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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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121 résultats trouvés pour guerre

Avrom Moshé Fuchs

Tag guerre sur Des Choses à lire 41uilk11

Vienne et plus précisément le Prater ; la guerre Autriche/Hongrie contre la Russie est déclarée, les soldats partent dans les trains qui passent sur le pont, les prostituées cherchent les rares clients.
Parmi les prostituées il y a la belle Mitzi surveillée par son mari Max (comme elle Juif) qui déteste Karl (chrétien) ancien compagnon de Mitzi.
« Karl se dégagea lentement des mains de Max.
– Il faut toujours qu’il me salisse mon smoking, ce youpin, dit-il en s’époussetant soigneusement la manche du bout des doigts.
– Youpin ? Tu m’insultes ? T’as pas intérêt à m’insulter, t’entends ? Je vais te montrer, youpin ! Attends un peu !
Sa grosse tête disproportionnée surmontée de sa petite casquette à pompon, pareille à l’anse d’un couvercle de marmite, penchée de côté, tel le museau d’un taureau furieux devant qui on brandit un tissu rouge, Max marcha sur son adversaire, le repoussant de son torse. Un œil plissé, minuscule fente à peine visible, l’autre, l’œil de verre, fixe et écarquillé, comme vivant, un peu rougi, il jaugea son ennemi avec une rage froide :
– Tu m’as entendu, espèce de porc ?
– Max, laisse-le tranquille, tu recommences ! s’écria Mitzi, et, de toutes ses forces, elle le tira en arrière.
– Mais oui, battez-vous un peu, dit la vieille Horvatzka, de toute façon, il n’y a pas de clients. »


Karl veut épater Mitzi

« puis il déroula un papier jaune dont il tira un doigt bagué, coupé, dit-il, en guise de souvenir, de la main d’un ennemi tué. Mitzi toucha le doigt avec dégoût et ôta sa main, comme s’il s’agissait d’un ver de terre, mais la curiosité l’emporta et elle essaya d’en retirer la bague.
– Impossible, lui dit Karl, même avec une hache !
– Je pourrais y arriver, lui répondit Mitzi, c’est un anneau de mariage, il suffirait de le tremper dans du vinaigre et il s’enlèverait.
Elle tapa sur la table avec le doigt mort et dans ses beaux yeux verts un peu égarés par l’ivresse chatoyait toute sa cruauté de femme qui cherchait à écraser la volonté de l’homme.
– Donne-le-moi en souvenir, murmura-t-elle, enjôleuse, en se pendant des deux bras au cou de Karl. »

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Max est réformé, il lui manque un pouce et il a un œil de verre.

«  T’auras beau les aimer ou les détester, tous les hommes sont enrôlés pour la guerre. On les prend tous. Tous ceux qui sont bons pour le service. Mais toi, tu n’es bon à rien… T’es un éclopé… Il te manque un pouce et t’as un œil de verre, lui assène sa femme.
Avec l’indifférence et la brutalité des ménagères qui enfoncent les doigts dans les yeux du poisson avant de le débiter en morceaux avec le couteau, Mitzi enfonça deux doigts dans l’œil de verre de Max, le retirant et le montrant aux femmes autour d’elle avant de le remettre en place dans l’orbite vide.
– Il est un peu trop gros, notre Max, dit Ermine la noiraude, en lui posant la main sur les fesses.
Les prostituées, en expertes, le tâtent de tous côtés telles des bouchères examinant une génisse. »


Max voient les juifs qui ont fuient la Galicie arriver au Prater, vu leurs tenues et leur comportement il se demande si leur Dieu est le même que le sien, celui qui a une synagogue étriquée où lui et Mitzi se sont mariés.

Des Russes passent dans les rues, les magasins sont vides, les saltimbanques étrangers qui jouaient sur la place ont été arrêtés, certains relâchés rejoignent le café. Max lui joue aux cartes.

Mitzi tombe malade, elle ne peut plus « travailler », l’argent manque à la maison, la vieille mère de Mitzi critique Max, il doit trouver leur pitance, elle est handicapée.

Tout est triste, sale même l’automne a éteint ses couleurs. Les soldats ne supportent plus le mépris des officiers, ils arrachent les étoiles et tout ce qui évoque la brutalité et la mort. Des manifestants remplissent les rues aux cris de « vive la république, à bas le Kaiser.
De nouvelles prostitués arrivent, les soldats russes rentrent chez eux.

La vieille prostituée Horvatzka, il y a file devant chez elle.

«  On ne trouve pas de viande en ce moment, mais ce que je vous offre vaut mieux que la viande de porc, messieurs, mes petits chiens, engraissés et goûteux.
Et elle apporte à intervalles réguliers de petits chiens rôtis, étalés sur un plat, tout entiers, tête comprise, les petites pattes en l’air, dégageant une odeur âcre et sucrée. Ce sont les mêmes petits chiens qu’elle gardait dans son hôpital pour les soigner, qu’elle aimait, de tout son amour chrétien, leur préparant leur nourriture et les faisant dormir dans le même lit qu’elle. La viande est dévorée par des bouches avides aussitôt et elle va en chercher d’autres. Dans le coin cuisine sombre et puant les chiffons absorbent les odeurs et on entend un gémissement :
– Maman, donne-moi quelque chose à manger.
C’est le fils de la vieille, Anton, rentré de l’hôpital. La peau sur les os qui pointent comme ceux d’un squelette, une jambe entièrement amputée, l’autre de moitié. Il reste, dans les ténèbres gluantes et putrides, couché là, un monceau d’os, une vivante tache noire qui remue, sombre et effrayante. »

Mitzi est morte.

« – Max, alors, tu vas le dire ce kaddish ?
Max a l’impression de voir sa femme debout dans ses bas noirs, perchée sur ses talons hauts devant le miroir couvert d’un châle sombre, une cigarette à la bouche, soufflant la fumée par le nez en deux volutes égales. Il soulève son menton de peur. Soudain il ne voit plus rien et se sent libéré d’un énorme poids qui quitte son dos pour toujours.
– Je ne sais pas prier, la vieille. J’ai oublié. Je ne sais pas ce qu’il faut dire.
– Tu ne sais pas ? Et qu’est-ce que tu sais, par exemple ? J’aimerais bien que tu me dises ce que tu sais. En voilà un vrai Juif ! Les Juifs d’aujourd’hui… Malheur à moi, ça crève le cœur. »



C’est triste, sale, misérable, c’est la vie de ces Juifs dans ce faubourg proche du Prater. C’est la vie des prostituées et de leurs « fiancés », ainsi nommés les proxénètes. La guerre est perdue, eux aussi.

La nuit

Leïb le noir est employé par le Seigneur, il doit amener les bovins à la boucherie chrétienne, mais ce soir il n’a pas envie. Il rentre à la maison où se trouvent sa femme et ses deux filles Rivké et Rokhl et le fils Boroukh.
Leïb questionne durement sa fille Rivké :

- – Quand est-ce que c’est arrivé, Rivkè, hein ? Qu’est-ce que t’en dis ? Raconte…
- Comme sous les coups d’une scie émoussée, tous les corps furent parcourus d’un frisson. C’était le grincement des dents de Leïb. Soudain il saisit le bras pendant de Rivkè de ses doigts avec la force d’une pince de fer, il le tira comme s’il voulait l’arracher telle une branche cassée et le jeter. Un sourd gémissement étiré se fit entendre :
- – Ouille, ouille, papa, aïe, aïe…
- – Tu as mal ? Hein ?
- – Oui, oui…
- – Est-ce qu’il t’a battue ?
- – Il m’a tordu le bras.


Leïb questionne sa femme et lui demande qui c’est ; elle dit un étranger un commandant. Leïb demande à sa femme d’aller chercher un grand sac au grenier.

« Il n’avait honte devant personne, pas même devant ses propres filles, pour exercer sa brutalité têtue. Autant lui était un taiseux obstiné, autant sa femme était une criarde déchaînée. Sa bouche, telle une cloche, résonnait d’imprécations. Leïb tenait à ce que sa femme lui obéisse, et sa femme s’y refusait. Les cris de la maison traversaient portes et fenêtres, des cris sourds et lourds, comme des coups d’un tambour rugissant au milieu d’un orchestre en folie.
Pareille à une chatte après les coups, Shprintsè les subissait et les oubliait, se sentant confortée d’y avoir résisté. Les joues empourprées après cette agitation et ce tumulte, elle tira la toque de Leïb sur ses yeux, criant toujours de sa voix tonitruante :
– Malheur à celles qui n’ont pas un mari costaud comme un taureau, longue vie à lui. Un tel pourvoyeur, un tel maître de maison ! On aurait beau traverser toute la Pologne, on ne trouverait pas un lion pareil ! Qu’en penses-tu, Leïb ?
Ce n’était pas de la flagornerie et cela arrachait au sombre Leïb un demi-sourire pour ces paroles flatteuses, malgré son humeur massacrante, un sourire, telle une étincelle dans une cheminée, qui passait comme un éclair sur son visage barbu.
Comme d’habitude après les coups, elle remit de l’ordre dans ses cheveux, repoussant les mèches sous son châle. Elle alluma vite la lampe à pétrole.
Les ombres s’animèrent sous la lumière rouge et elle monta rapidement l’échelle déglinguée jusqu’au grenier et descendit le grand sac. »


Leïb gagne le village il voit le commandant des soldats ruthènes sortir d’une maison.

« Il était perché sur le toit comme un oiseau noir, il examina d’un long regard le commandant. Soudain il l’interpella très fort :
– Monsieur le commandant, vous, monsieur le commandant !
Celui-ci s’approcha, ne sachant pas ce qu’on lui voulait, et, étonné, leva la tête vers le toit :
– Qu’est-ce que tu veux, youpin ? Qu’est-ce que tu fais là-haut ? »
« – Monsieur le commandant, est-ce que vous voulez que je vous chante une chansonnette juive ? Vous voulez, monsieur le commandant ?
Il se mit à fredonner, puis s’écria :
– Dis donc, face de porc, ça te plaît ?
Et il agita sa hache étincelante.
Le commandant se dit alors que le Juif sur le toit était un fou, il eut un méchant rire moqueur, saisit son pistolet et tira en direction du toit. Lorsque le coup finit de retentir et que le petit nuage bleu se dissipa, il vit le visage grimaçant et la barbe hirsute, le regard plein de haine qui le transperça de son hostilité noire.
– Un fou de youpin, marmonna-t-il en crachant par terre, et il s’en fut. »

Leïb est connu dans la région :

« Toute l’affaire était menaçante, effrayante. On se demandait quel malheur ce Juif allait attirer sur tout le monde. Leïb le Noir n’était pas n’importe qui. Ses voisins avaient depuis toujours peur de lui, évitaient d’avoir une dispute avec lui. C’était un homme querelleur, coléreux, violent, il était capable de s’emparer d’un couteau »

Leïb reçoit des réponse à ses questions par son  neveu Yosl.

« – Alors quoi de neuf en ville, fiston ?
– Rien. Stepnik s’est emparé du traîneau et du cheval de Zaïnl. Il a arraché la barbe à l’oncle Leïzer. Il a giflé Srol-Eliè. Hier soir, Stepnik avait entraîné chez lui la fille de Shmulik, la petite Bronia, et a abusé d’elle… La femme de Shmulik pleure et se lamente.
– Vous entendez, oncle Leïb, insista Yosl, ses longues dents de travers. Il n’y a pas longtemps, Havrilek, le gardien, s’est emparé chez Mikhl, le menuisier, de tous les outils de son atelier. Pour rien. « Les Juifs n’ont plus le droit de travailler dans son métier », a dit ce chien. Qu’est-ce que je fais alors ? La nuit je me rends dans la grand-rue, à la maison de Havrilek, et je lui fous deux gifles et je reprends la boîte à outils, bref…
– Juste une gifle, l’interrompit la femme de Menakhem, jetant un regard moqueur sur son fils.
– Oui, la gifle il l’a bien reçue, tu me connais ! C’était une claque retentissante, tu sais ? Maman, il a craché deux dents, ce chien !
– Eh bien, tu peux rendre grâce à l’Éternel, Yosl, si les soldats t’avaient attrapé, ils t’auraient, à Dieu ne plaise, tué. On a jeté un mauvais sort à nos voisins goys ou quoi ? Tu t’es caché ? J’en perds l’âme et le cœur de peur. Les boutons d’uniforme dirigent le monde, et les Juifs se trouvent à neuf coudées sous terre. On craint tout simplement pour sa vie. Quels temps pourris ! »


La belle-sœur de Leïb le reconnait dans la nuit :

« Dans la clarté bleutée, tout semble se dérouler comme sur un fleuve pris dans la glace, tout se détache avec netteté, difforme. Voici une ruine de maison chaulée tel un visage blessé, grimaçant de douleur. Un balcon noirci par un incendie monte en biais vers le firmament pareil à un abîme. La synagogue en pierre au toit incendié, comme décapitée, s’élève plus haut que les maisons, enveloppée d’un silence énigmatique, comme d’une toile de deuil. Leyè sent un froid glacial lui couper le souffle. Elle pourrait rebrousser chemin et rentrer chez elle en courant. Mais elle a les jambes sciées par la peur. Elle enfonce son visage davantage dans son châle, telle une poule qui protège sa tête sous son aile. Cependant sa curiosité devant cette rencontre inopinée et terrifiante est plus forte que la peur. Elle jette un coup d’œil furtif au-dessus de son châle et croit voir Leïb lever les pieds et baisser la tête. Il penche la nuque comme s’il voulait épier les vitres jaunes des fenêtres pointues et givrées, seulement il a l’air de regarder non par les fenêtres, mais par les cheminées. Elle est prise d’un fou rire. »

Leïb apprend que le commandant doit partir demain. Il doit en tenir compte s’il veut accomplir la vengeance pour le déshonneur fait à sa fille Rivké. Leïb pénètre par le toit dans la chambre du commandant Stepnik.

