Des Choses à lire
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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Dim 9 Aoû - 5:17

84 résultats trouvés pour fantastique

Jean Ray

Les Derniers Contes de Canterbury

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Le narrateur (principal) relate comme il assiste, dans la vieille taverne londonienne où les pèlerins des Contes de Canterbury de Chaucer se sont rencontrés six siècles plus tôt, à une soirée où chacun leur tour racontent leur histoire des êtres déplacés dans le temps, « ou vivant plutôt dans un présent de plusieurs siècles ». Parmi eux, le Chat Murr d’Hoffmann, le Falstaff de Shakespeare, et nombre d’autres références littéraires du genre fantastique (au sens large), mais aussi des fantômes de bourreau, de marin, de sorcière…
Volontiers macabre, souvent horrifique, avec beaucoup d’humour noir mais aussi d’ironie, notamment inspirés du roman gothique anglais et de Dickens, ces contes valent surtout par l’atmosphère que Ray sait excellemment rendre, et par son style baroque, au vocabulaire étendu, volontiers archaïsant. Quelques extraits en donneront peut-être un meilleur aperçu :
« Ma maison !… La douce et vieille maison de Stanworth Street, sentant bon l’excellente cuisine d’Elfrida, et la fraîche amertume des lauriers-tin en cuvelle de mon jardinet, où un jet d’eau, svelte comme une liane, taquinait les petits rochers de margritin… »

Premières phrases de Le bonhomme Mayeux (ou Uriah Chickenhead) :
« En 1849, je n’étais qu’une sotte image, tavelée de rouille et tachée de graisse, épinglée sur une porte de placard dans les cuisines du château de Claremont, à cinq lieues françaises de Londres.
Le cuisinier Trochard, soldat de Valmy et demi-solde, dévoué au roi en exil et à sa fortune, dans un geste de rancune, me cloua à cette place comme à un pilori.
‒ C’est toi, sale merle, bavard et stupide, qui portes la faute de la perte royale, me criait-il après boire.
Et, non content de m’accabler d’injures, il me lapidait de rogatons et d’ordures.
Un historien lui aurait certes donné tort, mais Trochard savait à peine épeler les gazettes venant de France.
Heureusement, aux créatures idéalement plates les peines et les souffrances des êtres à trois dimensions sont épargnées, et je n’éprouvai ni goûts de révolte ni désirs de vengeance.
Jusqu’au jour… à la nuit, pour être plus véridique…
Il y avait un fantôme à Claremont. »

De même, début de Reid Unthank :
« J’étais content de moi. Ma plume éclata du bec comme je signai mon manuscrit d’un large paraphe, ce qui est généralement d’excellent augure.
‒ Il plaira ! aurait dit mon vieux maître d’école qui avait foi dans les signes bons et mauvais, appogiatures des prophéties.
J’empruntai à ma logeuse, dont le mari était maître corroyeur aux tanneries de Putney Communs, le cachet de la corporation, portant la drayoire et, de cire rouge, scellai mon envoi au Club Littéraire d’Upper-Thames.
Ma modestie m’empêcha d’inscrire en tête de mon œuvre une devise, où discrètement mes espérances se trouvaient encloses : « Honneur et Profit ».
J’attendis le samedi suivant avec fièvre.
Souvent, en mes copieuses heures de loisir, mes pas me portaient vers une de ces larges eaux mortes de Isle of Dogs, où l’on prend encore un peu de poisson. Un vieux Chinois, du nom de Su, y avait établi une sorte de bourdingue à claies, dont le coutel s’ouvrait près de l’une des berges de Limehouse Reach, et qui retenait captifs merlans, turbotins, carrelets et émissoles en rupture d’eau salée. »

Une quinzaine de textes divers, souvent fort inventifs, liés par le fil de cette réunion fantomale et la récurrence de certains personnages/ conteurs (ou de lieux, comme le quartier de Tyburn) ‒ en fait une structure plus ingénieuse encore, avec mise en abyme de l’histoire du narrateur principal.

Mots-clés : #fantastique #nouvelle
par Tristram
le Ven 7 Aoû - 0:18
 
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Sujet: Jean Ray
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Jacques Abeille

Le Veilleur du Jour

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Il s’agit d’une suite aux Jardins statuaires, et les références aux statues sont fréquentes, comme d'autres au premier monde créé par Jacques Abeille. Le personnage principal est Barthélemy Lécriveur (voire « Léo Barthe, infâme auteur de récits scabreux où le désespoir le dispute à l’obscène »), qui apparaît déjà dans le premier livre.
Celui-ci suit la route qui mène à Terrèbre, la cité "tentaculaire", comme une araignée dans sa toile (et il s’efforce vainement de s’écarter de cette voie).
« "Et puis la ville s’est mise à grossir comme une toile d’araignée."
Et il croyait voir la dentelle des épeires tendue sur les rosiers sauvages et toute miroitante de rosée.
"C’est comme une main aux mille doigts crispés sur un cœur malade." »

Parvenu dans la ville, il se demande où en est le cœur… Elle est ancienne, bâtie sur des marécages, et les descriptions sont abordées avec un souci de géographe et d’historien, sans amoindrir la dimension lyrique et poétique du texte. Il y aura aussi urbanisme, histoire de l’art (statuaire), archéologie, mythologie…
« "Un homme est donc un paysage ?
‒ Un labyrinthe sur pilotis, et aussi la brume, et aussi l’eau morte dans son indifférente étendue. »

De précises descriptions ne sont pas sans rappeler celles du nouveau roman. Les préoccupations scripturaires sont d’ailleurs centrales.
« À la différence des narrations accumulées antérieurement dans ses archives où tout événement et toute circonstance sont décrits de manière si impersonnelle qu’on croirait que ce sont les choses mêmes qui prennent la parole (mais cela serait encore une autre illusion), maintenant il rédige son récit à la première personne en l’ordonnant sur le fil du temps, si bien qu’il ne peut séparer ce qu’il vit, jusque dans le détail intime, de ce qu’il ne voit pourtant qu’à la condition de s’en tenir à distance. »

L’aspect ethnologique s’illustre de nouveau, comme avec le rite d’adoption chez les bûcherons avec les trois serpents.
« ‒ Avec l’adoption se transmet la faculté d’accueillir les signes. On ne traduit pas les signes, on agit selon leur sens ; partout retentissent des appels et, de ce point de vue, on peut dire que la forêt est partout. »


Barthélemy devient veilleur de jour dans un entrepôt vide qui commande l’accès à un vieux cimetière, avec charge d’attendre la venue d’un inconnu annoncé par la légende occulte mentionnée dans un vieux livre interdit… Il explore l’antique labyrinthe géométrique que constitue la bâtisse, s’y installe.
Le roman tourne autour des passages secrets, des choses cachées, de l’envers du décor. Dans une mystérieuse atmosphère d’énigmes, une intrigue est nouée, où prennent part l’antiquaire, Coralie l’étudiante, le Professeur Destrefonds et Son Excellence le grand chancelier de Terrèbre (on perçoit une certaine défiance envers la politique) ; avec le piètre enquêteur Molavoine s’ajoute une dimension polar.
Le même beau lyrisme, parfois un peu artificiel et presque emphatique, prévaut toujours, sensuel ; la part érotique prend une plus grande place.
L’inspiration et le style pourraient être rapprochés de ceux de Mandiargues, et peut-être aussi de Rio.
Quelques phrases qui m’ont semblé être représentatives :
« Il n’y a pas de meilleurs lecteurs que les rêveurs.
‒ Ils sont inattentifs, pourtant.
‒ Que non point ; mon métier m’a accoutumée à les reconnaître ; eux seuls savent faire fleurir comme il convient les virtualités de l’écrit. Ce qui est écrit a besoin d’être déplié et c’est tout un art que de donner leurs aises aux mots ; au lieu de faire effort, il faut s’abandonner, vous comprenez ? »

« Sur la place pourtant immense la presse était infernale et, malgré l’effort des gendarmes qui s’affairaient à mouvoir la masse humaine agglutinée, il semblait que ne subsistassent que des courants tourbillonnaires très lents dans lesquels les hommes, comme d’infimes particules pétries dans une pâte convulsive, se substituaient les uns aux autres dans un piétinement indéfini ; au milieu, comme au centre d’un chaudron en ébullition on voit surgir de temps à autre quelque objet plus épais et massif que l’élément où il surnage, trois attelages de forains tanguaient et roulaient à la houle humaine et s’efforçaient d’avancer vers la rue Sainte-Sophie. »

« Cependant, pour en revenir à notre propos, je te dirai qu’il m’importe assez peu qu’un homme se présente comme un réformateur, ou comme un révolutionnaire, ou même comme un conservateur. Je pense que tu pressens aussi bien que moi la dévaluation que dénonce l’emphase de ces termes. Ce qui m’importe et me paraît seul réel, c’est le sentiment de justice qui l’inspire. »

« Toute société se caractérise par un certain nombre de luxes, de dépenses intempestives, d’excès dont l’utilité immédiate est fort douteuse et qui contredisent ouvertement les règles pourtant inflexibles de son fonctionnement. »

« C’est cela la mort ; ce surcroît de honte dont se trouvent chargés les vivants. C’est cela l’histoire de l’humanité ; un présent de plus en plus écrasé de honte. »


Mots-clés : #fantastique
par Tristram
le Sam 1 Aoû - 23:14
 
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Sujet: Jacques Abeille
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Henri Bosco

