouettes de l’âme. »

Wilde :
« Bizarre absence de prescience ! Dans Intentions, Wilde affirmait que les œuvres parfaites sont celles qui concernent le moins leur auteur : sa gloire à lui est autobiographique. Il s’était voulu païen, au sens où ce mot passe pour signifier une vie couronnée de roses ; son De Profundis est traversé d’un glas chrétien. Il avait maudit le vieux culte de la Douleur, qui s’est vengée de lui. »

« Tout poète tient un peu du roi Midas : celui-ci dore le sordide où s’achève sa vie. »

Faust ; puis Böcklin (après Dürer et Holbein) :
« Chaque peuple a fait du christianisme catholique un paganisme différent. Celui d’Allemagne tourne autour de la danse des morts. »

« La vie porte en soi la mort, comme chacun porte son squelette. »

Caillois :
« Caillois lui-même a passionnément argué qu’il exaltait, au contraire, un anthropomorphisme à rebours, dans lequel l’homme, loin de prêter, parfois avec condescendance, ses propres émotions au reste des êtres vivants, participe avec humilité, peut-être aussi avec orgueil, à tout ce qui est inclus ou infus dans les trois règnes. »

Henry James, dont Yourcenar a traduit Ce que savait Maisie, puis Ruysdael, Rembrandt, et enfin Borges.

Hétéroclite, et même inégal, mais aussi de belles choses, comme toujours avec Yourcenar ; l’idée de la mort est omniprésente.

\Mots-clés : #contemythe #essai #mort #peinture
par Tristram
le Dim 14 Nov - 13:20
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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Georges Perec

Espèces d'espaces

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Réflexions sur les espaces, surtout l’habitat, tout particulièrement urbain, de celles qui mèneront à La vie, mode d’emploi.
Non sans poésie, énumérations, inventaires, et mémoire :
« L’espace ressuscité de la chambre suffit à ranimer, à ramener, à raviver les souvenirs les plus fugaces, les plus anodins comme les plus essentiels. »

« Longtemps je me suis couché par écrit
Parcel Mroust »

« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »

Perec propose une méthode d’observation de l’environnement quotidien pour enfin le voir (pratiquement la même que je mets en application en forêt).
Et fait quelques remarques fort justes :
« J’ai mis le tableau sur le mur pour oublier qu’il y avait un mur, mais en oubliant le mur, j’oublie aussi le tableau. Il y a des tableaux parce qu’il y a des murs. Il faut pouvoir oublier qu’il y a des murs et l’on n’a rien trouvé de mieux pour ça que les tableaux. Les tableaux effacent les murs. Mais les murs tuent les tableaux. »


\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Ven 12 Nov - 11:57
 
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George Steiner

Dans le château de Barbe Bleue. Notes pour une Redéfinition de la Culture

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Quatre conférences publiées en 1971, intitulées d’après les Notes pour la définition d’une culture de T. S. Eliot, et portant sur la crise de notre culture.
Le grand ennui
C’est le constat de notre état d’esprit civilisationnel après les années 1798 à 1815, la Révolution et l’Empire : le caractéristique spleen baudelairien post-espoir et post-épopée, une sorte de fin du progrès, de « malaise fondamental » dû aux « contraintes qu’impose une conduite civilisée aux instincts profonds, qui ne sont jamais satisfaits » :
« Je pense à un enchevêtrement d’exaspérations, à une sédimentation de désœuvrements. À l’usure des énergies dissipées dans la routine tandis que croît l’entropie. »

« L’union d’un intense dynamisme économique et technique et d’un immobilisme social rigoureux, fondant un siècle de civilisation bourgeoise et libérale, composait un mélange détonant. L’art et l’esprit lui opposaient des ripostes caractéristiques et, en dernière analyse, funestes. À mes yeux, celles-ci constituent la signification même du romantisme. C’est elles qui engendreront la nostalgie du désastre. »

