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La date/heure actuelle est Jeu 29 Juil - 11:36

113 résultats trouvés pour guerre

John Steinbeck

Nuits noires

Tag guerre sur Des Choses à lire Nuits_10

Ce court roman a aussi été publié en langue française sous les titres de Lune noire, ou encore Nuits sans lune. Le titre original est The Moon Is Down (extrait du Macbeth de Shakespeare, acte II scène 1, remarque de Fleance tandis que Macbeth arrive pour assassiner le roi). Steinbeck a écrit ce texte pendant la Seconde Guerre mondiale ; il a été traduit et diffusé clandestinement par la Résistance dans les pays européens occupés par l'Allemagne nazie (ici, Yvonne Desvignes pour les éditions de Minuit).
Une force armée (qu’on devine facilement allemande) conquiert une petite ville par surprise (et avec l’aide d’un collaborateur interne).
Les portraits des officiers de la force d’occupation caricaturent les diverses modalités de servir la puissance nazie.
« Le capitaine Loft estimait que le soldat est l’ultime achèvement de la vie animale. »

« Les lieutenants Prackle et Tonder étaient deux jeunes morveux, étudiants récemment promus, rompus au régime du jour et persuadés que l’ordre nouveau était l’œuvre d’un génie tel qu’ils ne prenaient jamais la peine de vérifier ses résultats. »

« Seul parmi eux, le colonel Lanser savait ce qu’est vraiment la guerre au bout d’un certain temps. Lanser avait été en Belgique et en France vingt ans plus tôt et il essayait de ne pas penser à ce qu’il savait : que la guerre n’est que trahison et haine, confusion de généraux incompétents, torture et meurtre, maladie et fatigue jusqu’à ce qu’enfin cela s’achève sans que rien ait changé, sauf qu’il y a de nouvelles lassitudes et de nouvelles haines. »

En premier lieu désemparée, la communauté civile organise peu à peu sa résistance à l’envahisseur, d’abord passive puis actes de sabotage, tandis que la tension « sans repos » monte chez l'occupant dans l’engrenage d’exécutions sommaires et de prises d’otages.
« Ainsi, cela recommence. Nous allons fusiller cet homme et nous faire vingt nouveaux ennemis. C’est tout ce que nous savons faire, tout ce que nous savons faire. »

« Nous avons dressé nos jeunes gens en vue de la victoire, et il faut reconnaître que dans la victoire, ils sont magnifiques, mais ils ne savent plus comment se comporter dans la défaite. Nous leur avons dit qu’ils étaient plus vifs et plus vaillants que les autres. Ça a été un vrai choc, pour eux, de s’apercevoir qu’ils ne sont nullement plus vifs ou plus vaillants que les autres. »

Le propos principal de cette novella est l'évolution psychologique et morale tant des forces d’occupation que de la population civile (notamment le bourgmestre, son ami médecin, sa cuisinière).
Le côté propagandiste de ce texte explique une certaine pompe parfois excessive :
« Les peuples libres ne peuvent engager une guerre, mais une fois qu’elle est commencée, ils peuvent continuer à lutter dans la défaite. Les peuples-troupeaux, ceux qui suivent un chef, en sont incapables ; ainsi, ce sont toujours les peuples-troupeaux qui gagnent les batailles et les peuples libres qui gagnent les guerres. »

Sans surprise, on pense à certains textes de H. G. Wells et George Orwell à la lecture de cet intéressant document.

\Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre #psychologique #regimeautoritaire
par Tristram
le Mar 27 Juil - 13:41
 
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Sujet: John Steinbeck
Réponses: 80
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Denis Johnson

Arbre de fumée

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Ce livre renvoie, implicitement comme explicitement, à Un Américain bien tranquille de Graham Greene ; j’ai donc lu ce dernier en premier, chronologie oblige.
« William "Skip" Sands, de la Central Intelligence Agency des États-Unis », « – Skip Sands l’Américain bien tranquille, l’Affreux Américain – » et d’autres personnages sont suivis de 1963 à 1983, gravitant essentiellement autour et au Vietnam. On retrouve la haine aveugle du communisme considéré comme une menace qu’il faut combattre au niveau géopolitique, et même la « troisième force », dans ce théâtre de la guerre froide en ex-Indochine.
La guerre du Vietnam proprement dite est bien sûr présente, et les atrocités commises de part et d’autre ne sont pas omises :
« Je sais que tu as rejoint le gouvernement pour servir le monde, mais nos dirigeants envoient de braves garçons détruire un autre pays et peut-être perdre leur vie sans la moindre explication convaincante. »

« Aujourd’hui on est les héros, demain on est des nazis. »

Skip vit dans la villa de Bouquet, un Français demeuré en Indochine où il est mort d’une explosion dans un tunnel, qui l’inspire comme il citait Artaud ou écrivait à Bataille à propos de son livre Lascaux ou la naissance de l’art. Skip lit aussi Marc Aurèle, Cioran, autrement à peine occupé à des tâches administratives apparemment aussi absurdes qu’inutiles (croisement de fiches bristol résumant d'anciens entretiens, compilation de contes vietnamiens).
« Quelqu’un garde une trace des moindres détails. Mais qui garde la trace de celui qui garde la trace ? »

C’est pour l’essentiel un roman d’espionnage, sur ce temps de guerre confus (et fumeux) où se mêlent vrais et faux agents, y compris un agent double, et le thème central est celui de la désinformation.
« Arbre de fumée – (pilier de fumée, pilier de feu) la "lumière guide" d’un but sincère pour la fonction du renseignement – refaire de la collecte des informations la principale fonction des opérations de renseignement, plutôt que de fournir des justifications à la politique. Car si nous ne le faisons pas, la prochaine étape permettra aux bureaucrates blasés, cyniques, carriéristes, assoiffés de pouvoir, d’utiliser le renseignement pour influencer la politique. L’étape ultime consiste à créer des fictions et à les servir à nos politiciens afin de contrôler la direction du gouvernement, et puis – "Arbre de fumée" – remarque la similarité avec le nuage en forme de champignon. HAH ! »

« C’est Psy Ops. Nous parlons de déboussoler le jugement de l’ennemi. »

C’est peut-être le déploiement de cette méthode militaire qui a mené à généraliser la stratégie tactique d’enfumage à toute la société (aparté personnel).
L’oncle de Skip est un colonel haut en couleur, à la stature mythique, retraité de l’armée de l’air, héros évadé de captivité chez les Japonais, proche des locaux et responsable (pour son compte personnel ?) du Labyrinthe, projet de cartographie près de Cu chi, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Tunnels_de_C%E1%BB%A7_Chi et https://fr.wikipedia.org/wiki/Rat_des_tunnels :
« Cette terre sous nos pieds, c’est là que le Viêt-cong situe son cœur national. Cette terre est leur mythe. Si nous pénétrons dans cette terre, nous pénétrons leur cœur, leur mythe, leur âme. Voilà de la vraie infiltration. Telle est notre mission : pénétrer le mythe de la terre. »

Denis Johnson donne aussi des points de vue vietnamiens :
« Les Américains ne gagneront pas. Ils ne se battent pas pour leur terre natale. Ils veulent simplement être bons. Afin d’être bons, ils doivent se battre un peu et puis s’en aller. »

« Les communistes croient seulement à l’avenir. En son nom ils détruiront tout, ils rempliront l’avenir de néant. »

« Sans la présence du colonel pour s’interposer entre le regard de Minh et tous ces Américains, ils lui semblaient incroyablement vides, confus, sincères, stupides – des monstres infantiles équipés d’armes chargées. »

Nous suivons également les frères Houston, Bill et James, respectivement engagés dans la marine et l’infanterie, paumés caractéristiques d’une Amérique perdant ses valeurs dans le vide existentiel et la violence.
« Il était ainsi, voilà tout, surtout quand il picolait, c’est-à-dire la plupart du temps ; sinon, il était tout simplement jeune et idiot, comme la plupart d’entre eux. »

En définitive, c’est le désarroi moral (notamment religieux) aux États-Unis qui est au cœur de ce livre :
« Calvin ne parle pas de désespoir, mais il s’agit bel et bien de cela. Je sais que l’enfer est ici, ici même, sur la planète Terre, et je sais aussi que toi, moi et nous tous avons seulement été créés par Dieu pour être damnés. »

« Il y avait une limite. Il l’avait franchie. Mais les communistes aussi l’avaient franchie. Des criminels ? En Chine, en Ukraine, ils avaient massacré davantage de gens que le criminel Adolf Hitler aurait même pu rêver d’en liquider. On ne pouvait certes pas le crier sur les toits, mais il ne fallait jamais l’oublier. Parfois, peut-être – afin de se colleter avec un tel ennemi –, on franchissait comme lui la fameuse limite. »

Il y a aussi Kathy, infirmière dans une ONG, un tueur professionnel allemand, un détecteur de mensonge, Storm qui est particulièrement cinglé (plus encore que « Lieut Givré »).
« Break on Through, c’est une chanson. C’est ma philosophie, ma devise. »

Si je ne m’abuse, c’est des Doors et Jim Morrison.
Lecture captivante et profonde, où on pense (de loin) à Conrad (et/ou Coppola).
« − Cherchez-vous la légende, ou les faits ?
− Je veux savoir la vérité, mec.
− J’irais jusqu’à dire que la vérité est dans la légende.
− Et les faits, alors ?
– Indisponibles. Rendus opaques par la légende. »

« Au Sud Vietnam je croyais qu’on m’avait mis sur la touche. Relégué en un lieu où je pourrais réfléchir à la guerre. Mais dans une guerre personne n’est épargné et dans une guerre on ne doit pas réfléchir, on ne doit jamais réfléchir. La guerre, c’est l’action ou la mort. La guerre, c’est l’action ou la lâcheté. La guerre, c’est l’action ou la trahison. La guerre, c’est l’action ou la désertion. Comprends-tu ce que je veux dire ? La guerre, c’est l’action. La réflexion aboutit à la trahison. »


\Mots-clés : #espionnage #guerre #guerreduvietnam #trahison #xxesiecle
par Tristram
le Lun 5 Juil - 13:27
 
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Sujet: Denis Johnson
Réponses: 14
Vues: 970

Ahmadou Kourouma

Quand on refuse on dit non

Tag guerre sur Des Choses à lire Quand_11

Ce roman inachevé constitue la suite de Allah n’est pas obligé.
« Un jour, ça viendra, je serai peinard comme un enfant de développé (développé signifie ressortissant d’un pays développé. Un pays du Nord où il fait froid, où il y a de la neige), et tous les enfants d’Afrique avec moi. »

Nous retrouvons Birahima l'enfant-soldat se réjouissant de la « guerre tribale » gagnant la Côte-d’Ivoire (19 septembre 2002) ; comme en Guinée et Sierra Leone, il assiste aux horreurs de la guerre civile :
« (En Côte-d’Ivoire, les armées loyalistes et rebelles massacrent les habitants et entassent les cadavres dans un trou. C’est ce qu’on appelle un charnier.) »

« Les charniers donnent du terreau à la terre ivoirienne. C’est le terreau des charniers qui permet à la Côte-d’Ivoire d’avoir un sol riche qui nourrit du bon café, de la bonne banane, du bon hévéa, et surtout du bon cacao. La Côte-d’Ivoire est le premier producteur du monde de cacao et produit le meilleur cacao qui fait le meilleur chocolat du monde. Faforo (cul de mon père) ! »

C’est l’époque où Gbagbo, en tête de l’ethnie Bété, organise la lutte contre les Nordistes, les « Dioulas ».
« Malinkés, Sénoufos, Mossis, Gourounsis, etc., sont kif-kif pareils des Dioulas pour un Bété. »

Le moteur de cette guerre, c’est le racisme, rationnalisé par une doctrine, variante dévoyée de la négritude, l’hallucinante « ivoirité ».
« Les Bétés sont fiers d’avoir plein d’ivoirité ; ils parlent toujours de leur ivoirité (ivoirité : notion créée par des intellectuels, surtout bétés, contre les nordistes de la Côte-d’Ivoire pour indiquer qu’ils sont les premiers occupants de la terre ivoirienne). »

« Un Dioula mort, ça faisait une fausse carte d’identité d’ivoirité en moins à fabriquer : ça faisait une réclamation de terre vendue et reprise en moins. »

« Bédié pensa au retour à la terre. Mais la terre était occupée par ceux qui la travaillaient, comme l’avait voulu Houphouët-Boigny. Voilà l’Ivoirien sans emploi et sans terre dans son propre pays. Pour faire face à cette situation catastrophique, Bédié fit sienne l’idéologie de "l’ivoirité". L’ivoirité est le nationalisme étroit, raciste et xénophobe qui naît dans tous les pays de grande immigration soumis au chômage. Partout, c’est une idéologie prêchée par des intellectuels marginaux et qui est adoptée par une couche marginale de la population. En Côte-d’Ivoire, l’idéologie de l’ivoirité devient la doctrine de l’État. »

« L’ivoirité imposait d’arracher les "fausses et vraies" cartes d’identité et de poursuivre les fonctionnaires qui les établissaient. L’ivoirité imposait de récupérer les cartes d’identité acquises pour les élections quinquennales. »

C’est aussi un conflit religieux, le Sud étant chrétien (cf. la cathédrale de Yamoussoukro), et le Nord musulman.
Je vivais en Côte-d’Ivoire à cette époque ; les évènements me paraissaient délirants, et cette lecture me les ramentoit en authentifiant leur réalité : les « quatre principaux leaders ivoiriens : le président Gbagbo, Ouattara, Bédié et Gueï », les escadrons de la mort et les « jeunes patriotes », les mercenaires ukrainiens avec les loyalistes contre les rebelles, « les massacreurs ou supplétifs libériens », les milices de « chasseurs traditionnels » (les dozos), dont les grigris et amulettes « protégeaient leurs personnes contre les balles »…
Birahima accompagne avec son kalach la belle Fanta vers le Nord ; instruite, elle lui enseigne la géographie puis l’histoire de la Côte-d’Ivoire (peut-être peut-on soupçonner Kourouma d’être partisan des Dioulas).
À l’époque coloniale, les travaux forcés ont drainé la main-d’œuvre du Nord pour développer le Sud.
« D’autre part, les Burkinabés ont été les rats de la Côte-d’Ivoire. Ils ont creusé le trou de la Côte-d’Ivoire (construit le pays) et les serpents ivoiriens les ont chassés de leur trou pour l’occuper. Faforo ! »

« C’est parce que les habitants de la forêt étaient considérés comme lymphatiques que les Dioulas sont morts comme des mouches pour construire le Sud. »

Survient l’indépendance :
« Pour le moment, j’ai compris qu’après avoir allumé l’incendie en Côte-d’Ivoire Houphouët-Boigny s’est enfui et s’est bien caché dans un petit hôtel minable à Paris en France. Mitterrand lui a tendu la main. Il l’a saisie et a appelé cela le repli stratégique et le repli stratégique a fait de Houphouët le grand homme que tout le monde admire et vénère aujourd’hui. Et puis Houphouët-Boigny a pleuré comme un enfant pourri pour que la Côte-d’Ivoire reste une colonie de la France. Le général de Gaulle a carrément refusé. Faforo ! »

Alors viennent « les soleils [ère] de Houphouët-Boigny » : les colons sont devenus des coopérants qui permettent l’âge d’or économique du pays, puis vient l’africanisation. Les salaires étant insuffisants, la corruption est encouragée pour compléter ses revenus en se payant sur la bête, jusqu’à sa généralisation à tous les niveaux de la société.
« Houphouët-Boigny était un corrompu (personne qui se vend), un corrupteur (personne qui soudoie, achète quelqu’un d’autre) et un dilapidateur (dépensier et gaspilleur). »

Ahmadou Kourouma profite toujours du discours de son personnage pour pointer les différences de points de vue.
« (Quand c’est un groupe de blancs, on appelle cela une communauté ou une civilisation, mais quand c’est des noirs, il faut dire ethnie ou tribu, d’après mes dictionnaires.) »

Le roman s’interrompt avant l’arrivée à Bouaké, soit vraisemblablement en son milieu, sinon avant. Suivent des éléments laissés par Kourouma, qui n’empêchent pas de regretter sa disparition prématurée.

