Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Sam 25 Sep - 5:38

144 résultats trouvés pour humour

Graham Greene

Notre agent à La Havane

Tag humour sur Des Choses à lire Notre_10

Wormold, un Anglais qui tente de vendre des aspirateurs à La Havane, est recruté de façon burlesque par les services secrets de son pays. Il invente des informations et recrute des agents fictifs, dont il touche les émoluments. Mais les personnages qu’il a imaginés semblent prendre vie… pour être éliminés !
Son ami le vieux docteur Hasselbacher, sa fille Milly, sa "secrétaire" Béatrice Severn, le capitaine Segura (le « Vautour Rouge »), autant de personnes de son entourage qui participeront de près ou de loin aux imbroglios qui caractérisent cette dérisoire satire.
« Vous devriez rêver davantage, Mr. Wormold. Au siècle où nous vivons, la réalité n’est pas une chose à regarder en face. »

« Ils avancèrent à tâtons dans la pénombre du bar au Séville-Biltmore. Ils avaient vaguement conscience de la présence d’autres buveurs, assis et recroquevillés dans le silence et l’obscurité comme des parachutistes attendant sans joie le signal de sauter dans le vide. »


\Mots-clés : #espionnage #humour #satirique
par Tristram
le Mar 14 Sep - 19:56
 
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Sujet: Graham Greene
Réponses: 17
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Isaac Babel

Récits d’Odessa et autres récits

Tag humour sur Des Choses à lire Rzocit10

Évocation d’habitants d’Odessa au début du XXe, surtout des bandits, des soldats, mais aussi des prostituées, des commerçants, des ivrognes, juifs, musulmans, Russes, Polonais, Cosaques, Tsiganes, honnêtes ou pas mais hauts en couleur. Certains personnages reviennent d’une histoire à l’autre, notamment Bénia Krik, dit le roi, et Froïm Gratch, le borgne, truands célèbres.
« … J’étais devenu courtier. M’étant fait courtier à Odessa, je me suis couvert de verdure et j’ai déployé mes rameaux. Encombré de branchages, je me sentais malheureux. La raison ? La raison est dans la concurrence. Sans ça, je ne me serais pas mouché dessus, sur la justice. Mes mains ne renferment aucun métier. L’air se tient droit devant moi. Il brille comme la mer au soleil, ce bel air vide. Les rameaux veulent manger. Ces rameaux, j’en ai sept, ma femme est le huitième. Je ne me suis pas mouché sur la justice. Non. C’est la justice qui s’est mouchée sur moi. La raison ? La raison est dans la concurrence. »

(« La justice » est, aussi, une coopérative.)
Ces contes truculents valent beaucoup pour leur style, inspiré de leur origine traditionnelle.
« − Il n’est pas encore temps, répondit Bentchik, mais le temps passe. Écoute ses pas et laisse-le passer. Mets-toi de côté, Liovka. Et Liovka se mit de côté pour laisser passer le temps. »

C’est Nathan Zuckerman, rencontré il y a peu, qui m’a ramentu Babel ; pas de ségrégation positive chez eux !

\Mots-clés : #humour #viequotidienne
par Tristram
le Jeu 22 Juil - 16:33
 
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Sujet: Isaac Babel
Réponses: 14
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Luke Rhinehart

L'Homme-dé

Tag humour sur Des Choses à lire L_homm10

Dans sa brève préface, Luke Rhinehart présente son livre comme autobiographique :
« Un ingénieux chaos : voilà ce que mon autobiographie doit être. J’adopterai l’ordre chronologique, innovation dont bien peu ont l’audace par les temps qui courent. Mais mon style sera contingent, par la sagesse des Dés. »

Peut-être incité par son intérêt pour le zen, le narrateur, un psychiatre nommé Luke Rhinehart, constate que sa profession est vaine et son existence ennuyeuse.
« Freud était un bien grand homme, mais je n’arrive pas à me faire à l’idée que quelqu’un lui ait jamais efficacement flatté le pénis. »

« Notre vie à tous est une série limitée d’erreurs qui ont tendance à se figer, à se répéter et à devenir nécessaires. »

« Un homme sans habitudes, sans cohérence, qui ne se répète pas, donc ne s’ennuie pas, n’est pas humain. Il est fou. »

Par hasard, il s’en remet à un dé pour prendre une décision, ce qui met du piment dans sa vie ; il décide de dorénavant en appeler systématiquement aux dés (qui seront ses dieux, suppléeront ses tergiversations – et endosseront la responsabilité de ses choix et actes) pour chaque « dé-cision ».
Plus précisément, il a décidé qu’un as le conduirait à « violer » sa voisine, et qu’il irait se coucher avec sa femme pour tout autre tirage : l’option de départ est loin d’être anodine, et doit peu à la chance…
« La tendance générale des options que je leur proposais correspondait en gros à la moyenne de mes goûts et de ma personnalité. »

« …] je prenais comme options toutes sortes de choses que je n’avais jamais faites, et n’importe lesquelles, et les dés me projetaient de l’une à l’autre et me permettaient rarement de rester le même homme deux jours de suite. »

Luke érige en théorie ce qu’il considère comme une ouverture des possibles et une lutte contre les haïssables moi et habitudes.
« En vérité, l’homme doit s’efforcer d’éliminer l’erreur et de se libérer ainsi que ses enfants du sens du moi. L’homme doit arriver à se sentir à l’aise en évoluant d’un rôle à un autre, d’un ensemble de valeurs à un autre, d’une vie à une autre. L’homme doit se libérer des barrières, des modèles et des cohérences, de façon à devenir libre de penser, de sentir et de créer des choses neuves. Les hommes se sont trop longtemps contentés d’admirer Mars et Prométhée ; c’est Protée qui doit devenir notre Dieu. »

« L’homme de Hasard. L’homme imprévisible. J’ai l’impression de démontrer aujourd’hui que l’on peut venir à bout des habitudes. Un tel homme est vraiment libre. »

« Des acteurs capables de jouer un seul rôle : a-t-on jamais vu pareille absurdité ? Il nous faut créer des hommes de hasard, des dé-personnes. »

L’importance du « changements de rôles » social est central.
« J’étais censé développer mes capacités d’acteur, et peut-être même mettre à l’épreuve les limites de la malléabilité humaine. »

Le nouvel adepte de la « dé-vie » entreprend de faire école en promouvant la « dé-thérapie », créant des « dé-centres » pour « dé-tudiants », et constituant une nouvelle religion.
« Nous voulons créer un monde d’enfants adultes qui ignoreront la peur. Nous voulons faire exploser la multiplicité instituée en chacun de nous par notre société anarchique et contradictoire. Nous voulons que les gens se disent bonjour dans la rue sans se demander à qui, et qu’ils s’en fichent. Nous voulons les libérer de l’identité individuelle, de la sécurité, de la stabilité et de la cohérence. Nous voulons une communauté de créateurs, une abbaye de Thélème pour fous heureux. »

« Notre but est de détruire la personnalité. Nous voulons créer à la place une personnalité multiple : un individu incohérent, instable et de plus en plus schizoïde. »

La théorie est abondamment exposée, indépendamment de son extravagance ; c’est un peu longuet.
Évidemment son comportement imprévisible met en péril sa carrière et son ménage.
La psychanalyse, qui prête effectivement le flanc à la raillerie, est particulièrement tournée en ridicule. La religion chrétienne n’est pas épargnée. La sexualité (voire la salacité) prend une grande place.
« Nous plaçâmes la tête du dragon à l’orée de la grotte et l’exhortâmes à entrer. C’était comme de pousser un chien dans l’escalier de la cave pour lui faire prendre un bain. »

C’est aussi une observation grinçante de la société états-unienne (notamment au travers de la télévision).
« Américain de naissance et d’éducation, j’avais le meurtre dans la peau. La plus grande partie de ma vie d’adulte avait été marquée par une sorte d’agressivité en roue libre, pouvant s’emballer d’un instant à l’autre, qui me remplissait l’esprit d’un luxe de crimes, de guerres et d’atrocités chaque fois que je me trouvais dans une situation difficile, exemples : un chauffeur de taxi essayait de m’estamper, Lil me critiquait, Jake publiait encore un brillant article. »

Le style est brillant et plein d’humour, parfois un peu lourd.
« J’essaye de faire participer mes malades noirs à des méthodes de groupe pour leur faire voir que le monde blanc est malade, de façon à mettre fin à leur rancune et qu’ils se satisfassent soit de leur vie d’internés, soit de leur existence en ghetto. »

« Ç’a été grandiose. Un sentiment vraiment religieux, quelque chose de spirituel. J’ai été tout d’un coup libéré de tout ce qui me gênait pour violer des petites filles et enfiler des petits garçons. J’ai abandonné la partie et confié tout le bazar aux dés. Quand ils m’ont ordonné de violer, je violais. Quand ils m’ordonnaient de m’abstenir, je m’abstenais. Plus de problème. »

Un passage bien observé sur le rêve éveillé (chapitre 33).
À ranger sur l’étagère avec La fonction du balai de Foster Wallace, le Traité du zen et de l'entretien des motocyclettes de Pirsig et Le dernier stade de la soif d’Exley.
@Tatie, Y as-tu vu la même chose ?

\Mots-clés : #humour
par Tristram
le Mar 29 Juin - 14:04
 
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Sujet: Luke Rhinehart
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David Lodge

La Chute du British Museum

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Dans sa préface rédigée ultérieurement (et qui devrait être placée en postface), David Lodge évoque, à l’origine de son troisième roman, son propre dilemme de jeune ménage catholique :
« Nous avions acquis le sentiment, honorable bien que naïf, que l’Église catholique était une sorte de club, avec son propre règlement, et que si l’on voulait bénéficier des avantages auxquels donnait droit l’adhésion, on devait observer toutes les règles, pas seulement celles qui nous arrangeaient. La proscription des contraceptifs provoqua cependant frustrations et angoisses en quantité disproportionnée chez les couples catholiques qui, s’étant efforcés (dans la plupart des cas) de rester chastes non sans mal jusqu’au mariage, trouvaient que le régime de la méthode des températures ou du calendrier (c’est-à-dire, l’abstinence périodique, seule forme de planning familial autorisée par l’Église) réprimait sévèrement leur vie érotique dans le mariage. »

Il éclaire aussi le lecteur français sur les parodies et allusions littéraires moins perceptibles de notre côté de la Manche (ce qui m’a paru bienvenu, même pour les quelques livres et auteurs que j’ai pu lire) ; il signale encore de curieuses parentés avec l’Ulysse de Joyce.