Une saison en enfer
De 1915 à 1945, c’est l’hécatombe, puis l’holocauste, escalade dans l’inhumanité. Plusieurs explications sont évoquées, d’une revanche de la nietzschéenne mise à mort de Dieu à la freudienne mise en œuvre de l’enfer dantesque.
« Un mélange de puissance intellectuelle et physique, une mosaïque d’hybrides et de types nouveaux dont la richesse passe l’imagination, manqueront au maintien et au progrès de l’homme occidental et de ses institutions. Au sens biologique, nous contemplons déjà une culture diminuée, une "après-culture." »

« En tuant les juifs, la culture occidentale éliminerait ceux qui avaient "inventé" Dieu et s’étaient faits, même imparfaitement, même à leur corps défendant, les hérauts de son Insupportable Absence. L’holocauste est un réflexe, plus intense d’avoir été longtemps réprimé, de la sensibilité naturelle, des tendances polythéistes et animistes de l’instinct. »

« Exaspérant parce qu’"à part", acceptant la souffrance comme clause d’un pacte avec l’absolu, le juif se fit, pour ainsi dire, la "mauvaise conscience" de l’histoire occidentale. »

« Quiconque a essayé de lire Sade peut juger de l’obsédante monotonie de son œuvre ; le cœur vous en monte aux lèvres. Pourtant, cet automatisme, cette délirante répétition ont leur importance. Ils orientent notre attention vers une image ou, plutôt, un profil nouveau et bien particulier de la personne humaine. C’est chez Sade, et aussi chez Hogarth par certains détails, que le corps humain, pour la première fois, est soumis méthodiquement aux opérations de l’industrie.
On ne peut nier que, dans un sens, le camp de concentration reflète la vie de l’usine, que la "solution finale" est l’application aux êtres humains des techniques venues de la chaîne de montage et de l’entrepôt. »

Après-culture
« C’est comme si avait prévalu un puissant besoin d’oublier et de rebâtir, une espèce d’amnésie féconde. Il était choquant de survivre, plus encore de recommencer à prospérer entouré de la présence tangible d’un passé encore récent. Très souvent, en fait, c’est la totalité de la destruction qui a rendu possible la création d’installations industrielles entièrement modernes. Le miracle économique allemand est, par une ironie profonde, exactement proportionnel à l’étendue des ruines du Reich. »

Steiner montre comme l’époque classique éprise d’ordre et d’immortalité glorieuse est devenue la nôtre, défiante des hiérarchies et souvent collective dans la création d’œuvres où prime l’immédiat, l’unique et le transitoire.
« L’histoire n’est plus pour nous une progression. Il est maintenant trop de centres vitaux où nous sommes trop menacés, plus offerts à l’arbitraire de la servitude et de l’extermination que ne l’ont jamais été les hommes et femmes de l’Occident civilisé depuis la fin du seizième siècle. »

« Nous savons que la qualité de l’éducation dispensée et le nombre de gens qu’elle touche ne se traduisent pas nécessairement par une stabilité sociale ou une sagesse politique plus grandes. Les vertus évidentes du gymnase ou du lycée ne garantissent en rien le comportement électoral de la ville lors du prochain plébiscite. Nous comprenons maintenant que les sommets de l’hystérie collective et de la sauvagerie peuvent aller de pair avec le maintien, et même le renforcement, des institutions, de l’appareil et de l’éthique de la haute culture. En d’autres termes, les bibliothèques, musées, théâtres, universités et centres de recherche, qui perpétuent la vie des humanités et de la science, peuvent très bien prospérer à l’ombre des camps de concentration. »

« Est-il fortuit que tant de triomphes ostentatoires de la civilisation, l’Athènes de Périclès, la Florence des Médicis, l’Angleterre élisabéthaine, le Versailles du grand siècle et la Vienne de Mozart aient eu partie liée avec l’absolutisme, un système rigide de castes et la présence de masses asservies ? »

Demain
« Populisme et rigueur académique. Les deux situations s’impliquent mutuellement, et chacune polarise l’autre en une dialectique inéluctable. C’est entre elles que se déploie notre condition présente.
À nous de savoir s’il en a déjà été autrement. »

