Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Lun 1 Mar - 18:31

98 résultats trouvés pour essai

Amin Maalouf

Le naufrage des civilisations

Tag essai sur Des Choses à lire Naufra10
Essai, 2019, 355 pages environ.

Toujours oscillant, tantôt spectateur engagé, tantôt historien, ce Naufrage claudique au gré des mouvements de barre de l'auteur, à mesure qu'il pose un pied devant l'autre en cherchant à tenir son équilibre sur le fil-ligne droite du livre.

L'écriture possède l'élégance de la clarté, elle est très soignée (très M. Maalouf, de l'Académie).

Naufrage ?
Celui de la civilisation proche-orientale (le Levant sous sa plume) jadis cosmopolite et ouverte. Celle du monde arabe ensuite, avec deux dates qu'il martèole, on sent qu'elles l'obsèdent, la guerre des six-jours et la révolution iranienne de 1979.
Celle du rêve européen enfin, sans doute couplé au rêve états-unien (le fameux american dream), enlisé dans sa frilosité, son petit pré carré et emprisonné dans ses murs érigés par le maçon finance.
Et surtout un occident prisonnier de ses peurs, peurs identitaires, peurs sécuritaires, les références orwelliennes peuplent le propos.

Tout ça pour en venir à un final eschatologique, et encore, cet essai fut écrit et publié avant la pandémie...

Bref me direz-vous peut-être, pour un essai, on n'apprend rien, ou si peu: passons outre, jetons ou ignorons ?
Cette récapitulation-balisage-mise en garde et en perspective est parfois horripilante, avec ses constants renvois dos-à-dos un rien sainte-nitouche, ce vieux truc de ne pas prendre parti pour paraître prendre de la hauteur, son absence d'issues; pour ma part je doute faire à l'avenir de fréquents retours à l'ouvrage.  


Si je me hasardais à puiser dans le vocabulaire de la biologie, je dirais que ce qui s'est passé dans le monde au cours des dernières décennies a eu pour effet de "bloquer" en nous la "sécrétion des anticorps". Les empiètements sur nos libertés nous choquent moins. Nous ne protestons que mollement. Nous avons tendance à faire confiance aux autorités protectrices; et s'il leur arrive d'exagérer, nous leur accordons des circonstances atténuantes.

 Cet engourdissement de notre esprit critique représente à mes yeux une évolution significative et fort préoccupante:

J'ai quelquefois parlé, dans ce livre, de l'engrenage dans lequel nous sommes tous entraînés en ce siècle. C'est au travers de cette idée d'un "blocage des anticorps" que l'on peut observer de près le mécanisme de l'engrenage: la montée des tensions identitaires nous cause des frayeurs légitimes, qui nous amènent à rechercher la sécurité à tout prix, pour nous-mêmes comme pour ceux que nous aimons, et à nous montrer vigilants dès que nous nous sentons menacés. De ce fait, nous sommes moins vigilants sur les abus auxquels cette attitude de vigilance permanente peut conduire; moins vigilants quand les technologies empiètent sur notre vie privée; mois vigilants quand les pouvoirs publics modifient les lois dans un sens plus autoritaire et plus expéditif; [...]


\Mots-clés : #contemporain #essai #historique #mondialisation #temoignage
par Aventin
le Dim 14 Fév - 17:21
 
Rechercher dans: Écrivains du Proche et Moyen Orient
Sujet: Amin Maalouf
Réponses: 23
Vues: 1496

François Cheng

De l'âme

Tag essai sur Des Choses à lire De_l_z10

Ou sept lettres à une amie - genre épistolier valant essai. Paru en 2016, 150 pages environ, éditions Albin-Michel.



[Relecture, bien que la première lecture ne soit pas très ancienne - 2018 -]



Beau petit livre enlevé, clair, précis, léger sans vacuité, doté d'une profondeur étayée: toujours une joie de lire François Cheng.

Traiter de la triade corps-esprit-âme est un peu une gageure, en France au XXIème. Au reste, l'auteur l'admet sans ambage:
Première lettre a écrit: Où sommes-nous, en effet ? En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant  et le plus libre, où il règne néanmoins une "terreur" intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien. Elle tente d'oblitérer, au nom de l'esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l'âme - considérée comme inférieure ou obscurantiste - afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît. À la longue, on s'haitue à ce climat, confiné, desséchant. Chose curieuse, il semble que le phénomène soit avant tout hexagonal, qu'ailleurs le mot en question se prononce plus naturellement, sans susciter grimace ou haussement d'épaules, bien que là aussi son contenu soit devenu souvent vague et flou.


Troisième lettre a écrit:Oui, la triade corps-âme-esprit est l'intuition peut-être la plus géniale des premiers siècles du christianisme - intuition quasi oubliée par l'Occident qui lui a préfèré le dualisme corps-esprit à partir du deuxième millénaire, mais qui reste encore vivant dans l'Orient chrétien.  


Sans digression, François Cheng aborde aux parages de la beauté, de la charité, de la bonté, et pour ces deux dernières, aux exigences suséquentes induites - et conclut aussi par la corrélation âme-liberté vraie (on en déduira peut-être, comme moi, que ce n'est pas la fausse liberté trompe-l'œil du libéral, du libertaire) - ce sont ces passages en particulier que je tenais à relire, voire -dans la mesure de mes faibles capacités - quelque peu méditer.
Cinquième lettre a écrit:Il m'est donné de comprendre que la vraie bonté ne se réduit pas à quelques bons sentiments ou sympathies de circonstance, encore moins à une sorte d'angélisme naïf ou bonasse. Elle est d'une extrême exigence. 


Septième lettre a écrit:La liberté, certains sont persuadés qu'elle serait forcément diminuée, piétinée par toute idée de transcendance. Il placent leur dignité dans l'autonomie de l'individu: à leurs yeux rien ne doit être au-dessus, ni au-delà ! Selon leur vision, l'univers n'étant que matière ignorerait sa propre existence. Avec toute l'admiration que j'ai pour ceux d'entre eux qui sont de grands esprits, je leur réponds: "ainsi donc, ce formidable avènement du monde aurait eu lieu et aurait duré de bout en bout des milliards d'années sans jamais le savoir ? Et vous qui êtes là, durant votre infime existence - un laps de temps de quelques secondes à l'aune de l'univers-, vous avez vu et su, et vous vous permettez de déclarer avant de disparaître: "il n'y a rien !"  


Réllement commenter appellerait de nombreux développements en ramifications, tant la fraîcheur de la plume que le côté substantifique du contenu me ravissent, j'ai dû retourner à cet ouvrage, et j'y retournerai selon toute vraisemblance encore: pour l'heure, la sobriété du propos servira peut-être mieux le partage ou l'intérêt pour ce livre, j'en reste donc là !


\Mots-clés : #essai #philosophique #spiritualité
par Aventin
le Mar 26 Jan - 19:25
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: François Cheng
Réponses: 19
Vues: 1772

Italo Calvino

Leçons américaines : six propositions pour le prochain millénaire

Tag essai sur Des Choses à lire Lezons10

« Ma confiance dans l’avenir de la littérature tient à ce que je sais qu’il est des choses que la littérature est la seule à pouvoir donner, avec ses moyens spécifiques. »

Il s’agit d’un essai de 1985 préparatif à six conférences sur la littérature ; Italo Calvino étudie cinq qualités de celle-ci, la légèreté, la rapidité, l’exactitude, la visibilité et la multiplicité.

1 Légèreté :
« Trop de fils se sont-ils entremêlés dans mon discours ? Sur lequel dois-je tirer pour tenir en main ma conclusion ? Il y a le fil qui relie la lune, Leopardi, Newton, la gravitation et la lévitation… Il y a le fil de Lucrèce, l’atomisme, la philosophie de l’amour de Cavalcanti, la magie de la Renaissance, Cyrano… Ensuite, il y a le fil de l’écriture comme métaphore de la substance pulvisculaire du monde : pour Lucrèce déjà les lettres étaient des atomes en mouvement continu qui, par leurs permutations, créaient les mots et les sons les plus divers, idée reprise par une longue tradition de penseurs pour qui les secrets du monde étaient contenus dans la combinatoire des signes de l’écriture : l’Ars Magna de Raymond Lulle, la Kabbale des rabbins espagnols et celle de Pic de la Mirandole… Galilée voyait lui aussi dans l’alphabet le modèle de toute combinatoire d’unités minimes… Après lui, Leibniz…
Dois-je m’engager dans cette voie ? La conclusion qui m’attend ne risque-t-elle pas de paraître trop éculée ? L’écriture comme modèle de tout processus de la réalité… et même comme unique réalité connaissable… et même comme unique réalité tout court [en français dans le texte]… Non, je ne suivrai pas ces rails obligés qui m’emmènent trop loin de l’usage de la parole tel que pour ma part je l’entends, comme poursuite perpétuelle des choses, adaptation à leur infinie variété.
Il reste encore un fil, celui que j’avais commencé à dérouler au début : la littérature comme fonction existentielle, la recherche de la légèreté comme réaction au poids de vivre. Peut-être Lucrèce et Ovide étaient-ils eux aussi animés par ce besoin : Lucrèce, qui cherchait – ou qui croyait chercher – l’impassibilité épicurienne ; Ovide qui cherchait – ou qui croyait chercher – la résurrection dans d’autres vies selon Pythagore.
Habitué que je suis à considérer la littérature comme quête de connaissance, j’ai besoin, pour me mouvoir sur le terrain existentiel, de considérer qu’il s’étend à l’anthropologie, à l’ethnologie, à la mythologie. »

2 Rapidité :
Calvino distingue « l’économie expressive », notamment dans le conte populaire qui va à l’essentiel. Il loue la vivacité face à la vitesse caractéristique de notre époque (son discours s’inscrit dans la perspective du troisième millénaire approchant).
« Une narration est en tout cas une opération sur la durée, un enchantement qui agit sur l’écoulement du temps, en le contractant ou en le dilatant. »

« On peut aussi comprendre ce motif comme une allégorie du temps narratif, de son incommensurabilité avec le temps réel. Et l’on peut reconnaître la même signification dans l’opération inverse, la dilatation du temps par prolifération interne d’une histoire à une autre, caractéristique de la nouvelle orientale. »

« Comme pour le poète en vers, la réussite de l’écrivain en prose tient au bonheur de l’expression verbale, qui dans quelques cas pourra advenir par fulguration soudaine, mais qui en règle générale exige une patiente recherche du mot juste [en français dans le texte], de la phrase où chaque mot est irremplaçable, de la combinaison de sons et de concepts la plus efficace possible et la plus riche de significations. Je suis convaincu qu’il ne devrait y avoir aucune différence entre écrire de la prose et écrire de la poésie ; dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de chercher une expression nécessaire, unique, dense, concise, mémorable. »

« Je voudrais rompre ici une lance en faveur de la richesse des formes brèves, avec ce qu’elles présupposent quant au style et à la densité des contenus. Je pense au Paul Valéry de Monsieur Teste et de nombre de ses essais, aux petits poèmes en prose sur les objets de Francis Ponge, aux explorations de lui-même et de son langage conduites par Michel Leiris, à l’humour mystérieux et halluciné d’Henri Michaux dans les très courts récits de Plume.