Malicroix

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Le narrateur, Martial de Mégremut, cette amène famille de paisibles bons vivants des vergers dans les collines, hérite d’un parent éloigné, Cornélius de Malicroix, la Redousse, une île du Rhône en Camargue. Pour que le maigre domaine lui reste, il doit y vivre seul (avec le farouche Balandran, berger déjà au service de Cornélius) pendant trois mois, ainsi que le lui apprend lors d’une visite sur les lieux maître Dromiols, accompagné d’Oncle Rat, lui-même d’une famille historiquement serve de celle du notaire…
C’est donc une histoire de solitude, d’introspection et de patience, de rapport au temps qui passe, aussi d’immersion dans une nature où les éléments trouvent toute leur puissance ‒ fleuve, pluie, vent, tempête (on est en automne), neige (on est bientôt en hiver), arbres, mais aussi feu de l’âtre, Bréquillet le briard ‒ et c’est autant de magnifiques descriptions lyriques.
« Car tout (je le savais), dans cette aventure insolite, dépendait du temps. »

« L’inquiétude des eaux naîtrait qui, avec celle des forêts, est sans doute la plus antique et la plus angoissante au cœur de l’homme. »

L’île sur le Rhône est orientée dans l’axe du fleuve du Nord au Sud, en amont où un roc, « l’écueil du Ranc », a permis sa formation alluviale alimentée par les Alpes, à l’aval où une lagune limoneuse donne sur la mer.
Il y a aussi le mythe, celui du taureau blanc des Rambard (des voisins manadiers), à l’origine de la rencontre dramatique de Cornélius avec Delphine d’or, qu’il épousa et qui se noya peu après lors d’une traversée du Rhône en bac.
« Ainsi se forment lentement, chez ces êtres qui vivent seuls, à longueur de journées, de mois, de saisons et d’années méditatives, le goût et le besoin de la vision, la secrète passion des figures surnaturelles… Car on a vu ici des demi-dieux…
[…]
‒ Sait-on jamais ? Ici le moindre souffle est une voix, l’ombre la plus banale, une présence. Un reflet sur l’eau, un nuage, deviennent aussitôt l’origine d’un mythe ou évoquent quelque légende. Les vieux cultes ne sont qu’assoupis sous cette terre. Il suffît quelquefois d’un rien pour les éveiller inopinément. Et alors vous voyez surgir les croyances les plus étonnantes…
‒ Lesquelles ? demandai-je.
Il baissa la voix, s’inclina vers ma chaise et dit :
‒ Celle de la bête, surtout.
‒ Le taureau ? demandai-je. »

« Au loin, le passeur. À peine un homme, une Ombre. »

Il y a encore le mystère… le codicille, avec l’ultime épreuve…
Martial est un studieux, partagé entre l’aimable « tribu » des familiers Mégremut, doux et raisonnables, et la violence sauvage et ténébreuse de la race pratiquement disparue des Malicroix, car il participe des deux sangs. (Il y aurait beaucoup à dire des heureux et bienveillants Mégremut ‒ des sortes de Hobbits ‒, et il semble que Sylvius, paru la même année, leur soit consacré.)
« Botaniste, agronome, horticulteur, herboriste, que sais-je encore ?… »
‒ Jardinier, dis-je doucement. »

« Je sais attendre, et même d’une attente pure, celle qui n’attend rien, dont le seul objet est d’attendre. Le temps ne passe plus : il dure, mais sans fissure perceptible, et dès lors rien n’est lent ; nul ennui ; l’on repose. Tout étant devenu possible, on ne redoute ni n’espère ; et l’âme ne tient au futur que par l’éventualité, mais purifiée de toutes ses formes. On jouit de ce qui est, merveilleusement, ce qui vient, plus qu’à l’ordinaire, étant lent à venir. Quelque chose en nous se révèle, sensible au monde du silence, monde frémissant au delà des ondes sonores dont il enveloppe et compose, pour les atténuer et les confondre, les vibrants messages. »

Martial, qui dans sa « terreur des eaux » craint le fleuve puissant et « noir », et qui bizarrement n’explore guère son nouveau domaine, pense dans un premier temps renoncer à son héritage après un court séjour de « courtoisie » ; c’est l’occasion de belles notations psychologiques.
« Il arrive que les grandes décisions ne se prennent pas, mais se forment d’elles-mêmes. Le débat du pour et du contre pèse peu en regard de cet obscur cheminement. L’acte de la volonté dure ne se détache pas de nos hésitations, pour les trancher. On ne s’aperçoit pas qu’on a pris un parti, mais on fait tous les gestes qu’il comporte, insensiblement. On s’engage ainsi, par l’action la plus modeste, dans un mouvement d’actes simples et naturels qui se précisent peu à peu. Quand cette précision nous est devenue claire, tout est décidé. »

Bonheur d’expression :
« J’avais l’impression déroutante de ces choses déjà vues, que l’on sait n’avoir jamais vues. »

Martial a beaucoup de rêves, quelques hallucinations et même un délire fébrile ; curieusement, il se réveille souvent à minuit, comme c’était paraît-il la coutume au Moyen Âge.
J’ai noté une particularité de l’écriture de Bosco : certains évènements, à peine relatés, sont repris dans un second passage qui les expose sous un angle nouveau, ou plus fouillé.
Plus je pratique Bosco, et plus je suis sous le charme. C’est un peu contre-intuitif, mais l’accoutumance à sa forme d’écriture, une sorte d’acceptation préalable et de suspension critique de ma part, me permettent d’approfondir et d’apprécier plus pleinement son œuvre.

Mots-clés : #fantastique #huisclos #initiatique #solitude
par Tristram
le Lun 13 Juil - 20:50
 
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Sujet: Henri Bosco
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Mariam Petrosyan

La Maison dans laquelle

Tag fantastique sur Des Choses à lire 51-5jr10

Je n’ai jamais lu quelque chose de comparable ! Par moments, on peut penser à Bruno Schultz pour le délire fantastique, mais de loin. On a évoqué aussi l’univers de Tim Burton, de Lewis Caroll, du William Golding de « Sa Majesté des mouches ». Il y a du vrai dans ces comparaisons, mais c’est tout de même un ouvrage très original.
Mariam Petrosyan, qui est une plasticienne, n’a écrit que ce livre. Elle s’y est attelée à l’âge de 18 ans. C’est la raison pour laquelle elle a su si bien parler du passage de l’adolescence à l’âge adulte.

« Le monde de l’adolescence est moins agréable que celui de l’enfance, mais beaucoup plus intense et plus riche en émotions et en sentiments que celui des adultes. Le monde des adultes est ennuyeux. Les adolescents ont hâte de grandir, parce qu’ils croient que l’indépendance va leur apporter la liberté. Alors qu’en réalité, ils vont se retrouver dans une espèce de prison à vie, faite d’obligations et d’interdictions dont ils ne pourront sortir que lorsqu’ils auront atteint la vieillesse – pour les plus chanceux. »


Ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre sur lequel elle a travaillé une dizaine d’années, c’est même probablement sa grande force que cet univers restitué de l’enfance et de l’adolescence.
Ce fut visiblement une expérience forte pour l’auteure « Tout comme elle ne dit pas l’avoir écrit mais y avoir vécu, s’y être réfugiée soir après soir, elle ressent un grand vide depuis sa parution. »
On sent, derrière la transposition fictionnelle, un vécu personnel très fort.

Ouvrons la porte de cet univers :

« Salut à vous les avortons, les prématurés et les attardés. Salut, les laissés-pour-compte, les cabossés et ceux qui n’ont pas réussi à s’envoler ! Salut à vous, enfants-chiendent ! »


Le ton est donné. Nous voici dans la Maison

La Maison est une sorte de pensionnat pour handicapés physiques, mais aussi mentaux

« Tous les types de démences réunis en un seul et même Nid. Les spécialistes n’avaient qu’à se munir de leurs encyclopédies pour s’amuser à les pointer un par un. Des psychopathes, ici, il y en avait pour tous les goûts »


La Maison est gigantesque, puisqu’elle est toujours vue par les yeux de leurs pensionnaires, avec des couloirs interminables, remplie de caches et d’endroits mystérieux, certains frappés d’anathèmes ou tout du moins dangereux à fréquenter, de dortoirs qui sont devenus souvent de vrais dépotoirs où l’on clope, picole, bouffe et où éventuellement on dort, de la cafetière, du Croisement et de son canapé, autre point de rencontres, et de beaucoup d’autres lieux que l’on découvre au fur et à mesure de la lecture. Surtout, il y a la Maison et l’Extérieur, les deux mondes sont étanches, tout du moins le voudrait-on !