À partir de l’importance croissante de la musique et de l’image par rapport au verbe, et de celle des sciences et des mathématiques, Steiner essaie de se projeter dans le futur proche (bien vu pour l’informatique connectée, heureusement moins pour les manipulations biologiques).
« Ce passage d’un état de culture triomphant à une après-culture ou à une sous-culture se traduit par une universelle "retraite du mot". Considérée d’un point quelconque de l’histoire à venir, la civilisation occidentale, depuis ses origines gréco-hébraïques jusqu’à nos jours, apparaîtra sans doute comme saturée de verbe. »

« De plus en plus souvent, le mot sert de légende à l’image. »

« Nous privons de leur humanité ceux à qui nous refusons la parole. Nous les exposons nus, grotesques. D’où le désespoir et l’amertume qui marquent le conflit actuel entre les générations. C’est délibérément qu’on s’attaque aux liens élémentaires d’identité et de cohésion sociale créés par une langue commune. »

« Affirmer que "Shakespeare est le plus grand, le plus complet écrivain de l’humanité" est un défi à la logique, et presque à la grammaire. Ceci cependant provoque l’adhésion. Et même si le futur peut, par une aberration grossière, prétendre égaler Rembrandt ou Mozart, il ne les surpassera pas. Les arts sont régis en profondeur par un flot continu d’énergie et ignorent le progrès par accumulation qui gouverne les sciences. On n’y corrige pas d’erreurs, on n’y récuse pas de théorèmes. »

« Il tombe sous le sens que la science et la technologie ont provoqué d’irréparables dégradations de l’environnement, un déséquilibre économique et un relâchement moral. En termes d’écologie et d’idéaux, le coût des révolutions scientifiques et technologiques des quatre derniers siècles a été énorme. Pourtant, en dépit des critiques confuses et bucoliques d’écrivains comme Thoreau et Tolstoï, personne n’a sérieusement douté qu’il fallait en passer par là. Il entre dans cette attitude, le plus souvent irraisonnée, une part d’instinct mercantile aveugle, une soif démesurée de confort et de consommation. Mais aussi un mécanisme bien plus puissant : la conviction, ancrée au cœur de la personnalité occidentale, au moins depuis Athènes, que l’investigation intellectuelle doit aller de l’avant, qu’un tel élan est conforme à la nature et méritoire en soi, que l’homme est voué à la poursuite de la vérité ; le "taïaut" de Socrate acculant sa proie résonne à travers notre histoire. Nous ouvrons les portes en enfilade du château de Barbe-bleue parce qu’"elles sont là", parce que chacune mène à la suivante, selon le processus d’intensification par lequel l’esprit se définit à lui-même. »

« Souscrire, de façon toute superstitieuse, à la supériorité des faits sur les idées, voilà le mal dont souffre l’homme éclairé. »

C’est érudit, tant en références littéraires que scientifiques, mais d’une écriture remarquablement fluide et accessible. Réflexions fort intéressantes, qui ouvre de nombreuses pistes originales − même si j’ai regretté l’absence d’un appareil critique apte à éclairer certaines allégations.

\Mots-clés : #campsconcentration #deuxiemeguerre #essai #philosophique #premiereguerre #religion #xxesiecle
par Tristram
le Mar 9 Nov - 13:38
 
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Sujet: George Steiner
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Daniel Mendelsohn

Trois anneaux ‒ Un conte d'exils

Tag essai sur Des Choses à lire Trois_12

Dans ce texte mi-essai mi-confidence d'écrivain, Mendelsohn étudie la structure de l’Odyssée ; Ulysse y est qualifié de polytropos, qui a plusieurs tours (dans son sac), et cette épithète a aussi un aspect littéraire :
« Ce procédé s’appelle la composition circulaire. Dans cette structure annulaire, le récit semble se perdre dans une digression (l’interruption du fil de l’intrigue principale étant annoncée par une formule toute faite ou une scène convenue), mais cette digression, qui a toutes les apparences d’une divagation, décrit au bout du compte un cercle, puisque le récit reviendra au point précis de l’action dont il s’est écarté, ce retour étant signalé par la répétition de la formule ou de la scène convenue qui avait indiqué l’ouverture de la parenthèse. Ces cercles pouvaient recouvrir une seule et même digression ou une série plus complexe de récits enchevêtrés, imbriqués l’un dans l’autre, à la manière des boîtes chinoises ou des poupées russes. »