La dernière grande invention d’un genre littéraire à laquelle nous ayons assisté est l’œuvre d’un maître de la forme brève, Jorge Luis Borges ; et son œuf de Colomb, c’est l’invention de lui-même comme narrateur, qui lui a permis de résoudre le blocage qui l’a empêché, jusque vers ses quarante ans, de passer de l’essai à la prose narrative. L’idée de Borges a consisté à faire semblant que le livre qu’il voulait écrire avait déjà été écrit, écrit par un autre, par un hypothétique auteur inconnu, relevant d’une autre langue, d’une autre culture – et de décrire, de résumer, de gloser ce supposé livre. Avec Borges, on assiste à la naissance d’une littérature au carré et, en même temps, d’une littérature comme extraction de la racine carrée d’elle-même : une littérature "potentielle", pour employer un terme qui entrera en vigueur plus tard en France [… »

La coïncidence avec ce choix d’œuvres emblématiques me conforte dans le bien-fondé de mes goûts…
Aussi une avant-gardiste vision de la forme tweetée qui se devine déjà !
« Dans les temps de plus en plus congestionnés qui nous attendent, le besoin de littérature devra miser sur la plus grande concentration possible de la poésie et de la pensée. »

3 Exactitude :
Ou précision.
« Parfois, il me semble qu’une épidémie pestilentielle a frappé l’humanité dans la faculté qui la distingue par-dessus tout, à savoir l’usage de la parole, une peste du langage qui se manifeste comme perte de force cognitive et d’immédiateté, comme automatisme tendant à niveler l’expression sur les formules les plus génériques, anonymes, abstraites, à diluer les significations, à émousser les pointes expressives, à éteindre la moindre des étincelles qui pourraient jaillir du choc entre les mots et de nouvelles circonstances. […]
La littérature (et, peut-être, la littérature seulement) peut créer des anticorps capables de contrecarrer l’expansion de la peste du langage. »

Calvino explicite le dessein de certaines de ses fictions.
« Le livre où je crois avoir dit le plus de choses reste Les Villes invisibles, parce que j’ai pu concentrer en un symbole unique toutes mes réflexions, mes expériences, mes conjectures ; et parce que j’ai construit une structure à facettes où chacun des courts textes se tient aux côtés des autres dans une succession qui n’implique ni relation de conséquence ni hiérarchie, mais un réseau où l’on peut tracer de multiples parcours et tirer des conclusions plurielles et ramifiées. »

4 Visibilité :
Toujours dans la perspective du futur proche :
« Le pouvoir d’évoquer des images en absence continuera-t-il à se développer chez une humanité de plus en plus noyée sous le déluge des images préfabriquées ? »

« Une littérature fantastique sera-t-elle possible au XXIe siècle, dans une grandissante inflation d’images préfabriquées ? Les voies que nous voyons d’ores et déjà s’ouvrir sont au nombre de deux. 1) Recycler les images déjà utilisées dans un nouveau contexte qui en changerait la signification. On peut considérer le postmodernisme comme la tendance à faire un usage ironique de l’imaginaire des mass media, ou à introduire le goût du merveilleux hérité de la tradition littéraire dans des mécanismes narratifs propres à en accentuer la force de dérangement. 2) Ou alors faire le vide et repartir de zéro. Samuel Beckett a obtenu ses résultats les plus extraordinaires en réduisant au minimum éléments visuels et langage, comme dans un monde d’après la fin du monde. »

5 Multiplicité :
Calvino choisit Quer pasticciaccio brutto de via Merulana de Carlo Emilio Gadda (on ne sait plus comment le nommer en français) pour introduire...
« …] le roman contemporain comme encyclopédie, comme méthode de connaissance, et surtout comme réseau de connexion entre les faits, entre les personnes, entre les choses du monde. »

C’est le credo de Calvino (qui rejoint celui de Glissant et Chamoiseau, ou "l'œuvre ouverte" de Umberto Eco, pas cités).
« Carlo Emilio Gadda essaya toute sa vie durant de représenter le monde comme un embrouillamini, ou grouillis, ou pelote, de le représenter sans en atténuer d’aucune façon l’inextricable complexité, ou, pour mieux dire, la présence simultanée des éléments les plus hétérogènes qui concourent à déterminer le moindre événement. »

« Depuis que la science se méfie des explications générales et des solutions autres que sectorielles et spécialisées, le grand défi que doit relever la littérature, c’est de tisser entre eux les différents savoirs et les différents codes dans une vision plurielle, polyédrique du monde. »

Après Musil et avant Perec,
« J’ai toujours été fasciné par le fait que Mallarmé, qui dans ses vers était parvenu à donner une forme cristalline inégalable au néant, ait consacré les dernières années de sa vie au projet d’un livre absolu comme fin ultime de l’univers, travail mystérieux dont il a détruit la moindre trace. De même que me fascine l’idée que Flaubert, qui avait écrit à Louise Colet, le 16 janvier 1852, "ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien", ait consacré les dix dernières années de sa vie au roman le plus encyclopédique qu’on ait jamais écrit, Bouvard et Pécuchet.
Bouvard et Pécuchet est sans aucun doute le roman fondateur de ceux que je passe ce soir en revue, même si la traversée hilarante et pathétique du savoir universel qu’accomplissent ces deux Don Quichotte du scientisme du XIXe siècle se présente comme une succession de naufrages. Pour ces candides autodidactes, chaque livre ouvre un monde, mais les différents mondes s’excluent l’un l’autre, ou détruisent, en se contredisant, toute possibilité de certitude. En dépit de toute leur bonne volonté, les deux copistes sont dépourvus de cette sorte de grâce subjective qui permet d’adapter les notions à l’usage que l’on veut en faire ou au plaisir gratuit que l’on veut en tirer, un don qui, somme toute, ne s’apprend pas dans les livres. »

« Ce qui prend forme dans les grands romans du XXe siècle, c’est l’idée d’une encyclopédie ouverte, adjectif qui contredit clairement le substantif encyclopédie, dont l’origine étymologique dit l’ambition de connaître le monde de façon exhaustive en enfermant le savoir dans un cercle. Aujourd’hui, une totalité qui ne soit pas potentielle, conjecturale, plurielle, n’est plus pensable. »

« Il y a le texte pluriel, qui à l’unicité d’un moi pensant substitue une multiplicité de sujets, de voix, de regards sur le monde, selon le modèle que Mikhaïl Bakhtine a appelé "dialogique" ou "polyphonique" ou "carnavalesque", et dont il repère les antécédents de Platon à Rabelais et à Dostoïevski. Il y a l’œuvre qui, dans son désir de contenir tout le possible, ne parvient pas à se donner une forme et à se tracer des contours, et qui reste inachevée par vocation constitutive, comme nous l’avons vu chez Musil et chez Gadda. »

« Toute vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un nuancier de styles, où tout peut sans cesse être rebattu et réarrangé de toutes les façons possibles. »

En annexe, on trouve notamment Commencer et finir, un texte préparatoire de Calvino qui n’eut pas le temps de rédiger sa sixième leçon…
Un brillant aperçu des trouvailles et réflexions analytiques d’un grand lecteur.
Un régal, et pas ardu à lire !

\Mots-clés : #ecriture #essai
par Tristram
le Lun 11 Jan - 15:33
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Italo Calvino
Réponses: 57
Vues: 3932

Pascal Picq

Au commencement était l'homme ‒ De Toumaï à Cro-Magnon

Tag essai sur Des Choses à lire Au_com10


A la fois rappel sur nos origines et mise à jour de ce qu’on en sait, le tout dans un langage accessible, avec en seconde partie une comparaison des théories de Coppens, Chaline et lui-même pour expliquer comment une diversité d’espèces a conduit à uniquement la nôtre :
« Nous sommes uniques tout simplement parce que nous sommes seuls. »

« Un court essai l’accompagne dont l’ambition est de dégager cette science de l’homme du déterminisme métaphysique qui l’entrave et de l’inscrire dans le cadre des sciences de l’évolution. »

Cette synthèse avec rappel à la rigueur scientifique use d’un langage plus technique, mais on peut se référer au glossaire en fin d’ouvrage ; Picq met aussi en garde contre les biais, mythes, naïvetés et autres erreurs d’appréciation.
Petit florilège de phrases bien senties :
« Notre évolution n’est pas singulière mais mosaïque, plurielle, buissonnante. »

« Pour ce qui est des capacités mentales, on peut ajouter, par comparaison avec les autres singes, celles d’avoir conscience de soi, d’imiter l’autre, de se mettre à sa place (empathie) et de comprendre ce qu’il ressent (sympathie), de mentir et de manipuler, de montrer (culture/éducation), d’afficher ou de camoufler ses intentions et d’être apte à se réconcilier. Tous ces caractères se retrouvent chez les hommes, les chimpanzés et les bonobos, et font partie des bagages légués par un lointain ancêtre commun. »

« …] actuellement, par exemple, notre cerveau représente 2 % de notre masse corporelle mais consomme 20 % de l’énergie apportée par l’alimentation. »

(On le sait, mais il faut le garder en mémoire au cas où on envisagerait un régime hypocalorique.)
« L’homme est le seul singe migrateur : c’est le début de l’aventure humaine. »


\Mots-clés : #essai #historique #science
par Tristram
le Lun 28 Déc - 23:44
 
Rechercher dans: Sciences humaines
Sujet: Pascal Picq
Réponses: 13
Vues: 1432

Junichiro TANIZAKI

Éloge de l'ombre

Tag essai sur Des Choses à lire Eloge_11

Ce que Tanizaki déplore dans l’apport occidental au Japon (essai paru en 1933), c’est finalement la modernité, avec son hygiène sans nuance (il débute par un curieux éloge des toilettes au fond du jardin), son éclairage sans pénombre ou obscurité préservées : le goût de la patine se retrouve aussi chez nous, mais c’est peut-être marque de la nostalgie d’une époque révolue plus que d’une culture géographiquement cadrée (et je pense que c’est beaucoup plus encore). La méconnaissance de l’Occident par Tanizaki nous renvoie devant le miroir, et questionne notre perception du Japon (qui paraît bien stéréotypé dans ce bref livre) ; est significative l’anecdote d’Einstein s’étonnant du manque d'économie devant une ampoule allumée en plein jour, qu’expliquerait sa radinerie de juif (par ailleurs, pour Tanizaki le racisme en Occident appartient au passé)…
Toujours est-il que la chandelle ou la lampe à huile, « "la couleur des ténèbres à la lueur d'une flamme" », peuvent semblablement charmer Bachelard et Sôseki (maître auquel Tanizaki fait référence).
Tanizaki donne les exemples de ce qui est spécifiquement japonais, ou typiquement extrême-oriental, y compris dans les mets (bouillon, sushi, yôkan ‒ une confiserie gélatineuse) et leur apparence : l’attrait pour le nébuleux, l’imprécis, l’indécis, les « stratifications d'ombre » et les « couleurs atténuées » :
« Ce sont les Chinois encore qui apprécient cette pierre que l'on nomme le jade : ne fallait-il pas, en effet, être des Extrême-Orientaux comme nous-mêmes pour trouver un attrait à ces blocs de pierre, étrangement troubles, qui emprisonnent dans les tréfonds de leur masse des lueurs fuyantes et paresseuses, comme si en eux s'était coagulé un air plusieurs fois centenaire ? Qu'est-ce donc qui peut bien nous attirer dans une pierre telle que celle-là, qui n'a ni les couleurs du rubis ou de l'émeraude, ni l'éclat du diamant ? Je l'ignore, mais à la vue de la surface brouillée, je sens bien que cette pierre est spécifiquement chinoise, comme si son épaisseur bourbeuse était faite des alluvions lentement déposées du passé lointain de la civilisation chinoise, et je dois reconnaître que je ne m'étonne point de la dilection des Chinois pour de pareilles couleurs et substances. »

« Car un laque décoré à la poudre d'or n'est pas fait pour être embrassé d'un seul coup d'œil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l'un ou l'autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l'ombre, il suscite des résonances inexprimables. […]
Ainsi que de minces filets d'eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l'un ici, l'autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d'or. »

Tanizaki explique le penchant japonais pour la pénombre par la sombreur habituelle des maisons, due à l’auvent, à la translucidité incomplète des shôji (cloisons mobiles).
« Mais ce que l'on appelle le beau n'est d'ordinaire qu'une sublimation des réalités de la vie, et c'est ainsi que nos ancêtres, contraints à demeurer bon gré mal gré dans des chambres obscures, découvrirent un jour le beau au sein de l'ombre, et bientôt ils en vinrent à se servir de l'ombre en vue d'obtenir des effets esthétiques. […]
Or, c'est précisément cette lumière indirecte et diffuse qui est le facteur essentiel de la beauté de nos demeures. Et pour que cette lumière épuisée, atténuée, précaire, imprègne à fond les murs de la pièce, ces murs sablés, nous les peignons de couleurs neutres, à dessein. »

« …] je crois que le beau n'est pas une substance en soi, mais rien qu'un dessin d'ombres, qu'un jeu de clair-obscur produit par la juxtaposition de substances diverses. »

Emblématique est le cas du toko no ma, ce renfoncement ombreux où est exposé selon la saison une peinture, un bronze ou une céramique, un arrangement floral.
Moins engageante est la situation traditionnelle des femmes, réduites à une semi-vie de spectres.
« Bref, nos ancêtres tenaient la femme, à l'instar des objets de laque à la poudre d'or ou de nacre, pour un être inséparable de l'obscurité, et autant que faire se pouvait, ils s'efforçaient de la plonger tout entière dans l'ombre [… »

Devrait intéresser… tous ceux qui s’intéressent à la culture japonaise.