« Chaque recoin de la Maison était hanté par les morts qui y avaient vécu. Chaque armoire abritait un squelette anonyme qui finissait d’y pourrir. Quand il y avait trop de spectres pour une pièce, ils commençaient à envahir les couloirs. Pour lutter contre ces importuns, on dessinait des symboles ésotériques sur les portes et on s’accrochait des amulettes autour du cou. On aimait ses propres fantômes, on les amadouait, on leur demandait conseil, on leur chantait des chansons et on leur racontait des histoires. Et ils répondaient par des inscriptions au savon et au dentifrice sur les miroirs, ou par des dessins à la peinture violette sur les murs. Il leur arrivait de murmurer à l’oreille de certains élus, quand ceux-ci prenaient une douche ou se montraient suffisamment téméraires pour passer la nuit sur le canapé du Croisement. »


La Maison en vient à être une sorte d’organisme vivant quelque peu inquiétant :

« Car la Maison exige une forme d’attachement mêlé d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a bien une chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. »


Il existe une singulière osmose entre la Maison et ses occupants. Les murs sont couverts de dessins, d’inscriptions. Les fenêtres, une fois nettoyées, ont été rapidement noircies à la peinture car… elles donnaient sur l’Extérieur !
Quelques rares éducateurs savent lire les graffiti qui marquent les lieux

« Les murs étaient leurs journaux à eux, leurs magazines, leurs panneaux de signalisation, leur téléphone, leur musée. Le principe était simple : on y notait ce qu’on avait à dire, après quoi il ne restait qu’à attendre. Ce qui en découlait ne dépendait plus de l’auteur. Un surnom pouvait aussi bien être oublié et recouvert d’un autre gribouillis, qu’adopté et employé sur le champ. »


Les pensionnaires ont modelé, autant qu’ils ont été modelés par la Maison :

« Par exemple, j’avais compris que le goût des habitants de la Maison pour les histoires à dormir debout n’était pas né comme ça, qu’ils avaient transformé leurs douleurs en superstitions, et que ces superstitions s’étaient à leur tour muées, petit à petit, en traditions. Et les traditions, surtout lorsqu’on est enfant, on les adopte immédiatement. Si j’étais arrivé ici il y a quelques années, peut-être que je trouverais banal de communiquer avec les morts. Je serais à côté des autres sur la vieille photo de Noiraud, avec un arc fabriqué de mes propres mains ou une corne sortant de ma poche ; je porterais fièrement une amulette pour mettre les esprits frappeurs en déroute, que j’aurais échangé contre une collection de timbres ; je craindrais certains endroits, des lieux précis de la Maison à certains moments précis de la journée, où je me rendrais toutefois par défi. »


C’est une bien curieuse faune qui vit dans la Maison…

Au départ, nous rencontrons « Fumeur », un « roulant », qui vient de s’être fait virer du groupe des « Faisans » pour avoir oser arborer des baskets trop voyantes. Il trouve refuge auprès de « Lord » du groupe 4 qui vient de goûter au Chemin Lunaire, boisson on ne peut plus dangereuse, encore plus que l’Arc-en Ciel Blanc ou les Quatre-marches.

« Bon, tout a commencé quand Lord a décidé d’essayer un truc qui s’appelle le chemin Lunaire. Or, l’effet de cette boisson sur l’organisme se caractérise par le fait qu’il est… totalement imprévisible, justement. Certains se sentent mal, d’autres sont euphoriques, d’autres encore commencent à se conduire bizarrement… Vu de l’extérieur, c’est assez impressionnant. Par exemple, je connais quelqu’un qui, après en avoir bu, ne s’exprimait plus qu’en vers. Tiens, et un autre qui n’arrivait tout simplement plus à parler… »


Pour Lord, le résultat est de tomber en catalepsie. Pris de peur, « Noiraud » conduit Lord au « Sépulcre ». Pour cette raison, « Sphinx » va casser la figure à noiraud. En effet, Lord a déjà trois traits rouges sur son dossier ; un quatrième signifierait l’exclusion de la Maison, autant dire la mort. Finalement Sphinx qui connait bien une « araignée » est chargé par le groupe de plaider la cause de Lord…

Ainsi les pensionnaires sont répartis en différents groupes, six au total, plus ou moins hiérarchisés. Chacun a son chef, ses acolytes, ses règles de vie, ses codes… L’histoire pullule de rivalités, de putschs, manqués ou réussis, pour s’assurer la domination. Pour compliquer le tout, il y a les Bandar-Log, groupe transversal, sortes de bad boys comparables aux Hells Angels.

« Pour mériter son titre, la Meute devait régulièrement se rappeler au bon souvenir de son entourage par des vitres cassées, de graffitis, des souris glissées dans les tiroirs des professeurs, des cigarettes fumées dans les toilettes. Ils faisaient tout pour entretenir leur mauvaise réputation, car elle les distinguait de leurs ennemis jurés, les roulants. Mais les victimes préférées de la Meute, c’étaient les nouveaux, les petits chéris à leur maman qui sentaient encore l’Extérieur : un ramassis de chochottes et de geignards, pas même dignes d’avoir un surnom. »


Le plus haut en couleur est incontestablement le groupe 2, « Les Rats »,  dont les membres évoquent les Punks

« Ses cheveux ressemblaient à du sang séché et ses lèvres étaient d’une couleur si vive qu’on les aurait dites fardées de rouge. Il avait le menton strié de coupures de rasoir et le cou enserré d’un collier d’os de poulets séchés. Comme tous les autres Rats, il était loufoque, mais de près, il paraissait encore plus bizarre. »


« Pendant une demi-heure ce fut l’extase. Puis un rat dépressif éclata en sanglots et sortit un rasoir. Décidément, ces gars-là ne savaient pas se tenir ! Ils devaient manifestement considérer leurs tendances suicidaires comme leur bien le plus précieux.
Le Raton se taillada, noyé dans sa morve. Fasciné par le spectacle, Valet se mit à jouer faux. Le charme était rompu. Les Rats se dispersèrent pour emmener leur rejeton se faire raccommoder. Au sol s’étendaient de belles flaques rouges. Sphinx soupira. Je chaussai mes lunettes n° 5 ; elles offraient un spectre de couleurs tonifiant, dans les tons jaunes orangés. Bien utile quand on avait affaire aux anciens Pestiférés ».


Derrière la noirceur, bien réelle, parfois inquiétante, il y a beaucoup d’humour dans l’univers de Mariam Petrosyan. On rit beaucoup.

« Après quelques mètres, nous avons remarqué deux silhouettes solitaires et avons hâté le pas. C’étaient l’Aveugle et la Rate. Un couple parfaitement assorti – à faire froid dans le dos. Aussi pâles que des cadavres, dotés des mêmes yeux cernés de bleu, et tous deux dans un état de dépérissement avancé. L’Aveugle, en outre, était lacéré des clavicules au nombril, son t-shirt en lambeaux, laissait voir les écorchures de sa peau. Un spectacle d’autant plus saisissant que les ongles de Rate étaient rougis de sang séché.
- Tiens, regarde, dis-je à Sirène. C’est un trip dans le genre de ton « Kamasutra », mais tendance marquis de Sade. »


Eh oui, au milieu de l’ouvrage, la « Nouvelle Loi » permet une forme de mixité. Entrent dans la danse Gaby la Longue, Rousse, Sirène, Rate, Aiguille… pour le meilleur et parfois le pire.

Tout ce petit monde vit avec une angoisse de fond : le moment de quitter la Maison au moment des 18ans.
Toutes les astuces sont bonnes pour échapper à ce moment fatidique : distorsion du temps avec la nuit la plus longue

« Dans la Maison, le temps ne s’écoulait pas comme à l’Extérieur. On n’en parlait pas vraiment, car ces choses-là étaient bizarres et auraient vite fait d’attirer les foules, mais certains parvenaient à vivre plus d’une vie, tandis que d’autres n’y passaient qu’un seul mois. Plus tu tombais dans ces endroits étranges qui aspiraient le temps, plus tu existais. En règle générale, ça n’arrivait qu’à ceux qui habitaient ici depuis déjà un bail, si bien que la différence entre les vétérans et les nouveaux était immense ; pas besoin d’être extralucide pour la voir. Les plus avides s’adonnaient à ça plusieurs fois par mois, si bien qu’ils traînaient derrière eux plusieurs versions de leur passé. »


Echappée vers l’imaginaire avec la nuit des contes, ou moyens plus radicaux :

« Qu’ils grandissent, se métamorphosent, eux et leur territoire, jusqu’à l’âge où il leur faudrait quitter la Maison. La promotion précédente avait trouvé un moyen bien à elle de faire face à cette échéance : douze tentatives de suicide, dont cinq réussies. »


Las adultes sont pourtant présents, mais toujours en arrière-plan. Les professeurs dont on ne parle pratiquement pas. Le Directeur, Requin, essayant vaguement de maintenir une façade de discipline. En revanche, une place plus large est faite aux éducateurs, Ralf, Elan, qui sont les traits d’union entre les pensionnaires et la direction.

Au final, je vois tout ces protagonistes sur une photo de groupe, avec leurs vêtements excentriques qui affirment leur personnalité, leurs gris-gris et amulettes pour se protéger, leurs collections d’objets dérisoires et inutiles, leur regard bravache, parfois terriblement cruel (il y a des morts dans l’histoire), qui trahit toutefois leur désarroi, leur solitude et un terrible besoin d’affection.
J’ai eu du mal à me séparer de ces « Crevards pestiférés » : Sphinx, l’Aveugle, Fumeur, Roux, Sauterelle, Chacal Tabaqui, Vautour, Bossu, Putois, le Macédonien, Sirène, Rousse, Rate et tous les autres, au bout de plus de 900 pages mais qui se lisent comme du petit lait, pourvu qu’on accepte de rentrer dans cet univers singulier.
A mon avis, un grand livre sur l’adolescence. Ce n'est pas si fréquent les écrivains capables de créer un univers:D
Je termine en précisant que la couverture est très belle. Je trouve que la maison Monsieur Toussaint Louverture a une politique éditoriale tout à fait remarquable.

Mots-clés : #enfance #fantastique #initiatique
par ArenSor
le Sam 11 Juil - 20:13
 
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Sujet: Mariam Petrosyan
Réponses: 6
Vues: 193

Samanta Schweblin

Toxique

Tag fantastique sur Des Choses à lire Toxiqu10

Distancia de rescate, le titre original, fait référence à cette « distance de secours » maintenue par une mère avec son enfant, comme un lien élastique entr’eux, constamment gardé à l’esprit par Amanda.
Celle-ci passe des vacances avec sa fille Nina dans un village de la campagne argentine, où elles ont fait la connaissance de Carla et son fils David. Ce dernier est atteint d’une mystérieuse maladie, qu’en l’absence de médecin la guérisseuse locale aurait sauvé en permutant son âme avec celle d’un autre enfant.
L’origine du mal qui frappe nombre d’enfants du village est un « poison » "toxique", vraisemblablement une contamination (épandage de produits chimiques ?)
Ce bref roman consiste en la relation des évènements par Amanta, à la demande de David qui recherche un point particulier de l’histoire pour « comprendre ce qui est important et ce qui ne l’est pas ».
La tension est maintenue à son comble comme Amanta, condamnée à mourir, s’inquiète pour Nina dans une étrange atmosphère de menace, voire de conspiration.