« En ceci, la digression n’est jamais une déviation. Ses tours et détours poursuivent le même objectif, à savoir nous aider à comprendre l’action unique et complète qui constitue le sujet de l’œuvre dans laquelle ils s’inscrivent. »

Enchâssement de narrations secondaires mises en parenthèses, boucles discursives rompant la linéarité chronologique du récit et faisant de celui-ci une histoire au-delà des faits historiques rapportés, voilà qui encore récemment nous a interpelés sur le forum, avec des interrogations irritées à propos de mises en œuvre peut-être mal agencées. Ce procédé qui remonte aux Mille et Une Nuits me fascine, mais m’agace lorsqu’il est stéréotypé, embrouillant l’intrigue au lieu de la rehausser.
Brillante démonstration avec « Un étranger arrive dans une ville inconnue au terme d’un long voyage », séquence de l’exilé reprise da capo, leitmotiv revenant plusieurs fois, autant de faux départs séparés par des digressions-commentaires qui apportent indirectement des renseignements en lien avec le sujet principal ; cette ludique leçon de philologie appliquée enrichit élégamment le texte, qui comporte cependant des redites apparemment gratuites.
Mendelsohn suit le même fil jusque dans Fénelon (Les Aventures de Télémaque), puis Proust, enfin Sebald, et la trame s’étoffe de correspondances partagées dans cette remarquable mise en abyme du procédé. Cet ingénieux tour de pensée m'a ramentu Nabokov, c'est dire !

\Mots-clés : #essai #universdulivre
par Tristram
le Sam 6 Nov - 12:44
 
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Sujet: Daniel Mendelsohn
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Pierre Michon

Trois auteurs. Balzac, Cingria, Faulkner

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Commentaires littéraires… mais quel bonheur d’expression ! quelle intimité avec Balzac, dont les souvenirs se mêlent à ceux de proches dans une affectueuse nostalgie. Évidemment les personnages de l’auteur, mais aussi ses expressions, parfois archaïques, entrées dans la langue, tant qu’on en oublie l’origine (« il est connu comme le houblon », c’est lui).
« Je me demande si on y a encore le loisir et la passion de s’étriper pendant toute une vie pour un héritage, maintenant que tout va plus vite. »

Affinités avec le pauvre Cingria (hagiographie médiévale notamment).
Michon nous apprend que c’est Absalon ! Absalon ! qui lui a permis de franchir le pas et d’entrer en écriture avec Les Vies minuscules – Faulkner père de son texte…


\Mots-clés : #essai #universdulivre
par Tristram
le Ven 5 Nov - 11:21
 
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Sujet: Pierre Michon
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Baptiste Morizot

Manières d'être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous

Tag essai sur Des Choses à lire Extern48

Cinq « novellas philosophiques » voulant renouveler notre regard sur le monde.
L’introduction annonce clairement comment ces cinq textes s’articulent ; au final, ce qui les rattache est moins évident. J’ai surtout apprécié les premier et dernier textes, parlant de l’observation des loups par pistage et caméra thermique.
Sur recommandation de l’auteur :



Il y est donc question d’éthologie, d’écologie, voire d’anthropologie, mais peut-être plus de l’ordre de la réflexion hors cadre (scientifique) d’un naturaliste (amateur ?) sur le terrain. Il s’agit en tout cas de considérations intellectuellement stimulantes, parfois un peu creuses et, m’a-t-il semblé, pas dénuées de contresens ou de biais en matière d’évolutionnisme ; ainsi de la longue explication de ce que les nez ne sont pas faits que pour porter des lunettes, m’a paru enfoncer une porte ouverte : évidemment un organe n’a pas qu’une fonction, univoque et figée pour un seul usage.
Mais c’est toujours enrichissant lorsqu’on sort de son domaine de compétence (comme quand, de manière inverse, Pascal Picq se hasarde à philosopher dans La marche), mais rapidement se pose la question de la légitimité de certaines conclusions…
Le cœur du message déclaré, c’est l’interaction de tous les êtres vivants et la nécessité de leur cohabitation harmonieuse, comme en l’occurrence avec les loups, ces « aliens familiers », et ce en cherchant des modus vivendi dans une « diplomatie interespèces des interdépendances » par de multiples « égards ajustés » en permanence.
« C’est notre manière d’habiter qui est en crise. Et notamment par son aveuglement constitutif au fait qu’habiter, c’est toujours cohabiter, parmi d’autres formes de vie, parce que l’habitat d’un vivant n’est que le tissage des autres vivants. »