\Mots-clés : #essai
par Tristram
le Jeu 10 Déc - 14:29
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Junichiro TANIZAKI
Réponses: 46
Vues: 2489

Gilles Lapouge

L'Âne et l'abeille

Tag essai sur Des Choses à lire L_zane10

Sorte d’essai sur un ton de fable, portant sur ces deux espèces animales d’aspect si dissemblable.
Leur seul point commun est d’aimer et se reproduire hors de leur espèce, l’âne avec la jument, l'abeille avec les fleurs.
Il y a nombre de références, érudites (biologie, mythologie, histoire) ou simplement littéraires ‒ mais manquent incompréhensiblement les métaphores apicoles de Montaigne et L’âne culotte de Bosco !
« Ce qui me plaît, dans l’âne, c’est qu’il possède deux vertus contraires, une docilité infinie et une volonté de fer. »

Je n’ai pas été totalement convaincu, gêné tant par le ton badin que par les approximations, contradictions et anthropomorphismes, qui créent une confusion entre réalité et fiction, mais c’est une belle balade, avec des points de vue originaux.
« Une utopie est une construction volontaire, philosophique ou politique, et du reste à jamais inaccomplie, forgée par quelques têtes philosophiques, de Platon à Cabet. Elle forme une correction que les hommes prétendent opposer au gluant, à la crasse et aux déchets de la vie en société. Toute utopie vise à faire de l’organique une organisation. Une utopie est une anti-nature.
Or voici le "paradoxe de la ruche" : l’utopie créée par l’abeille, seule utopie qui ait jamais fonctionné à la surface de la terre, est naturelle, non imaginaire, non rêvée par les philosophes. La ruche est réelle. L’abeille a mis au monde cet objet politique insaisissable, fascinant et comme monstrueux : une utopie naturelle. De l’organique naturellement converti en organisation. »

On en vient à certains auteurs allemands, dont Jünger :
« Voilà le grand motif d’Ernst Jünger : les liaisons amoureuses entre la plante et les animaux, entre le granit et les fleurs, entre les comètes et les papillons, et comment le temps se froisse et se brise, alors, et se dissipe. »


\Mots-clés : #essai

par Tristram
le Jeu 3 Déc - 22:56
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Gilles Lapouge
Réponses: 7
Vues: 340

Jacques Réda

Quel avenir pour la cavalerie ?
Une histoire naturelle du vers français.

Tag essai sur Des Choses à lire Rzoda11


Paru en 2019, 200 pages environ.

Cette sorte d'exposé, ou de balayage démonstratif, peut paraître passablement didactique, comment l'éviter au demeurant, l'objet même, qui est l'histoire de la versification française, ne se prêtant pas trop à autre chose ?

C'est judicieusement contrebalancé, toutefois, par la plume de Jacques Réda, légère, ou peut-être plus de façon plus exacte en état de non-pesanteur, ce qui semble intrinsèque à ses écrits.

Ouvrage passionnant, truffé de références sans être roboratif, avec l'art de la mise en perspective, de ce bon vieux vers, ses avatars, ses métamorphoses, démo délicate, dont on sait gré à Jacques Réda, par exemple, de ne jamais avoir utilisé le détestable anglicisme punchline, ou encore d'éviter le piège de l'encyclopédisme foisonnant; à ce titre, le petit Nota Bene de fin d'ouvrage est appréciable, semblant dire "lisez-moi plutôt que consultez-moi, c'est un ouvrage, pas un index commode", il commence ainsi:
Au sujet de la bibliographie, son absence à la fin de ce volume s'explique par la préférence que j'ai eue pour l'inclusion, dans le corps du texte, des références des ouvrages cités. [...]


Au sujet du sous-titre, énigmatique et plaisant, un petit indice que je laisse à votre sagacité:
Contre toute définition et toute objectivité, la poésie serait-elle une guerre ? D'un point de vue assez opposé au mien, Henri Meschonnic, auteur de nombreux ouvrages sur la langue, le vers et le rythme, le pensait. Et nous nous sommes, amicalement, parfois trouvés en guerre à propos de celle-là - mais elle a bien eu lieu. Et c'est la guerre de mille ans qu'a soutenue la langue française, aujourd'hui à bout de forces et d'expédients, en retraite sur tous les fronts du champ de batailleoù, à l'arrière garde, a le premier succombé, à Roncevaux, Roland. Mais il y avait sauvé le gros de l'armée, et tout l'avenir qu'elle avait devant soi.
 Notre situation est la même, si l'avenir est plus menaçant.
Mais quel motif aurions-nous de le craindre pour notre langue elle-mêm ? Qu'elle soit, dans mille ans, encore plus différente de la nôtre que de celle du temps des premiers Capétiens, quoi de plus naturllement propable ? C'est le langage même qui se trouve en danger, et la guerre n'est pas finie.


     
Lu et relu deux fois déjà, j'ai appris beaucoup, notamment -et entre autres !- en comprenant enfin le vers français XVIIIème, lorsqu'il est mis en perspective; ce poudingue douteux, qui, jusqu'alors me permettait de résumer l'apport poétique au seul Chénier, et de me gausser à peu de frais de certains d'entre lesdits "Grands Hommes"...
(Quiconque a lu un peu de poésie de Voltaire me rejoindra peut-être !)

J'en suis venu à conclure (même si Jacques Réda suggère peut-être un petit peu mais n'assène rien en ce domaine), que cette poésie d'édifice, au mortier, à la truelle et au fil à plomb, digeste comme une pâtisserie dont la réalisation serait confiée à coffreur-bancheur, est mieux perceptible si l'on considère qu'on pouvait utiliser le vers au quotidien -l'alexandrin de préférence- et qu'on ne se gênait pas pour le faire, dans des domaines aussi variés que la missive épistolaire commune, l'exposé scientifique, l'essai littéraire, le rapport militaire ou la conversation de salon.    

Pour ce qui est de la poésie d'origine, au prix et à l'appui d'une petite remontée gaillarde dans le temps -mettons celui des aèdes-, mon intime conviction sans preuve est que la versification (ex.: le décasyllabe à rimes plates pour l'ancien français oïl en formation) est de l'ordre de l'outil: en ces temps de transmission orale des œuvres, et d'accompagnement musical par le poète (barde, troubadour, trouvère, récitant, hôte, convive, etc...), il fallait un format commode, correspondant sûrement à un rythme adapté de diction, sur lequel apposer un rythme et des notes musicales elles aussi transmises oralement -à l'oreille.
Et, pour une évidence ce me semble, que la poésie des origines ne devait pas être une pratique solitaire.

Merci à Jacques Réda d'avoir bien précisé la contrainte du français oïl, cas linguistique rare avec l'absence d'accent tonique (les mots ne "chantent" pas spontanément à la diction).

Voir aussi le sort si particulier des voyelles élidées dans notre langue , entrant ou non dans le compte des pieds, et sûrement distinctes selon l'accent qu'on veut bien mettre à la lecture.
Pour un exemple tout à fait personnel, Francis Jammes en joue beaucoup, non dits avec un accent gascon prononcé, ses vers me semblent perdre des pieds en route, et/ou des rythmes, voire de la tessiture, de la couleur.

Sur la diction, nous avions en effet bien noté, Monsieur Réda, que les enregistrements qui nous sont parvenus de Reverdy ou d'Apollinaire sont totalement différents, dans l'abord du mot - du phrasé, de la prosodie en général - Apollinaire déclamant, comme c'était l'usage multiséculaire, façon institutionnelle, très Comédie-Française époque classique. Comme du Racine ou du Corneille.
Tandis que Reverdy, un peu écorcheur de mots, un peu brutalisant à la varloppe les saillantes, nous semble infiniment plus proche (au reste, cher Guillaume, plus personne ne déclame vos vers aujourd'hui, ainsi que vous le faisiez -était-ce pour la pose ?- et figurez-vous qu'ils semblent n'avoir rien perdu à ce type de transfiguration, allez, même, au contraire !).  

Idem pour la place de l'hémistiche, rendant possible le passage du déca et de l'octosyllabe à l'alexandrin, idem pour la conception et la diffusion du sonnet, structure aboutie loin d'être un simple formalisme.

Petit regret, M. Jacques Réda, de ne pas avoir -à mon goût- assez souligné le passage de la poésie dite (ou déclamée, ou chantonnée, on entonnée, ou chantée) à la poésie lue.
Même si vous parlez abondamment de la prosodie espacée, spatiale, visuelle (André du Bouchet, etc...).


Ouvrage qui ne passionnera sans doute pas tout le monde, mais beaucoup tout de même, j'en suis sûr.
En tous cas livre très recommandable.
D'ailleurs j'y retourne !

Mots-clés : #creationartistique #ecriture #essai #historique #poésie
par Aventin
le Lun 2 Nov - 18:42
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jacques Réda
Réponses: 27
Vues: 1835

Isabelle Von Bueltzingsloewen

L’hécatombe des fous  
La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l’Occupation


Tag essai sur Des Choses à lire Extern65

Je croyais lire un livre sur l’extermination des patients psychiatriques pendant la Seconde Guerre Mondiale, par le biais de la famine. Ce livre avait fait beaucoup de bruit à l’époque à Lyon, la ville où je suis née et ai fait mes études de médecine, à l’Université Alexis Carrel à l’époque, et où ma mère avait été interne après guerre à l’hôpital psychiatrique du Vinatier…

En fait  Isabelle von Bueltzingsloewen nous propose un ouvrage très richement argumenté, s’appuyant sur d’énormes archives et une bibliographie prolifique, qui établit l’atrocité des 40 000 morts de faim des hôpitaux psychiatriques français pendant la guerre, mais réfute le génocide.

Dans un contexte de restrictions générales et d’affamement de toute la population, les « fous », les « aliénés » constituent une population particulièrement fragile, qui ne dispose que de la  quantité minimum de tickets d’approvisionnement, impropre à assurer la survie. Coupés d’une famille ou d’un environnement social lui-même en grande précarité,  ils sont dans l’impossibilité de combler les carences par l’aide extérieure ou le marché noir. Le travail des patients valides dans les fermes rattachées à nombre de ces hôpitaux est insuffisant à pallier aux monstrueux manquements
L’auteure décrit sans concessions (photos à l’appui) les conditions d’enfermement et d’abandon de ces patients pour lesquels la médecine est alors sans ressource, et l’opinion publique dans un rejet généralisé. Elle situe cette état de fait dans l’évolution de la psychiatrie dans le siècle, de l’asile à la psychiatrie de secteur.
Elle décrit des médecins diversement démunis, mais pour la plupart concernés, face à l’impuissance de l’administration. Pour eux, l’émergence des premières thérapeutiques dites de choc avant-guerre et notamment de l’électro-convulsivothérapie – autrement dit électrochoc – constitue l’espoir extraordinaire de non seulement traiter ces patients, mais aussi de ce fait permettre qu’ils sortent de l’univers asilaire et aient ainsi une chance de ne pas mourir de faim.
Mais si  jusqu’à fin 42 leurs appels n’ont pas suffi à faire augmenter la ration des aliénés,  Isabelle von Bueltzingsloewen affirme, preuves à l’appui, qu’il n’y a pas eu de désir d’extermination sous Vichy, ou en tout cas qu’il n’y en a pas trace, donc, pour l’historienne, pas de trace = pas d’affirmation.  Pour elle, c’est faire offense au devoir de mémoire, mais aussi aux malades dizaine de milliers de malades psychiatriques génocidés en Allemagne que de ne pas reconnaître cela. Elle s’oppose ainsi à tout un courant qui a jusque-là affirmé ce génocide, qui l’a mis en lien avec l’eugéniste lyonnais Alexis Carrel, et dont elle considère qu’il ne répond pas à un travail historique de chercheur·se digne de ce nom.

C’est évidemment une parole contre une autre, car si l’auteure confronte abondamment la lectrice à sa documentation, à ses raisonnements et à ses preuves, je suis, inculte en histoire, incapable de savoir si ces preuves sont bien des preuves.
L’intérêt de ce livre, outre la connaissance de la famine des hôpitaux psychiatriques, de l’histoire générale de la psychiatrie, ainsi que de nombreuses histoires individuelles de patients internés chroniques particulièrement émouvantes, est bien de poser  la question de la responsabilité de l’historien.ne. Comment lire l’histoire ? A qui se fier ?