\Mots-clés : #colonisation #corruption #criminalite #guerre #historique #insurrection #violence
par Tristram
le Dim 13 Juin - 0:30
 
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Sujet: Ahmadou Kourouma
Réponses: 24
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Ahmadou Kourouma

Allah n’est pas obligé

Tag guerre sur Des Choses à lire Allah_10

« Je décide le titre définitif et complet de mon blablabla est Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas. Voilà. Je commence à conter mes salades. »

Après cet incipit, Birahima, un jeune garçon de Togobala (Guinée ; mais la précision géographique a peu d’importance, c’est l’ensemble de l’Afrique occidentale qui peut convenir comme théâtre de ces tribulations) commence à raconter sa vie dans un français laborieux (et savoureux), s’aidant de dictionnaires et d’un lexique de français d'Afrique ; Kourouma donne entre parenthèses la définition des mots peu courants, et c’est peut-être parce que ce texte fut écrit à la demande d’anciens enfants-soldats d’Afrique de l’Est.
« Ces dictionnaires me servent à chercher les gros mots, à vérifier les gros mots et surtout à les expliquer. Il faut expliquer parce que mon blablabla est à lire par toute sorte de gens : des toubabs (toubab signifie blanc) colons, des noirs indigènes sauvages d’Afrique et des francophones de tout gabarit (gabarit signifie genre). Le Larousse et le Petit Robert me permettent de chercher, de vérifier et d’expliquer les gros mots du français de France aux noirs nègres indigènes d’Afrique. L’Inventaire des particularités lexicales du français d’Afrique explique les gros mots africains aux toubabs français de France. Le dictionnaire Harrap’s explique les gros mots pidgin à tout francophone qui ne comprend rien de rien au pidgin. »

« (Au village, quand quelque chose n’a pas d’importance, on dit qu’il ne vaut pas le pet d’une vieille grand-mère. Je l’ai expliqué une fois déjà, je l’explique encore.) »

Birahima est élevé par sa mère infirme puis, devenu orphelin, surtout par la rue : « j’étais un enfant sans peur ni reproche ».
Le principal leitmotiv dans l'aire musulmane, c’est bien sûr que tout dépend d’Allah, qu’il faut célébrer avec fatalisme – mais l’antienne varierait peu sous d’autres cieux monothéistes.
« Les sacrifices, c’est pas forcé que toujours Allah et les mânes des ancêtres les acceptent. Allah fait ce qu’il veut ; il n’est pas obligé d’accéder (accéder signifie donner son accord) à toutes les prières des pauvres humains. Les mânes font ce qu’ils veulent ; ils ne sont pas obligés d’accéder à toutes les chiaderies des prieurs. »

Parti rejoindre sa tante au Liberia avec Yacouba, féticheur et « multiplicateur de billets de banque », il devient enfant-soldat, small-soldier, dans le camp du colonel Papa le bon, une sorte de prêtre inféodé à Taylor, « avec la soutane, les galons, les grigris en dessous, le kalach et la canne pontificale » (nombreux sont les personnages religieux, d'obédience « œcuménique », souvent féminins, qui encadrent les factions).
« La sœur Hadja Gabrielle Aminata était tiers musulmane, tiers catholique et tiers fétichiste. »

Tableau bien documenté de l’horreur délirante de « la guerre tribale » (civile), d’abord au Liberia puis en Sierra Leone, sans concession pour les dirigeants de la sous-région et « leurs troupes d’interposition qui ne s’interposent pas », la diaspora libanaise, les associations de chasseurs traditionnels, et la communauté internationale.
« Comparé à Taylor, Compaoré le dictateur du Burkina, Houphouët-Boigny le dictateur de Côte-d’Ivoire et Kadhafi le dictateur de Libye sont des gens bien, des gens apparemment bien. Pourquoi apportent-ils des aides importantes à un fieffé menteur, à un fieffé voleur, à un bandit de grand chemin comme Taylor pour que Taylor devienne le chef d’un État ? Pourquoi ? Pourquoi ? De deux choses l’une : ou ils sont malhonnêtes comme Taylor, ou c’est ce qu’on appelle la grande politique dans l’Afrique des dictatures barbares et liberticides des pères des nations. (Liberticide, qui tue la liberté d’après mon Larousse.) »

« (la Conférence nationale, c’est la grande foire politique qu’on a organisée dans tous les pays africains vers 1994, au cours de laquelle chacun a raconté ce qui lui passait par la tête). »

Témoignage précis sur le système :
« La première fois que j’ai pris du hasch, j’ai dégueulé comme un chien malade. Puis c’est venu petit à petit et, rapidement, ça m’a donné la force d’un grand. Faforo (bangala du père) ! »

« Le camp était limité par des crânes humains hissés sur des pieux comme tous les casernements de la guerre tribale. »

Épisodes terribles, comme celui de la méthode « Pas de bras, pas d’élections » :
« On procéda aux "manches courtes" et aux "manches longues". Les "manches courtes", c’est quand on ampute les avant-bras du patient au coude ; les « manches longues", c’est lorsqu’on ampute les deux bras au poignet. Les amputations furent générales, sans exception et sans pitié. Quand une femme se présentait avec son enfant au dos, la femme était amputée et son bébé aussi, quel que soit l’âge du nourrisson. Autant amputer les citoyens bébés car ce sont de futurs électeurs. »

Dans ce récit teinté d’oralité et d’autres caractéristiques de la narration africaine, Birahima fait souvent l’oraison funèbre d’enfants-soldats tués, occasion de raconter leur histoire et la façon dont ils furent recrutés.
Partout recommencés, les grigris, les kalach, la corruption, l’anarchie, des « rebelles » aux coupeurs de route et « autres fretins de petits bandits », comme les « sobels » : « C’est-à-dire des soldats dans la journée et des rebelles (bandits pillards) dans la nuit », jusqu’à la sauvagerie extrême.
« Dans les guerres tribales, un peu de chair humaine est nécessaire. Ça rend le cœur dur et dur et ça protège contre les balles. »

« J’ai voulu devenir un petit lycaon de la révolution. C’étaient les enfants-soldats chargés des tâches inhumaines. Des tâches aussi dures que de mettre une abeille dans les yeux d’un patient, dit un proverbe des nègres noirs indigènes et sauvages. […]
"Eh bè, les lycaons, c’est les chiens sauvages qui chassent en bandes. Ça bouffe tout ; père, mère, tout et tout. Quand ça a fini de se partager une victime, chaque lycaon se retire pour se nettoyer. Celui qui revient avec du sang sur le pelage, seulement une goutte de sang, est considéré comme blessé et est aussitôt bouffé sur place par les autres. Voilà ce que c’est. C’est pigé ? Ça n’a pas pitié." »

Yacouba et Birahima, le grigriman et l’enfant-soldat, sont ballotés d'une péripétie à l'autre ; mais chaque flambée de violence est une aubaine pour eux, un regain de prospérité dans un monde en ruine.
« En ce temps-là, les Africains noirs indigènes sauvages étaient encore cons. Ils ne comprenaient rien à rien : ils donnaient à manger et à loger à tous les étrangers qui arrivaient au village. »

Finalement j’ai trouvé peu de romanciers africains qui m’aient convaincu ; mais Ahmadou Kourouma sait transmettre une bonne partie de l’esprit caractéristique de l’Afrique occidentale, notamment celui de la Côte d’Ivoire.
J’ai beau avoir vécu dans les parages et connaître les évènements, j’ai été frappé par le rendu des faits : c’est un livre d’une grande puissance. Heureusement qu’il a été écrit par un Noir, un Africain, parce que d’une autre couleur, d’une autre origine, il aurait été vilipendé, surtout à notre époque de chasse gardée de la parole.
Me reste à lire la suite et fin de ce récit, Quand on refuse on dit non, chronique du retour de Birahima en Côte d’Ivoire.

\Mots-clés : #aventure #enfance #guerre #historique #independance #politique #racisme #Religion #temoignage #traditions #violence #xixesiecle
par Tristram
le Ven 14 Mai - 20:35
 
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Sujet: Ahmadou Kourouma
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Nicolas Chaudun

L’Eté en enfer
Napoléon III dans la débâcle


Tag guerre sur Des Choses à lire L_etzo10

Sedan, c’était il y a cent cinquante ans
L’été s’annonce sous les meilleurs auspices. En apparence l’Empire ne s’est jamais mieux porté après ce dernier referendum qui a répondu « oui » au régime à une grande majorité. Certes, l’Empereur est un homme diminué, malade, souffrant terriblement d’un calcul dans la vessie, soigné à fortes doses d’opiacés qui l’abrutissent la plupart du temps. Dans sa résidence préférée, le château de Malmaison, en plein été, couvert de châles, il se chauffe à la cheminée en grelottant. Conscient de son état, Napoléon, en accord avec son épouse Eugénie, a décidé d’abdiquer en 1874, à la majorité du Prince Impérial. Mais tiendra-t-il jusque-là ?  L’incapacité de l’empereur à diriger vraiment les affaires font que le gouvernement et la cour sont l’enjeu de différentes coteries. Le souverain en est bien conscient :

« Comment voulez-vous que les choses marchent dans ce pays ? L’Impératrice est légitimiste ; Morny est orléaniste ; moi-même je suis républicain ; il n’y a qu’un seul bonapartiste, c’est Persigny, mais il est fou ».


Et puis vient au milieu de l’été cette histoire d’opérette : la prétention d’un Hohenzollern à la couronne d’Espagne. La France obtient un beau succès diplomatique avec le retrait de la candidature. Pourquoi alors s’entêter et exiger de Guillaume II un engagement écrit ? Belle occasion pour Bismarck de tendre son piège afin d’unifier l’Allemagne face au grand rival !
Et tout à coup, nous sommes en guerre ! Le ministre a beau prétendre qu’il ne manque pas un bouton de guêtre, on manque de tout, l’armée est dans une désorganisation totale.
Commence alors ce navrant trajet vers Metz d’une armée traînant un souverain malade, la « soupière » ou « le boulet d’or » comme on le surnomme irrespectueusement. Sa présence agace ; incapable de commander, il encombre.
Viennent les premières défaites, l’enfermement de Bazaine dans Metz, le repli sur Chalons en Champagne, les hésitations entre un retour sur Paris ou une montée vers le nord, solution finalement adoptée.
La pluie se met de la partie, la boue, les arrêts fréquents pour soulager un empereur qui défaille. Rien ne nous est épargné des détails triviaux : les serviettes éponge mises dans la culotte du souverain qui pisse le sang lorsqu’il monte à cheval, la dysenterie…
Et les nouvelles sont de moins en moins bonnes. Finalement, l’armée impériale se fait enfermer à Sedan où elle livre son ultime combat. C’est une catastrophe, une défaite écrasante malgré la bravoure de certains régiments. L’empereur, après avoir parcouru le champ de bataille en y cherchant la mort qui se refuse, prend alors une vraie et sage décision : hisser le drapeau blanc, quand tout est perdu, pour arrêter l’hémorragie de sang.
Rien ne lui sera épargné de l’humiliation devant Bismarck et Moltke.
Plus durablement, sa mémoire, son règne sont voués aux gémonies. Tout n’a pas été noir pourtant pendant cette période. La dernière tentative d’empire libéral était intéressante et aurait peut-être pu mener à la démocratie ? Peut-être ? Mais, « Malheur aux vaincus » !



/Mots-clés : #guerre #historique #xixesiecle
par ArenSor
le Jeu 18 Mar - 21:39
 
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Sujet: Nicolas Chaudun
Réponses: 5
Vues: 1056

Stephen Crane

Tag guerre sur Des Choses à lire 51ilxx10

La conquête du courage

C’est un brave petit gars, encore adolescent, qui s’engage dans la guerre de Sécession du côté des Yankees, parce que ça se fait : défendre des idées, participer à une grande aventure, montrer qu’on est un homme.
La première partie est assez touchante, il n’est pas du tout à la hauteur de la situation, il a peur d’avoir peur, puis il a peur au combat, il fuit. Sans trop culpabiliser, se demandant même s‘il ce n’est pas lui le plus malin (limite tête à claque dans sa gestion de son propre stress), mais avec encore la peur de ce que les autres vont en dire.

Puis il y a une vraie grosse bataille, le reste n’était qu’avant-goût, avec des chefs qui vous courent après et vous méprisent un peu (et ça on a carrément envie de leur montrer qu’on vaut plus qu’ils ne croient), des copains qui tombent à droite à  gauche qu’on veut venger et peu à peu cela le happe, il devient courageux, il s’empare du drapeau de l’ennemi, c’est un héros.

La guerre « grandit » l’adolescent.

Je ne suis pas sûre d’être le bon public pour cette exaltation du bon petit américain courageux.
En outre l‘écriture (ou la traduction ?), si elle est belle par moments, décrivant notamment une nature splendide comme théâtre de ce carnage, est assez confuse dans les combats et les faits et mon attention, pour ne pas dire mon intérêt, ne s’en est pas trouvée encouragée.


\Mots-clés : #guerre #initiatique
par topocl
le Lun 22 Fév - 14:25
 
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Sujet: Stephen Crane
Réponses: 6
Vues: 250

Gustav Hasford

Le Merdier

Tag guerre sur Des Choses à lire Merdie10

Dans un style direct, parfois très cru, Hasford nous plonge au cœur de la guerre dans toute son horreur et son absurdité. Le récit est glaçant et fait froid dans le dos. Une sorte de témoignage coup de poing, probablement salutaire pour ne pas oublier les aspects abjects de la guerre

« A des milliers de mètres sous l’appareil, le Vietnam est une mince bande de merde de dragon séchée sur laquelle Dieu a posé des tanks, des avions et beaucoup d’arbres, de mouches et de Marines. »


Le conducteur se retourne. Son visage est dur : « J’les ai pas vus, enfoirés, et puis qu’est-ce-qui leur prit de ne pas s’écarter ? Est-ce que ces bouseux  de Chinetoques ne savent pas que les tanks ont la priorité ? » Le visage du conducteur est recouvert d’une fine couche d’huile et de sueur ; l’acier a pris possession de son âme. Il est devenu un rouage du tank. Il transpire de l’huile pour en lubrifier les engrenages et les pignons. »


« C’est une enfant, elle n’a pas plus de quinze ans ; un ange eurasien, svelte, aux beaux yeux noirs. Des yeux qui sont aussi les yeux durs d’un grognard. Elle ne fait pas un mètre-cinquante. Ses cheveux longs, noirs, brillants sont attachés en queue de cheval par un cordon en cuir. Sa chemise et son short, couleur kaki moutarde, ont l’air tout neufs. Un sac de tissu blanc rempli de riz est accroché en bandoulière sur sa poitrine et sépare ses deux petits seins. Ses sandales « Gooodyear » ont été découpées dans de vieux pneus. Autour de sa taille de guêpe, accrochées à sa ceinture, des grenades à main artisanales avec des poignées en bois, des boîtes de Coca bourrées de poudre noire, un couteau de pêcheur, et six poches en toile contenant des chargeurs en forme de banane pour le fusil d’assaut AK-47 pendu à son dos. [….] Nous faisons cercle autour du franc-tireur. Elle respire à grand-peine. Ses entrailles colorées se déversent à travers ses blessures. Une partie de sa jambe droite a été arrachée. Elle serre les dents et gémit comme un chien qui vient d’être écrasé par une voiture. »


« Chaque coup de feu devient un mot prononcé par la mort. La mort nous parle. La mort veut nous raconter un secret marrant. Nous n’aimons peut-être pas la mort mais la mort nous aime.  »


« Du jour où j’ai tué un ennemi, les conversations avec les cadavres sont devenues plus intéressantes que les discussions avec des gens qui étaient encore en vie. »


« Les gens que nous avons butés aujourd’hui sont les meilleures personnes que nous connaîtrons jamais. Quand nous reviendrons dans le Monde, ça va être dur de ne plus avoir quelqu’un qui mérite d’être flingué. Ces gars-là sont le sel de la terre, ils vont nous manquer. »


« Les civils ne retiennent de l’horreur de la guerre que les tripes et l’hémoglobine. Mais la laideur de l’être humain… La laideur du sourire qui a intégré la mort… La guerre est laide parce que la vérité est parfois laide et que la guerre est tout ce qu’il y a de plus sincère. »


Spoiler:
En 1968, j’étais au collège. A la récréation, nous écoutions la radio sur de petits transistors, impatients de connaître les exploits des athlètes français aux jeux olympiques de Grenoble : Jean-Claude Killy, Marielle Goitschel, Annie Famose…  De brefs annonces parlaient d’une guerre qui nous semblait bien lointaine, aux noms exotiques : Da-Nang, Hué, Khe-Sanh, qui bizarrement sont restés gravés en moi.