« Leïb se tient tout droit, les épaules larges, le sac plié sous le bras, le poing serré. Stepnik sent maintenant le regard muet et affûté comme une lance. L’homme en face de lui est celui qu’il avait vu sur le toit. L’effroi le dessaoule en un clin d’œil. Il saisit le pistolet sur la table de nuit, mais Leïb lui assène sur la main un coup de poing qui fait tomber l’arme. Il s’empare d’un couteau que Leïb lui arrache aussitôt avec une adresse surprenante. Leurs yeux se croisent, regards du dernier combat mortel. La mort et la vie sont sur les plateaux de la balance, le fléau oscille. Deux corps massifs s’empoignent, s’étreignent, par la nuque, par les bras, comme s’ils voulaient s’embrasser. La colère fait grimacer les visages. La respiration courte souffle entre les dents serrées, la bave coule de leur bouche. Une brève bagarre. Un corps tombe lourdement à terre, telle une montagne qui s’effondre. Stepnik gît visage contre terre, sa poitrine se gonfle comme un ballon. Leïb se tient au-dessus de lui et essuie de sa manche le sang qui coule de son front.
– Lève-toi, dit Leïb à son ennemi vaincu. »


Il l’emmène sous la menace :

« – Bon, il faut en finir, la nuit avance. Tu ne tueras plus de Juifs, tu ne violeras plus personne.
Leïb ouvre subitement son grand sac noir et le passe sur la tête de son ennemi assis, fait un nœud avec la corde et, avec la force d’un taureau, il le soulève, le jette sur son épaule, comme les paysans portant un porc au marché.
Leïb part du lourd pas de ses bottes ferrées, le poids du mort sur le dos, à travers les champs enneigés vers la montagne de Krilivits. Il grimpe sur des rochers, descend dans des ravins de plus en plus bas. Là s’ouvre une grotte sombre comme une tombe maudite. Les paysans de la région y jettent les cadavres de leurs chiens et de leur bétail. »

***
La synagogue témoigne des pogroms (Polonais dans les quartiers Juifs)qui se sont déroulés dans la région lors de la guerre Polono/Ukrainienne.
L’attitude du commandant la haine des soldats et des ruthènes vis-à-vis des Juifs, hommes, femmes, enfants.

La porte en chêne

La maison de Leïb est attaquée en pleine nuit.

« – Ouvrez vite, salauds de youpins, que le diable vous emporte ! On va vous fusiller ! Tous ! Ouvrez !
Les coups et les cris résonnaient de plus en plus forts, faisant trembler les murs en torchis, les fenêtres frémissaient, encore un dernier coup et la maison allait s’effondrer et ensevelir les habitants sous ses décombres. »


Tous les membres de la famille se saisit d’une arme, qui un couteau, une hâche, un bâton. Leïb a confiance en la porte en chêne .
« Il commença par tâter la porte en chêne de cette maison en torchis, son héritage. Elle était abîmée et gauchie par l’âge, mais le bois restait solide, un verrou en métal et de grosses solives la renforçaient dans sa largeur. Leïb retenait son souffle. »

Qui sont les agresseurs, des soldats, des voisins ? Qu’est-ce qu’on lui veut ?

« Il est un homme qui vit dans la misère, un journalier employé à charger du bois et du blé dans les trains. Il lui incombe de gagner sa vie, de pourvoir aux besoins de sa femme et de ses enfants, d’entretenir sa pauvre maisonnée. Et tous les jours, un autre souci, un autre malheur le frappent qu’il a toutes les peines du monde à surmonter. »

Les insultes pleuvent, les coups. Shprintsè demande à Leïb de rentrer.

« Sur son chemin de retour du front italien, à la fin de la guerre, il était arrivé à Lemberg un jour après le pogrome. Il avait vu la vieille synagogue calcinée, les maisons brûlées dans les rues juives. Il était allé à l’enterrement au champ de repos des soixante-douze victimes juives, enfants, femmes, hommes, tués par les soldats polonais. Il avait vu les cadavres allongés côte à côte, couverts de châles de prière ensanglantés. Il avait encore dans l’oreille le chant déchirant du kaddish « Dieu de miséricorde », entonné par tout le monde, les lamentations des femmes et des enfants qui s’élevaient jusqu’au ciel. Après, pendant six jours et six nuits, le fusil à l’épaule, il avait pris part à la bataille dans les rangs de l’autodéfense juive contre les assassins polonais. Ils en avaient tué quelques-uns, puis les avaient chassés de la ville et le calme était revenu. Et maintenant, ce malheur s’est invité chez lui, dans sa maison, et il est prêt à défendre sa famille au prix de sa vie. »

Leïb ordonne à sa femme et ses enfants de se cacher et de ranger ce qu’ils peuvent. Tandis que lui supporte la porte de tout son corps pour empêcher les attaquants d’entrer, mais à force la porte s’abat sur lui. Sa famille le pense mort, les autres volent ce qu’ils peuvent avant de s’en aller. Les enfants et Shprintsè tentent de soulever la porte, mais elle est vraiment trop lourde. Mais Leïb, de toute sa force et sa colère est parvenu à se soustraire de dessous la porte de l’autre côté. Ils sont tous contents de le revoir vivant, mais Shprintsè se rend compte que les hommes ont volé le portefeuille de Leïb.

« Boroukh trouva dans un coin le sac avec le châle de prière et les phylactères de son père et les remit à leur place habituelle. Puis il rassembla les pages déchirées du Pentateuque, de la Haggadah de Pessah, de la Bible en yiddish de sa mère, du rituel et d’un livre de prières. Il déposa un baiser sur les saintes pages profanées et les remit sur l’étagère à côté de la lampe de Hanoukka en étain et de l’image charbonneuse du Mur des lamentations.
Sur le même mur chaulé se trouvaient des taches de sang sur lesquelles adhéraient des plumes de literie. Il s’en dégageait une ancienne tristesse et la douleur de générations disparues.
Leïb retourna au vestibule et Boroukh tint la lampe à pétrole pour l’éclairer.
– Papa, c’était une porte solide, elle datait de grand-père. Mais les assassins l’ont cassée, quel dommage ! Qu’est-ce qu’on va faire ?
– Oui, elle a servi bien longtemps, répond Leïb, en posant une main sur l’épaule du garçon.
Le regard préoccupé, le front labouré de profondes rides, il examine la porte en chêne, tachée de son sang, affalée dans le vestibule sombre sous la lueur rouge de la lampe, dans la nuit mystérieuse, engloutie dans les ténèbres. »


Une attaque par des voisins – soldats ou pas – qui rappelle les mauvaises heures des pogroms.

Dans le verger

Reb Zelig est associé à ses fils et beaux-fils, eux vendent, lui récolte dans son verger, en location auprès du Seigneur local.
Reb Zelig a engagé Reb Lipé pour surveiller le verger. Or ce jour là ce dernier lui dit avoir attrapé un voleur.

« J’ai bien surveillé le verger toute la journée et j’ai attrapé un voleur, un gosse, crie Lipè dans l’oreille dressée pour bien se faire entendre. Vous entendez ? En bas, dans le verger, j’ai mis la main sur un voleur qui arrachait des pommes à pleines poignées, se remplissant les poches. Regardez, j’ai attrapé sa casquette.
Reb Zelig, furieux, s’empare en silence de la casquette trouée du gamin, la tâte doucement, la retourne dans tous les sens, regarde la doublure et remarque en secouant sa barbe rouge :
– Ça vaut deux groschen en tout et pour tout ! En voilà une affaire… »


Reb Zelig part avec sa charrette livrer les fruits à la ville. Il reviendra ce soir. Zelig empêche les filles qui ramassent les fruits sur les arbres de les voler.

A la ville :

« La carriole se trouve prise d’assaut par une foule de femmes agitées, les fichus attachés sous le menton. Elles crient, elles tendent les mains, elles marchandent, elles goûtent. Des paniers, des tabliers se relèvent et s’emparent de petites pommes que Reb Zelig distribue entre les têtes serrées. Coléreux, il trône au-dessus de ses sacs, prend l’argent et grogne :
– Trois pommes toutes fraîches font une livre, les femmes…
Les petits-fils des clientes, pieds nus, la morve au nez, grimpent sur les roues, et les yeux avides mendient :
– Grand-père, une petite pomme…
Mais le grand-père ne donne rien.
– À la maison, garnements ! Pas de pommes pour vous ! »


Il déjeune chez lui avant de repartir au verger.

« En un clin d’œil, son regard fait le tour de tous ses biens : le jardin, la clôture défoncée, le toit de chaume noir, couvert de mousse verte, les poules. Il remarque, mécontent, qu’il manque à l’échelle de la mansarde un barreau.
– Qu’est-ce que tu as rapporté, Zelig ? lui demande sa femme en tendant son tablier.
Sans un mot, Zelig tire des oignons de son gousset, des maïs, des radis de sous le pan de sa veste et des poches de son caftan des herbes odorantes. Il les déverse dans le tablier de sa femme.
– Garde-les bien.
Il reste ensuite à Reb Zelig à se disputer avec les femmes, ses brus et ses filles, femmes obèses aux robes rapiécées, une pièce sur l’autre. Il doit leur rendre les sacs à nourriture et les marmites qu’il avait emportés. Il fait semblant de ne pas savoir que les récipients sont remplis des plus belles pommes et poires, celles qu’il apporte à sa femme.
Alors seulement Reb Zelig fait sa prière. Son talith crasseux posé sur la tête, le phylactère cubique, en cuir renforcé, pointant sur son front, telle une marmite en fonte. Il se tient penché devant la fenêtre, sautant des passages, comme un couturier pressé avec une aiguille démesurée. »


Reb Lipé est un petit malin, qui raconte toujours des histoires. Après un orage ils s’endorment dans la cabanne et à son réveil Reb Zelig s’aperçoit qu’il n’a plus dans sa botte l’argent de la vente.
Zelig fait semblant de partir à la ville, après avoir discrètement rebrousser chemin il découvre Reb Lipé  allongé sous les arbres et dans sa main la bourse volée.

« De sous un arbre, à la hauteur de sa tête, apparaît soudain Reb Zelig, le fouet à la main. Il se redresse, calme, il prend tranquillement la bourse de la main de Reb Lipè, recompte placidement entre ses doigts deux fois le nombre de pièces : trois, sept, douze, dix-huit. Il fourre la bourse dans sa botte et soupire :
– Grâce au Nom Béni.
Les deux hommes ne se regardent pas, ne disent pas un mot. »


Le gamin retenu par Lipé est toujours là, Lipé comme si rien ne c’était passé, essaie de raconter à Zelig une histoire  et une leçon de morale ? il ne veut pas perdre sa place.

«  Hé, toi ! Tu m’entends ? s’écrie Reb Lipè en russe, se sentant soudain tout ragaillardi – il arrache la toque de sa tête et en redresse la pointe. Vous voyez, Reb Zelig ? Le garnement est là, il attend sa casquette. Vous entendez ? C’est le garçon de Semkè. Je lui ai pris aujourd’hui sa casquette, il faut la lui rendre. Il faut avoir pitié même d’un Chrétien. Il ne volera plus. Quand on n’a pas de chance, que peut-on se dire ? Un pauvre petit paysan…
Reb Zelig le regarde, l’air mécontent, fronçant ses épais sourcils :
– On est bien généreux avec l’argent d’autrui ! Est-ce qu’on peut tirer quelque chose de cette casquette ?
– En voilà une belle affaire, une vieille loque vaut peut-être deux groschen… Croyez-moi, Reb Zelig, ça n’en vaut pas la peine, croyez-moi, il faut pas avoir les yeux plus gros que le ventre, vouloir avaler le monde entier…
Il va chercher la casquette dans la cabane, s’approche doucement du gamin, lui pose gentiment la casquette sur la tête, lui fourre une pomme dans la poche à l’insu de Reb Zelig.
– Sauve-toi maintenant, rentre chez toi ! »


Travail, pas de confiance, mais c’est la pauvreté, la faim, et l’envie qui fait les voleurs.

Le vieux loup

Leizer un paysan déplore que son fils Chaïké soit un mécgréant, c’est-à-dire qu’il ne dit pas les bénédictions, il ne porte pas les phylactères. Un jour que Chaké n’était pas allé au heder Leïzer l’avait battu avec la ceinture et Chaïké avait reçu la correction en silence. La femme de Leïzer lui fait remarqué que leur fils est grand et qu’il a été soldat dans l’armée autrichienne, il est revenu avec un insigne de caporal et des médailles de récompense .

Chaïké participe parfois à la contrebande nocturne et aux bagarres avec les douaniers et les petits voyous ruthènes.
Il travaille dans les forêts pour un patron.

« Mais maintenant la timidité devant les gens et la peur de son père avaient quitté Chaïkè. Il ne prêtait plus la moindre attention à la colère de son père. Tous les matins avant d’aller au travail dans la forêt, il s’arrêtait dehors, sur la dalle, posait son pied botté sur la meule dans la cour pour aiguiser sa hache, faisait voler des étincelles dans toutes les directions. Pour s’assurer du tranchant de sa hache il le passait ensuite sur son pouce pour l’éprouver. Leïzer, fâché, voûté, tournait autour de lui lentement et à distance, l’épiant comme un matou autour d’un oiseau.
– Bonjour, papa, tu as fait ta prière ? lui demande Chaïkè en riant à pleine bouche, découvrant ses dents blanches.
Leïzer ressent la moquerie de son fils comme un coup de poignard au cœur et il détourne vite la tête. Voilà qui il a élevé ! Un goy, un apostat. Toutes ces années à dépenser son dernier sou pour payer la redevance du heder, pour faire apprendre à son fils à lire en langue sacrée une section du Pentateuque, à dire les bénédictions, à prier, bref, à être un Juif, comme il se doit.
– Oï, Chaïkè tu te gausses de Dieu, n’oublie pas qu’on ne se gausse pas de Dieu impunément, marmonnait Leïzer dans sa barbe. »


Chaïké raconte à son père qu’il a vu le loup dans la forêt, quelques jours après il s’avère que l’animal a égorgé six brebis chez un voisin. Plusieurs autres attaques.
Leïzer montre son épaule qu’à l’époque le loup lui avait déchirée. Il dit à son fils de se méfier ; ce vieux loup est un démon.

Chaïké est mal considéré par les paysans.

