Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Jeu 29 Juil - 11:11

109 résultats trouvés pour essai

Cees Nooteboom

Venise. Le lion la ville et l'eau

Tag essai sur Des Choses à lire Venise10

Évidemment ce livre vaut surtout pour qui connaît ne serait-ce qu’un peu Venise ; j’ai pris plaisir à m’égarer de nouveau dans ses venelles qui s’achèvent parfois sans avertissement dans un rio en contrebas.
« Vous cherchiez quelque chose, un palais, la maison d’un poète, mais vous perdez votre chemin, vous vous engagez dans une ruelle qui aboutit à un mur ou à une berge sans pont et soudain, vous comprenez que c’est cela l’important, que ce que vous voyez maintenant, vous ne l’auriez jamais vu autrement. »

S’il est illustré de photos de Simone Sassen, la compagne de Cees Nooteboom, il n’y a guère de représentation des tableaux, qui tiennent pourtant une grande place dans ce recueil de textes écrits sur des décennies, et parfois très récents (Nooteboom évoque les « porcs balancés » et Trump).
Le passé est partout dans la ville-labyrinthe.
« Entendons-nous bien : je suis heureux à Venise, mais c’est un bonheur avec un arrière-goût, peut-être du fait de cet entassement de passé, de cette surabondance de beauté, et parce que c’est trop de bonheur – la tension du labyrinthe qui peut vous amener soudain, plusieurs fois par jour, dans une cour fermée, devant les briques d’un mur aveugle ou devant une eau sans pont, si bien que ce qui eût dû s’ouvrir se referme tout à coup, vous obligeant à faire volte-face et à retourner là d’où vous veniez. Un instant la ville vous a tenu captif, un instant vous avez été la mouche prise dans la toile, le prisonnier de Borges, contraint par les mailles d’un filet de mille églises et palais, ligoté par d’étroites et sombres venelles et puis, d’un seul coup, c’est fini, vous voilà dans la lumière du quai, vous voyez les bateaux sillonner en tous sens cette lumière, et tout au fond la miniature de Murano, étincelant dans l’ardeur de septembre. » (Le labyrinthe désagrégé)

« Dans les lieux historiques, le passé reculé n’est jamais qu’une autre forme d’hier. »

« Qui ne croit pas que les morts sont encore de la partie n’a rien compris. »

Plus encore sur le labyrinthe :
« Venise entière n’est qu’un éternel réseau de recoupements, impossible d’y échapper pour la simple raison, peut-être, qu’on ne veut pas y échapper. Une ville qui est un univers condensé constitue une variante spécifique de claustrophobie, un domaine clos et néanmoins relié au monde. »

« Cette ville ne s’arrête jamais, ni dans notre imagination ni dans la réalité. Une ville entourée d’eau n’a pas de frontières, elle est partout. Une ville toile d’araignée, le labyrinthe auquel on ne se fait jamais, on reste pris dans ses rets, même après un an d’absence. »

Inévitablement aussi, on n’échappe pas à « l’armée » (surtout chinoise, japonaise) des touristes.
« Entre leur regard et la ville, il y aura toujours un téléphone ou un appareil qui leur montrera leur propre visage avec en fond de décor la ville qu’ils avaient tant désiré voir. »

« Étrange : les foules que j’essaie d’éviter dans la journée, je les recherche justement chez le Tintoret. »

Comme de coutume chez Nooteboom, des réflexions originales.
« Tout ici a été construit par des hommes, et pourtant c’est comme si la ville s’était générée, s’était bâtie elle-même, et avait peut-être inventé les hommes qui l’ont bâtie. Une étendue d’eau où se déversent quelques rivières, presque un marécage, çà et là une île, des hommes qui ont ici cherché refuge et y ont construit une ville qui en retour a produit cette race d’hommes, création mutuelle ayant suscité une chose sans pareille dans le monde, des hommes qui font une ville qui fait des hommes, lesquels, durant des siècles, soumettent tout leur environnement, prodigieuse multiplication de puissance et d’argent autour d’une église qui n’a jamais su si elle appartenait à l’Orient ou à l’Occident, excroissance où ont fleuri les plus invraisemblables absurdités et traditions, et dont l’efflorescence la plus ahurissante fut cette créature singulière, le doge, en une immense série de centaines d’hommes, les premiers se perdant dans les brumes de l’Histoire et le dernier ayant déposé de ses propres mains ce couvre-chef qui tenait à la fois du bonnet de nuit phrygien et de la couronne. »


\Mots-clés : #Essai #historique #insularite #lieu
par Tristram
le Jeu 24 Juin - 13:18
 
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Sujet: Cees Nooteboom
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Jacques Réda

Ferveur de Borges

Tag essai sur Des Choses à lire Ferveu10

Recueil de textes où Réda glose sur l’œuvre de Borges, tant les poèmes que la prose où il exerce sa « perplexité métaphysique ». Ce déchiffrement perspicace permet de mieux approcher le sens de cette « conception totale et ambiguë de la littérature où lire ne se sépare pas d’écrire ».
« …] l’œuvre de Borges est caractérisée, à première vue, par la compilation, la falsification des sources, la préméditation dans l’équivoque, le calembour métaphysique et la mystification bibliographique. »

« Systématiquement appliquée, la technique de l’égarement transforme l’œuvre de Borges en cela même qu’elle explore et qu’elle commente : le monde énigmatique, le cheminement de l’esprit au sein de cet inépuisable labyrinthe et, au-delà encore, par un suprême effet de glaces, en ce reflet d’elle-même qu’à l’infini elle répercute. »

Aussi une belle évocation de « songerie déambulatoire » dans Paris et sa périphérie, entre flânerie et exploration, celle des « poètes rôdeurs » à l’affût de signaux du soir. Et des poèmes... borgésiens !

\Mots-clés : #essai #poésie
par Tristram
le Mar 8 Juin - 22:14
 
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Kurt Vonnegut, jr

Elle est pas belle la vie ? Conseils d'un vieux schnock à de jeunes cons

Tag essai sur Des Choses à lire Elle_e10

Recueil de neuf discours universitaires prononcés par Kurt Vonnegut de 1978 à 2004.
Excellent rappel à une époque où un mouvement étudiant réclame le droit de ne pas être choqué par certains propos :
« Si j’ai froissé l’un ou l’une d’entre vous en disant du mal de Thomas Jefferson, pas de pot. Je dis ce qu’il me plaît de dire, sauf "Il y a le feu !" s’il n’y a pas le feu, parce que je suis citoyen des États-Unis d’Amérique. Le but de votre gouvernement n’est pas − et ne devrait pas être − de vous empêcher, vous ou quiconque, quelle que soit votre couleur, quelle que soit votre race, quelle que soit votre religion, d’être meurtri dans vos satanés sentiments. »

Plusieurs remarques qui touchent juste, concernant la société états-unienne, mais pas que…
« Je plaisantais, mais plus sérieusement : il y a dans notre précieuse Constitution un défaut tragique, et je ne sais pas comment on pourrait y remédier. Le voici : seuls les dingues veulent être présidents. C’était vrai même dans mon lycée. Seuls les élèves sérieusement perturbés se présentaient au poste de délégué de classe. »

« L’un des bons points de cette époque moderne : si vous mourez horriblement à la télévision, vous ne serez pas mort en vain : vous nous aurez distraits. »

… et encore (plus) d’actualité :
« Plus fou que le golf, pourtant, il y a la politique moderne, où grâce à la télé, et par souci de commodité pour la télé, on ne peut être que deux sortes d’êtres humains, soit des libéraux, soit des conservateurs. »

Confidences personnelles sur son cursus :
« Malgré mon incapacité à franchir la barrière intellectuelle de la thermodynamique, ou du tas de merde, si vous préférez, je voulais encore être respecté pour mon esprit scientifique, mon attachement à la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. Il était clair que seule une pseudo-science était possible pour moi. Idéalement, je me disais, ce devrait être une pseudo-science socialement supérieure à l’astrologie, la météorologie, la coiffure, l’économie ou l’embaumement. Les deux plus importantes, hier comme aujourd’hui, étaient la psychanalyse et l’anthropologie culturelle. L’une et l’autre se fondaient, hier comme aujourd’hui, sur ce qui envoyait régulièrement des innocents sur la chaise électrique ou la poêle à frire, c’est-à-dire le témoignage humain, c’est-à-dire le blabla. J’ai choisi l’anthropologie culturelle. Vous avez le résultat sous les yeux. »

Mais aussi une conviction d’humaniste athée et partisan de Jésus-Christ :
« Mes opinions politiques en un mot : cessons de donner aux grandes entreprises et aux bidules technologiques dernier cri ce dont elles et ils ont besoin, et redonnons aux êtres humains ce dont ils ont besoin. »

« Je suis enchanté par le Sermon sur la montagne. Être miséricordieux, il me semble, est l’unique bonne idée dont nous avons été gratifiés jusqu’à présent. Peut-être qu’un de ces jours nous aurons une autre bonne idée, ce qui nous fera donc deux bonnes idées. »


\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Dim 30 Mai - 14:25
 
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Sujet: Kurt Vonnegut, jr
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Umberto Eco

Art et beauté dans l'esthétique médiévale

Tag essai sur Des Choses à lire Art_et10

En spécialiste du Moyen Âge et de sémiotique, mais aussi de diffusion scientifique, Umberto Eco dresse un panorama passionnant des théories sur l’art et la beauté dans cette période de transition ; c’est un exposé historique chronologique, entre ethnologie des temps "primitifs" et antiquité classique d’une part, renaissance, classicisme et romantisme de l’autre, précisant un mode de pensée original et fascinant. Ce dernier est cependant loin d’être disparu de notre esprit : j’ai pensé à la postérité littéraire de la notion de symboles parlants dans la nature et du goût encyclopédique pour les classifications, collections et listes, à la croyance en une adéquation entre bien et beau, corollairement entre mauvais et laid, ou encore à l’intuition de la beauté nécessaire et inhérente à un concept juste et concis, qu’on retrouve chez de grands chercheurs modernes.
Je ne tenterai pas de rendre compte de l’ouvrage lui-même, n’étant pas assez compétent pour le faire, mais le signale chaudement aux amateurs éclairés.  

\Mots-clés : #essai #historique #moyenage #philosophique #religion
par Tristram
le Mer 26 Mai - 12:41
 
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Sujet: Umberto Eco
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Arthur Koestler

Les Racines du hasard

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Nota : j’ai lu (il y a longtemps malheureusement) L'Étreinte du crapaud, qui parle de Paul Kammerer, du lamarckisme, des caractères innés et acquis, des coïncidences en série et de la synchronicité junguienne (le dernier thème m’ayant passionné) ; Les Racines du hasard en constitue une suite (ou un complément).
Arthur Koestler assure que dans les années soixante l’existence des phénomènes parapsychiques, scientifiquement étudiés, est prouvée grâce aux statistiques.
Pour leur trouver un cadre théorique acceptable, il revient sur les étonnantes découvertes de la physique moderne dans les années trente, comme le Principe d’indétermination (ou Principe d’incertitude) d’Heisenberg :
« Plus le physicien peut déterminer avec exactitude la localisation d’un électron par exemple, plus la vitesse en devient incertaine ; et vice versa si l’on connaît la vitesse, la localisation de l’électron se brouille. Cette indétermination inhérente des événements infra-atomiques est due à la nature ambiguë et évasive des particules de matière, qui, en fait, ne sont pas du tout des particules, des "choses". Ce sont des entités à tête de Janus qui dans certaines circonstances se comportent comme de minuscules boulets et dans d’autres circonstances comme des ondes ou des vibrations propagées dans un milieu dénué de tout attribut physique. »

« "La tentative même de se faire une image [des particules élémentaires] et de les penser visuellement suffit à les fausser entièrement", écrivit Heisenberg. »

« "L’électron est à la fois un corpuscule et une onde", proclamait Broglie. C’est à ce dualisme, qui est fondamental pour la physique moderne, que Bohr donna le nom de "principe de complémentarité". La complémentarité devint une sorte de credo chez les théoriciens de l’école de Bohr − l’école de Copenhague, comme on disait. Et selon Heisenberg, pilier de cette école, "le concept de complémentarité a pour but de décrire une situation dans laquelle on peut regarder un seul et même événement dans deux systèmes de référence différents. Ces deux systèmes s’excluent mutuellement, mais en même temps ils se complètent, et seule la juxtaposition de ces systèmes contradictoires procure une vision exhaustive des apparences des phénomènes." »

« C’est ce qu’a résumé sir James Jeans dans un passage mémorable : "Aujourd’hui l’on considère généralement, et chez les physiciens presque à l’unanimité, que le courant de la connaissance nous achemine vers une réalité non mécanique ; l’univers commence à ressembler plus à une grande pensée qu’à une grande machine." »

Je suis toujours émerveillé par ces éblouissantes visions aux perspectives extraordinaires.
Puis Koestler revient sur Kammerer et ses « lois de la sérialité » :
« …] tandis que la gravitation agit sans discrimination sur l’ensemble des masses, cette autre force agit sélectivement sur la forme et la fonction pour unir les semblables dans l’espace et dans le temps ; elle relie par affinité. Par quels moyens cet agent a-causal fait intrusion dans l’ordre causal des événements − de manière dramatique ou banale − on ne peut le dire puisque, par hypothèse, il fonctionne en dehors des lois connues de la physique. Dans l’espace, il produit des événements concurrents reliés par affinité ; dans le temps des séries semblablement reliées. "Nous en arrivons ainsi à l’image d’une mosaïque universelle, d’un kaléidoscope cosmique qui, malgré des bouleversements et des réarrangements constants, prend soin de réunir les semblables." »

Il raconte comme Wolfgang Pauli s’associa à Carl Gustav Jung pour rapprocher leurs disciplines respectives, la physique quantique et la (para)psychologie, par l’a-causalité autour du concept de synchronicité.
« Le traité de Jung repose sur le concept de "synchronicité", qu’il définit comme "l’occurrence simultanée de deux événements liés par le sens et non par la cause" ou encore comme "une coïncidence dans le temps de deux événements ou plus, non liés causalement et ayant un sens identique ou semblable… de rang égal à la causalité comme principe d’explication". »

Puis il aborde la tendance à l’intégration qu’on retrouve(rait) dans les domaines de la mystique, de la biologie, du social, et reformule le concept envisagé en « événements confluents ».
C’est une sorte d’épistémologie partisane, à lire avec prudence, comme Le Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier…

\Mots-clés : #essai #philosophique #psychologique #science
par Tristram
le Dim 23 Mai - 1:24
 
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Sujet: Arthur Koestler
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Samuel Johnson

Le Paresseux

Tag essai sur Des Choses à lire Le_par10

Sélection de chroniques parues hebdomadairement dans la presse. Le premier de ces « essais périodiques » donne son titre au pseudo-journal de Samuel Johnson comme au recueil, mais le thème de la paresse ne réapparaît guère par la suite ; l’auteur y convie (avec humour) ses lecteurs à lui envoyer des lettres qu’il prétend publier plus loin.
« Pour que la définition soit juste, la paresse doit être le caractère non seulement général, mais particulier de l’homme ; or l’homme est peut-être le seul être que l’on puisse appeler paresseux. Comment ? Parce qu’il fait à l’aide des autres ce qu’il pourrait faire par lui-même ; parce qu’il sacrifie ses devoirs et ses plaisirs à l’amour du repos. »

La dissipation oiseuse était déjà d’actualité au XVIIIe siècle, avant sa démultiplication par les réseaux sociaux numérisés :
« On sait très bien que le passé ne revient plus, et qu’un moment perdu l’est pour jamais. Or le temps est de toutes les propriétés celle qu’il faut le plus garantir contre l’invasion : mais pourquoi tant d’hommes s’arrogent-ils le droit de perdre le temps qui appartient aux autres ?
Cette usurpation est si générale que l’on passe une très petite partie de l’année à la fantaisie. Il est rare de faire ce que l’on s’était proposé de faire, et d’obtenir ce que l’on désirait : la vie est continuellement ravagée par des brigands. L’un nous ravit une heure, l’autre un jour ; celui-ci cache son larcin en nous pressant de travailler, celui-là nous endort par son amusante et perfide conversation. Ces vols se succèdent par mille vicissitudes de tumulte et de tranquillité, jusqu’à ce qu’ayant tout perdu, nous n’avons plus rien à perdre. […]
Si nous avons des égards pour les autres, nous devons supporter leurs folies. Quiconque ne peut prendre sur lui de se dérober à la société doit sans murmure payer un tribut de son temps à une multitude de tyrans : au fainéant qui donne des rendez-vous et n’y vient jamais ; au consultant qui demande des avis pour ne point les suivre ; au fanfaron qui sollicite des éloges ; au mécontent qui ne se lamente que pour exciter la pitié ; au spéculateur qui met tout son bonheur à fatiguer ses amis d’espérances, que tous, excepté lui, savent être chimériques ; à l’économiste qui parle de marché et d’arrangements ; au politique qui prédit le destin des batailles et la rupture des alliances ; à l’usurier qui compare ses différents fonds, et au bavard qui parle uniquement parce qu’il aime à parler. »

Inflation en boucle des citateurs, alors que le nombre d'idées originales est limité :
« Mais ceux qui remplissent le monde de livres ont rarement pour objet de plaire et d’instruire ; souvent ils n’ont d’autre besogne que d’avoir des monceaux de livres devant eux, d’en extraire un tiers sans y joindre aucune de leurs pensées et sans pouvoir juger si les matières qu’ils dérobent ne sont pas elles-mêmes des compilations. »

« On a remarqué qu’une société corrompue a beaucoup de lois : je crois qu’il est également vrai qu’un siècle ignorant a beaucoup de livres. Quand les trésors des antiques connaissances sont ignorés, quand les auteurs originaux sont oubliés, les compilateurs et les plagiaires s’empressent à nous donner ce que nous possédons déjà et s’illustrent en mettant devant nos yeux ce que notre lenteur nous avait caché. »

« Obliger tout homme qui écrit à dire des choses nouvelles, c’est vouloir réduire les auteurs à un très petit nombre ; obliger les plus fertiles génies à dire uniquement des choses nouvelles, c’est vouloir réduire les volumes immenses à quelques pages ; mais néanmoins la répétition devrait avoir ses bornes ; on devrait cesser de remplir les bibliothèques des mêmes pensées diversement exprimées, et des mêmes livres diversement décorés. »


\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Sam 24 Avr - 22:00
 
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Sujet: Samuel Johnson
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Collectif : la plus belle histoire du langage"

La plus belle histoire du langage, avec Pascal Picq, Laurent Sagart, Ghislaine Dehaene, Cécile Lestienne

Tag essai sur Des Choses à lire La_plu11

Un point sur ce qu’on sait (en 2008) du langage et des langues, notamment leurs origines, en trois points de vue, anthropologique, linguistique et pédiatrique-neurobiologique ; aussi opportunité pour rappeler des faits mal entendus…
Cécile Lestienne (journaliste qui interroge les scientifiques) :
« L’homme n’est pas le seul animal qui pense. Mais il est le seul à penser qu’il n’est pas un animal. Alors, depuis qu’il sait qu’il est un vertébré poilu allaitant ses petits – autrement dit un mammifère –, depuis qu’il a compris qu’il est le frère, pour ne pas dire le clone génétique, des grands singes (il partage 99 % de son ADN avec les chimpanzés), l’homme se raccroche à ses prérogatives. Mais il les perd les unes après les autres : l’outil, la culture, la conscience de soi et d’autrui… ne sont plus des exclusivités humaines. »

Pascal Picq (et Pangloss) :
« La fonction ne crée pas l’organe. »

« Pour reprendre une expression que j’ai forgée : dans l’évolution, les facteurs internes – les gènes – proposent, et les facteurs externes – l’environnement – disposent. »

« L’expansion d’Homo sapiens vers les nouveaux mondes, les mutations du néolithique et aujourd’hui la conquête de Mars viennent de nos représentations du monde et de notre besoin viscéral de raconter des histoires. »

Laurent Sagart :
« L’invention de l’agriculture a provoqué la disparition de centaines, voire de milliers de langues. […]
On estime qu’au moment de la révolution néolithique il y avait entre 5 et 9 millions d’hommes sur toute la planète. À peine la population d’Île-de-France aujourd’hui ! Et ces chasseurs-cueilleurs parlaient des centaines, voire des milliers de langues ! »

« − Certaines théories, comme l’hypothèse Sapir-Whorf, supposent que la langue modèle tellement la pensée que les locuteurs de langues structurées différemment seraient incapables de penser le monde de la même manière…
− On manque de preuves claires pour l’affirmer. Il semblerait plutôt que la langue soit assez autonome par rapport à la pensée, et que, en tout cas, le fait de parler une langue ne conduise pas ses locuteurs à raisonner d’une manière particulière. »