\Mots-clés : #guerre #guerreduvietnam
par ArenSor
le Lun 8 Fév - 17:40
 
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Sujet: Gustav Hasford
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Michael Herr

Putain de mort

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Michael Herr a été correspondant de guerre au Vietnam pendant un an, et c’est de ses notes qu’il a tiré ce roman, d’où est issu le film Apocalypse now, auquel l’auteur a collaboré ; on retrouve les hélicoptères, la folie des combattants, particulièrement les « Lurps », Long Range Reconnaissance Patrols (L.R.R.P.), ainsi que la dimension esthétique et fascinante de la guerre.
« Toutes les cinq balles, il y avait une traçante : quand le Fantôme était à l’œuvre tout s’arrêtait et un torrent figé d’un rouge éclatant se déversait du ciel noir. Vu de très loin le torrent semblait se tarir entre deux giclées, s’évanouir lentement du ciel à la terre comme la queue d’une comète, et même le bruit s’éteignait quelques secondes après. »

On apprend évidemment sur la guerre du Vietnam ; ça en dit aussi beaucoup sur les USA, l’armée, la presse. Et la peur omniprésente, permanente :
« La peur et bouger, la peur et rester là, pas possible de choisir, pas possible de bien voir ce qui était pire, l’attente ou la chose elle-même. »

« Tout ce qu’on peut faire, c’est regarder les autres pour voir s’ils sont aussi assommés par la peur que vous. S’ils n’en ont pas l’air vous pensez qu’ils sont fous, s’ils en ont l’air vous vous sentez encore plus mal. »

Et bien sûr la mort.
« Quel que soit le nombre de fois où ça s’est passé, si je les avais connus ou pas, peu importe ce que je ressentais ou la façon dont ils étaient morts, leur histoire était toujours là et c’était toujours la même. Ça disait : "Mettez-vous à ma place." »

« Une fois, j’ai rencontré un colonel qui voulait abréger la guerre en lançant des piranhas dans les rizières du Nord. Il parlait de poissons et il avait les yeux pleins d’un immense rêve de mort. »

« On était toujours à vous dire qu’il ne fallait pas oublier les morts, toujours à vous dire qu’il ne fallait pas trop y penser. On ne pouvait pas rester efficace comme soldat ni comme journaliste si on restait obsédé par les morts, si on retombait sans cesse dans une sensibilité morbide ou si on restait dans un deuil perpétuel. "Vous vous habituerez", disaient les gens, mais je n’ai jamais pu, en fait c’est devenu personnel, c’est allé en sens inverse. »

C’est rendu par scènes, aperçus, instantanés, images, flashes ; d’ailleurs le titre original est parlant : Dispatches (Dépêches). Le style est particulier, dense, cassant, elliptique, cru, et paraît haché (en rafales), éclaté (par la drogue ?), et difficultueusement rendu par la traduction (par ailleurs peu soignée dans la présentation ‒ vocabulaire, orthographe, etc.)
Rendre compte correctement de ce livre est sans doute d’en citer des extraits, sur le principe même de sa rédaction :
« La moindre des contradictions de cette guerre était peut-être que pour avoir un peu moins honte d’être américain il vous fallait quitter les coince-la-bulle de Saigon, les centaines de quartiers généraux qui ne parlaient que de bonnes œuvres et ne tuaient jamais personne, pour aller vers ceux de la jungle qui, eux, n’avaient que le meurtre à la bouche et passaient leur temps à massacrer. »

« "Si vous êtes touché, m’a dit un toubib, l’hélico peut vous ramener à l’hôpital du camp de base en vingt minutes à peu près."
"Si t’es vraiment salement touché, m’a dit un soldat, ils amènent ta boîte au Japon en douze heures."
"Si vous vous faites tuer, m’a promis un sergot 4 des Sépultures, on vous ramène chez vous dans la semaine." »

« Recherche-et-Destruction, plus un gestalt qu’une tactique, sortie vivante et fumante de la psyché du Commandement. Pas seulement une marche et une fusillade, sur le tas il aurait fallu dire l’inverse – Ramassez les morceaux et voyez si vous pouvez arranger un bilan, les annonceurs refusent les cadavres de civils. Les VC [Vietcong] avaient une tactique visiblement semblable appelée Trouve et Tue. De toute façon, c’était comme ça, on le cherche et il nous cherche pendant qu’on le cherche, la guerre sur une boîte de Vache qui rit, répétée jusqu’à l’infiniment petit. »

« Beaucoup savaient que le pays ne serait jamais regagné, seulement détruit [… »

« (Personne ne disait jamais "Quand-cette-foutue-guerre-sera-finie". Seulement "Combien t’as encore à tirer ?".) »

« Dormir à Khe Sanh, parfois, c’était comme s’endormir après quelques pipes d’opium, une dérive flottante mais consciente, de sorte que même en dormant on se demandait si on dormait, on notait chaque bruit à la surface, chaque explosion, chaque frisson qui parcourait le sol, en classant chaque détail sans jamais se réveiller. Il y avait des Marines qui dormaient les yeux ouverts, les genoux levés, raides, se levant souvent en plein sommeil comme si on leur avait jeté un sort. Dormir n’était pas un plaisir, pas un vrai repos. C’était une commodité qui vous empêchait de tomber en morceaux de même que les rations C froides ou pleines de gras vous évitaient de mourir de faim. »

« Ce colonel en particulier adorait faire voler l’hélico assez bas pour qu’il puisse décharger son 45 sur les Cong, et il voulait toujours qu’on en prenne des photos. »

Khe Sanh, le Diên Biên Phu états-unien qui n’a pas eu lieu, est un épisode plus développé du livre.
À la fin, est évoquée l’empreinte indélébile sur toute une génération.
« Dehors dans la rue je ne pouvais pas distinguer les anciens du Vietnam des anciens du rock and roll. Les années soixante avaient fait tant de victimes, leur guerre et leur musique avaient tiré l’énergie du même circuit si longtemps qu’il n’a même pas eu besoin de fondre. La guerre vous préparait à des années infirmes tandis que le rock and roll devenait plus féroce et dangereux que la corrida, les stars du rock se mettaient à tomber comme des sous-lieutenants – l’extase et la mort et (naturellement bien sûr) la vie, mais alors on n’aurait pas cru. Ce que je croyais être deux obsessions n’en était qu’une seule, je ne sais pas comment vous dire à quel point ma vie en a été compliquée. »

Il est fait référence à Catch-22 de Joseph Heller, à propos des rapports guerre et folie.
Et on se dit qu’on aimerait connaître des versions vietnamiennes, du Nord… La même chose, en pire (sans technologie de pointe) ?


Mots-clés : #guerre #guerreduvietnam #mort #violence
par Tristram
le Mar 1 Déc - 22:12
 
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Sujet: Michael Herr
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Ismet Prcic

Ismet Prcic
Né en 1977

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Ismet Prcic (prononcer ISS-met PER-sick) est un écrivain né en 1977 à Tuzla, en Bosnie Herzégovine. Il a émigré en Amérique en 1996. Diplômé de théâtre de l'université de Californie, auteur de nombreuses pièces et professeur de théâtre, il a travaillé comme réalisateur et acteur aussi bien aux États-Unis qu'à l'étranger. Ismet Prcic vit actuellement avec sa femme à Portland, dans l'Oregon. Son premier roman, California Dream, est d'inspiration autobiographique.


Ouvrage traduit en français :

- California dream, ed. 10/18, 2014





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Ismet Prcic : California Dream. - Les Escales

Avant moi, deux autres Prcic avaient fait le même voyage: mon grand-oncle Bego avait échappé aux nazis en passant par Paris et s'était installé dans un appartement de Flushing Meadows, où il était mort seul; et mon oncle Irfan avait fui les communistes en 1969 et s'était installé en Californie, où il m'invitait à le rejoindre vingt-six ans plus tard.
Nous étions tous trois originaires de la même ville bosniaque, mais nous avions quitté trois pays différents: Bego avait fui le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes; Irfan avait fui la République socialiste fédérative de Yougoslavie; et moi, je fuyais le jeune Etat de Bosnie-Herzégovine.
Ce qui donne une petite idée de la situation dans les Balkans: les régimes se succèdent, aucun ne dure, mais tous poussent à la fuite.


A dix huit ans, Ismet subit la guerre qui sévit dans son pays, la Bosnie et cette autre guerre entre son père (un imbécile irresponsable) et sa mère, très aimante et très aimée.
Le théatre est une diversion bienvenue. Elle l'amène à quitter le pays pour se rendre en Ecosse d'abord, puis en Californie. Mais il ne se sent nulle part à sa place. Partout il a laissé un être qu'il aime et qu'il a laissé pourtant.
Des images du conflit bosniaque le hantent. La culpabilité le mine.
Entre son destin particulier et l'Histoire, il se sent dépossédé d'un véritable choix. Poussé toujours ailleurs et toujours rejeté.

Dans ce livre en partie autobiographique, Ismet, a écrit un texte qui reflète la violence, le désespoir, l'attente vaine, une rage bouillonnante et autodestructrice.
Très moderne. La guerre, la sale guerre de Bosnie est vue comme celle du Vietnam, entre réalité atroce et cauchemars speedy.
Un texte fort, cru et brutal mais puissant.


Mots-clés : #exil #famille #guerre
par bix_229
le Lun 16 Nov - 15:40
 
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Curzio Malaparte

Le Soleil est aveugle

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Correspondant de presse dans l’armée italienne avec grade de capitaine, Malaparte écrivit ce récit sur la bataille des Alpes pendant le mois de juin 1940, lorsque Mussolini envoie ses troupes attaquer la France, loyales malgré leur dissentiment. Ce « roman » (tel que Malaparte le met entre guillemets dans sa « Déclaration préliminaire et nécessaire »), paru dès janvier 1941 dans la presse, est d’autant plus court qu’il fut amputé par la censure : manquent les chapitres III, XVII et XVIII (les deux derniers).
Le personnage principal est un capitaine, qui sempiternellement doit « s’en aller » (pour son service ?), et où on peut reconnaître l’auteur.
C’est un compte-rendu avec de nombreuses descriptions des Alpes et des Italiens qui les franchissent, une suite de chroniques au gré des envois de Malaparte à un journal, plutôt prosaïques au commencement de chaque épisode, mais rendues poignantes par l’emballement lyrique qui les soulève parfois. Sans doute manière tourmentée dont Malaparte souffre de ne pouvoir et/ou s’efforce de témoigner de la réalité en contournant la censure, il tord la syntaxe avec des hésitations et des parenthèses, entremêle des souvenirs (par exemple d’enfance ou d’Éthiopie), croise des personnages récurrents (l’ami officier Barbiéri, ou l’alpin Calusia avec sa cloche de vache, une sorte d’incarnation de l’Italie montagnarde et pure), place peut-être des allusions qui m’échappent entre les non-dits, tergiverse de répétitions en oscillations accélérées jusqu’à la syncope jazzy entre rage et désarroi ‒ tel ce capitaine qui « s’embrouille dans l’écheveau » du brouillard…
« Le Major Cattaneo dit au Capitaine : – Eh oui, la jeunesse ! et voudrait ajouter que, voudrait justement ajouter que, mais il se rassied et regarde vers la rive opposée du lac où les hommes et les mulets défilent, la tête à l’envers dans l’eau. Les alpins rient et chantent, ils sont joyeux ce matin, même le cri des mulets semble un chant, comme si les Bataillons, ce matin, allaient à la promenade, à un quelconque exercice tactique, et ne savaient pas que là-haut, après le sommet du Col de la Seigne, les Français les attendent avec le Lebel chargé, ce ne sont certes pas les soldats du Pape, ces Français, à peine verront-ils pointer le Bataillon qu’ils tireront dessus ; et le Major Cattaneo dit j’ai l’impression de les tromper, nos garçons, oui, l’envie me prend de leur dire à haute voix que ce n’est pas une promenade, que d’ici peu les Français nous tireront dessus, que les Français ne sont pas les soldats du Pape, mais le Capitaine le regarde en souriant et lui dit ils le savent déjà, ils le savent très bien que d’ici peu les Français nous tireront dessus, (et Bristot ne se retourne pas au bruit que fait la porte en se refermant très lentement. Il dort sans un souffle, le visage moisi serré dans sa main comme un mouchoir sale) et le Major Cattaneo, assis sur l’herbe à côté du Capitaine, fume sa courte pipe, le chapeau trop petit au sommet de sa tête ronde, et il a un visage gras, des yeux pétillants, une moustache hérissée, des cheveux en désordre qui lui sortent par touffes de dessous l’aile du chapeau, un nez pâle et gonflé, et sur le visage le sourire timide d’une délicate bonté, quelque chose de fort et de bon, d’ingénu et de fort. Il est de Bergame, Cattaneo, d’une noble famille bergamasque, un cœur d’or, et il dit regardez ce nuage là-haut. Le Capitaine lève les yeux et voit sur les pics qui surplombent le glacier du Miage un nuage vert, d’un vert intense et brillant, presque un beau pré vert, et le Major Cattaneo dit il ne vous semble pas que ? Mais il s’interrompt et se tait parce qu’il s’aperçoit que le Capitaine sourit, et le Major aussi sourit, fumant sa courte pipe. »

Sous le feu de l’artillerie française, dans les névés qui s’élèvent en geysers, la vision se fait onirique, voire hallucinée (jusqu’à une lutte avec des anges) :
« Les projectiles s’élancent vers les hommes courbés, haletants, enfoncés dans la neige jusqu’aux genoux, s’élancent comme les chevaux mécaniques d’un carrousel, comme les wagonnets du haut d’une Montagne Russe, comme un homme au milieu de la route devant une machine de course lancée à 180 à l’heure. À la voix, on devine la forme : les uns ont la forme d’une tête de chien et ils s’élancent en aboyant, les autres ont une tête de serpent et ils trouent le ciel en sifflant de leur front vert triangulaire (les yeux ronds, fixes, la langue fourchue dardée hors de la gueule cruelle). D’autres ont la forme d’objets, de petits objets familiers, peignes, brosses, ciseaux, bouteilles pleines d’un liquide jaune, bobines de fil, d’autres encore la forme d’un fruit, pêches, pommes, abricots, d’autres d’épis de maïs, d’autres de visages humains, d’autres de paysages, le Bisenzio à Santa Lucia, la maison du prêtre de Coiano, le couvent de Gallici, le môle du Purgatoire à Lipari, le château de Sala Dingai dans le Choa. D’autres sont comme des têtes de cheval, la longue crinière dénouée dans le vent à travers la vallée déjà gonflée de brouillard, les yeux obliques, grands et féminins, pleins d’une pitié merveilleuse, et le hennissement, d’abord lointain et faible, se rapproche rapidement, se fait aigu, menaçant, désespéré : maintenant le bombardement ressemble à un escadron de chevaux lancés au galop contre l’ennemi, le hennissement des 155, le long hennissement des obus-chevaux s’éloigne dans l’air sale de grésil. »

La bataille historique se généralise en aversion pour l’absurdité de la guerre. Le leitmotiv « les bêtes sont folles » parcourt tout le récit, et cette folie renvoie certainement à celle des hommes.
« Je pensais que les bêtes sont bien meilleures que nous. Ce sont des êtres purs, désintéressés. […]
‒ Ce qui corrompt les hommes, ce qui les rend méchants, lâches, égoïstes, c’est la conscience de la mort. Les bêtes n’ont que l’instinct de conservation, peut-être un pressentiment lointain. Mais elles n’ont pas la conscience de la mort. Elles savent qu’elles peuvent mourir, mais non qu’elles doivent mourir. »

Le titre souligne l’indifférence des éléments aux destinées humaines.
Évidemment on songe à Kaputt. Quel style, vraiment !

Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #deuxiemeguerre #guerre
par Tristram
le Mar 3 Nov - 22:07
 
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Sujet: Curzio Malaparte
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Antonio Lobo Antunes

Le Cul de Judas

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Au cours d’un monologue avec une dame dans un bar (abondamment arrosé) puis le reste de la nuit chez lui, le narrateur se confie dans une chronique amère de la guerre portugaise en Angola (que Lobo Antunes a vécu pendant plus de deux ans de service militaire en tant que médecin).
« Le charme des bars réside, n'est-ce pas, dans le fait qu'à partir de deux heures du matin ce n'est pas l'âme qui se libère de son enveloppe terrestre et qui monte verticalement vers le ciel, comme l'envol mystique des rideaux blancs chez les morts de nos missels, mais c'est la chair qui se défait de l'esprit, un peu surprise, et qui commence une danse pâteuse de statue en cire qui fond, pour finir dans les larmes de remords de l'aurore, quand la première lumière oblique nous révèle, de son implacabilité radioscopique, le triste squelette de notre irrémédiable solitude. »

« Le jour enfle par les fentes des persiennes, douloureux et lourd comme un furoncle, abritant en lui des pus d'horloge et de fatigue. »

De A à Z (c’est la numérotation des chapitres), il retrace cette expérience pleine des « coliques douloureuses du mal du pays et de la peur ».
« Nous avons jeté l'ancre à Marimba : rangée de manguiers énormes sur le sommet d'une colline entourée par la distance bleue des champs, dans une nouvelle clôture de fil de fer sur laquelle les mômes des paillotes voisines accrochaient leurs visages affamés pendant que des nuages gros de pluie, pesants comme des outres, s'accumulaient sur le rio Cambo, habité par le silence minéral des crocodiles. Là, pendant un an, nous sommes morts, non pas de la mort de la guerre qui nous dépeuple soudain le crâne dans un fracas fulminant et laisse autour de soi un désert désarticulé de gémissements et une confusion de panique et de coups de feu, mais de la lente, angoissante, torturante agonie de l'attente, l'attente des mois, l'attente des mines sur la piste, l'attente du paludisme, l'attente du chaque-fois-plus-improbable retour avec famille et amis à l'aéroport ou sur le quai, l'attente du courrier, l'attente de la jeep de la P.I.D.E. qui passait hebdomadairement en allant vers les informateurs de la frontière, et qui transportait trois ou quatre prisonniers qui creusaient leur propre fosse, s'y tassaient, fermaient les yeux avec force, et s'écroulaient après la balle comme un soufflé qui s'affaisse, une fleur rouge de sang ouvrant ses pétales sur leur front : "C'est le billet pour Luanda ‒ expliquait tranquillement l'agent en rangeant son pistolet sous l'aisselle ‒ on ne peut pas se fier à ces salauds."
De telle sorte qu'une nuit quand le type s'est fendu une fesse sur la cuvette brisée des WC, comprenez-vous, je lui ai cousu le cul sans anesthésie, dans le cagibi de poste de secours, sous le regard content de l'infirmier, vengeant ainsi, un peu, à chacun de ses hurlements, les hommes silencieux qui creusaient la terre, la panique fondant en énormes plaques de sueur sur leurs maigres dos et qui nous fixaient de leurs orbites dures et neutres comme des galets, vidées de lumière comme celles des morts sans vêtements couchés dans les réfrigérateurs des hôpitaux. »

C’est aussi une évocation atroce de l’Afrique et « des larves à la Bosch », « ces noirs concaves de faim » :
« Des gosses sans doigts, affolés par les mouches, se groupaient en un essaim muet d'épouvante, des femmes aux traits de gargouille échangeaient en secret des dialogues que les palais en mine de leurs bouches transformaient en une pâte de gémissements, et moi, je pensais à la Résurrection de la chair du catéchisme, comme à des morceaux de tripes s'élevant des trous des cimetières dans un réveil lent d'ophidiens. »

C’est surtout une rageuse dénonciation des fauteurs de guerre.
« Debout, devant la porte de la salle d'opérations, les chiens de la caserne en train de flairer mes vêtements, assoiffés du sang de mes camarades blessés en taches sombres sur mes pantalons, ma chemise, les poils clairs de mes bras ; je haïssais, Sofia, ceux qui nous mentaient et nous opprimaient, nous humiliaient et nous tuaient en Angola, les messieurs sérieux et dignes qui, de Lisbonne, nous poignardaient en Angola, les politiciens, les magistrats, les policiers, les bouffons, les évêques, ceux qui aux sons d'hymnes et de discours nous poussaient vers les navires de la guerre et nous envoyaient en Afrique, nous envoyaient mourir en Afrique, et tissaient autour de nous de sinistres mélopées de vampires. »

« Nous revenons avec le sang propre, Isabelle : les analyses ne montrent pas les noirs en train d'ouvrir leur fosse pour le tir de la P.I.D.E., ni l'homme pendu par l'inspecteur à Chiquita, ni la jambe de Ferreira dans le seau à pansements, ni les os du type de Mangando sur le plafond en zinc. Nous revenons avec le sang aussi propre que celui des généraux dans leurs cabinets à air conditionné, à Luanda, déplaçant des points de couleur sur la carte d'Angola, aussi propre que celui des messieurs qui s'enrichissaient en faisant le trafic d'hélicoptères et d'armes à Lisbonne, la guerre est dans le cul de Judas, dans les trous pourris, vous comprenez, et non pas dans cette ville coloniale que je hais désespérément, la guerre ce sont les points de couleur sur la carte d'Angola et les populations humiliées, transies de faim sur les barbelés, les glaçons dans le derrière, l'invraisemblable profondeur des calendriers immobiles. »

Le tout traité en longues phrases travaillées d’une vision pleine de sarcasme, d’humour noir, d’ironie de ce long séjour agonique en Afrique ; récurrence des images optiques (y compris miroir) et animalières, nombreuses références picturales (et aussi littéraires), évocation des anges et des moustaches, présence forte de Lisbonne.  
« Le miroir de la cabine me renvoyait mes traits déplacés par l'angoisse, comme un puzzle défait où la grimace affligée du sourire acquérait la répugnante sinuosité d'une cicatrice. »

Emporté par une vindicte désabusée, ce roman pèche peut-être par une certaine immaturité, maladresse comme de débutant (avec quelques doutes sur la traduction, au moins concernant la ponctuation et le vocabulaire).

Mots-clés : #colonisation #guerre #mort #satirique
par Tristram
le Mer 7 Oct - 16:57
 
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Sujet: Antonio Lobo Antunes
Réponses: 23
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Benoit Vitkine

Donbass

Tag guerre sur Des Choses à lire Extern58

On est à deux pas de la ligne de front entre les légitimistes ukrainiens et les séparatistes soutenus par Poutine ; un lieu où petit-fils et grand-mère échangent ainsi :
-D’où vient ce bruit, Sacha (…)
-Ce n’est rien, baboulia, c’est la guerre qui recommence.
-Ah, très bien dit-elle d’un ton étrangement satisfait, je vais faire du thé. »
Rôdent aussi de sombres fantômes rapports par els soldats qui ont fait la guerre en Afghanistan, quelques décennies plus tôt.

Pour Henrik, le chef de la police désabusé et la population qui ne demande qu’une chose, qu’on la laisse enfin tranquille, le corps d‘un enfant cruellement assassiné rappelle que certaines choses ont encore un sens…

C‘est l’occasion d’un tour d’horizon – effroyable - sur les traumatismes, les petites compromissions et les grandes corruptions d’une région du monde dévastée par le conflit dans l’indifférence générale. L’enquête est pleine de surprises, les personnages ont du sens, le  chef de la police torturé à souhait : je n’ai pas lâché cette histoire d’une semelle et j’en suis  sortie meurtrie : quel monde terrible...

Mots-clés : #guerre #polar #violence
par topocl
le Dim 6 Sep - 10:48
 
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Sujet: Benoit Vitkine
Réponses: 2
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Isaac Babel

Cavalerie rouge

Tag guerre sur Des Choses à lire Cavale10

Trente-quatre nouvelles généralement brèves d'Isaac Babel, correspondant de guerre dans l'Armée rouge pendant la campagne de Pologne, en 1920. C’est en fait un narrateur qui raconte, mais on croit reconnaître l’auteur dans ce « binoclard » mal intégré dans les rangs prolétaires, qui (au début) monte mal à cheval, et ne parvient pas à tuer un autre homme…
Trente-quatre nouvelles, plus quelques autres textes dont des extraits du journal et des Plans et esquisses de Babel, autant de bribes ; parfois des fragments d’un épisode réapparaissent dans plusieurs récits, ce qui donne une forte impression d’égarement, de hantise et de foisonnement.
Donc (a minima) un témoignage paraissant à la fois distancié et d’évidence vécu de la guerre et ses méfaits collatéraux sur les moujiks, petites gens des campagnes, les juifs…
« Une aube humide dévalait en flots de chloroforme vers nous. Des fusées vertes vrillaient au-dessus du camp polonais. Elles palpitaient dans l’air, s’effeuillaient comme des roses sous la lune et s’éteignaient. Et dans le profond silence, j’ai perçu les effluves lointains des râles. L’haleine du meurtre celé rôdait autour de nous.
‒ On tue, dis-je, qui est-ce qu’on tue ?…
‒ Le Polonais s’inquiète, répondit le moujik, le Polonais égorge les youpins…
[…]
‒ Le youpin, dit-il, est le coupable, pour nous comme pour vous. Après la guerre, il n’en restera plus beaucoup. Combien qu’on compte de youpins sur terre ? »

…mais aussi les cosaques, les Galiciens, les femmes (« sœurs-infirmières », servantes, prostituées) ‒ et les abeilles !
« C’était une fille épaisse, aux joues fleuries. Seule, une existence lentement coulée sur la fertile terre ukrainienne peut injecter à une juive des sucs bovins pareils et faire reluire son visage d’un lard aussi lustré. Les jambes de la fille, grasses, d’un rouge brique, gonflées comme des sphères, exhalaient une odeur fade et écœurante comme la viande fraîchement découpée. »

Au-delà du témoignage, c’est une œuvre littéraire qui dépasse la contingence pour faire percevoir au lecteur la brutalité de la guerre, de la mort, l’épique, l’atroce, l’Histoire, le peuple en marche, avec un style saisissant, d’une grande concision, sans rien de dilatoire, et des qualificatifs inattendus, presque surréalistes, fantastiques. J’ai par endroits songé à Kaputt de Malaparte.
« Et après qu’y a-t-il eu ? Après, ça a été le front, la Cavalerie Rouge et la troupe qui sent le sang tiède et la chair morte. »

« Devant moi, voici la halle, la mort de la halle aussi. Elle est tuée, l’âme grasse de l’abondance ! Des cadenas muets pendent aux étals et le granit des pavés est net comme la calvitie d’un squelette. »

« Rutilant des gueules de chevaux cousues sur nos soutaches, échangeant des chuchotements et tintant des éperons, nous tournons dans l’édifice sonore et la cire coule sur nos mains. Les Vierges, aux parures de pierres précieuses, suivent notre chemin de leurs prunelles roses comme celles des souris, la flamme palpite dans nos doigts refermés et des ombres angulaires se tordent convulsivement sur les statues de saint Pierre, de saint François et de saint Vincent, sut leurs petites joues vermeilles et leurs barbes frisotées, enluminées de carmin. »

« ‒ Pourquoi que les femmes, elles se donnent tant de mal, répondit-il plus tristement encore, pourquoi les accordailles, les mariages ? Pourquoi que les commères, elles prennent tant plaisir aux noces !…
Une traînée rose irradia la nue et s’éteignit. La voie lactée filtra d’entre les étoiles.
‒ Ça me fait rire, dit Grichtchouk avec amertume et il m’indiqua de son fouet un homme assis au bord de la route, ça me fait rire de voir pourquoi que les femmes, elles se donnent tant de mal…
L’homme, assis au bord de la route, était Dolgouchov, le téléphoniste. Les jambes déjetées, il nous regardait droit dans les yeux.
‒ Voilà je…, dit Dolgoucov lorsque nous fûmes près de lui, je suis foutu… Compris ?
‒ Compris, répondit Grichtohouk, en arrêtant les chevaux.
‒ Il faut claquer une balle pour moi, dit Dolgouchov [avec sévérité].
Il était assis, adossé à un arbre. Ses bottes dressaient leurs pointes écartées. Sans me quitter des yeux, il retroussa précautionneusement sa chemise. Il avait le ventre arraché, les boyaux glissaient sur ses genoux, et on voyait les battements du cœur. »

« La nuit volait vers moi sur de fringants chevaux. La plainte aiguë des chariots emplissait l’univers. Sur la terre ceinte de jappements, les routes s’éteignaient. Les étoiles s’extirpaient du ventre rond et frais de la nuit et les villages désertés s’embrasaient au-dessus de l’horizon. »

« Bientôt Sachka revint. Elle changea les pansements du blessé et leva son falot sur la plaie qui se gangrenait.
‒ Tu passeras demain, dit Sachka en épongeant la sueur froide de Chévéliov. Tu passeras demain, elle s’est glissée dans tes tripes, la mort. »

« De nouveau, il se mit à pleuvoir. Des souris mortes dérivaient sur les routes. L’automne tenait nos cœurs encerclés dans ses embuscades et les arbres, cadavres nus remis debout, titubaient à la croisée des chemins. »

« Nos troupes avaient lâché pied et s’étaient emmêlées. Le train de la Section Politique battait en retraite, rampant sur l’échine morte des champs. [Et une Russie monstrueuse, invraisemblable, comme un troupeau de poux de corps, bordait nos wagons d’un piétinement de chaussons de tille] Une moujikaille typhique roulait devant elle la gibbosité familière de la camarde à soldats. Elle bondissait sur les marche-pieds de notre train et retombait, refoulée à coups de crosses. Ce n’était que souffles rauques, raclements, vols en avant et silence. »

(Entre crochets et en italiques, passages de l’édition princeps ensuite censurés.)
À signaler en postface l’intéressant essai de Jacques Catteau, le traducteur, qui postule que le fantastique remplacerait l’épopée :
« Toutes les deux puisent au même fonds ancestral : l’épopée exalte la naissance d’un ordre dans le fer et le sang, le fantastique pour peu qu’il s’éloigne de la simple activité ludique, pressent l’éclatement de cet ordre et la sourde montée d’un nouvel ordre ennemi ; il enregistre les effrois d’une société qui croule et désespérément se réfugie dans l’idéal ancestral… Ainsi la littérature fantastique déploie ses somptueuses fleurs vénéneuses aux heures d’échec, de désespoir ou de l’attente trouble d’une nouvelle ère tandis que les épopées flambaient aux aurores des peuples, transmettant d’âge en âge la flamme première. »

Épopée sans sublime, à l’orée du XXème siècle...