« Énigme parmi les énigmes, la manière humaine d’être vivant ne prend sens que si elle est tissée aux milliers d’autres manières d’être vivant que les animaux, végétaux, bactéries, écosystèmes, revendiquent autour de nous. »

Le constat est fait du fourvoiement de notre représentation du monde.
« Si nous ne voyons rien dans la “nature”, ce n’est pas seulement par ignorance de savoirs écologiques, éthologiques et évolutionnaires, mais parce que nous vivons dans une cosmologie dans laquelle il n’y aurait supposément rien à voir, c’est-à-dire ici rien à traduire : pas de sens à interpréter. »

D’où un point de vue original sur un des apex de notre philosophie moderne :
« Le sujet humain seul dans un univers absurde, entouré de pure matière à portée de main comme stock de ressources, ou sanctuaire pour se ressourcer spirituellement, est une invention fantasmatique de la modernité. De ce point de vue, les grands penseurs de l’émancipation qu’ont pu être Sartre ou Camus, et qui ont probablement infusé leurs idées en profondeur dans la tradition française, sont des alliés objectifs de l’extractivisme et de la crise écologique. »

… Et la préconisation d’une déconstruction de notre façon de penser.
« Les dualismes prétendent chaque fois cartographier la totalité des possibles, alors qu’ils ne sont jamais que l’avers et le revers d’une même pièce, dont le dehors est occulté, nié, interdit à la pensée elle-même.
Ce que cela exige de nous est assez vertigineux. Le dehors de chaque terme d’un dualisme, ce n’est jamais son terme opposé, c’est le dehors du dualisme lui-même. Sortir du Civilisé, ce n’est pas se jeter dans le Sauvage, pas plus que sortir du Progrès implique de céder à l’Effondrement : c’est sortir de l’opposition entre les deux. Faire effraction du monde pensé comme leur règne binaire et sans partage. C’est entrer dans un monde qui n’est pas organisé, structuré, tout entier rendu intelligible, à partir de ces catégories. »

Est avancée une mystérieuse survivance immémoriale − du type archétypes jungiens ?
« Dans l’approche inséparée du vivant défendue ici, la dynamique évolutive prend un autre visage que la seule “théorie de l’évolution” par variation-sélection. Elle devient la sédimentation de dispositifs dans le corps, produits par une histoire : des ascendances. »

Sont invoqués Descola, Despret, Barbara Cassin, Bruno Latour, Aldo Leopold, mais aussi Nietzsche, Foucault, Deleuze, et même Damasio (qui a écrit la postface), très proche de Morizot tant sur le fond que sur la forme ; j’ai aussi pensé à un Tout-monde glissantien à l’échelle cosmique. Encore une fois ce recueil constitue un excellent remue-méninge, bourré d’aperçus originaux.
« Je reprends ici l’approche deleuzienne suivant laquelle l’activité philosophique par excellence revient à créer des concepts. »

Morizot s’exprime à grand renfort de néologismes évocateurs (« panimal », « cosmopolitesse », etc.), d’expressions paradoxales et de métaphores hardies. Cela m’a paru bien écrit, brillant, trop peut-être même par moments (d’un lyrisme un peu soûlant, comme parfois Cyrulnik), en tout cas compréhensible pour un essai tout public (moins cependant que Pascal Picq, qu’il semble contredire quelquefois) ; bien sûr, cet essai demande une certaine assiduité, un minimum d’application de la part de son lecteur. Les éditeurs devraient peut-être apposer un Topocloscore, avec dans ce cas un Topoclo- ou Topoclo0, lecture à ne pas mettre dans les mains d’un enfant de moins de cinq ans.