Mots-clés : #essai #historique #medecine #pathologie
par topocl
le Lun 2 Nov - 11:07
 
Rechercher dans: Histoire et témoignages
Sujet: Isabelle Von Bueltzingsloewen
Réponses: 11
Vues: 259

Marguerite Yourcenar

Le Temps, ce grand sculpteur

Tag essai sur Des Choses à lire Le_tem10

I. Sur quelques lignes de Bède le vénérable (l'arrivée du christianisme dans le nord de l'Angleterre) 1976
II. Sixtine (l’artiste, son modèle, Michel-Ange, méditations sur la mort) 1931
III. Ton et langage dans le roman historique (sur la transcription de paroles de façon réaliste, « non stylisées », dans le roman historique, et singulièrement dans Mémoires d'Hadrien et L'Œuvre au Noir) 1972 ; en appendice, « exemples de langage parlé n'ayant pas passé par un arrangement littéraire », les « Procès-verbaux du procès de Campanella, 1597-1601 » (sous la torture)
IV. Le Temps, ce grand sculpteur (sur la sculpture grecque antique) 1954-1982
V. Sur un rêve de Dürer 1977
VI. La noblesse de l'échec (sur Ivan Morris, le Japon et la mort) 1980
VII. Bêtes à fourrure (contre les pelleteries à la mode) 1976
VIII. Jeux de miroirs et feux follets (coïncidences significatives autour d’un roman en projet, Trois Élisabeth) 1975
IX. Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda 1957
X. Fêtes de l'an qui tourne (histoire des fêtes chrétiennes, Noël, Pâques, solstice, Jour des Morts) 1976, 1977, 1977, 1982
XI. Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? (Les animaux, dorénavant exploités industriellement par l’homme qui s’est distancé d’eux) 1981
XII. Cette facilité sinistre de mourir (les suicides de jeunes contemporains) 1970
XIII. L'Andalousie ou les Hespérides (histoire antique de l’Espagne, vandale, puis romaine, puis arabe) 1952
XIV. Oppien ou Les Chasses (encore sur l’éloignement de l’homme des animaux) 1955
XV. Une civilisation à cloisons étanches (les massacres invisibilisés dans les abattoirs) 1972
XVI. Approches du Tantrisme (après la lecture de Le Yoga de la puissance de Julius Evola) 1972
XVII. Écrit dans un jardin (méditation-poème qui ramentoit Novalis par son mode de fragments métaphysiques) 1980
XVIII. Tombeaux (ceux de Jeanne de Vietinghoff, de Jean Schlumberger et de Jacques Masui) 1929, 1969, 1976

Le Temps, ce grand sculpteur : le thème du temps-érosion qui sculpte la pierre, développé dans ce texte éponyme du recueil, m’est sensible depuis que le désert me l’a enseigné, et, l’âge venant, je suis de plus en plus ouvert à cette vision temporelle non-anthropocentrée.

Sur quelques thèmes érotiques et mystiques de la Gita-Govinda m’a fait revenir, assez jouissivement, sur d’anciennes amours pour cet art à la fois sensuel et ancré dans le monde. Marguerite Yourcenar nous fait mesurer comme l’histoire de Krishna (le « Dieu Bleu ») et des Gopis ‒ « vachères », « laitières », "cowgirls" quoi ‒ est à l’origine de nombreux mythes occidentaux ; elle annonce ici le lyrisme de Max-Pol Fouchet dans L'Art amoureux des Indes :
« Que le christianisme ait tenté de ramener l'âme humaine à un état d'innocence prépubère, d'ailleurs plus imaginaire que réel et fort éloigné de la véritable enfance ; qu'il ait voulu, et en grande partie accompli, une désacralisation du sensuel, sauf dans l'état de mariage, et que là même il l'ait entouré de trop d'interdictions pour n'y pas installer à perpétuité la notion de péché, cela n'est guère douteux. »

« Chairs rondes, lisses, quasi élastiques, denses de la molle densité du miel coulant sur du miel. Tranchés, il semble que ces troncs offriraient à l'œil un intérieur homogène et charnu comme la pulpe d'un fruit. Coupés, ces bras et ces jambes repousseraient comme des tiges ou des racines. »

« La Gita Govinda est inséparable, non seulement des harmoniques d'allusions et de résonances littéraires dont nul poème ne peut se passer, mais surtout de la civilisation hindoue tout entière, de cette culture à la fois plus élaborée que la nôtre et plus proche du milieu naturel dont elle est issue [… »

« On apprécie mal l'unique beauté du mythe hindou tant qu'on n'y a pas reconnu, à côté de la sensualité la plus chaude, et peut-être précisément parce que cette sensualité s'épanche à peu près sans contrainte, la fraîche amitié pour les êtres appartenant à d'autres espèces et à d'autres règnes. »

Qui sait si l'âme des bêtes va en bas ? (Citation de l'Ecclésiaste) parle aussi de cette rupture avec le monde animal, toujours d’actualité quarante ans plus tard :
« Ici comme ailleurs, l'équilibre a été rompu ; l'horrible matière première animale est un fait nouveau, comme la forêt anéantie pour fournir la pâte nécessaire à nos quotidiens et à nos hebdomadaires gonflés de réclames et de fausses nouvelles ; comme nos océans où le poisson est sacrifié aux pétroliers. Pendant des millénaires, l'homme a considéré la bête comme sa chose, mais un étroit contact subsistait. Le cavalier aimait, tout en en abusant, sa monture ; le chasseur d'autrefois connaissait les modes de vie du gibier, et "aimait" à sa manière les bêtes qu'il se faisait gloire d'abattre […
[…]
Une civilisation de plus en plus éloignée du réel fait de plus en plus de victimes, y compris elle-même. »

L'Andalousie ou les Hespérides :
« Certains pays meurent jeunes, ou s'arrêtent jeunes : tout ce qui suit leur brève période de vigueur est du domaine de la survie ou de la résurrection. L'Espagne ne s'est jamais remise de la courbature de ses aventures impériales, de l'or facile du Nouveau Monde, de la saignée qu'elle s'est infligée à elle-même en expulsant de ses veines jusqu'aux dernières gouttes juives ou maures. »

Dans Une civilisation à cloisons étanches, Yourcenar n’hésite pas à comparer les « chaînes no 2 des nouveaux abattoirs » de la Villette aux pires crimes contre l’humanité, et augure avec un demi-siècle d’avance l’activisme actuel :
« J'appelle de mes vœux un film plein de sang, de meuglements, et d'une épouvante trop authentique, qui fera peut-être plaisir à quelques sadiques, mais produira aussi quelques milliers de protestations. »

On découvre une Marguerite Yourcenar non seulement historienne férue d’antiquité gréco-latine et du Japon, mais aussi de l’Inde, et avec un versant mystique, à tendance bouddhique…

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Sam 17 Oct - 0:38
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Marguerite Yourcenar
Réponses: 71
Vues: 3104

Italo Calvino

La Machine littérature

Tag essai sur Des Choses à lire La_mac10

Table a écrit:1
Cybernétique et fantasmes
Entretien sur science et littérature
Philosophie et littérature
La littérature comme projection du désir
Définitions de territoires : le comique
Définitions de territoires : l'érotique
Définitions de territoires : le fantastique
Film et roman : problèmes du récit
Pour qui écrit-on ? ‒ L'étagère hypothétique
Des bons et des mauvais usages politiques de la littérature
Les niveaux de la réalité en littérature
2
Pourquoi lire les classiques
Les « Odyssées » dans l'« Odyssée »
Ovide et la contiguïté universelle
La structure du « Roland furieux »
« Candide » ou la vélocité
La cité-roman chez Balzac
Le roman comme spectacle
« Les Fiancés » : le roman des rapports de force
Pour Fourier. 1. Pour introduire à la société amoureuse
Pour Fourier. 2. L'ordinateur des désirs
Pour Fourier. 3. Congé. L'utopie pulvérisée
Petit guide de « la Chartreuse » à l'usage de nouveaux lecteurs
La connaissance de la Voie lactée
Le rocher de Montale
La plume à la première personne (Pour les dessins de Saul Steinberg)
En mémoire de Roland Barthes
En guise d'appendice : Autobiographie

(La seconde partie reprend plus ou moins le Pourquoi lire les classiques que j’ai déjà lu et commenté en mars. Encore merci aux éditeurs pour entretenir le flou et empêcher les lecteurs de se retrouver dans les différentes publications mélangées.)
La première partie est un recueil de conférences et articles de 1967 à 1978, portant sur l’approche structurale de la littérature, ou « les rapports entre jeu combinatoire et inconscient dans l'activité artistique », mais aussi la bibliothèque idéale et divers écrivains (la revue Tel Quel, Barthes, Queneau et l’OULIPO, démarche mathématique, mythe et conte, etc.).
Cet aperçu de sémiologie littéraire est souvent éclairant, ne serait-ce que parce qu’exposé simplement ; il peut paraître daté, mais aide à intégrer les apports des approches modernes, partiellement ou mal assimilées au moins dans mon cas.
« Nous avons dit que la littérature est, tout entière, implicite dans le langage, qu'elle n'est que la permutation d'un ensemble fini d'éléments et de fonctions. »

« Le combat de la littérature est précisément un effort pour dépasser les frontières du langage ; c'est du bord extrême du dicible que la littérature se projette ; c'est l'attrait de ce qui est hors du vocabulaire qui meut la littérature. »

« Le mythe est la part cachée de toute histoire, la part souterraine, la zone non explorée, parce que les mots manquent pour arriver jusque-là. »

« La ligne de force de la littérature moderne tient dans sa volonté de donner la parole à tout ce qui, dans l'inconscient social et individuel, est resté non exprimé : tel est le défi qu'elle relance sans relâche. »


Mots-clés : #ecriture #essai #universdulivre
par Tristram
le Lun 12 Oct - 23:43
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Italo Calvino
Réponses: 57
Vues: 3932

Javier Cercas

Anatomie d'un instant

Tag essai sur Des Choses à lire Anatom10

23 février 1981, un putsch à nos portes ! la prise en otage des députés dans l’hémicycle du Congrès espagnol.



Est minutieusement revue l’histoire du passage de la dictature à la démocratie au moyen de la réconciliation nationale. Mais, le franquisme restant bien établi dans les esprits, notamment au sein de l’armée,
« …] dans l’Espagne des années 1970, le mot “réconciliation” était un euphémisme du mot “trahison” [… »

On mesure le rôle déplorable de la presse, des hommes politiques tous partis confondus, de l’Église, de l’armée et du roi « dans le grand cloaque madrilène, dans le petit Madrid du pouvoir »… (Le roi en question, c’est Juan Carlos I, récemment parti en exil…)
« …] chez un homme politique, les vices privés peuvent être des vertus publiques ou qu’il est possible en politique d’arriver au bien par le mal, qu’il ne suffit pas de juger éthiquement un homme politique, il faut d’abord le juger politiquement, que l’éthique et la politique sont incompatibles, que l’expression “éthique politique” est un oxymore, ou que peut-être les vices et les vertus n’existent pas in abstracto, mais uniquement en fonction des circonstances dans lesquelles on les pratique [… »

« Il [Adolfo Suárez] concevait la politique comme spectacle après avoir appris pendant ses longues années de travail à la Télévision espagnole que ce n’était plus la réalité qui créait les images mais les images qui créaient la réalité. »

On s’étonne d’autant plus qu’aujourd’hui les médias semblent s’ébahir que « la violence des mots s'est peu à peu transformée en violence physique » (les signataires de la lettre ouverte "Ensemble, défendons la liberté")…

Et les trois hommes qui ne se sont pas couchés lors du coup d’État constituent des personnages dont le destin n’a pas besoin de l’invention romanesque pour nous "parler".
Cercas explique avoir abandonné la rédaction d’un roman pour rédiger cette chronique parce que le réel (dans ce cas) est plus éloquent que la fiction ; c’est un fait que la réalité est beaucoup plus complexe qu’un récit élaboré par un écrivain, où sera perceptible un sens prémédité par ce dernier.
« …] il paraît souvent difficile de distinguer le réel du fictif. En fin de compte, il y a de bonnes raisons pour concevoir le coup d’État du 23 février comme le produit d’une névrose collective. Ou d’une paranoïa collective. Ou, plus précisément, d’un roman collectif. Dans la société du spectacle en tout cas, ce fut un spectacle de plus. »