Mots-clés : #guerre #historique #temoignage
par Tristram
le Ven 4 Sep - 0:15
 
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Sujet: Isaac Babel
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Akira Mizubayashi

Âme brisée

Tag guerre sur Des Choses à lire Produc11



Originale: Français, 2019

CONTENU :
4ème de couverture a écrit:Tokyo, 1938. Quatre musiciens amateurs passionnés de musique classique occidentale se réunissent régulièrement au Centre culturel pour répéter. Autour du Japonais Yu, professeur d'anglais, trois étudiants chinois, Yanfen, Cheng et Kang, restés au Japon, malgré la guerre dans laquelle la politique expansionniste de l'Empire est en train de plonger l'Asie. Un jour, la répétition est brutalement interrompue par l'irruption de soldats. Le violon de Yu est brisé par un militaire, le quatuor sino-japonais est embarqué, soupçonné de comploter contre le pays. Dissimulé dans une armoire, Rei, le fils de Yu, onze ans, a assisté à la scène. Il ne reverra jamais plus son père… L'enfant échappe à la violence des militaires grâce au lieutenant Kurokami qui, loin de le dénoncer lorsqu'il le découvre dans sa cachette, lui confie le violon détruit. Cet événement constitue pour Rei la blessure première qui marquera toute sa vie...


REMARQUES :
A partir de ces premiers pages racontés dans le "contenu", l’histoire sera encore et encore repris par des retours en arrière d’un avenir lointain. Et tel et tel protagoniste nous sera rapproché et des nouvelles facettes s’ouvriront. En fin de compte on se trouve même dans les années 2000 : nos héros racontent leur vécu, leurs perspectifs, font connaissance les uns des autres. Dans le livre ce sera raconté, après le prologue, en quatre chapitres, qui sont intitulés selon les quatre mouvements du quattuor « Rosamunde » de Schubert.

Ainsi la musique est et sera extrêmement présente dans ce roman. Aussi Rei sera plus tard – en honneur de son père et dans la volonté de reconstituer un jour la violine détruite de celui-ci – constructeur et réparateur de violine ! La musique réunit les personnes, les hommes et femmes : elle guérit les âmes, comme aussi les instruments à cordes aront besoin d’une « âme saine ». On fera mention de la Gavotte de Bach, mais alors surtout du quattuar mentionné que je vous conseille d’écouter, p ex ici : https://www.youtube.com/watch?v=JGO_qd4PTh4

L’auteur écrivait ce roman en français. A mon avis il est évident que Mizubayashi jouait beaucoup avec les sens et significations de la langue française et japonaise, entre différentes espaces culturelles. Mais malgré l’origine de l’auteur certains aspects e seront pas purement « japonais ». Donc, il ne s’agit pas purement d’une transposition du ou d’un Japonais. Mais on trouve probablement une forme de retenu, de discrétion « typique » (?) japonais, une façon de se retenir, de se mettre en retrait, à mon avis très sensible dans le roman.

Il est assez frappant de voir qu’à part d’une figure franchment « négative » les autres protagonistes émanent une certaine forme de souffrance, mais aussi de paix. Ainsi des mondes se pénétrent. Des morts, des disparus mêmes deviennent des esprits vivants. Dans les remerciements on dit entre autre : « Nous sommes environnés par des phantomes, des morts vivants, qui se trouvent tout juste entre deux morts. » (Prrobablement une réprésentation assez japonaise qui me rappelait aussi le film splendide de Kore-Eda Hirokazu « After Life ».

Quatrième de couverture a écrit:Dans ce roman au charme délicat, Akira Mizubayashi explore la question du souvenir, du déracinement et du deuil impossible. On y retrouve les thèmes chers à l'auteur d'Une langue venue d'ailleurs : la littérature et la musique, deux formes de l'art qui, s'approfondissant au fil du temps jusqu'à devenir la matière même de la vie, défient la mort.


\nMots-clés : #guerre #mort #musique
par tom léo
le Sam 15 Aoû - 16:06
 
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Sujet: Akira Mizubayashi
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Mathias Enard

Dernière communication à la société proustienne de Barcelone

Tag guerre sur Des Choses à lire Last10
2016, poésie, 110 pages environ dont une préface d'olivier Rolin.


Alors il y a le titre, tape-à-l'œil.
Puis la carte sur la table: nous irons donc du Liban en Syrie, puis aux steppes russes en passant par l'ex-Yougoslavie, la Pologne et en achevant à Barcelone, avec un tout bref intermède lisboète.
Mathias Énard en ses trajectoires cosmopolites.
La préface, assez copain-copain, sonne son faussement déglingo, le ton dilettante-foutraque mais initié.
Bon, passons.

Tout de même l'assez long poème "Beyrouth", qui ouvre la partie I intitulée "Faire concurrence à la mort" balance à merveille, ça y est on est embarqué.
Illustré d'écrits dans les marges, dont un petit passage en arabe que je n'irai pas décrypter, le poème a du corps, de la consistance et reste concis sous des apparences de fleuve.  

Extrait tiré des pages 6 et 7 du poème, qui en compte 13:
Je suis arrivé en bateau avec les derniers nuages de la guerre
Beyrouth au goût de thym et de pneus brûlés
Il allait se passer quelque chose
En nous peut-être
Le soleil furieux séchait le sang
Les serviettes de plage
Les poubelles
Et les abricots
Le soleil séchait tout sauf l'huile des sardines et la graisse des armes
Il s'est passé quelque chose
Entre nos doigts repliés qui n'avaient aucune détente à presser
Aucune gâchette
Les tiens servaient à faire des pansements
Des injections
J'ai failli tourner de l'œil
Quand je t'ai vue panser la blessure
De ce filc qui avait pris une balle à un barrage:
Passionné par tes mains et ta dextérité j'ai tenu à t'observer
Mal m'en a pris
J'ai vu des étoiles
Soudain toutes les étoiles de Beyrouth m'aveuglaient
Des filaments de mercure
Des poissons volants dans le regard
Le monde tournait
Et tournait et tournait un train envolé
J'ai dû partir
Fuir
Grimper la montagne.

Avec, dans la marge, commençant au vers "Aucune gâchette" et finissant au vers "Des filaments de mercure":
Je n'étais pas ce
poète kurde de
Syrie
Qui maniait la
12.7 aussi bien
que le calame
Le plus grand
styliste de la
langue arabe
Salim "Mutan-
nabi" Barakat
L'abaday à la
mitrailleuse  


De la façon dont on [enfin, je !] l'imagine, frêles semblants, reliques fabriquées en poussière, entre-notes, entr'hachurées de pages de carnet déchiré, coq-à-l'âne et bribes, fragiles fragments venus de loin, ce poème-là surprend le lecteur avant de le prendre.
Bruits, odeurs, visuels s'entrechoquent, mon imagination y ajoute comme un fond sonore de guitare électrique saturée, à faible volume, quelque chose de très insistant.

La suite ?
Un peu moins séduisante, ai-je trouvé. La fin de la première partie "faire concurrence à la mort" ainsi que les poèmes de la partie "Matière de la steppe" (en particulier Balkans - Le Consul de France ivre devant son Consulat, et Park Princeva) m'ont rappelé "La chanson de Passavant", de François Sureau, écrit considéré comme poétique, au travers duquel je suis complètement passé...

Neretva retient toutefois l'attention:
Neretva a écrit: [...]
La rivière coule si verte, si émeraude
Dans le cri des montagnes-
Peut-on obtenir du vert
Avec du rouge et du jaune, du sang et de la pierre ?
De Jablanica à Mostar
Et de Mostar à Pocitelj
Des agneaux rôtissent sur le bas-côté de la route.
Leurs yeux sans regard
Plongent dans la Neretva avant de monter vers le ciel
Puis dévalent les ravins
Jusqu'à la rivière et remontent
Encore et encore.
Des agneaux au gré de la broche.


Pour le reste du corpus, je ne suis guère éloigné de l'opinion de Shanidar:
@shanidar a écrit:il faut se rendre à l'évidence , en dehors de quelques pages l'ensemble manque de relief... Bien sûr, n'étant pas très adepte de poésie, je suis sans doute passée à côté de la plupart des références (en particulier aux poètes arabes) mais si j'ai pu goûter certains passages, teintés par cette noire nostalgie qui semble toujours hanter l'auteur, je reste sur ma faim (et mon enthousiasme total envers Énard quoique non écorné reste sur la réserve).


La dernière partie, éponyme à l'ouvrage (Dernière communication à la société proustienne de Barcelone, donc) alterne au début, de façon prosodique, l'espagnol et le français.
C'est un peu un jeu, comme on peut retrouver un passage d'une langue à l'autre dans certaines chansons.

Un détour curieux sans doute, valant la peine ?
Moins, à mon avis, que ce qui suit, urbain, blues, malsain, comme  Les Stances de Barcelone (Depuis l'asile psychiatrique du Paradis) - La Ballade de la Barceloneta aussi, et voici quelques vers de Stances de la rue des voleurs, type chansonnette facile bien que crue, mais plutôt bien cadencée et pas désagréable:

La rue étroite moins de trois mètres
Séparent mon visage de son cul
Le client qui vient de la mettre
Se lève aussi il est repu
Il a une moustache de soudard
Un air de Turc ou de Malouin
Un pirate bien doté du dard
Un dur à cuire de loin en loin
Le tapin remet sa nuisette
L'artilleur range son attirail
Vire le plastique de sa quéquette
Jette la capote s'enfile un rail
Elle s'en va se faire un café
Elle m'aperçoit me lève un doigt
La baguette de cette fée
Je disparais le jour blondoie.


Mots-clés : #aventure #guerre #poésie #voyage
par Aventin
le Lun 10 Aoû - 17:36
 
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Sujet: Mathias Enard
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Lance Weller

Les marches de l'Amérique

Tag guerre sur Des Choses à lire 1494-c10

1815, année de l’éruption du Tambora (qui provoqua "l’année sans été") et de la naissance de Tom Hawkins, beau migraineux taciturne et « tueur d’hommes » (mais en fait il ne tuera que porté par les circonstances, il ne sera jamais un brigand). Puis son enfance, sa rencontre avec Pigsmeat Spence son voisin sur une terre ingrate (grand et laid par contraste), enfin leur vie ensemble sur les routes, ou plutôt dans les immensités de l’Ouest et du Sud.
Puis leur voyage de conserve avec Flora, la belle et rebelle esclave (surtout sexuelle ; sa peau est si claire qu’au premier abord les gens ne s’avisent pas qu’elle a du sang noir, et donc est une esclave), vendue, violée, prostituée.
« Cette première nuit, il lui prit tout ce qu’elle avait à donner ; tout ce qu’elle ignorait même qu’elle possédait, jusqu’au moment où il le lui prit. Tout ce qui pour elle signifiait être une enfant lui fut pris sur ces draps frais. »

Les rares paroles de Tom sont volontiers oraculaires et sentencieuses :
« Tom haussa les épaules et dit que, d’après l’expérience qu’il en avait, dans la vie tout n’était pas aussi tranché que cela. Selon lui, les dénouements étaient des choses rares et, sauf si on comptait les morts naturelles et les meurtres, il n’y avait pas de vraies fins comme dans les livres. Il la regarda, puis détourna les yeux.
‒ J’en ai fait l’expérience, dit-il doucement, les choses ont une façon bien à elles de ne pas aboutir. (Il s’éclaircit la gorge.) On m’a dit un jour que les histoires des gens leur appartenaient en propre. Que c’étaient comme des possessions qu’on ne pouvait pas leur enlever, et que personne ne pouvait s’amener tout simplement, une fois que c’était passé, et démêler le récit de quelqu’un d’autre de manière à lui donner un sens convenable. »

Tom fait une rencontre marquante avec le vieux Gaspar :
« Maintenant me voilà plus vieux que j’aurais jamais cru en avoir le droit et, tout comme toi, à chaque pas que je fais je deviens encore un peu plus vieux et plus éloigné de ce que j’étais. C’est sûrement pour ça que j’aime tant rester assis au bord d’une rivière. Je m’installe et puis je les regarde faire tout le boulot. (Il haussa les épaules et se désigna d’un geste.) Mais je vais te dire une chose. Que je sois pendu si je sais comment c’est arrivé. J’ai laissé quelque chose m’échapper, quelque part, et je me sens tellement fini que je ne sais même plus quoi faire de ma carcasse. Je suis devenu un vieillard si désagréable que j’ai du mal à le supporter. »

« Une fois que tu auras traversé et que tu seras là-bas, dans ces territoires sauvages au-delà de la frontière, rien n’aura plus de sens, sauf celui que tu donneras toi-même aux choses. Il n’y a plus aucune mesure, tout est trop vaste, le pays lui-même te tuera si tu n’y prends pas garde. L’herbe, les pierres, le temps, sans parler des hommes que tu rencontreras au milieu de tout cela. »

« À mon avis, ce qu’il te reste à faire maintenant, c’est trouver une façon de vivre avec ce que tu as fait. Mets de côté la question du bien et du mal. Maintenant, c’est fait. Alors ce que tu dois faire en attendant, c’est trouver une façon de tenir toute une journée, puis celle d’après, puis toutes celles qui vont suivre parce que, aussi sûr que je suis assis là avec mes douleurs, tu vas devoir tuer à nouveau. »

Ce roman d’aventures à fond historique est publié dans la collection "NATURE WRITING" chez Gallmeister, ce qui me paraît abusif ; il s’y trouve cependant de belles descriptions, notamment de la prairie et surtout de son ciel :
« Il qualifia de violette la couleur du ciel [nocturne] et lui affirma qu’il n’avait pas connaissance d’un autre endroit où une telle couleur était donnée à l’obscurité.
Il s’efforçait de décrire pour elle comment la lumière d’un soir d’été se recourbait à ses extrémités, à l’horizon des étendues les plus lointaines que l’on pouvait espérer voir, et comment elle se repliait sur elle-même, imprégnée de toutes les teintes imaginables. Des bleus si bleus qu’il était quasiment impossible de les concevoir comme étant une autre couleur. Et des ors, des rouges et des oranges si exotiques, si étranges qu’ils passaient certainement par le filtre d’un air parfumé. Des éclairs de vert provenant de la lisière du monde tandis que le soleil glissait doucement. »

Le propos de cet ouvrage, c’est finalement le destin des jeunes États-Unis :
« D’après son expérience, poursuivit-il, l’Amérique ne savait pas encore ce qu’elle était, elle ne savait pas quoi faire, ni dans quelle direction aller. Elle était encore jeune, elle se cherchait encore, mais la promesse qu’elle recelait avait d’autres ambitions qu’emprunter une voie comme celle de Kirker. Il dit que c’était en tout cas ce qu’il espérait parce que la voie suivie par Kirker était celle d’une bête sauvage et non celle d’un homme. »

Et bien sûr, toujours, la violence de l’espèce :
« ‒ La guerre va là où vont les hommes, dit-il. Et les hommes vont partout. »

La narration fait la navette entre passé, présent et même futur, d’une façon assez fine pour ajouter au plaisir de lecture sans dérouter le lecteur.