Mots-clés : #fantastique #relationenfantparent
par Tristram
le Ven 19 Juin - 21:14
 
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Sujet: Samanta Schweblin
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Kenneth Grahame

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Jours de reve - L'Age d'or. - Phébus

En règle générale, en effet, les grandes personnes sont d'un niveau très correct en matière de faits ; c'est le talent supérieur de l'imagination qui leur fait si tristement défaut.

Ils sont cinq enfants entre cinq et 12 ans, trois frères et deux soeurs. Ils vivent dans un domaine rural au bord d'une rivière.
En ce début de 20e siècle, on les qualifierait volontiers de chenapans ou de galopins. Amicalement.
Parce qu'ils sont de bonne famille et ont pour chaperons une tante et une gouvernante. Qu'ils font tourner en bourrique.

Les parents sont ils là ? Si oui, ils n'apparaissent jamais.

Aux yeux des enfants ils sont confondus dans un meme oubli. Ils sont les Olympiens, avec ce que comporte de distance cette appellation qui englobe tous les
adultes. Mais ils sont en vacances, on est en août, et ils font les quatre cents coups sans états d'âme Pirates, brigands, navigateurs, ils affolent les les animaux de basse cours et les fermiers
du voisinage.

Au fils de leurs escapades, ils rencontrent un  marginal, inspiré, non conformiste et raconteur d'histoires qui les fascinent et les rassemble comme le joueur de flute de l'histoire.
Ils se risquent aux  premières amours, aux premiers vrais chagrins et conflits.. Mais le temps avançant, on sent qu'une méchante porte va se refermer... La felure.

Ce qu'on retient -ce que j'ai retenu- c'est cette perception d'un temps sans limites, d'un éternel été.

On sait que ce livre est autobiographique et que l'auteur n'a eu qu'un seul projet : ressusciter avec des mots la magie de l'enfance.

C'est ce qu'il a réussi avec un bonheur qu'on trouve rarement dans ce genre de littérature.

Allez, on peut citer quand meme Elsa Morante, Lewis Carroll, Mark Twain, Faulkner et quelques autres.

Aux enfants -de tout age- et à ceux qui n'ont pas oublié de l'etre...

Mots-clés : #fantastique #jeunesse
par bix_229
le Ven 8 Mai - 17:40
 
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Sujet: Kenneth Grahame
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Carlos Drummond de Andrade

Tag fantastique sur Des Choses à lire Andrad12

Carlos Drummond de Andrade  : Conversation extraordiniare avec une dame de ma connaissance. - Métailié

Poète en vers, Carlos Drummond de Andrade l'est  aussi dans sa prose, ses contes et récits, il parvient à donner vie et couleurs à un Etat du Brésil plutot ingrat et replié sur lui même, le Minas Gerais.

Une amie que j'avais, a failli y perdre la raison, tant ce pays de mines, et de rues et de maisons en pente la déprimait, elle qui, carioca de coeur, ne revait que de Rio. 
 
Carlos Drummond a sublimé le réel, même si son regard sur l'humain est plutot acerbe. N'y font défaut ni les simagrées religieuses, ni la  cruauté enfantine, ni les cas de conscience de collégiens.

La nouvelle la plus drôle met en scène des notables assemblés face à un prisonnier qui vient de s'évader.
Ou encore cette histoire de vampire, où un trop respectable gérant de banque mange les doigts des dames. Des  dames seulement, pas des jeunes filles ! Imaginez !
Mais ce qui séduit et retient le plus, c'est la beauté du style de certaines métaphores. Sa prose est souvent lyrique et elle atteint une transparence magique. Il y a aussi de très belles evocations de l'enfance et de la ville du poète.

Un des meilleurs livres de l'année.


Mots-clés : #contemythe #fantastique
par bix_229
le Ven 10 Avr - 19:56
 
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Sujet: Carlos Drummond de Andrade
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[Anonyme] Huon de Bordeaux

Huon de Bordeaux

Tag fantastique sur Des Choses à lire Huon10
Aux éditions Champion Classiques, 2003, un peu plus de 600 pages y compris adaptation/traduction, glossaire, notes, appareil critique, tables et bibliographie. Le corpus lui-même est de l'ordre de 10800 vers à peu près.

Le genre est la chanson dite de geste, donc assonancée, en décasyllabes quasi systématiquement, se groupant en laisses (des strophes présentant la même assonance). Attention, au cours des siècles on trouve aussi une version intégralement en prose.

Mais restons sur la version versifiée.
Elle émane d'un trouvère-jongleur, probablement, par conséquent s'accompagnant d'un instrument de musique (viéle à peu près certainement), ou plusieurs instruments, plusieurs musiciens.
La version utilisée par l'édition ci-dessus reproduite, n'est pas la plus ancienne version attestée, elle utilise la langue d'oïl.

La plus ancienne conservée est l'édition dite M, conservée à la bibliothèque municipale de Tours, estimée en datation au milieu du XIIIème, ce devait être la deuxième ou troisième génération de propagation de ce texte, suivant toujours les mêmes experts.
C'est le support de l'ouvrage de référence de Pierre Ruelle (Huon de Bordeaux, 1960, aux Presses Universitaires de France), aujourd'hui épuisé et ardu à trouver d'occasion (et conséquemment onéreux bien entendu).

Le second, dit T, est conservé à Turin, daté de 1311 et émane d'un copiste picard, il a été très endommagé par le feu en 1904.

Le troisième, P de son petit nom, est conservé à la Bibliothèque Nationale à Paris. C'est l'œuvre d'un copiste lorrain du XVème, et sert de base à la version que j'ai entre les mains.


Tag fantastique sur Des Choses à lire Vizole10


Mots-clés : #contemythe #fantastique #moyenage #poésie
par Aventin
le Lun 13 Jan - 15:43
 
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Sujet: [Anonyme] Huon de Bordeaux
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Haruki MURAKAMI

1Q84

Tag fantastique sur Des Choses à lire Tylych31

Livre 1
Avril - juin 1984.
Histoires entrelacées d’Aomamé et Tengo.
Lui est un jeune professeur de mathématiques qui travaille aussi dans l’édition, par ailleurs passionné d’écriture. Komatsu, l’éditeur qui le suit amicalement car il l’estime doué, lui propose de réécrire le manuscrit de Fukaéri (Ériko Fukada), une lycéenne de dix-sept ans (La Chrysalide de l’air, un roman puissamment imaginatif, mais mal écrit), à la fois pour en faire une œuvre sensationnelle et se moquer du monde littéraire en remportant le prix Akutagawa.
« Seulement, à l’opposé de Fukaéri, tu n’as pas encore saisi ce que tu devais écrire. Alors bien souvent, dans tes textes, on ne voit pas où est le cœur de l’histoire. Ce que tu devras écrire, tu le trouveras en toi. C’est comme un petit animal apeuré tapi dans un trou profond, qui aimerait s’enfuir, mais qui n’arrive pas à s’échapper. Tu sais qu’il est caché là, au fond. Mais tant qu’il ne sort pas, tu ne pourras pas l’attraper. » 2

Le processus de mise en forme ou réécriture(s) est passionnant (chapitre 6) ; il s’efforce d’obtenir des phrases qui coulent (comme les mathématiques selon Tengo, comme le style de Murakami).
« Après tout, il n’avait qu’à régler concrètement les détails, l’un après l’autre. Une fois qu’il aurait travaillé et organisé les à-côtés, il était possible que l’image d’ensemble se dessine d’elle-même en toute clarté. »

« Durant un laps de temps déterminé, il étoffait le texte, autant que possible, puis, durant un laps de temps déterminé, il le réduisait, autant que possible. En poursuivant obstinément ces opérations opposées et complémentaires, l’amplitude diminuait peu à peu et le texte finissait par se stabiliser à un niveau d’équilibre satisfaisant. Jusqu’à atteindre enfin le point où il n’y avait plus rien à rajouter, plus rien à retrancher. Les complaisances de son ego une fois élaguées, les qualificatifs superflus éliminés, la logique trop apparente se réfugiait à l’arrière-plan. »

L’écrivain (lequel ?) se confie :
« Quand j’écris un roman, je cherche, grâce à mes mots, à transformer le paysage environnant pour qu’il me devienne plus naturel. En somme, j’opère une reconstruction. Et, de la sorte, je m’assure de mon existence dans ce monde, en tant qu’être humain. »

Aomamé, "femme libérée", est une tueuse professionnelle de maris particulièrement violents avec leur épouse ; une distorsion temporelle l’a fait glisser dans un univers parallèle légèrement différent ‒ celui de l’année 1Q84.
Dans les deux cas, des souvenirs surgissent du passé de façon aussi précise qu’intempestive ; comme souvent chez Murakami, la musique tient une place importante.
Fukaéri, l’étrange, taciturne jeune fille dyslexique à la beauté troublante fait se rencontrer Tengo et le « Maître », Ébisuno, un ancien ethnologue, qui lui raconte l’expérience de communauté agraire utopique du père de Fukaéri, précurseur de l’agriculture biologique ; une dissidence aboutit à la formation d’une faction armée extrémiste qui affronte la police ‒ c’est le point de distorsion commun aux deux histoires.
« De mon point de vue, Takashima a produit des robots incapables de penser. Ils ont réussi à enlever de la tête des gens les mécanismes permettant de penser par soi-même. Un univers semblable à celui que George Orwell a décrit dans son roman. Mais comme vous le savez sans doute, sur terre, il existe pas mal d’individus qui cherchent volontairement à vivre dans cet état de mort cérébrale. Parce que, n’est-ce pas, c’est plus confortable. Ils n’ont plus à réfléchir à des choses compliquées, ils se contentent de faire ce qui leur a été ordonné d’en haut, sans rien dire. Ils ne sautent pas un repas. » 10