« Cela signifie que j’essaierai de n’ôter aux faits ni leur force dramatique, ni le potentiel symbolique dont ils sont porteurs par eux-mêmes, ni même leur surprenante cohérence, leur symétrie et leur géométrie occasionnelles ; cela signifie aussi que je vais essayer de les rendre quelque peu intelligibles en les relatant sans cacher leur nature chaotique ni effacer les empreintes d’une névrose ou d’une paranoïa ou d’un roman collectif, mais avec la plus grande netteté, avec toute l’innocence dont je suis capable, comme si personne ne les avait racontés avant moi ou comme si personne ne se les rappelait plus, comme si, dans un certain sens, il était vrai que pour presque tout le monde Adolfo Suárez et le général Gutiérrez Mellado et Santiago Carrillo et le lieutenant-colonel Tejero étaient déjà des personnages fictifs ou du moins contaminés d’irréalité et que le coup d’État du 23 février était un souvenir inventé ; dans le meilleur des cas, je raconterai ces faits tel un chroniqueur de l’Antiquité ou celui d’un avenir lointain ; enfin, cela veut dire que j’essaierai de raconter le coup d’État du 23 février comme s’il s’agissait d’une histoire minuscule, mais comme si cette histoire minuscule là était l’une des histoires décisives des soixante-dix dernières années de l’Histoire espagnole. »

« C’est vrai : l’Histoire produit d’étranges figures et ne rejette pas les symétries de la fiction, comme si par cette recherche formelle elle essayait de se doter d’un sens qu’elle ne possède pas en elle-même. »

Le style est particulièrement congru, et les retours en arrière chronologiques, en vagues habilement amenées, concourent à éviter la lassitude du lecteur de ce livre assez long ; c'est moins vrai pour les redites, manière coutumière de Cercas (Topocl a déjà signalé une certaine lourdeur des leitmotive dans L'imposteur, qu'il me reste à lire).
L’aspect travail documentaire (une documentation importante alimente ce texte) m’a rappelé ceux de Capote (De sang-froid) et de ses continuateurs, comme García Márquez (Chronique d'une mort annoncée).  
« …] décrire la trame du coup d’État, un tissu presque sans couture de conversations privées, de confidences et de sous-entendus qui souvent ne se laissent reconstituer qu’à partir de témoignages indirects, en forçant les limites du possible jusqu’à atteindre le probable, et en essayant de découper la forme de la vérité à l’aide du patron du vraisemblable. Naturellement, je ne peux assurer que tout ce que je raconte par la suite soit vrai ; mais je peux assurer que cela est pétri de vérité et, surtout, que je n’aurais pas pu m’approcher davantage de la vérité, ou l’imaginer plus fidèlement. »

Pour ceux que l’Espagne intéresse, l’Histoire et aussi la politique ‒ mais c’est également un document utile pour approcher les mécanismes autoritaristes. (@Bédoulène ? @Quasimodo ?)

Mots-clés : #biographie #essai #historique #politique #social
par Tristram
le Ven 25 Sep - 13:32
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: Javier Cercas
Réponses: 58
Vues: 3965

Henri Michaux

Connaissance par les gouffres

Tag essai sur Des Choses à lire Connai10

Le fameux livre de Michaux sur les effets des drogues hallucinogènes (la mescaline, les chanvres, la psilocybine, l’acide lysergique, etc.), dans une approche que précise nettement le célèbre incipit :
« Les drogues nous ennuient avec leur paradis. Qu’elles nous donnent plutôt un peu de savoir. Nous ne sommes pas un siècle à paradis. »

Tant pis pour les paradis artificiels, tant mieux pour un compte-rendu aussi objectif que possible, sous forme d’observations cliniques, selon ce qu’il a expérimenté. Ondes, courbes géométriques, rythme, vibration, « vitesse intérieure », extase.
Table des matières en guise de menu, afin que le lecteur sache ce qui l’attend :
I. COMMENT AGISSENT LES DROGUES ?
II. LA PSILOCYBINE (Expériences et autocritique)
PREMIÈRE EXPÉRIENCE
DEUXIÈME EXPÉRIENCE
III. LA MESCALINE ET LA MUSIQUE
IV. CANNABIS INDICA
INTRODUCTION
1. TAPIS ROULANT EN MARCHE...
2. DERRIÈRE LES MOTS
3. TANTÔT MENÉ PAR LE CHANVRE TANTÔT L’EMMENANT AVEC MOI
Relation A : La séance d’intimité.
Relation B : Wozzeck.
Relation C : Les géants.
Relation D : Echos, échanges en tout sens.
Relation E : Rêverie. Réflexions dont j’entends une à voix haute, et plusieurs en mots marmonnés.
Relation F : Déchiffrer les visages.
Relation G : Lectures sous haschich.
V. SITUATIONS-GOUFFRES
DIFFICULTÉS ET PROBLÈMES QUE RENCONTRE L’ALIENE
1. L’IMPRESSION D’ÉTRANGE, D’ÉTRANGER. DE QUOI ELLE EST FAITE. SES PROLONGEMENTS.
2. CHAOS. TRAGÉDIE DE L’INTENSITÉ. VISIONS INTÉRIEURES. VISIONS HALLUCINATOIRES.
3. AUDITIONS INTÉRIEURES. HALLUCINATIONS AUDITIVES. LE PROBLÈME DES VOIX
4. HALLUCINATIONS DU GOÛT, DE L’ODORAT ET DE TOUS LES SENS. BABEL DES SENSATIONS.
5. AUGMENTATION DE L’IMPRESSION DE COMPRENDRE. LE SENTIMENT D’ÉVIDENCE. LE SAVOIR PAR ILLUMINATION.
6. LES ENNUIS QU’IL A AVEC SA PENSÉE. RADICAUX EN LIBERTÉ. PENSÉES QUI S’ÉVANOUISSENT. OBLITÉRATIONS PÉRIODIQUES. PENSÉES LYSÉES. PENSÉES OSCILLATOIRES. PENSÉES XÉNOPATHIQUES. PENSÉES SCOTOMISÉES. ÉCLIPSES MENTALES.
7. COMMERCE AVEC L’INFINI, « HOMO METAPHYSICUS ». THÉOMANIE.
8. DIFFICULTÉS ET PIÈGES QUE RENCONTRENT LES ALIÉNÉS. L’HOMME EFFRÉNÉ. FIÈVRE MENTALE. FOLIE FURIEUSE.
9. PERTE DU TEMPO. AGITATION. ENTRAINEMENTS. INCOERCIBLES. FUITE DES IDÉES. MANIE.
10. DÉLIRE DE SOUVERAINETÉ. DÉLIRE DES MAXIMA. MÉGALOMANIE.
11. PSYCHOSES D’ARRÊT. CATATONIE. SCHIZOPHRÉNIE. DISSOCIATIONS.
12. RENCONTRE AVEC UN UNIVERS EN EXPANSION. ÉTALEMENT. PERTE DU POUVOIR DE LIMITATION. LES VICTIMES DE L’IMPRÉGNATION.
VI. AU SUJET DES DISSOCIATIONS ET DE LA CONSCIENCE SECONDE (Hystérie, mythomanie)

Aliénation, désinhibition ‒ la question qu’évidemment je me pose est celle du rapport à la création, la fameuse inspiration baudelairienne ; au chapitre IV Michaux donne les notes prises sous l’emprise du haschich, et elles constituent des poèmes, ou au moins leur matériau de base, des associations métaphoriques, des images qu’on pourrait croire surréalistes, une belle inventivité verbale :
« Revenu soudain au rugueux, au tactile, à la cicatrice
face à des broussins
arbres à vieux genoux »

« Il faudrait lier le vent

Farfouillant
Des envahisse-mots
des endo-polyformations »

Michaux relie d’ailleurs certaines de ses œuvres avec le psychotrope les ayant "suscitées" ou "sous-tendues" :
- Mescaline : L’Infini turbulent, Paix dans les brisements
- Cannabis indica : Misérable miracle (qui est pourtant considéré comme un ouvrage sous mescaline)
Évidemment ces comptes-rendus d’études éclairent de façon passionnante les autres textes de Michaux (« propriétés », « brisements », magie, hallucinations, etc.)
« Enfin, je vis d’immenses coulmas. J’écrivis le mot aussitôt, mais je ne sais plus ce que sont les coulmas. En notant le vocable, je me décapitai de la vision et de son sens, le mot seul resta, témoin inutilisable. »

Si Michaux parle des liens entre drogue(s) et folie(s), il n'évoque pas l'onirisme, le monde des rêves.
Rétrospectivement sans surprise, il y a là matière à beaucoup apprendre, notamment sur le fonctionnement psychique, le langage… et la langue !
« Tennis des synonymes
Je vois, j’amasse des ressemblances
Je vois, je rouvre des différences.

D’abord, il se présenta à mon esprit deux synonymes, quelque chose comme "peu important" et "modeste" ou "réservé et modeste" ou "humble et effacé", je n’ai pu m’en souvenir, n’ayant été frappé, médusé que par les opérations faites sur eux. Ce n’est pas simple, dans le haschich, deux mots qui se ressemblent.
Je vis d’abord en un éclair (et comme s’ils étaient dans un vide immense), ce qui les rapprochait, puis ce qui les distinguait. Immense, leur clan à chacun. Leur monde. Tantôt plus ce qui eux et leur groupe les rapprochait, en des centaines de rapprochements express, puis ce qui les faisait se distinguer ‒ se remettre à distance. Puis à nouveau ce qui les rapprochait. Galeries à perte de vue d’analogies, interrelations multipliées, échanges de balles frénétiques, porteuses de sens, balles tantôt de la ressemblance, tantôt de l’opposition, ce fut un tennis fulgurant et immatériel, tel qu’on n’en vit jamais sur aucun court. Echanges étourdissants de brio, de vitesse dont je n’ai rien retenu. Dix secondes plus tard, c’est comme qui dirait trente kilomètres plus loin. »

Cela rappelle (par avance) les  Atlas sémantiques dont on a parlé sur le fil dicomanie.
Beaucoup d'aspects méritent d'être creusés, comme celui de l'enchaînement (trop) rapide des pensées.
« Un phénomène assez spécial s’y rencontre que j’appellerais bien la pensée néoténique. Avant qu’une pensée ne soit accomplie, venue à maturité, elle accouche d’une nouvelle, et celle-ci à peine née, incomplètement formée, en met au monde une autre, une nichée d’autres qui semblablement se répondent en renvois inattendus et irrattrapables et que jusqu’à présent je n’ai pas réussi à rendre. »

« …] (il n’y a pas de vague dans l’homme, il ne s’y trouve que de l’atténué), ce vague, ce sont, inaperçus en temps ordinaire, ces commencements, ces embryons d’évocations, fugaces, remplacés incessamment par d’autres, pareillement pointants et inachevés par la faute des suivants qui prennent leur place, c’est ce cortège disparate que la contrariété lie ensemble. Ce qui me fascinait d’ailleurs n’était pas le défilé sans grand intérêt, mais qu’il y eût corrélation. »

L’étude de cette oblitération dans sa dimension de digression est développée en V. SITUATIONS-GOUFFRES, Pensée à la vitesse b.
En tout cas, dépaysement assuré.
« Ce sont les fûts incroyablement graciles des apparitions haschichines qui ont donné l’idée, le principe, l’allure des jets d’eau filiformes, des gracieux arcs géminés, des colonnettes, des arcs surhaussés, des minarets et non l’Islam qui, en aucune façon ne les contenait, pas plus qu’il ne contenait les stalactites ambiguës et vibrantes de ses portails et ses « arabesques » sans fin, exemples des ornements aux infinies variations, de la fine ornementification incoercible des visions haschichines, de ses diamants brouillés. »

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mar 22 Sep - 13:17
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Henri Michaux
Réponses: 50
Vues: 3078

Henri Michaux

Façons d'endormi, façons d'éveillé

Tag essai sur Des Choses à lire Michau10

Notations objectives sur le caractère des rêves « de nuit » ‒ même si c’est écrit avec bonheur :
« …] sur ce sujet particulièrement, qui, gardé par des techniciens, ne tolère plus l'innocence, qui lui allait si bien, ni le naturel, qu'on ne saurait d'ailleurs retrouver. »

Cette étude "clinique" m’a semblé fort pertinente, et pourrait précisément intéresser les chercheurs en la matière ; Michaux relate ses rêves, les remet en contexte avec la réalité et son vécu, avance des interprétations généralement factuelles.
« En rêve, simplement je suis. Je vis "actuel", un sempiternel actuel. Il n'y a guère de "plus tard", et juste ce qu'il faut d'"auparavant" pour qu'il y ait cet "à présent" que je vis, ou auquel j'assiste. »

« Sans s'occuper de la contradiction, le rêve, sans éliminer les versions inutiles, dit une réalité de plusieurs façons.
Néanmoins, une ou plusieurs, le rêve est une rédaction dont on est dupe. »

Le rêve, ou « rêveur de nuit », souvent terne, répétitif, reflète la médiocrité et fonctionne par analogie ou « contraste », par associations, et « enchaîne » toujours…
(Peut-être Michaux se souvient-il des rêves d’un sommeil hypnopompique, c'est-à-dire juste avant son réveil ?)
Ses rêves ont souvent lieu dans un compartiment de train ou une chambre, et ce qu’il en dit renvoie à une vaste littérature (de Butor à Woolf et de Maistre).
« Transformations » : l’action (symbolisante ; métaphorique ? de transposition ?) du rêve ; inversion aussi : curieux que Michaux ne rapproche pas les mécanismes du rêve de ceux des mythes ?
Michaux se confie à l’occasion, sa défiance des groupes, de la politique, de l’engagement.
Puis, après quelques tentatives de théorisation peu convaincantes, viennent les rêves « de jour », « d’éveillés », les « rêves vigiles », errance nonchalante et sans contrainte, vie imaginaire sans limite, abondante, d’une facile autosatisfaction et d’une totale liberté.
« Rêverie, art pur. Le seul. Et pour soi seul. »

Et cela éclaire l’œuvre de Michaux.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Jeu 20 Aoû - 17:08
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Henri Michaux
Réponses: 50
Vues: 3078

GAO Xingjian

Le Témoignage de la littérature

Tag essai sur Des Choses à lire Le_tzo11

Collection de réflexions (reprise de communications, etc.) sur la littérature (y compris le théâtre), notamment chinoise (y compris celle de Gao Xingjian lui-même).