Mots-clés : #criminalite #guerre #historique #nature #voyage
par Tristram
le Lun 22 Juin - 13:27
 
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Sujet: Lance Weller
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Roger Nimier

Les épées


Tag guerre sur Des Choses à lire Les_zo10
Roman, 1948, 140 pages environ.

Un Nimier très dérangeant, horripilant. Plus d'abjection froide, de violence et de meurtre en toute gratuité que dans Le hussard bleu, je trouve, et dire qu'il a écrit ça à vingt-trois ans...

Cru, violent - obscène même de violence à certaines scènes, avec aussi une espèce d'insouciance poseuse, de jeu, comme quand on a vingt ans...
On peut comprendre que ce livre heurta les sensibilités, d'autant que les personnages qu'on y croise incarnant la Résistance, valent tout juste à peine mieux (et pas tous) que ceux qui incarnent la Milice, par exemple la scène du massacre du très jeune de Parreneuve, je ne vous la met pas en extrait, par respect pour votre appétit.

On trouve François Sanders en personnage principal, "Bernard" et le Capitaine de Forjac, noms (et quelques facettes des personnages) que l'on reverra dans Le hussard bleu.

L'histoire ? Un ado finissant, devenant jeune adulte, de bonne famille, vit une espèce d'amour aux limites (franchies ?) de l'incestueux et du possessif envers sa sœur, le père (qu'il exècre) est militaire, prisonnier en Allemagne.

Par jeu si ce n'est désœuvrement il entre dans la Résistance, doit infiltrer la Milice pour une mission d'assassinat, qui échoue sur trahison, et, par un quiproquo, ne se fait pas prendre pour le tueur potentiel, et...reste dans la Milice !
Quelques exactions, le bourbier ordinaire de ce milieu-là, le glauque, les abominations.
   
La seconde partie se déroule à Cannes dans l'immédiat après-guerre. Plus verbeuse, faisant la part aux sentiments, rengorgée de violence gratuite pas forcément contenue, donnant à Nimier l'occasion d'asséner quelques bons coups de poignard glacés du styliste qu'il faut reconnaître qu'il est - en effet, ça ne m'écorche pas le clavier de l'écrire, c'est une forte, intéressante plume "hors tout".
Son brouillage des pistes narratives, concomitant au brouillage des pistes idéologiques, est de fort belle maîtrise (ne lâchez pas l'ouvrage trop longtemps, lisez-le assez vite !).

Notre jugement moral a parfois, en cours de lecture, été tellement battu qu'on ne distingue plus le blanc du noir - un inquiétant et sale grisâtre domine, uniforme, presque à qualifier de purulent.
On ne s'étonne pas que Nimier ait contribué à (re)lancer Céline !

Et, n'en jetez plus, on opine presque lorsque, en cours de démo, Nimier nous lâche quelques petites flatulences, du type: le français est bien plus doué pour la trahison que pour la résistance, genre de propos dont on se demande comment il fut reçu dans la France d'alors.  


Alors, Nimier...
Réactionnaire, par provoc' anti-"son temps", et par ineffable goût de la contradiction -et du paraître non-sympathique- ça c'est sûr, mais peut-être est-ce que ça va un peu plus loin - quelle idée d'exécrer à la fois les existentialistes et les communistes en ce temps-là, la fin des années 1940, dans le milieu germanopratin/Café de Flore du jeune éditorialiste en vogue qu'il était...

Nimier (qui, pourtant, fut Gaulliste avant la Libération, puis engagé dans les forces françaises en Allemagne), anarchiste de droite ?

Si le concept existait, je penserais à son personnage de François Sanders en illustration: l'art de ne pas dépeindre juste une brute ou un salaud, mais quelque chose de savamment complexifié, pour qui le monde est imposture, sans qu'il ne se déguise toutefois en jouisseur primaire.
Je ne sais la part de Nimier dans son "héros" (guillemets de rigueur).  

Une lecture, en tous cas, dense et ponctuée de quelques hauts-le-cœur, cependant je viendrai aux ouvrages de Nimier qui me restent à lire, sans aucun doute.

Première partie, entame du chapitre II a écrit:...le visage plein de sang, ce salaud, le visage plein de sang a sombré devant moi. D'abord je n'ai pas compris, sans quoi j'aurais éclaté de rire. Le calme revenu, je vais chercher des ressemblances, et, bien sûr, j'en trouverai. Sinon pour les vicieux, il n'y a pas de plaisir à descendre les inconnus dans la rue. Je ne dis pas que je m'en voudrais, parce que je ne suis pas dans un jour à m'en vouloir de grand-chose. Mais il faut mette à profit ces instants de détente pour installer sa vie entre des horizons convaincants. Si j'ai tiré sur ce garçon par hasard, ce ne sera pas sérieux. Et voilà où je ne suis plus d'accord: l'absurdité est très amusante sur le moment; j'ai appris qu'à deux ans de distance elle emmerde.
 Soyons raisonnable: ce type est un symbole. Avec sa face hilare, ses yeux qui lui dégoulinaient du visage, ses manches de chemise relevées, c'était la première manifestation de la nouvelle France: celle qui mangera à sa faim, laissera des papiers gras sur l'herbe du dimanche, u.s.w. Donc, j'ai tiré sur un symbole, c'est une chose qu'on fait tous les jours et dont on se félicite le soir [...].


Mots-clés : #deuxiemeguerre #fratrie #guerre #trahison #violence #xxesiecle
par Aventin
le Mar 31 Mar - 19:56
 
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Sujet: Roger Nimier
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Charles Péguy

Je pense que bien peu de monde lit encore Péguy : catholique, nationaliste, belliciste, étendard de la France pétainiste, l’écrivain n’est pas fait pour séduire les jeunes générations. Et pourtant ! Le penseur est aujourd’hui revendiqué par des personnalités aussi différentes qu’Edwy Plenel ou Alain Finkielkraut ! Mais l’écrivain, le poète...
En ce qui me concerne, la récente vision des deux films de Bruno Dumont : « Jeannette » et « Jeanne » m’a rappelé la grande beauté de la poésie de Péguy.

Jeanne d'Arc

Tag guerre sur Des Choses à lire Jeanne10

« Jeanne d'Arc » est donc un drame de trois pièces écrit par Péguy en 1897 sous le pseudonyme de Pierre Baudouin (boursier d’agrégation, il ne peut écrire sous son propre nom). C’est la première œuvre importante de l’auteur. En trois pièces, « Domremy », « Les Batailles » et « Rouen » elle retrace trois épisodes importants de la vie de Jeanne d’Arc. Autant vous le dire tout de suite, ce texte est très difficile à se procurer. Vous trouverez facilement le « Mystère de la Charité de Jeanne », mais « Jeanne »… A part la Pléiade ! Et c’est dommage !
La dédicace de l’ouvrage donne tout de suite le ton. Il n’est pas inintéressant de préciser qu’à cette époque, Péguy est socialiste et athée.


« A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu,
A toutes celles et à tous ceux qui seront morts pour tâcher de porter remède au mal universel ;
En particulier,
A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine,
A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour tâcher de porter remède au mal universel humain ;
Parmi eux,
A toutes celles et à tous ceux qui auront connu le remède,
c’est-à-dire :
A toutes celles et à tous ceux qui auront vécu leur vie humaine,
A toutes celles et à tous ceux qui seront morts de leur mort humaine pour l’établissement de la République socialiste universelle,
Ce poème est dédié.
Prenne à présent sa part de la dédicace qui voudra »


Basée sur des phénomènes de répétition, de monumentalité, la poésie de Péguy est ample, puissante et prend volontiers un côté épique qui l’apparente aux œuvres antiques : "L’Iliade", « Les Perses » d’Eschyle…
Elle est à l’image d’une vague régulièrement redoublée qui vient tout recouvrir en poussant au plus loin :

« Les marteaux écrasaient les casques et les crânes ;
Les flèches se glissaient aux cuirasses de fer ;
Les marteaux écrasaient les casques et les crânes ;
Les haches entaillaient la cuirasse et la chair.

Et j’étais chef de guerre, et tous ces marteaux-là
S’abattaient et broyaient pour m’obéir, à moi ;
J’étais chef de bataille, ô Dieu ! ces haches là
Taillaient et retaillaient pour m’obéir, à moi :

J’ai connu la douleur d’un chef de guerre. »


«  Mais l’Enfer sera clos sur ta Prière aussi,
Et vous, Dépossédés éternels d’Espérance,
Clamerez la Prière éternellement vaine,
Clamerez la Prière éternellement folle ;

Et les hurlements fous d’éternelle souffrance,
Et les hurlements fous d’éternelle prière
Seront comme un silence au flot de la souffrance

Noyés comme un silence au flot de la souffrance :

Car ta mort éternelle est une mort vivante,
Une vie intuable, indéfaisable et folle ;
Et dans l’éternité tous les hurlements fous,
Tout le hurlement fou de souffrance et prière
Sera comme un silence… »


« Alors commencera l’étrange exil sans plage,
L’étrange exil d’absence où vous n’êtes pas là,
La savoureuse absence, et dévorante et lente
Et folle à savourer, affolante et vivante…

Je me sentirai folle à savourer l’absence
Et vivante en folie et folle à tout jamais… »


«  Mon frère, « L’Esprit souffle où il veut » ; l’Esprit souffle quand il veut ; l’Esprit souffle comme il veut ; là où est l’Esprit, là est la liberté, l’entière indépendance. »


Péguy campe une Jeanne qui pourrait être proche de cette jeune femme de l’histoire à qui sainte Marguerite, sainte Catherine et saint Michel ont ordonné de libérer la France des Anglais.
Il en montre la volonté farouche

«  Les hommes ne valent pas chers, madame jeanne ; les hommes sont impies ; les hommes sont cruels, pillards, voleurs, menteurs ; ils aiment la ripaille : c’est bien triste à dire, mais ils sont ainsi, et pendant cinquante ans que j’ai passé ma vie avec eux, mon enfant, c’est toujours ainsi que je les ai connus.
JEANNE
- Mon maître, les hommes sont comme ils sont ; mais il nous faut penser, nous, à ce qu’il faut que nous soyons. »


« Mais à présent que je serai maîtresse de moi, je vous assure, maître Jean, oui je vous assure que je ne dirai plus de mensonges, à présent !
Non ! je ne dirai pas la parole menteuse, et je ne sais pas si j’irai loin, mais je sais bien que je marcherai droit. »


Mais aussi les faiblesses, les doutes, la peur…

« J’aurais mieux fait de filer tranquille. Tant qu’il n’y aura pas eu quelqu’un pour tuer la guerre, nous serons comme les enfants qui s’amusent en bas, dans les prés, à faire des digues avec de la terre. La Meuse finit toujours par passer par-dessus. »


« Mais j’avais peur ;… j’avais peur de la partance,… peur de la bataille,… peur de la défaite,…et je crois bien de la victoire aussi ;… J’avais peur de tout ;… et d’abord j’avais peur de moi, car je me connaissais, et je savais bien qu’une fois partie j’irais jusqu’au bout ;… j’avais peur comme une bête ; et j’étais seule sous ma désobéissance, et j’étais malheureuse, et mon âme s’étouffait sous la désobéissance lourde,… et j’avais peur, j’avais peur, j’avais peur… »



C’est la dure loi de la guerre

« Mais cette piété-là, même, c’est trop beau pour que ça dure. Je connais les soldats, moi : ils sont entrés dans la dévotion parce que c’était du nouveau, parce que ça les reposait du pillage, et de ce qui s’ensuit. C’est comme le vrai carême pour les vrais gourmands. Ca va durer l’espace d’un carême… »


« Oui, ces hommes qui ne vivent que de la guerre, qui ne vivent que par la guerre, qui ne vivent que pour la guerre, qui ne respirent que la guerre, qui ne jouissent que de la guerre, et par elle, vous allez leur vanter les bienfaits de la paix ! ».


Et cette formule, dieu délivrez-nous des imbéciles, je l’appliquerais volontiers à certaines personnes de l’administration…

«- Oh ! les imbéciles ; ce sont eux qui retardent tout, ceux qui entravent tout, eux qui empêchent tout de réussir. Et très finement ils découvrent après cela qu’il y a des entreprises qui ne réussissent point, que la vie est ainsi ; et comme des docteurs, avec des airs de sage, ils veulent bien nous enseigner leur découverte, et que nous finirons bien par nous lasser, nous aussi… Mon Dieu sauvez-nous de ceux qui sont fins, sauvez-nous de ceux qui savent la vie ; mon Dieu sauvez-nous des imbéciles. »


Peut-être inattendu dans un climat semblable, il y a beaucoup d’humour chez Péguy, humour noir bien sûr dans ce contexte…

« GILLES DE RAIS
- Les Anglais n’auraient pas été furieux. Ils n’auraient pas été aussi bêtes que ça ; ils n’auraient pas commencé par tuer les femmes ; on ne peut plus s’en servir quand on les a tuées
Après réflexion
… c'est-à-dire que l’on peut encore se servir d’elles, quand elles sont mortes, seulement…
RAOUL DE GAUCOURT
… Seulement il faut laisser ça aux sorciers. Vous n’êtes pas sorcier ? monsieur de Rais.
GILLES DE RAIS
- Non messire : pas encore… »


«  Malheureusement c’est un métier qui s’en va : si vous saviez comme on en voit, à présent, des questionneurs qui gâchent la besogne, des maladroits, qui tuent les hérétiques sans que cela serve à les sauver. »


«  MAITRE FRANCOIS BRASSET
- Qu’est-ce qui fait le plus d’effet ? dans tout ça, maître Mauger
MAUGER LE PARMENTIER
- On ne peut pas dire, maître François, parce que c’est difficile à comparer… Et puis ça dépend des personnes… Enfin, avec le brodequin, la souffrance est plus pénétrante, plus entrante, plus fausse, plus faussante ; elle porte mieux au cœur ; et surtout on a mieux la force de la sentir… Avec l’eau, la souffrance est plus large, plus envahissante, plus troublante ; c’est à peu près comme de se noyer, seulement on peut respirer, après chaque fois. »


« LE PREMIER
- Oui : on dit qu’elle a voulu faire la guerre à monsieur saint Georges pour faire plaisir à saint Michel, et que c’est pour ça qu’elle est en prison.
LE DEUXIEME
- Ca ne m’étonne pas : c’est toujours comme ça, les affaires des saints. »


« - Moi, je n’aime pas voir brûler des hérétiques, parce que, quand on est du côté du vent, ça sent la graisse brûlée. »



Mots-clés : #guerre #historique #moyenage #poésie #théâtre
par ArenSor
le Dim 29 Mar - 20:21
 
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Sujet: Charles Péguy
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Victor Hugo

Quatrevingt Treize

Tag guerre sur Des Choses à lire 9310
Roman, paru en 1874, un peu moins de 400 pages.

Peut se lire ici.


Quatrevingt Treize (il paraît qu'Hugo tenait à la majuscule à Treize, et à l'absence de trait d'union entre quatre et vingt) est une relecture, comme pour Les Chouans, mais la première lecture est encore plus ancienne, elle date des années lycée.

Livre divisé en trois parties distinctes.
La magnifique entame du roman (première partie) est un peu distendue par la grosse insertion descriptive du Paris de 1793 (deuxième partie), alors qu'on revient en Bretagne pour le dénouement, la troisième partie.
L'ouvrage perd en fluidité, mais gagne en dimension.

Roman plutôt situé vers le crépuscule de la carrière d'Hugo, tandis que Les Chouans étaient, pour Balzac, du côté de l'aube de celle-ci.
Ils se réunissent toutefois pour isoler, chacun à leur manière et tous deux avec de grandes libertés avec l'Histoire, une focale sur des évènements qu'ils situent autour de Fougères (Juliette Drouet était native de Fougères, Hugo s'est tellement balladé dans les alentours à son bras et en catimini d'Adèle - Madame Victor Hugo...) et par le fait que ces deux romans sont...deux drames sanglants.


La première partie est en mer, côté royalistes, et donne déjà le ton de l'âpreté, du sanguinaire, de l'héroïsme et du sacrifice.
La fameuse scène du canon ayant rompu ses liens sur la corvette et menaçant de ruine le navire est célèbre, à juste titre, comment ne pas raffoler de ce Hugo-là ?
Extrait:

Première partie Chapitre V, Vis et vir a écrit:Le canon allait et venait dans l’entre-pont. On eût dit le chariot vivant de l’Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l’étrave de la batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d’ombre et de lumière. La forme du canon s’effaçait dans la violence de sa course, et il apparaissait, tantôt noir dans la clarté, tantôt reflétant de vagues blancheurs dans l’obscurité.

Il continuait l’exécution du navire. Il avait déjà fracassé quatre autres pièces et fait dans la muraille deux crevasses heureusement au-dessus de la flottaison, mais par où l’eau entrerait, s’il survenait une bourrasque. Il se ruait frénétiquement sur la membrure ; les porques très robustes résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière ; mais on entendait leurs craquements sous cette massue démesurée, frappant, avec une sorte d’ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb secoué dans une bouteille n’a pas des percussions plus insensées et plus rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres avaient fait vingt tronçons qui roulaient à travers la batterie ; les têtes mortes semblaient crier ; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs endroits, commençait à s’entr’ouvrir. Tout le navire était plein d’un bruit monstrueux.

Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre on avait jeté par le carré, dans l’entrepont, tout ce qui pouvait amortir et entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d’équipage, et les ballots de faux assignats dont la corvette avait tout un chargement, cette infamie anglaise étant regardée comme de bonne guerre.

Mais que pouvaient faire ces chiffons ? Personne n’osant descendre pour les disposer comme il eût fallu, en quelques minutes ce fut de la charpie.

Il y avait juste assez de mer pour que l’accident fût aussi complet que possible. Une tempête eût été désirable ; elle eût peut-être culbuté le canon, et, une fois les quatre roues en l’air, on eût pu s’en rendre maître.

Cependant le ravage s’aggravait. Il y avait des écorchures et même des fractures aux mâts, qui, emboîtés dans la charpente de la quille, traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers ronds. Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s’était lézardé, le grand mât lui-même était entamé. La batterie se disloquait. Dix pièces sur trente étaient hors de combat ; les brèches au bordage se multipliaient, et la corvette commençait à faire eau.

Le vieux passager descendu dans l’entre-pont semblait un homme de pierre au bas de l’escalier. Il jetait sur cette dévastation un œil sévère. Il ne bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.

Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l’effondrement du navire. Encore quelques instants, et le naufrage était inévitable.



La seconde partie vaut sans doute par le souffle évocateur de cette année 1793, année-pivot pour Hugo, la lueur rouge sang qui précède l'aube pour les uns, la trahison des idéaux révolutionnaires premiers et des Lumières pour d'autres, le basculement dans un bain de sang et la Terreur pour tous.
Hugo dont le père a servi trois ans comme officier dans les guerres de Vendée... vous savez, celui dont il parle dans un de ces poèmes les plus connus:
Après la bataille a écrit:Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.


Hugo rend ce côté "implacable, mieux, inexorable" du cours des évènements.
Hugo qui isole le trio Robespierre - Danton - Marat pour un dîner fictif mais plausible, une quinzaine de jours avant l'assassinat de Marat par Charlotte Corday.
Hugo qui, par le détail des rues, des occupations, le pittoresque du temps, et par un procédé que d'aucuns jugeront roboratif (le lâcher-type litanie- de noms de membres de la Convention, etc...) essaie de nous figurer la respiration de l'époque, le côté massif, bloc, et dans le même temps soumis aux caprices des tempêtes que font souffler les meilleurs orateurs, toute la rhétorique de la Convention, ses bouillonnements.
Pour ma part je trouve ça plutôt réussi, mais qui d'autre qu'Hugo pour réussir un tel exercice sans s'embourber, sans enliser son roman (l'extrait ci-dessous est un bon exemple) ?

Sa recherche, la quête démonstrative hugolienne prête le flanc à ceci cependant:
Tout est occasion de grandeur, pris au pied de la lettre, ce qui est presque un peu gênant pour le lecteur.
Et la grandeur, c'est chez Marat qu'il en trouve le plus, en 1793, même si celui-ci n'en aura vécu qu'une demi-année.

Hugo, qui a réfléchi longuement à la période révolutionnaire, sent que la charnière est là, avec la guerre aux frontières et dans l'Ouest, les provinces plutôt acquises aux Girondins... La révolution ce fut Paris, c'est Paris et ce sera la Terreur, quelque part Hugo nous suggère que c'est sans "parce que", que c'est ainsi...
Extrait:

Deuxième partie II Magna testantur voce per umbra a écrit:(...)Et Danton se leva de nouveau.

Robespierre posa sa main froide sur le poing fiévreux de Danton.

– Danton, la Champagne n’était pas pour les Prussiens et la Bretagne est pour les Anglais. Reprendre Verdun,c’est de la guerre étrangère ; reprendre Vitré, c’est de la guerre civile.

Et Robespierre murmura avec un accent froid et profond :

– Sérieuse différence.

Il reprit :

– Rasseyez-vous, Danton, et regardez la carte au lieu de lui donner des coups de poing.

Mais Danton était tout à sa pensée.

– Voilà qui est fort ! s’écria-t-il, voir la catastrophe à l’ouest quand elle est à l’est. Robespierre, je vous accorde que l’Angleterre se dresse sur l’Océan ; mais l’Espagne se dresse aux Pyrénées, mais l’Italie se dresse aux Alpes, mais l’Allemagne se dresse sur le Rhin. Et le grand ours russe est au fond. Robespierre, le danger est un cercle et nous sommes dedans. À l’extérieur la coalition, à l’intérieur la trahison. Au midi Servant entre-bâille la porte de la France au roi d’Espagne. Au nord Dumouriez passe à l’ennemi. Au reste il avait toujours moins menacé la Hollande que Paris. Nerwinde efface Jemmapes et Valmy. Le philosophe Rabaut Saint-Etienne, traître comme un protestant qu’il est, correspond avec le courtisan Montesquiou. L’armée est décimée. Pas un bataillon qui ait maintenant plus de quatre cents hommes ; le vaillant régiment de Deux-Ponts est réduit à cent cinquante hommes ; le camp de Pamars est livré ; il ne reste plus à Givet que cinq cents sacs de farine ; nous rétrogradons sur Landau ; Wurmser presse Kléber ; Mayence succombe vaillamment, Condé lâchement.Valenciennes aussi. Ce qui n’empêche pas Chancel qui défend Valenciennes et le vieux Féraud qui défend Condé d’être deux héros,aussi bien que Meunier qui défendait Mayence. Mais tous les autres trahissent. Dharville trahit à Aix-la-Chapelle, Mouton trahit à Bruxelles, Valence trahit à Bréda, Neuilly trahit à Limbourg,Miranda trahit à Maëstricht ; Stengel, traître, Lanoue,traître, Ligonnier, traître, Menou, traître, Dillon, traître ;monnaie hideuse de Dumouriez. Il faut des exemples. Les contre-marches de Custine me sont suspectes ; je soupçonne Custine de préférer la prise lucrative de Francfort à la prise utile de Coblentz. Francfort peut payer quatre millions de contributions de guerre, soit. Qu’est-ce que cela à côté du nid des émigrés écrasé ? Trahison, dis-je. Meunier est mort le 13juin. Voilà Kléber seul. En attendant, Brunswick grossit et avance.Il arbore le drapeau allemand sur toutes les places françaises qu’il prend. Le margrave de Brandebourg est aujourd’hui l’arbitre de l’Europe ; il empoche nos provinces ; il s’adjugera la Belgique, vous verrez ; on dirait que c’est pour Berlin que nous travaillons ; si cela continue, et si nous n’y mettons ordre, la révolution française se sera faite au profit de Potsdam ; elle aura eu pour unique résultat d’agrandir le petit État de Frédéric II, et nous aurons tué le roi de France pourle roi de Prusse.

Et Danton, terrible, éclata de rire.

Le rire de Danton fit sourire Marat.

– Vous avez chacun votre dada ; vous, Danton, la Prusse ; vous, Robespierre, la Vendée. Je vais préciser, moi aussi. Vous ne voyez pas le vrai péril ; le voici : les cafés et les tripots. Le café de Choiseul est jacobin, le café Patin est royaliste, le café du Rendez-Vous attaque la garde nationale, le café de la Porte-Saint-Martin la défend, le café de la Régence est contre Brissot, le café Corazza est pour, le café Procope jure par Diderot, le café du Théâtre-Français jure par Voltaire, à la Rotonde on déchire les assignats, les cafés Saint-Marceau sont en fureur, le café Manouri agite la question des farines, au café de Foy tapages et gourmades,au Perron bourdonnement des frelons de finance. Voilà ce qui est sérieux.

Danton ne riait plus. Marat souriait toujours.Sourire de nain, pire qu’un rire de colosse.

– Vous moquez-vous, Marat ? gronda Danton.

Marat eut ce mouvement de hanche convulsif,qui était célèbre. Son sourire s’était effacé.

– Ah ! je vous retrouve, citoyen Danton. C’est bien vous qui en pleine Convention m’avez appelé« l’individu Marat ». Écoutez. Je vous pardonne. Nous traversons un moment imbécile. Ah ! je me moque ? En effet, quel homme suis-je ? J’ai dénoncé Chazot, j’ai dénoncé Pétion, j’ai dénoncé Kersaint, j’ai dénoncé Moreton, j’ai dénoncé Dufriche-Valazé, j’ai dénoncé Ligonnier, j’ai dénoncé Menou, j’ai dénoncé Banneville, j’ai dénoncé Gensonné, j’ai dénoncé Biron, j’ai dénoncé Lidon et Chambon ; ai-je eu tort ? je flaire la trahison dans le traître, et je trouve utile de dénoncer le criminel avant le crime. J’ai l’habitude de dire la veille ce que vous autres vous dites le lendemain. Je suis l’homme qui a proposé à l’Assemblée un plan complet de législation criminelle. Qu’ai-je fait jusqu’à présent ? J’ai demandé qu’on instruise les sections afin de les discipliner à la révolution, j’ai fait lever les scellés des trente-deux cartons, j’ai réclamé les diamants déposés dans les mains de Roland, j’ai prouvé que les Brissotins avaient donné au Comité de sûreté générale des mandats d’arrêt en blanc, j’ai signalé les omissions du rapport de Lindet sur les crimes de Capet, j’ai voté le supplice du tyran dans les vingt-quatre heures, j’ai défendu les bataillons le Mauconseil et le Républicain, j’ai empêché la lecture de la lettre de Narbonne et de Malouet, j’ai fait une motion pour les soldats blessés, j’ai fait supprimer la commission des six, j’ai pressenti dans l’affaire de Mons la trahison de Dumouriez, j’ai demandé qu’on prît cent mille parents d’émigrés comme otages pour les commissaires livrés à l’ennemi, j’ai proposé de déclarer traître tout représentant qui passerait les barrières, j’ai démasqué la faction rolandine dans les troubles de Marseille, j’ai insisté pour qu’on mît à prix la tête d’Égalité fils, j’ai défendu Bouchotte, j’ai voulu l’appel nominal pour chasser Isnard du fauteuil, j’ai fait déclarer que les Parisiens ont bien mérité de la patrie ; c’est pourquoi je suis traité de pantin par Louvet, le Finistère demande qu’on m’expulse, la ville de Loudun souhaite qu’on m’exile, la ville d’Amiens désire qu’on me mette une muselière, Cobourg veut qu’on m’arrête, et Lecointe-Puiraveau propose à la Convention de me décréter fou. Ah çà ! citoyen Danton, pourquoi m’avez-vous fait venir à votre conciliabule, si ce n’est pour avoir mon avis ? Est-ce que je vous demandais d’en être ? loin de là. Je n’ai aucun goût pour les tête-à-tête avec des contre-révolutionnaires tels que Robespierre et vous. Du reste, je devais m’y attendre, vous ne m’avez pas compris ; pas plus vous que Robespierre, pas plus Robespierre que vous. Il n’y a donc pas d’homme d’État ici ? Il faut donc vous faire épeler la politique, il faut donc vous mettre les points sur les i. Ce que je vous ai dit voulait dire ceci : vous vous trompez tous les deux. Le danger n’est ni à Londres, comme le croit Robespierre, ni à Berlin, comme le croit Danton ; il est à Paris. Il est dans l’absence d’unité, dans le droit qu’a chacun de tirer de son côté, à commencer par vous deux, dans la mise en poussière des esprits, dans l’anarchie des volontés…

– L’anarchie ! interrompit Danton, qui la fait, si ce n’est vous ?

Marat ne s’arrêta pas.

   


La troisième partie est celle de la mise en scène finale entre trois hommes, Le Marquis de Lantenac, à la tête des royalistes et fomentant un débarquement de la flotte anglaise, son propre neveu Gauvain, qui mène les républicains, et le représentant du Comité de Salut Public, ancien curé défroqué et ex-précepteur de Gauvain, Cimourdain.

Extrait:

Troisième partie IX Titans contre géants a écrit:Cela fut en effet épouvantable.

Ce corps-à-corps dépassa tout ce qu’on avait pu rêver.

Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels d’Eschyle ou aux antiques tueries féodales ; à ces « attaques à armes courtes » qui ont duré jusqu’au XVIIe siècle, quand on pénétrait dans les places fortes par les fausses brayes ; assauts tragiques, où, dit le vieux sergent de la province d’Alentejo, « les fourneaux ayant fait leur effet, les assiégeants s’avanceront portant des planches couvertes de lames de fer-blanc, armés de rondaches et de mantelets, et fournis de quantité de grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades à ceux de la place, et s’en rendront maîtres, poussant vigoureusement les assiégés ».

Le lieu d’attaque était horrible ; c’était une de ces brèches qu’on appelle en langue du métier brèches sous voûte, c’est-à-dire, on se le rappelle, une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture évasée à ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L’effet de la mine avait été si violent que la tour avait été fendue par l’explosion à plus de quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n’était qu’une lézarde, et la déchirure praticable qui servait de brèche et donnait entrée dans la salle basse ressemblait plutôt au coup de lance qui perce qu’au coup de hache qui entaille.

C’était une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pénétrante, quelque chose comme un puits couché à terre, un couloir serpentant et montant comme un intestin à travers une muraille de quinze pieds d’épaisseur, on ne sait quel informe cylindre encombré d’obstacles, de pièges, d’explosions, où l’on se heurtait le front aux granits, les pieds aux gravats, les yeux aux ténèbres.

Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant pour mâchoires, en bas et en haut, toutes les pierres de la muraille déchiquetée ; une gueule de requin n’a pas plus de dents que cet arrachement effroyable. Il fallait entrer dans ce trou, et en sortir.

Dedans éclatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors, c’est-à-dire dans la salle basse du rez-de-chaussée.

Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine vient couper la mine, les boucheries à la hache sous les entre-ponts des vaisseaux qui s’abordent dans les batailles navales, ont seules cette férocité. Se battre au fond d’une fosse, c’est le dernier degré de l’horreur. Il est affreux de s’entre-tuer avec un plafond sur la tête. Au moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la retirade se couvrit d’éclairs, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant sous terre. Le tonnerre assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les détonations se ripostèrent ; le cri de Gauvain s’éleva : Fonçons ! Puis le cri de Lantenac : Faites ferme contre l’ennemi ! Puis le cri de l’Imânus : À moi les Mainiaux ! Puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup, d’effroyables décharges tuant tout. La torche accrochée au mur éclairait vaguement toute cette épouvante. Impossible de rien distinguer ; on était dans une noirceur rougeâtre ; qui entrait là était subitement sourd et aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fumée. Les hommes mis hors de combat gisaient parmi les décombres, on marchait sur des cadavres, on écrasait des plaies, on broyait des membres cassés d’où sortaient des hurlements, on avait les pieds mordus par des mourants. Par instants, il y avait des silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait l’effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des imprécations, et le tonnerre recommençait. Un ruisseau de sang sortait de la tour par la brèche, et se répandait dans l’ombre. Cette flaque sombre fumait dehors dans l’herbe.



Comment mieux illustrer le côté fratricide de ces guerres civiles, ces abjections, ces atrocités ?
Hugo n'hésite pas à renvoyer dos-à-dos les héroïsmes, les grandeurs, les vertus comme les veuleries - c'est très différent de Balzac qui avait ses "bons", qui étaient dans le sens de l'Histoire, le camp bleu, et les autres, perdants et condamnés à s'adapter ou disparaître (en plus d'être parés de toutes les tares, scélératesses et défauts).  

Son seul personnage féminin, une mater dolorosa, pauvre paysanne au mari exécuté, délogée d'un fourré par les Bleus au début du livre, puis fusillée, laissée pour morte mais rescapée et qui cherche ces trois très jeunes enfants que les soldats lui ont ôté à travers la guerre, pour les entr'apercevoir sur le point de brûler vifs lors de l'attaque finale du château de La Tourgue, après une longue quête misérable qui se compte en mois...
Là aussi du grand Hugo, pointure Les misérables...

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Au final ce n'était pas déplaisant, pas une mauvaise idée que cette double relecture, histoire de mettre en perspective les deux romans.
D'abord parce que ce sont de grandes plumes, et, quelque part, il faut parler de l'agrément de lecture.
Seul échec: même si j'ai une petite hypothèse personnelle derrière la tête, je n'ai pas vraiment dénoué le pourquoi du fait que Balzac, qui finira royaliste, enfonce à ce point ceux qui firent ces guerres côté blancs, tandis qu'Hugo est autrement magnanime et respectueux avec eux, bien qu'incontestablement républicain de toute sa fibre, attachement indéfectible qui le conduisit à la carrière politique, à l'exil et aux prises de position que l'on sait (mais, c'est une autre histoire...).

Mots-clés : #guerre #historique #mort #revolution
par Aventin
le Mer 25 Mar - 19:27
 
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Sujet: Victor Hugo
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Honoré de Balzac

Les chouans
ou: La Bretagne en 1799.

Tag guerre sur Des Choses à lire Les_ch11
Roman, 1829, 310 pages environ


Peut être lu ici

Ah la la, le premier chapitre, intitulé L'embuscade  Tag guerre sur Des Choses à lire 3123379589  !
Balzac revisite sans doute la bataille de La Pellerine en 1796, sans se croire tenu à la moindre fidélité à l'histoire factuelle, laquelle est un décor et non un but à atteindre.

C'est vraiment ça que j'étais venu chercher dans cette relecture !
(Idem, d'ailleurs, pour les autres tableaux, comme La Vivetière ou l'attaque de Fougères, elle aussi empruntant à un épisode historique)

Extrait:

L'embuscade a écrit: Du sommet de La Pèlerine apparaît aux yeux du voyageur la grande vallée du Couësnon, dont l’un des points culminants est occupé à l’horizon par la ville de Fougères. Son château domine, en haut du rocher où il est bâti, trois ou quatre routes importantes, position qui la rendait jadis une des clés de la Bretagne.
De là les officiers découvrirent, dans toute son étendue, ce bassin aussi remarquable par la prodigieuse fertilité de son sol que par la variété de ses aspects. De toutes parts, des montagnes de schiste s’élèvent en amphithéâtre, elles déguisent leurs flancs rougeâtres sous des forêts de chênes, et recèlent dans leurs versants des vallons pleins de fraîcheur.
Ces rochers décrivent une vaste enceinte, circulaire en apparence, au fond de laquelle s’étend avec mollesse une immense prairie dessinée comme un jardin anglais. La multitude de haies vives qui entourent d’irréguliers et de nombreux héritages, tous plantés d’arbres, donnent à ce tapis de verdure une physionomie rare parmi les paysages de la France, et il enferme de féconds secrets de beauté dans ses contrastes multipliés dont les effets sont assez larges pour saisir les âmes les plus froides.
En ce moment, la vue de ce pays était animée de cet éclat fugitif par lequel la nature se plaît à rehausser parfois ses impérissables créations. Pendant que le détachement traversait la vallée, le soleil levant avait lentement dissipé ces vapeurs blanches et légères qui dans les matinées de septembre, voltigent sur les prairies.
À l’instant où les soldats se retournèrent, une invisible main semblait enlever à ce paysage le dernier des voiles dont elle l’aurait enveloppé, nuées fines, semblables à ce linceul de gaze diaphane qui couvre les bijoux précieux et à travers lequel ils excitent la curiosité.
Dans le vaste horizon que les officiers embrassèrent, le ciel n’offrait pas le plus léger nuage qui pût faire croire, par sa clarté d’argent, que cette immense voûte bleue fût le firmament.



La technique balzacienne d'écriture, entrelaçant description-digression-action-dialogue, avec à chaque fois un ingrédient -juste un infime détail parfois-, porteur d'information sur les pages à venir, manière de mettre la puce à l'oreille, est déjà bien rodée.
De même, sa façon de s'adresser à un tiers fictif lorsqu'il introduit une digression, d'ordre descriptif ou linguistique par exemple.

On est, dans ce drame, de plain-pied dans ce qui fera la marque de fabrique de la Comédie humaine, et Balzac fait montre dès ces Chouans d'un tournemain d'orfèvre.
Ainsi il peut sembler que ce cher Honoré en fait des tonnes inextricables sur la façon dont s'amène et se noue la relation Marie de Verneuil-Le Gars, et le lecteur de se dire que l'équivalent d'une petite dizaine de pages eusse pu être lipposucée, alors qu'il s'agit en fait de tresser fil à fil une trame qui ne se dévoilera qu'au final.

Vous ne serez pas étonnés non plus que Balzac s'en donne à cœur-joie dans sa future grande spécialité, la peinture de mœurs, étant donné que, dans ce livre, les rapports sont tous teintés de méfiance, de paraître, de jeux de masques, de double-jeu, d'attitudes, de choix valant implications, de volte-face, rupture de confiance, bras-de-fer, trahisons et chausse-trappes...  

Le personnage principal n'est pas Le Gars (le marquis Alphonse de Montauran, le dernier Chouan en somme), il me semble, mais bel et bien Marie de Verneuil, caractère très fouillé, élaboré tout au long du roman, avec éclairage final.

Parmi les autres traits très Comédie humaine, la justesse du langage des dialogues, il serait sans doute nettement plus ardu de reconstituer ainsi celui-ci de nos jours, tandis qu'alors c'était assez frais pour limiter la déperdition.
Il en vaut de même pour les paysages, bourgades, moyens de transport, auberges, armement, etc...
Ce n'est pas un roman d'historien ni écrit pour les historiens, fussent-ils du langage, mais s'y dissimulent sans doute deux ou trois pépites valant témoignage.

Très Comédie Humaine aussi l'habile choix de la date de narration, servant la démonstration voulue par l'auteur; en 1799 c'étaient les ultimes soubresauts de ce qu'on a appelé les Guerres de l'Ouest (un titre éphémère de ce roman a d'ailleurs été Le dernier Chouan, avec référence évidente au Dernier des Mohicans, de Fenimore Cooper, paru trois ans plus tôt et traduit en français dès sa parution en langue originale):
La condamnation aux poubelles de l'Histoire du mouvement Chouan n'en est que facilitée, tacitement mise en démonstrative évidence.  
 
Toujours s'agissant d'un ouvrage d'histoire récente au moment de son écriture (Balzac est né -coïncidence- en 1799), on apprécie le petit régal de la description d'un muscadin, plus exactement d'un incroyable d'ailleurs, peinture savoureuse d'un caractère (Corentin) qui s'avère être l'œil et l'oreille du pouvoir policier [de Fouché donc], d'une grande habileté à la manigance en sous-main et à la sale besogne discrète d'État.

Comme Corentin, bien des seconds rôles sont campés entre justesse, force et stéréotype, avec, c'est à souligner, un fréquent recours à des comparatifs de l'ordre du bestiaire, ainsi, outre Francine, au fidèle service de Marie, prenons par exemple:

- Hulot, le colonel vétéran de toutes les guerres de la révolution, au langage troupier d'époque et aux attitudes militaires toutes en rectitude, déjà inconditionnel de Bonaparte (lequel, pas encore Napoléon, est alors en Égypte).

- d'Orgemont, qui traverse le roman sans jouer un rôle prépondérant, symbolise, comme Corentin, une des facettes de cette nouvelle race d'hommes "modernes" issue de la révolution, roué, prenant des risques, entre l'avare classique des temps anciens et l'homme d'affaire qui s'adapte à tout et tire profit de tous les chaos sans être habité par la moindre doctrine, éthique ou soupçon d'état d'âme, rapace malfaisant plaçant confiance et ardeur dans l'ère nouvelle.

En fait, le véritable ennemi à combattre d'urgence pour les paysans bretons qui chouannent, ce serait lui, mais il est nettement plus invisible, comme dissous dans l'époque, qu'un soldat bleu menant tambour, cocarde et tricorne...

Ceux-ci, ces paysans, voire la Bretagne elle-même en tant que contrée sauvage et pauvre sont aussi inadaptés aux temps nouveaux que ne le sont, tels qu'ils sont dépeints, les principaux caractères dirigeants masculins de la chouannerie, comme féminin du reste (la Jument de Charette).

Nettement plus subtile est l'inadaptation de Marie de Verneuil à son temps.

Extrait:

Mademoiselle de Verneuil était occupée à contourner les branches de houx qu’elle avait cueillies, et disait :
— Je ne sais pas si ce houx sera bien joli dans les cheveux. Un visage aussi éclatant que le mien peut seul supporter une si sombre coiffure, qu’en dis-tu, Francine ?

Plusieurs propos semblables annoncèrent la plus grande liberté d’esprit chez cette singulière fille pendant qu’elle fit sa toilette. Qui l’eût écoutée, aurait difficilement cru à la gravité de ce moment où elle jouait sa vie. Une robe de mousseline des Indes, assez courte et semblable à un linge mouillé, révéla les contours délicats de ses formes ; puis elle mit un pardessus rouge dont les plis nombreux et graduellement plus allongés à mesure qu’ils tombaient sur le côté, dessinèrent le cintre gracieux des tuniques grecques. Ce voluptueux vêtement des prêtresses païennes rendit moins indécent ce costume que la mode de cette époque permettait aux femmes de porter. Pour atténuer l’impudeur de la mode, Marie couvrit d’une gaze ses blanches épaules que la tunique laissait à nu beaucoup trop bas. Elle tourna les longues nattes de ses cheveux de manière à leur faire former derrière la tête ce cône imparfait et aplati qui donne tant de grâce à la figure de quelques statues antiques par une prolongation factice de la tête, et quelques boucles réservées au-dessus du front retombèrent de chaque côté de son visage en longs rouleaux brillants. Ainsi vêtue, ainsi coiffée, elle offrit une ressemblance parfaite avec les plus illustres chefs-d’œuvre du ciseau grec. Quand elle eut, par un sourire, donné son approbation à cette coiffure dont les moindres dispositions faisaient ressortir les beautés de son visage, elle y posa la couronne de houx qu’elle avait préparée et dont les nombreuses baies rouges répétèrent heureusement dans ses cheveux la couleur de la tunique. Tout en tortillant quelques feuilles pour produire des oppositions capricieuses entre leur sens et le revers, mademoiselle de Verneuil regarda dans une glace l’ensemble de sa toilette pour juger de son effet.

— Je suis horrible ce soir ! dit-elle comme si elle eût été entourée de flatteurs. J’ai l’air d’une statue de la Liberté.

Elle plaça soigneusement son poignard au milieu de son corset en laissant passer les rubis qui en ornaient le bout et dont les reflets rougeâtres devaient attirer les yeux sur les trésors que sa rivale avait si indignement prostitués.


Il faut se souvenir sans doute que Balzac, lui, naît d'un père très homme nouveau, du progressisme que donne le couple argent-appartenance à la capitale, ayant fait fortune en se faufilant dans une carrière administrative centrale, sous la République puis l'Empire, et d'une mère d'une lignée de commerçants parisiens aisés. Ses parents le rêvaient notaire, c'est-à-dire un de ses points de rencontre et de confusion entre avoir et être, aisance, position sociale et titre de maître...

En opposition avec tout ceci donc, les personnages chouans, en premier lieu les nobles, sont un peu stéréotypés, avides de titres et de reconnaissance tarifée, se leurrant sur ce monde Directoire, qu'ils croient une péripétie fugace avant le retour du Trône Bourbon, Directoire d'où pourtant lève confusément le futur Empire.  

Pis encore, les paysans chouans, toujours croqués en traits péjoratifs.
Comme Galope-Chopine, Pille-miche, Mène-à-bien ou Marche-à-terre, ils sont campés comme inhumains, pratiquant -comme dans toute guérilla- le pillage, les représailles envers la population neutre au conflit, la torture, les bassesses diverses.

Inhumains car abrutis, cupides, avides, crédules, violents, manipulés par leur clergé - ce dernier est, vous vous en doutiez, bien entendu illustré tout empli de fausseté, attisant les ardeurs à grands coups de mensonges idéologisés.

Mais inhumains aussi car campés, à trait forci, tels des humains-animaux mais aussi végétaux et minéraux, hommes-pays, au langage déprécié, à l'obscurantisme -par avance et sans recours blâmé- en étendard.
Le thème des manières, des façons, de l'éducation, de la bonne naissance -de la distinction- traverse, en opposition, l'ouvrage.

Au cas où nous serions durs de la comprenante sans doute, le soldat bleu "de base" est tout de suite peint en termes mélioratifs, "plus" - plus amène, plus drôle, plus franc, courtois et plus noble de façons.

Difficile, toutefois, Balzac l'admet, de voir en ces paysans-brigands les stipendiés de l'Angleterre de la propagande du Directoire.

Bref, ces Chouans de terrain sont les néandertaliens de l'histoire, condamnés à mourir ou se fondre, alternative qui est aussi celle du couple principal.

Mais se fondre dans quoi ?
Les menées politiques, sous-entendues impures et truquées (mais Balzac écrit aussi à la clarté des trente premières années du XIXème), ne proposent en guise de Lumières et de renversement de cet obscurantisme, que l'abandon de la langue, des mœurs, de la terre, d'une certaine façon rurale confinant au tribal - bref l'abandon des siens, de ses racines, d'un mode de vie prodigieusement simple et des mânes des ancêtres pour se précipiter dans le libéral règne de l'argent, d'une bourgeoisie naissante qui s'apprête à tirer tous les marrons du feu révolutionnaire - comme, plus tard, à traire les perfusions du sang populaire versé aux hégémoniques visées impériales.

Ce qui permet de faussement interroger, Balzac en illustrant la réponse dans ce livre:
À travers la peinture des personnages féminins principaux -et l'un est central- que sont Melle de Verneuil et Mme du Gua Saint-Cyr, la femme avait-elle plus sa place dans cette conception du monde nouveau, se targuant d'être révolutionnaire et abolissant le précédent, que ne l'avait le paysan de Bretagne ?  

Mots-clés : #amour #conditionfeminine #guerre #historique #insurrection #politique #revolution #trahison
par Aventin
le Sam 21 Mar - 16:14
 
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Sujet: Honoré de Balzac
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