Adam Appleby est un thésard de troisième cycle qui se débat entre sa vie d’études au British Museum et sa hantise d’un quatrième enfant, qu’il n’aurait pas les moyens d’élever correctement. Pris entre chasteté contrainte et thèse en panne, il rêvasse, inspiré par ses lectures – et c’est « un roman où la vie ne cesserait de prendre la forme de la littérature »…
Peinture fouillée de la vénérable institution londonienne, c’est aussi une grande réussite humoristique.
« Les archéologues martiens ont appris à reconnaître le domicile des catholiques grâce à la présence d’un grand nombre de graphiques compliqués, de calendriers, de petits livrets remplis de chiffres, et de quantités de thermomètres cassés, ce qui atteste la grande importance attachée à ce code. Des savants ont soutenu qu’il ne s’agissait là que d’une méthode pour limiter en nombre la progéniture ; mais comme il a été prouvé de manière concluante que les catholiques donnaient naissance à plus d’enfants en moyenne qu’aucune autre partie de la société, cela semble indéfendable. D’autres doctrines des catholiques comprenaient une croyance en un Rédempteur divin et en une vie après la mort. »

Excellente scène également où Adam se rêve devenu pape, réformant la conception du contrôle des naissances dans l’Église…

\Mots-clés : #humour #social
par Tristram
le Dim 9 Mai - 13:19
 
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Sujet: David Lodge
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Jonathan Coe

Les Nains de la Mort

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William, le narrateur, est un jeune musicien qui galère pour percer à Londres ; il nous raconte comment il a été témoin d’un meurtre commis par deux nains, et déjà son approche narrative est intéressante dans sa façon de composer les séquences factuelles. C’est donc un polar, et matière à explorer l’univers des musiciens, comme celui de la banlieue londonienne.
De nouveau, Jonathan Coe excelle dans sa profonde capacité d’observations rendues avec humour :
« Martin était employé dans une compagnie d’assurances le jour et guitar hero la nuit. Il gagnait à peu près quatre fois plus que nous (ce qui ne représentait pas grand-chose pour autant) et tout l’argent qu’il arrivait à mettre de côté, il le consacrait à l’achat de matériel. Il avait une guitare entièrement faite main et changeait les cordes avant chaque répétition. Parfois, il les changeait même entre les morceaux. Son amplificateur, qui était plus grand que lui, avait coûté plus cher que tout le reste de notre matériel réuni. Il était pourvu d’un panneau de commande absurde, étincelant de voyants colorés et de cadrans digitaux, et impossible à brancher. Il restait en permanence dans la réserve car, même à quatre, il était inconcevable de l’emporter où que ce soit. Le conseil municipal de Lambeth aurait pu y reloger une demi-douzaine de familles défavorisées. Tout cela n’aurait pas présenté d’inconvénient si Martin avait été un bon guitariste ; mais en fait, il ne connaissait que cinq accords environ et n’avait jamais réussi à improviser le moindre solo dans sa vie. Ce qui lui manquait en matière de compétence musicale, il le compensait par un perfectionnisme technique. Lors d’un de nos concerts, il lui avait fallu trente-sept minutes pour accorder sa guitare. Avec lui, nous étions sans arrêt sur les nerfs car il suffisait d’un minuscule défaut, à peine perceptible, dans la qualité du son que nous lui fournissions pour qu’il explose dans une de ses crises de fureur. Un jour, dans un pub de Leytonstone, il y avait eu du larsen sur la voix, et il avait bondi hors de scène ; nous l’avions retrouvé un peu plus tard enfermé dans le coffre de sa voiture. Il avait les cheveux coiffés en brosse, un visage qui exprimait une grande intensité intérieure et portait toujours une cravate. Je ne l’ai jamais vu sans. »

« Attendre à un arrêt de bus le dimanche, c’est comme aller à l’église : c’est un acte de foi, la manifestation d’une croyance irrationnelle en quelque chose dont vous voulez affirmer à tout prix la réalité, bien que vous ne l’ayez jamais vu de vos yeux. »

Et le dénouement est aussi inattendu que fracassant : formellement, une belle réussite.

\Mots-clés : #humour #musique #polar #social
par Tristram
le Ven 16 Avr - 21:13
 
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Sujet: Jonathan Coe
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Daniel Pennac

La Saga Malaussène, I, Au bonheur des ogres

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Attentats à la bombe dans un grand magasin (livre paru en 1985, mais ça choque quand même). Au centre de l’affaire, le narrateur, Benjamin Malaussène, Contrôle Technique au Magasin, Bouc Emissaire « endossant la faute originelle de la société marchande », « un saint » prenant soin de la famille, ses plus jeunes frères et sœurs, tandis que maman batifole. Quant au bouc : en épigraphe, deux citations de René Girard, Le Bouc Emissaire, livre qui m’a aussi marqué. La version Pennac, c’est cet employé qui concentre toutes les réclamations de la clientèle, évitant déboires et débours aux propriétaires de l’établissement.
« − Voyez-vous, le Bouc Emissaire n’est pas seulement celui qui, le cas échéant, paye pour les autres. Il est surtout, et avant tout, un principe d’explication, monsieur Malaussène.
(Je suis un « principe d’explication » ?)
− Il est la cause mystérieuse mais patente de tout événement inexplicable. »

Positionnement socio-politique nettement affiché (et critique), on est à Belleville, et on y vit avec des personnes de couleur et des homosexuels, assez heureux d'ailleurs. Les ogres, ce sont de vrais méchants, mais on est aussi dans l'univers du conte avec la famille Malaussène, tous des enfants, du Petit à l’aîné, Benjamin…
Quelques belles saillies entr’autres :
« Avec cette résignation à la richesse que donne la pratique séculaire des mariages efficaces. »

« Et ils rient du rire carnassier de l’ignorance, le rire féroce du mouton aux mille dents ! »

Polar plein d’esprit, de références littéraires (et à Tintin), d’amour des autres et surtout des enfants.

\Mots-clés : #famille #humour #polar
par Tristram
le Mer 31 Mar - 0:40
 
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Sujet: Daniel Pennac
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Richard Brautigan

Retombées de sombrero

Tag humour sur Des Choses à lire Retomb10


Ce « roman japonais », d’après le sous-titre, est dédié à Junichiro Tanizaki. Il paraît comme Brautigan vient de découvrir le Japon, et y rencontrer sa future épouse (mais l’auteur met en garde contre la fausse autobiographie).
Un écrivain, « l’humoriste américain au cœur brisé », commence une histoire de sombrero qui tombe du ciel, et pleure, car sa petite amie japonaise l’a quitté.
« Il tendit la main vers le rouleau de la machine à écrire. Tel le croque-mort qui rebraguette un mort dans son cercueil. Et en sortit une feuille de papier avec tout ce qu’il y avait été écrit. Sauf ses pleurs. »

« Parce qu’un écrivain, au bout du compte, ça ne vaut pas grand-chose. Ça coûte trop cher, côté affectif et en plus, c’est trop compliqué à entretenir. C’est comme d’avoir un aspirateur qui n’arrête pas de tomber en panne et qu’il n’y a qu’Einstein à savoir le réparer.
Non. Son prochain amant, ce serait un balai. »

Il se focalise notamment sur un cheveu de la belle :
« Et dire que j’en suis réduit à être fou comme un trou d’avoir paumé un misérable petit bout de cheveu japonais alors que pendant deux ans j’en ai eu toute une tête à portée de main ! »

« Assis sur son canapé, son brin de cheveu à la main l’humoriste américain se sentait vraiment très bien. Parce que c’était un bout de cheveu qu’il avait bien en main. Qu’il n’allait certainement pas reperdre.
Et donc, là, demeura quelques instants à se reposer. Parce que chercher son cheveu n’avait pas été une mince affaire.
Mais basta, c’était du passé.
Le cheveu n’était plus perdu maintenant.
Il l’avait retrouvé et de ça, se sentait bien.
Il le regarda : là, dans sa main.
Et alors ce fut à son imagination de démarrer. »

Tandis qu’il se lamente en remuant ses obsessions, son ex-amante dort et rêve, et l’histoire jetée à la corbeille se poursuit, et tourne à l’émeute, puis à l’insurrection.
On retrouve le style caractéristique de Brautigan, semblant ne parler de rien, entre oisif et oiseux, farfelu, loufoque, ici sur un ton affecté, relevé de quelques grossièretés...

\Mots-clés : #humour
par Tristram
le Lun 1 Fév - 11:07
 
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Sujet: Richard Brautigan
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Jasper Fforde

L'affaire Jane Eyre

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Thursday Next, jeune vétéran de la guerre de Crimée (qui dure depuis 131 années en 1985), est « détective à la Brigade Littéraire du Service des Opérations Spéciales basée à Londres », qui s’occupe des faux en bibliophilie ; elle se retrouve impliquée dans la lutte contre Achéron Hadès, son ancien professeur d’anglais devenu un célèbre et dangereux maître du crime.
« Mais le chiffre d’affaires et les sommes d’argent liquide que brassait la distribution d’œuvres littéraires avaient éveillé l’intérêt du grand banditisme. Je connaissais au moins quatre LittéraTecs londoniens tombés dans l’exercice de leurs fonctions. »

L’originalité de cette fantaisie entre science-fiction uchronique, polar à suspense et métatextualité férue de littérature, c’est la survenue des personnages de fiction dans le monde réel et vice-versa ; cependant, ce monde réel n’est pas tout à fait le nôtre, plutôt un univers parallèle (et occasion de parodie, voire de satire ; on peut ainsi s’interroger sur le mystérieux Groupe Goliath qui pèse tant sur la politique internationale…)
L’enlèvement de Quaverley, personnage secondaire de Martin Chuzzlewit de Dickens, pour l’éliminer du manuscrit original, prélude celui de Jane Eyre.
« Ce n’était pas ainsi que je l’imaginais. Thornfield Hall, je le voyais plus grand et plus fastueusement meublé. Il y régnait une forte odeur d’encaustique et, à l’étage, il faisait un froid de canard. Il n’y avait pratiquement aucune lumière dans la maison ; les couloirs semblaient se fondre dans une obscurité insondable. C’était austère et peu accueillant. Je remarquai tout cela, mais par-dessus tout, je remarquai le silence ; le silence d’un monde sans machines volantes, sans circulation automobile et sans grandes métropoles. L’ère industrielle avait à peine commencé ; la planète avait atteint le tournant du C’était Mieux Avant. »

