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La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 9:00

40 résultats trouvés pour fratrie

Laurent Gaudé

Le Soleil des Scorta

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1875, Luciano Mascalzone, un vaurien qui vient de passer quinze ans en prison, revient au village de Montepuccio dans les Pouilles pour faire l’amour avec Filoména Biscotti. Ceci fait, il est lapidé par les habitants, mais a le temps d’apprendre son erreur : c’est Immacolata qu’il a dépucelée, la sœur de Filoména. Celle-ci donne jour à Rocco, et meurt peu après.
« C'est ainsi que naquit la famille des Mascalzone. D'un homme qui s'était trompé. Et d'une femme qui avait consenti à ce mensonge parce que le désir lui faisait claquer les genoux. »

Le curé confie le bébé dans un village voisin, car ceux de Montepuccio voulaient le sacrifier. Il devient Rocco Scorta Mascalzone, pillard et tueur, terrorisant Montepuccio qui l’admire pour sa richesse, puis épouse une muette et en a Domenico, Giuseppe et Carmela ; enfin il meurt en léguant sa fortune à l’église, déshéritant ses enfants, les vouant à la misère mais exigeant pour ses descendants des enterrements princiers. Domenico, Giuseppe et Carmela émigrent en Amérique, mais cette dernière est refoulée pour raison médicale, et les trois retournent en Italie.
Raffaele, leur seul ami d’enfance, est intégré au clan Scorta lors de l’enterrement hors du cimetière de la Muette, qui avait été inhumée dans la fosse commune. C’est lui qui déshabille le nouveau curé responsable, qui en mourra d’insolation. À l’initiative de Carmela, le clan des « taciturnes » investit dans un bureau de tabac. Ils se réunissent pour un repas historique sur la plateforme du trabucco accroché à la falaise (carrelet, sorte d’engin de pêche installé à demeure). Elia, un des fils de Carmela, vole les médailles de l’idole de San Michele la veille de sa procession. Son frère, Donata, devient contrebandier par esprit de famille (on ne peut que penser à l’esprit mafieux, et sourire de l’éloge familial comme de sa valeur fondamentale de la « sueur » du labeur). Elia a repris le bureau de tabac familial ; amoureux de Maria, fille de notable, et sur conseil du curé du moment, calabrais, il danse la tarentelle, et incendie le commerce.
Les Scorta ont fait vœu de confier chacun le secret de son existence à un descendant avant de mourir, et Carmela qui ne parlait plus raconte sa vie au curé en fil entrecroisé au cours du récit ; finalement, devenue sénile, elle est engloutie par le cimetière dans un tremblement de terre.
L’histoire, ce pays de soleil, pauvre, de superstition et de religiosité mal assimilée – (mauvais) sort et Dieu (ou ses saints) − peuvent emporter le lecteur, mais son style est un frein puissant. Au moyen de courtes phrases à visée percutante, son emphase lyrique et raboteuse en rend piètrement la dimension dramatique, et sonne faux. Simpliste, artificiel, incohérent et outrancier, il aligne les poncifs. C’est bancal et grandiloquent comme un premier jet d’ado qui ne serait pas Rimbaud, un western au hiératisme caricatural et à la psychologie rudimentaire, une parodie de souffle hugolien ou un pastiche de Chevillard.
Les prix littéraires que le livre a reçu (Goncourt, celui du roman populiste [sic], et même… Jean Giono !) me font craindre qu’on baisse la barre bien bas. Il faut certes promouvoir la lecture (et les ventes), mais à ce niveau d’indigence littéraire on songe à un regrettable enterrement.
J’ai eu des impressions de déjà vu dans cette lecture, et retrouvé une note de lecture de 2018 qui portait déjà le même constat ; j’aurais dû poster mon avis à l’époque, mais au moins la preuve est faite que ce n’est pas une lecture impérissable ; j’espère me rappeler dorénavant avoir déjà lu ce livre dont je ne peux sauver aucun extrait.

\Mots-clés : #famille #fratrie #misere
par Tristram
le Lun 26 Sep - 12:43
 
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Sujet: Laurent Gaudé
Réponses: 40
Vues: 2785

Nancy Huston

Instruments des ténèbres

Tag fratrie sur Des Choses à lire Instru10

Le titre est inspiré de Macbeth, cité en exergue, avec une allusion à la musique dans le terme « instruments ».
Alternance entre Le carnet scordatura (discordance en italien, jeu "désaccordé", dissonance volontaire en musique, « une manière d'accorder les instruments à cordes qui s'écarte de l'accord usuel », Wikipédia) et la Sonate de la Résurrection (d’après l'œuvre d'Heinrich Biber, compositeur baroque de Bohème) ; de fortes correspondances tissent des liens significatifs entre ces deux séries (le work in progress – plutôt coulisses, laboratoire, scriptorium, chambre d’écho − et son résultat).
Dans la première, journal intime tenu sur un an par la narratrice-auteure, Nadia (qui change son prénom en Nada, I étant "je" ; elle nomme son jumeau mort à la naissance Nothin’), États-unienne de quarante-neuf ans, commente son travail, sa documentation historique. Elle expose froidement son mépris pour ce qui est nature et vie, et choisit le diable contre Dieu : elle a pour muse son daimôn (génie, esprit, voix, inspiration) : « l’Autre », avec lequel elle converse parfois comme avec un psychothérapeute, et qui lui dicterait son œuvre. Elle discute avec Stella, violoncelliste et meilleure amie de sa mère Élise, sombrée dans la divagation mentale, et évoque son père Ronald, ivrogne qui engrossait sa femme régulièrement pour l’empêcher de jouer du violon.
« C’est une de mes "images au formol", comme je les appelle : des souvenirs qui ne changent pas, ne bougent ni ne s’évanouissent, mais restent là, alignés sur une étagère dans ma tête, muets et horribles tels les organes humains et animaux du siècle dernier qu’on voit exhibés dans des bocaux au Muséum d’histoire naturelle à Paris. »

Dans la seconde série, c'est-à-dire la fiction de Nadia, c’est le miséreux et superstitieux (et croyant) Berry sous l’Ancien régime : Barbe (née coiffée) et Barnabé sont des jumeaux séparés dès leur naissance, qui fut fatale à leur mère. Elle passe d’une famille d’accueil à l’autre, lui est élevé à Orsan, « prieuré où les femmes commandent et où les hommes obéissent », où il chante et a des visions de sa mère en attendant de devenir moine. Les jumeaux se sont retrouvés et s’aiment ; elle devient servante à l’auberge de Torchay, chez Hélène Denis (une guérisseuse, aussi grosse que Stella). Voix off :
« Je veux l’écrire ici et en avoir le cœur net : j’ai peur que Stella ne meure si je tue Hélène dans ma Sonate de la Résurrection. Ça a l’air insensé, mais c’est vrai. Et je n’oserais l’avouer à aucun être vivant. »

Là Barbe s’éveille.
« Les frontières de son univers reculent chaque jour un peu plus. »

Mais son amie Jeanne est foudroyée, elle est prise pour une sorcière et doit fuir. Elle est recueillie par Marguerite Guersant qui en fera sa servante, trop rebutante pour que son mari, Donat (« c’était un enfant donné, abandonné dès sa naissance »), ne l’engrosse comme les précédentes, par dépit qu’elle n’enfante pas ; mais il abuse quand même Barbe, qui devenue prégnante devra de nouveau s’enfuir, tentera d’avorter et donnera jour à un enfant mort-né (parallèlement, Nadia évoque son avortement, exécuté avec l’aide de sa mère : correspondance de Tom Pouce dans la scordatura et du Petit Poucet dans la Sonate ; alternent désir d’enfant et détestation de la maternité non voulue).
Le thème récurrent est l’injustice du sort (des femmes), sans Jugement, Dieu, « le Témoin », n’existant pas.
« Que, justement en raison du fait que la vie réelle existe, et qu’elle n’a pas de sens, il est indispensable que l’Art, qui tourne autour des inexistants, en ait. »

« Mais depuis que le monde est monde, la plus grande partie des passions humaines a tourné autour de choses inexistantes : Jéhovah, Belzébuth, Shiva, Isis, Damballah, la Vierge Marie, Hercule, Gatsby le Magnifique, Mme Bovary, la Fée bleue, mon frère jumeau, mon ange de fils, Sabina ma plus chère amie, Andrew le fils de Stella et Jack son mari… Ces êtres vivent et vibrent en nous, agissent sur nous, influencent nos gestes, nos pensées, nos états d’âme… Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents… »

L’indifférence pour se protéger du mal, de la violence dans le monde, « la lame froide, l’écart entre moi et le monde » chez Nadia évolue au fil du livre vers une acceptation de ce qui est.
« Je crois aux personnages de mon roman de la même façon que les paysans superstitieux croient aux fantômes, ou les mères en leurs enfants : non parce qu’ils espèrent en tirer quelque chose, mais parce qu’ils sont : de façon aussi irréfutable que miraculeuse. Le désespoir est exactement aussi débile que l’espoir, ne voyez-vous pas ? La vérité n’est ni la lumière permanente éblouissante, ni la nuit noire éternelle ; mais des éclats d’amour, de beauté et de rire, sur fond d’ombres angoissantes ; mais le scintillement bref des instruments au milieu des ténèbres (oui, car la musique ne se perçoit que grâce au silence, le rythme grâce à l’étendue plane) [… »

Plutôt déconcertante de prime abord, Nancy Huston aime choquer, mais sa provocation n’est pas gratuite : les descriptions obsessionnelles d’accouchements gores mettent en relief le drame inhérent à la destinée féminine. Son écriture névrotique est assez bien décrite par un amant de Nadia :
« …] il ne raffole pas non plus de mes romans, il les trouve trop morbides, trop violents, "philopsychotiques" »

Le découpage en séquences assez courtes aide beaucoup à la lecture.
Ses échappées métaphysiques sont fort originales (même si elle m’a parfois ramentu Olga Tokarscuz).
« − Pourquoi le mot seconde, comme mesure de temps ? demandai-je à Sol.
− Hein ?
− On est dans les secondes, les secondes qui passent, tic tac, tic tac. Mais les premières ? Où sont-elles passées, tu peux me le dire ? On n’arrête pas de courir après les premières, toujours en retard, juste une seconde trop tard. »


\Mots-clés : #conditionfeminine #fratrie #historique #misere #mort #musique
par Tristram
le Lun 12 Sep - 13:10
 
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Sujet: Nancy Huston
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Cormac McCarthy

Le grand passage

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Dans le sud des États-Unis, à proximité de la frontière mexicaine, Billy Parham, seize ans, son frère Boyd, quatorze ans, et leur père Will tentent de piéger une louve solitaire. Remarquables observations sur la faune sauvage :
« Les éleveurs disaient que les loups traitaient le bétail avec une brutalité dont ils n’usaient pas envers les bêtes fauves. Comme si les vaches avaient éveillé en eux on ne savait quelle fureur. Comme s’ils s’étaient offensés d’on ne savait quelle violation d’un ordre ancien. D’anciens rites. D’anciens protocoles. »

« À la nuit elle descendait dans les plaines des Animas et traquait les antilopes sauvages, les regardant s’enfuir et volter dans la poussière de leur propre passage qui s’élevait du fond du bassin comme une fumée, regardant l’articulation si exactement dessinée de leurs membres et le balancement de leurs têtes et la lente contraction et la lente extension de leur foulée, guettant parmi les bêtes de la harde un signe quelconque lui désignant sa proie. »

« Elle passa près d’une heure à tourner autour du piège triant et répertoriant les diverses odeurs pour les classer dans un ordre chronologique et tenter de reconstituer les événements qui avaient eu lieu ici. »

Elle est finalement capturée par Billy, qui a recueilli les paroles d’un vieux trappeur renommé ; il décide de la ramener au Mexique d’où elle est venue. Péripéties western avec cowboy typiquement impavide, insondable. Il est généralement bien reçu quand il rencontre quelqu’un ; on lui offre un repas et il remercie ponctuellement. Aussi confirmation que l’imaginaire autour du loup est le même partout, y compris au Mexique, dont une esquisse est donnée.
« Ceux qui étaient trop soûls pour continuer à pied bénéficiaient de tous les égards et on leur trouvait une place parmi les bagages dans les charrettes. Comme si un malheur les eût frappés qui pouvait atteindre n’importe qui parmi ceux qui se trouvaient là. »

Billy préfère tuer lui-même la louve recrue dans un combat de chiens.
Puis il erre dans la sierra ; il y rencontre un vieux prêtre « hérétique » qui vit dans les ruines d’un tremblement de terre (le « terremoto » de 1887 ; il y a beaucoup de termes en espagnol/mexicain, et il vaut mieux avoir quelques notions et/ou un dictionnaire).
« Tout ce dont l’œil s’écarte menace de disparaître. »

« Si le monde n’est qu’un récit qui d’autre que le témoin peut lui donner vie ? »

« Alors que penser de cet homme qui prétend que si Dieu l’a sauvé non pas une mais deux fois des décombres de la terre c’est seulement pour produire un témoin qui dépose contre Lui ? »

Billy rentre chez lui, et découvre que ses parents ont été massacrés par deux voleurs de chevaux.
Il repart au Mexique avec Boyd. Les deux sont de très jeunes blonds (güero, güerito), et à ce titre sont généralement considérés avec sympathie ; ils deviendront vite renommés suite à leurs contacts avec alternativement de braves gens et des brigands.
« Une créature venue des plateaux sauvages, une créature surgie du passé. Déguenillée, sale, l’œil et le ventre affamé. Tout à fait inexplicable. En ce personnage incongru ils contemplaient ce qu’ils enviaient le plus au monde et ce qu’ils méprisaient le plus. Si leurs cœurs battaient pour lui, il n’en était pas moins vrai que pour le moindre motif ils auraient aussi bien pu le tuer. »

Ils récupèrent un de leurs chevaux, sauvent une jeune Mexicaine d’une tentative de viol, et l'emmènent avec eux. Ils rejoignent une troupe de saltimbanques, puis reprennent quelques autres chevaux. Boyd est gravement blessé par balle dans une escarmouche avec les voleurs.
Billy fait une autre rencontre d’importance, un aveugle, révolutionnaire victime d'affrontements avec l’armée.
« Il dit que les hommes qui avaient des yeux pouvaient choisir ce qu’ils voulaient voir mais qu’aux aveugles le monde ne se révélait que lorsqu’il avait choisi d’apparaître. Il dit que pour l’aveugle tout était brusquement à portée de main, rien n’annonçait jamais son approche. Origines et destinations devenaient des rumeurs. Se déplacer c’était buter contre le monde. Reste tranquillement assis à ta place et le monde disparaît. »

Boyd disparaît avec la jeune fille, Billy retourne un temps aux États-Unis, où il est refusé dans l’enrôlement de la Seconde Guerre mondiale à cause d’un souffle au cœur. Revenu au Mexique, il apprend que Boyd est mort (ainsi que sa fiancée).
« Le but de toute cérémonie est d’éviter que coule le sang. »

Considérations sur la mort, « la calavera ».
Un gitan, nouvelle rencontre marquante (il s’agit d’un véritable roman d’apprentissage), développe une théorie métaphysique sur la vérité et le mensonge à propos d’un avion de la Première Guerre mondiale qu’il rapporte au père d’un pilote américain.
« Chaque jour est fait de ce qu’il y a eu avant. Le monde lui-même est sans doute surpris de la forme de ce qui survient. Même Dieu peut-être. »

« Les noms des collines et des sierras et des déserts n’existent que sur les cartes. On leur donne des noms de peur de s’égarer en chemin. Mais c’est parce qu’on s’est déjà égaré qu’on leur a donné ces noms. Le monde ne peut pas se perdre. Mais nous, nous le pouvons. Et c’est parce que c’est nous qui leur avons donné ces noms et ces coordonnées qu’ils ne peuvent pas nous sauver. Et qu’ils ne peuvent pas nous aider à retrouver notre chemin. »

« Il dit que pour les gens de la route la réalité des choses avait toujours de l’importance. Il dit que le stratège ne confondait pas ses stratagèmes avec la réalité du monde car alors que deviendrait-il ? Il dit que le menteur devait d’abord savoir la vérité. »

« Il dit : ce que les hommes ne comprennent pas c’est que ce que les morts ont quitté n’est pas le monde lui-même mais seulement l’image du monde dans le cœur des hommes. Il dit qu’on ne peut pas quitter le monde car le monde sous toutes ses formes est éternel de même que toutes les choses qui y sont contenues. »

Intéressantes précisions sur le corrido, ballade épique ou romancée, poésie populaire évoquant l’amour, la politique, l’histoire (voir Wikipédia) :
« Le corrido est l’histoire du pauvre. Il ne reconnaît pas les vérités de l’histoire mais les vérités des hommes. Il raconte l’histoire de cet homme solitaire qui est tous les hommes. Il croit que lorsque deux hommes se rencontrent il peut arriver l’une ou l’autre de deux choses et aucune autre. L’une est un mensonge et l’autre la mort. Ça peut vouloir dire que la mort est la vérité. Oui. Ça veut dire que la mort est la vérité. »

Ce long roman bien documenté, qui m’a beaucoup plu, est avant tout un hymne assez traditionnel et pathétique du mythe fondateur des États-Unis, le poor lonesome cowboy et son existence rude et libre dans l’immense marge des confins.
Style factuel, congru à des personnages taiseux, pas de psychologie abordée mais des descriptions détaillées (équipement du cheval, confection des tortillas, médecin soignant Boyd, etc.) : en adéquation complète avec le contenu du discours.

\Mots-clés : #aventure #fratrie #independance #initiatique #jeunesse #mort #nature #solitude #violence #voyage
par Tristram
le Mer 13 Avr - 12:35
 
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Sujet: Cormac McCarthy
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Littérature et alpinisme

Cédric Gras

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Bio:
Transboréal.fr a écrit:Né à Saint-Cloud en 1982, Cédric Gras débute ses études de géographie à Paris, avant de les poursuivre à Montréal puis en Inde. Parallèlement, il s’adonne à sa passion pour l’alpinisme et la marche dans divers massifs montagneux : Andes, Caucase, Népal, Karakoram pakistanais. En 2002, il relie les plaines mongoles au plateau tibétain lors d’un voyage à cheval et à pied. Quand un accident refroidit ses ardeurs himalayennes en 2006, il découvre la Russie pour sa dernière année de master, à Omsk, en Sibérie. Séduit par l’est de la Fédération, il accepte l’année suivante d’enseigner le français à l’université d’État d’Extrême-Orient de Vladivostok avant, finalement, de rester deux années supplémentaires en tant que volontaire international afin d’y créer une Alliance française. À l’issue de cette mission, il obtient une bourse du Centre franco-russe de Moscou pour étudier l’Extrême-Orient russe. Il entame alors une thèse de doctorat sur cette région dépeuplée et sauvage, frontalière de la Chine : l’occasion de continuer à sillonner les immensités sibériennes.

Cédric Gras est ensuite nommé à Donetsk, en Ukraine, où il crée et dirige l’Alliance française jusqu’au conflit du Donbass en 2014. Il est alors muté à l’Alliance française de Kharkov, puis à celle d’Odessa, avant de se consacrer totalement à l’écriture sous toutes ses formes. Durant l’été austral 2016, il embarque trois mois à bord du brise-glace russe Akademik Fedorov et se rend sur différentes bases antarctiques.


Biblio:
Spoiler:


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Alpinistes de Staline

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Collection Points Aventure, format poche, 250 pages environ, paru initialement chez Stock en 2020, Prix Albert-Londres 2020.



Remarquable par bien des aspects, cet ouvrage assez condensé.

Le Caucase, les Monts Célestes, le Pamir, L'Altaï sont autant de massifs qui nous semblent à nous, occidentaux -et c'est un comble !- plus exotiques, plus lointains et méconnus que les tours du Paine ou l'aguja Poincenot en Patagonie, que L'Aoraki ou le mount Ollivier en Nouvelle-Zélande.

Ensuite la méthodologie, l'approche alpinistique, la déontologie et les objectifs divergent complètement, en Union Soviétique sous Staline et de façon générale de l'autre côté du rideau de fer (Chine comprise) à cette époque de ce qui se pratiquait en occident alors, et encore davantage de l'alpinisme contemporain.

Ainsi, le lecteur n'aura de cesse de se questionner sur des "évidences", pour lui acquises et tenues pour vérité, et d'être ébahi par les "trouvailles", qu'elles soient techniques, "éthiques" au sens déontologique, et, bien plus malheureusement, idéologiques.
Je concède bien des choses qu'il faudrait prendre en compte, peut-être même s'en inspirer, et d'autres à passer définitivement aux crevasses de l'histoire.

Cédric Gras, et on lui en sait gré, garde une plume alerte, vive, même s'agissant de points d'une totale aridité - par ex. les recherches qu'il a pu conduire dans des feuilles de chou sibériennes confidentielles, ou, plus dessillant, dans les archives du prédécesseur du sinistre KGB, le non moins terrifiant NKVD, recherches rendues possibles par sa fine connaissance de la langue et son installation à demeure en Russie, à des postes permettant la confiance des autorités poutiniennes.

À grand train de recherches, Cédric Gras extirpe leur bio de la gangue officielle de l'époque, ce qui est déjà assez passionnant et méritoire en soi, mais il va plus loin, sous intitulés évocateurs, vraiment croquignolets, du type:
"La faucille et le piolet", "Conquérants de l'utile", "La Société du Tourisme Prolétarien", "Bâtisseurs de l'avenir radieux" (etc.):

On eût apprécié qu'il s'avérât moins concis s'agissant des approches, des traversées de territoires entiers qu'il connaît pourtant remarquablement, ce Far East certainement aussi fascinant que le Far West des cow-boys et de l'industrie du cinéma dont nous fûmes -et sommes encore- abreuvés.
Aussi fascinant ?
Je pense davantage encore, surtout dans le contexte de l'époque, dans ce très vaste morceau de la planète où se rejoignent mondes tribaux traditionnels, Europe, Asie, monde musulman, monde orthodoxe, le tout devenant en peu d'années soviétique.

Le prisme choisi est la bio des frères Abalakov, Evgueni et Vitali (Cédric Gras découvre d'ailleurs qu'il y a un troisième frère, ignoré de wikipedia, qui est resté discret en Sibérie, anonyme au temps de l'URSS - pour vivre heureux vivons caché, selon le dicton ?).

Alors, Abalakov, ce nom n'est pas tout à fait inconnu des alpinistes pratiquants, il est associé à une ingénieuse et fort répandue méthode de protection et d'assurage en glace (comme il y a le nœud Machard de Serge Machard, etc.).
On associe en général ce nom à la première du pic Lénine (7134 m.), autrefois mont Kaufmann, aujourd'hui pic Abu Ali Ibn Sina.

Les Abalakov, ce sont deux sibériens, Evgueni (1907-1948), artiste (sculpteur et peintre) à l'époque de l'art soviétique officiel et des commandes d'État.

Lui est le petit Prince des deux, le plus inspiré, le plus touché par la grâce, et faisant coïncider celle-ci avec ses ascensions les plus difficiles. Hormis pendant la seconde guerre mondiale, où il servira comme soldat. Son aura iconique est grande pour le régime, songez, un alpiniste hors pair doublé d'un artiste tout à fait dans les canons de l'art communiste  d'alors ! Il ne fut jamais inquiété par le régime, toutefois son décès est bizarre: le 24 mars 1948, Evgueni accueille un camarade de l'armée qui venait d'atterrir de Tbilissi. Pour fêter leurs retrouvailles il se rendent vers minuit chez une connaissance, le docteur Blelikov, où les trois boivent joyeusement.
Selon la déposition de Belikov, Evgueni et son camarade auraient eu envie d'une douche à 4 h. du matin (?) tandis que Belikov va se coucher: on trouvera le lendemain leurs deux corps sans vie dans la salle de bains...
Alors, élimination en faisant passer le trépas pour un improbable accident à scénario peu plausible ?

Vitali (1906-1986), c'est le besogneux, le moins doué des deux, le bosseur. Ingénieur, il finit par être affecté à un poste où ses recherches et innovations en matière de matériel contribuent à la voie communiste de l'alpinisme.
Comptez sur moi pour ne pas raviver la controverse de l'invention du coinceur mécanique (bon sujet d'animation au bivouac), mais Vitali est par ex. considéré par certains comme le père de cette invention (à titre personnel, je dubite).
Vitali ce sont deux années pénibles dans les geôles du régime, où sa réputation d'endurci, d'homme de fer et de glace, à la détermination d'airain a pu lui permettre de survivre.
Puis, fêté, instructeur, membre en vue du Spartak de Moscou (club omnisport - les subventions finançant les expés étaient attribuées "au mérite", il fallait donc être membre d'un club influent, ayant si possible des membres ou des sympathisants dans le jury, ce qui était le cas du Spartak) - jusqu'à la fin il est resté l'alpiniste un peu totémique, celui qu'on faisait rencontrer aux rares sommités de l'alpinisme de passage (sans jamais le laisser aller grimper à l'étranger toutefois !), celui qui prenait la parole, validait les projets, élaborait les méthodes et aussi les outils. Il est mort sous Brejnev, peu avant Gorbachev - qu'aurait-il pensé de la perestroika, lui qui a tant souffert du stalinisme ? Pas sûr - je partage l'avis de l'auteur- que pour autant il ait été emballé, conquis...    

Chapitre Tout s'effondre a écrit:    Mon esprit s'égare à la petite table des archives fédérales. De ce dossier II81-55 partent tant d'autres pistes que j'aimerais remonter, tant de destins qu'il faudrait reconstituer. Tant de communistes éliminés par des communistes. Le 7 avril, c'est le tour de Solomon Slutskin d'être fusillé dans le printemps naissant. Il était le réprésentant du Parti au sein de la Société du Tourisme Prolétarien. À ce titre, il impulsait des débats idéologiques à flanc de montagne, organisait la lecture publique des gazettes de propagande, mettait en scène des adhésions de nouveaux membres en altitude. Déjà arrêté en 1925 pour appartenance à une organisation sioniste, il était cette fois accusé d'avoir transmis des éléments secrets à celle des alpinistes contre-révolutionnaires.

  En juin, c'est le jeune Ganetski qu'on passe par les armes. Celui qu'Evguéni Abalakov a dû secourir au pic Lénine n'a guère que vingt-cinq ans. Le 29 juillet, son protecteur Nikolaï Krylenko crève aussi comme un chien, fusillé personnellement par le président du collège militaire de la Cour Suprême de l'URSS après un procès éclair de vingt minutes. Krylenko n'était pas un enfant de chœur, il avait lui-même dirigé et justifié des répressions par le passé. Il ne se faisait aucune illusion. Reste à son nom un col au pic Lénine et deux sommets de 6000 mètres dans le Pamir. Au fin fond des montagnes, la toponymie n'a jamais suivi le rythme des exécutions et des digrâces du Kremlin.
En revanche, Krylenko fut immédiatement effacé de ses relations d'expéditions [...].
 
  Ces massacres-là se déroulent dans la chaleur des nuits continentales. L'été est revenu. Un an que la Terreur a commencé, les sections d'alpinisme décimées reprennent la route du Caucase. La vie continue bien qu'on n'évoque jamais les disparus. "Ils font une cure d'air en Sibérie", mumure-t-on à leur sujet. La peur est la meilleure des polices. D'après les chroniques soviétiques, trente mille pratiquants écument les massifs de l'Union en 1938. Ce sont pour la plupart des novices, candidats à l'insigne "Alpiniste de l'URSS", figurant l'Elbrouz. Il s'obtient après ving jours d'enseignements élémentaires, un passage de col et une ascension aisée.

  Cette année-là, Vitali ne dirige aucune école. Il croupit dans sa cellule, à la Bourtyka semble-t-il cette fois. Cette prison historique fait toujours aujourd'hui son office et a vu passer son lot de damnés: Chalamov, Ginzburg, Korolev, Mandelstam, Soljenitsyne...

  Dans L'Archipel du Goulag, ce dernier rapporte qu'une pièce prévue pour ving-cinq détenus en accueillait jusqu'à cent quarante. Les nuits passent sous des lampes, avec interdiction de se couvrir les yeux, les corps en sueur gisent sur des planches inégales et nues, les hanches endolories par l'impossibilité d'étaler son dos. Et au petit matin, les fouilles corporelles, la tinette qui empeste, les poux qui pullulent et un œil qui vous surveille sans cesse par le judasdu corridor. On trouve dans sa gamelle de la bouillie de sarrasin et un croûton de pain noir [...].
 
  Quelques minutes par jour, la promenade mains derrière le dos vous conduit sous un ciel vers lequel il est interdit de lever le regard. Comment Vitali Abalakov, pourfendeur de l'azur, supporte-t-il tous ces murs ? Tout ou presque est interdit et, pour avoir pratiqué la gymnastique dans une cellule, il termine au moins une fois à l'isolement. La vitalité ne l'a pas encore quitté. Comme à l'hôpital, il conserve la volonté d'exercer son corps. L'espoir de revoir un jour des montagnes n'est pas mort.  


Ce qui fait l'intérêt, enfin du moins ce que j'apprécie à titre tout à fait personnel dans le genre littéraire alpinistique, ce sont ces pages où la réalité vaut largement plus et mieux que la fiction la mieux menée - et constitue une borne de la fiction, sans nul doute.

Je me souviens, en 1992 donc assez peu de temps après la chute du rideau de fer, un soir dans un gîte de la Vallée des Merveilles et du mont Bégo, avoir visionné une cassette VHS en compagnie d'alpinistes et grimpeurs slovaques, montrant presque sous forme de clips des solos (intégraux) de Patrick Edlinger, Catherine Destivelle et autres Patrick Bérhault, et avoir été stupéfié par leur réaction:
"Oui, évidemment c'est bien, mais votre gouvernement ferme trop les yeux , il ne devrait pas laisser la fine fleur de votre alpinisme et de votre escalade prendre des risques pareils, dans votre intérêt national (etc.)."

Allez, je clos là ce message déjà beaucoup trop long, vous l'avez compris je pourrais parler de ce bouquin pendant des heures, il est actuellement en tête de mes lectures du genre alpinisme et littérature pour l'année en cours, je le recommande vivement, eussiez-vous pour les choses de l'alpinisme l'intérêt que je porte aux techniques du point de dentelle au fuseau !

\Mots-clés : #alpinisme #biographie #deuxiemeguerre #fratrie #regimeautoritaire #xxesiecle
par Aventin
le Sam 30 Oct - 20:26
 
Rechercher dans: Lecture comparée, lecture croisée
Sujet: Littérature et alpinisme
Réponses: 78
Vues: 7775

Chigozie Obioma

Les Pêcheurs

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Le Nigéria, « ce monstre hybride créé par les Britanniques » (entre Igbos et Yorubas, chrétiens et musulmans, sud et nord), dont la démesure, la violence, la misère, la corruption, la pollution sont incidemment évoquées par Obioma… qui mentionne la charmante coutume locale, de brûler vif les voleurs, dûment rossés et cerclés d’un pneu au préalable, procédé d’exécution sommaire ou lynchage en faveur jusque dans les contrées limitrophes (où les malfaiteurs seraient souvent nigérians).
« Le manque et le besoin explosaient dans leur âme comme des grenades, y laissant des éclats de désespoir, si bien que, à la longue, les deux garçons se mirent à voler. »

« Dans tous les coins du quartier, des tas d’ordures encombraient les perrons et débordaient sur la chaussée. Les détritus s’entassaient dans les égouts à ciel ouvert, maussades et oppressants comme des tumeurs, s’enroulaient autour des passerelles pour piétons comme des boas, se nichaient entre les kiosques du bord de route, fermentaient dans le moindre creux et peuplaient les clairières. Et partout flottait un air vicié, qui unissait les maisons dans son invisible puanteur. »

C’est l’enfance d’une fratrie dans la ville du sud-ouest nigérian, Akure, racontée par Ben, le quatrième. Après avoir pêché dans le fleuve pollué, ils sont pris à partie par un fou, Abulu, qui prédit à l’aîné, Ikenna, qu’il sera tué par un pêcheur. Jusque-là guide et protecteur de la fratrie, l’adolescent entre dans une spirale malsaine de rébellion haineuse envers sa famille, notamment ses frères dont il se défie.
« Le fou continua de chanter en s’éloignant jusqu’à ce que sa voix se perde, avec tout son bagage physique – sa présence, son odeur, son ombre cramponnée à l’arbre et au sol, son corps. »

Les fous qui déambulent forment une choquante caractéristique des rues africaines. Obioma montre un vrai talent à décrire la réalité quotidienne nigériane.
« …] deux hommes dont les chaussures puaient comme du porc pourri. Pendant un quart d’heure, nous fûmes submergés par une mer de corps étouffante et nauséabonde qui exhalait toute l’odeur de l’humanité. Les hommes sentaient tantôt la cire de bougie, tantôt le vieux linge, tantôt la viande et le sang des bêtes, tantôt la peinture séchée, tantôt l’essence, tantôt encore la tôle. »

(Je passe les fragrances d’Abulu, bien que cela fasse un beau morceau.)
« Il y avait tellement de monde qu’on voyait à peine la scène, car les gens d’Akure, comme dans toutes les bourgades d’Afrique de l’Ouest, étaient des pigeons : des créatures passives qui picoraient paresseusement en se dandinant sur les marchés ou les terrains de jeux, comme s’ils attendaient une nouvelle ou une rumeur, et s’amassaient partout où une poignée de grain était répandue au sol. »

L'eba est la base de la nourriture locale : c’est une pâte de gari (farine de manioc) : l’agbada, c’est le boubou.
Obioma rend la société avec les tournures langagières (dictons, contes) et la spiritualité (sectes, prophéties et superstitions), peint précisément les sentiments d’un puîné pour ses aînés, et surtout narre singulièrement une tragédie universelle, l’enchaînement de la haine-« sangsue » qui engendre le désir de vengeance, la mort donnée y compris le suicide, la folie, et tue même l’espoir d’émigration en Occident. Obioma fait directement référence à Tout s'effondre d’Achebé. Je regrette juste une certaine artificialité dans la savante construction du roman.
« Écoute, les jours se décomposent, comme la nourriture, comme les poissons, comme les cadavres. Cette nuit va se décomposer, elle aussi, et tu vas oublier. »


\Mots-clés : #fratrie
par Tristram
le Jeu 23 Sep - 19:53
 
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Sujet: Chigozie Obioma
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Malcolm Lowry

Le voyage infini vers la mer Blanche

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Titre original: In ballast to the white sea. 2014 pour la parution en langue originale, 2015 pour la traduction française.

Le titre original sonne mieux, à mon humble avis !
Alors il est là, le fameux tapuscrit (copie carbone) d'un premier jet de ce que Lowry considérait comme devant être une maîtresse-œuvre de son vivant, du fameux projet The Voyage that Never Ends, qui devait grouper tous ses écrits, poèmes compris.
Le chantier de roman qu'il n'a pas pu sauver de l'incendie de leur baraque sur ponton à Dollarton, à la différence d'Under the Vulcano.

La première épouse de Lowry, Jan Gabrial, avait révélé en 2000 qu'elle possédait un jet de ce roman, un des tout premiers: on sait que Lowry n'en finissait jamais de réécrire ses ouvrages, Les Presses de l'Université d'Ottawa ont longtemps planché à grouper les feuillets, et à comprendre l'intention de l'auteur.

Au final, beaucoup de thèmes récurrents, qui hantent Lowry, s'y trouvent (l'éthylisme, la mer/le voyage en bateau, la paralysie devant l'action, la culpabilité sourde, prégnante et inommée, la part de fatalité, les actes manqués, les références littéraires abondantes -dont, fréquemment, Melville -, etc.); la connection est immédiate avec Ultramarine (il est d'ailleurs question du navire Œdipus Tyrannus et Sigbjørn Tarnmoor est Dana Hilliot).

Les deux frères Tarnmoor, Tor et Sigbjørn; le début du roman est primordial, norvégiens d'ascendance, devenus anglais, étudiants à Cambridge, il poursuivent une conversation, intellectuelle et familière. Sigbjørn ne décourage pas Tor de se suicider, tandis que Sigbjørn envisage, lui, de connaître à nouveau une traversée en mer, comme chauffeur (qui s'occupe de pelleter le charbon dans la machine, un des plus bas niveaux de la profession de matelot). Une femme est entre eux deux: Nina, qui va s'embarquer (sur un bateau de la compagnie Tarnmoor) pour New-York. Militante, aux limites de l'activisme, du Parti Communiste.

Puis s'ensuivent des lettres, inachevées et jamais postées, de Sigbjørn à un auteur norvégien, William Erikson, dans lesquelles Sigbjørn tente d'exprimer que celui-ci à écrit le livre que Sigbjørn portait en lui, d'une certaine manière a déjà peu ou prou vécu sa vie, et cherche à exprimer sa volonté de le rencontrer, pointant combien cette coïncidence est remarquable (cet autre moi est-il à rapprocher de feu Tor ?).

Le père des frères Tarnmoor.
Un armateur, ayant perdu il y a longtemps son épouse norvégienne, miné par des naufrages sur fond de scandale, qui font la une de la presse, et dans lesquels sa responsabilité pourrait être engagée - sans compter qu'ils signifient la fin proche et rapide, croit-on, de la compagnie Tarnmoor - Tor a choisi un bien mauvais moment pour son philosophique suicide.

Lowry fait tourner la parole, dans des dialogues non dégraissés, mais qui, même tels quels, percutent. Que ce soit entre les frères Tarnmoor, entre Nina et Sigbjørn, entre Sigbjørn et son père, entre le capitaine et Sigbjørn, on sent toute l'obscure profondeur tourmentée de Lowry.

ne pas lire si vous comptez ouvrir le livre:


Mais ménageons l'intérêt de ce remarquable brouillon: je serais bien étonné si l'ouvrage n'est pas bien reçu parmi les fervents de Lowry, ceci-dit, on n'ose imaginer dix années de travail de plus (c'est-à-dire l'état d'avancement dans lequel il devait se trouver quand la cabane du ponton de Dollarton a brûlée, ni plus ni moins)...

Chapitre III a écrit:
Voici qu'un navire entre au port, les petites embarcations à l'ancre piquent du nez pour lui souhaiter la bienvenue, un matelot debout entend le bruit sec des cordages et attend l'appel du maître d'équipage, la bordée de chauffeurs de quart entre minuit et quatre heures monte sur le pont, les mâts de charge sont lentement hissés en vue de l'accostage.

 Loin, tès loin vers le nord, le berger qui sort ses troupeaux croise son comparse qui les ramène au bercail pour la nuit.
 L'aiguille traite à égalité chaque point de la boussole.

  - C'est injuste qu'elle soit morte, finit par dire Tor. Elle nous aurait compris en ce moment, elle nous aurait donné le courage de nous rebiffer, de sauter par-dessus le mur de la prison de Van Gogh.
  - Je me le demande.
  - Il y avait le même conflit entre père et elle qu'entre...
  - Ou celui que tu as créé...
  - Et qui existera toujours entre un homme et une femme, s'exclama Tor, ainsi qu'entre deux hommes, celui qui oppose la revendication d'ésotérisme spirituel à celle d'émancipation physique. Tu ne crois tout de même pas que s'ils n'avaient pas eu de telles prétentions, que si leur relation avait été vraie, ils se seraient détruits de la sorte; non, s'ils avaient eu l'un et l'autre quelque consistance, ils se seraient soit vraiment séparés, soit unis indissolublement pour ne faire qu'un.
  - Ils auraient pu également renoncer à leurs prétentions à la vérité, dit Sigbjørn. Mais je suis moi-même d'un tempérament suffisamment obsessionnel pour savoir combien c'est diffcile. Heureusement en mer, on ne s'attend pas à ce que l'on ait des prétentions.
  - Te souviens-tu du jour où elle est morte ? disait Tor. Juste avant que nous ne quittions Oslo.


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V. Van Gogh, Cour de prison, 1890.




Mots-clés : #culpabilité #fratrie #psychologique #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Lun 6 Sep - 21:47
 
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Sujet: Malcolm Lowry
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Yoko OGAWA

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Yoko Ogawa : Petits oiseaux. - Babel

Quand son petit frère est en âge de parler, lui seul comprend ses mots “flûtés”. Car ce langage est celui des oiseaux, celui qui sait dire la poésie d’un monde que les humains ont oublié. Un roman sur les êtres différents, leur douceur, leur mémoire magnifique et leur extrême sensibilité.
L'ainé va longtemps nourrir des oiseaux dans la volière d'une école maternelle.
Adossé à une cloture, il se sent chez lui avec eux. Une sorte d'univers particulier, incommunicable mais parfait
Plus besoin de s'exprimer, de consulter des psy. D'être forcé de se justifier.
Il rêve.

Avec son frère, ils se partagent les taches, élaborent des voyages imaginaires.
La société des humains les a exclus, ils s'en passent. Ils ne se sentent pas seuls.
Enfin pas l'ainé. Le cadet lui, est forcé de faire des concessions. Et certaines lui sont agréables, il le découvrira plus tard, après la mort de l'ainé.
Etre hybride, partagé entre la passion des oiseaux et d'autres plus terrestres.
Les oiseaux, il les aime autant que son frère, et il continue son l'oeuvre.
Mais un jour tout se dégrade. Le voila objet de la suspicion, rejeté à jamais.
L'adoption d'un oisillon tombé du nid le sauvera.

Voila un récit qui avait tout pour me plaire et qui, d'une certaine façon, il y est parvenu.
Mais, parfois l'intrigue s'enlise et patine. Ou c'est moi.
La découverte de Yoko Ogawa m'avait charmé lors de ses premiers livres.
Le mélange de fantastique et d'onirisme dans le quotidien.
Mais voilà ! Tout s'use et nous nous usons aussi.

Je trouve en plus, que Ogawa est plus à l'aise dans le genre court, les nouvelles
C'est ce que je lirai encore sans doute.


\Mots-clés : #fratrie #solitude
par bix_229
le Mar 17 Aoû - 15:58
 
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Sujet: Yoko OGAWA
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Marie-Aude Murail

Oh, boy !

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Petit roman qui traite de façon contemporaine de problèmes qui sont cependant de tous temps – abordés de façon plus directe qu'auparavant. Orphelins, homosexuels, femmes battues, cancéreux existaient déjà, même si on en parlait peut-être moins, et leur existence est sans doute un peu facilitée de nos jours. Comme point de comparaison, je viens de relire L'œuvre de Dieu, la Part du Diable, de John Irving, pareillement tempéré d’humour, mais chez Marie-Aude Murail c’est de la littérature jeunesse. Bien sûr, c’est pétri de bons sentiments (à tout prendre meilleurs que les mauvais), le ton est léger, le happy end de rigueur.
Par rapport au conte traditionnel, c’est une confrontation sans fard avec l’actualité, résolument le monde de la poupée Barbie et du burger, mais avec plusieurs personnages parmi lesquels choisir à s’identifier. Effectivement un côté Pennac, pédagogique, et même moralisateur.

\Mots-clés : #fratrie #jeunesse
par Tristram
le Ven 11 Juin - 0:11
 
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Sujet: Marie-Aude Murail
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Pierre Bergounioux

Miette

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Le narrateur, sculpteur en « ferrailles » comme l’auteur, a repris la propriété d’une famille paysanne du plateau limousin (quasiment de nos jours), qu’il nous présente au travers de ses membres, Baptiste l’opiniâtre, massif et impétueux maître-esclave de la terre, négociant voyageur et paysan planteur d’arbres, sa femme Jeanne, la douce institutrice sans dot « que la possession ne possédait pas » et que sa belle-famille déteste, les trois autres membres de la fratrie, Adrien le benjamin, Octavie la chipie à « l’air d’ajonc » et Lucie, enfin Miette (diminutif de Marie) la parcimonieuse, la mère si présente bien qu’il l’eut à peine croisée.
Au travers des photos de famille et des suppositions avouées par le « je » qui narre, mais aussi ses rencontres avec les survivants, se reconstitue le destin de chacun, « jouet de la nécessité sans faille du temps immobile et des lieux clos. »
Ce que Pierre Bergounioux relate, ce sont les règles de la vie dans cette région âpre, où le granit semble être aussi trait de caractère : l’abnégation, la dureté, le silence impassible et la maîtrise de soi des individus régis par la primogéniture et le statut de bru (autrement dit d’origine "allogène" dans un mariage de raison), dans le cadre traditionnel de l’usage.
Bergounioux développe une dialectique « du non et du oui », de l’acceptation et du refus de son sort désigné.
Il revient fréquemment sur « les choses, de la terre d’abord et ensuite des outils pour la travailler », « les choses, la maison, les terres », celles que Baptiste s’est fait devoir de perpétuer, celles qui brisèrent Octavie promise à une carrière de mathématicienne en Amérique :
« Elle avait bûché avec l’énergie qui apparentait l’effort, la peine, le vouloir à des propriétés matérielles, ce qu’à la limite ils étaient en un lieu qui ne souffrait la présence humaine qu’asservie à son despotique vouloir. »

« Ce que je veux dire, c’est que dans le même temps qu’elle se faisait l’interprète du temps d’avant, des choses éternelles, elle devinait la suite, c’est-à-dire la fin des temps, si le temps n’existe pas en soi mais toujours en un lieu qu’il baigne, et que ce lieu allait sortir du temps ou le temps – c’est tout un – le déserter. »

De l’importance d’être « gens du haut » :
« Ça paraît compliqué alors que c’est très simple, d’une évidence tangible : c’est l’endroit. Dès lors qu’on s’établissait à demeure au-dessus du grand pré, face à la chaîne des puys, à sept cents mètres d’altitude, avec le granit sous les pieds, la brande et les bois autour et le silence posé là-dessus comme une chape, on avait tout le reste, l’inflexible volonté qu’ils dictaient aux hommes, l’oppression que, par leur truchement, ils exerçaient sur les femmes, le calcul d’utilités infimes, le non, le oui, le désespoir, l’inutile fidélité. »

On apprend qu’on enrésinait déjà en Douglas dans cette région dès les années 10 ; Baptiste aurait planté un million de résineux, prévoyant, ayant compris qu’au bout de « trois mille ans » leur mode d’existence devait changer.
« Mais quoiqu’on ait fait en prévision de l’éternité d’absence où l’on va entrer, comment ne pas s’attrister, secrètement, de la venue du temps où l’on sera sorti du temps. »

Le narrateur, venu de la plaine, explicite son approche de ces « trois millénaires » incarnés :
« J’ai vu ce qui, de prime abord, avait été pour moi un mystère et le resta longtemps, la filiation profonde, l’identité secrète entre cet homme [Baptiste] né de la terre, pareil à elle, à la lande, aux bois et la grâce farouche, singulière, des filles qu’il avait engendrées après que, femmes, elles l’eurent porté.
Ce qui serait bien, c’est que nos jours, d’eux-mêmes, se rangent derrière nous, s’assagissent, s’estompent ainsi qu’un paysage traversé. On serait à l’heure toujours neuve qu’il est. On vivrait indéfiniment. Mais ce n’est pas pour ça que nous sommes faits. La preuve, c’est que l’avancée se complique des heures, des jours en nombre croissant qui nous restent présents, pesants, mémorables à proportion de ce qu’ils nous ont enlevé. Ils doivent finir, j’imagine, par nous accaparer. Quand cela se produit, qu’on est devenu tout entier du passé, notre terme est venu. On va s’en aller. »

Le récit s’achève comme cette génération disparaît.
Il m’a semblé que les circonlocutions de la langue châtiée de Bergounioux le distanciaient un peu de ses considérations sur la parentèle, en contrepoint de ce témoignage à la valeur ethnographique sans en avoir le ton.
Je ne suis pas le seul à avoir pointé cette curieuse convergence thématique contemporaine que certaines œuvres de Bergounioux partagent avec d’autres de Michon, Millet, Marie-Hélène Lafon, Jourde, qui gravite autour des petites gens dans un proche passé du centre de la France – notre centre de gravité national ?
Sinon, Quasimodo, tu peux te lancer sans crainte dans ce livre : m’étonnerait qu’il te déçoive !

\Mots-clés : #famille #fratrie #lieu #relationdecouple #relationenfantparent #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 26 Avr - 12:45
 
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Sujet: Pierre Bergounioux
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Michel Tournier

Les Météores

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Voici Alexandre Surin, homosexuel chasseur, à la fois élitiste, antisocial et abject (Tournier fait preuve d’une véritable fascination pour l’analité dans ses œuvres) ; malsain et scandaleux, ce cynique « dandy des gadoues », ce joyeux pervers jouit de l’ordure (les « oms », ordures ménagères, sorte d’acronyme où il est permis de voir une malicieuse affinité avec "hommes"…), et s’accomplit dans la répurgation (latinisme qui désigne l’ensemble des activités liées à la propreté et à l’hygiène dans les collectivités locales, Wiktionnaire) :
« Moi, sans sexe, je ne vois vraiment pas de qui j’aurais pu avoir besoin. »

« Peu à peu j’étais séduit par l’aspect négatif, je dirai presque inverti, de cette industrie. »

« La guerre menace cette fin d’été. Hitler ayant achevé avec la complicité générale le massacre des homosexuels allemands cherche d’autres victimes. Est-il nécessaire de préciser que la formidable mêlée d’hétérosexuels qui se prépare m’intéresse en spectateur, mais ne me concerne pas ? Si ce n’est peut-être au dernier acte, quand l’Europe, le monde entier sans doute ne seront plus qu’un seul tas de décombres. Alors viendra le temps des déblayeurs, récupérateurs, éboueurs, biffins et autres représentants de la corporation chiffonnière. En attendant, j’observerai la suite des opérations l’œil appointé, à l’abri d’une réforme que me valut à l’âge du régiment une éventration herniaire depuis belle lurette surmontée et oubliée. »

« …] j’ai le privilège insigne – en vertu de mon métier et de mon sexe également exécrés par la racaille – de demeurer inébranlé à ma place, fidèle à ma fonction d’observateur lucide et de liquidateur de la société. »

Une discussion théologique sur le Paraclet (le Saint-Esprit, cf. Le Vent paraclet, réflexions autobiographique, littéraire et philosophique) et la météorologie explicite le titre :
« L’Esprit-Saint est vent, tempête, souffle, il a un corps météorologique. Les météores sont sacrés. »

Tournier est féru de vocabulaire, d’érudition, d’étymologie, d’allusions littéraires ; ainsi, « la haine atmosphérique des hétérosexuels » doit renvoyer à la barométrie psychologique dont parle Baudelaire dans ses Paradis artificiels : « les phénomènes atmosphériques de son âme »…
Autre référence, celle à la cryptophasie, emploi d'un langage secret par les jumeaux, « élaboré spontanément par le couple gémellaire, compréhensible de lui seul, et pouvant nuire au développement du langage social proprement dit » (TLFi).
Car la (seconde) moitié du livre concerne les jumeaux, Jean et Paul, soit Jean-Paul, « frères-pareils » parmi les « sans-pareil » ; celui qui a l’ascendant dans cette gémellité fera fuir la fiancée de l’autre, qui à son tour fuira, bientôt poursuivi autour du monde par son frère déparié.
« Des deux, j’étais le conservateur, le mainteneur. Jean au contraire a obéi à un parti pris de séparation, de rupture. Mon père dirigeait une usine où l’on tissait et cardait. Jean ne se plaisait qu’avec les cardeuses, moi je trouvais mon bonheur auprès des ourdisseuses. Dès lors, je suis tenté d’admettre que Jean-le-Cardeur sème la discorde et la ruine partout où il passe en vertu de sa seule vocation. C’est une raison de plus pour que je m’efforce de le retrouver et de le ramener à Bep. »

(Bep est le jeu fusionnel dans la cellule gémellaire.)
Franz (comme Arnaud le benêt du Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs de Mathias Énard, c’est un « enfant-calendrier »), ainsi que les autres innocents de l’établissement de débiles mentaux proche de la Cassine et de la filature familiale en Bretagne, est proche des jumeaux comme de toute la progéniture de Maria-Barbara et d’Édouard (frère d’Alexandre), aussi occasion d’un rendu sensible de ces jeunes handicapés.
Tournier revisite nombre de codes (et tabous) sociaux, comme l’inceste.
« Le mariage ne créait-il pas une sorte de parenté entre les époux, et puisqu’il s’agissait de deux êtres appartenant à la même génération, cette parenté n’était-elle pas analogue à celle qui unit un frère et une sœur ? Et si le mariage entre frère et sœur réels est interdit, n’est-ce pas justement parce qu’il est absurde de prétendre créer par institution et sacrement ce qui existe déjà en fait ? »

Le début de la Seconde Guerre mondiale est évoqué au travers d’Édouard, hétérosexuel notoire, typique père de famille (dont les jumeaux) et séducteur de nombreuses femmes, qui s’engage dans l’armée puis la Résistance sous l’Occupation.
« L’angoisse de la mort et la peur de mourir sont exclusives l’une de l’autre. La peur chasse l’angoisse comme le vent du nord balaie les nuées orageuses de l’été. La menace immédiate fouette le sang et appelle des réactions sans retard. »

La fin du livre se situe lors de l’érection du mur de Berlin (livre publié en 1975), et remue encore les fantasmes de l’auteur.
Dans ce roman au style châtié qui manie paradoxe et provocation, mais nuancé d’humour voire d’ironie, Tournier a le même goût du rocambolesque, du symbolique, du bizarre et de la bravade que son Alexandre ; partout se devine le conte mythique, avec ce qu’il a aussi d’ambigu, de cruel, de maléfique ; plutôt hétérogène malgré ses thèmes suivis, il vaut aussi beaucoup pour les remarques diverses de l’auteur à tous propos. Il y a des scènes frappantes, voire du gore, comme avec la guerre des rats et goélands dans une décharge, ou l’inondation de Venise en 1959. A propos, voici deux descriptions de paysages, la première en Islande, la seconde en Bretagne :
« Paysage beige, livide, verdâtre, coulées de morve, de pus chaud, de sanie glauque, vapeurs toxiques, bourbiers qui bouillonnent comme des marmites de sorcière. On y voit mijoter le soufre, le salpêtre, le basalte en fusion. Angoisse en présence de cette chose innommable et totalement contre nature : la pierre liquéfiée… Solfatares où fusent des jets de vapeur empoisonnée, où rêvent des fumerolles annelées. Bleu intense, irréel, du fond du geyser. Le petit lac se vide sous l’effet d’une déglutition, d’une puissante succion interne, puis le liquide reflue d’un coup, bondit vers le ciel, se disperse en gerbe, retombe en crépitant sur les rochers. Contraste entre ce paysage totalement minéral, et l’activité vivante, viscérale qui s’y manifeste. Cette pierre crache, souffle, rote, fume, pète et chie pour finir une diarrhée incandescente. C’est la colère de l’enfer souterrain contre la surface, contre le ciel. Le monde souterrain exhale sa haine en vomissant à la face du ciel ses injures les plus basses, les plus scatologiques. »

« Je n’oublierai jamais cette première rencontre. Toute la journée un grain et ses séquelles avaient rincé et peigné la côte. Le jour baissait lorsqu’on put enfin sortir. L’air mouillé était frais, et le soleil glissant déjà dans l’entrebâillement lumineux ouvert entre l’horizon et le couvercle des nuages, nous baignait d’une lumière faussement chaleureuse. La basse mer ajoutait les déserts miroitants de la grève au ciel dévasté. »

Un livre original, étrange, que j’ai lu sans lassitude (il est vrai sur papier, à l’ancienne, artisanalement !)


Mots-clés : #fratrie #identitesexuelle #initiatique #sexualité
par Tristram
le Lun 15 Fév - 12:23
 
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Sujet: Michel Tournier
Réponses: 13
Vues: 649

Littérature et alpinisme

Jean et Pierre Ravier: 60 Ans de pyrénéisme

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Jean-François Labourie et Rainier "Bunny" Munsch, contribution de Christian Ravier; photos (et légendes de celles-ci) par Jean et Pierre Ravier.
Paru aux éditions du Pin à Crochets en novembre 2006, format 24X24, "beau livre" (broché), 370 pages environ.



[relecture]

Je voudrais tellement bien en parler, de ce livre-là.

Deux frères jumeaux nés en 1933, seuls jumeaux d'une fratrie de huit, d'une pieuse famille catholique.
Enfance à Tuzaguet (Hautes-Pyrénées) chez des grands-parents, enfance sauvage voire belliqueuse, parents éloignés pour cause de guerre.
Une cordée y naît, de l'escalade dans les arbres et des premiers sommets de moyenne montagne foulés plus par esprit de découverte et goût de la solitude (enfin, à deux) que par réelle volonté ascensionniste.

Puis ce sera l'apprentissage, fulgurant.
À quinze ans, ayant déclaré leur intérêt pour la montagne, ils sont inscrits à un stage du Club Alpin Français de Tarbes. Premier 3000. À seize ans, pour la première et dernière fois ils suivent un guide, le Cauterésien Jeantou Barrère, afin d'appréhender les techniques d'encordement et aussi de progression sur un glacier. Puis c'est leur première fois à l'Ossau, et fin de saison à l'Arbizon, pic bien visible de Tuzaguet, à la recherche d'un renard aperçu par leur sœur Lysette (elle aussi alpiniste de grande classe), ce qui les mène...au sommet (!!).

À dix-sept ans, ils écument la bibliothèque du Club Alpin et inscrivent sur leur carnet de courses cette phrase étonnante, qui guidera leur soixante années de pyrénéisme suivantes:
Désir de franchir une autre étape: quitter les Voies Normales, aborder les itinéraires d'escalade et déisr de voler de nos propres ailes, donc seuls, plus sous la direction, la conduite d'un aîné (...).

Une corde achetée, pas de pitons, pas de marteau, ils s'attaquent au Pic Rouge de Pailla par la dalle d'Allanz, un nœud approximatif né de leur intuition les reliant. Sommet sans coup férir et sans s'apercevoir des difficultés rencontrées.
Puis un échec au Mont Perdu, ramenés à la raison par l'abandon d'une cordée espagnole qui les précédait.
Traversée Crabioules-Quayrat (prononcez Coua-ï-ratt') via le pic Lézat, une bambée de 7 à 9 h constamment à plus de 3000, sur les talons inopinés d'une cordée formée d'un bordelais notoire et d'un catalan (barcelonais) qui l'est encore plus, Josep Maria Colomer, lequel écrira:
Nous voyons vite que nos conseils aux Ravier étaient inutiles et ridicules, car ces gamins progressaient sur la crête comme s'ils étaient dans le couloir de leur maison.

Rencontre toujours, aux Spijeoles, celle de François Céréza, jeune guide luchonnais que les Ravier prendront à l'avenir pour modèle et dont, pour l'instant, ils suivront à légère distance la cordée le lendemain. Céréza leur prodigue, au retour au refuge, des conseils et renseignements, à peu près leur seul enseignement "théorique" jamais reçu.
La moisson n'est pas finie, ils enquillent par l'arête des Trois-Conseillers au Néouvielle.

À dix-huit ans, partis en...tandem de Tuzaguet, ils s'attaquent à une voie légendaire, le couloir de Gaube au Vignemale, sans expérience de la glace, exploit que nos novices en glace réalisent...en ayant monté leurs crampons à l'envers (??!!).  
Coup de tonnerre dans le petit monde du pyrénéisme, la suite ? Le livre vous la racontera...de première en première, de sélection (pour Jean), au Caucase époque Soviet -1959- au sein d'une sélection officielle française, puis au Jannu en 1962 sous l'égide de Lionel Terray qui ne l'avait jamais vu grimper, mais ne doutait pas des chaudes recommandations de Jean Couzy, Couzy qui devait décéder entretemps; dans son remarquable "Les conquérants de l'inutile" Lionel Terray tiendra des propos dithyrambiques et absolument touchants sur l'homme Jean Ravier.
Pendant ce temps-là, Pierre trimait dans un régiment disciplinaire du sud algérien, lors de la guerre que l'on qualifiait d'"évènements".  

Jean toujours en tête, Pierre en second...Pierre le documentaliste, Jean l'alchimiste.
Si vous parlez des Ravier dans d'autres massifs, mettons les Alpes, on vous répondra en général: "ah oui, les Ravier, la cordée qui a tout fait dans les Pyrénées". Tout fait, ils le nieraient, et puis d'abord ça ne sied pas à leur discrétion, à leur humilité.

Deux frères donc, qui grimpent à l'instinct, sans jamais aucun entraînement, travaillant dur dans leur entreprise de pièces détachées pour automobiles à Bordeaux, ne s'accordant que peu de week-ends et peu de vacances, et pourtant...
Ils s'inscrivent de façon majeure dans l'histoire, la grande histoire du pyrénéisme !
Égrener la litanie de leurs réalisations serait fastidieux, au reste, ce livre est aussi là un peu pour ça.
Avec style, énormément de classe.

Leur modus operandi ?
Beaucoup se documenter, repérer des faces de préférence vierges de toute escalade, choisir un beau motif "logique" et...y aller.
Le livre raconte que leur première corde "moderne" (non en chanvre) a été offerte par un camarade de cordée, ou plutôt imposée, de retour d'une ascension où l'ami avait jugé que vraiment là, non, ce n'était plus possible.
Pierre Ravier confirme qu'un beau (?) jour, pendu dans le vide, les reins cassés par la corde et ne parvenant pas à rattraper la paroi, son frère et lui avaient décidé d'investir dans deux baudriers, dans les années 1970 bien avancées - plus personne n'assurait "à l'épaule" ou "aux anneaux" depuis belle lurette; le livre précise qu'à la date de parution (2006) ils grimpaient toujours dans ces mêmes baudriers-là, toujours un peu empotés pour ce qui est de les ajuster, et il y a gros à parier qu'ils n'ont pas été remisés par la suite...
Ils ignorent les chaussons d'escalade, les coinceurs, les piolets-traction et les crampons douze-pointes.

Et pourtant...et si c'était eux les modernes ?
Leurs voies sont intemporelles, au reste, quand une face leur semble un peu trop striée de parcours, ils s'en éloignent, fût-ce le Vignemale ou l'Ossau. Et s'en vont quérir des parois fabuleuses dans des recoins oubliés, ou alors tellement évidents que personne n'y a pensé: Cotiella, ou mieux encore la face sud du Mont-Perdu, je pense qu'ils sourient encore que nul n'ait pensé avant eux à "y aller", c'était pourtant dans les années 1990 et des cohortes entières d'alpinistes s'étaient bousculées tout à proximité, l'avaient "vue" ou, du moins, auraient dû "la voir".

Surtout ils ne laissent rien dans les parois, et surtout pas un piton à expansion (auraient-ils seulement envie d'apprendre à les poser, du reste, rien n'est moins sûr !), laissent le rocher absolument intact, à l'instar des plus rigoureuses éthiques, venues du Tyrol (Reinhold Messner), de Grande-Bretagne, des États-Unis et des parois saxonnes et tchèques. Loin de l'égotique "on passe coûte que coûte, ce n'est qu'affaire de moyens", c'est le fameux alpinisme "by fair means", dans toute sa splendeur.    

Les Ravier c'est aussi les copains, l'amitié, la corde partagée, avec des néophytes comme avec des chevronnés, limite peu importe la voie, comme avec Jacklin Vérité et son fils, qui n'ont jamais mis les pieds en montagne et se trouvent embarqués au prestigieux Cotiella (2912 m.) par un éperon gigantesque pendant dans le vide, en ayant du mal à croire, au retour lorsqu'ils se sont retournées, que c'est bien "ça" qu'ils viennent de gravir !

C'est aussi la solitude, le goût des replis ignorés de l'isthme-cordillère que forme les Pyrénées, une belle leçon qui semble dire: pas besoin d'aller à l'autre bout de la planète, voyez ce que nous avons tout proche, et que la quasi-totalité d'entre nous, locaux et amateurs de montagne, ne connaît pas - ce qui me paraît aussi...on ne peut plus moderne !

Le livre rappelle une anecdote que Christian Ravier nous avait racontée:
Un beau jour du début des années 1990, Christian amène son père Jean à la découverte de Riglos et lui propose une voie historique et de haut niveau au Mallo Firé, la Rabadà-Navarro (Jean s'était autrefois encordé avec le célèbre Alberto Rabadá): tapez Mallos de Riglos, Mallo Firé Rabadà-Navarro sur votre moteur de recherches, peut-être conviendrez-vous que le programme ne manque ni de saveur, ni d'allure !  
Atroupement des jeunes grimpeurs locaux, qui écarquillent les yeux devant la "légende" Jean Ravier, et sont sciés à l'idée qu'il va s'engager dans cette voie en knickerbotters, chemise à carreaux et chaussés de "grosses" (chaussures), des Galibier Superguide (™ , ®, ©, etc.) - Jean Ravier est, à ma connaissance, le tout dernier à s'être aventuré dans cette voie ainsi chaussé.

Il faut dire que le pyrénéisme -ou l'apinisme dans les Pyrénées- a beaucoup plus de pratiquants et bien davantage pignon sur rue en Espagne qu'en France, et, en l'absence de statistiques, je jurerai que cela ne fait que s'accroître - au reste la masse des répétiteurs (si tant est qu'il y ait "masse" sur la majorité d'entre elles), voire les "spécialistes" des voies Ravier sont espagnols:
Pour ces jeunes, ce jour-là, croiser Jean Ravier, le grimpeur de tête de la cordée gémellaire dont ils connaissent tout le curriculum vitae par cœur, c'était un gros évènement imprévisible, ils ont dû en reparler longtemps !  

Spoiler:




Une petite vidéo, qui doit bien avoir une vingtaine d'années, peut-être plus.


Les éditions du Pin à Crochet ont fait paraître, en 2012, des Apostilles à l'ouvrage de 2006, apostilles signées Pierre Ravier, qui commente surtout les très abondantes photographies, peut-être en parlerons-nous un de ces jours sur ce fil (?).
Je me dois de mentionner que Jean et Pierre Ravier collaborèrent (et présidèrent aux destinées) de la revue pyrénéiste spécialisée Altitude, ainsi qu'aux diverses éditions des Guides Ollivier.


Enfin, un mot sur Rainier "Bunny" Munsch, qui cosigne l'ouvrage et n'a pas pu entièrement terminer sa partie pour cause de décès dans l'exercice de son métier de guide, partie pourtant succulente: il donne ses impressions (et un peu plus !) sur les voies Ravier en se remémorant ses propres parcours de celles-ci, en regard de ses commentaires se trouvent des extraits des carnets de course des Ravier.
Bunny, comme d'habitude, est très drôle, très imagé, et parle -je crois- absolument à tout le monde, dans un style littéraire tout à fait à propager.  

\Mots-clés : #alpinisme #biographie #fratrie
par Aventin
le Ven 12 Fév - 23:57
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
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Yasmina Reza

Serge

Tag fratrie sur Des Choses à lire 413-fa10

Dédicace : "À mon Vladichka    À Magda et Imre Kertész, amis chéris"

 
 
Jean, Anna (Nana pour la famille) et Serge, une fratrie, une famille d'origine juive ; le père est disparu il y a quelque temps et la mère malade s'éteint aussi.

"Assis au bord du lit matrimonial dans la chambre sombre quelques mois plus tard, Serge avait dit, tu veux être enterrée où maman ?
      — Nulle part. Je m’en fiche pas mal.
      — Tu veux être avec papa ?
      — Ah non pas avec les juifs !
      — Tu veux être où ?
— Pas à Bagneux.
      — Tu veux être incinérée ?
      — Incinérée. Et on n’en parle plus.
      On l’a incinérée et on l’a mise à Bagneux dans le caveau des Popper. Où d’autre ? Elle n’aimait ni la mer ni la campagne. Aucun endroit où sa poussière aurait fait corps avec la terre."


Il y a aussi le cousin Maurice et les enfants de Nana et Ramos (Victor et Margot), la fille de Serge (Joséphine) ; les ex de Serge et Jean.

Le narrateur, Jean, est à la piscine avec Luc l'enfant de Marion son ex-maîtresse, il aime beaucoup cet enfant différent et aime s'occuper de lui.

"Il sautillait en faisant le bruit, tchout tchout tchout, sans se lier avec des amis. Je restais un peu, en retrait à regarder à travers la grille. Personne ne lui parlait.
      J’aime bien ce gosse. Il est plus intéressant que d’autres. Je n’ai jamais su exactement qui j’étais pour lui. Pendant un temps il me voyait dans le lit de sa mère. Je garde un lien avec Marion pour ne pas le perdre lui. Mais ça je ne pense pas qu’il le sache. Et ce n’est peut-être pas complètement vrai. Il m’appelle Jean. C’est mon nom. Prononcé par lui, il a l’air encore plus court"


Alors que Serge, superstitieux, se demande comment renouer avec Valentina qui l'a quitté récemment :

"Elle farfouille dans la valise, trouve le Ganesh protecteur qu’il croyait avoir mis à l’abri au creux d’une manche et le projette de toutes ses forces sur le carrelage de la cuisine. La statuette vole en éclats. Serge contemple le dieu désagrégé. Passé la seconde d’horreur et de sidération, il s’accroupit pour ramasser fébrilement tous les morceaux, tous, y compris les plus infimes, y compris la poussière de terre qu’il met dans un torchon.
Qu’avait-il déclenché en jurant sur la tête de sa fille ? N’avait-il pas attiré sur l’enfant des forces maléfiques ? Il avait en tête l’image vague de serpents s’enroulant autour des jambes de la personne désignée. Comment annuler ces paroles irréfléchies ? Elles avaient répondu à l’urgence du moment, elles comptaient pour du beurre ! Que faire pour que rien ne s’abatte sur Joséphine ? Il allait booster son propre système de conjuration.
Et tandis qu’à quatre pattes dans la cuisine il furète sur le carrelage, il se sent comme délivré d’un poids terrible. Je suis puni, pense-t-il, c’est moi Serge Popper qui suis puni et non ma fille innocente ! C’est pourquoi il ramasse avec tant de soin le Ganesh en miettes, convaincu de la clémence et de la persistance des forces de la divinité modifiée. "

La  fille de Serge, Joséphine  convainc la fratrie de l'accompagner à Auschwitz. Lors de ce voyage Nana et Serge, qui fera la gueule pendant toute la visite du camp, se disputent  à propos de l'attitude de son fils Victor. Retour morne. Ce que chacun aura retenu ou pas de ce retour dans le passé restera personnel. Mais Nana et Joséphine se sont intérêssées, quant à Jean, comme le lui reproche Nana il est le "dévot" de Serge et s'est donc attaché à le réconforter.

"Je retourne m’asseoir au volant. Serge fume. Je dis, c’est la Judenrampe.
      — C’est quoi la Judenrampe ? Vous me faites chier avec la Judenrampe.
— C’est là où les juifs sont arrivés en grande majorité.
      — Bon. Je la vois. Je vois tout ça de la bagnole.
      — Je te dis juste ce que c’est.
      — Elles font chier à vouloir bouffer du malheur toutes les deux.
      — Tu pourrais être plus gentil avec Jo.
      — C’est une obsessionnelle. Hier l’académie de sourcils, aujourd’hui l’extermination des juifs. Tout le monde doit rentrer dans ses délires. En dehors de ça c’est une fille qui ne donne pas signe de vie sauf quand elle veut de l’argent ou un appartement."

Nana à Serge : "— Tu pourrais juste humblement regarder. Non, il faut constamment que tu te démarques. Qu’est-ce que tu veux prouver ? Que tu as déjà intégré tout ça ? Que tu n’es pas un touriste ? On a compris que tu étais là à reculons. Tu n’as pas besoin de le faire savoir à chaque instant. Moi je regrette, j’ai pris l’avion pour Cracovie pour voir de mes yeux les lieux où des milliers de gens sont morts abominablement, des gens de notre famille des gens avec qui on aurait pu être liés. Serge Popper a tiré les leçons de l’horreur, tant mieux, je te félicite, mais pas moi, et pas ta fille. Et Jean on ne sait pas, il est ton dévot. Mais si, tu es son dévot "


Jean : " Je vois Nana toute seule à l’avant, la bandoulière rouge lui barre le dos. Je suis pris d’un élan pour cette petite femme vieillie. Il s’en faut de peu que je coure lui faire peur et l’embrasser dans le cou. Mon frère et ma sœur je nous vois sur cette route bordée de cheminées et de pierres mortes et je me demande ce qui nous a fait tomber fortuitement dans le même nid, pour ne pas dire dans la vie même."

Au retour le quotidien revient avec , les interrogations sur le sens de leur vie ; réussite ou échec ?

Bref comme dans toutes les familles des partages ou des reproches, des rancunes que se soit dans la fratrie ou dans la parentèle. Mais quand Serge apprend qu'il a un cancer, ils sont trois à attendre dans le couloir de l'hôpital, le lien fraternel qui n' était que distendu se ressere.

" Nous sommes trois dans le bunker. Collés au mur sur la banquette industrielle, les trois enfants Popper. Nous serons toujours pour nous-mêmes les trois enfants Popper.
      Nana dit, la dernière fois qu’on était ensemble c’était à Auschwitz, maintenant PET-scan à Madeleine-Brès. Il faudrait qu’on trouve un truc plus marrant à faire.
      Il se tourne vers elle (il est assis au milieu), l’attire à lui par sa queue-de-cheval et l’embrasse dans le cou.
Elle se déporte pour se presser contre lui et lui caresser le dos de la main mais ces sièges ne sont pas faits pour l’intimité"


Une très bonne lecture.  Est-il besoin de visiter les lieux de cette tragédie pour accomplir notre devoir de mémoire ? me semble que c'est la question que pose Serge implicitement.

Qu'en est-il de nos liens familiaux ?  

De beaux portraits des personnages. Les extraits sont parlant je pense.
 


Mais je pense que topocl vous en dira plus.

Je lirai encore cette auteure que je rencontre pour la première fois.


Mots-clés : #deuxiemeguerre #devoirdememoire #famille #fratrie
par Bédoulène
le Jeu 4 Fév - 14:25
 
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Sujet: Yasmina Reza
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E. L. Doctorow

Homer & Langley

Tag fratrie sur Des Choses à lire 97823310

Au cœur cet étrange fait divers, c’est toute une affaire de perception qui intéresse E. L. Doctorow. Celle de Homer et de son frère Langley, nés à la fin du dix-neuvième siècle, ayant vécu dans une autarcie progressive (électricité, gaz et eau coupés) et dans un entassement compulsif de déchets jusqu’en 1941 ― jusqu’aux années 70 dans le roman de Doctorow. Perception de ce qu’ils sont en train de vivre ainsi que celle du monde extérieur et de son évolution politique. Le monde en vase clos des frères Collyer s’émiette peu à peu sous la force du premier, dont Homer, narrateur aveugle, n’a d’échos qu’à travers ce qu’en dit son frère, et c’est peu dire que Langley voit le monde extérieur à travers des ornières. Au passage leur confinement repose sur l’idée de Langley qu’ils peuvent ignorer la société, que n’ont-ils vécu jusqu’aux temps de notre chère covid-19 !

On peut présumer que c’était à mon intention qu’il créait une œuvre aussi tactile que possible, mais en réalité, c’était parce que la dimensionnalité lui plaisait. Enfreindre des règles lui plaisait. Pourquoi, après tout, un tableau devrait-il être plat ? Il plantait une toile devant moi et me la faisait toucher. Quel est le sujet ? demandais-je, et il répondait : Il n’y a pas de sujet, ce tableau ne représente rien. Il est lui-même et ça suffit.


Doctorow se montre juste et parfois tout à fait pertinent dans sa manière de décrire la psychologie de Langley et son emprise sur son frère. Mais Langley reste relativement en retrait quand l’extérieur fait irruption dans leur déréliction de façon assez comique et impromptue (à travers l’arrivée d’un gangster et ses acolytes dans le domaine, ou celle de hippies). Lorsque leur solitude est rompue, leur quotidien bascule dans l’irréalité, faute de crédibilité des événements. Le mélange est détonnant. On dirait presque qu’à force de grignoter le domaine Collyer, le monde extérieur a perdu toute nécessité d’être justifié ou expliqué.


Mots-clés : #fratrie #xixesiecle
par Dreep
le Lun 16 Nov - 17:28
 
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Sujet: E. L. Doctorow
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Pete Fromm

Comment tout a commencé

Tag fratrie sur Des Choses à lire Proxy_36

(En complément au commentaire de Topocl).
Comment une telle mésentente peut-elle s’installer entre enfants et parents ? La pratique compulsionnelle du base-ball explique-t-elle tout ? les
États-Uniens sont-ils tous fous ? Imagine-t-on nos grands prosateurs français (Houellebecq, Jourde, Carrère) nous faire tartir avec du foot, ou de la pétanque ?

Bien sûr Abilène est malade, bipolaire, maniaco-dépressive ; mais c’est (aussi, surtout) la jeunesse, goût du risque et de la destruction, rêve, révolte, conviction, véhémence, excès, qui nous est présentée, comme amplifiée par son trouble, son influence sur son petit frère, Austin.
« Ça fait partie du jeu. »

« ‒ Tu as passé ta vie entière à essayer de me ressembler, Austin. Et maintenant je prends des pilules pour être quelqu’un d’autre. »

Une description étonnante de justesse du conflit générationnel des enfants avec les parents, heureux, satisfaits ‒ minables.
« Ils veulent que je leur ressemble davantage. (Elle gardait les yeux fixés sur le ciel vide.) Qu’est-ce qu’il pourrait y avoir de pire ? »

« ‒ Tu as travaillé si dur, uniquement pour que je puisse rester à la maison et regarder les enfants devenir fous. »

Une belle histoire d’amour !

Mots-clés : #fratrie #jeunesse #pathologie #relationenfantparent #sports
par Tristram
le Ven 2 Oct - 21:56
 
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Sujet: Pete Fromm
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Junichiro TANIZAKI

J'ai réécris il y a peu une critique sur

Quatre soeurs

Tag fratrie sur Des Choses à lire 51eyh110


Qui dit roman dont les personnages sont de la même famille dit foyer de haines sourdes ou exprimées ouvertement ? dit obligations tyranniques observées au nom d'un amour inconditionnel allant de soi et non librement et intimement ressenti, au nom d'une mythologie sur l'ascendance et la descendance ? On peut évoquer les Karamazov, on peut évoquer Kafka, Butler ou Strindberg, on peut sans doute évoquer beaucoup d'autres romans et même ceux dont "un passif familial" n'est pas nécessairement le sujet (ou le seul sujet) mais qui laissent transparaître bien des choses ?

Ne sortons pas tout de suite l'artillerie lourde : Quatre sœurs occuperait une place à part au milieu de cette littérature. Il y a dans mes souvenirs, mille tensions dans le plus gros roman de Tanizaki (près de 900 pages en folio) et, je le crois de plus en plus, ce qu'il a écrit de plus fort... (en dépit du fait qu'il me reste beaucoup de livres à découvrir de lui). Ce n'est pas de l'artillerie lourde, mais seulement dans le sens où Tanizaki ne donne ni dans la démesure ou la monstruosité, ni même dans le procès : rien de cela n'est mis en évidence, tout est concocté dans des ambiances feutrées ; on peut même penser que ces quatre sœurs s'aiment le plus sincèrement du monde. Mais ces quatre jeunes femmes, issues de l'aristocratie, ne comprennent pas dans quel monde elles vivent (et pas plus leurs contemporains qui jugent qu'elles appartiennent au passé, d'ailleurs). Parce qu'il s'agit d'un monde (la société nippone entre 1920 et 1945, donc) qui change, et qui va "changer" (ceci est une litote), à l'instar de la société autro-hongroise dont parle Arthur Schnitzler dans Vienne au crépuscule ou Robert Musil dans L'Homme sans qualités, je pourrais dire aussi à l'instar de la société française, dans Les Thibault de Roger Martin du Gard, que je suis en train de lire. Au vrai, ce roman de Tanizaki, par des circonstances que l'auteur ne pouvait prévoir, gagne une valeur supplémentaire. La guerre est là, même si elle est lointaine. Il y a les gentils voisins allemands de l'une des sœurs (je ne sais plus laquelle) qui parlent d'un retour peut-être nécessaire au pays, aux vues de certains événements.

Allons plus loin : si dire de quoi parle un livre consiste à résumer l'intrigue, j'aurais l'impression légèrement embarrassante de parler de quelque-chose qui fleure un peu la guimauve moisie. L'enjeu est tout simplement celui d'une jeune femme à marier. Bon, du reste, Tanizaki n'est ni le premier ni le dernier sur cette question, que ce soit au Japon ou ailleurs. Reste que Tanizaki était beaucoup critiqué (et même censuré, je crois) parce que son travail était jugé peu compatible avec la mentalité de fierté nationale et de militarisme concertée par les hautes instances de l'époque... donc avec ce roman publié en 1941, mais aussi avec la traduction en japonais moderne du Dit de Genji, énorme classique ― rappelons-le encore une fois ― du Japon raffiné et courtois, énorme livre sur lequel il bûche à la même époque (oui, ce gars est quand même un forcené de travail) le message de Junichir'ô aux instances susdites est parfaitement clair : "Je m'en fiche". L'écrivain japonais fait toujours selon son goût ― c'est même une façon de caractériser son œuvre ― notoirement tourné vers un "monde" féminin.

Ce qui me reste de cette lecture (achevée il y a trois ans), c'est cette fascinante différence entre les quatre caractères, qui n'ont rien d'anodins. (Justement pour cette raison, je mets le paragraphe suivants en "spoiler" vu que je décris les caractères en question. Je ne sais pas s'il "gâche" quoi que ce soit, je laisse le choix à celui qui lit ma critique et qui n'a pas lu Quatre sœurs.)

Spoiler:


Des caractères subtilement développés, et qui permettent de comprendre tous les non-dits (les tensions dont je parlais) les choses tues parce qu'il est mieux de se retrouver ensemble sans qu'il y ait d'orages, pour aller voir, par exemple, l'éclosion des cerisiers. Cette célébration si chère aux japonais reviens comme un motif tout le long du roman, et inséré de cette manière dans Quatre sœurs, n'a rien de banal ni de simplement folklorique (d'ailleurs je crois qu'en France nous avons aussi des cerisiers). Quatre sœurs me donne la sensation de garder une impression nette d'une époque, avec ce rapport très affectif avec ces personnages, qui se nuance en même temps, d'un peu de hauteur... le regard d'un marionnettiste (Tanizaki était friand de Bunraku) qui, riant et le spectateur/lecteur avec lui, regarde les marionnettes qu'il fait agir. C'est peut-être un peu ça qui m'avait fait penser (pardon, c'est la dernière référence) à Jane Austen.


Mots-clés : #famille #fratrie #psychologique
par Dreep
le Ven 14 Aoû - 10:14
 
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Sujet: Junichiro TANIZAKI
Réponses: 70
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Sénèque

Thyeste

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Seule pièce de Sénèque qui ne soit pas inspirée d’un modèle grec, « Thyeste » est une œuvre d’une violence extrême. Elle raconte la haine mortelle de deux frères, prétendants au trône de Mycènes, Atrée et Thyeste.
Au début de la pièce, l’ombre de l’ancêtre, Tantale, est tirée du Tartare par une Furie. Maudit par les dieux pour leur avoir servi comme mets son fils Pélops, Tantale va se détourner du crime effroyable qui s’annonce, bien plus horrible que le sien, il demande à être renvoyé à son supplice.
Le ressentiment entre les deux frères est lourd. Thyeste s’est approprié la royauté en mettant la main sur le bélier d’or, grâce à la complicité d’Aéropé, la femme d’Atrée devenue l’amante de Thyeste. Atrée va récupérer son royaume mais doute de tout, notamment que ses deux fils, Agamemnon et Ménélas, soient bien se lui.
Sa vengeance va être effroyable : Il attire Thyeste en lui offrant son pardon et une partie du pouvoir royal.  En même temps, il sacrifie les trois fils de Thyeste, les fait bouillir et rôtir et les donne à manger à leur père, de même, il lui verse le sang à boire en guise de vin.

« Sur les broches, les foies sifflent et il serait difficile de dire qui, des corps ou de la flamme, gémit le plus. Le feu exhale une fumée noire comme la poix et cette fumée elle-même, semblable à un hideux et pesant nuage, ne monte pas toute droite et ne s’élève pas bien haut ; elle environne les pénates eux-mêmes de ses affreuses vapeurs. Oh Phébus trop patient, quoique tu aies fui en arrière, et que tu aies caché la lumière en plein milieu de sa course, tu t’es couché trop tard. Le père déchire ses fils, il mange de sa bouche funeste la chair de sa chair ; il a les cheveux brillants et mouillés de gouttes de parfum ; il est alourdi par le vin ; souvent son gosier se ferme et retient cette nourriture – dans tes maux, ô Thyeste, le seul bien qui te reste est leur ignorance. Mais tu vas aussi la perdre ! »


Face à ce crime, le soleil arrête sa course dans le ciel et les constellations s’effondrent :

« Cette éclipside qui, parcourue par les astres sacrés, coupe obliquement de sa ligne les zones et qui porte les signes du zodiaque par lesquels elle dirige la longue marche de l’année, entraînera dans sa chute celle des constellations : le Bélier, qui lorsque le bienfaisant printemps ne fait encore que s’approcher, rend les voiles aux tièdes zéphyrs, va être précipité dans les ondes, à travers lesquelles il porta jadis la craintive Hellé ; le Taureau qui, de ses cornes étincelantes soutient les Hyades, entraînera avec lui les Gémeaux et le Cancer aux bras recourbés ; le Lion, ardent des feux de l’été, retombera de nouveau du ciel, proie Herculéenne ; la Vierge tombera sur les terres qu’elle a quittées ; les poids égaux de l’exacte Balance tomberont en entraînant dans leur chute le redoutable Scorpion et celui qui bande encore son arc Thessalien pour lancer ses flèches empennées, le vieux Chiron verra son arc se rompre et se perdre ses flèches ; le froid Capricorne qui ramène l’hiver paresseux tombera lui aussi et brisera ton urne, ô Verseau, qui que tu sois ; avec toi disparaîtront, derniers astres du zodiaque céleste, les Poissons ; les Chariots que jamais ne baigne la mer seront engloutis dans le gouffre universel avec le Serpent onduleux qui, semblable à un fleuve, sépare les deux Ourses, avec la petite Cynosure enlacée à l’immense Dragon et refroidie par de durs glaçons ; indolent gardien de son chariot, le Bouvier chancellera alors et sera précipité ! »


La vengeance d’Atrée est particulièrement sadique. Ce n’est rien de  faire manger à son frère sa propre progéniture, la plaisir réside dans l’annonce du forfait et l’effroi visible sur Thyeste :

« Je me fais une joie de contempler les couleurs par lesquelles il va passer à la vue des têtes de ses fils, d’écouter les premières paroles que laissera échapper sa douleur ou de voir son corps se raidir inanimé de saisissement. C’est là le fruit de mes peines. Ce que je veux voir, ce n’est point Thyeste dans le malheur, mais Thyeste au moment où il y tombe. »


Aussi, par jeu, Atrée va multiplier les phrases à double sens lors du repas fatal :

« ATREE : Considère tes fils comme déjà ici, et entre tes bras paternels. Oui, ils y sont et pour toujours ils y resteront : aucune parcelle de ta progéniture ne te sera soustraite. Je te donnerai ces têtes si désirées et je rassasierai le père de tous les siens : ton désir pourra s’assouvir : ne crains rien. Mais, à présent, mêlés à ma famille, tes fils s’adonnent aux rites joyeux d’un banquet juvénile. Ils vont être mandés. Prends la coupe ancestrale que voici ; elle est emplie de vin. »


La pièce se termine par les imprécations des deux frères :

« THYESTE : les dieux viendront me venger. C’est à eux que mes vœux te livrent pour être châtié.
ATREE : Et toi, pour ton châtiment, c’est à tes enfants que je te livre ! »


Parmi les modernes, Shakespeare s'est beaucoup inspiré de "Thyeste", en particulier dans "Titus Andronicus" et "Hamlet"  Very Happy


Mots-clés : #antiquite #fratrie #théâtre #violence
par ArenSor
le Mer 12 Aoû - 19:19
 
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Sujet: Sénèque
Réponses: 6
Vues: 431

Roger Nimier

Les épées


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Roman, 1948, 140 pages environ.

Un Nimier très dérangeant, horripilant. Plus d'abjection froide, de violence et de meurtre en toute gratuité que dans Le hussard bleu, je trouve, et dire qu'il a écrit ça à vingt-trois ans...

Cru, violent - obscène même de violence à certaines scènes, avec aussi une espèce d'insouciance poseuse, de jeu, comme quand on a vingt ans...
On peut comprendre que ce livre heurta les sensibilités, d'autant que les personnages qu'on y croise incarnant la Résistance, valent tout juste à peine mieux (et pas tous) que ceux qui incarnent la Milice, par exemple la scène du massacre du très jeune de Parreneuve, je ne vous la met pas en extrait, par respect pour votre appétit.

On trouve François Sanders en personnage principal, "Bernard" et le Capitaine de Forjac, noms (et quelques facettes des personnages) que l'on reverra dans Le hussard bleu.

L'histoire ? Un ado finissant, devenant jeune adulte, de bonne famille, vit une espèce d'amour aux limites (franchies ?) de l'incestueux et du possessif envers sa sœur, le père (qu'il exècre) est militaire, prisonnier en Allemagne.

Par jeu si ce n'est désœuvrement il entre dans la Résistance, doit infiltrer la Milice pour une mission d'assassinat, qui échoue sur trahison, et, par un quiproquo, ne se fait pas prendre pour le tueur potentiel, et...reste dans la Milice !
Quelques exactions, le bourbier ordinaire de ce milieu-là, le glauque, les abominations.
   
La seconde partie se déroule à Cannes dans l'immédiat après-guerre. Plus verbeuse, faisant la part aux sentiments, rengorgée de violence gratuite pas forcément contenue, donnant à Nimier l'occasion d'asséner quelques bons coups de poignard glacés du styliste qu'il faut reconnaître qu'il est - en effet, ça ne m'écorche pas le clavier de l'écrire, c'est une forte, intéressante plume "hors tout".
Son brouillage des pistes narratives, concomitant au brouillage des pistes idéologiques, est de fort belle maîtrise (ne lâchez pas l'ouvrage trop longtemps, lisez-le assez vite !).

Notre jugement moral a parfois, en cours de lecture, été tellement battu qu'on ne distingue plus le blanc du noir - un inquiétant et sale grisâtre domine, uniforme, presque à qualifier de purulent.
On ne s'étonne pas que Nimier ait contribué à (re)lancer Céline !

Et, n'en jetez plus, on opine presque lorsque, en cours de démo, Nimier nous lâche quelques petites flatulences, du type: le français est bien plus doué pour la trahison que pour la résistance, genre de propos dont on se demande comment il fut reçu dans la France d'alors.  


Alors, Nimier...
Réactionnaire, par provoc' anti-"son temps", et par ineffable goût de la contradiction -et du paraître non-sympathique- ça c'est sûr, mais peut-être est-ce que ça va un peu plus loin - quelle idée d'exécrer à la fois les existentialistes et les communistes en ce temps-là, la fin des années 1940, dans le milieu germanopratin/Café de Flore du jeune éditorialiste en vogue qu'il était...

Nimier (qui, pourtant, fut Gaulliste avant la Libération, puis engagé dans les forces françaises en Allemagne), anarchiste de droite ?

Si le concept existait, je penserais à son personnage de François Sanders en illustration: l'art de ne pas dépeindre juste une brute ou un salaud, mais quelque chose de savamment complexifié, pour qui le monde est imposture, sans qu'il ne se déguise toutefois en jouisseur primaire.
Je ne sais la part de Nimier dans son "héros" (guillemets de rigueur).  

Une lecture, en tous cas, dense et ponctuée de quelques hauts-le-cœur, cependant je viendrai aux ouvrages de Nimier qui me restent à lire, sans aucun doute.

Première partie, entame du chapitre II a écrit:...le visage plein de sang, ce salaud, le visage plein de sang a sombré devant moi. D'abord je n'ai pas compris, sans quoi j'aurais éclaté de rire. Le calme revenu, je vais chercher des ressemblances, et, bien sûr, j'en trouverai. Sinon pour les vicieux, il n'y a pas de plaisir à descendre les inconnus dans la rue. Je ne dis pas que je m'en voudrais, parce que je ne suis pas dans un jour à m'en vouloir de grand-chose. Mais il faut mette à profit ces instants de détente pour installer sa vie entre des horizons convaincants. Si j'ai tiré sur ce garçon par hasard, ce ne sera pas sérieux. Et voilà où je ne suis plus d'accord: l'absurdité est très amusante sur le moment; j'ai appris qu'à deux ans de distance elle emmerde.
 Soyons raisonnable: ce type est un symbole. Avec sa face hilare, ses yeux qui lui dégoulinaient du visage, ses manches de chemise relevées, c'était la première manifestation de la nouvelle France: celle qui mangera à sa faim, laissera des papiers gras sur l'herbe du dimanche, u.s.w. Donc, j'ai tiré sur un symbole, c'est une chose qu'on fait tous les jours et dont on se félicite le soir [...].


Mots-clés : #deuxiemeguerre #fratrie #guerre #trahison #violence #xxesiecle
par Aventin
le Mar 31 Mar - 19:56
 
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Bernard Tirtiaux

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Pitié pour le mal


Original : Französisch, 2006

CONTENU :
Fin Août 1944, une colonne disparate d’Allemands démobilisés fait étape dans une ferme de Wallonie et réquisitionne chevaux et chariots pour rentrer chez eux. Indigné, Mutien, un des enfants du lieu, entraîne son frère sur les traces du convoi dans le but de reprendre Gaillard de Graux, un brabançon prestigieux, orgueil de son père, lui-même victime des nazis. Entre inconscience et témérité, les deux garçons pénètrent au cœur d’un pays ruiné matériellement et moralement. Ils connaissent six semaines de dangers terribles et d’inoubliables moments de fraternité. Sur le pied de guerre, ils donnent du fil à retordre au détachement ainsi qu’à un vieil officier de la Wehrmacht qui les a pris en sympathie et s’évertue à les protéger.

Récit où le quotidien tisse insidieusement des liens d’amitié et d’entraide entre clans ennemis, le roman est aussi un conte qui fait un sort à des rancunes généralistes et tenaces. Il pose la simple question de l’erreur et de son pardon et, au-delà, se penche sur ces écueils de l’existence qui, à l’instar de Gaillard de Graux, nous amènent à emprunter d’autres chemins que les voies tracées.


REMARQUES :
Mutien, 13 ans, et Abel « Belo », 8 ans et narrateur de l’histoire, sont vraiment assez entreprenants et en colère, quand ils se mettent en route derrière le convoi des Allemands. Ils ne restent pas longtemps inaperçus, voit : trouvent même de la sympathie. Mais on veut et ne peut pas leur rendre leur sang froid Gaillard, détenteur de prix, cheval imposant ! Ils insistent et suivent le convoi, partiellement (Mutien) longtemps en revolte, ou déjà s’inclinant à s’attacher surtout à l’officier Gunther. Ils vivent des heures sombres, des attaques aériennes, mais aussi de la solidarité. Ils vont suivre le convoi jusqu’à ce que peu à peu les soldats réjoignent leurs maisons, et qu’ils puissent pê récupérer leur cheval.

Ce tout est raconté alors de la part d’Abel, déjà bien avancé en âge, qui avait été moine et a quitté le monastère après 25 ans. Son frère est bien devenu marin et a disparu en mer. On attendait son retour, mais le reste de la fratrie insiste de dissoudre maintenant l’appartement de Mutien. C’est là qu’Abel va prendre en charge les écrits, souvenirs, lettres etc de son frère. Et se souvenir. Et découvrir après si longtemps des bribes inconnues de leur aventure commune… Notamment il retrouve la correspondance entre son frère et Gunther dont il cite des parties qui font échos à son récit.

On peut être tenté d’oublier les souffrances d’un peuple comme celui de la Belgique lors de la IIème guerre. Ici le père de la famille est mort l’année précédente par les Nazis, ils vont aussi confisquer des chevaux de la ferme. De lire ici une histoire (écrite en 2006) d’une forme de réconciliation, d’un rapprochement – c’est touchant et fort. Cela ressemble partiellement  à une histoire d’enfant si on ferait abstraction des cruautés – ce qu’on ne peut pas faire. Histoire aussi d’une relation entre frères, entre peuples.

Un beau livre (qui a gagné plusieurs prix) !


Mots-clés : #deuxiemeguerre #fratrie
par tom léo
le Ven 21 Fév - 16:23
 
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Sujet: Bernard Tirtiaux
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Alaa al-Aswany

Automobile Club d'Égypte

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Étalage de bons sentiments, surtout ceux de l’épouse, en Égypte traditionnelle (notamment de Haute-Égypte, d’où proviennent la famille Hamam et Alaa al-Aswany d’après son nom), respect de Dieu, bigoterie et sens des convenances, obséquiosité ‒ mais il est vrai que cette société fait des Égyptiens des êtres foncièrement "sociaux" et gentils.
La misère sexuelle et le rapport problématique au sexe sont aussi typiques de cette société en porte-à-faux entre Orient et Occident.
La phrase citée par Dreep m’a choqué à la lecture :
« ‒ Chers condisciples, généralement nous rattachons le sens du mot “viol” au viol d’un corps. Mais cela est faux. Le viol, fondamentalement, est le viol d’une volonté. L’occupation vise à assujettir l’Égypte. Les Anglais veulent briser notre volonté. L’occupation est un viol. L’Égypte est violée. L’Égypte est violée. Est-ce que vous acceptez que votre pays soit violé ? […]
‒ Égyptiens, étudiants de l’université. Les négociations ne servent à rien. Ce ne sont pas des mots qui feront sortir les Britanniques d’Égypte. Les Britanniques ne comprennent que le langage de la force. Ils ont occupé notre pays par la force et ils ne l’évacueront que grâce à la force. Fils de l’Égypte, vous qui êtes son espérance, l’Égypte vous regarde. Cette journée est votre journée. Les soldats anglais violent vos mères et vos sœurs. Et vous, que faites-vous ? »

C’est l’argumentaire d’Hassan Mo’men, « le responsable du parti Wafd à l’université », pour soulever les étudiants : le moins qu’on puisse dire est qu’il utilise une rhétorique basée sur l’émotivité machiste…
Alaa al-Aswany excelle à croquer ses personnages aux traits caractéristiques ; ils dénotent son sens de l’observation (cf. Bahr le barman, ou Aïcha et sa fille Faïqa). La peinture des atermoiements de la main-d’œuvre servile du Club en difficile voie de passage de la résignation à l’indignation, leur "prise de conscience politique" parallèle à celle de l’Égypte dominée/ occupée/ colonisée par l’Angleterre, est particulièrement fouillée.
« La justice pervertit les serviteurs. »

L’invention de l’automobile par Carl Benz en Allemagne, épaulé par sa femme Bertha, qui débute le roman, de même que le découpage des séquences des fils de différentes vies, m’ont paru plutôt inappropriés ou artificiels, ainsi que la fin.

Mots-clés : #conditionfeminine #discrimination #fratrie #social
par Tristram
le Mar 10 Déc - 23:08
 
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Sujet: Alaa al-Aswany
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Jim Harrison

Péchés capitaux

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Je m’étais réservé la lecture gourmande du dernier roman de Jim Harrison ‒ et je l’ai savouré !
C’est (encore) l’histoire d’un sexagénaire, ici un inspecteur de police retraité et d’origine prolétaire, Sunderson, qui a beaucoup des traits communs avec l’auteur (c'est-à-dire la plupart des péchés capitaux, The Big Seven du titre original ‒ pour mémoire « l’orgueil, l’avarice, l’envie, la luxure, la gourmandise, la colère et la paresse »). Le titre vient d’un sermon qui marqua le jeune garçon alors fiévreux ; il ramentoit les Sept obsessions dans En marge. On reconnaît aussi Sunderson parce qu’il fut l’enquêteur de Grand Maître. Et le personnage s’adonne toujours à la pêche à la truite, à l’alcoolisme, à la fascination des corps de (jeunes) femmes.
« Il aurait dû se sentir coupable, il le savait, mais c’était rarement le cas. »

En fait, Sunderson culpabilise beaucoup (souvent à raison). Il est constamment rongé par l’échec de son mariage avec Diane (qu’il s’impute à juste titre).
« Il se dit qu’un monde sans voitures serait merveilleux. Un retour aux chevaux lui sembla une bonne idée. Sunderson était un luddite invétéré, un Don Quichotte rêvant d’un monde qu’il ne verrait jamais. »

(Le luddisme est une révolte d’artisans anglais au début du XIXe siècle, "briseurs des machines" de la révolution industrielle prenant son expansion.)

Un peu cassé par diverses mésaventures et autres échecs personnels, Sunderson s’installe dans un bungalow retiré du Nord Michigan, pas très éloigné de Marquette et proche de cours d’eau poissonneux ; mais il a pour voisins la famille Ames, ivrognes, méchants, fous à des degrés divers, hors-la-loi qui accumulent sans scrupule les crimes les plus crapuleux, tels que viols et meurtres. Ils sont présentés comme des « déchets humains » à cause de leur « sang vicié », et c’est l’occasion pour Jim Harrison de (faire) débattre sur l’opposition nature-culture, ici fondue dans la perspective historique de la violence intrinsèque de cette Amérique du Nord. La violence, « le huitième péché » sur lequel Sunderson va vouloir écrire un essai (on découvre plusieurs versions de la première page, laborieusement élaborée ; pour se trouver un style, il recopie des extraits de Le bois de la nuit de Djuna Barnes et de l’Ada de Nabokov).
« La violence est une tradition ancestrale en Amérique, dit Lemuel. À l’école, les livres d’histoire ne parlent pas des milliers de lynchages ni de cette habitude de tirer vers le sol dans les tipis pour tuer les femmes et les enfants indiens pendant leur sommeil. Beaucoup de journaux ont proclamé qu’il fallait exterminer tous les Indiens, comme la presse nazie dans les années trente avec les Juifs. »

D’ailleurs le roman est d’une grande actualité ; figurent notamment les détournements de mineures, les femmes battues, sans omettre les sévices sur enfants et l’inceste.
Sunderson, sans doute par déformation professionnelle, est sujet à des prémonitions alarmantes ‒ et rapidement les empoisonnements s’enchaînent chez les Ames.
Il sympathise cependant avec Lemuel, un Ames moins dégénéré, plus civilisé (il est passionné par les oiseaux), comme quelques enfants et jeunes filles ; Lemuel lui fait lire au fur et à mesure de sa rédaction son roman policier.
Scoop:

La place du sexe est importante (peut-être trop) :
« Je crois que l’instinct sexuel est profondément ancré, enfoui, encodé au fond de nous, et qu’il nous pousse à nous ridiculiser. […] Il faut de toute évidence peupler le monde, si bien que la nature nous a fait don de ces pulsions à peine contrôlables, qui se manifestent tôt et continuent jusqu’à un âge avancé. »

« On dit volontiers "Tout est dans la tête", mais ce serait où sinon ? Dans la rue ? »

Grâce à l’ami de Sunderson, Marion, un Indien, la question des peuples autochtones est aussi évoquée.
« Aucun épisode de l’histoire américaine n’était plus méprisable que notre traque meurtrière de Chef Joseph et de son peuple, sinon peut-être la guerre du Vietnam. »

« Heureusement pour notre société, presque aucun de nous ne connaît notre histoire. Sinon, les réjouissances du 4 Juillet seraient interdites. »

La fascination pour l’eau de Sunderson (et Harrison), pêcheur et pécheur, transparaît souvent.
« …] le grand mystère de son existence : l’eau en mouvement. »

« Il remarqua qu’il était très difficile de penser à soi quand on regardait un fleuve. En fait, c’était impossible. Un fleuve submergeait vos sens, du moins Sunderson en avait-il toujours eu le sentiment depuis l’enfance. »

Harrison nous promène aussi beaucoup géographiquement (USA, Mexique, Paris, Espagne), influence autobiographique de ses voyages (et observations) personnels.
Et, comme toujours chez lui, des remarques originales parsèment sa prose.
« Sunderson se dit qu’en général nous connaissons très mal les gens, mais qu’il était peut-être mieux que chacun de nous reste essentiellement un mystère pour autrui. »

« Toute la culture américaine incitait chacun à aimer quelqu’un ou quelque chose, une équipe de football ou de base-ball, une fille, une femme, un homme. Cette injonction était aberrante. »

« Il se rappela que l’Espagne avait assassiné son grand poète, Federico García Lorca. Pourquoi ? Comme s’il y avait jamais eu une bonne raison de tuer un poète. »

« En fait, comme la plupart des hommes, il vivait sa vie morceau par morceau et s’en souvenait par fragments. »

« Selon cet auteur, le vrai facteur émotionnel qui déprimait l’alcoolique était l’absolue domination chez lui de son égocentrisme. L’individu qui buvait était le centre fondamental de son propre univers, ses perceptions échouaient à atteindre le monde extérieur et demeuraient entièrement teintées par cet ego démesuré. »

Outre l'aspect roman noir, un peu prétexte, s’entrecroisent densément de nombreux fils narratifs, comme la littérature, les péchés capitaux qui obsèdent Sunderson, etc. ; Harrison reprend ses thèmes habituels dans un brassage toujours original.
(Ce livre m’a paru moins bien traduit que les précédents.)

Mots-clés : #contemporain #fratrie #polar #relationdecouple #sexualité #vengeance #vieillesse #violence
par Tristram
le Dim 1 Déc - 23:46
 
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Sujet: Jim Harrison
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