\Mots-clés : #ecologie #essai #nature #philosophique
par Tristram
le Jeu 4 Nov - 12:06
 
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Sujet: Baptiste Morizot
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Pascal Picq

La Marche. Sauver le nomade qui est en nous

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La marche – et la bipédie −, voilà le propre de l’homme qui pense (sujet déjà évoqué maintes fois sur le forum). Pascal Picq va plus loin :
« Cet essai commence pour sa première partie avec l’étude de la nature actuelle pour revisiter les diversités des bipédies et des modes de locomotion associés. Puis il nous entraîne dans le monde des mythes et de la science-fiction où se rencontrent les canons de l’anthropomorphisme qui hantent les esprits philosophiques et anthropologiques autour de la bipédie et de la marche. Ensuite, dans sa deuxième partie, il s’aventurera chez les espèces éteintes avant d’arriver à la lignée humaine. On verra alors que ce n’est pas la bipédie qui fait l’homme, mais que l’homme fait et adapte sa bipédie. En effet, la famille des grands singes pratique des formes de bipédies arboricoles et parfois terrestres depuis plus de dix millions d’années, alors que tous vivaient dans le monde des forêts. »

L’influence néfaste de convictions métaphysiques et philosophiques en science est donc pointée :
« Hélas, deux fois hélas, l’excellence de la biologie française comme le génie de ses écrivains passe à côté de la révolution darwinienne. C’est aux contextes sociaux et aux caractères des personnages que s’applique le naturalisme. Loin d’être une biologie, même de l’âme, il est au contraire lié à l’émergence d’une science de l’Homme et de la société, une sociologie stimulée par le positivisme d’Auguste Comte. Aujourd’hui, l’ennui du naturalisme se mesure à la pléthore des romans de chaque rentrée littéraire, aux centaines de livres sur les affres et les introspections d’auteurs qui nous offrent leurs états d’âme. Qu’ils aillent donc prendre l’air ! »

« …] (ce n’est pas la jungle qui produit des monstres, mais les regards portés aux bêtes). »

L’évolution rapide des espèces sous contrainte anthropique est discrètement soulignée :
« Espérons que notre siècle comprendra tout ce que l’homme partage avec les grands singes, notamment à propos de la bipédie et de la marche, car ils auront tous disparu d’ici la fin du XXIe siècle et il en va de la dernière possibilité d’édifier un récit universel des origines de toute l’humanité [… »

Le fameux « chaînon manquant » :
« À la manière des chevaliers en quête du Saint Graal, rien n’a jamais fait autant courir les paléoanthropologues partis à la recherche de ce qui, de toute évidence, n’a jamais existé : une forme fossile du passé, intermédiaire entre deux formes vivantes et contemporaines, l’homme et un grand singe élu de la nature actuelle selon les hypothèses en lice. »

L’ouvrage ne manque pas d’humour, rapportant des points de vue "scientifiques" farfelus (et erronés), comme non-scientifiques ou interdisciplinaires, tel le DAC, célèbre humoriste et Dernier Ancêtre Commun :
« Et il m’arrive souvent de penser que seule la pataphysique peut sauver la paléoanthropologie de la métaphysique. »

En dehors des contraintes structurales/ historiques et de plasticité des organismes des espèces dites "complexes",
« …] les sources des adaptations se trouvent dans les variations génétiques et l’environnement n’affecte jamais ces variations, mais les sélectionne. »

Pour l’homme,
« On retrouve le couple variation/sélection au cœur de la théorie darwinienne de la sélection naturelle qui, dans notre affaire, ne repose pas sur des variations génétiques, mais sur des contraintes historiques et sur la plasticité. Lucrèce l’avait bien vu au début de notre ère et Gould l’a conceptualisé magistralement à la fin du XXe siècle. Quel paradoxe (apparent) : des caractères qui apparaissent grâce à des contraintes ! Ou, comme nous verrons à propos de notre bipédie, comment une spécialisation peut proposer de nouvelles plasticités/potentialités. »

Quelques savoureux coups de gueule :
« Comme trop longtemps dans le cadre de la justice française, l’intime conviction balaie avec mépris toutes les preuves matérialistes, même celles de la police scientifique. Voilà un des travers de l’esprit humain cause de tant de malheurs : le "ce que je crois" prévaut toujours sur "ce qui est démontré". La charge de la preuve revient toujours à ceux qui observent et non pas à ceux qui revendiquent leurs convictions, ce qu’on appelle une "immunité épistémique" selon l’expression du philosophe Jean-Marie Schaeffer. C’est toute la différence entre être cartésien et scientifique : la réfutabilité. »

« Un tel aveuglement du monde de la paléoanthropologie, préférant s’accrocher aux certitudes ontologiques et anthropocentriques plutôt qu’aux grands singes et aux pionniers de la biomécanique, est tout simplement consternant. »

Et ce que je ne peux m’empêcher de voir comme des allusions à l’actualité :
« De même pour les cris de nos bébés et les jeux bruyants de nos enfants, sans oublier les colères et les cris qui sont les premières négociations de la vie avec les adultes. Tous ces comportements sont vite atténués chez les jeunes chimpanzés par les mères et les grands mâles pour éviter d’attirer des prédateurs ou des groupes de chimpanzés hostiles. Pour qu’une espèce admette de tels comportements, il faut un minimum de sécurité (et depuis deux décennies, jamais nos sociétés n’ont été aussi néoténiques avec des "adultes" continuant à se comporter comme de grands enfants jamais contrariés). »

J’ai découvert l’arboricolisme (auquel j’adhère sans modération), et des auteurs que je compte lire, des projets :
« Le projet Danser avec l’évolution a été une aventure scientifique et artistique digne de l’évolution : une rencontre inattendue, un "bricolage" entre science et danse, la mise en évidence de la plasticité et de caractères non mobilisés par les corps et les traditions chorégraphiques, des improvisations, les unes sélectionnées et perfectionnées, les autres abandonnées. »

Le secret du destin particulier de l’homme :
« Alors que toutes les sortes de proies se sont adaptées à des prédateurs bondissant soudainement sur elles, mais en étant capables de maintenir leur course rapide que sur quelques centaines de mètres, voici qu’arrive un nouveau prédateur avec une stratégie prédatrice inédite : la traque ou chasse par épuisement. »

« Car le prédateur humain associe trois caractéristiques redoutables : l’endurance, la capacité d’attaquer et de se défendre en lançant des objets et la coopération. Seuls les canidés, comme les lycaons en Afrique, les dholes en Inde ou les loups dans l’hémisphère nord adoptent de telles stratégies de traque ; et quand les hommes et les loups, qui deviennent des chiens, se rencontrent il y a plus de 30 000 ans, plus aucune espèce ne peut leur résister. »

« L’Homme a inventé une nouvelle course de l’évolution qui, on le sait maintenant, procède par élimination de trop de diversité, à commencer par les espèces les plus proches ou les plus grandes. »

L’avenir est sombre :
« À la fin du dernier âge glaciaire, des sociétés humaines s’orientent vers des économies de production et inventent deux fléaux qui affectent durement nos sociétés actuelles : le travail et la sédentarité. »

« Quand deux espèces proches exploitent les mêmes niches écologiques, ou elles divergent écologiquement, ou l’une des deux disparaît. »

Une question qui m’a toujours turlupiné :
« Mais d’où viennent ces rêves, ces pensées qui poussent notre espèce Homo sapiens à aller par-delà les horizons, les plaines, les déserts, les montagnes… […] C’est plus certainement une curiosité doublée d’une volonté d’aller marcher par-delà de grands espaces. »

En conclusion, après avoir rappelé le traitement peu enviable des femmes, Pascal Picq pointe une régression humaine depuis le début de l’Histoire (taille du cerveau, etc.) – et nous incite à renouer avec la marche. Une des choses que j’apprécie le plus chez lui, c’est le bon sens dans une vulgarisation accessible ; fréquemment on se dit : c’est évident, et pourtant je serais tombé dans ce biais !
Je voudrais encourager à cette lecture, qui intéresserait un lectorat plus vaste qu’on ne pourrait croire, tant on y trouve d’idées, d’observations, d’images aussi pertinentes qu’inattendues !
« Et dire qu’il y en a qui persistent à dire que la science désenchante le monde. »


\Mots-clés : #essai #historique #science
par Tristram
le Ven 29 Oct - 17:35
 
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Sujet: Pascal Picq
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