Une autre belle idée : un théâtre qui joue Richard III tous les vendredis soir avec des interprètes choisis dans le public d’afficionados ! Shakespeare est omniprésent, avec notamment l’énigme de son identité.
Exemple de trouvaille loufoque : les touristes japonais croisés dans un roman victorien.
Il est préférable de bien connaître les grands romans (anglais : Charlotte Brontë, mais aussi Austen, Milton, Carroll, etc.), leurs personnages et leurs intrigues pour goûter cette lecture pleine d’allusions, et surtout d’humour. On pourrait regretter une certaine superficialité ou puérilité, un peu trop de platitudes et clichés dans cette métafiction, mais l’imaginaire original est là.
Et je ne peux m’empêcher d’y voir une allégorie des réécritures et autres révisionnismes historiques…

\Mots-clés : #historique #humour #polar #sciencefiction #universdulivre
par Tristram
le Ven 8 Jan - 12:45
 
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Sujet: Jasper Fforde
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Jorge Amado

Les Deux Morts de Quinquin-la-Flotte

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Joaquim Soares da Cunha, « cet époux et père timide et bon autant qu’obéissant, qui devenait sensé et conciliant pour peu qu’on élevât la voix ou qu’on prît un air sévère » est mort pour sa famille : voici dix ans que ce respectable retraité la quitta, confite en bienséance, pour devenir une figure du petit peuple de Salvador de Bahia, parmi les paresseux, sans métier, ivrognes, chanteurs et musiciens, joueurs, amateurs de capoeira (art martial scénarisé introduit par les esclaves noirs) et de candomblé (religion importée par les mêmes, et mêlée de catholicisme).
Dix ans plus tard, c’est Quinquin-la-Flotte qui meurt :
« C’était le cadavre de Quinquin-La-Flotte, tafiateur, débauché et joueur impénitent, sans famille, sans foyer, sans fleurs et sans prières. Ce n’était pas Joaquim Soares da Cunha, fonctionnaire émérite de la Perception, mis à la retraite après vingt-cinq ans de bons et loyaux services, époux modèle à qui tout le monde tirait son chapeau et serrait la main. Comment est-il possible qu’à cinquante ans on abandonne sa famille, sa maison, les habitudes de toute une existence et ses vieilles connaissances pour aller vagabonder dans les rues, boire dans les tavernes sordides, fréquenter les prostituées, vivre malpropre et non rasé, habiter dans un taudis infâme et dormir sur un grabat misérable ? »

Et la famille tente de l’enterrer au moins cher, en le soustrayant à l’affection de ses compères de débauche :
« Dès qu’un homme meurt, il recouvre la respectabilité la plus authentique, même s’il a fait des folies de son vivant. La mort, de sa main qui sème l’absence, efface les taches du passé, et la mémoire du défunt brille avec l’éclat du diamant. C’est la thèse de la famille, approuvée par les voisins et par les amis. »

Quinquin est mort dans son sommeil, le sourire aux lèvres, et son cadavre garde un semblant de vie lors des funérailles :
« …] le mort se reposait des fatigues de sa toilette. »

C’est une marque de fantastique qui paraît typiquement sud-américaine, ici habilement intégrée, et avec humour ; le cadavre s’anime un peu lorsqu’une personne seule le considère, ou quand la compagnie est prise de boisson... et lui redonne une certaine vie...
Et Floflotte, le « vieux loup de mer », mourra comme il le voulait.
« – Que chacun s’occupe de son propre enterrement... rien n’est impossible. »

Le livre est aussi prétexte à dépeindre le peuple multiracial des bas quartiers, sa truculence entre misère et pègre, et son folklore vivace ‒ ce qu’Amado a souvent brossé, avec bonheur.
C’est un roman court, surtout si comme moi on se dispense de la lecture de la préface, qui représente 40% du volume, et un des meilleurs d’Amado, par ailleurs inégal.
Je recommanderais également la lecture de Dona Flor et ses deux maris et de Tereza Batista.


Mots-clés : #humour #social
par Tristram
le Lun 14 Déc - 19:45
 
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Sujet: Jorge Amado
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Nicholson Baker

La Mezzanine

Tag humour sur Des Choses à lire 97822210

Trouvant de très sympathiques qualités à Mezzanine je jugeais cependant que Nicholson Baker en faisait un peu trop avec ses notes de bas de pages. Mais Baker explique la raison d’être de ces multiples « ajouts » d’une façon désopilante et avec des mots qui m’ont fait penser à ce que disait Marcel Schwob dans l’introduction de ses Vies imaginaires, quoique le dada de ce curieux personnage de Mezzanine soit un peu moins artiste, ou plus solipsiste que celui de l’écrivain français.

Marcel Schwob a écrit:L’art est à l’opposé des idées générales, ne décrit que l’individuel, ne désire que l’unique. […] Les idées des grands hommes sont le patrimoine commun de l’humanité : chacun d’eux ne posséda réellement que ses bizarreries. Le livre qui décrirait un homme en toutes ses anomalies serait une œuvre d’art comme une estampe japonaise où on voit éternellement l’image d’une petite chenille aperçue une fois à une heure particulière du jour.]


Dans Mezzanine, il s’agit principalement d’objets, des interactions les plus anodines, de détails triviaux en somme : toutes ces choses sont insignifiantes prises une à une mais ne le sont pas dans l’ensemble qu’elles constituent. Chez ce personnage excentrique, la conscience méticuleuse des objets et de l’espace suit la plus ou moins heureuse formation de son être, de son identité. Nicholson Baker a beaucoup de tendresse pour son personnage et ne cache pas que de l’inquiétude se niche dans toutes les observations de cet employé de bureau ayant usé ses lacets. Autre différence notable avec l’esthétique Schwobienne et le monde des Vies imaginaires, est l’idée sous-jacente chez l’écrivain américain que toutes les choses avec lesquels son personnage entretien un rapport qui frise l’affection, toutes ces choses sont reproduites sans lassitude, du moins jusqu’à obsolescence.


Mots-clés : #humour #viequotidienne
par Dreep
le Mar 8 Déc - 12:58
 
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Sujet: Nicholson Baker
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Joaquim Maria Machado de Assis

Mémoires posthumes de Brás Cubas

Tag humour sur Des Choses à lire Mzomoi10

D’entrée, Machado de Assis se place sous l’égide de Sterne et Xavier de Maistre, et les digressions empreintes d’humour qui suivent en attestent. Le narrateur est un Carioca qui se présente en effet non pas comme « à proprement parler, un auteur défunt, mais un défunt auteur »… Un ascendant du Pedro Páramo de Rulfo, mais l’analogie s’arrête là (quoique l'auteur soit vraisemblablement une des sources du réalisme magique). Brás Cubas nous raconte comment il est mort d’une idée fixe, « l’invention d’un médicament sublime, un emplâtre “anti-hypocondriaque” »… « l’amour de la renommée, l’emplâtre Brás Cubas. »
« Peut-être le lecteur sera-t-il surpris de la franchise avec laquelle j’expose et mets en lumière ma médiocrité ; qu’il n’oublie pas que la franchise est la première qualité d’un défunt. »

« Mais c’est cela justement qui fait de nous [les morts] les maîtres de la terre, c’est ce pouvoir de faire revivre le passé, afin de toucher du doigt l’instabilité de nos impressions et la vanité de nos affections. Laisse Pascal affirmer que l’homme est un roseau pensant. Non ; l’homme est un erratum pensant, cela oui. Chaque âge de la vie est une édition, qui corrige l’édition antérieure, et qui sera corrigée elle-même, jusqu’à l’édition définitive, que l’éditeur distribue gratuitement aux vers. »

Dans cette biographie ou récit posthume, il s’adresse directement au lecteur (comme déjà le Cervantès de Don Quichotte) :
« Comme les autres lecteurs, ses confrères, je pense qu’il préfère l’anecdote à la réflexion, en quoi il a bien raison. Nous y arriverons donc. Mais il ne faut pas oublier que ce livre est écrit sans hâte, avec le flegme d’un homme déjà délivré de la brièveté du siècle, œuvre éminemment philosophique, d’une philosophie inégale, tantôt sévère, tantôt plaisante, qui ne veut ni construire ni détruire, qui ne peut ni enflammer ni refroidir, qui est tout de même plus qu’un passe-temps et moins qu’un apostolat. »

« Je revins… Mais non, n’allongeons pas ce chapitre. Parfois je m’oublie à écrire et ma plume court, mangeant le papier, non sans préjudice pour moi, l’auteur. De longs chapitres conviennent mieux à des lecteurs d’esprit pesant, tandis que nous, nous ne sommes pas un public in-folio, mais in-douze : peu de texte, grandes marges, impression élégante, tranche dorée et vignettes…, vignettes surtout… Non, n’allongeons pas ce chapitre. »

« Que le lecteur ne s’irrite pas de cette confession. Je sais bien que, pour chatouiller les nerfs de son imagination, je devrais souffrir d’un profond désespoir, répandre quelques larmes et m’abstenir de déjeuner. Ce serait romanesque, mais ce ne serait pas biographique. La réalité pure est que je déjeunai comme les autres jours, soignant mon cœur avec les souvenirs de mon aventure et mon estomac avec les plats fins de M. Prudhon… »

Dans le même esprit, l’auteur-narrateur se commente en délectables apartés qui créent une connivence facétieuse avec le lecteur :
« Je ne me rappelle plus où j’en étais… Ah oui ! aux chemins inconnus. »

« Le manque d’à propos m’a encore fait perdre un chapitre. N’aurait-il pas mieux valu dire les choses tout uniment, sans tous ces heurts ? J’ai déjà comparé mon style à la démarche des ivrognes. »

« La fin du dernier chapitre m’a laissé si triste que je me sentirais capable de ne pas écrire celui-ci, de me reposer un peu, de purger mon esprit de la mélancolie qui l’embarrasse, avant de continuer. Mais non, je ne veux pas perdre de temps. »

Il m’a ramentu notamment Brantôme ; on pense également à des auteurs comme Voltaire (auquel il sera souvent fait référence plus loin) :
« Je songeai alors que les bottes étroites sont un des plus grands bonheurs de la terre, car, en faisant souffrir les pieds, elles donnent naissance au plaisir de se déchausser. »

Certains passages, parfaitement hors de propos, sont fort savoureux, tel le chapitre 21 : son baudet s’emballe et le jette à bas, il est sauvé par un muletier et décide de gratifier ce dernier d’une somme d’argent, dont le montant diminue rapidement comme il se remet de l’accident…
Suivant généralement le caprice du « trapèze de [s]on esprit », Brás Cubas regarde souvent ses chaussures, le bout de son nez ou une mouche, lors de médiations parfois amères. Il égrène ainsi quelques brèves observations à propos de l’enterrement de son père, puis conclut :
« Cela paraît un simple inventaire : ce sont des notes que j’avais prises pour un chapitre triste et banal, que je n’écrirai pas. »

Certaines phrases bien senties confient à l’aphorisme ou à l’apophtegme (parfois dans l’ombre de Shakespeare, de Calderón de la Barca et d’autres) :
« Jamais je n’ai cessé de penser en moi-même que notre petite épée est toujours plus grande pour nous que l’épée de Napoléon. »

« Sur le théâtre de la tragédie humaine, peut-être eût-il suffi d’un figurant de moins pour faire tomber la pièce. »

« Il y a des inventions qui se transforment ou disparaissent, les institutions elles-mêmes meurent : l’horloge est définitive et perpétuelle. Le dernier homme, au moment de quitter cette terre froide et dévastée, aura dans sa poche une montre, pour savoir l’heure exacte de sa mort. »

Et cette belle définition de l’aveuglement humain :
« …] ce phénomène, pas très rare sans doute, mais toujours curieux : l’imagination élevée au rang de conviction. »

Machado de Assis revient sur ce thème, lorsque le mari de son amante sacrifie son ambition à sa superstition. Justement, Brás Cubas nous raconte ses amours, « La belle Marcella », cupide ; Eugénia, « la fleur du bosquet » ; surtout Virgilia, femme de cet ami ; enfin Nhã-lolo, ou Eulalia. Il nous présente aussi Quincas Borba, philosophe théoricien de « l’Humanitisme » ; ce personnage est à l’origine vraisemblablement du roman éponyme ultérieur. De même, « L’aliéniste » de rencontre donnera une novella l’année suivante.

Ce roman assez court est fragmenté en 160 chapitres brefs, ce qui en rend la lecture agréable. Pour donner le ton, voici deux chapitres in extenso :
« 124
Intermède
Qu’y a-t-il entre la vie et la mort ? Un simple pont. Cependant, si je ne composais pas ce chapitre, le lecteur éprouverait une pénible secousse, assez préjudiciable à l’effet du livre. Sauter d’un portrait à une épitaphe est chose courante dans la vie réelle ; mais le lecteur ne se réfugie dans un livre que pour échapper à la vie. Je ne prétends pas que cette pensée soit de moi : je prétends qu’il y a en elle une dose de vérité et que, tout au moins, la forme en est pittoresque. Et je le répète : elle n’est pas de moi. »

« 136
Inutilité
Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d’écrire un chapitre inutile. »

À la fois démonstration et fin en soi, l’histoire se dilue, badine, dans l’insignifiance humaine.
Un auteur à mon gré, que je regretterais de n’avoir pas découvert plus tôt !

\Mots-clés : #absurde #humour #xixesiecle
par Tristram
le Jeu 26 Nov - 23:26
 
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Sujet: Joaquim Maria Machado de Assis
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Richard Brautigan

Le monstre des Hawkline ‒ Western gothique

Tag humour sur Des Choses à lire Le_mon10

Ça commence effectivement en western, et bascule dans le roman gothique… Comment dire ? nous manquons de pseudo-synonymes moins imprécis pour "décalé", "déjanté" et autres "foutraque" et "loufoque". C’est un burlesque et un absurde qui correspondent assez à ce que firent au cinéma au même moment les Monty Python, voire même un homologue du théâtre de l’absurde, dans la grande lignée du grotesque et du non-sens de la farce.
Deux tueurs professionnels sont engagés pour une mystérieuse mission dans « l’énorme maison jaune » de Miss Hawkline, à l’écart dans le désertique « Oregon de l’est »… et l’antagonisme de l’ombre et de la lumière des « Produits Chimiques » dans le cristallisoir du sous-sol renouvelle les genres avec force clins d’œil !
« Greer et Cameron étaient visiblement des hommes capables de se sortir de n’importe quelle situation avec le maximum d’effet pour le minimum d’effort.
Ils n’avaient l’air ni dur ni méchant. Ils ressemblaient plutôt au produit de la distillation de ces deux qualités. Ils semblaient vivre dans l’intimité de quelque chose que les autres ne pouvaient percevoir. Bref, ils ne manquaient pas de présence. On n’avait pas envie de se frotter à eux, même si Cameron passait son temps à compter, par exemple qu’il avait vomi dix-neuf fois entre Hawaii et San Francisco. Ils gagnaient leur vie à tuer les gens. »

« La route s’enfonçait dans la désolation des Dead Hills qui disparaissaient derrière eux pour réapparaître de nouveau. Tout était toujours pareil et tout était très tranquille.
Un instant Greer crut voir quelque chose de différent, mais il comprit qu’il s’était trompé. Ce qu’il avait vu était identique à ce qu’il voyait. Il avait cru que c’était plus petit, mais c’était en réalité exactement de la même taille que tout le reste. »

« Greer et Cameron contemplaient les sœurs Hawkline occupées à caresser en l’embrassant un porte-parapluies fait d’une patte d’éléphant, en l’appelant :
‒ Daddy ! Daddy !
C’est-à-dire :
‒ Papa ! Papa ! »

Malheureusement dans une traduction avec des maladresses… absurdes.

Mots-clés : #absurde #fantastique #humour
par Tristram
le Mer 14 Oct - 20:43
 
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Sujet: Richard Brautigan
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Stéphane Zagdanski

Tag humour sur Des Choses à lire 10915310

Pris par hasard à la bibliothèque : la (très) bonne pioche !

Un livre excellent, hilarant et instructif à la fois, un roman sous forme de chronique tragi-comique de notre monde actuel (et passé) un état des lieux commenté par quelques schizophrènes hôtes au long terme d'un hôpital psychiatrique  à New York.. : le Manhattan Psychiatric Center.....très cultivés néanmoins...disséquant les travers de notre société et de ses acteurs....on y croise des politiques, surtout DSK et l'affaire du Sofitel à New York, des économistes, des financiers, des scientifiques....très juste et très drôle....j'ai d'ailleurs ri comme une folle (normal ça se passe dans un asile psy) Wink

On y croise, Hitler, DSK, Sarkozy, l'économie des Etats et ses escroqueries, l'inventeur du marketing :Edward Louis Bernays, neveu de Sigmund Freud (ça ne s'invente pas) ou comment manipuler les esprits pour susciter les désirs et ceci s'applique à un baril de lessive comme à un homme politique...et même Egas Moniz, un médecin portugais ayant eu le prix Nobel de médecine en 1949 pour ses travaux sur la lobotomie dont il était le plus grand fan  Shocked

Citation d'entrée : " La civilisation n'est qu'une mince pellicule au-dessus d'un chaos brûlant"...Nietzsche

J'ajouterai que ce vernis craque de partout et le meilleur des solvants étant les réseaux sociaux...du moins pour ce qui concerne notre monde actuel. Le débat est ouvert  Smile


Le narrateur, sac d'os, qui prétend entrer dans la tête des autres, il lit dans les pensées dit-il....

C'est vraiment jubilatoire, surtout lorsqu'il pénètre celles de DSK.

Extraits :

( au tribunal)

DSK cligne machinalement de la paupière droite. Ses vieux tics le reprennent. Il n'ose même plus diriger son visage vers la juge Jackson, elle risquerait de penser qu'il lui fait de l'oeil au pire moment, juste quand Artie rappelle au monde entier que DSK est français, donc séducteur, bâfreur, baiseur, dégoûtant comme un camembert qui dégouline, volatil comme une bulle de champagne, ithyphallique comme une baguette de pain, et fuyard comme un conscrit de 1939 en pleine débâcle devant l'armée allemande...."

Guy, un des potes de Sac d'os :

"Les faits, terribles témoins, sont faciles à étudier ; on peut constater le désastre. La prolifération numérique du portrait a pris des proportions aussi abyssales que dégoûtantes, et qui ne trompent pas. Plus leur caboche est creuse, plus ces imbéciles d'humains se gargarisent d'en multiplier le vil reflet. La gadgétisation de l'impudeur a transformé le portrait, un genre pictural jadis réservé aux plus nobles, en tout-à-l'égout des égos délabrés, en réceptacle des déjections extraverties du dodo sapiens. En photographiant sous les plus répugnantes coutures la part la plus secrète et sacrée de son être, sa face, la mouche homonculesque s'en détourne, la dilapide, la putréfie en rognure dérisoire. L'immonde homo picturalis se tire le portrait à tout va, comme par réflexe et sans y penser, de même qu'il éternue....."

Super drôle, de vraies trouvailles de vocabulaire (homo çapionce)... très bien écrit.... très intéressant.. j'ai adoré !! Very Happy


Mots-clés : #humour
par simla
le Mer 23 Sep - 2:06
 
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Sujet: Stéphane Zagdanski
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Littérature et alpinisme

Marie-Louise Plovier-Chapelle

Tag humour sur Des Choses à lire Une_fe10
Une femme et la montagne
éditions Flammarion 1954, 210 pages environ.




J'ai eu la joie de le trouver dans l'édition originale, malheureusement une vingtaine de pages, à peu près au second quart de l'ouvrage, ne sont pas lisibles.

Livre drôle, empli d'une cocasserie de répartie et d'un comique de situation, rendant hilarant des passages, où, sous une autre plume, il y aurait lieu de se lamenter, ce qui est une prodigieuse qualité.
Livre daté, où affleure ce qu'on prenait alors pour un déterminisme des sexes, aujourd'hui dépassé du moins en occident, donc qu'on ne saurait écrire aujourd'hui, qui hérisserait, ne serait guère publiable et pourtant, 1954, ce n'est pas si ancien.

Voilà une mère de famille du Nord, dans la tourmente de la seconde guerre mondiale, qui par amour des montagnes et par contraintes de guerre (zone libre/zone occupée) se retrouve dans les Alpes, s'initie au ski (celui de l'époque) et l'alpinisme, dont c'était quelque part encore l'âge d'or, le tout sur le tard.
Peu douée, mais dotée d'un moral en chrome-molybdène, d'une insouciance d'airain, sans jamais se prendre pour ce qu'elle n'est pas, notre Marie-Louise nous égrène avec légèreté et humour toutes les incongruités de sa situation.

Défilent dans ces pages ses enfants bien sûr, ainsi qu'Édouard Frendo, le fameux guide de Haute-Montagne, quelques amis, et en filigrane Gaston Rebuffat, Louis Lachenal, Lionel Terray, Gilbert Chappaz...

Pages de guerre, d'occupation et de maquis, aussi, et toujours cette bonne humeur, cette joie de mise même dans pires galères et les instants les plus critiques.  
Marie-Louise Plovier-Chapelle pratique sérieusement sans se prendre au sérieux, son nom est à jamais attaché à l'Aiguille du Roc dont elle signa la première en compagnie de son fils Luc, Édouard Frendo étant le guide et maître d'œuvre de la réalisation (photo de l'Aiguille de Roc en bas de message, - par ailleurs une des plus célèbres photos représentant Gaston Rebuffat est prise alors qu'il se tient sur ce sommet-là).

Et, ces travaux d'aiguille accomplis, reste le charme de sa plume alerte et rigolote, sans prétention, mais aussi juste (voir le 2ème extrait ci-dessous) et un grand chapeau bas à tirer à son intrépidité couplée à son humilité.


Au moment du coucher, un grave problème d'arithmétique s'imposa à tous les esprits: on parvint bien, à force de compression, à entasser onze personnes sur le bat-flanc supérieur conçu pour six, et autant sur celui du dessous, mais il restait le vingt-troisième et qui n'était pas divisible par deux !
  J'imagine qu'un examen approfondi des espaces interstitiels lui révéla que le moins exigu se trouvait précisément entre Luc et moi; toujours est-il que je sentis le tiers du poids du monsieur s'installer sur ma personne tandis qu'un calcul élémentaire me faisait présumer que le second tiers était sur Luc et le troisième dans le vide, mais le vide comptait-il ? Supportait-il une part du poids ?
  Mes connaissances en dynamométrie étaient insuffisantes pour que je puisse déclarer à coup sûr si la force de pesanteur devait être divisée par deux ou par trois.
  Cette incompétence me tracassait.
  Pour me débarrasser de cette obsession, je décidai, par des manœuvres savantes et patientes, d'amener la moitié de la personne dudit monsieur sur le bat-flanc, ce qui n'était possible qu'en plaçant la moitié de la mienne sur la sienne.
  Je ne fus guère bien inspirée !
Car le monsieur, au lieu de respirer d'une façon lente et régulière, qui aurait bercé mon sommeil, avait un petit souffle sec et saccadé qui me donna pour toute la nuit l'impression d'être dans un autobus corse ou dans un château hanté.
  J'eus des heurs pour me persuader de l'urgence qu'il y avait de faire voter par le comité responsable du Club Alpin Français un amendement interdisant l'accès des refuges aux ronfleurs et, aux jours de grande affluence, à tous ceux qu'une respiration saccadée apparente à une locomotive en surcompression.

Je me levai au petit jour complètement moulue.
- Puisque vous êtes si fatigués, nous n'allons faire que le Grand Dru, nous dit Frendo.
  Décision malheureuse, car la sécheresse des années précédents avait tellement abaissé le niveau du glacier que nous nous trouvâmes à l'attaque du rocher en présence d'une rimaye décollée de cinq mètres, dominées par un surplomb qui nous sembla tout de suite bien coriace.
- Les autres années le glacier monte beaucoup plus haut, tout ceci est dans la neige.
- Et pas un piton, bien entendu !
- On ne s'attendait pas à celle-là !
  Frendo essaye une première fois le passage qu'on descend généralement en rappel au retour de la traversée des Drus.
- Ça ne passe pas.
Nouvel essai à droite, puis à gauche sans plus de succès.


       
Recherche du danger alors ? Je ne crois pas: le danger en soi ne m'attire pas, je le déteste en voiture et ailleurs.
Peut-être victoire sur le danger, ce qui, en fin de compte, revient à dire: victoire sur soi-même, victoire sur la peur d'abord, victoire sur la fatigue, victoire sur les années qui passent, réalisation du meilleur de soi, réalisation plus complète, je pense, que dans nul autre sport, car je me refuse à considérer la montagne comme un sport.
[...]
Tout cela fait qu'on se sent meilleur, en montagne.

Les célèbres frères Ravier feront un écho involontaire à cette toute dernière affirmation, quelques années plus tard, en se demandant: à quoi ça sert tout ceci, si ça ne fait de nous de meilleurs hommes ?

" Un bloc de neige plus gros que les autres, détaché par une cordée ", eus-je le temps de penser avant de voir, bien plus bas, un très gros caillou qui rebondissait comme une balle, et de sentir en même temps un coup dans la nuque.
  Je hurlais de douleur et aussi parce que j'étais sûre que j'allais m'évanouir, je voulais les mettre tous en état de parer ma chute.
  Je ne m'évanouis pas.
- J'ai sûrement encore une vertèbre cassée, vous voyez bien que j'aurais mieux fait de ne pas insister et de redescendre quand je vous l'ai dit, c'était un pressentiment.
  Je sentais mon cou et mon épaule se contracter et d'engourdir.
- Jamais je ne pourrai descendre.
- Allons, allons, me dit Frendo, songez plutôt à la veine que vous avez eue de recevoir ce caillou à ma place !


Je quittai Chamonix avec l'espoir de revenir et je me demande pourquoi diable cela me remplissait d'aise, puisque, après tout, la preuve était faite que j'étais d'une maladresse tenace en montagne; mais, en plus de la maladresse, j'étais atteinte d'illogisme, maladie incurable pour moi et endémique, je crois, chez les alpinistes.


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Aiguille de Roc

Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #deuxiemeguerre #humour #xxesiecle
par Aventin
le Dim 12 Juil - 19:15
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
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Sibylle Lewitscharoff

Apostoloff

Tag humour sur Des Choses à lire Aposto10

Originale : Allemand, 2009
description du livre a écrit:
Deux sœurs, installées en Allemagne, acceptent l'offre d'un riche membre de leur communauté d'origine : il leur propose une importante somme d'argent pour l'exhumation de leur père car il veut réunir dans un même tombeau les dépouilles de ses amis bulgares morts en exil.
Un convoi de limousines les conduit donc à Sofia et leur chauffeur, Apostoloff, entreprend de leur faire découvrir les richesses du pays : la céramique... à base de bleu de cobalt toxique, le littoral de la mer Noire… défiguré ou l'architecture locale (un crime contre l'esthétique).
Les péripéties de cette odyssée, racontées avec un humour corrosif, sont l'occasion pour Sibylle Lewitscharoff de mener une réflexion sans concession sur des questions existentielles comme les racines des migrants, le sentiment de nostalgie ou la famille.


REMARQUES :
A vrai dire j’aurais presque jeté le livre dans un coin de ma chambre ! Quel démonstration haineuse  des rapports de la narratrice envers son père, puis le pays de celui-ci, d’où il s’est exilé dans les années 40 ! Amer, plein de « préjugés », - semble-t-il. Plus que méchant ! Pour les amateurs du genre par contre probablement un bonheur !

Et puis je me suis dit : avec le Prix reçu comme meilleur livre de l’année, il doit y avoir autre chose ? Continuons à lire !
Et puis rapidemment apparaissait quelque chose, une lecture possible, de cette amertume sous la lumière de la mélancolie de l’exilé , de l’émigrant. Et cela pas juste dans la première génération, mais même, comme transmise mystèrieusement, dans celle de la deuxième, voir troisième. J’y reconnaissais quelque chose de mon vécu.

D’un coup cette vue acerbe, le criticisme envers la Bulgarie, son père, presque tout le monde, deviennent comme par magie et secrètement une expression d’un désir de plus, d’un inaccomplissement. Et une attente d’autre chose : pour les pays de l’ancien bloc de l’Est, mais aussi soi-même ?

CES sujets sont suggérés et en quelque sorte sécrets. Mais évident et incontournable est (j’ai lu le livre en allemand) l’incroyable art de manier la langue de l’auteure ! La langue est riche, inventive, laconique, aussi « mèchante ». Mais toujours originale. Ce serait intéressant ce qu’un lecteur francophone en tire de la traduction française !

C’est avec effroi presque que nous réconnaissons dans cette écriture de poison tellement de parallèles avec la biographie de l’auteure. Aïe ! Mais reconnaissons alors aussi derrière cette amertume le souffle d’une mélancolie. Celle-là resonne d’une façon merveilleuse parfois. Qu’est-ce qu’on attend, qu’est-ce qu’attend un tel pays ? C’est par le négatif que Lewitscharoff dit ce qui manque, ou ce qu’il faudrait : de l’âme. Le pays aurait été déâmisé… Et pas juste la Bulgarie, j’ajoute, peut-être la maladie d’aujourd’hui ?


Mots-clés : #famille #humour #immigration
par tom léo
le Mer 17 Juin - 7:51
 
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Sujet: Sibylle Lewitscharoff
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Henri Bosco

Monsieur Carre-Benoît à la campagne (1947)

Tag humour sur Des Choses à lire Monsie10

Livre peu connu. En cause, les politiques d’édition qui font que ce roman n’a pas été publié depuis 1951 ! Il est donc très difficile à trouver. Pour ma part, j’ai dégoté l’édition originale de « Charlot » à Alger. C’est un exemplaire imprimé sur du papier de « guerre » exécrable, marron, cassant et ponctué de taches de bois.

Fulgence Carre-Benoît, récent retraité de l’administration, arrive aux Aversols, un village du Lubéron, en partie déserté par l’exode rural. Il vient prendre possession d’une vaste maison dont sa femme, Herminie, vient d’hériter.
M. Carre-benoît est la caricature du rond de cuir routinier et borné. Tout est parfaitement réglé dans sa manière de vivre :

« Il ne dormait jamais par plaisir, mais par utilité, pour prendre du repos. Il avait calculé le volume et le poids du sommeil nécessaire au bon fonctionnement de sa vie organique et morale. Il en avait réglé l’administration avec rigueur. Comme rêver c’est perdre du sommeil, il en avait exclu les rêves. Quand on dort, on dort. Tout sommeil qui se laisse séduire par un rêve n’est qu’un sommeil manqué, une parodie de sommeil. »


Rapidement, ce monsieur venant « de la ville » en impose aux habitants du village qui le choisissent comme maire. Il crée même un « bureau » sur la place principale :

« - M. Fulgence, le premier, a fondé un Bureau aux Aversois. Vous m’avez demandé de quoi s’occupait ce Bureau, monsieur ? Que vous répondre ? Il faudrait voir monsieur Fulgence. Alors vous comprendriez. Car ce Bureau, c’est le Bureau, le Bureau-type, le Bureau qui montre au village (si arriéré, monsieur !) ce qu’est un Bureau fonctionnant, avec sa table de Bureau, ses tampons de Bureau, son classeur, son chef de Bureau, son travail de Bureau, son atmosphère de Bureau, sa vie de Bureau, pour tout dire. Et tout cela, monsieur, sans aucune nécessité. »


Monsieur Carre-benoît s’y rend ponctuellement chaque matin pour s’y livrer à ses occupations favorites :

« M. Carre-Benoît ne répondit pas tout de suite. Il avait entendu le toc, mais il grattait. Il grattait, d’un grattoir prudent, une tache minuscule au bas de la page 14, registre : GRATIFICATIONS. Il grattait comme on doit gratter, avec l’art subtil du gratteur, usant du fil seul de la lame, sans appuyer. Il grattait juste sur la tache, évitant la bavure et l’ébouriffement. Il n’enlevait qu’une pellicule légère sur laquelle, de temps en temps, il soufflait à petits coups secs. Il redoutait le trou, ennemi du gratteur et honte du registre. Aussi, la tache peu à peu pâlissait-elle, et bientôt l’encre disparut. On ne vit que les fibres fines et légèrement cotonneuses. Aussitôt, promenant le manche poli du grattoir sur le petit rond bien gratté, M. Carre-Benoît lui rendit son lustre. Puis il se recula, cligna de l’œil, fut satisfait de son travail et dit, à haute voix :
- Entrez ! »


A l’inverse de monsieur Carre-Benoît, maître Ratou, le notaire, aime la nuit, les signes du destin qu’il perçoit avec une étrange acuité. Il cultive le mystère et d’étranges « ombres » rôdent dans son sillage :  

« Il était minuit. C’est alors que quelqu’un passa et l’aperçut. On n’a jamais su qui. Ce n’était qu’une sorte d’ombre, longue, dégingandée et chaussée de légères espadrilles. L’ombre gratta contre un volet ; le volet s’ouvrit ; on conciliabula. La croisée de Me Ratou s’émut à son tour. Il en vint un chuchotement. L’ombre fit un grand geste à travers la lune. Puis les volets se refermèrent. La lune s’en alla. L’ombre s’évanouit. Tout se tu. »


« Enfin tout ! l’incompréhensible, l’étrange, jusqu’à l’anonymat de l’Ombre, et ces mouvements du mystère qui savent si bien, d’une porte, d’un volet ou d’un pan de mur, détacher d’insolites présences, et tirer, d’un objet inanimé, une âme hésitante, qu’un rien effarouche. »


« C’était l’heure où l’axe du monde équilibre, au milieu du ciel d’été, par masses douces, dans l’air assoupi de la nuit, les planètes et les étoiles. Alors l’exaltation des figures célestes atteint les pointes les plus hautes du bonheur sidéral, et chaque créature exhale fugitivement, mais avec douceur, tout son être nocturne. L’accord se fait du roc, de la plante, des bêtes, à la splendeur de l’univers étincelant et sombre. »


« Car l’idée fixe n’est pas fixe. Elle le paraît. C’est par rapport à vous qu’elle ne bouge pas ; mais, par rapport au sens commun, elle fait tellement de cabrioles qu’elle sort des bornes permises ; et elle vous entraîne avec elle aux chimères, sans que vous en ayez le moindre sentiment. Vous croyez être toujours là, entre le guéridon et le fauteuil Voltaire, tandis que vous flottez ailleurs, entre Betelgeuse et Aldabaran, ou même plus loin. »


Etre ambivalent, maître Ratou est sous la figure tutélaire du chat dont il partage le mystère et le fuyant. Capable de faire le bien pour ceux qu’il estime, sa part d’ombre est néanmoins inquiétante et il tisse des pièges mortels pour les autres. Cet aspect est parfaitement rendu avec la métaphore des souterrains, typique de l’art de Bosco :

« Il y a dans les caves des maisons à la campagne, beaucoup plus qu’on ne pense, de vieux souterrains désaffectés. Il suffit d’un plâtras qui tombe pour en révéler l’existence. Mais généralement, après avoir reniflé l’air moisi qui sort de l’orifice, et parlé d’oubliettes, on mure le trou. Pourtant le souterrain est là, sous vos pieds, ténébreusement enfoncé dans la terre. Qu’un curieux, un maniaque, un imaginatif le découvre sous la maison, et le voilà en possession d’un instrument magique. Car dés lors, il a mis la main sur le monde des issues secrètes. Or celui qui sait se garder une issue inconnue des autres hommes passe à l’invisibilité. Il pénètre dans une vie double. Ce que montre sa face de lumière voile ce que contemple sa face d’ombre. Il acquiert le goût de l’attente. Il connait la vertu des longs silences ; les conseils que fournit l’obscurité le troublent, sa pensée ne vit plus que d’arrière-pensées, il est hanté par le souci des richesses clandestines, et bientôt son esprit ne tient plus à ce monde que par le génie de la nuit. »


Représentant de la poésie, du sacré, maître Ratou ne peut qu’entrer en conflit avec monsieur Carre-Benoît. L’évènement déclencheur sera l’abattage du vieux peuplier Timoléon :


« - Il est vrai, je le sais, que l’arbre n’est pas libre. Il tient par ses racines aux nécessités de l’humus, et c’est, dans l’esclavage où le contraint le sol, qu’il doit vivre jusqu’à sa mort, là où il est né, avec patience. Mais, monsieur Tavelot, l’avez-vous écouté ? Et saurions-nous, sans lui, ce que disent, sur notre tête, tous les souffles des vents ? Les vents sont libres. Or cette voix des êtres libres qui, violents ou doux, chaque jour, travaillent nos terroirs et animent nos sangs, l’aurions-nous jamais entendue aux Aversols, sans la présence du feuillage séculaire que leur offrait le peuplier Timoléon ? Que seraient ces souffles de l’air s’ils n’apportaient que la caresse ou la dévastation à nos campagnes ? Des bruits ou des murmures passagers, et rien de plus… Mais par leur croisement et leur contact avec la feuille, qui, tout en chantant, tient à l’arbre, c'est-à-dire au génie du corps, ils enfantent l’appel et le gémissement, la musique et la confidence, par où s’expriment la pensée et le sentiment de la terre maternelle. Pour que puissent fleurir les communautés d’hommes, il faut que cette pensée et ce sentiment leur restent accessibles. Ici, on n’y accède plus, et le vieil arbre, qui parlait des antiques vertus civiques et des lois naturelles, en vain chantait pour ce village, oublieux de ses privilèges et de ses devoirs. Maintenant, on n’entendra plus la voix des Aversols. Timoléon est mort. Et ceux qui l’ont tué, par sottise, par ambition, par cupidité, sont les maîtres. »



Mots-clés : #humour #identite #ruralité
par ArenSor
le Dim 31 Mai - 20:09
 
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Sujet: Henri Bosco
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Gilbert-Keith Chesterton

Le Poète et les fous

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Titre original: The Poet and The Lunatics. Huit nouvelles, parues en 1929, qui peuvent être lues ici en langue originale. 255 pages environ.

Il s'agit d'un énième personnage de détective chestertonnien, nommé cette fois-ci Gabriel Gale, grand jeune homme blond, peintre et poète. Il n'y a pas vraiment de nouveaux codes, toujours le parti-pris de l'apparente irréalité, de l'intuition prenant le pas sur la méthode, le scientifique. On trouve un peu moins de burlesque, un peu moins de ce fameux humour britannique dont il est un champion (ou est-ce moi qui est passé au travers ?).

On relève une jolie petite délicatesse dans le procédé littéraire, consistant à donner la chute de la première nouvelle...dans la dernière !

Ici, notre Gilbert-Keith raisonne ainsi:
Les fous, les aliénés, Lunatics en anglais, pour comprendre leurs actes lorsque ceux-ci apparaissent hors-normes ou inouïs au commun des mortels, il faut soit l'être un peu soi-même, soit emprunter des voies imaginatives quasi jamais fréquentées.

D'où le façonnage d'un type de héros comme Gabriel Gale, encore une variation de Chesterton sur le thème du détective qui n'en est pas (et ne paye pas de mine) mais parvient in fine à résoudre.  

On retrouve aussi ces bonnes vieilles déclinaisons de l'auteur sur des thèmes qu'il court si volontiers, le déguisement, l'amitié, les auberges ("pubs"), l'apparence trompeuse, le détail, et ces constructions littéraires si fluides, si adaptées au format nouvelles, qui embarquent bien le lecteur, vraiment sans coup férir.

Le goût de la marge, les comptes réglés avec la pensée scientiste, ça et là (mais plus parcimonieusement ici) la formule qui fait que Chesterton reste à jamais cette mine à citations à ciel ouvert - même si là on est dans une veine moins abondante.
Un peu moins prophétique qu'il ne fut peut-être (voir L'auberge Volante, La sphère et la croix, Le Napoléon de Notting Hill...), même si, dans ce domaine-là aussi, il y a un ou deux joyaux à glaner...

Autre goût, celui de la couleur, le sens du pictural (dans son autobio, L'homme à la clef d'or, il s'en explique, disant que depuis le temps des boîtes à jouer il avait toujours conservé l'émotion d'échafauder des décors peints).
Un exemple de ce côté pictural et coloriste, et de l'embarquement garanti du lecteur, cet extrait proche de l'entame de la 2ème nouvelle:
L'oiseau jaune a écrit:C'était comme s'ils avaient atteint un bout du monde paisible; ce coin de terre semblait avoir sur eux un effet bizarre, différent selon chacune de leurs personnalités, mais agissant sur eux tous comme quelque chose de saisissant et de vaguement définitif.
Et cependant il était d'une qualité aussi indéfinissable qu'unique; il n'était en rien sensiblement différent d'une vingtaine d'autres vallées boisées de ces comtés occidentaux en bordure du Pays de Galles.
Des pentes vertes plongeaient dans une pente de forêts sombres qui par comparaison paraissaient noires mais dont les fûts gris se reflétaient dans un méandre de la rivière comme une longue colonnade sinueuse. À quelques pas de là, d'un côté de la rivière, la forêt cédait la place à de vieux jardins et vergers, au milieu desquels se dressait une maison haute, en briques d'un brun intense, avec des volets bleus, des plantes grimpantes plutôt négligées s'accrochant aux murs, davantage à la manière de la mousse sur une pierre que de fleurs dans un parterre.
Le toit était plat, avec une cheminée presque en son milieu, d'où un mince filet de fumée s'étirait dans le ciel, seul signe de ce que la maison n'était pas complètement abandonnée.
Des cinq hommes qui, du haut de la colline, regardaient le paysage, un seul avait une raison particulière de le regarder.  



Enfin, le quichottisme de Gabriel Gale n'est pas sans rappeler bien d'autres héros -ou caractères principaux- de la prose du gentleman de Beaconsfield (je vous épargne la liste maison !).

Bref, on peut juger que ce n'est peut-être pas un Chesterton majeur, mais...qu'est-ce qu'il se dévore bien, tout de même !

Mots-clés : #absurde #criminalite #humour #nouvelle #satirique #xxesiecle
par Aventin
le Mar 26 Mai - 19:47
 
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Sujet: Gilbert-Keith Chesterton
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Tahar Ben Jelloun

L'insomnie

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Tanger : le narrateur, un scénariste, est insomniaque et découvre qu’il ne trouve le sommeil qu’après avoir tué quelqu’un ‒ remède qui ne dure qu’un temps, et donc à renouveler régulièrement. En fait, pris dans un engrenage, il force la main aux personnes promises à une mort proche.
« Je n’étais pas un tueur, mais un "hâteur" de mort. »

« ‒ Non, pas le tuer, mais juste avancer la date de sa mort… »

L’efficacité du procédé dépend de la "valeur" des personnes qu’il aide « en fin de vie à partir en paix » :
« Les points crédits sommeil ‒ c’est ainsi que je les appelais désormais ‒ que je venais de gagner étaient dix fois plus importants que ceux que m’avait fait gagner son frère qui, du fait de sa pauvreté, ne pesaient pas lourd dans la balance de ma bourse imaginaire. »

Cette histoire, assez rocambolesque (et qui m’a rappelé Vila-Matas, peut-être aussi par contamination de ma récente lecture), est occasion sinon prétexte à rendre compte avec un esprit fort critique de la société marocaine, empreinte des « mauvais souvenirs des années de plomb », d’autoritarisme, de corruption, d’hypocrisie, de prostitution, de sorcellerie, et de la religion musulmane.
« Elle a fait le pèlerinage cinq fois et pense que mourir sur les lieux saints de l’islam est une chance inespérée. J’aurais pu lui offrir le voyage pour qu’elle se laisse piétiner par des brutes et meure sur place. Mais je n’étais pas assez croyant pour tenter le coup. »

« Je ne jeûne pas durant le mois de Ramadan. Il m’arrive de boire un verre de bordeaux ou une coupe de champagne. Je n’exagère jamais. »

« J’ai réussi cependant à lui interdire d’insulter en ma présence les juifs et les Noirs. Il se retenait et je voyais que ça le démangeait et qu’il faisait beaucoup d’efforts. »

« Comme tous les grands voyous, il devait avoir une assurance européenne qui lui permettrait d’être évacué par avion sanitaire et d’être sauvé dans un hôpital parisien. »

Le narrateur est divorcé, toujours en contact et en mauvais termes avec sa mégère d’épouse, à la base de son problème d’insomnie.
« "C’est qu’elle t’aime toujours !" Comment pouvaient-ils confondre l’amour et cette volonté de nuire ? Comment penser qu’aimer c’est harceler, poursuivre de sa hargne une personne qui a été proche ? »

Belle étude clinique de l’insomnie :
« Nuits blanches, nuits sèches, sans rêves, sans cauchemars, sans aventures. Nuits tristes. Nuits étroites, étriquées, réduites à quelque souffrance. Nuits inutiles, sans intérêt, sans saveur. Nuits à oublier, à jeter dans la poubelle. Nuits traîtresses. Nuits sans vergogne. Nuits de bandits, de truands, de salauds. Nuits sales, perverses, cruelles, hideuses. Nuits indignes du jour, du soleil, de la lumière et de la beauté du monde. »

« Je ne sais plus depuis combien de nuits je suis privé de sommeil. Je ne dors plus. Impossible de fermer l’œil, même un instant. La nuit devient blanche et creuse. Son vide me torture et me met dans tous mes états. Dès que le soir approche, je ne suis plus le même. Je me surprends à mendier à voix haute : "S’il vous plaît… un petit peu de sommeil… un petit peu de cette douce et agréable absence… Une simple échappée, une brève escapade, un pique-nique avec les étoiles dans le noir absolu me suffiraient…" Mais rien. »

« Quelqu’un chuchote dans l’oreille : le sommeil est un animal de compagnie, il faut en prendre soin, sinon il te quitte et tu auras le plus grand mal à le faire revenir, un animal doux et tendre, capricieux, parfois compliqué, plus important qu’un chien ou un chat, c’est le prince de la compagnie, s’il t’abandonne tu connaîtras une douleur étrange… »  

Évidemment, « aider des vieilles personnes à s’en aller dans le calme et la dignité » évoque l’euthanasie, et ce livre peut aussi contenir une réflexion sociétale, ou même une fable ‒ à moins qu’il ne s’agisse que des fictions ou fantasmes du cinéaste, voire de ses rêves !
Dans un genre totalement différent que celui des autres livres de Tahar Ben Jelloun (au moins ceux que j’ai lu), celui-ci est finement humoristique, quoique grinçant.

Mots-clés : #humour #satirique #thriller
par Tristram
le Lun 4 Mai - 0:25
 
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Sujet: Tahar Ben Jelloun
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Kurt Vonnegut, jr

Les Sirènes de Titan

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Malachi Constant, d’Hollywood, est devenu l'homme le plus riche de l'Amérique du XXIIe siècle grâce à sa chance : en spéculant à partir de séquences tirées de la Bible. On apprend à cette occasion comment mettre en place une organisation bureaucratique propre à enfumer le Bureau des Contributions Directes…
Il rencontre le mystérieux Winston Niles Rumfoord, dont le vaisseau spatial a pénétré dans un infundibulum chrono-synclastique, endroit où « toutes les formes de vérité s’adaptent les unes aux autres aussi joliment que les rouages de la montre solaire de votre papa », et où l’on trouve « les multiples façons d’avoir raison ». Je rappelle qu’infundibulum, du latin, fait référence à une structure creuse en forme d'entonnoir, et synclastique à une surface où tous les rayons de courbure en un point quelconque ont leur centre d'un même côté de ladite surface (exemple la sphère), soit « incurvé[e] dans le même sens dans toutes les directions, comme la peau d’une orange ».
Bref, l’espace est « un cauchemar d’incommensurable inintelligibilité ». Je salue dès à présent une traduction qui présente a minima un français de qualité :
« La foule savait qu’elle ne verrait rien mais ses membres trouvaient plaisir à se savoir proches, à regarder ces murs lisses, à imaginer ce qui se passait de l’autre côté. Ce mur ne faisait qu’exalter les mystères d’une matérialisation, comme il l’aurait fait de ceux d’une pendaison ; ils n’étaient qu’écrans sur lesquels se projetaient, alliciantes images d’une lanterne magique, celles de l’imagination morbide de la masse. »

La traduction est d’autant plus méritante qu’elle est rarement soignée dans ce genre littéraire, et que les œuvres de Vonnegut sont manifestement difficiles à rendre, pleines d’allusions, de clins d’œil intraduisibles.  
Rumfoord prédit son avenir à Constant, ce qui arrive effectivement : il est enrôlé dans l’Armée de Mars, qui se prépare à envahir la Terre, et pour cela pratique le lavage de cerveau des recrues et l’installation dans celui-ci d’une antenne pour les contrôler.
« Nous pouvons rendre le centre d’une mémoire d’homme virtuellement aussi stérile qu’un scalpel sorti de l’autoclave. Mais les grains d’une nouvelle expérience commencent de s’y accumuler aussitôt. Ces grains, à leur tour, se groupent de façon pas nécessairement favorable à la pensée militaire. Malheureusement, ce problème de la recontamination paraît insoluble. »

« Les avantages d’un système de commandants secrets sautent aux yeux. Toute rébellion au sein de l’Armée de Mars serait inévitablement dirigée contre des irresponsables. Et, en temps de guerre, l’ennemi pourrait exterminer tous les officiers martiens sans déséquilibrer en rien l’Armée de Mars. »

« Le seul succès militaire martien fut la prise d’un marché à la viande, à Bâle, en Suisse, par dix-sept Parachutistes de Marine à Ski. »

Puis entre en scène « Salo [était un] messager de la planète Tralfamadore dans la petite nébuleuse de Magellan » (qu’on retrouvera dans Abattoir 5), machine et ami de Rumfoord, (dont les pieds sont gonflables, ce qui lui permet de flotter, et) dont le vaisseau est propulsé par la « Volonté Universelle De Devenir » (VUDD), l’énergie-même qui est responsable de l'apparition de l'Univers.
Prophète, Rumfoord créera une religion, « l’Eglise de Dieu le Suprême Indifférent » :
« Et je vous le demande… la chance est-elle dans la main de Dieu ? »

Après de multiples péripéties, on découvrira « la théorie de Rumfoord selon laquelle l’homme dans le système solaire n’avait qu’une mission, celle de dépanner un messager de Tralfamadore. »
Côté imagination créatrice, mention spéciale pour les harmoniums de Mercure, des membranes vivant dans les profondeurs spéléologiques de vibrations musicales.
Il y a aussi de la satire, et un regard acéré, comme dans cette percutante définition de l’aristocratie :
« Si Rumfoord accusait les Martiens d’accoupler les gens au même titre que des animaux de ferme, il les accusait d’une chose pratiquée depuis longtemps par sa classe. La force de sa classe dépendait dans une certaine mesure de placements monétaires, mais aussi et surtout, de mariages basés cyniquement sur le sort des enfants susceptibles d’être reproduits.
Leurs desiderata : des enfants sains, charmants, intelligents. »

La société humaine est volontiers caricaturée :
« Il était des femmes auxquelles un sort imbécile avait donné le terrible avantage de la beauté. Elles luttaient contre cette injustice en portant des vêtements informes, en se tenant mal, en mâchant de la gomme, ou en employant des cosmétiques de façon excessive. »

Dans ce roman de science-fiction parodique, et surtout loufoque, voire dickien, Kurt Vonnegut joue avec les notions métaphysiques de hasard, nécessité, signification, message, manipulation, mort, amour. Cocasse et saugrenue, c’est finalement une interrogation sur le sens de l’existence, la guerre, l’existence de Dieu.
« Ce n’était pas tellement ce que les Terriens faisaient que la façon dont ils le faisaient. Ils se démenaient sans cesse comme s’ils croyaient qu’un grand œil fixé dans le Ciel attendît qu’ils le divertissent. »

« ‒ La pire des choses qui pourrait arriver à quelqu’un, dit-elle, serait de ne servir à rien pour personne. »

« ‒ A celui qui a été si loin dans une course de dupe, il ne reste guère d’autre choix que de mettre son point d’honneur à poursuivre sa mission. »

« Il nous a fallu tout ce temps pour comprendre que le but de la vie humaine – peu importe qui la contrôle – est d’aimer ce qu’il y a d’aimable. »


Mots-clés : #humour #sciencefiction
par Tristram
le Jeu 23 Avr - 0:03
 
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Sujet: Kurt Vonnegut, jr
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Romain Gary

La Vie devant soi

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Le narrateur est Mohammed ‒ « Momo pour faire plus petit » ‒, un garçon qui vit avec d’autres gosses de passage dans le « clandé » (« une pension sans famille pour des mômes qui sont nés de travers ») de Madame Rosa, une Juive rescapée d'Auschwitz et ancienne prostituée (qui donc « se défendait avec son cul »). Arrivé là pour ses trois ans, il est le plus âgé des enfants en attente de leur mère ou d’une adoption, mais a « dix ans » pour longtemps (en fait quatorze), car Madame Rosa, qui affectionne les faux papiers, s’est un peu perdue dans les dates.
« Je n'ai pas été daté. »

C’est un savoureux mélange de mots d’enfant, d’approximation langagière et d’humour vachard, avec des aperçus fulgurants (sur les stigmates des camps de concentration, la justice, la société, le sexe, la vieillesse, la pauvreté, la religion, etc.) et une humanité admirablement suggérée (sentiments paradoxalement pudiques de Momo, Madame Rosa).
Momo ignore les tabous sociaux, et notamment racistes, ce dont Gary/ Ajar profite à fond.
Et comme souvent chez cet auteur, le risque est de tout citer…
« La première chose que je peux vous dire c'est qu'on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu'elle portait sur elle et seulement deux jambes, c'était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu'elle ne se plaignait pas d'autre part, car elle était également juive. Sa santé n'était pas bonne non plus et je peux vous dire aussi dès le début que c'était une femme qui aurait mérité un ascenseur. »

« Au début, je ne savais pas que Madame Rosa s'occupait de moi seulement pour toucher un mandat à la fin du mois. Quand je l'ai appris, j'avais déjà six ou sept ans et ça m'a fait un coup de savoir que j'étais payé. Je croyais que Madame Rosa m'aimait pour rien et qu'on était quelqu'un l'un pour l'autre. J'en ai pleuré toute une nuit et c'était mon premier grand chagrin. »

« Pendant longtemps, je n'ai pas su que j'étais arabe parce que personne ne m'insultait. »

« Au début je ne savais pas que je n'avais pas de mère et je ne savais même pas qu'il en fallait une. Madame Rosa évitait d'en parler pour ne pas me donner des idées. Je ne sais pas pourquoi je suis né et qu'est-ce qui s'est passé exactement. Mon copain le Mahoute qui a plusieurs années de plus que moi m'a dit que c'est les conditions d'hygiène qui font ça. Lui était né à la Casbah à Alger et il était venu en France seulement après. Il n'y avait pas encore d'hygiène à la Casbah et il était né parce qu'il n'y avait ni bidet ni eau potable ni rien. »

« C'est moi qui étais chargé de conduire Banania dans les foyers africains de la rue Bisson pour qu'il voie du noir, Madame Rosa y tenait beaucoup.
‒ Il faut qu'il voie du noir, sans ça, plus tard, il va pas s'associer. »

« Madame Rosa disait que les femmes qui se défendent n'ont pas assez de soutien moral car souvent les proxénètes ne font plus leur métier comme il faut. Elles ont besoin de leurs enfants pour avoir raison de vivre. »

« Je l'ai suivie parce qu'elle avait tellement peur que je n'osais pas rester seul. »

« Moi maintenant je pense qu'il y croyait lui-même. J'ai souvent remarqué que les gens arrivent à croire ce qu'ils disent, ils ont besoin de ça pour vivre. Je ne dis pas ça pour être philosophe, je le pense vraiment. »

« Je ne sais pas du tout pourquoi Madame Rosa avait toujours peur d'être tuée dans son sommeil, comme si ça pouvait l'empêcher de dormir. »

« Les gens tiennent à la vie plus qu'à n'importe quoi, c'est même marrant quand on pense à toutes les belles choses qu'il y a dans le monde. »

« ‒ C'est mon trou juif, Momo.
‒ Ah bon alors ça va.
‒ Tu comprends ?
‒ Non, mais ça fait rien, j'ai l'habitude.
‒ C'est là que je viens me cacher quand j'ai peur.
‒ Peur de quoi, Madame Rosa ?
‒ C'est pas nécessaire d'avoir des raisons pour avoir peur, Momo.
Ça, j'ai jamais oublié, parce que c'est la chose la plus vraie que j'aie jamais entendue. »

« ‒ Oh qu'il est mignon ce petit bonhomme. Ta maman travaille ici ?
‒ Non, j'ai encore personne. »

« J'ai dû lui jurer que j'y reviendrai plus et que je serai jamais un proxynète. Elle m'a dit que c'étaient tous des maquereaux et qu'elle préférait encore mourir. Mais je voyais pas du tout ce que je pouvais faire d'autre, à dix ans. »

« Chez une personne, les morceaux les plus importants sont le cœur et la tête et c'est pour eux qu'il faut payer le plus cher. Si le cœur s'arrête, on ne peut plus continuer comme avant et si la tête se détache de tout et ne tourne plus rond, la personne perd ses attributions et ne profite plus de la vie. Je pense que pour vivre, il faut s'y prendre très jeune, parce qu'après on perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeaux. »

« Si Madame Rosa était une chienne, on l'aurait déjà épargnée mais on est toujours beaucoup plus gentil avec les chiens qu'avec les personnes humaines qu'il n'est pas permis de faire mourir sans souffrance. »

« Madame Lola disait que le métier de pute se perdait à cause de la concurrence gratuite. Les putes qui sont pour rien ne sont pas persécutées par la police, qui s'attaque seulement à celles qui valent quelque chose. On a eu un cas de chantage quand un proxynète qui était un vulgaire maquereau a menacé de dénoncer un enfant de pute à l'Assistance, avec déchéance paternelle pour prostitution, si elle refusait d'aller à Dakar, et on a gardé le môme pendant dix jours ‒ Jules, il s'appelait, comme c'est pas permis ‒ et après ça s'est arrangé, parce que Monsieur N'Da Amédée s'en est occupé. »

« Elle avait toute sa tête, ce jour-là, et elle a même commencé à faire des projets d'avenir, car elle ne voulait pas être enterrée religieusement. J'ai d'abord cru que cette Juive avait peur de Dieu et elle espérait qu'en se faisant enterrer sans religion, elle allait y échapper. Ce n'était pas ça du tout. Elle n'avait pas peur de Dieu, mais elle disait que c'était maintenant trop tard, ce qui est fait est fait et Il n'avait plus à venir lui demander pardon. Je crois que Madame Rosa, quand elle avait toute sa tête, voulait mourir pour de bon et pas du tout comme s'il y avait encore du chemin à faire après. »

« Monsieur Hamil m'avait souvent dit que le temps vient lentement du désert avec ses caravanes de chameaux et qu'il n'était pas pressé car il transportait l'éternité. Mais c'est toujours plus joli quand on le raconte que lorsqu'on le regarde sur le visage d'une vieille personne qui se fait voler chaque jour un peu plus et si vous voulez mon avis, le temps, c'est du côté des voleurs qu'il faut le chercher. »

« En France les mineurs sont très protégés et on les met en prison quand personne ne s'en occupe. »

« Un vieux ou une vieille dans un grand et beau pays comme la France, ça fait de la peine à voir et les gens ont déjà assez de soucis comme ça. Les vieux et les vieilles ne servent plus à rien et ne sont plus d'utilité publique, alors on les laisse vivre. En Afrique, ils sont agglomérés par tribus où les vieux sont très recherchés, à cause de tout ce qu'ils peuvent faire pour vous quand ils sont morts. En France il n'y a pas de tribus à cause de l'égoïsme. »

« Monsieur Waloumba dit que c'est la première chose à faire chaque matin avec les personnes d'un autre âge qu'on trouve dans les chambres de bonne sans ascenseur pour voir si elles sont seulement en proie à la sénilité ou si elles sont déjà cent pour cent mortes. Si le miroir pâlit c'est qu'elles soufflent encore et il ne faut pas les jeter. »

« Mais il ne se piquait pas, il disait qu'il était rancunier et ne voulait pas se soumettre à la société. Le Nègre était connu dans le quartier comme porteur de commandes parce qu'il coûtait moins cher qu'une communication téléphonique. »

« Moi je comprends pas pourquoi il y a des gens qui ont tout, qui sont moches, vieux, pauvres, malades et d'autres qui n'ont rien du tout. C'est pas juste. »

« La vie, c'est pas un truc pour tout le monde. Je me suis plus arrêté nulle part avant de rentrer, je n'avais qu'une envie, c'était de m'asseoir à côté de Madame Rosa parce qu'elle et moi, au moins, c'était la même merde. »

« Moi les Juifs je les emmerde, c'est des gens comme tout le monde. »

« C'est dommage que Madame Rosa n'était pas belle car elle était douée pour ça et aurait fait une très jolie femme. »

Le personnage de Momo est tout à fait dans la lignée de l’éponyme de Gros-Câlin.
Le message pour lequel milite indubitablement l’auteur, c’est la mort assistée, c'est-à-dire « avorter » les vieillards qui le souhaitent :
« Je comprendrai jamais pourquoi l'avortement, c'est seulement autorisé pour les jeunes et pas pour les vieux. »

Outre ce plaidoyer, le point de vue donné par l’ouvrage est plus généralement que la vie ne vaut pas forcément le coup d’être vécue pour tous…
Des épisodes m’ont bien fait rire, notamment celui du père de Momo, Arabe à qui Madame Rosa fait accroire que son fils est devenu juif :
« Et quand on laisse son fils pendant onze ans sans le voir, il faut pas s'étonner qu'il devient juif... »

« D'abord, vous tuez la mère du petit, ensuite vous vous faites déclarer psychiatrique et ensuite vous faites encore un état parce que votre fils a été grandi juif, en tout bien tout honneur ! Moïse, va embrasser ton père même si ça le tue, c'est quand même ton père ! »

Mention spéciale également pour Madame Lola, qui travaille comme « travestite » au Bois de Boulogne, ancien boxeur sénégalais très attentif à Madame Rosa et Momo, comme d’ailleurs l’ensemble de leur immeuble d’immigrés sans papiers et autres laissés-pour-compte.
La vraie réussite de Gary, c’est de faire son lecteur se tordre de rire tandis qu’il s’émeut empathiquement pour ces marginaux « détériorés » ‒ une sorte d’effet Le père Noël est une ordure (1979).

Mots-clés : #enfance #humour #social
par Tristram
le Ven 17 Avr - 15:13
 
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Sujet: Romain Gary
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