Préface
« Ne pas avoir de -isme, ce n’est rien d’autre que la résistance de la vie intense contre la mort, et bien que cela soit parfaitement vain, c’est quand même une posture. La création artistique est précisément la trace laissée par cette posture. »

Ne pas avoir de -isme
L’écrivain doit écrire en individu, indépendant des pressions politiques ou éthiques, seulement confronté à la langue.
« À l’heure où les idéologies s’écroulent, l’individu qui veut conserver son indépendance d’esprit ne peut, selon moi, qu’adopter une attitude de doute. C’est celle que j’adopte aussi face aux modes et aux courants. »

« La littérature gagne une liberté totale dès qu’elle perd toute utilité réelle. »

La littérature froide
C’est celle de l’écrivain solitaire, en marge de la société, se livrant à cette activité spirituelle.

Littérature et « étude du mystère » : à propos de La Montagne de l’Âme
Recherche d’un chinois moderne pur, à partir des langues classique et parlée.
« Le "courant de conscience" de la littérature moderne occidentale part d’un sujet, puis recherche et saisit le processus des sensations et des connaissances de ce sujet, et ce qu’obtient l’écrivain n’est rien d’autre qu’un courant de langue. C’est pourquoi je considère que cette langue littéraire peut être nommée "courant de langage". »

Les trois personnes dans La Montagne de l’Âme sont autant de points de vue d’un monologue.
« La Montagne de l’Âme est un roman dans lequel les personnages sont remplacés par des pronoms personnels, où un parcours intérieur se substitue à l’intrigue, où le style est régulé par l’évolution des sentiments, qui n’a aucune intention de raconter une histoire mais en invente au passage, qui ressemble à un journal de voyage mais se rapproche aussi du monologue. Si les critiques ne le considèrent pas comme un roman, ce n’en sera pas un, peu importe. »

« Le premier niveau de structure du livre est la première personne "je" et la deuxième personne "tu". La première voyage dans le monde réel, la deuxième, dérivée de la première, déambule dans l’imagination. Ensuite seulement, "elle" dérive de "tu" et, plus tard encore, la transformation d’"elle" mène à l’aliénation de "je" qui devient "il". Voilà la structure générale du roman. »

Le chinois moderne et l’écriture littéraire  
Quelle est, ou serait, la grammaire du chinois, si plastique, si souple, où il n’y a pas de différence entre les temps, et qui pâtit de l’influence des langues occidentales ?
« Toute langue parlée doit se réaliser au cours d’un processus temporel linéaire de la même manière que la musique, c’est là la limite de l’expression par la langue. »

Pour lui, il s’agit « plus d’évoquer les choses que de les décrire », dans une langue vivante.
« Le langage narratif, telle la poésie, peut exprimer de la même manière des sentiments, comme l’ont montré les textes de Virginia Woolf, Les Vagues par exemple, ou certains écrits de Marguerite Duras. Le long poème de Georges Perec Je me souviens effectue la démarche inverse puisqu’il introduit dans la poésie le langage narratif. Cette œuvre m’a aussi beaucoup stimulé. Ma pièce récente Quatre quatuors pour un week-end emprunte directement à la forme musicale. Pour écrire cette pièce, j’ai écouté pas moins de soixante-dix à quatre-vingts quatuors, de Haydn et Mozart jusqu’à Chostakovitch et Messiaen. »

La raison d’être de la littérature (discours de réception du Nobel)
« Chaque fois qu’idéologie et pouvoir ont été liés et sont devenus une force réelle, la littérature et l’individu ont subi un désastre. »

« Mais durant les années où Mao Zedong exerçait sa dictature totale, même la fuite était impossible. Les temples perdus au fond des forêts, qui avaient protégé les lettrés de l’époque féodale, furent rasés, même écrire dans l’intimité faisait courir un danger mortel. Si un individu voulait conserver une pensée indépendante, il n’avait que lui-même à qui s’adresser et ne pouvait le faire que dans le plus profond secret. Je dois dire que ce fut précisément à ce moment, alors qu’on ne pouvait pas faire de littérature, que j’ai pris conscience de sa nécessité : c’est la littérature qui permet à l’être humain de conserver sa conscience d’homme.
On peut dire que se parler à soi-même constitue le point de départ de la littérature, communiquer au moyen du langage vient en second. Lorsque l’homme injecte ses sentiments et ses réflexions dans le langage, puis qu’il recourt à l’écriture, alors naît la littérature. »

« Si l’homme a besoin du langage, ce n’est pas seulement pour communiquer du sens, c’est en même temps pour écouter et reconnaître sa propre existence. »

Le témoignage de la littérature
la recherche du réel

« L’histoire porte toujours l’empreinte du pouvoir et elle est écrite et réécrite chaque fois qu’un pouvoir en remplace un autre. L’œuvre littéraire, une fois publiée, ne peut être changée. »

« Disons adieu à l’idéologie, mieux vaut revenir au réel de l’homme, c’est-à-dire revenir à ses sentiments réels, revenir à l’instant, et ne pas fabriquer de mensonges sur les lendemains. »

« En vérité, la littérature ne parvient pas à répondre à quelque question que ce soit. »


Mots-clés : #essai
par Tristram
le Lun 17 Aoû - 0:11
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: GAO Xingjian
Réponses: 10
Vues: 649

Marguerite Yourcenar

Mishima ou La vision du vide

Tag essai sur Des Choses à lire Mishim11


Il ne s’agit pas de critique littéraire, mais d’un écrivain fort sensible, intelligent, cultivé et documenté qui évoque l’œuvre et la vie d’un autre, de plus avec style. Elle s'en explique :
« Le temps n’est plus où l’on pouvait goûter Hamlet sans se soucier beaucoup de Shakespeare : la grossière curiosité pour l’anecdote biographique est un trait de notre époque, décuplé par les méthodes d’une presse et de media s’adressant à un public qui sait de moins en moins lire. »

« Après le chef-d’œuvre noir, Confession d’un Masque, et ce chef-d’œuvre rouge, Le Pavillon d’or, un chef-d’œuvre clair : Le Tumulte des flots est l’un de ces livres heureux qu’un écrivain, d’ordinaire, n’écrit qu’une fois dans sa vie. »

Ayant déjà lu ces livres, je compte m’engager dans La Mer de la fertilité, et ce qu’en éclaire Yourcenar me servira de préface.
Puis l’auteure relate en le commentant le « chef-d’œuvre » de Mishima, son seppuku, préparé de longue date.
Extrait de l’ultime discours de l’écrivain, devant les troupes armées :
« Nous voyons le Japon se griser de prospérité et s’abîmer dans un néant de l’esprit… Nous allons lui restituer son image et mourir en le faisant. Se peut-il que vous ne teniez qu’à vivre, acceptant un monde où l’esprit est mort ?... »


Mots-clés : #essai
par Tristram
le Jeu 13 Aoû - 0:23
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Marguerite Yourcenar
Réponses: 71
Vues: 3104

Thomas Browne

Les Urnes Funéraires

Tag essai sur Des Choses à lire Les_ur10

Un livre qui m’éloigne beaucoup de mes sentiers battus : essai du dix-septième anglais…! Bon mais alors des écrivains que j’estime particulièrement en parlaient (Sebald par exemple et sans doute Laurence Sterne), et la référence, à force d’être répétée, en est devenue obsédante… Et non le sujet n’a rien de rebutant, rappelle-toi, me dis-je quand tu étais petit et curieux, les questions que tu posais aux adultes : « Le dernier à mourir sur terre, qui est-ce qui l’enterrera ? » ou ta crainte de sacrément t’ennuyer là où tu seras censé rester pour toujours ? Parce qu’en effet Thomas Browne ne parle pas que de cendre, en fait il parle de beaucoup de choses et c’en est presque étonnant de ne le voir jamais dévier de son sujet. Il nous en met un peu plein la vue avec ses citations et ses connaissances, étant un « fou d’érudition » et c’est dit-on quelque-chose qui se trouve assez souvent chez les essayistes anglais de l’époque.

Sur l’écriture il me semble que la traduction fait que le livre est plus accessible qu’à un anglais l’original. Quelque chose du rythme doit être restitué, ses longues phrases ponctuées assez souvent de point virgule. On imagine ce texte déclamé d’une voix d’outre-tombe, à certains moments (surtout dans le dernier chapitre) d’un souffle impressionnant. Il faut bien sûr y revenir, c’est vraiment court et nettement moins abscons qu’on se l’imagine, certaines phrases pourraient passer pour des aphorismes, d’autres sont des envolées poétiques, en fait, on ne le lit pas vraiment comme un essai.

Lu le 12 avril 2019


Mots-clés : #ancienregime #essai #mort




Lettre à un ami

Tag essai sur Des Choses à lire Book_710

Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre, le destinataire de cette « lettre » n’existe pas. Il n’y a rien dans le texte de Thomas Browne, qui détermine l’identité de cet « ami ». Un ami inconnu, donc ? Quiconque. Lettre à un ami ressemble à une allocution, à vrai dire, ce serait le discours rêvé à l’occasion d’un enterrement…! Chez cet écrivain dont l’œuvre a eu une immense importance (tout anglais cultivé se devait d’en posséder un exemplaire chez lui) la mort est un sujet de prédilection. Urnes funéraires, tombes, momies, restes de toutes sortes comme les dents ou le crâne, à croire que Thomas Browne aurait rêvé de tenir celui de Yorick (Hamlet, Shakespeare) dans sa main… Il y a une lucidité, pour ne pas dire une science dans l’approche de Thomas Browne, dans une langue très claire, et parfois même assez amusante (en tout cas la traduction de Marc Kuszel est admirable). Le moraliste chez T. B. veut que l’on vive sans passion ni plaisirs vains pour mieux se préparer à sa fin ― ce qui n’est pas tout à fait ma manière d’envisager les choses, mais bon ― le poète cherche à fondre la vie et la mort dans un seul temps. Un temps comme suspendu.