« La disparition d’une langue est toujours un drame : c’est l’anéantissement d’une architecture complexe, fruit d’une très longue évolution, la perte définitive d’une culture, de toute une littérature orale – car il s’agit souvent de langues non écrites –, d’une somme de traditions, de chansons, de contes, de légendes… et peut-être d’idées importantes pour l’humanité. Sans compter, on l’a vu, que le vocabulaire d’une langue, sa grammaire contiennent une quantité d’informations qui peuvent permettre de reconstruire l’histoire d’une population, les étapes de ses contacts avec les autres langues, ses relations de parenté, etc. De ce point de vue, la mort de certaines langues est une perte énorme pour notre compréhension de l’histoire de l’humanité. Je pense au tasmanien : lorsque les Anglais sont arrivés en Tasmanie au XIXe siècle, ils ont exterminé la population. Non seulement les aborigènes ont été éliminés comme des bêtes nuisibles, mais leur culture et leur histoire ont été gommées de la mémoire du monde parce que personne n’a enregistré leur langue. Or les quelques mots qui nous en restent ne montrent pas de parenté évidente avec les langues australiennes voisines. Avec le tasmanien, nous avons perdu une pièce très importante du puzzle. »

« L’avenir, c’est le plurilinguisme ! »

Est notamment abordée la captivante question des universaux ou notions universelles…
Ghislaine Dehaene :
« Le cerveau du nourrisson n’est décidément pas une cire molle attendant d’être façonnée par le monde extérieur. Il est structuré en régions fonctionnelles qui vont l’aider dans son apprentissage. »

« Les parents n’apprennent pas à parler à leurs enfants. Ils leur fournissent des modèles de langue et de culture… »


\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Jeu 22 Avr - 0:25
 
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Sujet: Collectif : la plus belle histoire du langage"
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Rick Bass

Le Livre de Yaak – Chronique du Montana

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Dans le prolongement de Winter qui rapporte son installation dans la vallée de Yaak, Rick Bass se consacre à la défense de cette dernière au moyen de plusieurs textes maladroitement regroupés, ce qui expose le lecteur à pire que la répétition, au rabâchage… mais fort heureusement l’auteur sait de quelques phrases rendre un aperçu de la forêt comme de ses pensées, ce qui fait de ce recueil un témoignage en plus d’un combat écologique : après tout, nous sommes peu nombreux à pouvoir approcher la nature encore intacte, à vivre son influence.
Tout y est cycles :
« Et l’hiver devient un pouls, un spasme du cœur qui comprime le sang dans les veines d’un être vivant, et l’on perçoit l’attente du reflux, de cet instant, entre deux battements, où le sang remonte dans les chambres du cœur pour un bref repos – six mois – avant d’être comprimé de nouveau : les cerfs affluent dans la montagne, puis ils redescendent les pentes, ils se recentrent et se déploient tour à tour, et c’est aussi ce que fait l’art, et la respiration. »

« Au lieu de cela, j’observe la nature qui rassemble les éléments disséminés et le chaos issus de cette désintégration pour les incorporer à nouveau à la vie. À l’image de l’art, qui crée de l’ordre à partir du chaos, harmonise des éléments disparates, remet sur le métier des fils effilochés. »

« Ce qui est plus stupéfiant encore, c’est que ces trois troncs, dont chacun est gros comme un torse humain, s’entrelacent à mesure qu’ils s’élèvent vers la frondaison. Leur spirale évoque moins un grand tronc d’arbre qu’un sarment de vigne ou une hélice d’ADN, un tire-bouchon ou un serpent autour d’un bâton.
En général, un arbre aussi peu commun ne survit pas au chaos de la forêt – ce que nous appelons chaos, mais où s’exprime seulement la mutation incessante d’un ordre et d’une implacable complexité, d’une implacable grâce. »

Publiés en 1996, je me demande si ces textes sont toujours à jour d’un point de vue scientifique, notamment au sujet des incendies de forêt ; les progrès en connaissance du milieu naturel vont vite, mais moins que ses transformations effrénées – c’est d’ailleurs ce qui ressort de l’épilogue daté de 2007.

\Mots-clés : #essai #lieu #nature
par Tristram
le Lun 19 Avr - 13:37
 
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Sujet: Rick Bass
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Michel Leiris

Langage Tangage ou ce que les mots me disent

Tag essai sur Des Choses à lire Langag10

Le livre débute, en guise de « supplément » à son Glossaire j'y serre mes gloses, par Souple mantique et simples tics de glotte, un recueil sous forme de lexique de jeux de mots sur leurs sonorités et des associations analogiques.
« hétéroclite (quel étrange cliquetis de choses et autres cette épithète étiquette !). »

« marginal – allergique à la mare où l'on nage en majorité. »

« miroir – roi de la rime. »

Suit une sorte d’essai commençant sur le même ton, le fond dicté par la forme (ou l'inverse), auto-démonstration de son procédé de composition de paraphrases par calembour et allitération, les mots suscités par d’autres avec transformation sémantique et musique lyrique, écriture « chargée d'harmoniques et comme animée d'un indéfinissable vibrato... »
Ce sont en quelque sorte les ultimes paroles anticipées de Leiris, sa dernière volonté de brûler ses livres, renier le (vain) refuge de l’écriture, ce qui fut le fondement de toute son existence, afin d’éviter de vivre et la mort, ainsi que tout engagement.
« Brûler mes livres : me punir par où j'aurai péché et détruire le corps du délit. Péché dont il n'y a pas à chercher à déterminer si excès ou défaut le caractérise, car il est péché pour ainsi dire originel : m'être depuis ma jeunesse acharné à rédiger des livres au lieu de m'attacher franchement à ce qu'il m'était donné de vivre. »

Leiris s’interroge et s’étudie, tente sans cesse de se justifier et de rationaliser son rapport à la littérature.
« Déçu, désarçonné mais dévoré par le désir de dire, comme si dire les choses était les diriger, disons du moins : les dominer. Dur ou doux, ce qui se doit avant tout, c'est dire différent : décalé, décanté, distant. D'où – que l'on n'en doute pas – mon langage d'ici, où les jeux phoniques ont pour rôle essentiel – eau, sel, sang, ciel – non d'ajouter à la teneur du texte une forme inédite de tralala allègre ou tradéridéra déridant, mais d'introduire – doping pour moi et cloche d'éveil pour l'autre – une dissonance détournant le discours de son cours qui, trop liquide et trop droit dessiné, ne serait qu'un délayeur ou défibreur d'idées. Curieusement donc, chercher du côté du non-sens ce dont j'ai besoin pour rendre plus sensible le sens, pratique point tellement éloignée – à bien y réfléchir – de ce procédé classique la rime, qui joue sa musique mais le plus souvent ne rime à rien sémantiquement parlant. »

Suivant ce staccato de consonnes dentales, une superbe variation sur l’inexprimable :
« …] "indéfinissable" (alias déphasé, déclassé, ainsi qu'un dé dans l'infini des sables), terme aussi flou que ces deux autres qu'on croirait ouverts sur des profondeurs quand, indices d'incontestable infirmité, ils ne sont qu'aveux d'une incapacité catégorique de formuler : "indicible" et "ineffable" [… »

Leiris revient sur la méthode appliquée dans son « intermittent et interminable glossaire » pour explorer le langage et la langue − protocole d’invention poétique de gloses qu’en fait il prolonge et remet en pratique :
« …] chacun de ces textes (à peine dignes de ce nom tant ils étaient concis) apparaissait, non comme le fruit de mon caprice mais comme déterminé par le contenu phonétique et la structure formelle du mot ainsi analysé, mot en quelque sorte déplié, façon fleur japonaise, comme pour l'expliciter et mettre en évidence ce qu'il suggère non seulement tel qu'on l'entend mais tel que les yeux le voient [… »

« …] − comme dans une mélodie une note paraît appeler une autre note ou quelques autres – un mot en appellerait un autre, l'arbitraire des signes cédant place en apparence à un système cohérent [… »

Leiris commente longuement la place essentielle de cette manière de dictionnaire surréaliste, onirique et divinatoire dans sa vie et sa pensée, rite en rapport avec la mort, devenu jeu, voire tic ; au cours de cette analyse il évoque notamment Mallarmé, Rimbaud et (son ami) Desnos, Raymond Roussel, Joyce, mais aussi Shakespeare et Verdi.
À propos de la dualité fond et forme, Leiris ajoute cette belle image au débat :
« …] le contenant était autant ce qui détermine le contenu que ce qui, par décret du sort dirait-on, le revêt [… »

Je suis resté trop longtemps loin de l’œuvre de Leiris, au point d’avoir presque oublié quel styliste fondamental il demeure.
Les amateurs de poésie sont fort heureusement nombreux sur le forum, et je les engage à découvrir cet auteur (qui rappelle Ponge et, évidemment, les surréalistes) si ce n’est déjà fait !

\Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #poésie
par Tristram
le Ven 9 Avr - 13:59
 
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Sujet: Michel Leiris
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Nastassja Martin

Les âmes sauvages : Face à l'Occident, la résistance d'un peuple d'Alaska

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Le premier contact de l’ethnologue est plutôt social, et sombre :
« De fait, les habitants du subarctique paraissent à première vue se dégrader de l’intérieur – physiquement et psychiquement – au même rythme que le monde s’altère autour d’eux. »

« Les conflits qui opposent les Occidentaux et les Gwich’in sont tous, sans exception, liés à la question environnementale qui se déploie sous des formes variées. »

« Les deux versions de la "catastrophe qui vient" auxquelles j’ai été confrontée sont également dramatiques : la première et la plus courante, à laquelle les vieilles personnes souscrivent plus facilement, consiste à dire que les périodes sombres feront retour et que le monde moderne, ne pouvant continuer à soutenir sa croissance effrénée et son incroyable démesure, va irrémédiablement s’écraser sur lui-même, artisan qu’il est de sa propre fin. […]
La seconde version, plus courante chez certains jeunes, consiste à dire que le milieu subarctique alaskien et les Gwich’in disparaîtront sous peu puisque le réchauffement climatique est irréversible et va bientôt modifier durablement toutes les routes migratoires des animaux du Grand Nord, empêchant les Gwich’in d’entrer en relation avec eux et donc de les chasser pour continuer à vivre à leur manière dans les villages de la taïga. Dans cette version, les Gwich’in ne sont plus considérés comme les seuls survivants de la forêt, puisque c’est la forêt elle-même et ses habitants qui sont menacés d’extinction. Sans eux, pas de futur possible, même pour les chasseurs gwich’in les plus aguerris. Entre les prophètes d’un "retour à la forêt" définitif et les adeptes de la chronique d’une mort annoncée, on voit à quel point certains entretiennent de réjouissantes perspectives pour l’avenir. »

« Telle est bien l’une des plus grandes ironies de ce territoire : il est unanimement reconnu comme l’un des derniers environnements véritablement sauvages sur la planète, mais il doit néanmoins être développé pour soutenir la culture matérialiste moderne, à laquelle aspirent toujours plus d’habitants dans le monde comme à un droit légitime et nécessaire. »