« Les paysans regardent de travers le jeune Juif qui marche le long de leurs palissades et lui opposent leurs dos hostiles. Chaïkè rencontre parfois un grand échalas, portant fièrement l’uniforme de l’armée ukrainienne aux boutons de cuivre, avec des rubans rouges. Ils se souviennent de leur enfance, de leurs bagarres aux poings, leurs nez en sang, leurs visages écorchés par les ongles, s’envoyant des pierres les uns aux autres, échangeant des insultes : youpin galopin, oreille de porc, voleur, fils de chienne. Maintenant leurs regards pleins de haine se percent mutuellement et ils se jaugent, furieux, de haut en bas et de bas en haut. Chaïkè d’un geste habile porte sa main droite sur le manche de sa hache dans son ceinturon, tel un soldat tenant son arme. En un instant ils jugent avec une prudence toute paysanne leur force respective, crachent par terre et détournent la tête. »

Nouvelle rencontre avec le loup
« Chaïkè au milieu de son chant assène un grand coup de sa cognée et se tait. Il lève les yeux et voit un peu plus loin, dans le brouillard dense entre les arbres, un loup immobile qui le regarde avec le feu de ses yeux verts. Un grand loup gris, la gueule ouverte, les crocs blancs et acérés, le guette. Chaïkè lui lance son bâton et le loup déguerpit. »

« Plus tard le loup s’habitua au feu et cessa de fuir. Quand il allumait un brasier, Chaïkè le voyait passer en courant, silencieux, entre les troncs, bondissant joyeusement tantôt tout près tantôt plus loin, hop, hop, sa langue rouge pendante, regardant calmement le feu.
Chaïkè s’était aussi habitué à la présence du fauve. Lorsqu’il s’asseyait tous les jours sur une souche pour manger avec appétit son déjeuner sorti de sa musette, frottant le pain d’ail et l’accompagnant d’un oignon juteux, il jetait des miettes aux corneilles et cherchait le loup des yeux. Dans son amour de toutes les créatures de Dieu, il éprouvait de la pitié à leur égard, pensant à la faim du loup, connaissant bien depuis l’âge de raison ce goût amer de la faim qui étreint les boyaux comme par une corde, provoque des crampes d’estomac, assombrit la vue, transforme la langue en un bout d’écorce sèche. Il se disait que dans la grande forêt sombre et épaisse de Seredits, qui s’étend sur des milles et des milles, au-delà même de Tarnopol, il y avait suffisamment d’animaux pour assouvir la faim des loups : cerfs, biches, lièvres, chiens sauvages. »

Une nuit des paysans voisins vinrent toquer à la porte de Leïzer, ils disent partir à la chasse au loup. Chaïké participe car Leïzer est trop âgé.
Dans la forêt le loup cerné saute sur Chaïké, il le mord profondément à l’épaule mais Chaïké parvient à le tuer, au contentement de tous.

« Chaïkè marchait à l’écart du groupe des paysans. Il jetait des coups d’œil au loup mort porté sur l’épieu. L’animal était tout rabougri, les pattes liées en haut, la tête et la queue pendantes, les crocs enfoncés dans la langue, un triste cadavre. Chaïkè sentit son cœur se serrer. Malgré la brûlure de son épaule blessée, il éprouvait la fierté de la vengeance. »

Quand les paysans ont besoin de l’aide d’un Juif pour traquer le loup ils n’ont pas de scrupule.

******************
Dans toutes presque toutes ces nouvelles, c’est la misère, la noirceur des âmes et des cœurs, la tristesse de l’ambiance et l’environnement.
La religion est présente, qu’elle soit suivie ou oubliée.
C’est surtout la haine des Juifs. Le rappel des pogroms, des guerres.
Les mots de l’auteur sont bruts, ce qui est,  est vu, décrit avec fidélité, la vérité, c’est tout.

Une belle découverte pour moi.


c'est nettement mieux que le peu que j'en dis, mais trooop chaud !


\Mots-clés : #antisémitisme #guerre
par Bédoulène
le Jeu 14 Juil - 9:43
 
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Sujet: Avrom Moshé Fuchs
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Louis-Ferdinand Céline

Guerre

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Premier jet, qui a bénéficié de quelques reprises, d’un roman situé dans la bi(bli)ographie de Céline entre Voyage au bout de la nuit (ou Casse-pipe) et Guignol’s Band (en fait avant Londres, un autre manuscrit retrouvé) ; il vient de publier le premier et aurait mis de côté ce manuscrit-ci pour se consacrer à l’écriture de Mort à crédit. Autobiographie, ou autofiction d’une vie (et d’une œuvre) qui rôde autour de la haine de la guerre et de l’humanité en général.
Le brigadier Ferdinand Destouches, seul rescapé d’une compagnie anéantie pendant la première guerre mondiale, reprend conscience dans la douleur sur la ligne de front, puis regagne l’arrière où il sera soigné dans des hôpitaux de campagne.
« J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête. »

« De penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais. Passons. »

« Ma torture de tête je l’entendais bien fort dans la campagne si grande et si vide. Je me faisais presque peur à m’écouter. Je croyais que j’allais réveiller la bataille tellement que je faisais du bruit dedans. Je faisais à l’intérieur plus de bruit qu’une bataille. »

« Deux jours ont dû passer, avec plus de douleurs encore, d’énormes bruits dans ma grosse tête, que de vie véritable. C’est drôle que je me souviens de ce moment-là. C’est pas tant que j’ai dégusté que je me rappelle, que d’être plus responsable de rien du tout comme un con, plus même de ma bidoche. C’était plus qu’abominable, c’était une honte. C’était toute la personne qu’on vous donne et qu’on a défendue, le passé incertain, atroce, déjà tout dur, qu’était ridicule dans ces moments, en train de se déglinguer et de courir après ses morceaux. Je la regardais moi la vie, presque en train de me torturer. Quand elle me fera l’agonie pour de bon, je lui cracherai dans la gueule comme ça. Elle est tout con à partir d’un certain moment, faut pas me bluffer, je la connais bien. Je l’ai vue. On se retrouvera. On a un compte ensemble. Je l’emmerde. »

« C’est l’instinct qui trompe pas contre la mocherie des hommes. »

« C’est écœurant quand on a vu pendant des mois les convois d’hommes et de tous les uniformes défiler dans les rues comme des bancs de saucisses, kakis, réserves, horizons, vert pomme, soutenus par les roulettes qui poussent tout le hachis vers le gros pilon pour con. »

Tandis qu’alentour on agonise, Ferdinand tombe sous la coupe de l’infirmière L’Espinasse, qui le sonde et le branle, mais aussi le protège. Lui qui exècre tout le monde (y compris ses parents), sympathise avec Bébert/Cascade le petit proxénète parisien, qui devient pour lui une sorte de modèle d’« affranchi », jusqu’à ce qu’il fasse venir sa femme (et soit fusillé pour automutilation).
« La voilà donc ici débarquée son Angèle sans avertir un matin dans la salle Saint-Gonzef. Il m’avait pas menti, elle était bandatoire de naissance. Elle vous portait le feu dans la bite au premier regard, au premier geste. Ça allait même d’emblée bien plus profond, jusqu’au cœur pour ainsi dire, et même encore jusqu’au véritable chez lui qui n’est plus au fond du tout, puisqu’il est à peine séparé de la mort par trois pelures de vie tremblantes, mais alors qui tremblent si bien, si intense et si fort qu’on ne s’empêche plus de dire oui, oui. »

La libido tient une grande place dans l’histoire, peut-être une réaction à la mort si proche.
« Ça m’était dur à cause de mon bras qui me faisait presque hurler quand je serrais fort et mon oreille qui se remplissait de bruit à en exploser quand je me congestionnais la physionomie. Quand même je bandais, c’était le principal. »

Et bien sûr le cynisme.
« C’est le canon, vers juillet 15 il s’est rapproché de plus en plus, qu’était devenu gênant. Fallait parler souvent très fort dans la carrée, tout fort pour s’entendre, répéter les cartes. »

Quant à la vision misogyne et raciste (Céline emploie le terme « bicot »), à la surabondance des injures, il ne faut pas avoir connu (au moins voici quelques décennies) une chambrée à l’armée pour s’en étonner. Je préfère souligner l’autoportrait de l’homme aux incessants bourdonnements dans la tête (Céline n’a pas reçu une balle dans l’oreille, mais a effectivement été médaillé et déclaré handicapé à 70%).
« Y avait d’énervant que les oiseaux dont les cris ressemblent tant aux balles. »

Sans doute trop inachevé pour atteindre la puissance d’autres de ses livres, demeure l’expression de la rage d’un blessé de l’existence.

\Mots-clés : #autobiographie #guerre #premiereguerre
par Tristram
le Mer 1 Juin - 12:37
 
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Sujet: Louis-Ferdinand Céline
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Doug Peacock

Une guerre dans la tête

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Doug Peacock évoque sans relâche son « vieil ami, l’écrivain anarchiste Edward Abbey », mentor paternel qu’il fréquenta vingt ans, jusqu’à sa mort comprise, et auteur de Le Gang de la Clef à Molette où Doug apparaît sous les traits de Hayduke.
Voilà un texte assez décousu qui mêle marches souvent solitaires dans différents paysages, évidemment les zones arides états-uniennes, mais aussi, en alternance, le Dhaulagiri au Thibet (sur les traces de la panthère des neiges, où il a une hémorragie dans la gorge, comme Abbey mortellement malade). Revient également de façon récurrente le souvenir traumatique du Vietnam, le vécu de son syndrome du vétéran, l’impression laissée par le massacre de My Lai. Toujours partagé entre son foyer et ses « moyens primitifs d’introspection – la marche, la solitude, le contact avec la nature − », Peacock se reconnaît (et est officiellement reconnu comme) asocial.
« Cela me convenait parfaitement : un paysage désert est un antidote au désespoir. »

« J’avais toujours vu dans la chasse la clef de voûte de l’évolution humaine. »

« Je crois que pour moi, les hélicoptères représentent le Mal en personne. Au Vietnam, ils semaient la mort à tout vent dans le ciel, en toute impunité. »

« D’avoir lâché prise, d’avoir chuté, m’avait calmé. La mort n’est pas l’adversaire de la vie, me dis-je, l’ennemie, c’est la peur d’appréhender la vérité, la crainte d’une véritable introspection. Ed m’avait appris cela, et ce soir-là j’éprouvai avec humilité la vérité de ses paroles. En fin de compte, il fallait lâcher prise, laisser aller la colère, le désir de possession et les attachements, laisser aller jusqu’au désir. »

« Je frôlai un genévrier et m’arrêtai soudain ; je sentais une odeur âcre de sécrétions félines, trop puissante pour provenir d’un simple chat sauvage. Je le savais d’expérience, car j’étais depuis longtemps familier de l’odeur des lynx, et j’avais un jour eu la bonne fortune de pouvoir sentir l’odeur fraîche d’un jaguar dans la Sierra Madré et, chose encore plus rare, celle d’un tigre de Sibérie, sur la rive d’un fleuve de l’Extrême-Orient russe. Cette région n’était pas une zone de jaguars, l’odeur provenait donc d’un couguar. La piste était toute fraîche. »

« La guerre est elle aussi un voyage initiatique. »

Considérations sur les vestiges indiens : les kivas (chambres cérémonielles des Indiens Pueblos, généralement de forme circulaire), les peintures rupestres avec Kokopelli, le joueur de flûte mythique ; évidemment rencontres avec des grizzlis ; fantasmes de félins.
On perçoit le désarroi de Peacock, où sourd aussi, parmi de déchirantes contradictions, une sorte d’élan mystique, ou plutôt un sens du sacré.

\Mots-clés : #amérindiens #ecologie #guerre #guerreduvietnam #initiatique #mort #nature
par Tristram
le Jeu 21 Avr - 12:31
 
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Akiyuki Nosaka

La Tombe des lucioles et Les Algues d’Amérique

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Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’agonie de Seita, un adolescent livré à lui-même, sans ressources après les bombes incendiaires qui tuèrent sa mère (et sans nouvelle de son père parti au combat). Un moment recueillis par de la famille éloignée où ils sont mal reçus, il s’occupa de sa petite sœur, Setsuko, puis réfugiés dans une sombre cave avec la seule compagnie de lucioles, jusqu’à ce qu’elle meure de malnutrition, malgré ses rapines dans les champs de paysans peu partageurs. Les lucioles reviennent souvent en contrepoint d’un vécu douloureux mais relaté avec mesure, jusque dans cette nuit où Seita incinère Setsuko.
Bref récit sans pathos où on devine une grande part d’autobiographie, quasiment un témoignage.
« Badaboum ! À cet instant une bombe incendiaire, couleur bleue, cinq centimètres de diamètre, soixante de longueur, dévala du toit et, telle une chenille arpenteuse, sautilla sur la rue, jetant tout autour ses giclées d’huile ; ventre à terre, Seita se précipita alors vers l’entrée, mais une fumée noire commençant peu à peu à envahir la maison, il ressortit ; dehors, la file imperturbable des maisons, sans une âme qui vive, seulement un balai à feu et une échelle, dressés contre le muret d’en face ; du reste il fallait retrouver maman à l’abri, et il se mit en route, la petite Setsuko sur son dos toute secouée par les sanglots, quand à l’angle de la rue une fenêtre au premier étage se mit à vomir une fumée noire, puis d’un seul coup, comme si le mot de passe avait été donné, une bombe incendiaire qui couvait sans doute dans les combles embrasa tout, les arbres du jardin crépitèrent, le feu se rua le long de l’avant-toit, disloquant les volets qui dégringolèrent en flammes, devant ses yeux tout s’assombrit, l’atmosphère devint brûlante, et Seita, littéralement éjecté, détala à toutes jambes ; [… »

Les Algues d’Amérique est plus léger ; c’est l’après-guerre et ses privations, et le Japon est passé du militarisme nationaliste à une fascination pour l’occupant, de « Anglo-Saxons = Démons assoiffés de sang » à « Kyoû » (thank you).
Toshio reçoit, avec réserve, des Américains que sa femme Kyôko et leur fils Kei.ichi ont rencontrés en vacances à Hawaï ; il s’agira d’un complexe d’infériorité lié à la guerre, traité avec humour.
« À raison de cinquante paquets de cinq plaquettes de chewing-gum dans chaque boîte, sept jours de rations pour nous trois, ça en faisait neuf en tout, qui pesaient sur mes bras, en me communiquant une sensation d’abondance certaine tout au long du chemin [… »


\Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre
par Tristram
le Mar 22 Fév - 11:50
 
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Ernst Jünger

Feu et sang − Bref épisode d'une grande bataille

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« Feu et sang », le déluge de feu d’acier de la « préparation d’artillerie » d’une part, et de l’autre l’avancée de l’infanterie qui lui succède dans une percée du front tenu par les Britanniques dans les Hauts de France lors de la guerre de quatorze.
C’est un témoignage saisissant de violence des affrontements, dans un lyrisme exalté qui révèle un enthousiasme martial, viril et troublant.
L’aspect machinal et inhumain de la guerre est souligné.
« Ici, l’époque dont nous sommes issus abat ses cartes. La domination de la machine sur l’homme, du valet sur le maître devient évidente, et un déchirement profond qui commençait déjà en temps de paix à ébranler l’ordre économique et social se manifeste aussi de façon mortelle dans les batailles. Ici se dévoile le style d’une génération matérialiste et la technique fête son triomphe sanglant. »

Jünger rapporte « la volonté de combat », « la volonté de victoire » et « la fureur de combattre » ; il évoque même une sorte de démesure qui transcende l’homme.
« Je remarque aussitôt que la résolution que j’avais prise : ne jamais perdre la tête, est ici absolument inapplicable. Chacun devient par nécessité une partie vivante d’une force supérieure. Ici, on ne peut que se laisser manipuler et former par l’action de l’esprit du monde en personne. L’histoire est vécue en son foyer central. »


\Mots-clés : #guerre #premiereguerre
par Tristram
le Mer 16 Fév - 10:35
 
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Umberto Eco

Cinq questions de morale

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- Penser la guerre (un texte à propos du Koweït, d’avril 1991, et un autre à propos du Kosovo, d’avril 1999).
« C'est un devoir intellectuel de proclamer l'impossibilité de la guerre. Même s'il n'y avait pas de solution alternative. Tout au plus, de rappeler que notre siècle a connu une excellente alternative à la guerre, c'est-à-dire la guerre "froide". Occasion d'horreurs, d'injustices, d'intolérances, de conflits locaux, de terreur diffuse, l'histoire devra finir par admettre que ce fut là une solution très humaine et proportionnellement bénigne, qui a même connu des vainqueurs et des vaincus. Mais il ne relève pas de la fonction intellectuelle de déclarer des guerres froides.
Ce que certains ont vu comme le silence des intellectuels sur la guerre a peut-être été la peur d'en parler à chaud dans les médias, pour la simple raison que ces derniers font partie de la guerre et de ses instruments, et qu'il est donc dangereux de les tenir pour un territoire neutre. De plus, les médias ont des temps différents de ceux de la réflexion. La fonction intellectuelle s'exerce toujours en avance (sur ce qui pourrait advenir) ou en retard (sur ce qui est advenu) ; rarement sur ce qui est en train d'advenir, pour des raisons de rythme, parce que les événements sont de plus en plus rapides et plus pressants que la réflexion sur les événements. C'est pourquoi le baron de Calvino s'était perché sur les arbres : non pour échapper au devoir intellectuel de comprendre son temps et d'y participer, mais pour le comprendre et y participer mieux encore. »

- Le fascisme éternel. Eco dégage les archétypes du fascisme, de « l’Ur-fascisme » (le préfixe Ur exprime l’ancienneté originelle, primitive) : c’est un syncrétisme qui tolère les contradictions, un irrationalisme ; il promeut le culte de l'action pour l'action, la suspicion envers le monde intellectuel, et rejette toute critique ;
« Pour l'Ur-fascisme, le désaccord est trahison. »

Il est bien sûr raciste, nationaliste ;
« L'Ur-fascisme naît de la frustration individuelle ou sociale. Aussi, l'une des caractéristiques typiques des fascismes historiques est-elle l'appel aux classes moyennes frustrées, défavorisées par une crise économique ou une humiliation politique, épouvantée par la pression de groupes sociaux inférieurs. »

Il a l'obsession du complot, promeut l'élitisme populaire.
« Chaque fois qu'un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu'il ne représente plus la Voix du Peuple, on flaire l'odeur de l'Ur-fascisme. »

« Le héros Ur-fasciste est impatient de mourir. Entre nous soit dit, dans son impatience, il lui arrive plus souvent de faire mourir les autres. »

- Sur la presse (rapport présenté en janvier 1995 au Sénat italien, en présence de représentants de la presse).
« La fonction du quatrième pouvoir consiste à contrôler et à critiquer les trois autres pouvoirs traditionnels (ainsi que celui de l'économie, des partis et des syndicats), mais cela est possible, dans un pays libre, parce que sa critique n'a aucune fonction répressive : les mass media ne peuvent influencer la vie politique d'un pays qu'en créant de l'opinion. Mais les pouvoirs traditionnels ne peuvent contrôler et critiquer les médias, si ce n'est à travers les médias ; sinon, leur intervention devient sanction, soit exécutive, soit législative, soit judiciaire – ce qui n'arrive que si les médias se mettent hors la loi ou présentent des situations de déséquilibre politique et institutionnel. Cela dit, comme les médias – la presse, en l'occurrence – ne peuvent échapper aux critiques, c'est une condition de bonne santé d'un pays démocratique que sa presse sache se remettre elle-même en question. »

Eco évoque notamment les quotidiens qui « s'hebdomadairisent de plus en plus, contraints d'inventer de l'information, de transformer en information ce qui n'en est pas. »
Il expose ensuite les rapports presse-télévision et presse-monde politique :
« En Italie, le monde politique fixe l'agenda des priorités journalistiques en affirmant quelque chose à la télé (ou même en annonçant qu'il l'affirmera), et la presse, le lendemain, ne parle pas de ce qui s'est passé dans le pays mais de ce qui en a été dit ou de ce qui aurait pu en être dit à la télévision. Et encore, s'il ne s'agissait que de cela, car désormais la petite phrase assassine d'un homme politique à la télévision tient lieu de communiqué de presse formel. »

Un travers de plus en plus répandu :
« Quand elle ne parle pas de télévision, la presse parle d'elle-même ; elle a appris cela de la télévision, qui parle essentiellement de télévision. Au lieu de susciter une indignation inquiète, cette situation anormale fait le jeu des hommes politiques, satisfaits de voir que chacune de leurs déclarations à un seul média est reprise en écho par la caisse de résonance de tous les autres médias réunis. Ainsi, les médias, de fenêtre sur le monde, se sont transformés en miroir, les téléspectateurs et les lecteurs regardent un monde politique qui s'admire lui-même, comme la reine de Blanche-Neige. »

Étonnante anticipation du net et des réseaux sociaux en tant qu'amplificateurs du biais de confirmation que les bulles engendrent :
« Le danger du journal home made, c'est qu'il ne parle que de ce qui intéresse l'usager, le tenant ainsi écarté d'un flux d'informations, de jugements ou de cris d'alarme qui pourraient le solliciter ; il lui ôterait la possibilité de recevoir, en feuilletant le reste du journal, une nouvelle inattendue, non désirée. Nous aurions une élite d'usagers très informés, sachant où et quand chercher les informations, et une masse de sous-prolétaires de l'information, satisfaits d'apprendre la naissance d'un veau à deux têtes dans la région, mais ignorants du reste du monde. »

- Quand l'autre entre en scène (extrait de Croire en quoi ? ).
- Les migrations, la tolérance et l'intolérable. La partie la plus intéressante du recueil : Eco fait d’abord un distinguo entre immigration et migration :
« On n'a "immigration" que lorsque les immigrés (admis sur décisions politiques) acceptent en grande partie les coutumes du pays où ils immigrent, on a "migration" lorsque les migrants (que personne ne peut arrêter aux frontières) transforment radicalement la culture du territoire où ils migrent. »

Il explicite les notions de fondamentalisme et d’intégrisme, de politically correct et de racisme, notamment pseudo-scientifique, puis d’intolérance « pour le différent ou l'inconnu », une pulsion élémentaire, d’abord « sauvage », contre laquelle l’éducation est nécessaire, ensuite « doctrinale » (la trahison des clercs), alors devenue irrépressible. À propos du nazisme et de l’Holocauste, il dégage ce qui change par rapport aux antécédents :
« Le nouvel intolérable n'est pas seulement le génocide, mais sa théorisation. »

L'exposé est limpide, et conforte la conviction que j’ai toujours eue que reprocher son racisme inné à quelqu’un est aussi vain que de l’incriminer parce qu’il est congénitalement malade.

\Mots-clés : #essai #guerre #politique #racisme
par Tristram
le Ven 17 Déc - 12:31
 
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Sujet: Umberto Eco
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Antonio Lobo Antunes

Mémoire d’éléphant

Tag guerre sur Des Choses à lire Mzomoi11

La voix intérieure d’un psychiatre interroge :
« Quand me suis-je gouré ? »

Surtout, il se rappelle. Vétéran de la guerre d’Angola, issu de la catholique bourgeoisie lisboète, amer de la dictature comme toujours actuelle de Salazar, récemment séparé de sa femme et de ses deux filles, écrivain contrarié, il partage plusieurs traits biographiques avec Antunes.
Occasionnellement narrateur, il observe les autres et aboutit à un navrant constat clinique de l’état de ses patients et de la société.
« Aux Urgences, les internés en pyjama semblaient flotter dans la clarté des fenêtres comme des voyageurs sous-marins entre deux eaux, aux gestes ralentis par le poids de tonnes de médicaments. […]
Ici, pensa le médecin, vient se déverser l’ultime misère, la solitude absolue, ce que nous ne pouvons plus supporter de nous-mêmes, nos sentiments les plus cachés et les plus honteux, ce que nous appelons folie et qui en fin de compte est notre folie et dont nous nous protégeons en l’étiquetant, en la compressant entre des grilles, en la bourrant de comprimés et de gouttes pour qu’elle continue à exister, en lui accordant une permission de sortie à la fin de la semaine et en la conduisant vers une "normalité" qui probablement consiste seulement à empailler les gens vivants. »

Premier roman aux mêmes thématiques que Le Cul de Judas, son second roman, que j’ai malheureusement lu avant celui-ci.
C’est déjà son style baroque qui enfile les métaphores dans de longues phrases (il évoque judicieusement Fellini dans le texte, et j’ai pensé à Gadda), ainsi que de nombreuses références historiques, picturales et littéraires, mais aussi musicales et cinématographiques.
« Dans la nuit de Lisbonne on a l’impression d’habiter un roman d’Eugène Sue avec un passage sur le Tage, où la rue Barão-de-Sabrosa est le petit ruban décoloré qui marque la page lue, malgré les toits où fleurissent des plantations d’antennes de télévision semblables à des arbustes de Miró. »

Le rendu du flux de conscience dans ce roman contenu en une journée m’a ramentu l’Ulysse de Joyce.
Sa sombre détresse dans un quotidien de laideur, son angoisse de la décrépitude, sa solitude désespérée prennent toute leur démesure célinienne au chapitre 6, à partir de la grotesque et grinçante scène de son sordide dépucelage par une prostituée ; j’ai aussi pensé à Lowry lorsque, désolé par la perte de sa femme, son accablement l’enfonce dans une errance hallucinée.
« Au sommet d’une espèce de parc Édouard-VII en réduction bordé de palmiers hémophiles dont les branches grinçaient des protestations de tiroirs récalcitrants, d’hôtels sortis de films de Visconti, habités par des personnages de Hitchcock et par des gardiens de parking manchots, aux yeux affamés cachés sous les visières de leurs casquettes comme des oiseaux avides pris dans le filet plissé des sourcils, l’édifice du Casino ressemblait à un grand transatlantique moche, décoré de guirlandes de lumières, parmi des villas et des arbres, battu par les vagues de musique du Wonder Bar, par les cris de mouettes enrouées des croupiers et par l’énorme silence de la nuit maritime autour de laquelle montait une dense odeur d’eau de Cologne et de menstrues de caniche. »

Un livre marquant sur la folie d'une société traumatisée...

\Mots-clés : #guerre #misere #pathologie #regimeautoritaire #social #solitude
par Tristram
le Mer 8 Déc - 12:14
 
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Sujet: Antonio Lobo Antunes
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William Faulkner

L’invaincu

Tag guerre sur Des Choses à lire 51llv611

Il s’agit de sept chroniques qui s’enchaînent, se lisant à la suite l’une de l’autre comme un roman.
Bayard, fils du colonel Sartoris, raconte son enfance avec son ami Ringo (Marengo), lorsqu’ils avaient dix ans dans le Sud lors de la guerre de Sécession ; lui est blanc, Ringo noir.
Embuscade
Les deux compères tirent un coup de fusil sur un Yanqui (et abattent son cheval), et Granny, forte femme d’une détermination sans faille, leur lave la bouche au savon pour l’avoir traité de « salaud ».
Retraite
Éblouissant rendu d’une échauffourée avec les Yanquis, cavalcades et humour.
Razzia
Exode des nègres vers un mythique Jourdain, vols d’argenterie et maisons incendiées, épique péripétie du chemin de fer, et la cousine Drusilla aux cheveux sommairement taillés qui se conduit comme un homme, à l’instar des autres Confédérés ne voulant plus que durer, déjà conscients de leur défaite.
Riposte en tierce
Dans le texte précédent, Granny et les deux enfants étaient revenus du côté des Fédérés avec une compensation de dix malles d’argenterie, plus de cents mulets et autant de nègres ! Elle continue par un trafic de mulets pris et revendus à l’armée de l’Union, et la cocasserie débonnaire a décidément pris le pas sur une quelconque dénonciation des horreurs de la guerre. Le ton est aux antipodes de celui du roman précédant, Absalon, Absalon ! tout en étant plus abordable, avec cependant un style excellant dans la narration des péripéties et scènes d’action. À noter aussi que la situation des Noirs est présentée d’une manière complexe, certains se réjouissant d’une libération proche, d’autres s’égarant lorsqu’ils ont perdu leurs maîtres ; à noter que les blancs dont les maisons ont été incendiées, comme Granny, logent dans les cases de leurs nègres, séparés de ceux-ci par un rideau ! Le narrateur précise plusieurs fois dans le livre que Ringo est plus intelligent que lui. On devine une familiarité ambigüe que le terme d’esclavage (pas prononcé) ne rend pas.
Vendée
L’armée fédérée est partie, remplacée par les pillards, dont un certain Grumby qui tue Granny ; Ab Snopes, l’homme de main de cette dernière, est soupçonné de trahison, et oncle Buck, autre personnage haut en couleur, se lance à la poursuite de la bande avec les deux garçons, qui ont maintenant quinze ans : avec cette longue expédition vengeresse, on est franchement dans le western.
Escarmouche à Sartoris
Ce que dit Faulkner n’est cependant jamais univoque et clair.
« J’imagine que c’était parce que les cavaliers de mon père (comme tous les autres soldats du Sud), bien qu’ils se fussent rendus et avoués vaincus, étaient toujours des soldats. Peut-être en vertu de l’habitude invétérée de tout faire comme un seul homme ; peut-être, quand on a vécu pendant quatre années dans un monde conditionné par des actes humains, même lorsqu’il s’agit de danger et de bataille, n’éprouve-t-on pas le besoin de quitter ce monde-là ; peut-être le danger et la bataille en sont-ils la raison, puisque tous les hommes ont été pacifistes pour toutes les raisons possibles sauf pour éviter le danger et la bataille. Ainsi le régiment de mon père et tous les autres hommes de Jefferson, d’une part, et Mme Habersham et toutes les autres femmes, d’autre part, étaient-ils positivement ennemis, puisque les hommes avaient concédé et reconnu qu’ils appartenaient aux États-Unis, mais que les femmes ne s’étaient jamais rendues. »

Faulkner déclare cela avant de raconter comme Drusilla est soupçonnée par la société féminine d’avoir été séduite par le colonel Sartoris lors de leur année de guerre en commun, et convaincue de retrouver ses robes puis, « vaincue », d’épouser John (discrètement, pour éviter le qu'en-dira-t-on) – mais ce dernier y sursoit en organisant le vote qui rejette les tenants de la participation politique des Noirs : les femmes sont présentées comme ne comprenant pas les élections… Quelques pages plus loin, au début du dernier texte, le narrateur déclare : « parce qu’elle était femme et, par conséquent, plus avisée qu’un homme »…
Une odeur de verveine
Bayard a vingt-quatre ans lorsqu’il apprend que son père a été tué. L’odeur de verveine, c’est celle que Drusilla met dans ses cheveux, « car elle disait que la verveine était la seule odeur que l’on pût sentir au-dessus des chevaux et du courage et qu’ainsi c’était la seule qui valût qu’on la portât. »
« Je songeai alors à la femme de trente ans, symbole de l’antique et éternel Serpent et aux hommes qui avaient écrit sur elle, et je me rendis compte à ce moment de l'infranchissable abîme qui sépare tout ce qui est vécu de tout ce qui est imprimé : que ceux qui le peuvent agissent, et que ce sont ceux qui ne peuvent pas et souffrent assez de ne pas pouvoir qui écrivent là-dessus. »

Déprimante conception de la littérature…
J’ai été enthousiasmé par ce roman relativement accessible et cependant fort riche, qui confirme le génie de l’auteur.

\Mots-clés : #enfance #esclavage #guerre #racisme
par Tristram
le Mar 21 Sep - 19:34
 
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John Steinbeck

Nuits noires

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Ce court roman a aussi été publié en langue française sous les titres de Lune noire, ou encore Nuits sans lune. Le titre original est The Moon Is Down (extrait du Macbeth de Shakespeare, acte II scène 1, remarque de Fleance tandis que Macbeth arrive pour assassiner le roi). Steinbeck a écrit ce texte pendant la Seconde Guerre mondiale ; il a été traduit et diffusé clandestinement par la Résistance dans les pays européens occupés par l'Allemagne nazie (ici, Yvonne Desvignes pour les éditions de Minuit).
Une force armée (qu’on devine facilement allemande) conquiert une petite ville par surprise (et avec l’aide d’un collaborateur interne).
Les portraits des officiers de la force d’occupation caricaturent les diverses modalités de servir la puissance nazie.
« Le capitaine Loft estimait que le soldat est l’ultime achèvement de la vie animale. »

« Les lieutenants Prackle et Tonder étaient deux jeunes morveux, étudiants récemment promus, rompus au régime du jour et persuadés que l’ordre nouveau était l’œuvre d’un génie tel qu’ils ne prenaient jamais la peine de vérifier ses résultats. »

« Seul parmi eux, le colonel Lanser savait ce qu’est vraiment la guerre au bout d’un certain temps. Lanser avait été en Belgique et en France vingt ans plus tôt et il essayait de ne pas penser à ce qu’il savait : que la guerre n’est que trahison et haine, confusion de généraux incompétents, torture et meurtre, maladie et fatigue jusqu’à ce qu’enfin cela s’achève sans que rien ait changé, sauf qu’il y a de nouvelles lassitudes et de nouvelles haines. »

En premier lieu désemparée, la communauté civile organise peu à peu sa résistance à l’envahisseur, d’abord passive puis actes de sabotage, tandis que la tension « sans repos » monte chez l'occupant dans l’engrenage d’exécutions sommaires et de prises d’otages.
« Ainsi, cela recommence. Nous allons fusiller cet homme et nous faire vingt nouveaux ennemis. C’est tout ce que nous savons faire, tout ce que nous savons faire. »

« Nous avons dressé nos jeunes gens en vue de la victoire, et il faut reconnaître que dans la victoire, ils sont magnifiques, mais ils ne savent plus comment se comporter dans la défaite. Nous leur avons dit qu’ils étaient plus vifs et plus vaillants que les autres. Ça a été un vrai choc, pour eux, de s’apercevoir qu’ils ne sont nullement plus vifs ou plus vaillants que les autres. »

Le propos principal de cette novella est l'évolution psychologique et morale tant des forces d’occupation que de la population civile (notamment le bourgmestre, son ami médecin, sa cuisinière).
Le côté propagandiste de ce texte explique une certaine pompe parfois excessive :
« Les peuples libres ne peuvent engager une guerre, mais une fois qu’elle est commencée, ils peuvent continuer à lutter dans la défaite. Les peuples-troupeaux, ceux qui suivent un chef, en sont incapables ; ainsi, ce sont toujours les peuples-troupeaux qui gagnent les batailles et les peuples libres qui gagnent les guerres. »

Sans surprise, on pense à certains textes de H. G. Wells et George Orwell à la lecture de cet intéressant document.

\Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre #psychologique #regimeautoritaire
par Tristram
le Mar 27 Juil - 13:41
 
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Denis Johnson

Arbre de fumée

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Ce livre renvoie, implicitement comme explicitement, à Un Américain bien tranquille de Graham Greene ; j’ai donc lu ce dernier en premier, chronologie oblige.
« William "Skip" Sands, de la Central Intelligence Agency des États-Unis », « – Skip Sands l’Américain bien tranquille, l’Affreux Américain – » et d’autres personnages sont suivis de 1963 à 1983, gravitant essentiellement autour et au Vietnam. On retrouve la haine aveugle du communisme considéré comme une menace qu’il faut combattre au niveau géopolitique, et même la « troisième force », dans ce théâtre de la guerre froide en ex-Indochine.
La guerre du Vietnam proprement dite est bien sûr présente, et les atrocités commises de part et d’autre ne sont pas omises :
« Je sais que tu as rejoint le gouvernement pour servir le monde, mais nos dirigeants envoient de braves garçons détruire un autre pays et peut-être perdre leur vie sans la moindre explication convaincante. »

« Aujourd’hui on est les héros, demain on est des nazis. »

Skip vit dans la villa de Bouquet, un Français demeuré en Indochine où il est mort d’une explosion dans un tunnel, qui l’inspire comme il citait Artaud ou écrivait à Bataille à propos de son livre Lascaux ou la naissance de l’art. Skip lit aussi Marc Aurèle, Cioran, autrement à peine occupé à des tâches administratives apparemment aussi absurdes qu’inutiles (croisement de fiches bristol résumant d'anciens entretiens, compilation de contes vietnamiens).
« Quelqu’un garde une trace des moindres détails. Mais qui garde la trace de celui qui garde la trace ? »

C’est pour l’essentiel un roman d’espionnage, sur ce temps de guerre confus (et fumeux) où se mêlent vrais et faux agents, y compris un agent double, et le thème central est celui de la désinformation.
« Arbre de fumée – (pilier de fumée, pilier de feu) la "lumière guide" d’un but sincère pour la fonction du renseignement – refaire de la collecte des informations la principale fonction des opérations de renseignement, plutôt que de fournir des justifications à la politique. Car si nous ne le faisons pas, la prochaine étape permettra aux bureaucrates blasés, cyniques, carriéristes, assoiffés de pouvoir, d’utiliser le renseignement pour influencer la politique. L’étape ultime consiste à créer des fictions et à les servir à nos politiciens afin de contrôler la direction du gouvernement, et puis – "Arbre de fumée" – remarque la similarité avec le nuage en forme de champignon. HAH ! »

« C’est Psy Ops. Nous parlons de déboussoler le jugement de l’ennemi. »

C’est peut-être le déploiement de cette méthode militaire qui a mené à généraliser la stratégie tactique d’enfumage à toute la société (aparté personnel).
L’oncle de Skip est un colonel haut en couleur, à la stature mythique, retraité de l’armée de l’air, héros évadé de captivité chez les Japonais, proche des locaux et responsable (pour son compte personnel ?) du Labyrinthe, projet de cartographie près de Cu chi, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Tunnels_de_C%E1%BB%A7_Chi et https://fr.wikipedia.org/wiki/Rat_des_tunnels :
« Cette terre sous nos pieds, c’est là que le Viêt-cong situe son cœur national. Cette terre est leur mythe. Si nous pénétrons dans cette terre, nous pénétrons leur cœur, leur mythe, leur âme. Voilà de la vraie infiltration. Telle est notre mission : pénétrer le mythe de la terre. »

Denis Johnson donne aussi des points de vue vietnamiens :
« Les Américains ne gagneront pas. Ils ne se battent pas pour leur terre natale. Ils veulent simplement être bons. Afin d’être bons, ils doivent se battre un peu et puis s’en aller. »

« Les communistes croient seulement à l’avenir. En son nom ils détruiront tout, ils rempliront l’avenir de néant. »

« Sans la présence du colonel pour s’interposer entre le regard de Minh et tous ces Américains, ils lui semblaient incroyablement vides, confus, sincères, stupides – des monstres infantiles équipés d’armes chargées. »

Nous suivons également les frères Houston, Bill et James, respectivement engagés dans la marine et l’infanterie, paumés caractéristiques d’une Amérique perdant ses valeurs dans le vide existentiel et la violence.
« Il était ainsi, voilà tout, surtout quand il picolait, c’est-à-dire la plupart du temps ; sinon, il était tout simplement jeune et idiot, comme la plupart d’entre eux. »

En définitive, c’est le désarroi moral (notamment religieux) aux États-Unis qui est au cœur de ce livre :
« Calvin ne parle pas de désespoir, mais il s’agit bel et bien de cela. Je sais que l’enfer est ici, ici même, sur la planète Terre, et je sais aussi que toi, moi et nous tous avons seulement été créés par Dieu pour être damnés. »

« Il y avait une limite. Il l’avait franchie. Mais les communistes aussi l’avaient franchie. Des criminels ? En Chine, en Ukraine, ils avaient massacré davantage de gens que le criminel Adolf Hitler aurait même pu rêver d’en liquider. On ne pouvait certes pas le crier sur les toits, mais il ne fallait jamais l’oublier. Parfois, peut-être – afin de se colleter avec un tel ennemi –, on franchissait comme lui la fameuse limite. »

Il y a aussi Kathy, infirmière dans une ONG, un tueur professionnel allemand, un détecteur de mensonge, Storm qui est particulièrement cinglé (plus encore que « Lieut Givré »).
« Break on Through, c’est une chanson. C’est ma philosophie, ma devise. »

Si je ne m’abuse, c’est des Doors et Jim Morrison.
Lecture captivante et profonde, où on pense (de loin) à Conrad (et/ou Coppola).
« − Cherchez-vous la légende, ou les faits ?
− Je veux savoir la vérité, mec.
− J’irais jusqu’à dire que la vérité est dans la légende.
− Et les faits, alors ?
– Indisponibles. Rendus opaques par la légende. »

« Au Sud Vietnam je croyais qu’on m’avait mis sur la touche. Relégué en un lieu où je pourrais réfléchir à la guerre. Mais dans une guerre personne n’est épargné et dans une guerre on ne doit pas réfléchir, on ne doit jamais réfléchir. La guerre, c’est l’action ou la mort. La guerre, c’est l’action ou la lâcheté. La guerre, c’est l’action ou la trahison. La guerre, c’est l’action ou la désertion. Comprends-tu ce que je veux dire ? La guerre, c’est l’action. La réflexion aboutit à la trahison. »


\Mots-clés : #espionnage #guerre #guerreduvietnam #trahison #xxesiecle
par Tristram
le Lun 5 Juil - 13:27
 
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Sujet: Denis Johnson
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Ahmadou Kourouma

Quand on refuse on dit non

Tag guerre sur Des Choses à lire Quand_11

Ce roman inachevé constitue la suite de Allah n’est pas obligé.
« Un jour, ça viendra, je serai peinard comme un enfant de développé (développé signifie ressortissant d’un pays développé. Un pays du Nord où il fait froid, où il y a de la neige), et tous les enfants d’Afrique avec moi. »

Nous retrouvons Birahima l'enfant-soldat se réjouissant de la « guerre tribale » gagnant la Côte-d’Ivoire (19 septembre 2002) ; comme en Guinée et Sierra Leone, il assiste aux horreurs de la guerre civile :
« (En Côte-d’Ivoire, les armées loyalistes et rebelles massacrent les habitants et entassent les cadavres dans un trou. C’est ce qu’on appelle un charnier.) »

« Les charniers donnent du terreau à la terre ivoirienne. C’est le terreau des charniers qui permet à la Côte-d’Ivoire d’avoir un sol riche qui nourrit du bon café, de la bonne banane, du bon hévéa, et surtout du bon cacao. La Côte-d’Ivoire est le premier producteur du monde de cacao et produit le meilleur cacao qui fait le meilleur chocolat du monde. Faforo (cul de mon père) ! »

C’est l’époque où Gbagbo, en tête de l’ethnie Bété, organise la lutte contre les Nordistes, les « Dioulas ».
« Malinkés, Sénoufos, Mossis, Gourounsis, etc., sont kif-kif pareils des Dioulas pour un Bété. »

Le moteur de cette guerre, c’est le racisme, rationnalisé par une doctrine, variante dévoyée de la négritude, l’hallucinante « ivoirité ».
« Les Bétés sont fiers d’avoir plein d’ivoirité ; ils parlent toujours de leur ivoirité (ivoirité : notion créée par des intellectuels, surtout bétés, contre les nordistes de la Côte-d’Ivoire pour indiquer qu’ils sont les premiers occupants de la terre ivoirienne). »

« Un Dioula mort, ça faisait une fausse carte d’identité d’ivoirité en moins à fabriquer : ça faisait une réclamation de terre vendue et reprise en moins. »

« Bédié pensa au retour à la terre. Mais la terre était occupée par ceux qui la travaillaient, comme l’avait voulu Houphouët-Boigny. Voilà l’Ivoirien sans emploi et sans terre dans son propre pays. Pour faire face à cette situation catastrophique, Bédié fit sienne l’idéologie de "l’ivoirité". L’ivoirité est le nationalisme étroit, raciste et xénophobe qui naît dans tous les pays de grande immigration soumis au chômage. Partout, c’est une idéologie prêchée par des intellectuels marginaux et qui est adoptée par une couche marginale de la population. En Côte-d’Ivoire, l’idéologie de l’ivoirité devient la doctrine de l’État. »

« L’ivoirité imposait d’arracher les "fausses et vraies" cartes d’identité et de poursuivre les fonctionnaires qui les établissaient. L’ivoirité imposait de récupérer les cartes d’identité acquises pour les élections quinquennales. »

C’est aussi un conflit religieux, le Sud étant chrétien (cf. la cathédrale de Yamoussoukro), et le Nord musulman.
Je vivais en Côte-d’Ivoire à cette époque ; les évènements me paraissaient délirants, et cette lecture me les ramentoit en authentifiant leur réalité : les « quatre principaux leaders ivoiriens : le président Gbagbo, Ouattara, Bédié et Gueï », les escadrons de la mort et les « jeunes patriotes », les mercenaires ukrainiens avec les loyalistes contre les rebelles, « les massacreurs ou supplétifs libériens », les milices de « chasseurs traditionnels » (les dozos), dont les grigris et amulettes « protégeaient leurs personnes contre les balles »…
Birahima accompagne avec son kalach la belle Fanta vers le Nord ; instruite, elle lui enseigne la géographie puis l’histoire de la Côte-d’Ivoire (peut-être peut-on soupçonner Kourouma d’être partisan des Dioulas).
À l’époque coloniale, les travaux forcés ont drainé la main-d’œuvre du Nord pour développer le Sud.
« D’autre part, les Burkinabés ont été les rats de la Côte-d’Ivoire. Ils ont creusé le trou de la Côte-d’Ivoire (construit le pays) et les serpents ivoiriens les ont chassés de leur trou pour l’occuper. Faforo ! »

« C’est parce que les habitants de la forêt étaient considérés comme lymphatiques que les Dioulas sont morts comme des mouches pour construire le Sud. »

Survient l’indépendance :
« Pour le moment, j’ai compris qu’après avoir allumé l’incendie en Côte-d’Ivoire Houphouët-Boigny s’est enfui et s’est bien caché dans un petit hôtel minable à Paris en France. Mitterrand lui a tendu la main. Il l’a saisie et a appelé cela le repli stratégique et le repli stratégique a fait de Houphouët le grand homme que tout le monde admire et vénère aujourd’hui. Et puis Houphouët-Boigny a pleuré comme un enfant pourri pour que la Côte-d’Ivoire reste une colonie de la France. Le général de Gaulle a carrément refusé. Faforo ! »

Alors viennent « les soleils [ère] de Houphouët-Boigny » : les colons sont devenus des coopérants qui permettent l’âge d’or économique du pays, puis vient l’africanisation. Les salaires étant insuffisants, la corruption est encouragée pour compléter ses revenus en se payant sur la bête, jusqu’à sa généralisation à tous les niveaux de la société.
« Houphouët-Boigny était un corrompu (personne qui se vend), un corrupteur (personne qui soudoie, achète quelqu’un d’autre) et un dilapidateur (dépensier et gaspilleur). »

Ahmadou Kourouma profite toujours du discours de son personnage pour pointer les différences de points de vue.
« (Quand c’est un groupe de blancs, on appelle cela une communauté ou une civilisation, mais quand c’est des noirs, il faut dire ethnie ou tribu, d’après mes dictionnaires.) »

Le roman s’interrompt avant l’arrivée à Bouaké, soit vraisemblablement en son milieu, sinon avant. Suivent des éléments laissés par Kourouma, qui n’empêchent pas de regretter sa disparition prématurée.

\Mots-clés : #colonisation #corruption #criminalite #guerre #historique #insurrection #violence
par Tristram
le Dim 13 Juin - 0:30
 
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Sujet: Ahmadou Kourouma
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Ahmadou Kourouma

Allah n’est pas obligé

Tag guerre sur Des Choses à lire Allah_10

« Je décide le titre définitif et complet de mon blablabla est Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas. Voilà. Je commence à conter mes salades. »

Après cet incipit, Birahima, un jeune garçon de Togobala (Guinée ; mais la précision géographique a peu d’importance, c’est l’ensemble de l’Afrique occidentale qui peut convenir comme théâtre de ces tribulations) commence à raconter sa vie dans un français laborieux (et savoureux), s’aidant de dictionnaires et d’un lexique de français d'Afrique ; Kourouma donne entre parenthèses la définition des mots peu courants, et c’est peut-être parce que ce texte fut écrit à la demande d’anciens enfants-soldats d’Afrique de l’Est.
« Ces dictionnaires me servent à chercher les gros mots, à vérifier les gros mots et surtout à les expliquer. Il faut expliquer parce que mon blablabla est à lire par toute sorte de gens : des toubabs (toubab signifie blanc) colons, des noirs indigènes sauvages d’Afrique et des francophones de tout gabarit (gabarit signifie genre). Le Larousse et le Petit Robert me permettent de chercher, de vérifier et d’expliquer les gros mots du français de France aux noirs nègres indigènes d’Afrique. L’Inventaire des particularités lexicales du français d’Afrique explique les gros mots africains aux toubabs français de France. Le dictionnaire Harrap’s explique les gros mots pidgin à tout francophone qui ne comprend rien de rien au pidgin. »

« (Au village, quand quelque chose n’a pas d’importance, on dit qu’il ne vaut pas le pet d’une vieille grand-mère. Je l’ai expliqué une fois déjà, je l’explique encore.) »

Birahima est élevé par sa mère infirme puis, devenu orphelin, surtout par la rue : « j’étais un enfant sans peur ni reproche ».
Le principal leitmotiv dans l'aire musulmane, c’est bien sûr que tout dépend d’Allah, qu’il faut célébrer avec fatalisme – mais l’antienne varierait peu sous d’autres cieux monothéistes.
« Les sacrifices, c’est pas forcé que toujours Allah et les mânes des ancêtres les acceptent. Allah fait ce qu’il veut ; il n’est pas obligé d’accéder (accéder signifie donner son accord) à toutes les prières des pauvres humains. Les mânes font ce qu’ils veulent ; ils ne sont pas obligés d’accéder à toutes les chiaderies des prieurs. »

Parti rejoindre sa tante au Liberia avec Yacouba, féticheur et « multiplicateur de billets de banque », il devient enfant-soldat, small-soldier, dans le camp du colonel Papa le bon, une sorte de prêtre inféodé à Taylor, « avec la soutane, les galons, les grigris en dessous, le kalach et la canne pontificale » (nombreux sont les personnages religieux, d'obédience « œcuménique », souvent féminins, qui encadrent les factions).
« La sœur Hadja Gabrielle Aminata était tiers musulmane, tiers catholique et tiers fétichiste. »

Tableau bien documenté de l’horreur délirante de « la guerre tribale » (civile), d’abord au Liberia puis en Sierra Leone, sans concession pour les dirigeants de la sous-région et « leurs troupes d’interposition qui ne s’interposent pas », la diaspora libanaise, les associations de chasseurs traditionnels, et la communauté internationale.
« Comparé à Taylor, Compaoré le dictateur du Burkina, Houphouët-Boigny le dictateur de Côte-d’Ivoire et Kadhafi le dictateur de Libye sont des gens bien, des gens apparemment bien. Pourquoi apportent-ils des aides importantes à un fieffé menteur, à un fieffé voleur, à un bandit de grand chemin comme Taylor pour que Taylor devienne le chef d’un État ? Pourquoi ? Pourquoi ? De deux choses l’une : ou ils sont malhonnêtes comme Taylor, ou c’est ce qu’on appelle la grande politique dans l’Afrique des dictatures barbares et liberticides des pères des nations. (Liberticide, qui tue la liberté d’après mon Larousse.) »

« (la Conférence nationale, c’est la grande foire politique qu’on a organisée dans tous les pays africains vers 1994, au cours de laquelle chacun a raconté ce qui lui passait par la tête). »

Témoignage précis sur le système :
« La première fois que j’ai pris du hasch, j’ai dégueulé comme un chien malade. Puis c’est venu petit à petit et, rapidement, ça m’a donné la force d’un grand. Faforo (bangala du père) ! »

« Le camp était limité par des crânes humains hissés sur des pieux comme tous les casernements de la guerre tribale. »

Épisodes terribles, comme celui de la méthode « Pas de bras, pas d’élections » :
« On procéda aux "manches courtes" et aux "manches longues". Les "manches courtes", c’est quand on ampute les avant-bras du patient au coude ; les « manches longues", c’est lorsqu’on ampute les deux bras au poignet. Les amputations furent générales, sans exception et sans pitié. Quand une femme se présentait avec son enfant au dos, la femme était amputée et son bébé aussi, quel que soit l’âge du nourrisson. Autant amputer les citoyens bébés car ce sont de futurs électeurs. »

Dans ce récit teinté d’oralité et d’autres caractéristiques de la narration africaine, Birahima fait souvent l’oraison funèbre d’enfants-soldats tués, occasion de raconter leur histoire et la façon dont ils furent recrutés.
Partout recommencés, les grigris, les kalach, la corruption, l’anarchie, des « rebelles » aux coupeurs de route et « autres fretins de petits bandits », comme les « sobels » : « C’est-à-dire des soldats dans la journée et des rebelles (bandits pillards) dans la nuit », jusqu’à la sauvagerie extrême.
« Dans les guerres tribales, un peu de chair humaine est nécessaire. Ça rend le cœur dur et dur et ça protège contre les balles. »

« J’ai voulu devenir un petit lycaon de la révolution. C’étaient les enfants-soldats chargés des tâches inhumaines. Des tâches aussi dures que de mettre une abeille dans les yeux d’un patient, dit un proverbe des nègres noirs indigènes et sauvages. […]
"Eh bè, les lycaons, c’est les chiens sauvages qui chassent en bandes. Ça bouffe tout ; père, mère, tout et tout. Quand ça a fini de se partager une victime, chaque lycaon se retire pour se nettoyer. Celui qui revient avec du sang sur le pelage, seulement une goutte de sang, est considéré comme blessé et est aussitôt bouffé sur place par les autres. Voilà ce que c’est. C’est pigé ? Ça n’a pas pitié." »

Yacouba et Birahima, le grigriman et l’enfant-soldat, sont ballotés d'une péripétie à l'autre ; mais chaque flambée de violence est une aubaine pour eux, un regain de prospérité dans un monde en ruine.
« En ce temps-là, les Africains noirs indigènes sauvages étaient encore cons. Ils ne comprenaient rien à rien : ils donnaient à manger et à loger à tous les étrangers qui arrivaient au village. »

Finalement j’ai trouvé peu de romanciers africains qui m’aient convaincu ; mais Ahmadou Kourouma sait transmettre une bonne partie de l’esprit caractéristique de l’Afrique occidentale, notamment celui de la Côte d’Ivoire.
J’ai beau avoir vécu dans les parages et connaître les évènements, j’ai été frappé par le rendu des faits : c’est un livre d’une grande puissance. Heureusement qu’il a été écrit par un Noir, un Africain, parce que d’une autre couleur, d’une autre origine, il aurait été vilipendé, surtout à notre époque de chasse gardée de la parole.
Me reste à lire la suite et fin de ce récit, Quand on refuse on dit non, chronique du retour de Birahima en Côte d’Ivoire.

\Mots-clés : #aventure #enfance #guerre #historique #independance #politique #racisme #Religion #temoignage #traditions #violence #xixesiecle
par Tristram
le Ven 14 Mai - 20:35
 
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Sujet: Ahmadou Kourouma
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Nicolas Chaudun

L’Eté en enfer
Napoléon III dans la débâcle


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Sedan, c’était il y a cent cinquante ans
L’été s’annonce sous les meilleurs auspices. En apparence l’Empire ne s’est jamais mieux porté après ce dernier referendum qui a répondu « oui » au régime à une grande majorité. Certes, l’Empereur est un homme diminué, malade, souffrant terriblement d’un calcul dans la vessie, soigné à fortes doses d’opiacés qui l’abrutissent la plupart du temps. Dans sa résidence préférée, le château de Malmaison, en plein été, couvert de châles, il se chauffe à la cheminée en grelottant. Conscient de son état, Napoléon, en accord avec son épouse Eugénie, a décidé d’abdiquer en 1874, à la majorité du Prince Impérial. Mais tiendra-t-il jusque-là ?  L’incapacité de l’empereur à diriger vraiment les affaires font que le gouvernement et la cour sont l’enjeu de différentes coteries. Le souverain en est bien conscient :

« Comment voulez-vous que les choses marchent dans ce pays ? L’Impératrice est légitimiste ; Morny est orléaniste ; moi-même je suis républicain ; il n’y a qu’un seul bonapartiste, c’est Persigny, mais il est fou ».


Et puis vient au milieu de l’été cette histoire d’opérette : la prétention d’un Hohenzollern à la couronne d’Espagne. La France obtient un beau succès diplomatique avec le retrait de la candidature. Pourquoi alors s’entêter et exiger de Guillaume II un engagement écrit ? Belle occasion pour Bismarck de tendre son piège afin d’unifier l’Allemagne face au grand rival !
Et tout à coup, nous sommes en guerre ! Le ministre a beau prétendre qu’il ne manque pas un bouton de guêtre, on manque de tout, l’armée est dans une désorganisation totale.
Commence alors ce navrant trajet vers Metz d’une armée traînant un souverain malade, la « soupière » ou « le boulet d’or » comme on le surnomme irrespectueusement. Sa présence agace ; incapable de commander, il encombre.
Viennent les premières défaites, l’enfermement de Bazaine dans Metz, le repli sur Chalons en Champagne, les hésitations entre un retour sur Paris ou une montée vers le nord, solution finalement adoptée.
La pluie se met de la partie, la boue, les arrêts fréquents pour soulager un empereur qui défaille. Rien ne nous est épargné des détails triviaux : les serviettes éponge mises dans la culotte du souverain qui pisse le sang lorsqu’il monte à cheval, la dysenterie…
Et les nouvelles sont de moins en moins bonnes. Finalement, l’armée impériale se fait enfermer à Sedan où elle livre son ultime combat. C’est une catastrophe, une défaite écrasante malgré la bravoure de certains régiments. L’empereur, après avoir parcouru le champ de bataille en y cherchant la mort qui se refuse, prend alors une vraie et sage décision : hisser le drapeau blanc, quand tout est perdu, pour arrêter l’hémorragie de sang.
Rien ne lui sera épargné de l’humiliation devant Bismarck et Moltke.
Plus durablement, sa mémoire, son règne sont voués aux gémonies. Tout n’a pas été noir pourtant pendant cette période. La dernière tentative d’empire libéral était intéressante et aurait peut-être pu mener à la démocratie ? Peut-être ? Mais, « Malheur aux vaincus » !



/Mots-clés : #guerre #historique #xixesiecle
par ArenSor
le Jeu 18 Mar - 21:39
 
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Sujet: Nicolas Chaudun
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Stephen Crane

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La conquête du courage

C’est un brave petit gars, encore adolescent, qui s’engage dans la guerre de Sécession du côté des Yankees, parce que ça se fait : défendre des idées, participer à une grande aventure, montrer qu’on est un homme.
La première partie est assez touchante, il n’est pas du tout à la hauteur de la situation, il a peur d’avoir peur, puis il a peur au combat, il fuit. Sans trop culpabiliser, se demandant même s‘il ce n’est pas lui le plus malin (limite tête à claque dans sa gestion de son propre stress), mais avec encore la peur de ce que les autres vont en dire.

Puis il y a une vraie grosse bataille, le reste n’était qu’avant-goût, avec des chefs qui vous courent après et vous méprisent un peu (et ça on a carrément envie de leur montrer qu’on vaut plus qu’ils ne croient), des copains qui tombent à droite à  gauche qu’on veut venger et peu à peu cela le happe, il devient courageux, il s’empare du drapeau de l’ennemi, c’est un héros.

La guerre « grandit » l’adolescent.

Je ne suis pas sûre d’être le bon public pour cette exaltation du bon petit américain courageux.
En outre l‘écriture (ou la traduction ?), si elle est belle par moments, décrivant notamment une nature splendide comme théâtre de ce carnage, est assez confuse dans les combats et les faits et mon attention, pour ne pas dire mon intérêt, ne s’en est pas trouvée encouragée.


\Mots-clés : #guerre #initiatique
par topocl
le Lun 22 Fév - 14:25
 
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Gustav Hasford

Le Merdier

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Dans un style direct, parfois très cru, Hasford nous plonge au cœur de la guerre dans toute son horreur et son absurdité. Le récit est glaçant et fait froid dans le dos. Une sorte de témoignage coup de poing, probablement salutaire pour ne pas oublier les aspects abjects de la guerre

« A des milliers de mètres sous l’appareil, le Vietnam est une mince bande de merde de dragon séchée sur laquelle Dieu a posé des tanks, des avions et beaucoup d’arbres, de mouches et de Marines. »


Le conducteur se retourne. Son visage est dur : « J’les ai pas vus, enfoirés, et puis qu’est-ce-qui leur prit de ne pas s’écarter ? Est-ce que ces bouseux  de Chinetoques ne savent pas que les tanks ont la priorité ? » Le visage du conducteur est recouvert d’une fine couche d’huile et de sueur ; l’acier a pris possession de son âme. Il est devenu un rouage du tank. Il transpire de l’huile pour en lubrifier les engrenages et les pignons. »


« C’est une enfant, elle n’a pas plus de quinze ans ; un ange eurasien, svelte, aux beaux yeux noirs. Des yeux qui sont aussi les yeux durs d’un grognard. Elle ne fait pas un mètre-cinquante. Ses cheveux longs, noirs, brillants sont attachés en queue de cheval par un cordon en cuir. Sa chemise et son short, couleur kaki moutarde, ont l’air tout neufs. Un sac de tissu blanc rempli de riz est accroché en bandoulière sur sa poitrine et sépare ses deux petits seins. Ses sandales « Gooodyear » ont été découpées dans de vieux pneus. Autour de sa taille de guêpe, accrochées à sa ceinture, des grenades à main artisanales avec des poignées en bois, des boîtes de Coca bourrées de poudre noire, un couteau de pêcheur, et six poches en toile contenant des chargeurs en forme de banane pour le fusil d’assaut AK-47 pendu à son dos. [….] Nous faisons cercle autour du franc-tireur. Elle respire à grand-peine. Ses entrailles colorées se déversent à travers ses blessures. Une partie de sa jambe droite a été arrachée. Elle serre les dents et gémit comme un chien qui vient d’être écrasé par une voiture. »


« Chaque coup de feu devient un mot prononcé par la mort. La mort nous parle. La mort veut nous raconter un secret marrant. Nous n’aimons peut-être pas la mort mais la mort nous aime.  »


« Du jour où j’ai tué un ennemi, les conversations avec les cadavres sont devenues plus intéressantes que les discussions avec des gens qui étaient encore en vie. »


« Les gens que nous avons butés aujourd’hui sont les meilleures personnes que nous connaîtrons jamais. Quand nous reviendrons dans le Monde, ça va être dur de ne plus avoir quelqu’un qui mérite d’être flingué. Ces gars-là sont le sel de la terre, ils vont nous manquer. »


« Les civils ne retiennent de l’horreur de la guerre que les tripes et l’hémoglobine. Mais la laideur de l’être humain… La laideur du sourire qui a intégré la mort… La guerre est laide parce que la vérité est parfois laide et que la guerre est tout ce qu’il y a de plus sincère. »


Spoiler:


\Mots-clés : #guerre #guerreduvietnam
par ArenSor
le Lun 8 Fév - 17:40
 
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Sujet: Gustav Hasford
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Michael Herr

Putain de mort

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Michael Herr a été correspondant de guerre au Vietnam pendant un an, et c’est de ses notes qu’il a tiré ce roman, d’où est issu le film Apocalypse now, auquel l’auteur a collaboré ; on retrouve les hélicoptères, la folie des combattants, particulièrement les « Lurps », Long Range Reconnaissance Patrols (L.R.R.P.), ainsi que la dimension esthétique et fascinante de la guerre.
« Toutes les cinq balles, il y avait une traçante : quand le Fantôme était à l’œuvre tout s’arrêtait et un torrent figé d’un rouge éclatant se déversait du ciel noir. Vu de très loin le torrent semblait se tarir entre deux giclées, s’évanouir lentement du ciel à la terre comme la queue d’une comète, et même le bruit s’éteignait quelques secondes après. »

On apprend évidemment sur la guerre du Vietnam ; ça en dit aussi beaucoup sur les USA, l’armée, la presse. Et la peur omniprésente, permanente :
« La peur et bouger, la peur et rester là, pas possible de choisir, pas possible de bien voir ce qui était pire, l’attente ou la chose elle-même. »

« Tout ce qu’on peut faire, c’est regarder les autres pour voir s’ils sont aussi assommés par la peur que vous. S’ils n’en ont pas l’air vous pensez qu’ils sont fous, s’ils en ont l’air vous vous sentez encore plus mal. »

Et bien sûr la mort.
« Quel que soit le nombre de fois où ça s’est passé, si je les avais connus ou pas, peu importe ce que je ressentais ou la façon dont ils étaient morts, leur histoire était toujours là et c’était toujours la même. Ça disait : "Mettez-vous à ma place." »

« Une fois, j’ai rencontré un colonel qui voulait abréger la guerre en lançant des piranhas dans les rizières du Nord. Il parlait de poissons et il avait les yeux pleins d’un immense rêve de mort. »

« On était toujours à vous dire qu’il ne fallait pas oublier les morts, toujours à vous dire qu’il ne fallait pas trop y penser. On ne pouvait pas rester efficace comme soldat ni comme journaliste si on restait obsédé par les morts, si on retombait sans cesse dans une sensibilité morbide ou si on restait dans un deuil perpétuel. "Vous vous habituerez", disaient les gens, mais je n’ai jamais pu, en fait c’est devenu personnel, c’est allé en sens inverse. »

C’est rendu par scènes, aperçus, instantanés, images, flashes ; d’ailleurs le titre original est parlant : Dispatches (Dépêches). Le style est particulier, dense, cassant, elliptique, cru, et paraît haché (en rafales), éclaté (par la drogue ?), et difficultueusement rendu par la traduction (par ailleurs peu soignée dans la présentation ‒ vocabulaire, orthographe, etc.)
Rendre compte correctement de ce livre est sans doute d’en citer des extraits, sur le principe même de sa rédaction :
« La moindre des contradictions de cette guerre était peut-être que pour avoir un peu moins honte d’être américain il vous fallait quitter les coince-la-bulle de Saigon, les centaines de quartiers généraux qui ne parlaient que de bonnes œuvres et ne tuaient jamais personne, pour aller vers ceux de la jungle qui, eux, n’avaient que le meurtre à la bouche et passaient leur temps à massacrer. »

« "Si vous êtes touché, m’a dit un toubib, l’hélico peut vous ramener à l’hôpital du camp de base en vingt minutes à peu près."
"Si t’es vraiment salement touché, m’a dit un soldat, ils amènent ta boîte au Japon en douze heures."
"Si vous vous faites tuer, m’a promis un sergot 4 des Sépultures, on vous ramène chez vous dans la semaine." »

« Recherche-et-Destruction, plus un gestalt qu’une tactique, sortie vivante et fumante de la psyché du Commandement. Pas seulement une marche et une fusillade, sur le tas il aurait fallu dire l’inverse – Ramassez les morceaux et voyez si vous pouvez arranger un bilan, les annonceurs refusent les cadavres de civils. Les VC [Vietcong] avaient une tactique visiblement semblable appelée Trouve et Tue. De toute façon, c’était comme ça, on le cherche et il nous cherche pendant qu’on le cherche, la guerre sur une boîte de Vache qui rit, répétée jusqu’à l’infiniment petit. »

« Beaucoup savaient que le pays ne serait jamais regagné, seulement détruit [… »

« (Personne ne disait jamais "Quand-cette-foutue-guerre-sera-finie". Seulement "Combien t’as encore à tirer ?".) »

« Dormir à Khe Sanh, parfois, c’était comme s’endormir après quelques pipes d’opium, une dérive flottante mais consciente, de sorte que même en dormant on se demandait si on dormait, on notait chaque bruit à la surface, chaque explosion, chaque frisson qui parcourait le sol, en classant chaque détail sans jamais se réveiller. Il y avait des Marines qui dormaient les yeux ouverts, les genoux levés, raides, se levant souvent en plein sommeil comme si on leur avait jeté un sort. Dormir n’était pas un plaisir, pas un vrai repos. C’était une commodité qui vous empêchait de tomber en morceaux de même que les rations C froides ou pleines de gras vous évitaient de mourir de faim. »

« Ce colonel en particulier adorait faire voler l’hélico assez bas pour qu’il puisse décharger son 45 sur les Cong, et il voulait toujours qu’on en prenne des photos. »

Khe Sanh, le Diên Biên Phu états-unien qui n’a pas eu lieu, est un épisode plus développé du livre.
À la fin, est évoquée l’empreinte indélébile sur toute une génération.
« Dehors dans la rue je ne pouvais pas distinguer les anciens du Vietnam des anciens du rock and roll. Les années soixante avaient fait tant de victimes, leur guerre et leur musique avaient tiré l’énergie du même circuit si longtemps qu’il n’a même pas eu besoin de fondre. La guerre vous préparait à des années infirmes tandis que le rock and roll devenait plus féroce et dangereux que la corrida, les stars du rock se mettaient à tomber comme des sous-lieutenants – l’extase et la mort et (naturellement bien sûr) la vie, mais alors on n’aurait pas cru. Ce que je croyais être deux obsessions n’en était qu’une seule, je ne sais pas comment vous dire à quel point ma vie en a été compliquée. »

Il est fait référence à Catch-22 de Joseph Heller, à propos des rapports guerre et folie.
Et on se dit qu’on aimerait connaître des versions vietnamiennes, du Nord… La même chose, en pire (sans technologie de pointe) ?


Mots-clés : #guerre #guerreduvietnam #mort #violence
par Tristram
le Mar 1 Déc - 22:12
 
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Sujet: Michael Herr
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Ismet Prcic

Ismet Prcic
Né en 1977

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Ismet Prcic (prononcer ISS-met PER-sick) est un écrivain né en 1977 à Tuzla, en Bosnie Herzégovine. Il a émigré en Amérique en 1996. Diplômé de théâtre de l'université de Californie, auteur de nombreuses pièces et professeur de théâtre, il a travaillé comme réalisateur et acteur aussi bien aux États-Unis qu'à l'étranger. Ismet Prcic vit actuellement avec sa femme à Portland, dans l'Oregon. Son premier roman, California Dream, est d'inspiration autobiographique.


Ouvrage traduit en français :

- California dream, ed. 10/18, 2014





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Ismet Prcic : California Dream. - Les Escales

Avant moi, deux autres Prcic avaient fait le même voyage: mon grand-oncle Bego avait échappé aux nazis en passant par Paris et s'était installé dans un appartement de Flushing Meadows, où il était mort seul; et mon oncle Irfan avait fui les communistes en 1969 et s'était installé en Californie, où il m'invitait à le rejoindre vingt-six ans plus tard.
Nous étions tous trois originaires de la même ville bosniaque, mais nous avions quitté trois pays différents: Bego avait fui le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes; Irfan avait fui la République socialiste fédérative de Yougoslavie; et moi, je fuyais le jeune Etat de Bosnie-Herzégovine.
Ce qui donne une petite idée de la situation dans les Balkans: les régimes se succèdent, aucun ne dure, mais tous poussent à la fuite.


A dix huit ans, Ismet subit la guerre qui sévit dans son pays, la Bosnie et cette autre guerre entre son père (un imbécile irresponsable) et sa mère, très aimante et très aimée.
Le théatre est une diversion bienvenue. Elle l'amène à quitter le pays pour se rendre en Ecosse d'abord, puis en Californie. Mais il ne se sent nulle part à sa place. Partout il a laissé un être qu'il aime et qu'il a laissé pourtant.
Des images du conflit bosniaque le hantent. La culpabilité le mine.
Entre son destin particulier et l'Histoire, il se sent dépossédé d'un véritable choix. Poussé toujours ailleurs et toujours rejeté.

Dans ce livre en partie autobiographique, Ismet, a écrit un texte qui reflète la violence, le désespoir, l'attente vaine, une rage bouillonnante et autodestructrice.
Très moderne. La guerre, la sale guerre de Bosnie est vue comme celle du Vietnam, entre réalité atroce et cauchemars speedy.
Un texte fort, cru et brutal mais puissant.


Mots-clés : #exil #famille #guerre
par bix_229
le Lun 16 Nov - 15:40
 
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Curzio Malaparte

Le Soleil est aveugle

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Correspondant de presse dans l’armée italienne avec grade de capitaine, Malaparte écrivit ce récit sur la bataille des Alpes pendant le mois de juin 1940, lorsque Mussolini envoie ses troupes attaquer la France, loyales malgré leur dissentiment. Ce « roman » (tel que Malaparte le met entre guillemets dans sa « Déclaration préliminaire et nécessaire »), paru dès janvier 1941 dans la presse, est d’autant plus court qu’il fut amputé par la censure : manquent les chapitres III, XVII et XVIII (les deux derniers).
Le personnage principal est un capitaine, qui sempiternellement doit « s’en aller » (pour son service ?), et où on peut reconnaître l’auteur.
C’est un compte-rendu avec de nombreuses descriptions des Alpes et des Italiens qui les franchissent, une suite de chroniques au gré des envois de Malaparte à un journal, plutôt prosaïques au commencement de chaque épisode, mais rendues poignantes par l’emballement lyrique qui les soulève parfois. Sans doute manière tourmentée dont Malaparte souffre de ne pouvoir et/ou s’efforce de témoigner de la réalité en contournant la censure, il tord la syntaxe avec des hésitations et des parenthèses, entremêle des souvenirs (par exemple d’enfance ou d’Éthiopie), croise des personnages récurrents (l’ami officier Barbiéri, ou l’alpin Calusia avec sa cloche de vache, une sorte d’incarnation de l’Italie montagnarde et pure), place peut-être des allusions qui m’échappent entre les non-dits, tergiverse de répétitions en oscillations accélérées jusqu’à la syncope jazzy entre rage et désarroi ‒ tel ce capitaine qui « s’embrouille dans l’écheveau » du brouillard…
« Le Major Cattaneo dit au Capitaine : – Eh oui, la jeunesse ! et voudrait ajouter que, voudrait justement ajouter que, mais il se rassied et regarde vers la rive opposée du lac où les hommes et les mulets défilent, la tête à l’envers dans l’eau. Les alpins rient et chantent, ils sont joyeux ce matin, même le cri des mulets semble un chant, comme si les Bataillons, ce matin, allaient à la promenade, à un quelconque exercice tactique, et ne savaient pas que là-haut, après le sommet du Col de la Seigne, les Français les attendent avec le Lebel chargé, ce ne sont certes pas les soldats du Pape, ces Français, à peine verront-ils pointer le Bataillon qu’ils tireront dessus ; et le Major Cattaneo dit j’ai l’impression de les tromper, nos garçons, oui, l’envie me prend de leur dire à haute voix que ce n’est pas une promenade, que d’ici peu les Français nous tireront dessus, que les Français ne sont pas les soldats du Pape, mais le Capitaine le regarde en souriant et lui dit ils le savent déjà, ils le savent très bien que d’ici peu les Français nous tireront dessus, (et Bristot ne se retourne pas au bruit que fait la porte en se refermant très lentement. Il dort sans un souffle, le visage moisi serré dans sa main comme un mouchoir sale) et le Major Cattaneo, assis sur l’herbe à côté du Capitaine, fume sa courte pipe, le chapeau trop petit au sommet de sa tête ronde, et il a un visage gras, des yeux pétillants, une moustache hérissée, des cheveux en désordre qui lui sortent par touffes de dessous l’aile du chapeau, un nez pâle et gonflé, et sur le visage le sourire timide d’une délicate bonté, quelque chose de fort et de bon, d’ingénu et de fort. Il est de Bergame, Cattaneo, d’une noble famille bergamasque, un cœur d’or, et il dit regardez ce nuage là-haut. Le Capitaine lève les yeux et voit sur les pics qui surplombent le glacier du Miage un nuage vert, d’un vert intense et brillant, presque un beau pré vert, et le Major Cattaneo dit il ne vous semble pas que ? Mais il s’interrompt et se tait parce qu’il s’aperçoit que le Capitaine sourit, et le Major aussi sourit, fumant sa courte pipe. »

Sous le feu de l’artillerie française, dans les névés qui s’élèvent en geysers, la vision se fait onirique, voire hallucinée (jusqu’à une lutte avec des anges) :
« Les projectiles s’élancent vers les hommes courbés, haletants, enfoncés dans la neige jusqu’aux genoux, s’élancent comme les chevaux mécaniques d’un carrousel, comme les wagonnets du haut d’une Montagne Russe, comme un homme au milieu de la route devant une machine de course lancée à 180 à l’heure. À la voix, on devine la forme : les uns ont la forme d’une tête de chien et ils s’élancent en aboyant, les autres ont une tête de serpent et ils trouent le ciel en sifflant de leur front vert triangulaire (les yeux ronds, fixes, la langue fourchue dardée hors de la gueule cruelle). D’autres ont la forme d’objets, de petits objets familiers, peignes, brosses, ciseaux, bouteilles pleines d’un liquide jaune, bobines de fil, d’autres encore la forme d’un fruit, pêches, pommes, abricots, d’autres d’épis de maïs, d’autres de visages humains, d’autres de paysages, le Bisenzio à Santa Lucia, la maison du prêtre de Coiano, le couvent de Gallici, le môle du Purgatoire à Lipari, le château de Sala Dingai dans le Choa. D’autres sont comme des têtes de cheval, la longue crinière dénouée dans le vent à travers la vallée déjà gonflée de brouillard, les yeux obliques, grands et féminins, pleins d’une pitié merveilleuse, et le hennissement, d’abord lointain et faible, se rapproche rapidement, se fait aigu, menaçant, désespéré : maintenant le bombardement ressemble à un escadron de chevaux lancés au galop contre l’ennemi, le hennissement des 155, le long hennissement des obus-chevaux s’éloigne dans l’air sale de grésil. »

La bataille historique se généralise en aversion pour l’absurdité de la guerre. Le leitmotiv « les bêtes sont folles » parcourt tout le récit, et cette folie renvoie certainement à celle des hommes.
« Je pensais que les bêtes sont bien meilleures que nous. Ce sont des êtres purs, désintéressés. […]
‒ Ce qui corrompt les hommes, ce qui les rend méchants, lâches, égoïstes, c’est la conscience de la mort. Les bêtes n’ont que l’instinct de conservation, peut-être un pressentiment lointain. Mais elles n’ont pas la conscience de la mort. Elles savent qu’elles peuvent mourir, mais non qu’elles doivent mourir. »

Le titre souligne l’indifférence des éléments aux destinées humaines.
Évidemment on songe à Kaputt. Quel style, vraiment !

Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #deuxiemeguerre #guerre
par Tristram
le Mar 3 Nov - 22:07
 
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Sujet: Curzio Malaparte
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Antonio Lobo Antunes

Le Cul de Judas

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Au cours d’un monologue avec une dame dans un bar (abondamment arrosé) puis le reste de la nuit chez lui, le narrateur se confie dans une chronique amère de la guerre portugaise en Angola (que Lobo Antunes a vécu pendant plus de deux ans de service militaire en tant que médecin).
« Le charme des bars réside, n'est-ce pas, dans le fait qu'à partir de deux heures du matin ce n'est pas l'âme qui se libère de son enveloppe terrestre et qui monte verticalement vers le ciel, comme l'envol mystique des rideaux blancs chez les morts de nos missels, mais c'est la chair qui se défait de l'esprit, un peu surprise, et qui commence une danse pâteuse de statue en cire qui fond, pour finir dans les larmes de remords de l'aurore, quand la première lumière oblique nous révèle, de son implacabilité radioscopique, le triste squelette de notre irrémédiable solitude. »

« Le jour enfle par les fentes des persiennes, douloureux et lourd comme un furoncle, abritant en lui des pus d'horloge et de fatigue. »

De A à Z (c’est la numérotation des chapitres), il retrace cette expérience pleine des « coliques douloureuses du mal du pays et de la peur ».
« Nous avons jeté l'ancre à Marimba : rangée de manguiers énormes sur le sommet d'une colline entourée par la distance bleue des champs, dans une nouvelle clôture de fil de fer sur laquelle les mômes des paillotes voisines accrochaient leurs visages affamés pendant que des nuages gros de pluie, pesants comme des outres, s'accumulaient sur le rio Cambo, habité par le silence minéral des crocodiles. Là, pendant un an, nous sommes morts, non pas de la mort de la guerre qui nous dépeuple soudain le crâne dans un fracas fulminant et laisse autour de soi un désert désarticulé de gémissements et une confusion de panique et de coups de feu, mais de la lente, angoissante, torturante agonie de l'attente, l'attente des mois, l'attente des mines sur la piste, l'attente du paludisme, l'attente du chaque-fois-plus-improbable retour avec famille et amis à l'aéroport ou sur le quai, l'attente du courrier, l'attente de la jeep de la P.I.D.E. qui passait hebdomadairement en allant vers les informateurs de la frontière, et qui transportait trois ou quatre prisonniers qui creusaient leur propre fosse, s'y tassaient, fermaient les yeux avec force, et s'écroulaient après la balle comme un soufflé qui s'affaisse, une fleur rouge de sang ouvrant ses pétales sur leur front : "C'est le billet pour Luanda ‒ expliquait tranquillement l'agent en rangeant son pistolet sous l'aisselle ‒ on ne peut pas se fier à ces salauds."
De telle sorte qu'une nuit quand le type s'est fendu une fesse sur la cuvette brisée des WC, comprenez-vous, je lui ai cousu le cul sans anesthésie, dans le cagibi de poste de secours, sous le regard content de l'infirmier, vengeant ainsi, un peu, à chacun de ses hurlements, les hommes silencieux qui creusaient la terre, la panique fondant en énormes plaques de sueur sur leurs maigres dos et qui nous fixaient de leurs orbites dures et neutres comme des galets, vidées de lumière comme celles des morts sans vêtements couchés dans les réfrigérateurs des hôpitaux. »

C’est aussi une évocation atroce de l’Afrique et « des larves à la Bosch », « ces noirs concaves de faim » :
« Des gosses sans doigts, affolés par les mouches, se groupaient en un essaim muet d'épouvante, des femmes aux traits de gargouille échangeaient en secret des dialogues que les palais en mine de leurs bouches transformaient en une pâte de gémissements, et moi, je pensais à la Résurrection de la chair du catéchisme, comme à des morceaux de tripes s'élevant des trous des cimetières dans un réveil lent d'ophidiens. »

C’est surtout une rageuse dénonciation des fauteurs de guerre.
« Debout, devant la porte de la salle d'opérations, les chiens de la caserne en train de flairer mes vêtements, assoiffés du sang de mes camarades blessés en taches sombres sur mes pantalons, ma chemise, les poils clairs de mes bras ; je haïssais, Sofia, ceux qui nous mentaient et nous opprimaient, nous humiliaient et nous tuaient en Angola, les messieurs sérieux et dignes qui, de Lisbonne, nous poignardaient en Angola, les politiciens, les magistrats, les policiers, les bouffons, les évêques, ceux qui aux sons d'hymnes et de discours nous poussaient vers les navires de la guerre et nous envoyaient en Afrique, nous envoyaient mourir en Afrique, et tissaient autour de nous de sinistres mélopées de vampires. »

« Nous revenons avec le sang propre, Isabelle : les analyses ne montrent pas les noirs en train d'ouvrir leur fosse pour le tir de la P.I.D.E., ni l'homme pendu par l'inspecteur à Chiquita, ni la jambe de Ferreira dans le seau à pansements, ni les os du type de Mangando sur le plafond en zinc. Nous revenons avec le sang aussi propre que celui des généraux dans leurs cabinets à air conditionné, à Luanda, déplaçant des points de couleur sur la carte d'Angola, aussi propre que celui des messieurs qui s'enrichissaient en faisant le trafic d'hélicoptères et d'armes à Lisbonne, la guerre est dans le cul de Judas, dans les trous pourris, vous comprenez, et non pas dans cette ville coloniale que je hais désespérément, la guerre ce sont les points de couleur sur la carte d'Angola et les populations humiliées, transies de faim sur les barbelés, les glaçons dans le derrière, l'invraisemblable profondeur des calendriers immobiles. »

Le tout traité en longues phrases travaillées d’une vision pleine de sarcasme, d’humour noir, d’ironie de ce long séjour agonique en Afrique ; récurrence des images optiques (y compris miroir) et animalières, nombreuses références picturales (et aussi littéraires), évocation des anges et des moustaches, présence forte de Lisbonne.  
« Le miroir de la cabine me renvoyait mes traits déplacés par l'angoisse, comme un puzzle défait où la grimace affligée du sourire acquérait la répugnante sinuosité d'une cicatrice. »

Emporté par une vindicte désabusée, ce roman pèche peut-être par une certaine immaturité, maladresse comme de débutant (avec quelques doutes sur la traduction, au moins concernant la ponctuation et le vocabulaire).

Mots-clés : #colonisation #guerre #mort #satirique
par Tristram
le Mer 7 Oct - 16:57
 
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Sujet: Antonio Lobo Antunes
Réponses: 38
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Benoit Vitkine

Donbass

Tag guerre sur Des Choses à lire Extern58

On est à deux pas de la ligne de front entre les légitimistes ukrainiens et les séparatistes soutenus par Poutine ; un lieu où petit-fils et grand-mère échangent ainsi :
-D’où vient ce bruit, Sacha (…)
-Ce n’est rien, baboulia, c’est la guerre qui recommence.
-Ah, très bien dit-elle d’un ton étrangement satisfait, je vais faire du thé. »
Rôdent aussi de sombres fantômes rapports par els soldats qui ont fait la guerre en Afghanistan, quelques décennies plus tôt.

Pour Henrik, le chef de la police désabusé et la population qui ne demande qu’une chose, qu’on la laisse enfin tranquille, le corps d‘un enfant cruellement assassiné rappelle que certaines choses ont encore un sens…

C‘est l’occasion d’un tour d’horizon – effroyable - sur les traumatismes, les petites compromissions et les grandes corruptions d’une région du monde dévastée par le conflit dans l’indifférence générale. L’enquête est pleine de surprises, les personnages ont du sens, le  chef de la police torturé à souhait : je n’ai pas lâché cette histoire d’une semelle et j’en suis  sortie meurtrie : quel monde terrible...

Mots-clés : #guerre #polar #violence
par topocl
le Dim 6 Sep - 10:48
 
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Sujet: Benoit Vitkine
Réponses: 2
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