Thomas Browne a écrit:…nous vivons parmi les morts, et toute chose est ou doit être ainsi avant de devenir notre nourriture. Et Cardan, qui rêvait qu’il discourait avec son père sur la lune, n’en a inféré aucune interprétation mortelle : et même rêver que nous sommes morts ne constituait pas un fantasme condamnable aux yeux de l’ancienne onirocritique, car ce songe signifiait la liberté, la vanité de nos inquiétudes, et l’exemption des tourments qui pouvaient nous agiter et qui étaient inconnus des morts.


par Dreep
le Mar 11 Aoû - 21:37
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Thomas Browne
Réponses: 1
Vues: 109

Pierre Clastres

La Société contre l'État ‒ Recherches d’anthropologie politique

Tag essai sur Des Choses à lire La_soc10

Cet ouvrage, publié en 1974, est un recueil d’études parues antérieurement, sauf la conclusion.
Chapitre 1 : Copernic et les sauvages
L’anthropologie constate que les sociétés (dites) primitives et/ou archaïques seraient sans dimension politique (et historique) :
« On se trouve donc confronté à un énorme ensemble de sociétés où les détenteurs de ce qu’ailleurs on nommerait pouvoir sont en fait sans pouvoir, où le politique se détermine comme champ hors de toute coercition et de toute violence, hors de toute subordination hiérarchique, où, en un mot, ne se donne aucune relation de commandement-obéissance. »

« …] les sociétés à pouvoir politique non coercitif sont les sociétés sans histoire, les sociétés à pouvoir politique coercitif sont les sociétés historiques. »

Clastres pulvérise d’emblée la croyance en leur supposée « économie de subsistance » (elles ont proportionnellement beaucoup plus de ressources que celles d’Occident).
Il pourfend ensuite l’attitude traditionnelle des ethnologues :
« Décider que certaines cultures sont dépourvues de pouvoir politique parce qu’elles n’offrent rien de semblable à ce que présente la nôtre n’est pas une proposition scientifique : plutôt s’y dénote en fin de compte une pauvreté certaine du concept. »

Chapitre 2 : Échange et pouvoir : philosophie de la chefferie indienne
Prenant l’exemple de l’Amérique du Sud, il établit que le chef est caractérisé par la générosité, le droit à la polygynie et le don oratoire, que son rôle est d’un pacificateur sans moyen de contrainte. Il incarne l’absence d’autorité, l’impuissance du pouvoir, « charge instituée pour ne pas s’exercer », rupture dans le cycle des échanges de biens, de femmes et de mots, qui définissent la société.
Son analyse est que « la culture appréhende le pouvoir comme la résurgence même de la nature. »
« La même opération qui instaure la sphère politique lui interdit son déploiement : c’est ainsi que la culture utilise contre le pouvoir la ruse même de la nature ; c’est pour cela que l’on nomme chef l’homme en qui vient se briser l’échange des femmes, des mots et des biens. »

(On peut se demander ce que devient cette brillante démonstration maintenant que Descola a remis en question le dualisme nature-culture.)

Chapitre 3 : Indépendance et exogamie
Bilan des études ethnologiques sur les structures sociales des tribus de la Forêt Tropicale, maloca et famille étendue, règles de résidence et filiation.
Clastres dénonce encore les préjugés ethnocentriques :
« Les sociétés primitives, tout comme les sociétés occidentales, savent parfaitement ménager la possibilité de la différence dans l’identité, de l’altérité dans l’homogène ; et en ce refus du mécanisme peut se lire le signe de leur créativité. »

« Car c’est finalement à la conquête d’un équilibre constamment menacé que tendent, d’une manière directe ou détournée, les forces qui "travaillent" ces sociétés primitives. »

« Doit-on pour autant qualifier d’immobiles des cultures dont le devenir ne se conforme pas à nos propres schémas ? Faut-il voir en elles des sociétés sans histoire ? »

Chapitre 4 : Élément de démographie amérindienne
Il reprend ensuite les calculs démographiques, pour estimer une population de ces régions bien plus importante qu’avancé auparavant.

Chapitre 5 : L’arc et le panier
Enfin, il retrace la société des nomades Guayaki, vivant de chasse et de collecte (l’« arc », distinctif des hommes), les femmes gérant le campement et se chargeant du portage (le « panier »). Il est tabou pour les chasseurs de consommer leurs propres proies, et ils doivent se partager les femmes, moins nombreuses que les hommes : cela va dans le sens de l’échange social.
« Le tabou alimentaire et le déficit en femmes exercent, chacun sur son propre plan, des fonctions parallèles : garantir l’être de la société par l’interdépendance des chasseurs, en assurer la permanence par le partage des femmes. »

Seuls deux hommes ne touchent pas à l’arc et portent un panier : un veuf pané (malchance désastreuse à la chasse) et un homosexuel assumé.
Les hommes compensent le côté négatif de leur condition par des chants en solo, panégyriques d’eux-mêmes (après les niveaux des biens et des femmes, celui des mots) :
« Or, il est bien évident que si le langage, sous les espèces du chant, se désigne à l’homme comme le lieu véritable de son être, il ne s’agit plus du langage comme archétype de l’échange, puisque c’est de cela précisément que l’on veut se libérer. En d’autres termes, le modèle même de l’univers de la communication est aussi le moyen de s’en évader. Une parole peut être à la fois un message échangé et la négation de tout message, elle peut se prononcer comme signe et comme le contraire d’un signe. Le chant des Guayaki nous renvoie donc à une double et essentielle nature du langage qui se déploie tantôt en sa fonction ouverte de communication, tantôt en sa fonction fermée de constitution d’un Ego : cette capacité du langage à exercer des fonctions inverses repose sur la possibilité de son dédoublement en signe et valeur. »

« …] le chant guayaki, c’est la réflexion en soi du langage abolissant l’univers social des signes pour donner lieu à l'éclosion du sens comme valeur absolue. »

« L’homme est un animal politique, la société ne se ramène pas à la somme de ses individus, et la différence entre l’addition qu’elle n’est pas et le système qui la définit consiste en l’échange et en la réciprocité par quoi sont liés les hommes. Il serait inutile de rappeler ces trivialités si l’on ne voulait marquer que s’y indique le contraire. À savoir précisément que, si l’homme est un « animal malade », c’est parce qu’il n’est pas seulement un « animal politique », et que de son inquiétude naît le grand désir qui l’habite : celui d’échapper à une nécessité à peine vécue comme destin et de repousser la contrainte de l’échange, celui de refuser son être social pour s’affranchir de sa condition. Car c’est bien en ce que les hommes se savent traversés et portés par la réalité du social que s’originent le désir de ne point s’y réduire et la nostalgie de s’en évader. L’écoute attentive du chant de quelques sauvages nous apprend qu’en vérité il s’agit là d’un chant général et qu’en lui s’éveille le rêve universel de ne plus être ce que l’on est. »

Chapitre 6 : De quoi rient les Indiens
Puis Clastres expose deux mythes des Indiens Chulupi, pour démontrer « qu’un mythe peut à la fois parler de choses graves et faire rire ceux qui l’écoutent. » : « L’homme à qui on ne pouvait rien dire » et « Les aventures du jaguar », dans les deux cas parodie du périlleux voyage du chamane-jaguar (respecté, redouté) vers le Soleil. (C’est aussi l’occasion de rencontrer un étonnant homologue d’Icare, le jaguar qui vole muni d’ailes fixées au corps avec de la cire, et s’écrase quand celle-ci fond !)

Chapitre 7 : Le devoir de parole
« Parler, c’est avant tout détenir le pouvoir de parler. […] Toute prise de pouvoir est aussi un gain de parole.
Il va de soi que tout cela concerne en premier lieu les sociétés fondées sur la division : maîtres-esclaves, seigneurs-sujets, dirigeants-citoyens, etc. »

En ce qui concerne le droit à la parole, il s’agit des « sociétés à État », à « violence légitime » (comme l’actualité nous rattrape ! Rappelons que police dérive de polis, la cité-État…) Dans ces sociétés de « Sauvages », le discours du chef (qui ne peut commander) est un devoir rituel (garantie de son impuissance), dont la teneur rabâchée est en substance :
« Nos aïeux se trouvèrent bien de vivre comme ils vivaient. Suivons leur exemple et, de cette manière, nous mènerons ensemble une existence paisible. »

(Le conservatisme paraît typique de ces sociétés traditionnelles, repoussant le "changement".)

Chapitre 8 : Prophètes dans la jungle
Le cas des Mbya, tribu tupi-guarani étant parvenue à conserver son identité tribale au travers de sa religion :
« À la surprenante profondeur de leur discours, ces pa’i, qu’on est tenté de nommer prophètes et non plus chamanes, imposent la forme d’un langage remarquable par sa richesse poétique. Là d’ailleurs s’indique clairement la préoccupation des Indiens de définir une sphère de sacré telle que le langage qui l’énonce soit lui-même une négation du langage profane. »

Clastres parle de la forme humaine « adornée », c'est-à-dire sacrée d’après l’ethnologue Jean Monod (dans Wora, la déesse cachée).

Chapitre 9 : De l’Un sans le Multiple
Toujours d’après les Guarani, « qui se nomment eux-mêmes, d’altière et amère certitude, les Derniers Hommes », l’espiègle Dieu créateur veut la terre imparfaite, mauvaise : c’est parce que toutes choses sont une : finies, incomplètes.
« Nommer l’unité dans les choses, nommer les choses selon leur unité, c’est aussi bien leur assigner la limite, le fini, l’incomplet. »

« Le Mal, c’est l’Un. Le Bien, ce n’est pas le multiple, c’est le deux, à la fois l’un et son autre, le deux qui désigne véridiquement les êtres complets. »

Chapitre 10 : De la torture dans les sociétés primitives
« La dureté de la loi, nul n’est censé l’oublier. Dura lex sed lex. Divers moyens furent inventés, selon les époques et les sociétés, afin de maintenir toujours fraîche la mémoire de cette dureté. Le plus simple et le plus récent, chez nous, ce fut la généralisation de l’école, gratuite et obligatoire. Dès lors que l’instruction s’imposait universelle, nul ne pouvait plus sans mensonge – sans transgression – arguer de son ignorance. Car, dure, la loi est en même temps écriture. L’écriture est pour la loi, la loi habite l’écriture ; et connaître l’une, c’est ne plus pouvoir méconnaître l’autre. Toute loi est donc écrite, toute écriture est indice de loi. »

« Le but de l’initiation, en son moment tortionnaire, c’est de marquer le corps : dans le rituel initiatique, la société imprime sa marque sur le corps des jeunes gens. »

Chapitre 11 : La société contre l’État
Reprises :
« Le bon sens alors questionne : pourquoi les hommes de ces sociétés voudraient-ils travailler et produire davantage, alors que trois ou quatre heures quotidiennes d’activité paisible suffisent à assurer les besoins du groupe ? À quoi cela leur servirait-il ? À quoi serviraient les surplus ainsi accumulés ? Quelle en serait la destination ? C’est toujours par force que les hommes travaillent au-delà de leurs besoins. Et précisément cette force-là est absente du monde primitif, l’absence de cette force externe définit même la nature des sociétés primitives. »

« La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes. »

« La société primitive, première société d’abondance, ne laisse aucune place au désir de surabondance. »

« Les choses ne peuvent fonctionner selon le modèle primitif que si les gens sont peu nombreux. »

Et retour sur le cas des Mbya :
« Le prophétisme tupi-guarani, c’est la tentative héroïque d’une société primitive pour abolir le malheur dans le refus radical de l’Un comme essence universelle de l’État. »

« Les prophètes, armés de leur seul logos, pouvaient déterminer une "mobilisation" des Indiens, ils pouvaient réaliser cette chose impossible dans la société primitive :  unifier dans la migration religieuse la diversité multiple des tribus. »

« Dans le discours des prophètes gît peut-être en germe le discours du pouvoir et, sous les traits exaltés du meneur d’hommes qui dit le désir des hommes se dissimule peut-être la figure silencieuse du Despote. »

Contestation de l’autorité, "violences policières", journée ouvrée de trois heures… On conçoit aisément le retentissement d’un tel ouvrage dans notre société : un des majeurs apports de l’ethnologie à notre réflexion sociologique, économique, écologique et politique !
Merci à Bix et Arturo pour m’avoir incité à cette lecture, manifestement une des sources de certains courants de pensée très actuels !