« À cette époque-là, lui aussi avait à peu près compris que, dans le Japon des années soixante-dix, ce n’était ni le lieu ni l’heure qu’advienne la révolution. Ce qu’il gardait en tête au fond, c’était la révolution en tant que possibilité, ou, plus encore, la révolution en tant que métaphore, en tant qu’hypothèse. Aussi était-il persuadé que l’exercice d’une pensée destructrice, anti-système, était indispensable à une société saine. En d’autres termes, comme une épice salubre. Cependant, ce que voulaient les étudiants qu’il avait dirigés, c’était une révolution authentique, au cours de laquelle coulerait du sang véritable. » 10

La communauté agraire aboutit à une secte eschatologique ‒ « …] tout un chacun, au fond de soi, attend l’arrivée de la fin du monde. »
« Ils devaient accompagner leurs parents de maison en maison, le dimanche et les jours de congé, ils devaient sonner chez des étrangers. Même si le prosélytisme et la collecte de la redevance étaient des activités différentes, Tengo avait bien compris que ce rôle qui leur était imposé blessait profondément leur cœur d’enfant. Le dimanche, les enfants devraient s’amuser avec d’autres enfants autant qu’ils le voudraient, et non pas aller menacer les gens à propos d’une redevance ou leur annoncer une fin du monde terrifiante. Ces choses-là – à supposer qu’elles soient indispensables –, c’était l’affaire des adultes. » 12

Les endroits-moments où les deux univers se touchent, se compénètrent, sont amenés avec grand art ; de même l’apparition du fantastique (la Sinfonietta de Janáček, les Little People, les deux lunes, etc.), références à la science-fiction (notamment dickienne) comme au merveilleux (ainsi Le Petit Peuple d’Arthur Machen) ; Aomamé et Tengo se sont croisés lorsqu’ils avaient dix ans, et en ont été marqués.
C’est aussi onirique :
« De retour chez lui, il se coucha, s’endormit et rêva. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait fait un rêve aussi clair. Dans ce rêve, il était une toute petite pièce d’un gigantesque puzzle. Mais cette pièce n’était pas fixe, sa forme ne cessait de changer à chaque instant. Par conséquent, elle ne s’emboîtait nulle part. Évidemment. De surcroît, alors qu’il s’appliquait déjà à découvrir sa place, il lui fallait, dans un temps donné, rassembler les pages d’une partition pour timbales. Les pages avaient été dispersées par un vent violent, elles s’étaient éparpillées un peu partout. Il les ramassait une à une. Puis il devait vérifier leurs numéros et les remettre dans le bon ordre. Pendant ce temps, son corps ne cessait de changer de forme, comme une amibe. La situation devenait inextricable. Finalement, Fukaéri arrivait de nulle part et lui prenait la main. La forme de Tengo se stabilisait. Le vent tombait brusquement, la partition n’était plus désordonnée. Ouf, se disait Tengo. Mais, au même moment, le temps qui lui avait été accordé touchait à son terme. "C’est fini", annonçait Fukaéri, d’une petite voix. Bien sûr, une seule phrase. Le temps stoppait net, le monde s’arrêtait là. La terre cessait lentement de tourner, tous les sons et toutes les lumières s’évanouissaient.
Le lendemain matin, lorsqu’il ouvrit les yeux, le monde continuait sans encombre. Et les choses, tournées vers l’avant, étaient déjà en mouvement. En train de faire périr tous les êtres vivants qui se trouvaient devant elles, en les écrasant l’un après l’autre, comme le gigantesque char de la mythologie indienne. » 16

Il m’a semblé qu’à la différence de ses autres ouvrages, dans celui-ci Murakami rend plus compte du Japon (histoire récente, vie quotidienne). La description de la personnalité homogène de chacun des deux principaux personnages est particulièrement fouillée et concordante malgré quelques menues incohérences (Aomamé ne consomme que rarement de la viande, et dans ce cas c’est du poulet ; une page plus loin, elle mange un steak), que j’aurais tendance à imputer à la traduction (Madame Hélène Morita peut me joindre par MP).
Murakami détaille minutieusement ce qu’il raconte ; sa manière est de présenter chaque fait d’une façon circonstanciée, voire un peu niaise, qui n’évite pas toujours le double emploi et la sensation de délayage ; il accumule de vagues questions, et semble parfois vouloir différer la suite de l’histoire, ou au moins ménager sa venue, voire l’attendre. Mon intérêt de lecteur a commencé à faiblir un peu à mi-volume du premier livre.
On notera par ailleurs une certaine récurrence de la dégustation de vin blanc, notamment de Chablis, qui révèle peut-être une certaine appétence particulière à l’auteur.

Livre 2 :
Juillet-septembre 1984
, les mêmes.
Les disparitions de jeune fille dans les deux fils temporels jouent du ressort "policier", suspense commode…
On accède enfin à la teneur du roman La Chrysalide de l’air ‒ et bien sûr les personnages sont contenus dans cette histoire.
« Causes et conséquences se mêlaient inextricablement. » 24

Aussi cette impression de film de SF genre Millénium.
« Ce que Tengo devait sans doute faire, alors qu’il était planté au carrefour du présent, c’était observer exactement son passé et ensuite écrire l’avenir correspondant à ce qu’aurait été son passé récrit. Il n’avait pas d’autre voie. » 4

Une érotique de l’enfante impubère :
« Et ses petites oreilles roses, qu’on aurait dites poudrées à l’aide d’une douce houppette, semblaient tout juste avoir été créées. Formées sur des critères uniquement esthétiques. Bien davantage que pour percevoir des sons. Du moins, telles que les voyait Tengo. Et au-dessous, dans leur prolongation, son cou fin et délicat resplendissait comme un frais végétal mûri sous un généreux soleil. Un cou d’une pureté sans réserve, qui s’accorderait avec la rosée du matin et les coccinelles. Il la voyait ainsi pour la première fois. C’était une vision presque miraculeuse, belle et intime à la fois. » 12

La référence aux dieux (japonais) est exotique, celle au Dieu de la Bible moins, quant à la superstition elle est… universelle. Murakami renvoie beaucoup aux sectes, dont les Témoins (de Jéhovah). Pour ce qui est de la tendance New Age, on appréciera :
« Là où il y a de la lumière, il y a nécessairement de l’ombre, là où il y a de l’ombre, il y a nécessairement de la lumière. Sans lumière il n’y a pas d’ombre, et, sans ombre, pas de lumière. Carl G. Jung a expliqué ces choses-là dans un de ses livres. » 13

Aomamé et Tengo se cherchent. 1Q84 est aussi un roman d'apprentissage.

Livre 3 :
Octobre-décembre 1984
, toujours les mêmes.
Ushikawa, un enquêteur qui se présente comme le directeur d’une vague association promotionnelle, homme particulièrement laid apparu au début du Livre 2, « un Raskolnikov qui n’aurait pas rencontré Sonia », commence à rapprocher les fils Tengo et Aomamé.
« En tout cas, le cercle se resserrait. Mais ni Aomamé ni Tengo ne savaient que le cercle se rétrécissait rapidement autour d’eux. » 17

Ces deux personnages sont marqués par la mort, tentation du suicide chez Aomamé et lente agonie du coma du père de Tengo dans « La Ville des Chats » ; ils formeront avec le détective trois points de vue alternés dans le déroulement romanesque, sans que la chronologie soit exactement respectée.
Curieuse récurrence de collecteurs de la NHK (redevance audiovisuelle), comme le fut le père de Tengo. Aussi fréquentes apparitions d’un corbeau.
« Nous créons un récit, lequel, en même temps, nous met en mouvement. » 23

Je rapproche souvent les œuvres de Haruki Murakami et celles de Paul Auster : même succès, même topos de la destinée (mais l’un est moins résolument base-ball que l’autre), et surtout, une sorte de parenté dans le talent à raconter une histoire qui se déroule aisément, de façon compréhensible, restant à l’esprit autant qu’elle retient l’attention, un story telling peut-être plus dans la forme que dans le fond, car ne semblant généralement rien vouloir démontrer ; surtout, je me demande si leurs œuvres ont une valeur au-delà du plaisir de lecture qu’elles donnent.
1Q84 est un exemple typique. C’est le page-turner parfait : il est propre à satisfaire durablement la pulsion de lecture, combler paisiblement ce besoin comme on peut se rassasier méthodiquement de chips calibrées et convenablement salées. Ça ronronne tandis que les mêmes choses sont reprises, comme dans un feuilleton ; et ça ne manque pas de charme, c’est congru tel une lecture au long cours, sans trop de secousses.
Mais si on préfère les lectures plus incisives ou cursives, je pense que le choix de Bédoulène, de se limiter au premier livre, est judicieux. Sans en faire un haiku, Murakami aurait pu largement tailler dans les longueurs de ces plus de mille cinq cents pages. ; mais ce n’était pas son but, autant en avertir le lecteur : 1Q84 est une sorte de feuilleton à la Eugène Sue adapté à notre monde, dans le prolongement des contes à la veillée et dans le goût des séries audiovisuelles.

Mots-clés : #fantastique #sciencefiction
par Tristram
le Sam 23 Nov - 13:04
 
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Sujet: Haruki MURAKAMI
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Gustav Meyrink

Le Golem (1915)

Tag fantastique sur Des Choses à lire Golem_10

Plongée dans le vieux quartier juif de Josefov à Prague avant sa destruction à la fin du 19e siècle. Ici, les maisons de guingois se pressent le long de ruelles sordides comme des chicots pourris.

« Je m’approchais de la fenêtre : tel un cimetière fantomatique tremblant dans l’air, les rangées de pignons chantournés faisaient penser à des pierres tombales aux inscriptions effacées par les intempéries, dressées sur les sombres caveaux, les « lieux d’habitation » dans lesquels le tourbillon des vivants s’était creusé trous et passages. »


Dans le ghetto règne la crasse, les exhalaisons putrides :

«  L’accumulation incessante de ces pensées jamais renouvelées qui empoisonnent l’air  »


« Un rire – dans ces maisons, un rire joyeux ? Dans tout le ghetto, il n’y a personne qui puisse rire joyeusement. »


Y circule un étrange faune, êtres lobotomisés :

«D’un seul coup, je compris jusqu’au tréfonds de leur être ces créatures énigmatiques qui habitent autour de moi : elles traversent l’existence sans volonté, animées par un courant magnétique invisible – comme, il y a un moment, le bouquet de mariée flottant dans la rigole dégoûtante.  
Il me sembla que les maisons me regardaient avec des visages sournois, pleins d’une méchanceté sans nom – Les portes : des gueules noires larges ouvertes aux dents gâtées, des gosiers qui pouvaient à chaque instant pousser un hurlement si perçant et si chargé de haine que nous en serions effrayés jusqu’au plus profond de nous-mêmes. »


Personnages peu recommandables comme le sinistre brocanteur Aaron Wassertrum ou Rosina la rousse qui affole tous les mâles du quartier ; pauvres hères comme l’étudiant Charousek qui se consume de haine et de vengeance.
On rencontre aussi le trio de musicien, sculpteur et montreur de marionnettes. Ceux-ci se retrouvent régulièrement au salon Loisitschek pour des soirées « Aujourdvi Krand Goncert », cabaret fréquenté autant par la pègre que par la haute noblesse venue s’y encanailler. Les trois discutent alors avec leur ami
Maître Athanasius Pernath
Le héros du livre. Maître Pernath, a perdu mémoire de son enfance. Plus précisément, on a muré certaines portes de son cerveau pour lui permettre de vivre après de terribles crises de folie. Il exerce le métier de tailleur de pierres fines. C’est même une vraie pointure en ce qui concerne la réalisation de camées ou d’intailles. Accessoirement, il restaure aussi des objets anciens.
Et un jour un curieux personnage à l’allure mongole, aux yeux en amandes, vient lui confier à restaurer une lettrine du livre Ibour.
Et l’on parle des apparitions de cette créature, le Golem, qui revient hanter le ghetto tous les 33 ans. Individu façonné dans la glaise, le golem s’anime grâce à un papier couvert de formules magiques qu’on a placé dans sa bouche.
Mais maître Pernath est-il en train de rêver toute cette histoire ?
Tout le génie de Meyrink réside dans cette absence de frontière entre rêve et réalité ; deux mondes qui se mélangent comme fleuve à son embouchure et mer.
Ne serait-ce pas d’ailleurs un troisième état, celui d’une errance entre veille et sommeil ?

« Tous les hommes connaîtraient cette expérience s’ils possédaient la clef. Or la seule et unique clef, c’est que l’on prenne conscience dans le sommeil de la forme de son « Moi », de sa peau pourrait-on dire – que l’on trouve les interstices étroits par lesquels la conscience se glisse entre veille et sommeil profond. C’est pourquoi je vous ai dit tout à l’heure, « j’erre » et non pas « je rêve ». »


L’ouvrage fait référence d’un bout à l’autre à la Kabbale, bien sûr, mais aussi au Christianisme, aux mythes égyptiens etc.
Il faut donc lire « Le Golem »  renonçant à tout esprit critique, en s’abandonnant au charme de ce mélange d’ésotérisme, de théosophie et de mysticisme, à cette atmosphère d’étrangeté, de pure magie, de chute et de rédemption. Bref, avec des yeux d’enfant ! Comme on va au cirque voir un prestidigitateur  Very Happy

NB : "Le Golem" était un livre que Shanidar aimait beaucoup  Very Happy


Mots-clés : #fantastique
par ArenSor
le Mer 25 Sep - 18:57
 
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Sujet: Gustav Meyrink
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Jesmyn Ward

Le chant des revenants

Tag fantastique sur Des Choses à lire Proxy206

Jojo et Kayla, ces deux jeunes métis, ont surtout été élevés par Papy, un homme droit et intègre, et Mammy, qui se meurt d’un cancer dans la chambre du fond. Leur mère Leonie, toxicomane, est l’éternelle absente, et leur père, auquel sa famille n’a jamais su pardonner d’avoir épousé une noire, est en prison.
Leonie les aime pourtant tous, mais si maladroitement qu’elle est jalouse de la miraculeuse relation fusionnelle entre les deux enfants. Quand Michael est libéré, les voila partis tous les trois pour le cueillir à la sortie de sa prison, et croire, l’espace de quelques heures, qu’ils sont une famille normale.

Magnifique histoire de la blessure de l’amour dans une famille hantée par de curieux fantômes aux chants déchirants, ravagée de blessures et d’exclusion, où l’amour est le ciment destructeur d’une relation pleine d’ambiguïté.

Un beau roman, porté par une écriture inspirée, flottant élégamment entre poésie, réalisme lyrique et fantastique. Aucun misérabilisme contrairement à ce que pourrait faire croire le résumé, juste une histoire tendre, triste et belle.





Mots-clés : #addiction #discrimination #enfance #famille #fantastique #fratrie
par topocl
le Mar 24 Sep - 16:16
 
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Alain Damasio

Les furtifs

Tag fantastique sur Des Choses à lire Proxy196

Tu te sens prêt, Lorca?
– Absolument pas…
– C'est précisément ce que j'appelle être prêt. Cet état d'incertitude fragile, ouverte, qui rend disponible à l'inconnu. Crois-moi Lorca, quoi qu'il arrive, tu vas vivre l'un des moments les plus intenses de ton existence. Reste ouvert.



On est en 2041. Les villes sont privatisées. La Gouvernance, grâce aux technologies numériques, a mis en place une société basée sur le contrôle , Jouant sur la peur et le désir, elle a habilement su la faire accepter au commun des mortels. 
Une nouvelle espèce arrive peu à peu à la connaissance humaine : les furtifs, qui semble à l’origine de tout le vivant. Elle a pu survivre grâce à sa  capacité à se cacher , ne pas laisser de trace, échapper au contrôle, justement. Elle intéresse l’armée de par cette capacité, et le pouvoir de la rébellion qu’elle est susceptible de nourrir. Les furtifs sont des êtres étranges, en métamorphose permanente - empruntant en quelques minutes à différentes espèces animales ou végétales, mais pouvant aussi transmettre à un humain une part d’eux-même. Ils se déplacent avec une vélocité extrême, échappant au regard humain, car ce seul regard peut les tuer. Ils ont à voir avec la fuite, la liberté. Ils s’expriment par sons, mélodies, phrases mi-infantiles mi-sybillines. Et laissent d’obscures glyphe comme seul signe de leur passage.

Tishka, l’enfant mystérieusement disparue de Lorca et Sahar, n’a t ’elle pas rejoint le camp des furtifs ?. Ses parents la recherchent dans une logue enquête,  riche en péripéties, en rencontres parfois ésotériques, en épreuves.

Plus leur enquête avance, plus se lève dans le pays une prise de conscience, d’où émerge un mouvement pro-furtif, réunissant les libertaires, les marginaux, les exclus et ceux qui se sont exclus par choix, grapheurs, musiciens, scientifiques, rebelles en tout genre..., qui va nous mener dans une ZAD à Porquerolles et vers un combat politique et une insurrection finale grandiose.


C’est un formidable roman d’aventure, où le réel infiltre un imaginaire prolifique. Les six personnages-phares, identifiées par leur symboles, sont des figures mythologiques, héros portés par leur grandeur et leurs petitesses, leur singularité, leur folie, leur charisme. Les rebondissements s’enchaînent , mêlant scènes intimes, épisodes guerriers ou quasi magiques, poursuites, amples scènes de foule.

C’est un magnifique roman d’amour autour du trio Varèse, au centre duquel Trishka est l’enfant troublante, qui a pris son envol,  mais n’en aime pas moins ses parents. Ceux-ci l’ont fait naître pour elle-même, respectent son choix, mais voudraient quand même bien la voir grandir, la caresser, l’aimer. C’est d’un pathétique grandiose et sans pathos.

C’est un roman philosophique, sociétal, politique, une grande réflexion sur les outils numériques et les risques qu’ils nous font encourir, si réels, si proches. Une exhortation à s’intéresser à l’autre et le respecter, à s’ouvrir à l’étrange, à s’ancrer dans le vivant. Un hommage aux sens, à la musique et  aux sonorités, au beau, aux valeurs et émotions perdues.

C’est enfin un objet littéraire pharaonique, unique, où on retrouve tout le travail sur la langue, la ponctuation et la typographie qu’on a déjà connu dans La horde du Contrevent, mais magnifié, mûri, amplifié. Damasio est un inventeur de mots fantasque et érudit, un joueur de son assez incroyable, un surdoué du jeu de mots, de lettres, de l’Oulipo. Il multiplie les néologismes, les inversions de sens et de syllabes, les allitérations et les assonances, cela s’accélère dans les temps forts, monte en puissance tout au fil du livre pour créer dans les derniers chapitre, s’insinuant peu à peu,  comme une langue nouvelle, le damasien, issue du français, parfaitement compréhensible mais parfaitement différente, d’une poésie, d’un rythme, d’une tension, d’une mélodie incroyables.

C’est livre géant, titanesque, décapant, totalement enthousiasmant. Il ne faut pas hésiter à s’obstiner à y entrer, c’est une lecture exigeante, qui demande un temps d’habituation (il m’a fallu 200 pages) mais qui devient enchanteresse.

Mots-clés : #amour #aventure #fantastique #insurrection #relationenfantparent #romanchoral #sciencefiction #urbanité #xxesiecle
par topocl
le Mar 30 Juil - 13:54
 
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Sujet: Alain Damasio
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Ryûnosuke AKUTAGAWA

Rashômon et autres contes

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Ces contes relèvent du fantastique, comme l’éponyme, et même du policier comme le fameux Dans le fourré, mais aussi d'un humour qui fait songer à Gogol, et pas seulement à cause des évocations de nez…
Les Kappa est une longue nouvelle, une satire sociale rappelant Swift ; Akutagawa y donne aussi un aperçu de son intéressante perception des écrivains occidentaux :
« ‒ C’est un de nos saints… saint Strindberg, qui se révoltait contre tout. »




Mots-clés : #contemythe #fantastique #humour #nouvelle #polar
par Tristram
le Ven 12 Juil - 14:03
 
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Sujet: Ryûnosuke AKUTAGAWA
Réponses: 12
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Vladimir Nabokov

Invitation au Supplice

Tag fantastique sur Des Choses à lire Invita10


Cincinnatus attend d’être décapité dans une geôle où il est traité avec égards, même si l’ignorance de la date de son exécution le torture de faux espoirs. Le ton est assez loufoque, ne serait-ce que parce qu’il a été condamné pour ne pas être… transparent !
« Accusé du plus épouvantable des forfaits, de turpitude gnoséologique, si peu convenable à exprimer qu’il fallait recourir à des euphémismes tels que : impénétrabilité, opacité, obstacle à la lumière [… »

« Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité. »

« Impénétrable aux rayons d’autrui », Cincinnatus paraît même un peu christique :
« Non, il faut quand même que je note quelques impressions, en legs à la postérité. Je ne suis pas n’importe qui, je suis celui qui vit au milieu de vous… »

Cincinnatus se dédouble parfois étrangement, l’histoire est teintée d’onirisme dans un univers de reflets où quelquefois quelque chose cloche, traversée de poussées hallucinatoires qui m’ont fait rapprocher ce roman de ceux de Boulgakov et Gogol (ainsi qu’aux contes d’Hoffmann), comparaison aussi légitime que celle de Kafka quant à l’aspect absurde et totalitaire de la captivité.
« Très longtemps ils gravirent des escaliers – la forteresse avait sans doute souffert d’une légère attaque, car les degrés destinés à la descente servaient à présent à la montée, et vice versa. De nouveau, il fallut enfiler des corridors – mais qui paraissaient plus habités, en ce sens qu’ils indiquaient nettement, soit par du linoléum, soit par du papier de tenture, soit par un bahut à la muraille qu’ils étaient contigus à des appartements occupés. A un détour, on sentait même une odeur de choux. Plus loin, on dépassa une porte vitrée sur laquelle était écrit …ureau et après un nouveau périple dans l’obscurité, on déboucha subitement dans une cour toute vibrante du grand soleil de midi. »

Dans cette mascarade parodique et farcesque, riche en illusions d’optique et précises descriptions de menues choses du décor, on trouve aussi la petite Emma (précurseur de Lolita ?), des papillons, un bourreau grotesque mais jovial, ayant à cœur de sympathiser avec sa victime… et une armoire gestante :
« Une large armoire à glace rutilait, apparue [dans la cellule de Cincinnatus lors de la visite de sa femme avec famille et bagages] avec ce qu’elle réfléchissait personnellement (à savoir : un petit coin de la chambre à coucher conjugale – une raie de soleil sur le plancher, un gant tombé à terre et une porte ouverte sur le fond). »

« Dans ce remue-ménage, la large armoire avec son propre reflet se dressait, pareille à une femme enceinte, tenant précautionneusement et le garant à mesure son ventre bardé de glace, de peur qu’on ne le heurtât. »

« Dans un ravin pouvait se voir une grande armoire à glace, adossée dans les douleurs de l’enfantement à un rocher. »

Métaphores typiques de l’Enchanteur :
« Mais Cincinnatus ne se sentait pas d’humeur à causer. Mieux valait la solitude – solitude percée, il est vrai, dans ce réduit à judas, rappelant une nacelle qui fait eau. »

« Sur la table, une feuille de papier étalait sa virginité et, ressortant sur cette blancheur, gisait avec un reflet d’ébène sur chacun de ses six pans, un crayon admirablement taillé, long comme la vie de n’importe quel homme, à l’exception de Cincinnatus ; crayon, descendant civilisé de notre index. »

« Avec ce lourd volume en guise de lest [un livre], j’ai plongé, savez-vous, jusqu’au fond des temps. »


Remarque : livre paru en 1938...  
Nota bene : rien à voir non plus, à ma connaissance, avec Cincinnatus Lucius Quinctius (VE s. av. J.-C.), le bouclé, parangon de vertu du citoyen romain…


Mots-clés : #fantastique #humour #reve
par Tristram
le Mer 29 Mai - 17:43
 
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Sujet: Vladimir Nabokov
Réponses: 34
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Liliana Lazar

Terre des affranchis

Tag fantastique sur Des Choses à lire 51cxla10

S'il est maléfique, comme tout le village en est convaincu, pourquoi le lac de Slobozia, au fin fond de la forêt moldave, protège-t-il Victor, l'enfant battu, l'adolescent meurtrier ? Et pourra-t-il venir en aide à l'homme recherché, reclus chez sa mère, s'il sort la nuit de son refuge pour errer dans les bois ? Dans cette région de Roumanie où les légendes populaires cohabitent avec le culte orthodoxe, les popes sont surveillés de près par le régime communiste, et les livres saints sont brûlés. Pour expier sa faute, laver le sang sur ses mains, Victor accepte la mission que lui confie le père IIIe : il devient copiste de textes sacrés. Enfermé dans le secret de son travail, dans la tourmente de ses pulsions, dans la naïveté de sa foi, il espère une rédemption... Ancré dans l'histoire roumaine - de la fin du règne du dernier roi à l'avènement de Ceauescu, puis à sa chute -, Terre des affranchis est un roman envoûtant et inspiré, aussi palpitant qu'un récit policier, aussi inquiétant qu'un conte.

Résumé de l'éditeur.

Si vous aimez les contes, ceux qui laissent la place aux légendes locales, si vous aimez la nature et son emprise sur l'Homme, si vous aimez découvrir quelques traits de l'Histoire d'un pays, si la religion et la politique et leurs emprises respectives vous questionnent, alors il faut lire ce livre.
Et il vous faudra certainement le relire tant chaque mot du texte a son importance dans le récit des événements.
Un style poétique et qui va vous envoûter - les personnages tout autant ! - vous empêchera de quitter ce roman avant son dénouement.

Une peu de la Roumanie à découvrir...


Mots-clés : {#}contemythe{/#} {#}fantastique{/#} {#}regimeautoritaire{/#}
par Invité
le Mer 10 Avr - 20:57
 
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Sujet: Liliana Lazar
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Jacques Audiberti

Abraxas

Tag fantastique sur Des Choses à lire Abraxa10


Voyage épique et même picaresque, entre Ravenne et péninsule ibérique, entre Moyen Âge et Renaissance, entre gitans, juifs, chrétiens et sarrasins, puis sur « la chère, la belle », la féminine caravelle à la recherche des îles.
Fable un peu fantastique, poétique, sensuelle, d’une baroque inventivité verbale, c’est, pour un premier roman, un texte dense, une œuvre exigeante du lecteur, 300 pages difficiles aussi à lire à cause de la taille minime des caractères et de la piètre impression photomécanique Gallimard. Ledit lecteur suit sans grand effort l’histoire, et pourtant la plupart des syntagmes l’interroge.
C’est une histoire de peintre(s) : descriptions, observations, métaphores, lexique d’une fabuleuse richesse, notamment vocabulaire de la marine, mais aussi néologismes et archaïsmes, à démêler des "provencialismes", italianismes et hispanismes ; ça tient du surréalisme en plus merveilleux, de Boris Vian en moins systématique ; à propos, ça se rapproche de Salammbô, Huysmans, Gadda, Michaux, Asturias, la constellation des écrivains créateurs, des auteurs de l’excès et du débordement, avec comme étoiles majeures Homère, Rabelais, Cervantès, Joyce… bref, Jacques Audiberti se révèle un « écripvain » fou de mots !
L’abraxas est une amulette, un talisman, un truc ésotérique, qui aurait même donné abracadabrantesque ; selon Thomas More, l’île d’Utopia s’appelait Abraxa lorsqu’elle était encore une presqu’île raccordée par un isthme au continent américain…
Peu de commentaires sur cette œuvre ; en voici cependant un, assez pertinent : https://brumes.wordpress.com/2014/02/13/voyage-au-bout-du-jour-abraxas-de-jacques-audiberti/
« Peindre… Tirer le néant du néant, si ce monde est le néant. » I, IV

« Tous les hommes sont promis à devenir, tôt ou tard, des hommes. Mais en eux la bête s’attarde… Elle s’attarde. » I, VI

« Avec une prestesse toute escoubellesque, Villalogar se munit d’un pinceau, l’humecta d’une gélatine salivaire, brouilla la partie supérieure du trait vert qu’il dilata, vers le haut, d’une patouille grise et fondue, barré, enfin, d’un liséré mince et bleuâtre. Il en résultait une diffusion organisée et fuyante de présence et de distance océanique. Si on la regardait en faisant la maison du loup, c'est-à-dire les yeux encadrés par les paumes, on était, bon jeu beau fou, devant la mer. […]
J’ai frappé la roche avec un pinceau, et la roche a coulé, comme une source fraîche sur le sable de ma toile, où roche elle est revenue. J’ai frappé la mer avec mon pinceau et la mer s’est durcie sur ma toile. Elle y demeure dans sa dureté humide. J’ai pris le gros rat du monde dans le trou de ma palette. » I, X

(L’escoube, ou escouve, est un balai en vieux français ; ce mot nous a donné l’écouvillon !)
« Se battre, même pour une cause juste, équivaut à jeter un peu de bois au brasier de la violence et de la souffrance. » I, XII

« La tempête s'emballait. Vainement elle cherchait, de ce qui l'exaspère, le difficile secret dans les mollesses qu'elle chavire. La caravelle, de toutes ses forces, se contractait. Elle se bouchait les oreilles au bruit de ses mâchoires dont éclate l'os délicat. Cernée par les vagues ameutées, elle leur demandait, pourtant, de la porter, de la masquer. Perdue dans une bave massive, elle frissonnait aux jambes chaque fois qu'une gifle liquide l'écrasait dans l'élasticité diluvienne, laquelle prenait sa part de la bourrade allongée et, de plus belle, s'ébouriffait. » II, XVIII

« Son jupon mouvementé noyait, accompagnait d’escalades et de dégringolades, à grand renfort de tambourins silencieux, le rythme de ses jambes non pas même devinées sous l’étoffe, mais éparses et multipliées à ce train négligent et dominateur d’ailes et de gouffres autour d’elles. »



Mots-clés : #aventure #fantastique #voyage
par Tristram
le Mar 26 Mar - 19:32
 
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Sujet: Jacques Audiberti
Réponses: 10
Vues: 404

Gérard Prévot

Tag fantastique sur Des Choses à lire Contes10

Contes de la mer du Nord

Aux côtés de Jean Ray, Thomas Owen et Jean Muno, Gérard Prévot est considéré comme l’une des plus grandes voix du fantastique belge. Parus en 1986, dix ans après la mort de l’auteur, ses Contes de la mer du Nord consistent en une sélection de onze récits réalisée par Jean-Baptiste Baronian, au départ du Démon de février (1970), de Celui qui venait de partout (1973) et de La Nuit du Nord (1974). C’est ce recueil introuvable et largement commenté que nous avons souhaité restituer pour la première fois dans son intégralité. Les Contes de la mer du Nord comportent des textes écrits à différents moments, mais qui ont pour point commun, outre un cadre évocateur des brumes nordiques ou germaniques, de faire ressortir le jeu d’alternance propre à Gérard Prévot : entre métaphysique et carnavalesque, entre déploiement du mystère troublant et plaisanterie étrangement inquiétante. Une pièce maîtresse de la littérature fantastique du XXe siècle.


De la variété mais pas de déception dans ce recueil. L'atmosphère "nord" est la constante alors que la part de fantastique ou de conte est variable. J'ai eu un gros faible pour les petites touches de contemporanéité qui rappellent qu'on ne lit pas un conte du passé mais bien un écrit d'aujourd'hui, sans faire nunuche-pop comme un truc canadien lu il y a quelques mois et sans trancher les repères, le décor ou le moment. On ne sort pas du mouvement du texte, on profite de l'humour noir un soupçon revanchard... jusqu'aux chutes ou dénouements qui ne laissent pas un goût différent.

Bien belle surprise encore chez cet éditeur et bien vu aussi pour l'appareil critique qui en dit un peu plus sur la biographie de l'auteur et sur cet univers littéraire du fantastique belge. Et je vois qu'ils ont publié d'autres textes : Le Démon de Février et Les tambours de Binche.

Une lecture qui mêle détente et curiosité à de réelles qualités littéraires.


Mots-clés : #contemythe #fantastique #nouvelle
par animal
le Mer 20 Mar - 22:00
 
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Sujet: Gérard Prévot
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Kate Atkinson

Dans les replis du temps

Tag fantastique sur Des Choses à lire Proxy142

Se plaçant clairement sous l’influence de Shakespeare et du Songe d ‘une nuit d’été, Kate Atkinson nous raconte une histoire qui est en scène la fantaisie, les sortilèges, le mystère avec des allers-retours dans le temps, dans le règne de l’onirique et l’imaginaire.
C’est l’occasion de raconter Isobel,  cette adolescente tragiquement privée de sa mère sans explications depuis tant d’années, sans beaucoup d’amour de remplacement et sans réelle personne  étayante en compensation.

Le fonds est donc une histoire totalement tragique d’une jeune fille qui se débat avec ses interrogations sur la vérité, le double, la disparition, et au final le sens de la vie ; et sans du tout occulter cet aspect sérieux, c’ est traité avec la légèreté habituelle de Kate Atkinson, qui prend selon les moments un aspect comique,  ou fantasque, avec de grands allers-retours entre le bouffon et le burlesque.

J’ai donc une grande  ambivalence vis-à-vis de ce roman, ou j’ai trouvé du très  réussi et du un peu lourdingue. J’ai eu la même impression que quand je vois une représentation du Songe d’une nuit d’été : quelque chose de très poétique, plein de folles idées, à l’imagination débridée, d’une inventivité qui peine à s’épuiser, mais sans doute un peu trop pour moi, par moments pleinement abouti, à d’autres fois presque démonstratif. Avec l’impression aussi que l’auteure s’amuse énormément.



mots-clés : #enfance #fantastique #humour
par topocl
le Lun 18 Mar - 9:34
 
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Robert Louis Stevenson

Tag fantastique sur Des Choses à lire 97820811

Le cas étrange du Dr. Jekyll et de M. Hyde (1885)

L'avantage c'est qu'on peut se passer de résumé ! Ca permet de passer tout de suite à la forme, exercice de style ? La présentation du texte dans le GF pas cher souligne bien cet aspect avec les courts chapitres qui se répondent avant d'aboutir enfin à la confession. Et même si on sait avant de (re)lire le livre ce qu'il en est, le mystère fonctionne. Histoire d'atmosphère et de narration. Et de jeu de miroirs.

Le ressort principal étant peut-être celui des tentations et de la curiosité avec... ou opposé à celui des convenances, apparences et satisfactions peut-être factices des "bons" de l'histoire qui ne reconnaissent pas si facilement ces penchants ? Le personnage et la fameuse confession, l'effet de double font beaucoup penser à la psychanalyse (dans les grandes lignes pour le grand public et de façon communément admise) mais on peut aussi se demander le regard biographique et les projections familiales qui pourraient aussi s'y nicher ? (Ca ne serait certainement pas moins convaincant que la recherche de connotations homosexuelles rappelées dans la présentation).

Si c'est à re-relire ce sera en VO ou dans une autre traduction. Pas forcément qu'elle soit mauvaise mais avec l'édition dans l'ensemble, la présentation ?, je suis un brin réservé.


Mots-clés : #fantastique #xixesiecle
par animal
le Lun 25 Fév - 21:15
 
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Réponses: 51
Vues: 2482

Sheridan Le Fanu

La Maison près du cimetière

Tag fantastique sur Des Choses à lire 516opf10

« La Maison près du cimetière » est un gros roman de plus de 600 pages.

La lecture en est au départ très déstabilisante. Cela commence comme une enquête policière dans une atmosphère fantastique : découverte d’un crâne avec fracture dans le cimetière de Chapelizod, aujourd’hui banlieue de Dublin.

Puis, nous voilà introduit dans la vie de cette bourgade au bord de la Liffey, vers le milieu du 18e siècle, alors qu’elle conservait encore son caractère rural.

Peu à peu se dessinent des personnages, souvent hauts en couleur : docteurs, officiers du régiment royal d’artillerie, ecclésiastiques, aristocrates et notables, serviteurs etc. Tout ce petit monde vaque à ses occupations, se croise, s’évite, se rencontre dans des lieux qui dessinent une géographie imagée : « Les Ormes », « Les Moulins », « Sous les tuiles », « La Maison du roi », « Belmont », « Les Jaunets »…
Surtout, les deux auberges « La Saumonière », mais surtout « Le Phoenix» sont les lieux principaux de discussions, on y apprend les nouvelles, on papote, on y répand les cancans, on y médit. Là naissent des amitiés, se profilent des rancœurs, des rivalités, voire des haines. Le tout dans une atmosphère de tabac, de bière et de punch.

On aime bien les fêtes à Chapelizod : mariages, bals et défilés du régiment. On ripaille, on boit, on danse, chacun selon sa personnalité. A l’inverse, l’actualité est marquée par quelques duels.

Autrement dit, le rythme du livre est vraiment très lent. On ne sait pas trop où vous entraîne l’auteur et il faut plusieurs centaines de pages avant que l’intrigue se dessine. Mais ensuite, elle ne vous lâche plus. Sheridan le Fanu est un maître dans l’art du suspens ! Et les dernières centaines de pages se dévorent avec avidité.

En résumé, je dirai que l’intérêt principal du roman réside dans ce tableau  d’un microcosme dont les personnages et les histoires se croisent et s’entrecroisent. Shéridan Le Fanu l’examine avec acuité et tendresse. Bien sûr, il y a cette enquête policière et cette atmosphère fantastique qui sous-tendent le récit. Mais là n’est pas l’essentiel.
« La Maison près du cimetière » était un des livres favoris de Joyce et je comprends pourquoi ! Pour ma part, j’ai été marri de quitter ce petit monde de Chapelizod qui m’a accompagné pendant un mois et auquel je m’étais attaché.  Very Happy


mots-clés : #fantastique #polar
par ArenSor
le Ven 22 Fév - 16:06
 
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Sujet: Sheridan Le Fanu
Réponses: 12
Vues: 386

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