Ayant constaté la déstabilisation (jugée « irréversible ») du territoire par la pollution globale, Martin en retrace l’historique.
L’Alaska est une relativement récente colonie américaine gérée pour exploiter ses matières premières/ ressources naturelles.
« Chaque "élément naturel" se vit traité en membre indépendant, isolable et extractible. La forêt, loin d’être considérée comme un entrelacs de relations complexes entre des existants humains et non humains qui, par leurs interactions quotidiennes, créent un monde aux dynamiques qui lui sont propres, devint une simple ressource. »

Les indigènes sont déchirés entre « exploiter et protéger : le pendule alaskien », l’économie et l’écologie, la productivité pétrolifère et le sacré de la wilderness ; il y a aussi une opposition entre Indiens des villes et ceux qui vivent sur place.
Les missionnaires ont apporté à la fois les épidémies et le traitement pour les guérir, supplantant ainsi les chamanes, et atteint à l’identité indigène en imposant le changement de nom des personnes.
« D’une foule de qualificatifs, d’adjectifs mouvants sans cesse en transformation, d’associations inventives empruntant tant au registre des animaux qu’à celui des hommes ou du milieu en général, on passe à l’attribution définitive de prénoms bibliques qui ne peuvent pas être en mesure d’évoquer un mode relationnel incarné dans un environnement spécifique, puisqu’ils ont été inventés ailleurs et qu’ils ont une manière totalement différente d’exprimer, de résumer les personnes qui les portent. Il semble que le projet des missionnaires tendait bien à humaniser les Gwich’in – avec l’aide des saints patrons chrétiens – en les détachant durablement de tous les êtres non humains qui contribuaient à la formation de leur identité ou auxquels ils s’identifiaient parfois complètement lorsqu’ils empruntaient le nom d’une espèce entière. »

« Le baptême en Alaska constitua bien, comme partout ailleurs, l’élément le plus important de la conversion chrétienne : il fallait détourner les hommes du monde vécu pour leur donner l’occasion de se tourner vers un arrière-monde invisible ayant davantage de valeur. »

Après les missionnaires et les chercheurs d’or, vinrent les écologistes et les gestionnaires de l’environnement, autres (ou mêmes) « pasteurs » d’une nature relativement vierge, où humains et non-humains établissent des relations subtiles.
« Autrement dit, l’Alaska représentait, à l’époque de sa conquête mais encore aujourd’hui, un support parfait pour les rêves occidentaux les plus insensés [… »

« La dynamique de gestion des animaux sauvages apparaît ainsi sous un jour nouveau, et devient étrangement assimilable à une relation de berger à son bétail. »

Parvenus à moitié de son livre, Martin présente le pays gwich’in, territoire le plus à l’écart dans la taïga d’Alaska, celui de ces chasseurs-cueilleurs animistes, nomades sédentarisés dans des villages qui traquent un gibier lui-même migrateur, comme la grande harde de caribous. La chasse est assimilée à une guerre, une affaire de désir de la proie (littéralement de « rêve »), de fascination (au sens donné par Quignard), de séduction chez le chasseur et de don chez l’animal chassé.
« Tous s’évitent, se cherchent, se poursuivent, se fuient. Tous doivent se positionner judicieusement pour échapper à l’autre ou l’attraper, élaborer des tactiques, des manœuvres, des ruses, et toujours avancer masqués. Cette invisibilité des animaux est en elle-même le signe de ce qui existe, là sous le paysage. La dissimulation des animaux est donc la première clé pour recontacter un univers où ces derniers ne sont justement pas construits à l’image de ce que les hommes attendent d’eux, puisqu’ils les fuient, puisqu’ils sont maîtres de leur propre trajectoire, puisque les hommes n’ont de cesse de tenter de les intercepter. L’invisibilité, la dissimulation, le fait que tous se dérobent au regard et, in fine, leur absence sont les prémisses absolument nécessaires à toute relation incarnée dans le subarctique alaskien, à la possibilité de la chasse, à sa valeur. C’est cette incertitude au sujet du positionnement de l’autre dans l’espace qui reproduit le désir, chaque fois, de partir en chasse, puisque, justement, les animaux "ne se donnent pas" immédiatement aux hommes, mais se dérobent. C’est bien parce qu’ils se dérobent qu’on les traque ; parce qu’ils ne sont pas là qu’on les cherche. »

M’a frappé le rapprochement de deux incidents, la mort d’un jeune chasseur gwich’in parti seul sur la rivière, et le secours par hélicoptère d’un bateau de chasseurs américains en panne d’essence, équipés d’un téléphone satellite ; ils ont d’ailleurs été verbalisés pour avoir dépassé leur quota de caribous, et on apprend qu’ils n’ont gardé que les trophées, abandonnant la viande au lieu de la partager. Au-delà de la répulsion pour le meurtre gratuit et le gaspillage qui révoltent les Gwich’in, ce fait-divers entre en résonnance avec mon attitude personnelle à l’égard de la nature : j’ai toujours refusé d’emporter un téléphone, de dire où j’allais et quand je comptais revenir. Cette attitude est profondément ancrée en moi : il est hors de question d’appeler à l’aide lorsqu’on s’est engagé loin de la société (et de mettre en danger des secours). J’ai toujours vivement ressenti cette vérité de la nature sauvage lorsqu’on y est immergé : on ne peut pas dire « stop, j’arrête l’expérience ».
« S’extraire du lieu lorsqu’il devient par trop inhospitalier – sauvage ? – et qu’on perd le contrôle revient à nier tous les liens fragiles tissés entre les existants et à glisser sur un paysage dès lors neutralisé. Je fais ici référence à un phénomène occidental particulier tenant de l’exception culturelle et pourtant largement répandu dans toutes les sociétés sécuritaires : être en mesure de dire "je sors". C’est-à-dire, pouvoir quitter rapidement le lieu dans lequel on s’est pourtant engouffré volontairement, ceci moyennant quelques dollars parfois mais la plupart du temps gratuitement si le geste se "justifie". Le joker dont disposent les Occidentaux lorsqu’ils parcourent le subarctique est non seulement inaccessible aux indigènes mais, surtout, il est considéré comme une offense au milieu en général. Il est pour les Gwich’in immérité, facile et opportuniste. Il relativise tous les lieux, les dépouillant de leur puissance et perpétuant l’idée que l’homme possède un pouvoir qui supplante tout le reste. »

Pour les Gwich’in, la chasse est faite d’occasions à saisir, sans aucune notion de gestion des ressources.
« Ainsi, pour résumer, l’explication que nous prodiguent les ethnologues pour expliquer la non-gestion dont font preuve les indigènes est la suivante : l’imprévoyance et le refus de stocker des vivres sont les corollaires directs de cette notion d’abondance et de retour circulaire des animaux, qui préserve les hommes de l’angoisse du lendemain. »

Les contes gwich’in témoignent d’un « humour tranchant », d’ironie narquoise, de « dérision sérieuse ».
« En effet, seule une personne peut être ridicule. »

« Ainsi, il existe bien un lien inattendu entre la table de jeu et la forêt : les enjeux sont inlassablement dramatiques et toujours pris à la légère. Malgré les différences de contexte et d’échelle, à la chasse comme au jeu tous avancent masqués, se dupent les uns les autres, se piègent et risquent à tout instant de "tout" perdre. »

Je ne m’étends pas sur la partie proprement anthropologique du travail de Martin (encore moins sur sa valeur, que je ne peux mesurer), mais signale qu’il est fortement influencé par Descola, qui a dirigé sa thèse (d'où est tiré cet essai) ; l’important pour moi est qu’il permette une différente approche de l’altérité.
Je n’ai pas trouvé l’information, mais j’aurais aimé savoir combien de temps Martin a séjourné sur le terrain.

\Mots-clés : #ecologie #essai #nature
par Tristram
le Mer 24 Mar - 23:35
 
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Sujet: Nastassja Martin
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Henry Miller

Lire aux cabinets

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Ils étaient vivants et ils m’ont parlé :
Ce texte est proposé avant Lire aux cabinets ; son titre est moins racoleur, mais tellement beau : les auteurs disparus nous parlent !
En fait, les deux textes ne sont que des extraits de Les livres de ma vie (ce que l’éditeur se garde bien de mettre en avant).
Voici qui pourrait être la devise de notre forum (à bon entendeur…) :
« Qu’est-ce qui rend un livre vivant ? Voilà une question qui se pose souvent ! La réponse me paraît toute simple. Un livre vit grâce à la recommandation passionnée qu’en fait un lecteur à un autre. Rien ne peut étouffer cet instinct fondamental de l’homme. Quoi qu’en puissent dire les cyniques et les misanthropes, je suis convaincu que les hommes s’efforceront toujours de faire partager les expériences qui les touchent le plus profondément. »

Nous avons justement devisé il y a peu sur la décadence, et j’évoquais l’acception romantique du mot – en voici peut-être une source :
« C’est ainsi que l’autre jour, ouvrant un de mes carnets de Paris pour chercher je ne sais quoi, je tombai sur un de ces passages avec lesquels j’ai vécu des années. C’est un extrait de l’introduction d’Havelock Ellis à Against the Grain. En voici le début :
Le poète des Fleurs du mal a aimé ce qu’on appelle improprement le style décadent, et qui n’est rien d’autre que l’art parvenu à ce point d’extrême maturité que confère le soleil couchant des vieilles civilisations : un style ingénieux et compliqué, plein d’ombres et de recherche, repoussant sans cesse les limites du langage, empruntant sa couleur à toutes les palettes et ses notes à tous les claviers…
Puis vient une phrase qui me semble toujours jaillir comme un signal de sémaphore :
Le style de la décadence est l’ultime expression du Verbe, poussé dans ses derniers retranchements. »


Lire aux cabinets :
« L’autobiographie n’est que du plus pur roman. La fiction est toujours plus proche de la réalité que le fait brut. La fable n’est pas l’essence de la sagesse humaine mais seulement l’enveloppe amère. »

« Les gens affirmeront qu’ils dévorent les journaux et collent leur oreille à la radio (parfois les deux en même temps) ! afin de se tenir au courant de ce qui se passe dans le monde, mais c’est là une pure illusion. La vérité c’est que dès l’instant où ces pauvres gens ne sont pas actifs, occupés, ils prennent conscience du vide terrifiant, affreux qu’il y a en eux. Peu importe, à dire vrai, à quelle mamelle ils tètent, l’essentiel pour eux est d’éviter de se retrouver face à face avec eux-mêmes. Méditer sur le problème du jour, ou même sur ses problèmes personnels, est la dernière chose que désire faire l’individu normal. »

Un auto-enfumage qui expliquerait notre fascination pour "l'information" et la précipitation (pompeusement qualifiée de vitesse).

\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mer 17 Mar - 23:13
 
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Sujet: Henry Miller
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Amin Maalouf

Le naufrage des civilisations

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Essai, 2019, 355 pages environ.

Toujours oscillant, tantôt spectateur engagé, tantôt historien, ce Naufrage claudique au gré des mouvements de barre de l'auteur, à mesure qu'il pose un pied devant l'autre en cherchant à tenir son équilibre sur le fil-ligne droite du livre.

L'écriture possède l'élégance de la clarté, elle est très soignée (très M. Maalouf, de l'Académie).

Naufrage ?
Celui de la civilisation proche-orientale (le Levant sous sa plume) jadis cosmopolite et ouverte. Celle du monde arabe ensuite, avec deux dates qu'il martèole, on sent qu'elles l'obsèdent, la guerre des six-jours et la révolution iranienne de 1979.
Celle du rêve européen enfin, sans doute couplé au rêve états-unien (le fameux american dream), enlisé dans sa frilosité, son petit pré carré et emprisonné dans ses murs érigés par le maçon finance.
Et surtout un occident prisonnier de ses peurs, peurs identitaires, peurs sécuritaires, les références orwelliennes peuplent le propos.

Tout ça pour en venir à un final eschatologique, et encore, cet essai fut écrit et publié avant la pandémie...

Bref me direz-vous peut-être, pour un essai, on n'apprend rien, ou si peu: passons outre, jetons ou ignorons ?
Cette récapitulation-balisage-mise en garde et en perspective est parfois horripilante, avec ses constants renvois dos-à-dos un rien sainte-nitouche, ce vieux truc de ne pas prendre parti pour paraître prendre de la hauteur, son absence d'issues; pour ma part je doute faire à l'avenir de fréquents retours à l'ouvrage.  


Si je me hasardais à puiser dans le vocabulaire de la biologie, je dirais que ce qui s'est passé dans le monde au cours des dernières décennies a eu pour effet de "bloquer" en nous la "sécrétion des anticorps". Les empiètements sur nos libertés nous choquent moins. Nous ne protestons que mollement. Nous avons tendance à faire confiance aux autorités protectrices; et s'il leur arrive d'exagérer, nous leur accordons des circonstances atténuantes.

 Cet engourdissement de notre esprit critique représente à mes yeux une évolution significative et fort préoccupante:

J'ai quelquefois parlé, dans ce livre, de l'engrenage dans lequel nous sommes tous entraînés en ce siècle. C'est au travers de cette idée d'un "blocage des anticorps" que l'on peut observer de près le mécanisme de l'engrenage: la montée des tensions identitaires nous cause des frayeurs légitimes, qui nous amènent à rechercher la sécurité à tout prix, pour nous-mêmes comme pour ceux que nous aimons, et à nous montrer vigilants dès que nous nous sentons menacés. De ce fait, nous sommes moins vigilants sur les abus auxquels cette attitude de vigilance permanente peut conduire; moins vigilants quand les technologies empiètent sur notre vie privée; mois vigilants quand les pouvoirs publics modifient les lois dans un sens plus autoritaire et plus expéditif; [...]


\Mots-clés : #contemporain #essai #historique #mondialisation #temoignage
par Aventin
le Dim 14 Fév - 17:21
 
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Sujet: Amin Maalouf
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François Cheng

De l'âme

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Ou sept lettres à une amie - genre épistolier valant essai. Paru en 2016, 150 pages environ, éditions Albin-Michel.



[Relecture, bien que la première lecture ne soit pas très ancienne - 2018 -]



Beau petit livre enlevé, clair, précis, léger sans vacuité, doté d'une profondeur étayée: toujours une joie de lire François Cheng.

Traiter de la triade corps-esprit-âme est un peu une gageure, en France au XXIème. Au reste, l'auteur l'admet sans ambage:
Première lettre a écrit: Où sommes-nous, en effet ? En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant  et le plus libre, où il règne néanmoins une "terreur" intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien. Elle tente d'oblitérer, au nom de l'esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l'âme - considérée comme inférieure ou obscurantiste - afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît. À la longue, on s'haitue à ce climat, confiné, desséchant. Chose curieuse, il semble que le phénomène soit avant tout hexagonal, qu'ailleurs le mot en question se prononce plus naturellement, sans susciter grimace ou haussement d'épaules, bien que là aussi son contenu soit devenu souvent vague et flou.


Troisième lettre a écrit:Oui, la triade corps-âme-esprit est l'intuition peut-être la plus géniale des premiers siècles du christianisme - intuition quasi oubliée par l'Occident qui lui a préfèré le dualisme corps-esprit à partir du deuxième millénaire, mais qui reste encore vivant dans l'Orient chrétien.  


Sans digression, François Cheng aborde aux parages de la beauté, de la charité, de la bonté, et pour ces deux dernières, aux exigences suséquentes induites - et conclut aussi par la corrélation âme-liberté vraie (on en déduira peut-être, comme moi, que ce n'est pas la fausse liberté trompe-l'œil du libéral, du libertaire) - ce sont ces passages en particulier que je tenais à relire, voire -dans la mesure de mes faibles capacités - quelque peu méditer.
Cinquième lettre a écrit:Il m'est donné de comprendre que la vraie bonté ne se réduit pas à quelques bons sentiments ou sympathies de circonstance, encore moins à une sorte d'angélisme naïf ou bonasse. Elle est d'une extrême exigence. 


Septième lettre a écrit:La liberté, certains sont persuadés qu'elle serait forcément diminuée, piétinée par toute idée de transcendance. Il placent leur dignité dans l'autonomie de l'individu: à leurs yeux rien ne doit être au-dessus, ni au-delà ! Selon leur vision, l'univers n'étant que matière ignorerait sa propre existence. Avec toute l'admiration que j'ai pour ceux d'entre eux qui sont de grands esprits, je leur réponds: "ainsi donc, ce formidable avènement du monde aurait eu lieu et aurait duré de bout en bout des milliards d'années sans jamais le savoir ? Et vous qui êtes là, durant votre infime existence - un laps de temps de quelques secondes à l'aune de l'univers-, vous avez vu et su, et vous vous permettez de déclarer avant de disparaître: "il n'y a rien !"  


Réllement commenter appellerait de nombreux développements en ramifications, tant la fraîcheur de la plume que le côté substantifique du contenu me ravissent, j'ai dû retourner à cet ouvrage, et j'y retournerai selon toute vraisemblance encore: pour l'heure, la sobriété du propos servira peut-être mieux le partage ou l'intérêt pour ce livre, j'en reste donc là !


\Mots-clés : #essai #philosophique #spiritualité
par Aventin
le Mar 26 Jan - 19:25
 
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Sujet: François Cheng
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Italo Calvino

Leçons américaines : six propositions pour le prochain millénaire

Tag essai sur Des Choses à lire Lezons10

« Ma confiance dans l’avenir de la littérature tient à ce que je sais qu’il est des choses que la littérature est la seule à pouvoir donner, avec ses moyens spécifiques. »

Il s’agit d’un essai de 1985 préparatif à six conférences sur la littérature ; Italo Calvino étudie cinq qualités de celle-ci, la légèreté, la rapidité, l’exactitude, la visibilité et la multiplicité.

1 Légèreté :
« Trop de fils se sont-ils entremêlés dans mon discours ? Sur lequel dois-je tirer pour tenir en main ma conclusion ? Il y a le fil qui relie la lune, Leopardi, Newton, la gravitation et la lévitation… Il y a le fil de Lucrèce, l’atomisme, la philosophie de l’amour de Cavalcanti, la magie de la Renaissance, Cyrano… Ensuite, il y a le fil de l’écriture comme métaphore de la substance pulvisculaire du monde : pour Lucrèce déjà les lettres étaient des atomes en mouvement continu qui, par leurs permutations, créaient les mots et les sons les plus divers, idée reprise par une longue tradition de penseurs pour qui les secrets du monde étaient contenus dans la combinatoire des signes de l’écriture : l’Ars Magna de Raymond Lulle, la Kabbale des rabbins espagnols et celle de Pic de la Mirandole… Galilée voyait lui aussi dans l’alphabet le modèle de toute combinatoire d’unités minimes… Après lui, Leibniz…
Dois-je m’engager dans cette voie ? La conclusion qui m’attend ne risque-t-elle pas de paraître trop éculée ? L’écriture comme modèle de tout processus de la réalité… et même comme unique réalité connaissable… et même comme unique réalité tout court [en français dans le texte]… Non, je ne suivrai pas ces rails obligés qui m’emmènent trop loin de l’usage de la parole tel que pour ma part je l’entends, comme poursuite perpétuelle des choses, adaptation à leur infinie variété.
Il reste encore un fil, celui que j’avais commencé à dérouler au début : la littérature comme fonction existentielle, la recherche de la légèreté comme réaction au poids de vivre. Peut-être Lucrèce et Ovide étaient-ils eux aussi animés par ce besoin : Lucrèce, qui cherchait – ou qui croyait chercher – l’impassibilité épicurienne ; Ovide qui cherchait – ou qui croyait chercher – la résurrection dans d’autres vies selon Pythagore.
Habitué que je suis à considérer la littérature comme quête de connaissance, j’ai besoin, pour me mouvoir sur le terrain existentiel, de considérer qu’il s’étend à l’anthropologie, à l’ethnologie, à la mythologie. »

2 Rapidité :
Calvino distingue « l’économie expressive », notamment dans le conte populaire qui va à l’essentiel. Il loue la vivacité face à la vitesse caractéristique de notre époque (son discours s’inscrit dans la perspective du troisième millénaire approchant).
« Une narration est en tout cas une opération sur la durée, un enchantement qui agit sur l’écoulement du temps, en le contractant ou en le dilatant. »

« On peut aussi comprendre ce motif comme une allégorie du temps narratif, de son incommensurabilité avec le temps réel. Et l’on peut reconnaître la même signification dans l’opération inverse, la dilatation du temps par prolifération interne d’une histoire à une autre, caractéristique de la nouvelle orientale. »

« Comme pour le poète en vers, la réussite de l’écrivain en prose tient au bonheur de l’expression verbale, qui dans quelques cas pourra advenir par fulguration soudaine, mais qui en règle générale exige une patiente recherche du mot juste [en français dans le texte], de la phrase où chaque mot est irremplaçable, de la combinaison de sons et de concepts la plus efficace possible et la plus riche de significations. Je suis convaincu qu’il ne devrait y avoir aucune différence entre écrire de la prose et écrire de la poésie ; dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de chercher une expression nécessaire, unique, dense, concise, mémorable. »

« Je voudrais rompre ici une lance en faveur de la richesse des formes brèves, avec ce qu’elles présupposent quant au style et à la densité des contenus. Je pense au Paul Valéry de Monsieur Teste et de nombre de ses essais, aux petits poèmes en prose sur les objets de Francis Ponge, aux explorations de lui-même et de son langage conduites par Michel Leiris, à l’humour mystérieux et halluciné d’Henri Michaux dans les très courts récits de Plume.

La dernière grande invention d’un genre littéraire à laquelle nous ayons assisté est l’œuvre d’un maître de la forme brève, Jorge Luis Borges ; et son œuf de Colomb, c’est l’invention de lui-même comme narrateur, qui lui a permis de résoudre le blocage qui l’a empêché, jusque vers ses quarante ans, de passer de l’essai à la prose narrative. L’idée de Borges a consisté à faire semblant que le livre qu’il voulait écrire avait déjà été écrit, écrit par un autre, par un hypothétique auteur inconnu, relevant d’une autre langue, d’une autre culture – et de décrire, de résumer, de gloser ce supposé livre. Avec Borges, on assiste à la naissance d’une littérature au carré et, en même temps, d’une littérature comme extraction de la racine carrée d’elle-même : une littérature "potentielle", pour employer un terme qui entrera en vigueur plus tard en France [… »

La coïncidence avec ce choix d’œuvres emblématiques me conforte dans le bien-fondé de mes goûts…
Aussi une avant-gardiste vision de la forme tweetée qui se devine déjà !
« Dans les temps de plus en plus congestionnés qui nous attendent, le besoin de littérature devra miser sur la plus grande concentration possible de la poésie et de la pensée. »

3 Exactitude :
Ou précision.
« Parfois, il me semble qu’une épidémie pestilentielle a frappé l’humanité dans la faculté qui la distingue par-dessus tout, à savoir l’usage de la parole, une peste du langage qui se manifeste comme perte de force cognitive et d’immédiateté, comme automatisme tendant à niveler l’expression sur les formules les plus génériques, anonymes, abstraites, à diluer les significations, à émousser les pointes expressives, à éteindre la moindre des étincelles qui pourraient jaillir du choc entre les mots et de nouvelles circonstances. […]
La littérature (et, peut-être, la littérature seulement) peut créer des anticorps capables de contrecarrer l’expansion de la peste du langage. »

Calvino explicite le dessein de certaines de ses fictions.
« Le livre où je crois avoir dit le plus de choses reste Les Villes invisibles, parce que j’ai pu concentrer en un symbole unique toutes mes réflexions, mes expériences, mes conjectures ; et parce que j’ai construit une structure à facettes où chacun des courts textes se tient aux côtés des autres dans une succession qui n’implique ni relation de conséquence ni hiérarchie, mais un réseau où l’on peut tracer de multiples parcours et tirer des conclusions plurielles et ramifiées. »

4 Visibilité :
Toujours dans la perspective du futur proche :
« Le pouvoir d’évoquer des images en absence continuera-t-il à se développer chez une humanité de plus en plus noyée sous le déluge des images préfabriquées ? »

« Une littérature fantastique sera-t-elle possible au XXIe siècle, dans une grandissante inflation d’images préfabriquées ? Les voies que nous voyons d’ores et déjà s’ouvrir sont au nombre de deux. 1) Recycler les images déjà utilisées dans un nouveau contexte qui en changerait la signification. On peut considérer le postmodernisme comme la tendance à faire un usage ironique de l’imaginaire des mass media, ou à introduire le goût du merveilleux hérité de la tradition littéraire dans des mécanismes narratifs propres à en accentuer la force de dérangement. 2) Ou alors faire le vide et repartir de zéro. Samuel Beckett a obtenu ses résultats les plus extraordinaires en réduisant au minimum éléments visuels et langage, comme dans un monde d’après la fin du monde. »

5 Multiplicité :
Calvino choisit Quer pasticciaccio brutto de via Merulana de Carlo Emilio Gadda (on ne sait plus comment le nommer en français) pour introduire...
« …] le roman contemporain comme encyclopédie, comme méthode de connaissance, et surtout comme réseau de connexion entre les faits, entre les personnes, entre les choses du monde. »

C’est le credo de Calvino (qui rejoint celui de Glissant et Chamoiseau, ou "l'œuvre ouverte" de Umberto Eco, pas cités).
« Carlo Emilio Gadda essaya toute sa vie durant de représenter le monde comme un embrouillamini, ou grouillis, ou pelote, de le représenter sans en atténuer d’aucune façon l’inextricable complexité, ou, pour mieux dire, la présence simultanée des éléments les plus hétérogènes qui concourent à déterminer le moindre événement. »

« Depuis que la science se méfie des explications générales et des solutions autres que sectorielles et spécialisées, le grand défi que doit relever la littérature, c’est de tisser entre eux les différents savoirs et les différents codes dans une vision plurielle, polyédrique du monde. »

Après Musil et avant Perec,
« J’ai toujours été fasciné par le fait que Mallarmé, qui dans ses vers était parvenu à donner une forme cristalline inégalable au néant, ait consacré les dernières années de sa vie au projet d’un livre absolu comme fin ultime de l’univers, travail mystérieux dont il a détruit la moindre trace. De même que me fascine l’idée que Flaubert, qui avait écrit à Louise Colet, le 16 janvier 1852, "ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien", ait consacré les dix dernières années de sa vie au roman le plus encyclopédique qu’on ait jamais écrit, Bouvard et Pécuchet.
Bouvard et Pécuchet est sans aucun doute le roman fondateur de ceux que je passe ce soir en revue, même si la traversée hilarante et pathétique du savoir universel qu’accomplissent ces deux Don Quichotte du scientisme du XIXe siècle se présente comme une succession de naufrages. Pour ces candides autodidactes, chaque livre ouvre un monde, mais les différents mondes s’excluent l’un l’autre, ou détruisent, en se contredisant, toute possibilité de certitude. En dépit de toute leur bonne volonté, les deux copistes sont dépourvus de cette sorte de grâce subjective qui permet d’adapter les notions à l’usage que l’on veut en faire ou au plaisir gratuit que l’on veut en tirer, un don qui, somme toute, ne s’apprend pas dans les livres. »

« Ce qui prend forme dans les grands romans du XXe siècle, c’est l’idée d’une encyclopédie ouverte, adjectif qui contredit clairement le substantif encyclopédie, dont l’origine étymologique dit l’ambition de connaître le monde de façon exhaustive en enfermant le savoir dans un cercle. Aujourd’hui, une totalité qui ne soit pas potentielle, conjecturale, plurielle, n’est plus pensable. »

« Il y a le texte pluriel, qui à l’unicité d’un moi pensant substitue une multiplicité de sujets, de voix, de regards sur le monde, selon le modèle que Mikhaïl Bakhtine a appelé "dialogique" ou "polyphonique" ou "carnavalesque", et dont il repère les antécédents de Platon à Rabelais et à Dostoïevski. Il y a l’œuvre qui, dans son désir de contenir tout le possible, ne parvient pas à se donner une forme et à se tracer des contours, et qui reste inachevée par vocation constitutive, comme nous l’avons vu chez Musil et chez Gadda. »

« Toute vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un nuancier de styles, où tout peut sans cesse être rebattu et réarrangé de toutes les façons possibles. »

En annexe, on trouve notamment Commencer et finir, un texte préparatoire de Calvino qui n’eut pas le temps de rédiger sa sixième leçon…
Un brillant aperçu des trouvailles et réflexions analytiques d’un grand lecteur.
Un régal, et pas ardu à lire !

\Mots-clés : #ecriture #essai
par Tristram
le Lun 11 Jan - 15:33
 
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Pascal Picq

Au commencement était l'homme ‒ De Toumaï à Cro-Magnon

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A la fois rappel sur nos origines et mise à jour de ce qu’on en sait, le tout dans un langage accessible, avec en seconde partie une comparaison des théories de Coppens, Chaline et lui-même pour expliquer comment une diversité d’espèces a conduit à uniquement la nôtre :
« Nous sommes uniques tout simplement parce que nous sommes seuls. »

« Un court essai l’accompagne dont l’ambition est de dégager cette science de l’homme du déterminisme métaphysique qui l’entrave et de l’inscrire dans le cadre des sciences de l’évolution. »

Cette synthèse avec rappel à la rigueur scientifique use d’un langage plus technique, mais on peut se référer au glossaire en fin d’ouvrage ; Picq met aussi en garde contre les biais, mythes, naïvetés et autres erreurs d’appréciation.
Petit florilège de phrases bien senties :
« Notre évolution n’est pas singulière mais mosaïque, plurielle, buissonnante. »

« Pour ce qui est des capacités mentales, on peut ajouter, par comparaison avec les autres singes, celles d’avoir conscience de soi, d’imiter l’autre, de se mettre à sa place (empathie) et de comprendre ce qu’il ressent (sympathie), de mentir et de manipuler, de montrer (culture/éducation), d’afficher ou de camoufler ses intentions et d’être apte à se réconcilier. Tous ces caractères se retrouvent chez les hommes, les chimpanzés et les bonobos, et font partie des bagages légués par un lointain ancêtre commun. »

« …] actuellement, par exemple, notre cerveau représente 2 % de notre masse corporelle mais consomme 20 % de l’énergie apportée par l’alimentation. »

(On le sait, mais il faut le garder en mémoire au cas où on envisagerait un régime hypocalorique.)
« L’homme est le seul singe migrateur : c’est le début de l’aventure humaine. »


\Mots-clés : #essai #historique #science
par Tristram
le Lun 28 Déc - 23:44
 
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Junichiro TANIZAKI

Éloge de l'ombre

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Ce que Tanizaki déplore dans l’apport occidental au Japon (essai paru en 1933), c’est finalement la modernité, avec son hygiène sans nuance (il débute par un curieux éloge des toilettes au fond du jardin), son éclairage sans pénombre ou obscurité préservées : le goût de la patine se retrouve aussi chez nous, mais c’est peut-être marque de la nostalgie d’une époque révolue plus que d’une culture géographiquement cadrée (et je pense que c’est beaucoup plus encore). La méconnaissance de l’Occident par Tanizaki nous renvoie devant le miroir, et questionne notre perception du Japon (qui paraît bien stéréotypé dans ce bref livre) ; est significative l’anecdote d’Einstein s’étonnant du manque d'économie devant une ampoule allumée en plein jour, qu’expliquerait sa radinerie de juif (par ailleurs, pour Tanizaki le racisme en Occident appartient au passé)…
Toujours est-il que la chandelle ou la lampe à huile, « "la couleur des ténèbres à la lueur d'une flamme" », peuvent semblablement charmer Bachelard et Sôseki (maître auquel Tanizaki fait référence).
Tanizaki donne les exemples de ce qui est spécifiquement japonais, ou typiquement extrême-oriental, y compris dans les mets (bouillon, sushi, yôkan ‒ une confiserie gélatineuse) et leur apparence : l’attrait pour le nébuleux, l’imprécis, l’indécis, les « stratifications d'ombre » et les « couleurs atténuées » :
« Ce sont les Chinois encore qui apprécient cette pierre que l'on nomme le jade : ne fallait-il pas, en effet, être des Extrême-Orientaux comme nous-mêmes pour trouver un attrait à ces blocs de pierre, étrangement troubles, qui emprisonnent dans les tréfonds de leur masse des lueurs fuyantes et paresseuses, comme si en eux s'était coagulé un air plusieurs fois centenaire ? Qu'est-ce donc qui peut bien nous attirer dans une pierre telle que celle-là, qui n'a ni les couleurs du rubis ou de l'émeraude, ni l'éclat du diamant ? Je l'ignore, mais à la vue de la surface brouillée, je sens bien que cette pierre est spécifiquement chinoise, comme si son épaisseur bourbeuse était faite des alluvions lentement déposées du passé lointain de la civilisation chinoise, et je dois reconnaître que je ne m'étonne point de la dilection des Chinois pour de pareilles couleurs et substances. »

« Car un laque décoré à la poudre d'or n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d'œil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l'un ou l'autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l'ombre, il suscite des résonances inexprimables. […]
Ainsi que de minces filets d'eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l'un ici, l'autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d'or. »

Tanizaki explique le penchant japonais pour la pénombre par la sombreur habituelle des maisons, due à l’auvent, à la translucidité incomplète des shôji (cloisons mobiles).
« Mais ce que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie, et c'est ainsi que nos ancêtres, contraints à demeurer bon gré mal gré dans des chambres obscures, découvrirent un jour le beau au sein de l'ombre, et bientôt ils en vinrent à se servir de l'ombre en vue d'obtenir des effets esthétiques. […]
Or, c'est précisément cette lumière indirecte et diffuse qui est le facteur essentiel de la beauté de nos demeures. Et pour que cette lumière épuisée, atténuée, précaire, imprègne à fond les murs de la pièce, ces murs sablés, nous les peignons de couleurs neutres, à dessein. »

« …] je crois que le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un dessin d'ombres, qu'un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. »

Emblématique est le cas du toko no ma, ce renfoncement ombreux où est exposé selon la saison une peinture, un bronze ou une céramique, un arrangement floral.
Moins engageante est la situation traditionnelle des femmes, réduites à une semi-vie de spectres.
« Bref, nos ancêtres tenaient la femme, à l'instar des objets de laque à la poudre d'or ou de nacre, pour un être inséparable de l'obscurité, et autant que faire se pouvait, ils s'efforçaient de la plonger tout entière dans l'ombre [… »

Devrait intéresser… tous ceux qui s’intéressent à la culture japonaise.

\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Jeu 10 Déc - 14:29
 
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Sujet: Junichiro TANIZAKI
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Gilles Lapouge

L'Âne et l'abeille

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Sorte d’essai sur un ton de fable, portant sur ces deux espèces animales d’aspect si dissemblable.
Leur seul point commun est d’aimer et se reproduire hors de leur espèce, l’âne avec la jument, l'abeille avec les fleurs.
Il y a nombre de références, érudites (biologie, mythologie, histoire) ou simplement littéraires ‒ mais manquent incompréhensiblement les métaphores apicoles de Montaigne et L’âne culotte de Bosco !
« Ce qui me plaît, dans l’âne, c’est qu’il possède deux vertus contraires, une docilité infinie et une volonté de fer. »

Je n’ai pas été totalement convaincu, gêné tant par le ton badin que par les approximations, contradictions et anthropomorphismes, qui créent une confusion entre réalité et fiction, mais c’est une belle balade, avec des points de vue originaux.
« Une utopie est une construction volontaire, philosophique ou politique, et du reste à jamais inaccomplie, forgée par quelques têtes philosophiques, de Platon à Cabet. Elle forme une correction que les hommes prétendent opposer au gluant, à la crasse et aux déchets de la vie en société. Toute utopie vise à faire de l’organique une organisation. Une utopie est une anti-nature.
Or voici le "paradoxe de la ruche" : l’utopie créée par l’abeille, seule utopie qui ait jamais fonctionné à la surface de la terre, est naturelle, non imaginaire, non rêvée par les philosophes. La ruche est réelle. L’abeille a mis au monde cet objet politique insaisissable, fascinant et comme monstrueux : une utopie naturelle. De l’organique naturellement converti en organisation. »

On en vient à certains auteurs allemands, dont Jünger :
« Voilà le grand motif d’Ernst Jünger : les liaisons amoureuses entre la plante et les animaux, entre le granit et les fleurs, entre les comètes et les papillons, et comment le temps se froisse et se brise, alors, et se dissipe. »


\Mots-clés : #essai

par Tristram
le Jeu 3 Déc - 22:56
 
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Sujet: Gilles Lapouge
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Jacques Réda

Quel avenir pour la cavalerie ?
Une histoire naturelle du vers français.

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Paru en 2019, 200 pages environ.

Cette sorte d'exposé, ou de balayage démonstratif, peut paraître passablement didactique, comment l'éviter au demeurant, l'objet même, qui est l'histoire de la versification française, ne se prêtant pas trop à autre chose ?

C'est judicieusement contrebalancé, toutefois, par la plume de Jacques Réda, légère, ou peut-être plus de façon plus exacte en état de non-pesanteur, ce qui semble intrinsèque à ses écrits.

Ouvrage passionnant, truffé de références sans être roboratif, avec l'art de la mise en perspective, de ce bon vieux vers, ses avatars, ses métamorphoses, démo délicate, dont on sait gré à Jacques Réda, par exemple, de ne jamais avoir utilisé le détestable anglicisme punchline, ou encore d'éviter le piège de l'encyclopédisme foisonnant; à ce titre, le petit Nota Bene de fin d'ouvrage est appréciable, semblant dire "lisez-moi plutôt que consultez-moi, c'est un ouvrage, pas un index commode", il commence ainsi:
Au sujet de la bibliographie, son absence à la fin de ce volume s'explique par la préférence que j'ai eue pour l'inclusion, dans le corps du texte, des références des ouvrages cités. [...]


Au sujet du sous-titre, énigmatique et plaisant, un petit indice que je laisse à votre sagacité:
Contre toute définition et toute objectivité, la poésie serait-elle une guerre ? D'un point de vue assez opposé au mien, Henri Meschonnic, auteur de nombreux ouvrages sur la langue, le vers et le rythme, le pensait. Et nous nous sommes, amicalement, parfois trouvés en guerre à propos de celle-là - mais elle a bien eu lieu. Et c'est la guerre de mille ans qu'a soutenue la langue française, aujourd'hui à bout de forces et d'expédients, en retraite sur tous les fronts du champ de batailleoù, à l'arrière garde, a le premier succombé, à Roncevaux, Roland. Mais il y avait sauvé le gros de l'armée, et tout l'avenir qu'elle avait devant soi.
 Notre situation est la même, si l'avenir est plus menaçant.
Mais quel motif aurions-nous de le craindre pour notre langue elle-mêm ? Qu'elle soit, dans mille ans, encore plus différente de la nôtre que de celle du temps des premiers Capétiens, quoi de plus naturllement propable ? C'est le langage même qui se trouve en danger, et la guerre n'est pas finie.


     
Lu et relu deux fois déjà, j'ai appris beaucoup, notamment -et entre autres !- en comprenant enfin le vers français XVIIIème, lorsqu'il est mis en perspective; ce poudingue douteux, qui, jusqu'alors me permettait de résumer l'apport poétique au seul Chénier, et de me gausser à peu de frais de certains d'entre lesdits "Grands Hommes"...
(Quiconque a lu un peu de poésie de Voltaire me rejoindra peut-être !)

J'en suis venu à conclure (même si Jacques Réda suggère peut-être un petit peu mais n'assène rien en ce domaine), que cette poésie d'édifice, au mortier, à la truelle et au fil à plomb, digeste comme une pâtisserie dont la réalisation serait confiée à coffreur-bancheur, est mieux perceptible si l'on considère qu'on pouvait utiliser le vers au quotidien -l'alexandrin de préférence- et qu'on ne se gênait pas pour le faire, dans des domaines aussi variés que la missive épistolaire commune, l'exposé scientifique, l'essai littéraire, le rapport militaire ou la conversation de salon.    

Pour ce qui est de la poésie d'origine, au prix et à l'appui d'une petite remontée gaillarde dans le temps -mettons celui des aèdes-, mon intime conviction sans preuve est que la versification (ex.: le décasyllabe à rimes plates pour l'ancien français oïl en formation) est de l'ordre de l'outil: en ces temps de transmission orale des œuvres, et d'accompagnement musical par le poète (barde, troubadour, trouvère, récitant, hôte, convive, etc...), il fallait un format commode, correspondant sûrement à un rythme adapté de diction, sur lequel apposer un rythme et des notes musicales elles aussi transmises oralement -à l'oreille.
Et, pour une évidence ce me semble, que la poésie des origines ne devait pas être une pratique solitaire.

Merci à Jacques Réda d'avoir bien précisé la contrainte du français oïl, cas linguistique rare avec l'absence d'accent tonique (les mots ne "chantent" pas spontanément à la diction).

Voir aussi le sort si particulier des voyelles élidées dans notre langue , entrant ou non dans le compte des pieds, et sûrement distinctes selon l'accent qu'on veut bien mettre à la lecture.
Pour un exemple tout à fait personnel, Francis Jammes en joue beaucoup, non dits avec un accent gascon prononcé, ses vers me semblent perdre des pieds en route, et/ou des rythmes, voire de la tessiture, de la couleur.

Sur la diction, nous avions en effet bien noté, Monsieur Réda, que les enregistrements qui nous sont parvenus de Reverdy ou d'Apollinaire sont totalement différents, dans l'abord du mot - du phrasé, de la prosodie en général - Apollinaire déclamant, comme c'était l'usage multiséculaire, façon institutionnelle, très Comédie-Française époque classique. Comme du Racine ou du Corneille.
Tandis que Reverdy, un peu écorcheur de mots, un peu brutalisant à la varloppe les saillantes, nous semble infiniment plus proche (au reste, cher Guillaume, plus personne ne déclame vos vers aujourd'hui, ainsi que vous le faisiez -était-ce pour la pose ?- et figurez-vous qu'ils semblent n'avoir rien perdu à ce type de transfiguration, allez, même, au contraire !).  

Idem pour la place de l'hémistiche, rendant possible le passage du déca et de l'octosyllabe à l'alexandrin, idem pour la conception et la diffusion du sonnet, structure aboutie loin d'être un simple formalisme.

Petit regret, M. Jacques Réda, de ne pas avoir -à mon goût- assez souligné le passage de la poésie dite (ou déclamée, ou chantonnée, on entonnée, ou chantée) à la poésie lue.
Même si vous parlez abondamment de la prosodie espacée, spatiale, visuelle (André du Bouchet, etc...).


Ouvrage qui ne passionnera sans doute pas tout le monde, mais beaucoup tout de même, j'en suis sûr.
En tous cas livre très recommandable.
D'ailleurs j'y retourne !

Mots-clés : #creationartistique #ecriture #essai #historique #poésie
par Aventin
le Lun 2 Nov - 18:42
 
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Sujet: Jacques Réda
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Isabelle Von Bueltzingsloewen

L’hécatombe des fous  
La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation


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Je croyais lire un livre sur l’extermination des patients psychiatriques pendant la Seconde Guerre Mondiale, par le biais de la famine. Ce livre avait fait beaucoup de bruit à l’époque à Lyon, la ville où je suis née et ai fait mes études de médecine, à l’Université Alexis Carrel à l’époque, et où ma mère avait été interne après guerre à l’hôpital psychiatrique du Vinatier…

En fait  Isabelle von Bueltzingsloewen nous propose un ouvrage très richement argumenté, s’appuyant sur d’énormes archives et une bibliographie prolifique, qui établit l’atrocité des 40 000 morts de faim des hôpitaux psychiatriques français pendant la guerre, mais réfute le génocide.

Dans un contexte de restrictions générales et d’affamement de toute la population, les « fous », les « aliénés » constituent une population particulièrement fragile, qui ne dispose que de la  quantité minimum de tickets d’approvisionnement, impropre à assurer la survie. Coupés d’une famille ou d’un environnement social lui-même en grande précarité,  ils sont dans l’impossibilité de combler les carences par l’aide extérieure ou le marché noir. Le travail des patients valides dans les fermes rattachées à nombre de ces hôpitaux est insuffisant à pallier aux monstrueux manquements
L’auteure décrit sans concessions (photos à l’appui) les conditions d’enfermement et d’abandon de ces patients pour lesquels la médecine est alors sans ressource, et l’opinion publique dans un rejet généralisé. Elle situe cette état de fait dans l’évolution de la psychiatrie dans le siècle, de l’asile à la psychiatrie de secteur.
Elle décrit des médecins diversement démunis, mais pour la plupart concernés, face à l’impuissance de l’administration. Pour eux, l’émergence des premières thérapeutiques dites de choc avant-guerre et notamment de l’électro-convulsivothérapie – autrement dit électrochoc – constitue l’espoir extraordinaire de non seulement traiter ces patients, mais aussi de ce fait permettre qu’ils sortent de l’univers asilaire et aient ainsi une chance de ne pas mourir de faim.
Mais si  jusqu’à fin 42 leurs appels n’ont pas suffi à faire augmenter la ration des aliénés,  Isabelle von Bueltzingsloewen affirme, preuves à l’appui, qu’il n’y a pas eu de désir d’extermination sous Vichy, ou en tout cas qu’il n’y en a pas trace, donc, pour l’historienne, pas de trace = pas d’affirmation.  Pour elle, c’est faire offense au devoir de mémoire, mais aussi aux malades dizaine de milliers de malades psychiatriques génocidés en Allemagne que de ne pas reconnaître cela. Elle s’oppose ainsi à tout un courant qui a jusque-là affirmé ce génocide, qui l’a mis en lien avec l’eugéniste lyonnais Alexis Carrel, et dont elle considère qu’il ne répond pas à un travail historique de chercheur·se digne de ce nom.

C’est évidemment une parole contre une autre, car si l’auteure confronte abondamment la lectrice à sa documentation, à ses raisonnements et à ses preuves, je suis, inculte en histoire, incapable de savoir si ces preuves sont bien des preuves.
L’intérêt de ce livre, outre la connaissance de la famine des hôpitaux psychiatriques, de l’histoire générale de la psychiatrie, ainsi que de nombreuses histoires individuelles de patients internés chroniques particulièrement émouvantes, est bien de poser  la question de la responsabilité de l’historien.ne. Comment lire l’histoire ? A qui se fier ?


Mots-clés : #essai #historique #medecine #pathologie
par topocl
le Lun 2 Nov - 11:07
 
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Sujet: Isabelle Von Bueltzingsloewen
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Marguerite Yourcenar

Le Temps, ce grand sculpteur

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I. Sur quelques lignes de Bède le vénérable (l'arrivée du christianisme dans le nord de l'Angleterre) 1976
II. Sixtine (l’artiste, son modèle, Michel-Ange, méditations sur la mort) 1931
III. Ton et langage dans le roman historique (sur la transcription de paroles de façon réaliste, « non stylisées », dans le roman historique, et singulièrement dans Mémoires d'Hadrien et L'Œuvre au Noir) 1972 ; en appendice, « exemples de langage parlé n'ayant pas passé par un arrangement littéraire », les « Procès-verbaux du procès de Campanella, 1597-1601 » (sous la torture)
IV. Le Temps, ce grand sculpteur (sur la sculpture grecque antique) 1954-1982
V. Sur un rêve de Dürer 1977
VI. La noblesse de l'échec (sur Ivan Morris, le Japon et la mort) 1980
VII. Bêtes à fourrure (contre les pelleteries à la mode) 1976
VIII. Jeux de miroirs et feux follets (coïncidences significatives autour d’un roman en projet, Trois Élisabeth) 1975
IX. Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda 1957
X. Fêtes de l'an qui tourne (histoire des fêtes chrétiennes, Noël, Pâques, solstice, Jour des Morts) 1976, 1977, 1977, 1982
XI. Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? (Les animaux, dorénavant exploités industriellement par l’homme qui s’est distancé d’eux) 1981
XII. Cette facilité sinistre de mourir (les suicides de jeunes contemporains) 1970
XIII. L'Andalousie ou les Hespérides (histoire antique de l’Espagne, vandale, puis romaine, puis arabe) 1952
XIV. Oppien ou Les Chasses (encore sur l’éloignement de l’homme des animaux) 1955
XV. Une civilisation à cloisons étanches (les massacres invisibilisés dans les abattoirs) 1972
XVI. Approches du Tantrisme (après la lecture de Le Yoga de la puissance de Julius Evola) 1972
XVII. Écrit dans un jardin (méditation-poème qui ramentoit Novalis par son mode de fragments métaphysiques) 1980
XVIII. Tombeaux (ceux de Jeanne de Vietinghoff, de Jean Schlumberger et de Jacques Masui) 1929, 1969, 1976

Le Temps, ce grand sculpteur : le thème du temps-érosion qui sculpte la pierre, développé dans ce texte éponyme du recueil, m’est sensible depuis que le désert me l’a enseigné, et, l’âge venant, je suis de plus en plus ouvert à cette vision temporelle non-anthropocentrée.

Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda m’a fait revenir, assez jouissivement, sur d’anciennes amours pour cet art à la fois sensuel et ancré dans le monde. Marguerite Yourcenar nous fait mesurer comme l’histoire de Krishna (le « Dieu Bleu ») et des Gopis ‒ « vachères », « laitières », "cowgirls" quoi ‒ est à l’origine de nombreux mythes occidentaux ; elle annonce ici le lyrisme de Max-Pol Fouchet dans L'Art amoureux des Indes :
« Que le christianisme ait tenté de ramener l'âme humaine à un état d'innocence prépubère, d'ailleurs plus imaginaire que réel et fort éloigné de la véritable enfance ; qu'il ait voulu, et en grande partie accompli, une désacralisation du sensuel, sauf dans l'état de mariage, et que là même il l'ait entouré de trop d'interdictions pour n'y pas installer à perpétuité la notion de péché, cela n'est guère douteux. »

« Chairs rondes, lisses, quasi élastiques, denses de la molle densité du miel coulant sur du miel. Tranchés, il semble que ces troncs offriraient à l'œil un intérieur homogène et charnu comme la pulpe d'un fruit. Coupés, ces bras et ces jambes repousseraient comme des tiges ou des racines. »

« La Gita Govinda est inséparable, non seulement des harmoniques d'allusions et de résonances littéraires dont nul poème ne peut se passer, mais surtout de la civilisation hindoue tout entière, de cette culture à la fois plus élaborée que la nôtre et plus proche du milieu naturel dont elle est issue [… »

« On apprécie mal l'unique beauté du mythe hindou tant qu'on n'y a pas reconnu, à côté de la sensualité la plus chaude, et peut-être précisément parce que cette sensualité s'épanche à peu près sans contrainte, la fraîche amitié pour les êtres appartenant à d'autres espèces et à d'autres règnes. »

Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? (Citation de l'Ecclésiaste) parle aussi de cette rupture avec le monde animal, toujours d’actualité quarante ans plus tard :
« Ici comme ailleurs, l'équilibre a été rompu ; l'horrible matière première animale est un fait nouveau, comme la forêt anéantie pour fournir la pâte nécessaire à nos quotidiens et à nos hebdomadaires gonflés de réclames et de fausses nouvelles ; comme nos océans où le poisson est sacrifié aux pétroliers. Pendant des millénaires, l'homme a considéré la bête comme sa chose, mais un étroit contact subsistait. Le cavalier aimait, tout en en abusant, sa monture ; le chasseur d'autrefois connaissait les modes de vie du gibier, et "aimait" à sa manière les bêtes qu'il se faisait gloire d'abattre […
[…]
Une civilisation de plus en plus éloignée du réel fait de plus en plus de victimes, y compris elle-même. »

L'Andalousie ou les Hespérides :
« Certains pays meurent jeunes, ou s'arrêtent jeunes : tout ce qui suit leur brève période de vigueur est du domaine de la survie ou de la résurrection. L'Espagne ne s'est jamais remise de la courbature de ses aventures impériales, de l'or facile du Nouveau Monde, de la saignée qu'elle s'est infligée à elle-même en expulsant de ses veines jusqu'aux dernières gouttes juives ou maures. »

Dans Une civilisation à cloisons étanches, Yourcenar n’hésite pas à comparer les « chaînes no 2 des nouveaux abattoirs » de la Villette aux pires crimes contre l’humanité, et augure avec un demi-siècle d’avance l’activisme actuel :
« J'appelle de mes vœux un film plein de sang, de meuglements, et d'une épouvante trop authentique, qui fera peut-être plaisir à quelques sadiques, mais produira aussi quelques milliers de protestations. »

On découvre une Marguerite Yourcenar non seulement historienne férue d’antiquité gréco-latine et du Japon, mais aussi de l’Inde, et avec un versant mystique, à tendance bouddhique…

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Sam 17 Oct - 0:38
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
Réponses: 95
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