Mots-clés : #amérindiens #contemythe #economie #essai #politique #social
par Tristram
le Mar 11 Aoû - 0:34
 
Rechercher dans: Sciences humaines
Sujet: Pierre Clastres
Réponses: 9
Vues: 908

Pierre Bergounioux

Jusqu’à Faulkner

Tag essai sur Des Choses à lire Jusqua10

Il s’agit d’un bref panorama de la littérature, d’Homère jusqu’a Faulkner… via Cervantès, Stendhal, Balzac, Zola, Rimbaud, Proust, Kafka, Joyce : essentiellement européenne, et « le fait d’hommes diminués, malades, plus ou moins inaptes à l’action, fidèles à la malédiction originelle » d’Homère aveugle. Voici les derniers mots du livre (c’est dire si Bergounioux insiste) :
« Des infirmes, des sensitifs furent longtemps les plus qualifiés pour voir. Leur inaptitude aux luttes, aux travaux les tenait à l’écart, disponibles, pensifs ‒ c’est pareil. L’heure est venue, au XXe siècle, où cette élite vulnérable a éprouvé l’impossibilité d’aller plus loin, dans une Europe qui semblait aspirer, elle-même, au suicide. C’est alors qu’un petit homme s’est avancé à Oxford (Mississippi). »

Bergounioux déclare notamment que la littérature se juge à sa diffusion, qu’étant conventionnelle elle diffère fondamentalement de la réalité (Homère n’a rien vu, rien vécu de ce qu’il a décrit).
« Le monde et la littérature n’étaient pas coextensifs, comme on l’imaginait, comme semblaient abusivement le prouver les murailles entièrement doublées de papier. Les livres, comme les fragments épars d’un miroir brisé, n’enregistraient qu’une partie de ce qui existe indépendamment d’eux, toujours la même, certains quartiers des grandes villes, avec leurs habitants qui, non contents de ne pas ressembler extérieurement aux gens que je connaissais, agissaient, s’expliquaient avec l’abondance, la netteté qui éclairait jusqu’au trouble dont il arrivait parfois qu’ils s’avouassent saisis. »

La littérature ne se serait pas interrogée sur cet écart entre son objet et son acte de réflexion postérieure, sur le décalage entre vie et livre, expérience et expression, narration et réalisme.
« L’expérience peut n’accéder jamais à l’expression mais il n’est d’expression que d’une expérience. »

Puis il évoque sa découverte enfant de la lecture dans une province attardée, et celle de Faulkner via Sanctuaire.
« Pour l’auteur, outre qu’il était étranger, américain, selon toute vraisemblance, vu son nom ainsi que des allusions aux alligators, à la ville de Memphis (Tennessee), je le supposais mort et enterré depuis longtemps, ce qui était, par-delà les âges, les genres, les pays, un trait commun à tous les écrivains. C’est non seulement au loin qu’ils avaient écrit, mais avant, comme si le monde s’y était prêté à une époque antérieure et qu’elle fût achevée. »

Bergounioux diverge sur Einstein, revient à Faulkner, met notamment en cause les descriptions littéraires, « le détail d’un tapis, d’un habit que rien ne justifie ni n’explique » :
« C’est la prolifération anarchique, plate parce que désactivée, contemplative, de la description, l’objet esthétique que deviennent la chose, l’outil aux yeux de qui n’a jamais tenu que la plume. »

D’après lui, Faulkner reprend du début la littérature enlisée dans l’impasse européenne bourgeoise, sur la terre neuve états-unienne :
« L’épuisement du principe narratif a été précipité par la constitution du mouvement ouvrier. »

« Faulkner a conservé le fondement de la grande narration, qui n’est jamais que l’application du principe de causalité aux choses humaines, l’observance des deux règles de la consécution et de la non-contradiction. On peut résumer l’histoire, situer ses péripéties sur le fil du temps, recenser les personnages et leurs rapports, construire le motif structural qui commande tout récit. Mais c’est au lecteur que l’auteur abandonne le soin de tirer, pour son propre compte, l’équivalent second, réfléchi de ce qu’il a dit comme le feraient ceux qui sont dedans s’ils ne se trouvaient, par là-même, dans l’incapacité de le faire. On n’en sait jamais plus que les protagonistes affrontant, inventant le présent avec les moyens disponibles, dans la tension qui restreint leurs perceptions au point sur lequel se concentre l’action. Jamais la vision, le style faulknérien ne sont aussi affirmés qu’aux instants de conflit. »

« La réalité est ainsi faite qu’elle tend à nous échapper deux fois. D’abord dans les faits, qui excèdent le plus souvent notre discernement et notre vouloir ; ensuite dans la conscience qu’on en prend ultérieurement, qui projette inconsciemment sa clarté lointaine, sereine, sur les instants où l’on affronta le présent, dans l’incertitude et le tremblement. »

Faulkner, ce serait donc l'avènement de "la participation active du lecteur" (voir ICI
Le style soutenu, fouillé, vaut à lui seul la lecture de l’ouvrage, même si on n’adhère pas à toutes les thèses de l’auteur.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Lun 3 Aoû - 17:25
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Pierre Bergounioux
Réponses: 20
Vues: 902

Antoine Blondin

Certificat d'études

Tag essai sur Des Choses à lire Blondi11
Portraits ou plutôt études (voir le titre), 1977, 235 pages environ.

Portraits assez profonds, avec l'art de coupler des auteurs, a minima de se servir du portrait précédent pour introduire le suivant. L'ensemble est fort agréablement troussé, dans une langue classique honorable parce que sans le moindre pédantisme, et est parsemé de cet humour dont Blondin, il faut en convenir, a scrupule à se départir.

Son étude (son cas clinique ?) d'ouverture, Baudelaire, est juste magistral. S'ensuivent des pages un peu étonnantes sur Dickens, une brève apparition de Pierre Mc Orlan enchaîné sur de touchantes petites choses sur Édith Piaf,
Petit Louis ne représente certes pas la sécurité, mais une minute de chaleur, bonne à prendre.
Les jeunes gens qui s'aiment font la dînette dans des boîtes de conserves usagées.
Le soir, Édith s'introduit clandestinement dans la chambre du garçon et se couche sous son lit. Le matelas n'est pas si épais qu'ils ne finissent par avoir un enfant.
À seize ans, Édith Gassion se retrouve dans la rue, serrant contre son torse dérisoire une petite fille à son image, qui mourra deux ans plus tard. Elle habite à Belleville avec une copine, la journée se passe à chanter à la terrasse des cafés, à la grille des soldats, dans les cours. Chassée par les serveurs, traquée par les agents, traînant son lourd boulet d'enfants de la balle, nourrie au biberon de vin rouge, c'est ainsi qu'elle rencontre Leplée.

  Du pavé jusqu'au haut du pavé, de la Môme Piaf à Édith Piaf, de la caricature exécrable à l'art le plus consommé, la pente est dure à gravir (...).  

Mais ne traînons pas: une évocation de Cocteau passe avec fugacité (qui a en commun avec Édith Piaf la matinée de leur décès), de Cocteau le mythologue on embarque pour Homère sans savoir s'il a formellement existé, filons, Jacques Perret nous attend, faisons halte chez Alexandre Dumas.

Souffle repris, la course panoramique continue avec un passage outre-Rhin, le temps d'évoquer Goethe, puis un bien étrange rapprochement entre Alfred de Musset et James Dean, avec George Sand en toile de fond du premier.
Antoine Blondin se fait caressant, émouvant même à l'heure de présenter Francis Scott Fitzgerald. On sent une connivence, pas seulement alcoolique.
Comment lui reprocherait-on d'avoir cherché dans l'existence privée des compensations désordonnées, provoquant les dangers, s'étourdissant de fêtes, précipitant son automobile dans des étangs, mettant le feu à ses appartements en compagnie de Zelda, cette jeune épouse somptueuse qui l'accompagne partout à cent à l'heure ?
Il lui fallait frapper vite et fort.


Passons chez un peu connu, si ce n'est un inconnu: O. Henry, qu'évidemment, comme ça vient de m'arriver, vous aurez envie de lire séance tenante après les blondiniennes appréciations sur sa vie, son œuvre.
Détour par le grand Balzac, celui du mémorable Cousin Pons avant de plonger dans des pages remarquables sur Verlaine et Rimbaud, en clôture d'ouvrage.  
Curieux (ou pas) d'ouvrir par Baudelaire et de refermer par Rimabud-Verlaine.
Même s'il manque, à mon humble avis, le troisième trublion (Germain Nouveau), pour avoir parcouru bien des pages biographiques, au rigorisme scientifique ou à l'apologétique à trémolos, je m'étonne de découvrir si tard ces très remarquables évocations de Rimbaud et de Verlaine.
Y entrent beaucoup de fraîcheur, pas mal de justesse sans doute (du moins tout cela sonne si cohérent...), chapeau bas !
Chez Verlaine, l'homme descend su songe et tend à y retourner en vertu d'une insatisfaction essentielle.


Mots-clés : #essai #portrait
par Aventin
le Sam 18 Juil - 16:52
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Antoine Blondin
Réponses: 29
Vues: 1703

Alberto Manguel

Dans la forêt du miroir. Essai sur les mots et sur le monde

Tag essai sur Des Choses à lire Dans_l11

C’est en fait un recueil de textes déjà publiés, vaguement réunis suivant (au début) le fil conducteur de la forêt du miroir de l’Alice de Lewis Carroll.
Attention, il semble que lesdits textes soient repris, au moins en partie, dans Nouvel éloge de la folie. Essais édits & inédits, publié en français par le même éditeur quatre ans plus tard (et il semble qu’il faille de plus en plus se méfier des procédés malhonnêtes des éditeurs ; quant à l’auteur, n’a-t-il pas voix au chapitre ?)
Considérations sur la juivité, l’homosexualité, l’érotisme, la lecture bien sûr, mais surtout critiques littéraires : ainsi, présentations de Cortázar et de Chesterton, trifouillage dans les amours (malheureuses) de Borges, curieuse exécration d’American psycho de Bret Easton Ellis, auquel il dénie la qualité d’écrivain :
« American Psycho est un roman d’horreur pornographique. »

Son éclairage de l’œuvre de Mario Vargas Llosa (et de son virage politique, « romancier devenu politicien ») m’a retenu dans la mesure où j’ai bien plus apprécié le premier roman de cet auteur, La Ville et les Chiens, après en avoir lu plusieurs autres. Manguel l’accuse même de racisme ; c’est l’occasion de (re)poser la lancinante question :
« Mais faut-il lire une œuvre de fiction à la lumière de ce qu’on sait (ou qu’on croit savoir) de l’auteur ? »

Intéressantes réflexions sur la traduction, et sur le rôle de l’editor en Amérique du Nord, éditeur mais aussi initiateur de modifications des œuvres au cours d’un « toilettage » qui, si je ne m’abuse, s’est généralisé depuis la parution de cet article, fin XXe.
« Toute traduction implique une lecture, un choix de sujet comme d’interprétation, le refus ou la mise à l’écart d’autres textes, une redéfinition dans les termes imposés par le traducteur qui, à cette occasion, usurpe le titre d’auteur. »

« Si nous admettons que toute traduction, du seul fait de transférer le texte vers une autre langue, un autre temps, un autre lieu, le modifie pour le meilleur ou pour le pire, nous devons aussi reconnaître que toute traduction – translittération, reprise, changement d’appellation – ajoute au texte original une lecture “prête à porter”, un commentaire implicite. Et c’est là qu’intervient le censeur. »

« L’intervention des éditeurs dans le sens d’une “recherche de l’intention de l’auteur” se pratique quasi exclusivement dans l’univers anglo-saxon, et moins dans le Royaume-Uni qu’en Amérique du Nord. Dans le reste du monde, en général, elle se limite au “toilettage”, une des fonctions de l’édition, et cela avec une prudence qui enverrait des centaines d’editors de Chicago et Toronto en quête de carrières plus tapageuses. »

De même, les réflexions sur les notions qui sous-tendent le « musée », étiquetage, organisation, conception du monde, etc., méritent la lecture.
Aussi des souvenirs d’Argentine, avec l’évocation de son histoire violente, l’amnistie des militaires et le rapport Nunca más (“Jamais plus”) à propos des “absents”.
« De façon mystérieuse, l’application des lois d’une société s’apparente à un acte littéraire : elle fixe l’acte criminel sur le papier, le définit par des mots, lui attribue un contexte qui n’est pas celui de l’horreur absolue du moment mais celui de sa remémoration. Le pouvoir de la mémoire n’est plus aux mains des criminels ; c’est désormais la société qui détient ce pouvoir et rédige la chronique de son propre passé coupable, pouvant enfin se reconstruire non sur le vide de l’oubli mais sur la réalité solide et officielle des atrocités commises. »

Il me semble que certains jeux avec le vrai et le tangible risquent de déformer la (perception de la) réalité :
« Les enfants savent ce que la plupart des adultes ont oublié ; que la réalité, c’est tout ce qui nous paraît réel. »

Peut-être que certains dirigeants sont restés de grands enfants…

Lecture enrichissante, avec en prime le plaisir que procure un livre érudit.

Mots-clés : #essai
par Tristram
le Mar 30 Juin - 0:34
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Alberto Manguel
Réponses: 35
Vues: 1592

Revenir en haut

Page 1 sur 5 1, 2, 3, 4, 5  Suivant

Sauter vers: