Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 7:05

74 résultats trouvés pour identite

Alberto Manguel

Un retour

Tag identite sur Des Choses à lire Un_ret10

Néstor Andrés Fabris est un Argentin antiquaire à Rome qui, convié par son filleul (qu’il n’a jamais rencontré) à son mariage, retourne à Buenos Aires après trente années d’exil, ville qu’il a quittée suite à une manifestation estudiantine rudement réprimée, abandonnant ainsi Marta, la mère de son filleul. Il erre dans la ville, évoquant le passé, rencontrant des amis d’alors, dans une atmosphère déroutante, de plus en plus étrange, comme il retrouve de moins en moins son chemin. De nombreuses allusions à l’antiquité sont présentes dans le texte, comme avec le livre Le Passé, de Norberto Grossman, son ancien professeur qui, devenu conducteur d’un bus vide, le mène dans une visite du genre de celle d’Énée ou Dante aux enfers.
« C'est la raison pour laquelle, à mon sens, le passé n'est qu'une construction de la mémoire en quête de permanence, construction que nous prenons pour quelque chose d'immuable. »

Cette novella, ou même nouvelle, allie culture classique et fantastique aux thèmes de l’exil et de la culpabilité.

\Mots-clés : #culpabilité #exil #fantastique #identite #jeunesse #regimeautoritaire
par Tristram
le Lun 3 Oct - 13:23
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Alberto Manguel
Réponses: 49
Vues: 2861

Eve Ensler

Les monologues du vagin, 1996

Tag identite sur Des Choses à lire Cvt_le20

Le titre m’a fait peur, je me demandais pourquoi le vagin précisément, vu que ce qui est caché est notre sexe en sa totalité, voire plus spécifiquement le clitoris…
Mais elle explique dès le début pourquoi choisir ce mot : elle n’a pas trouvé mieux, « chatte » implique trop de choses, « vulve » est encore plus spécifique … Donc par « vagin », il faut entendre le sexe de la femme dans son ensemble.
Ces monologues m’ont énormément fait penser à Au de-là de la pénétration de Martin Page, où l’on retrouve de nombreux témoignages de femmes concernant leurs sexualités. Peut être s’en est-il inspiré ?
On y retrouve des témoignages poignants :

A 72 ans, elle avait commencé une thérapie, et sur les conseils de son psy, un jour, elle était rentrée chez elle, avait allumé des bougies, s’était fait couler un bain, avait mis une musique d’ambiance et était partie à la découverte de son vagin. Elle m’a dit que ça lui avait pris plus d’une heure, parce qu’elle avait de l’arthrose, mais que quand enfin elle avait trouvé son clitoris, elle s’était mise à pleurer.


Se dire qu’une femme, qui a eu des rapports sexuels, des enfants, n’a jamais connu l’orgasme alors qu’elle possède un organe prévu juste pour ça.. Ca me révolte et me bouleverse, le manque d’information, d’études, d’éducation sur ce sujet est tellement énorme…

Il y a également des témoignages remplis de poésie, de beauté, de liberté, de femmes qui s’émancipent, sortent de la norme et des doctrines, qui s’envolent loin au dessus de tout ça, j’aime beaucoup ceux ci :

Il = mon vagin a écrit:Il veut voyager. Il n’a pas envie de voir trop de monde. Il veut lire, connaître des choses, sortir davantage. Il veut faire l’amour. Il adore faire l’amour. Il veut aller au bout des choses. Il a soif de profondeur. Il veut faire des fouilles archéologiques, remonter aux sources. Il veut de la tendresse. Il veut du changement. Du silence et de la liberté et des baisers doux et des humidités chaudes et des caresses voluptueuses. Il veut du chocolat, être en confiance et de la beauté. Il veut hurler. Mais il ne veut plus être en colère. Il veut jouir. Il veut vouloir. Il veut … Mon vagin… Mon vagin … C’est bien simple… il veut tout.


Réponse d'une enfant de six ans :
« Ton vagin il sent quoi ?
_Les flocons de neige »


Des faits surprenants également (apparemment c’est toujours d’actualité ! )


Le vente des vibromasseurs est interdite par la loi dans les Etats suivants : Texas, Géorgie, Ohio et Arkansas. Si vous vous faites prendre, vous risquez une amende de 10 000 dollars et un an de travaux forcés. En revanche, dans ces mêmes Etats, la vente des armes est parfaitement légale. Et pourtant, on n’a jamais vu un massacre collectif causé par un vibromasseur.



Avec ces témoignages, on découvre ce que les femmes subissent encore, actuellement, au niveau de leurs corps, de leurs sexualités, de leurs libertés… Même si ce livre date de 1996, il est malheureusement toujours d’actualité.


\Mots-clés : #identite #identitesexuelle #sexualité
par Silveradow
le Dim 29 Mai - 19:51
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Eve Ensler
Réponses: 6
Vues: 189

John Maxwell Coetzee

Vers l'âge d'homme

Tag identite sur Des Choses à lire Sm_cvt14

Second (2003) des trois récits révisés et réunis dans Une vie de province, entre Scènes de la vie d’un jeune garçon (1999) et L’Été de la vie (2010) ; j’ai déjà lu dans sa première version le premier volume de ce qui considéré comme une autobiographie écrite à la troisième personne.
Citation liminaire de Goethe, qu’on peut je pense traduire par « « Celui qui veut comprendre le poète doit aller dans le pays du poète » :
« Wer den Dichter will verstehen,
muß in Dichters Lande gehen. »

Le personnage principal, John, est étudiant (en mathématiques) en Afrique du Sud, et a la conviction d’être un poète en devenir, un élu du « feu sacré », sur la voie du « travail de transmutation de l’expérience vécue en art ».
« Car il sera un artiste, c’est chose arrêtée de longue date. »

Émigré à Londres (il est programmeur, d’abord chez IBM), il y subit l’Angst (angoisse existentielle).
« En fait, pour rien au monde il n’entreprendrait une psychothérapie. L’objectif de la psychothérapie est de rendre heureux. À quoi bon ? Les gens heureux ne sont pas intéressants. Mieux vaut porter le fardeau du malheur et essayer d’en faire quelque chose de valable, de la poésie, de la musique ou de la peinture : c’est là sa conviction. »

« Le malheur est son élément. Il est dans le malheur comme un poisson dans l’eau. Si le malheur venait à être aboli, il ne saurait pas quoi faire de lui-même. »

Il a des relations peu satisfaisantes avec les femmes, et le regrette.
« L’art ne vit pas seulement de privation, de désir insatisfait, de solitude. Il lui faut de l’intimité, de la passion, de l’amour. »

« Le sexe et la créativité vont de pair, tout le monde le dit, et il ne met pas cela en doute. »

« Est-ce que c’est ça que veulent les femmes : être prises en charge, être menées ? Est-ce pour cela que les danseurs observent le code selon lequel l’homme conduit et la femme se laisse conduire ? »

« Comment aurait-elle pu croire que ce qu’elle lisait dans son journal n’était pas la vérité, l’ignoble vérité sur ce qui passait par la tête de son compagnon lors de ces soirées de silence pesant et de soupirs, mais que c’était de la fiction, une fiction possible parmi bien d’autres, qui n’est vraie qu’au sens où une œuvre d’art est vraie – vraie en soi, vraie et fidèle au but qu’elle poursuit par elle-même –, alors que ce qu’elle lisait d’ignoble était si conforme à ce qu’elle soupçonnait : son compagnon ne l’aimait pas, il n’avait pas même pour elle de l’affection ? »

Il rêve de passion, mais…
« Il dort mieux tout seul. »

Curiosité exotique :
« À son avis, ceux qui conduisent en état d’ébriété devraient être doublement pénalisés au lieu de bénéficier de circonstances atténuantes. Mais en Afrique du Sud tous les excès commis sous l’influence de l’alcool sont considérés avec indulgence. »

C’est écrit dans un style plat, détaché, où affleure à peine l’autodérision d’un idéaliste assez effacé et maladroit, aux idées préconçues (mais qui a cependant directement travaillé dans la course informatique américano-anglo-russe sur l’ordinateur prototype de Cambridge).
Vaut surtout pour les amateurs de Coetzee − et d’éventuels rapprochements avec son propre vécu !

\Mots-clés : #ecriture #identite #jeunesse
par Tristram
le Dim 15 Mai - 14:54
 
Rechercher dans: Écrivains d'Afrique et de l'Océan Indien
Sujet: John Maxwell Coetzee
Réponses: 37
Vues: 4377

Daniel Mendelsohn

L’Étreinte fugitive

Tag identite sur Des Choses à lire L_zotr11

En complément au commentaire de Topocl, qui présente bien le livre.
Un long développement sur l’identité gay, et notamment Narcisse à son miroir, le désir des corps de garçons et statues grecques, la répétition ludique à l’identique, vanité, multiplicité et plaisir sexuel.
« …] à chercher le visage qui hante votre imagination, flottant au loin, au bord des choses, le visage de la beauté et de l’impossibilité, celui dont vous savez que vous ne pouvez pas tout à fait l’avoir, à l’instant même où vous cherchez à l’atteindre, traversant les corps qui vont avec les visages, retombant sur vous-même encore et encore. »

Puis une famille « étrange et compliquée », un père et une mère fort différents et hauts en couleur, de même les grands-parents et la grand-tante Rachel, « la jeune épouse de la mort », décédée une semaine avant son mariage forcé et décisif pour la lignée (récit rapproché d’Antigone, la pièce de Sophocle) – et bien sûr la judaïté, et la tragédie, l’Histoire et le mythe, la beauté et la perte.
Encore l’étonnant parrainage d’un bébé fasciné par la lune (mis en parallèle avec Ion, la pièce d’Euripide « où il est question d’un garçon qui a deux pères »).
« C’est précisément au cours de la difficile rédaction de L’Étreinte fugitive que m’est venue l’idée de cette technique, qui fait depuis lors la marque de fabrique de mon style d’autofiction : l’entrelacement de la narration personnelle et du commentaire de textes anciens. »

C’est captivant, bien écrit, et bien construit ; ça ne m’a pas paru confus, car on distingue clairement l’un de l’autre les fils entrelacés pour entrer en résonnance entr’eux.

\Mots-clés : #autofiction #contemythe #identite
par Tristram
le Lun 9 Mai - 13:23
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Daniel Mendelsohn
Réponses: 56
Vues: 3714

Max Blecher

Aventures dans l'irréalité immédiate suivi de Cœurs cicatrisés

Tag identite sur Des Choses à lire 1ereco10

Enfant puis adolescent, lors de ses « crises » le narrateur est imbibé par le monde, ses multiples tentacules, et s’y projette. Ses « aventures », de la boutique de machines à coudre d’Eugène le violoniste et sa sœur Clara qui l’affole de désir, du « souricesque » docteur et de Walter, camarade de rencontre, les Weber, son grand-père, son père, Edda… révèlent un goût sensuel et morbide, baudelairien, rimbaldien aussi, pour le cinématographe et la théâtralité, les musées de cire et cabinets de curiosités, les vieilleries et les clinquant et kitsch hétéroclites et artificiels, les spectacles forains et les monstres, les signes et l’absurde, la boue… Prégnance de la culture littéraire française, atmosphère "décadente". Sensations, rêveries, fantasmes d’une grande sensibilité, perceptions et souvenirs rendus avec finesse, servis par un style mélancolique et imagé (cf. la superbe scène de boucherie après la noce et l’enterrement chez les Weber), c’est aussi un questionnement métaphysique et un doute existentiel qui restent sans réponse.
« Je ressentais vaguement que rien en ce monde ne pouvait aller jusqu’au bout, rien ne pouvait être achevé. La férocité des objets s’épuisait elle aussi. C’est ainsi que naquit en moi l’idée de l’imperfection de tout phénomène, même surnaturel. »

« Il y avait dans tout cela une certaine mélancolie d’exister, une sorte de supplice naturel, dans les limites de ma vie d’enfant. »

« L’inutilité a empli les creux du monde comme un liquide qui se serait répandu de tous côtés, et le ciel au-dessus de ma tête, ce ciel toujours impeccable, absurde et indéfini, a acquis la couleur du désespoir. »

« Si jamais naissait en moi le sentiment d’un but existentiel et si cette ébauche était véritablement liée à quelque chose de profond, d’essentiel et d’irrémédiable, alors mon corps devrait se transformer en une statue de cire dans un musée et ma vie en une contemplation sans fin de ses vitrines. »

« Les personnages de cire étaient l’unique chose authentique, eux seuls faussaient la vie de manière ostentatoire et appartenaient, par leur étrange et artificielle immobilité, au monde réel. »

« C’est dans de petits objets sans importance : une plume d’oiseau noire, un petit livre banal, une vielle photo aux personnages fragiles et inactuels, qui semblent souffrir de quelque grave maladie intérieure, un délicat cendrier en faïence verte, en forme de feuille de chêne, sentant toujours le tabac froid, dans le simple souvenir des lunettes aux verres épais du vieux Samuel Weber, dans ces menus ornements et objets domestiques, que je retrouve toute la mélancolie de mon enfance et cette nostalgie essentielle de l’inutilité du monde qui m’enveloppait de toute part, comme une eau aux vagues pétrifiées. »

« L’extraordinaire parure de parade des oiseaux, des animaux et des fleurs, destinée à rehausser l’attrait sexuel, la queue stylisée et ultramoderne de l’oiseau de paradis, le plumage embrasé du paon, la dentelle hystérique des pétales de pétunias, le bleu invraisemblable des bourses du singe, ne sont que de pâles tentatives d’ornementation érotique à côté de l’éblouissante bague tzigane. C’était un superbe objet en fer-blanc, délicat, grotesque et hideux. Surtout hideux : il touchait l’amour dans ses régions les plus sombres, les plus fondamentales. Un véritable cri sexuel. »

Cœurs cicatrisés :
Une radiographie révèle qu’une des vertèbres d’Emanuel est rongée par « le Mal de Pott… Tuberculose osseuse des vertèbres. » Le jeune étudiant roumain en France est emmené par son père au sanatorium de Berck. Blecher donne une description réaliste, mais aussi légèrement irréelle de cette société de malades vivant pour la plupart allongés, immobilisés tels des mannequins dans de lourds corsets de plâtre, leur humeur accordée à la pluie.
« Berck n’est pas seulement une ville de malades. C’est un subtil poison. On finit par l’avoir dans le sang. Quiconque a vécu ici ne trouve plus sa place ailleurs. Un jour, tu le ressentiras, toi aussi. Tous les commerçants, les pharmaciens, et même les brancardiers, sont d’anciens malades qui n’ont pas réussi à vivre ailleurs. »

« C’était l’une des sensations étranges liées à la maladie, celle d’être un malade poussé sur un chariot, suivi par des personnes valides. Quelque chose qui ressemblait au cortège d’une famille en deuil marchant à l’arrière d’un corbillard ou à une procession de voyageurs pressés suivant la voiture de leurs bagages. »

Des intrigues se trament entre les patients aux personnalités rendues avec netteté ; les drames sont fréquents. Emanuel et Solange tombent amoureux l’un de l’autre, et c’est le summum d’amertume du désir entravé.
Ce récit est indéniablement plus factuel, et d’inspiration fortement autobiographique (au moins au début), son style plus classique et retenu s’accorde absolument au propos ; son contraste avec l’imagination hallucinée du précédent n’empêche pas qu’il soit complémentaire, que leur juxtaposition soit signifiante (cf. la découverte de Lautréamont par Emanuel). Aussi différents soient-ils, ils présentent tous deux une grande intensité d’évocation.
« − Quand quelqu’un a déjà été en retrait de la vie et a eu le temps et le calme nécessaire pour se poser une question essentielle à son égard – une seule – il reste empoisonné pour toujours… Bien sûr, le monde continue d’exister, seulement quelqu’un a passé une éponge au-dessus des choses et en a effacé l’importance… »

« − Ah, je n’aime pas les livres… ! Un livre n’est rien, ce n’est qu’un objet… Quelque chose de mort qui recèle des choses vivantes… Comme un cadavre en décomposition dans lequel grouillent des milliers et des milliers d’asticots. »

« − Tu vois, les cœurs des malades ont reçu tant de coups de couteau qu’ils se sont transformés en tissus cicatrisés. »


\Mots-clés : #identite #jeunesse #pathologie
par Tristram
le Jeu 24 Fév - 12:03
 
Rechercher dans: Écrivains d'Europe centrale et orientale
Sujet: Max Blecher
Réponses: 9
Vues: 1071

Le One-shot des paresseux

Nicolas Bourcier, Les Amazoniens, en sursis

Tag identite sur Des Choses à lire Les_am10

D’abord une petite déception, les témoignages et reportages datent du début du siècle, au moins au début.
Des interviews documentent le sort des Indiens (mais aussi des caboclos et quilombolas), abandonnés par l’État, qui poursuit une politique d’exploitation productiviste de la forêt (quel que soit le régime politique), aux exactions des garimpeiros et de leurs pistoleros, des trafiquants, des fazendeiros et autre agrobusiness qui suivent. La pression des Blancs tend à les sédentariser pour les réduire (gouvernement, congrégations religieuses) : c’est aussi l’histoire de nomades malvenus dans notre société. En plus de la pression économique, il y a également les maladies contagieuses, la pollution au mercure, l’exclusion et la discrimination, la bureaucratie, l’exode et l’acculturation, etc. Mais, dorénavant, la population indienne augmente, ainsi que la réaffirmation de l’identité ethnique traditionnelle.
« Les besoins en matière de santé et d’éducation restent considérables. »

Malgré la reconnaissance des droits des Indiens par la constitution, le gouvernement de Lula a déçu les espoirs, et afin de favoriser le développement les forces politiques se coordonnent pour saper toute cohésion des réclamations sociales et foncières.
« Juridiquement, l’Amazonie a connu la reconnaissance des droits des indigènes en 1988, la reconnaissance de la démarcation des terres trois ans plus tard et une succession de grignotages de ces droits par la suite… »

Face à l’extinction des derniers Indiens isolés, les sertanistes (qui protègent leurs terres), ont fait passer le paradigme de l’intégration (ou de l’éradication) à la suppression quasi intégrale des contacts. L’un d’eux, Sydney Possuelo :
« Darcy Ribeiro, qui contribua à la classification légale de l’Indien, comptait trois types : l’Indien isolé, l’Indien en contact mais de façon intermittente (comme les Yanomami et tous ces groupes vivant entre deux mondes), et l’Indien intégré. De ces trois groupes, je n’en vois que deux : l’isolé et l’intermittent. L’intégré n’existe pas. Il n’y a pas d’ethnie qui vive harmonieusement avec la société brésilienne. L’Indien respecté et intégré dans notre société est une invention. »

« Pour résumer, si on ne fait rien, les fronts pionniers tuent les Indiens isolés ; si on entre en contact, voilà qu’ils disparaissent sous l’effet des maladies. La seule option possible est donc de savoir où ils se trouvent et de délimiter leur territoire. C’est ensuite qu’il faut mettre en place des équipes autour de ce territoire pour en bloquer les accès. Pourquoi ne pouvons-nous pas délimiter une zone où vivent des personnes depuis des temps immémoriaux et empêcher qu’elle ne soit envahie ? »

Qu’on soit intéressé de près ou de loin par le sujet, une lecture qui interpelle.

\Mots-clés : #amérindiens #colonisation #contemporain #discrimination #documentaire #ecologie #genocide #identite #minoriteethnique #nature #racisme #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Mer 22 Déc - 12:14
 
Rechercher dans: Nos lectures
Sujet: Le One-shot des paresseux
Réponses: 248
Vues: 11743

Jean Giono

Triomphe de la vie

Tag identite sur Des Choses à lire Triomp10

Dans ce supplément aux Vraies Richesses, c’est toujours l’engagement de Giono pour les « réalités essentielles ».
Une défense et illustration de valeurs telles que le respect de l’individu, le travail manuel, la vie près des saisons :
« La paysannerie et l’artisanat sont seuls capables de donner aux hommes une vie paisible, logique, naturelle »

Intéressant à (re)lire en ces temps d’épuisement des extractions, d’essoufflement capitaliste ; daté par certains aspects factuels, une réflexion qui cependant dénonce la fuite en avant, et annonce une fin de cycle :
« On a tellement poussé de hourras que tous les chevaux de l’esprit emballés, sans rênes ni freins, on s’est enivré d’une vitesse de route sans s’apercevoir que c’était une vitesse de chute, qu’on roulait en avalanche sur des pentes de plus en plus raides, qu’on tombait (alors, oui, ça va vite) [… »

« Le seul mot d’ordre depuis l’ivresse de la fin du XIXe siècle, c’est aller de l’avant. Tout cela est bel et bon quand on sait en premier lieu qu’aller de l’avant c’est retourner en arrière. »

« Si le progrès est une marche en avant, le progrès est le triomphe de la mort. […]
Car l’opération qui s’appelle vivre est au contraire un obligatoire retour en arrière de chaque instant. En effet, vivre c’est connaître le monde, c’est-à-dire se souvenir. »

Giono fait référence au Triomphe de la mort de Breughel, puis allègue une sorte de mémoire de la vie chez le nouveau-né :
« Car, à peine déposée aux confins où notre connaissance des choses commence, cette chair est déjà pleine de souvenirs ; déjà elle peut aller en arrière d’elle-même, se souvenir de la réalité essentielle qui lui permet, dès que je mets mon doigt dans cette petite main neuve, de serrer mon doigt [… »

On retrouve sans surprise une récusation des cités artificielles vis-à-vis de « la petite ville artisanale », des décisions venues de haut et de loin versus « les lois naturelles ».
Magnifique description du travail du cordonnier, avec une précision ethnographique, mais non sans le comparer à un « oiseau magique, le rock de quelque conte arabe » qui bat des ailes… C’est bien sûr la figure paternelle. Puis c’est l’évocation du début de la journée d’humble labeur paisible des autres métiers, lyrique, splendide, presque gourmande (dans les années trente).
« La matière qui se transforme en objet appelle furieusement en l’homme la beauté et l’harmonie. »

Critique du travail à la chaîne, réduit à un seul geste « machinal », sans « goût », et du « squelette automobile » qui remplace la marche.
« Le souci des temps d’autrefois s’est souvent préoccupé de cette disparition des valeurs premières. Il se la représentait sous la forme d’une danse macabre. C’étaient des temps où l’on avait tellement confiance dans l’appareil passionnel qu’on s’efforçait de recouvrir de chair tous les symboles, tous les dieux. L’inquiétude, au contraire, décharnait et le symbole de la chute des hommes rebelles, c’était le squelette. Ils voyaient des squelettes envahir les jardins, marchant avec de raides génuflexions à la pavane ; ils claquaient des condyles, oscillaient de l’iliaque, basculaient de l’épine, balançaient les humérus, saluaient du frontal, arrivaient pas à pas, secs, les uns après les autres un peu comme des machines qu’un esprit conduirait ; ils se mêlaient à la vie et le somptueux déroulement des champs, des fleurs et des collines s’éloignait de l’autre côté du grillage blanc de leurs os. Le même rire éperdu qu’aucune lèvre ne contenait plus éclairait toutes ces têtes aux grandes orbites d’ombre. »

Giono revient à son éloge de « l’amour d’être », abordant la réalité paysanne :
« …] agneler la brebis, frotter l’agneau, soigner l’agneau qui a la clavelée, le raide, le ver, la fièvre, faire téter l’agneau dans le seau avec le pouce comme tétine, lâcher les agneaux dans l’étable, aller les reprendre sous chaque ventre, les enfermer dans leurs claies, porter l’agneau dans ses bras le long des grands devers de fougères qui descendent vers les bergeries, tuer l’agneau, le gonfler, l’écorcher, le vider, lui couper la tête, abattre les gigots et les épaules, scier l’échine par le milieu, détacher les côtelettes, racler la peau, la sécher, la tanner, s’en faire une veste [… »

Il réaffirme ses valeurs :
« Je n’ai pas intérêt à être malin ou riche d’argent ou puissant sur les autres ; vivre, personne ne peut le faire à ma place. »

Puis il narre en conteur éblouissant la livraison de commandes artisanales à la ferme écartée de Silence, où leur arrivée suscite une « fête paysanne » impromptue. Bonheur d’expression dans ce chant des beaux chevaux, de l’odeur de l’huile d’olive, de la joie champêtre… sans compter les « vraies nourritures terrestres ».
Giono médite tout ce texte dans un triste café de Marseille.
« Une grande partie de ce pauvre million d’andouilles passe sa vie à des besognes parfaitement inutiles. Il y en a qui, toute leur vie, donneront des tickets de tramway, d’autres qui troueront ces billets à l’emporte-pièce, puis on jettera ces billets et inlassablement on continuera à en donner, à les trouer, à les jeter ; il en faudra qui impriment ces billets, d’autres qui passeront leur temps à coller ces billets en petits carnets ; quand ils seront bien imprimés, bien collés, bien reliés, celui-là vient qui passe toute sa vie à les déchirer du carnet, à les donner, puis un qui les troue, puis un qui les jette. »

Giono se fait une « machine à cinéma », et reparaît Pan tandis qu’il panoramique sur un regain de village, où on a besoin d’un forgeron pour faire un soc de charrue adapté à la terre – un ouvrier pour qui la passion coïncide avec le métier.
Grand nocturne de la scène XII, les forêts dans le vent :  
« Chaque fois que la traînée d’étoiles tombe sur la terre avec un claquement de tout le ciel, les forêts apparaissent tassées arbre contre arbre, comme des troupeaux de cerfs : ramures emmêlées, hêtres allongeant le museau sur l’encolure des chênes ; bouleaux serrant leurs flancs tachetés contre les érables ; alisiers secouant leurs crinières encore rouges. Les arbres piétinent leur litière de feuilles mortes ; ils se balancent sur place, emmêlant leurs cous et leurs cornes ; ils crient, serrés en troupeau. Arrive le hurlement de détresse d’une forêt perdue loin dans le nord ; on l’entend s’engloutir ; elle a dû se débattre et encore émerger ; elle appelle de nouveau. C’est dans ce côté du ciel où même il n’y a pas d’étoiles ; les gouffres sont luisants comme de la soie à force de frottement de vent. Des montagnes étrangères passent au grand large, en fuite devant le temps, couchées en des gîtes de détresse, embarquant jusqu’à moitié pont ; la fièvre soudaine d’une constellation que le vent attise éclaire leurs agrès épars dans les bouillonnements de la nuit. »

Je pense n’avoir pas lu auparavant ce texte présenté comme un essai, en tout cas il vaut d’être lu pour l’actualité des propos en cette époque où l’on parle d'authenticité, de retour à la campagne et de décroissance, et surtout pour la superbe verve de Giono, ses métaphores filées, son écriture comparable à celle de ses romans.

\Mots-clés : #identite #nature #ruralité #solidarite #traditions #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Dim 12 Déc - 19:38
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jean Giono
Réponses: 170
Vues: 10671

Theodore Sturgeon

Cristal qui songe

Tag identite sur Des Choses à lire Crista10

Horty (Horton) Bluett est un enfant trouvé de huit ans. Mal aimé à l’école (qui l’a renvoyé pour avoir mangé des fourmis) comme dans sa famille d’accueil, son seul ami est Junky, un cube de bois bariolé contenant un diablotin à ressort, jouet qu’il possède depuis l’orphelinat. Armand, son père adoptif, lui ayant écrasé trois doigts (ainsi que la tête de Junky), Horty fugue. Il est recueilli par des nains qui vivent en forains, travaillant pour le directeur de la troupe, le Cannibale, un médecin surdoué devenu un haineux misanthrope.
Ce dernier a découvert le « cristal », être vivant totalement étranger à notre perception du monde ; ils peuvent « copier les êtres vivants qui les entourent », mais involontairement, un peu comme une chanson est le sous-produit de l’amour qui fait chanter l’amoureuse :
« Leurs rêves ne sont pas des pensées, des ombres, des images, des sons, comme les nôtres. Ils sont faits de chair, de sève, de bois, d’os, de sang. »

Le Cannibale parvient à les contrôler, les contraignant par de torturantes ondes psychiques à créer des êtres vivants, parfois inachevés – des monstres.
Horty, devenu Hortense (ou Kiddo), s’épanouit dans la communauté du cirque, où sa maternelle amie Zena le chaperonne, déguisé en fillette ; guidé par cette dernière, il lit beaucoup, se souvenant de tout grâce à sa mémoire prodigieuse ; et sa main coupée repousse…
« Horty apprenait vite mais pensait lentement ; la mémoire eidétique est l’ennemie de la pensée logique. »

(Eidétique au sens d’une mémoire vive, détaillée, d'une netteté hallucinatoire, qui représente le réel tel qu'il se donne, d’après Le Robert.)
Bien qu’il lui soit difficile de prendre seul une décision, Horty devra s’enfuir pour échapper à la dangereuse curiosité du Cannibale.
« Fais les choses toi-même, ou passe-t’en. »

Une douzaine d’années plus tard, Kay, la seule camarade de classe d’Horty à lui avoir témoigné de la sympathie, est draguée par Armand, devenu veuf et juge, qui la fait chanter pour parvenir à ses fins…
Horty affrontera le Cannibale − cette histoire est un peu son roman d’apprentissage −, et il comprendra les cristaux mieux que lui.
« …] les cristaux ont un art à eux. Lorsqu’ils sont jeunes, lorsqu’ils se développent encore, ils s’exercent d’abord en copiant des modèles. Mais quand ils sont en âge de s’accoupler, si c’est vraiment là un accouplement, ils créent du neuf. Au lieu de copier, ils s’attachent à un être vivant et, cellule par cellule, ils le transforment en une image de la beauté, telle qu’ils se la représentent. »

Considéré comme un classique de l’étrange, ce roman humaniste a pour thème la différence, physique ou de capacités psychiques particulières, thème qui sera développé dans Les plus qu'humains.
« Les lois, les châtiments font souffrir : la puissance n’est, en fin de compte, que la capacité d’infliger de la souffrance à autrui. »

« Tout au cours de son histoire, ça a été le malheur de l’humanité de vouloir à tout prix que ce qu’elle savait déjà fût vrai et que ce qui différait des idées reçues fût faux. »

En cette époque où le souci de l’Autre devient peut-être de plus en plus important, cet auteur un peu oublié m’émeut toujours par son empathie pour l’enfant et le différent.

\Mots-clés : #enfance #fantastique #identite #initiatique #philosophique #psychologique #sciencefiction #solidarite
par Tristram
le Jeu 9 Déc - 11:58
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Theodore Sturgeon
Réponses: 9
Vues: 262

Vénus Khoury-Ghata

La revenante

Tag identite sur Des Choses à lire La_rev10

Roman, 2009, 200 pages environ.

Dans "Ton chant est plus long que ton souffle", livre d'entretiens avec Caroline Boidé (éditions Écriture 2019) - que j'ai lu dans la foulée de La revenante - Vénus Khoury-Ghata estime, la quatre-vingtaine passée, que ses romans ne sont pas voués à la postérité, au contraire, peut-être, qui sait ? de sa poésie.

On lui laisse le pronostic, toutefois tout n'est pas à jeter, ou destiné à une oublieuse consommation immédiate, parmi ses romans.

Celui-ci possède un riche sujet:

quatrième de couverture a écrit:
Juin 1941.
Trois officiers français des troupes du levant sont ensevelis sous les décombres d'un temple du djebel Druze, en Syrie. Cinquante ans après, les trois corps exhumés sont ceux de deux hommes et d'une femme. Qui est cette femme ? Qu'est devenu le troisième officier, dont la dépouille n'a jamais été réclamée par sa famille ? Et en quoi ces faits, relatés par un journal, concernent-ils Laura, une jeune française de vingt-cinq ans ? Un accident de voiture, un coma, suivis d'hallucinations, de rencontres et de hasards : Laura est convaincue qu'elle est Nora, dont la vie s'arrêta brutalement sous les ruines de ce temple. Il lui faudra se rendre sur les lieux pour découvrir le secret de sa première vie, car " il y a de la terre dans sa mémoire, une terre lourde et suffocante ".


On adhère je ne sais comment à cette espèce de re-vie de Laura en Nora; loin de la Fantasy, avec ce qu'elle sait faire, dépeindre (ce Proche-Orient) Vénus Khoury-Ghata nous embarque encore une fois assez loin, remuant des passés douloureux, esquisse des convictions à des années-lumières de la pensée occidentale actuelle ou du demi-siècle passé.

Il y a toujours un certain humour - et un sens de l'absurde. Des caractères typés, savamment croqués. Et un style vivant, où les phrases basiquement courtes servent à amener une plus longue, sur laquelle le lecteur, en son regard intérieur, s'arrête, comme dans cet extrait (c'est sûrement la poétesse qui a glissé "Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent"):

Chapitre 19 a écrit: Personne dans la rue. Personne à qui parler. C'est l'heure de la sieste. Pourtant, elle est sûre de connaître ceux qui vivent derrière les murs. Il suffit qu'elle prononce un premier mot pour s'approprier la langue.

  Sa vie est une suite d'errances dans l'attente de ce moment. Elle s'arrête. Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent. Elle est prisonnière d'un air aussi opaque qu'un mur de pierres. Elle étouffe. Une douleur déchire le bas de son ventre qui devient brusquement lourd. Un sang invisible humecte l'intérieur de ses cuisses. Ses jambes lui font défaut. Elle se traîne jusqu'à l'auberge de Maryam, et gravit les marches en gémissant. Ce parcours, cette souffrance sont siens. Elle les a vécus jadis. Ils sont inscrits dans la chair de sa mémoire.

  Laura pénètre dans la pénombre. Maryam n'ouvre jamais ses volets. Sa maison et ses yeux sont frappés de la même cécité. L'aveugle s'est retirée dans une pièce du rez-de-chaussée avec son chat, son narguilé, son canari et son tarot qu'elle tire les yeux fermés, palpant les cartes comme des visages amis.

  Laura la trouve à demi allongée sur un divan couvert d'un vieux kilim, une main enfoncée dans le pelage du chat, l'autre tenant le tuyau du narguilé qu'allume un jour sur deux Martha, quand elle fait le ménage de sa cousine. Souffrant de ne pouvoir voir sa visiteuse, Maryam lui pose une multitude de questions, sur la couleur de sa peau et celle de ses yeux.
- Tu portes toujours ta natte de cheveux blonds ?
Laura est pétrifiée.
- Comment le savez-vous ?
- Parce que tu l'avais dans le temps.
Un silence lourd suit. Le chat a cessé de ronronner. Le narguilé de gargouiller.    



Mots-clés : #deuxiemeguerre #devoirdememoire #fantastique #identite #lieu #psychologique #voyage
par Aventin
le Jeu 28 Oct - 21:15
 
Rechercher dans: Écrivains du Proche et Moyen Orient
Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 27
Vues: 5108

Darcy Ribeiro

Maíra

Dans sa préface à Maíra, Ribeiro dit que le véritable sujet de son roman est la mort des dieux. Le roman est en effet construit comme un requiem à la mort annoncée de ce peuple Maïrun (4 parties dans le roman : antienne, homélie, canon, corpus). Le récit s’ouvre sur la découverte du cadavre d’une Blanche près du village maïrun et l’on suit alternativement le début de l’enquête policière pour découvrir les raisons de cette mort, les pensées d’Isaïas, maïrun converti au christianisme en proie à une crise existentielle majeure arrivé au moment où il doit devenir prêtre à Rome, mais également des parties consacrées à la cosmogonie maïrune complètement éloignée du paradigme chrétien.

Ribeiro ne se propose pas de faire une reconstitution littéraire de ce qu’aurait été la vie dans ce village indien, il ne tend pas du tout à l’objectivité : il fait parler des divinités, des morts. C'est une œuvre de fiction. Il se positionne de manière intermédiaire entre une restitution scientifique, ethnologique, objective, occidentale (on suit à la loupe des rites mortuaires, par exemple) et une pure subjectivité née de l’artifice romanesque.

C'est un roman que j'ai beaucoup apprécié, il est très riche, très mélancolique sur la fin. Très nuancé aussi, la destruction n'est pas que du côté brésilien. Beaucoup de personnages sont écartelés par les injonctions de leur propre culture (je pense au parcours christique d'Isaias et d'Alma) et Ribeiro le traduit bien.


 « Ce qu’il faut, je le sais, c’est la capacité d’affronter la vie, d’assumer mon rôle, quel qu’il soit. Finalement, être mairum, ou brésilien blanc, noir, indien ou métis n’a aucune importance. Le mauvais en moi, l’erreur, c’est de ne pas l’oublier, ni jour, ni nuit. C’est de ruminer et ressentir des bêtises, d’en souffrir. Je dois trouver dans la foi la confiance et l’acceptation de mon image et de mon essence. Pour ça il me faut prier encore plus. Mais je prie de moins en moins et avec moins de foi. Ma foi s’étiole. Serait-ce de tant demander ce qu’elle ne peut me donner ? Je n’ai pas le droit d’attendre des miracles. Y a-t-il encore des miracles ? Peut-être n’y en a-t-il jamais eu. Et finalement le miracle que je demande, quel est-il ? C’est que Dieu change ma substance, me fasse génois ou congolais ou brésilien ou un homme quelconque. Ce n’est pas le problème de Dieu. C’est mon problème. Je dois m’accepter tel que je suis, pour mieux respecter en moi son œuvre. Pauvre œuvre de merde, que Dieu me pardonne. »


« Grâce à Dieu, j’ai saisi, compris, enfin ! La pureté de Dieu, si elle existe, si Dieu existe, est dans la vie, dans la capacité de copuler, de jouir, d’enfanter. »


« La nudité, je l’ai appris hier, est l’acte très intime, très secret, de l’homme et de la femme qui, seuls au monde, délient leurs minces parures l’un devant l’autre pour l’amour et la contemplation. »


« La vérité n’est pas en un seul lieu. Et elle n’est pas chose unique. Elle est partout, elle est multiple, dispersée et contradictoire. »


« Son amour, Seigneur, est le paradis unique auquel j’aspire. Si avec elle je dois me perdre, sans elle je ne veux pas me sauver. Donne-moi, Seigneur, mon amour infortuné. Dût-il être jonché de tous les scorpions de la jalousie. Dût-il me coûter la condamnation éternelle de mon âme passionnée. Son amour, Seigneur, ou ma mort, donne-moi. »



\Mots-clés : {#}identite{/#} {#}religion{/#} {#}traditions{/#}
par Invité
le Dim 14 Mar - 0:02
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Darcy Ribeiro
Réponses: 14
Vues: 742

Enrique Vila-Matas

Impressions de Kassel

Tag identite sur Des Choses à lire Impres10

L’auteur-narrateur est convié à la Documenta de Kassel (édition 13, 2012 ; livre paru en 2014), foire mondiale quinquennale d’art contemporain ‒ et c’est de ce dernier qu’il s’agit principalement. Sont convoqués tous les poncifs à propos de l’art moderne, le déclin de l’Occident et la ruine de l’Europe, le chaos et la confusion, la collusion avec le commerce, et cela non sans quelques piques goguenardes, notamment sur les avant-gardes encore enlisées dans le duchampien… Quand les installations et interventions remplacent sculptures et tableaux, sous peine de ringardise…
Moins abscons que certains des précédents livres de Vila-Matas, celui-ci met en œuvre le même procédé, la reprise de quelques constantes au gré des digressions, comme la « cabane à penser » (de Wittgenstein), la guerre et le nazisme, « collapsus et rétablissement », « se tirer » et trouver son « foyer », la Chine, « l’impulsion », innovation et mémoire historique, et l’imagination, magistralement illustrée par la narration elle-même, ou encore :
- Le MacGuffin, qui d’après Wikipédia « est un prétexte au développement d'un scénario. C'est presque toujours un objet matériel et il demeure généralement mystérieux au cours de la diégèse, sa description est vague et sans importance. Le principe date des débuts du cinéma mais l'expression est associée à Alfred Hitchcock, qui l'a redéfinie, popularisée et mise en pratique dans plusieurs de ses films. L'objet lui-même n'est que rarement utilisé, seule sa récupération compte. »
- L’art et la créativité,
« J’aurais aimé avouer, à ce moment-là, à Boston qu’il me semblait incroyable de ne pas avoir su remarquer, dès le premier instant, que le politique ou plutôt l’éternelle chimère d’un monde humanisé était inséparable de la recherche artistique et de l’art le plus avancé. »

« "Dans l’art, on n’innove pas, contrairement à ce qui se passe dans l’industrie. L’art n’est ni créatif ni innovateur, contrairement à ce qui se passe pour les chaussures, les voitures, l’aéronautique. Laissons ce vocabulaire industriel. L’art fait, et vous, vous vous débrouillez avec. Mais, bien sûr, l’art n’innove pas, ne crée pas." »

« Je me suis rappelé qu’au milieu du XIXe siècle aucun artiste européen n’ignorait que, s’il voulait prospérer, il devait intéresser les intellectuels (la nouvelle classe), ce qui avait fait de la situation de la culture le thème le plus traité par les créateurs et le propos exclusif de l’art était devenu la manière de suggérer et d’inspirer des idées. »

« C’était le triomphe pratiquement définitif du mariage entre l’œuvre et la théorie. Si bien que, si quelqu’un tombait par hasard sur une pièce artistique plutôt classique, il finissait par découvrir que ce n’était qu’une théorie camouflée en œuvre. Ou le contraire. »

- La marche,
« Boston m’a demandé si j’avais remarqué que la longue promenade était pratiquement la seule activité non colonisée par les gens se consacrant au monde des affaires, autrement dit les capitalistes. »

« Au fur et à mesure que nous avancions, il devenait de plus en plus évident que marcher éveille la pensée ou l’envoie se promener plus librement, aide à dire des phrases plus authentiques, peut-être parce qu’elles sont moins élaborées. »

Autre récurrence,
« la recommandation faite par Mallarmé à Édouard Manet, considérée par certains comme fondatrice de l’art de notre temps : "Peindre non la chose, mais l’effet qu’elle produit." »

Comme à l’accoutumée, on trouve des références à nombres d’écrivains (et artistes), Kafka, comme souvent, Roussel et son Locus Solus, qui a ici une place centrale, Vila-Matas en reprenant la promenade dans un jardin étrange (inspiré aussi de Camilo José Cela dans Voyage en Alcarria), Stanislaw Lem, auteur négligé (mais qui a son fil sur le forum), Tabucchi (Femme de Porto Pim), qui donne un nom de personnage féminin… On retrouve aussi l’artiste plasticienne Sophie Calle, décisivement présente dans Parce qu’elle ne me l’a pas demandé, in Explorateurs de l'abîme, en une sorte d’autoréférence vila-matassienne qui prend toute sa valeur dans le contexte de ce nouveau récit :
« …] il m’a semblé que théâtraliser ma propre vie et mes pas dans la nuit était une façon de donner davantage d’intensité à mon impression d’être vivant, autrement dit à une nouvelle manière de créer de l’art. »

Le personnage central est comme de coutume un narrateur de (fausse ? partielle ?) autofiction, écrivain vieillissant, assez loufoque, égaré et godiche, de bonne humeur le matin et angoissé le soir (l’humour et l’autodérision sont permanents).
Sans surprise pour qui a fréquenté l’auteur, ce narrateur s’invente volontiers des doubles, et de même ses interlocutrices ont une identité incertaine.
Les observations pertinentes mais hors sujet ne manquent pas ; ici, à propos de la "foule", il me semble percevoir un ton parodique (dans le second paragraphe) :
« Toujours est-il que j’ai préféré me taire et observer attentivement le processus général de récupération animique à l’œuvre chez les gens réunis. J’ai fini par percevoir une communion intense entre tous ces inconnus qui, venant sûrement d’endroits très différents, s’étaient rassemblés ici. C’était comme si tous pensaient, comme si nous pensions : Nous, nous avons été le moment et ici, c’est le lieu, et nous savons quel est notre problème. Et tout se passait en plus comme si une énergie, une brise, un puissant courant d’air moral, un élan invisible, nous poussait vers l’avenir, soudant pour toujours les différents membres de ce groupe spontané qui semblait tout à coup subversif.
C’est le genre de choses, ai-je pensé, que nous ne pouvons jamais voir dans les journaux télévisés. Ce sont de silencieuses conspirations de personnes qui semblent se comprendre sans se parler, des rébellions muettes survenant à tout moment dans le monde sans être perçues, des groupes formés au hasard, des réunions spontanées au beau milieu du parc ou à un coin de rue obscur qui nous permettent d’être de temps à autre optimistes en ce qui concerne l’avenir de l’humanité. Les gens se rassemblent quelques minutes, puis se séparent et tous s’affirment dans la lutte souterraine contre la misère morale. Un jour, pris d’une fureur inédite, ils se soulèveront et feront tout sauter. »

Si Vila-Matas parvient à une conclusion, c’est que « l’art est ce qui nous arrive », et donc vivant.

\Mots-clés : #autofiction #creationartistique #ecriture #identite
par Tristram
le Jeu 12 Nov - 16:32
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: Enrique Vila-Matas
Réponses: 65
Vues: 5271

Grégory Le Floch

De parcourir le monde et d'y rôder

Tag identite sur Des Choses à lire De_par10

Un entêtement, une irritabilité continuelle qui, à défaut de donner corps à ce personnage sans identité dont on lit ici le parcours, caractérise la narration et le style de Grégory Le Floch de façon beaucoup plus équivoque. Personne n'écoute ce personnage (a-t-il d'ailleurs quelque chose à dire ?) qui cherche la signification d'un objet (puis deux, puis trois...) trouvé(s) par lui : tout comme ces objets, il est vide, et donc ouvert, réceptacle. Il écoute à défaut de parler, reçoit et catalyse toutes les idées et les tensions de ce monde bizarre et violent, un monde qui est de manière assez ou trop évidente le reflet du nôtre.

Tout arrive (ou tout peut arriver) quelquefois avec un sans-gêne désopilant, la plupart du temps avec une forme de gratuité que les références à l'actualité disculpent en partie. C'est aussi pour que le roman implose, avec toutes les interprétations, sur les évènements comme sur les mystérieux objets du personnage, des hypothèses et des idées provenant uniquement de ceux que le personnage croise sur sa route. Avec tout son appareillage de notes, cet épisode du personnage consultant un site web interactif, l'analogie entre le roman et internet serait toutefois un peu facile. Peu à peu, le personnage prend forme avec ses impressions et ses émotions : son ras-le-bol, son dégoût, sa tristesse et sa nostalgie prennent le dessus. Ces petites choses restées trop longtemps dans ses mains ou dans ses poches deviennent attachantes. La langue s'en ressent, dans un souffle poétique parfois hésitant, mais en tout cas très prometteur.

Mots-clés : #absurde #contemporain #identite
par Dreep
le Jeu 5 Nov - 17:02
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Grégory Le Floch
Réponses: 3
Vues: 159

Paul Valéry

Monsieur Teste

Tag identite sur Des Choses à lire Monsie10
1894-1945, 130 pages environ dont une préface.

Au début était La soirée avec Monsieur Teste, qui a fait l'objet d'une publication à part. Puis quelques ajouts au fil des décennies, certains chapitres publiés, d'autres pas, jusqu'à l'édition définitive, qui comporte es adjonctions de notes et d'esquisses réunies par Paul Valéry "avec l'intention de les utiliser pour une nouvelle édition de M. Teste" (Gallimard 1946).

La soirée avec Monsieur Teste proprement dite, qui ouvre d'ailleurs l'ouvrage, peut être lue ici.

Que dire ?
Je me suis cramponné assez fort aux pages, mais j'avais envie de me remettre à la lecture de Monsieur Teste, que je n'avais pas eu le courage d'achever lors d'une première tentative, ancienne il est vrai.
Conscient que ce n'est pas ce livre-là qui va contribuer à atténuer la perception de Paul Valéry, comme un astre certes fort brillant, mais si éloigné, une planète étherée, gazeuse et glaciale, somme toute inhospitalière...
C'est une facette de ce géant des Lettres françaises de la première moitié du XXème siècle que je ressens à l'heure d'ouvrir son fil - d'autres lectures et commentaires seront plus amènes, sans doute, bien que celui-ci soit empreint du plus grand respect.  

Spéculation purement abstraite et intellectuelle, ce Monsieur Teste ?
Peut-être pas seulement.
Teste=Tête je pense (?), l'être cérébral par excellence, coupé du monde mais incontestablement de ce monde.

Bonne mine à citations et à réflexions, vivant, bien présenté/découpé (aéré), on accoste au livre en confiance.
J'ai pourtant refermé l'ouvrage avec ce sentiment d'être passé au travers, sans arriver à estimer si c'est partiellement, très partiellement, ou presque totalement.

Extraits du log-book de Monsieur Teste a écrit:Je sens infiniment le pouvoir, le vouloir, parce que je sens infiniment l'informe et le hasard qui les baigne, les tolère, et tend à reprendre sa fatale liberté, sa figure indifférente, son niveau d'égale chance.


La promenade avec Monsier Teste (incipit) a écrit:
Je me rencontre, l'été, le matin,, près d'onze heures, sur un trottoir plein d'oisifs, voisin de la Madeleine où j'ai pris l'habitude d'aller faire des pas, fumer, réfléchir à ce que dit le journal du jour, c'est-à-dire se raconter tout ce qu'il ne dit pas. Bientôt je me heurte à M. Teste qui médite en sens inverse sur la même ligne facile.
  Nous quittons chacun nos idées. Nous nous mettons ensemble et nous regardons le mouvement doux et incompréhensible de la voie publique qui charrie des ombres, des cercles, de fluides constructions, des actions légères, et qui apporte quelquefois quelqu'un de plus pur et d'exquis: un être, un œil, ou une bête précieuse faisant mille formes dorées et qui joue avec le sol.


Dialogue - ou nouveau fragment relatif à Monsieur Teste (incipit) a écrit: L'omme est différent de moi et de vous. Ce qui pense n'est jamais ce à quoi il pense; et le premier étant une forme avec une voix, l'autre prend toutes les formes et toutes les voix. Par là, nul n'est l'homme, M. Teste moins que personne.
  Il n'était pas non plus philosophe, ni rien de ce genre, ni même littérateur; et pour cela, il pensait beaucoup, - car plus on écrit, moins on pense.


Lettre d'un ami a écrit:Paris enferme et combine, et consomme ou consume la plupart des brillants infortunés que leurs destins ont appelés aux professions délirantes... Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal instrument est l'opinion que l'on a de soi-même, et dont la matière première est l'opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d'un certain délire des grandeurs qu'un certain délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d'uniques règne la loi de faire ce que nul n'a jamais fait, et que nul jamais ne fera. C'est du moins la loi des meilleurs, c'est-à-dire de ceux qui ont le cœur de vouloir nettement quelque chose d'absurde...
Ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l'illusion d'être seuls, - car la supériorité n'est qu'une solitude située sur les limites actuelles d'une espèce. Ils fondent chacun son existence sur l'inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leur consentement qu'ils n'existent pas...


Mots-clés : #identite #xxesiecle
par Aventin
le Lun 3 Aoû - 18:11
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Paul Valéry
Réponses: 8
Vues: 380

Claudio Magris

Microcosmes

Tag identite sur Des Choses à lire Microc10

Café San Marco
: évoque merveilleusement ce que furent les cafés (ici à Trieste).
« Le San Marco est un vrai café, banlieue de l’Histoire authentifiée par la fidélité conservatrice et le pluralisme libéral de ses habitués. Celui où ne campe qu’une seule tribu, qu’il s’agisse de femmes du monde, de jeunes gens promis à un bel avenir, de groupes alternatifs ou d’intellectuels d’avant-garde, n’est qu’un pseudo-café. Toute endogamie conduit à l’asphyxie : les grandes écoles aussi, et les campus universitaires, les clubs privés, les classes pilotes, les réunions politiques et les colloques culturels sont une négation de la vie, qui est un port de mer.
Au San Marco triomphe, pleine de sève et de vie, la diversité. Anciens capitaines au long cours, étudiants qui préparent des examens et élaborent des stratégies amoureuses, joueurs d’échecs indifférents à ce qui se passe autour d’eux, touristes allemands qui s’intéressent aux plaques rappelant les petites ou grandes gloires de la littérature jadis assidues à ces tables, lecteurs de journaux silencieux, groupes joyeux voués à la bière bavaroise ou au verduzzo, vieillards grincheux qui vitupèrent contre l’époque, individus qui savent tout et contestent tout, génies incompris, à l’occasion yuppies bornés [… »

« Ce n’est pas mal de noircir des feuilles sous les masques qui ricanent et dans l’indifférence des gens assis autour de vous. Ce désintérêt indulgent tempère le délire de toute-puissance latent dans l’écriture, qui a la prétention d’ordonner le monde avec des morceaux de papier, et de trancher doctement sur la vie et la mort. Ainsi la plume se trempe-t-elle, qu’on le veuille ou non, dans une encre mêlée d’un peu de modestie et d’ironie. Le café est un des lieux de l’écriture. On y est seul, avec du papier, un stylo et deux ou trois livres au maximum, agrippé à sa table comme un naufragé assailli par les vagues. »

Valcellina : petite vallée isolée « parmi les plus pauvres de la partie la plus pauvre du Frioul », lieu originel où l’on revient chaque année pour la fusina, « la fête des premiers épis de maïs » :
« …] c’est une certitude indiscutable, un événement dont le retour régulier obéit à une nécessité intangible, autour de laquelle le temps s’enroule et tourne comme la terre autour de son axe. »

Mais il y a un risque de repli chauviniste :
« Toute identité comporte aussi quelque chose d’affreux, puisque pour exister elle doit tracer une frontière et repousser celui qui se trouve de l’autre côté. »

« Il existe des gens qui savent être attentifs aux valeurs d’un lieu sans se laisser contaminer par cette infatuation viscérale pour son clocher qui rend aujourd’hui si obtuse et si régressive la redécouverte des identités et des ethnies, dans toute l’Italie, pour ne pas dire dans toute l’Europe, et donc aussi dans le Frioul comme à Trieste, où l’on se sent souvent étouffé par la frioulanité et la triestinité. »

Paludes : frontières dans l’espace, le temps et les cultures, avec des approfondissements sur l’Histoire, dont irrédentisme (fin XIXe, revendication de l'unification politique des territoires de langue italienne), et les grands personnages, de l’extranéité de Médée à l’« hybris totalisante » de Francesco de Grisogono, en rappelant…
« …] la tragique dissension, inhérente à cette révolution comme à toutes les autres : nées pour éliminer la violence, elles doivent pour y parvenir s’y livrer à leur tour ou bien, si elles répugnent à le faire, comme à Cattaro, elles sont réprimées. »

Monte Nevoso : ses forêts, et l’histoire de l’ours.
« Beaucoup de filouteries et de prévarications brutales naissent quand on fait de la marmelade avec la grammaire et la syntaxe, quand on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des coupables, altérant l’ordre des choses, attribuant des faits à d’autres causes ou à d’autres auteurs qu’à ceux qui en sont effectivement responsables, abolissant les distinctions et les hiérarchies dans l’imposture d’une copulation collective effrénée de concepts et de sentiments, corrompant la vérité. »

Colline : Piémont.
« Si l’identité est le produit d’une volonté, elle est la négation d’elle-même, puisqu’elle est le geste de quelqu’un qui veut être ce qu’à l’évidence il n’est pas et donc veut être différent de lui-même, se dénaturer, se métisser. »

Absyrtides : archipel de la côte adriatique devenue croate.
« Une euthanasie anonyme, lente et sûre, faisait le nécessaire pour l’ex-héros, désormais inutile. En regardant ce vieillard, qui avait défié une armée et ne parvenait plus à se raser, on comprenait qu’il est inévitable d’oublier qu’on a été des dieux. »

Antholz : « dans la Stube [pièce commune] de l’hôtel Herberhof, à Antholz Mittertal », au Tyrol, « Vendée du monde germanique ».
« Cependant la Mitteleuropa est catholique et juive et quand l’un de ces deux éléments vient à manquer elle est bancale ; dans les montagnes du Tyrol allemand il manque la composante juive, cette symbiose de mélancolie errante et de vitalité irréductible qui rend picaresque la majesté de l’empire et du monde et mêle à la solennité de l’encens l’âcre odeur de la ruelle.
Les Allemands sans les Juifs sont un corps auquel il manque une substance vitale ; les Juifs se suffisent davantage à eux-mêmes, mais dans tout Juif ou presque il y a quelque chose d’allemand. Toute pureté ethnique conduit au rachitisme et au goitre. Le nazisme, comme toute barbarie, a aussi été imbécile et autodestructif en exterminant des millions de Juifs ; il a amputé la civilisation allemande et détruit, peut-être pour toujours, cette Mitteleuropa-là. »

« Raconter, c’est entrer en guerre contre l’oubli et être de connivence avec lui ; si la mort n’existait pas, peut-être que personne ne raconterait. »

« Les annales d’Antholz sont de la grande histoire parce qu’elles parlent de l’espèce plus que des individus ou des peuples, et que l’espèce inclut le paysage tout entier dans lequel elle évolue. »

« …] ce drame de l’histoire moderne qui oppose Charybde et Scylla, violence particulariste et violence uniformisante : pat non résolu qui continue à piéger l’Europe et explique tant de modernisations centralistes monstrueuses et tant de régressions viscérales barbares. »

« Il n’y a pas que le temps qui soit élastique, l’espace l’est aussi, il s’élargit et se resserre en fonction de ce qu’il contient, parce que c’est du temps solidifié, comme l’existence des gens. »

Funérailles :
« La mort ne dénoue pas, elle assemble au contraire ; c’est un rite de la cohésion sociale, une force centripète. Un homme qui meurt est une petite étoile qui entre en collapsus en acquérant masse et densité et en attirant autour d’elle les autres corps de la société. »

Jardin public : à Trieste.

La voûte : curieuse reprise onirique et autobiographique de certains passages précédents, dans l’église du Sacré-Cœur de Trieste.

Dans la prolongation de Danube, ce livre de méditations sur et dans neuf lieux particuliers de l’espace, du temps et des cultures humaines, n’est jamais loin de la Mitteleuropa comme de l’Italie. La plupart de ce qu’il évoque m’est étranger, et cette étrangeté semble ajouter au charme de la lecture.

Mots-clés : #historique #identite
par Tristram
le Jeu 11 Juin - 0:11
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Claudio Magris
Réponses: 15
Vues: 1846

Henri Bosco

Monsieur Carre-Benoît à la campagne (1947)

Tag identite sur Des Choses à lire Monsie10

Livre peu connu. En cause, les politiques d’édition qui font que ce roman n’a pas été publié depuis 1951 ! Il est donc très difficile à trouver. Pour ma part, j’ai dégoté l’édition originale de « Charlot » à Alger. C’est un exemplaire imprimé sur du papier de « guerre » exécrable, marron, cassant et ponctué de taches de bois.

Fulgence Carre-Benoît, récent retraité de l’administration, arrive aux Aversols, un village du Lubéron, en partie déserté par l’exode rural. Il vient prendre possession d’une vaste maison dont sa femme, Herminie, vient d’hériter.
M. Carre-benoît est la caricature du rond de cuir routinier et borné. Tout est parfaitement réglé dans sa manière de vivre :

« Il ne dormait jamais par plaisir, mais par utilité, pour prendre du repos. Il avait calculé le volume et le poids du sommeil nécessaire au bon fonctionnement de sa vie organique et morale. Il en avait réglé l’administration avec rigueur. Comme rêver c’est perdre du sommeil, il en avait exclu les rêves. Quand on dort, on dort. Tout sommeil qui se laisse séduire par un rêve n’est qu’un sommeil manqué, une parodie de sommeil. »


Rapidement, ce monsieur venant « de la ville » en impose aux habitants du village qui le choisissent comme maire. Il crée même un « bureau » sur la place principale :

« - M. Fulgence, le premier, a fondé un Bureau aux Aversois. Vous m’avez demandé de quoi s’occupait ce Bureau, monsieur ? Que vous répondre ? Il faudrait voir monsieur Fulgence. Alors vous comprendriez. Car ce Bureau, c’est le Bureau, le Bureau-type, le Bureau qui montre au village (si arriéré, monsieur !) ce qu’est un Bureau fonctionnant, avec sa table de Bureau, ses tampons de Bureau, son classeur, son chef de Bureau, son travail de Bureau, son atmosphère de Bureau, sa vie de Bureau, pour tout dire. Et tout cela, monsieur, sans aucune nécessité. »


Monsieur Carre-benoît s’y rend ponctuellement chaque matin pour s’y livrer à ses occupations favorites :

« M. Carre-Benoît ne répondit pas tout de suite. Il avait entendu le toc, mais il grattait. Il grattait, d’un grattoir prudent, une tache minuscule au bas de la page 14, registre : GRATIFICATIONS. Il grattait comme on doit gratter, avec l’art subtil du gratteur, usant du fil seul de la lame, sans appuyer. Il grattait juste sur la tache, évitant la bavure et l’ébouriffement. Il n’enlevait qu’une pellicule légère sur laquelle, de temps en temps, il soufflait à petits coups secs. Il redoutait le trou, ennemi du gratteur et honte du registre. Aussi, la tache peu à peu pâlissait-elle, et bientôt l’encre disparut. On ne vit que les fibres fines et légèrement cotonneuses. Aussitôt, promenant le manche poli du grattoir sur le petit rond bien gratté, M. Carre-Benoît lui rendit son lustre. Puis il se recula, cligna de l’œil, fut satisfait de son travail et dit, à haute voix :
- Entrez ! »


A l’inverse de monsieur Carre-Benoît, maître Ratou, le notaire, aime la nuit, les signes du destin qu’il perçoit avec une étrange acuité. Il cultive le mystère et d’étranges « ombres » rôdent dans son sillage :  

« Il était minuit. C’est alors que quelqu’un passa et l’aperçut. On n’a jamais su qui. Ce n’était qu’une sorte d’ombre, longue, dégingandée et chaussée de légères espadrilles. L’ombre gratta contre un volet ; le volet s’ouvrit ; on conciliabula. La croisée de Me Ratou s’émut à son tour. Il en vint un chuchotement. L’ombre fit un grand geste à travers la lune. Puis les volets se refermèrent. La lune s’en alla. L’ombre s’évanouit. Tout se tu. »


« Enfin tout ! l’incompréhensible, l’étrange, jusqu’à l’anonymat de l’Ombre, et ces mouvements du mystère qui savent si bien, d’une porte, d’un volet ou d’un pan de mur, détacher d’insolites présences, et tirer, d’un objet inanimé, une âme hésitante, qu’un rien effarouche. »


« C’était l’heure où l’axe du monde équilibre, au milieu du ciel d’été, par masses douces, dans l’air assoupi de la nuit, les planètes et les étoiles. Alors l’exaltation des figures célestes atteint les pointes les plus hautes du bonheur sidéral, et chaque créature exhale fugitivement, mais avec douceur, tout son être nocturne. L’accord se fait du roc, de la plante, des bêtes, à la splendeur de l’univers étincelant et sombre. »


« Car l’idée fixe n’est pas fixe. Elle le paraît. C’est par rapport à vous qu’elle ne bouge pas ; mais, par rapport au sens commun, elle fait tellement de cabrioles qu’elle sort des bornes permises ; et elle vous entraîne avec elle aux chimères, sans que vous en ayez le moindre sentiment. Vous croyez être toujours là, entre le guéridon et le fauteuil Voltaire, tandis que vous flottez ailleurs, entre Betelgeuse et Aldabaran, ou même plus loin. »


Etre ambivalent, maître Ratou est sous la figure tutélaire du chat dont il partage le mystère et le fuyant. Capable de faire le bien pour ceux qu’il estime, sa part d’ombre est néanmoins inquiétante et il tisse des pièges mortels pour les autres. Cet aspect est parfaitement rendu avec la métaphore des souterrains, typique de l’art de Bosco :

« Il y a dans les caves des maisons à la campagne, beaucoup plus qu’on ne pense, de vieux souterrains désaffectés. Il suffit d’un plâtras qui tombe pour en révéler l’existence. Mais généralement, après avoir reniflé l’air moisi qui sort de l’orifice, et parlé d’oubliettes, on mure le trou. Pourtant le souterrain est là, sous vos pieds, ténébreusement enfoncé dans la terre. Qu’un curieux, un maniaque, un imaginatif le découvre sous la maison, et le voilà en possession d’un instrument magique. Car dés lors, il a mis la main sur le monde des issues secrètes. Or celui qui sait se garder une issue inconnue des autres hommes passe à l’invisibilité. Il pénètre dans une vie double. Ce que montre sa face de lumière voile ce que contemple sa face d’ombre. Il acquiert le goût de l’attente. Il connait la vertu des longs silences ; les conseils que fournit l’obscurité le troublent, sa pensée ne vit plus que d’arrière-pensées, il est hanté par le souci des richesses clandestines, et bientôt son esprit ne tient plus à ce monde que par le génie de la nuit. »


Représentant de la poésie, du sacré, maître Ratou ne peut qu’entrer en conflit avec monsieur Carre-Benoît. L’évènement déclencheur sera l’abattage du vieux peuplier Timoléon :


« - Il est vrai, je le sais, que l’arbre n’est pas libre. Il tient par ses racines aux nécessités de l’humus, et c’est, dans l’esclavage où le contraint le sol, qu’il doit vivre jusqu’à sa mort, là où il est né, avec patience. Mais, monsieur Tavelot, l’avez-vous écouté ? Et saurions-nous, sans lui, ce que disent, sur notre tête, tous les souffles des vents ? Les vents sont libres. Or cette voix des êtres libres qui, violents ou doux, chaque jour, travaillent nos terroirs et animent nos sangs, l’aurions-nous jamais entendue aux Aversols, sans la présence du feuillage séculaire que leur offrait le peuplier Timoléon ? Que seraient ces souffles de l’air s’ils n’apportaient que la caresse ou la dévastation à nos campagnes ? Des bruits ou des murmures passagers, et rien de plus… Mais par leur croisement et leur contact avec la feuille, qui, tout en chantant, tient à l’arbre, c'est-à-dire au génie du corps, ils enfantent l’appel et le gémissement, la musique et la confidence, par où s’expriment la pensée et le sentiment de la terre maternelle. Pour que puissent fleurir les communautés d’hommes, il faut que cette pensée et ce sentiment leur restent accessibles. Ici, on n’y accède plus, et le vieil arbre, qui parlait des antiques vertus civiques et des lois naturelles, en vain chantait pour ce village, oublieux de ses privilèges et de ses devoirs. Maintenant, on n’entendra plus la voix des Aversols. Timoléon est mort. Et ceux qui l’ont tué, par sottise, par ambition, par cupidité, sont les maîtres. »



Mots-clés : #humour #identite #ruralité
par ArenSor
le Dim 31 Mai - 20:09
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Henri Bosco
Réponses: 117
Vues: 9714

Carl Jonas Love Almqvist

Sara

Tag identite sur Des Choses à lire 41xim810

Une œuvrette toute simple, très courte, dans la frénésie créatrice de Carl Jonas Love Almqvist, écrivain peu traduit, et encore moins connu en France. L’écrivain suédois est présenté comme un penseur éclectique : d’abord rousseauiste, sensible à la mystique swedenborgienne et aux romantiques allemands, influencé par Hugo et par Balzac. Sara devait faire partie d’une vaste entreprise littéraire, Le Livre de l’Églantine, égalant sans doute en ambition La Comédie Humaine. On est en 1839 (la publication de Sara), dans un pays protestant et conservateur, il n’en reste pas moins étonnant que ce petit récit, dans toute sa simplicité et sa douceur, a déchaîné la presse et provoqué l’indignation à cause de la figure féminine qu’Almqvist a créé. Sara n’est pas vicieuse, ni même virulente, elle est juste libre. Je n’ose imaginer le scandale si c’était La Maison de Poupée qui avait paru à l’époque. Mais oui, certes, la pièce d’Ibsen a été publiée en Norvège quarante ans après Sara.

Le récit d’Almqvist séduit d’abord par son mouvement : on dirait qu’il s’agit tout le long d’un seul voyage, avec des ellipses ; d’une seule conversation entre Sara et le sergent qui l’a rencontrée, faite de courtes pauses où les personnages sont sur leur quant-à-soi. Almqvist profite aussi de ces quelques pauses pour piqueter ce voyage de couleurs et d’éléments réalistes. Le temps est à peine perceptible dans Sara ou l’émancipation, c’est magique mais, à la fois, tout se passe très vite et je dirai même que tout s’arrange trop vite. L’amour (celui du ciel de surcroît), reste un bastion inattaquable pour Almqvist ; et son livre n’est jamais aussi touchant ni si amusant pour moi lorsque ses protagonistes ne sont pas d’accord.


Mots-clés : #amour #conditionfeminine #identite
par Dreep
le Jeu 14 Mai - 20:29
 
Rechercher dans: Écrivains de Scandinavie
Sujet: Carl Jonas Love Almqvist
Réponses: 4
Vues: 1327

Richard Wagamese

Tag identite sur Des Choses à lire 417sko10


Une passion peut-elle sauver un homme ? pour Saul « Cheval indien » du clan des Ojibwé ce sera le hockey. Le hockey sera aussi le moyen de cacher, d’enfouir le drame vécu enfant dans le pensionnat où les « blancs », l’autorité, l’avait contraint après l’avoir enlevé, comme tant d’autres enfants indiens, à sa famille. Pour être éduqué et recevoir un enseignement religieux, c’est-à-dire être converti à la religion catholique ; pour enlever en lui toute "indianité".

Après avoir été l’un des meilleurs joueurs de hockey, humilié, haï par les « blancs » hockyeurs, Saul abandonne ce sport et pendant des années, survivra par des boulots divers au gré de son itinérance, seul, jusqu’à ce qu’à la suite d’un malaise, l’ivrogne qu’il est devenu se retrouvera à l’hôpital puis en centre anti-alcoolique. Là en décrivant son enfance, son adolescence, il prendra conscience que le mal-être qu’il a toujours ressenti, qui l’a isolé,  a pris naissance au pensionnat. Il y retourne et là-bas, devant son premier terrain de hockey les souvenirs enfouis, rejetés car douloureux ressurgissent.

Saul retournera aussi se ressourcer sur les lieux où son arrière grand-père avait « vu » le destin de la famille et l’avait installée (ce don de vision Saul en a hérité et cela l'a servi dans le jeu de hockey)

C’est dans la famille indienne des Kelly qui l’avait accueilli à son adolescence pour vivre son hockey que Saul retrouvera la force de continuer à vivre, après s’être confié à eux, enfants issus du pensionnat également et qui portent le même douloureux passé.

C’est donc l’histoire d’une passion, celle de Saul pour le hockey, l’histoire du destin des indiens décidé par les « blancs », du racisme dont ces derniers faisaient preuve à cette époque.

Mais des évènements assez proches prouvent que ce racisme est encore bien présent.

C’était une lecture intéressante et utile, une écriture dont les mots m’ont touchée.


LC : https://deschosesalire.forumactif.com/t2627-lc-wagamese


Mots-clés : #identite #racisme #spiritualité #violence
par Bédoulène
le Ven 3 Avr - 11:28
 
Rechercher dans: Écrivains du Canada
Sujet: Richard Wagamese
Réponses: 34
Vues: 3993

Charles Plisnier

Tag identite sur Des Choses à lire Livre-10

Faux passeports

Quatrième de couverture a écrit:Il y a des œuvres dont le temps révèle la vérité. Faux passeports est de celles-là. Ce roman rend compte, en effet, de la destruction d’une espérance collective dont l’éclatement de l’empire soviétique, plus de cinquante ans après, a illustré l’ampleur et la tragédie. Convaincu de trotskisme et exclu du Parti communiste lors du congrès d’Anvers en 1928, Charles Plisnier s’est inspiré de son itinéraire personnel pour écrire cette suite narrative dont les personnages – mus, torturés, divisés par le même idéal – prennent aujourd’hui un relief singulier, une étrange épaisseur.

espacenord.com


Des nouvelles réunies d'une part par leurs attaches autobiographiques : personnages rencontrés et "déception communiste" mais d'autre part et d'abord par leur tonalité partagée. Le narrateur "qui n'est pas je" mais cependant toujours le même et lui raconte la déception, le doute, l'inachèvement de l'engagement dans le combat politique. Mais c'est aussi une fascination pour le dépassement, le dévouement inhumain à la cause et aussi des faits très durs : assassinats, exécutions, tortures. Et le plus souvent des couples, des doubles, l'impossible mélange, conflictuel, de l'intime et du plus grand.

Sans complaisance, comme pour certains positionnements qu'il refuse si on peut dire, critique, combat (encore). Pour autant il n'est pas vengeur et derrière la distance nécessaire entretenue par une écriture classiquement travaillée il y a beaucoup d'empathie, d'effroi aussi, et de regrets devant une révolution qui plus que de l'avoir abandonné en route s'est d'abord perdue elle-même.

Assez dur, complexe, pas confortable mais sincère et hanté. On peut y lire un témoignage à peine déguisé et y trouver des perspectives historiques multiples mais ça serait mettre au second plan l'humanité et ses élans profonds. Enfin, pas simple à appréhender cette tranche d'histoire vivante et très personnelle.


Mots-clés : #autobiographie #identite #politique #revolution
par animal
le Lun 2 Mar - 21:06
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Charles Plisnier
Réponses: 8
Vues: 484

Paolo Rumiz

Comme des chevaux qui dorment debout

Tag identite sur Des Choses à lire Proxy198

Première Guerre mondiale :
« Quand on comprend comment tout s’est vraiment passé, on ne peut pas supporter que cela ne se sache pas, qu’il ne soit pas écrit en lettres de feu, proclamé à tous les vents et dans tous les livres de classe de l’Union européenne que tout a éclaté par hasard, que la guerre était parfaitement évitable et que l’Europe s’est ainsi suicidée, par étourderie, à l’apogée de sa splendeur. Il devient inconcevable que l’on ne dise pas de façon claire et nette, avant de commencer le moindre discours sur le premier conflit mondial, que personne ne s’y attendait, que tout le monde est tombé des nues et que tout a été sous-évalué. »

Paolo Rumiz part à la recherche des ombres de ses aïeux dans le passé et la topographie de la Galicie, front de l’Est en 1914 et toujours ligne de faille géopolitique, en Mitteleuropa… Son grand-père, qu’il n’a pas connu, a survécu à cette guerre où des millions d’hommes (et de chevaux) sont morts dans la boue, mais c’est surtout la « mémoire perdue » qu’il recherche, « pour le dernier tour de manège de l’ancien monde »...
« …] avec l’Allemagne qui pousse vers l’est, la Russie qui pousse vers l’ouest et la Pologne qui tente d’exister au milieu, sur cette terre ondulée qui n’offre d’obstacles ni aux vents, ni aux armées. »

Dans ce récit, les références culturelles et à une Histoire que je ne connais guère (il semble que ce soit le cas plus généralement des Italiens) rendent difficile d’apprécier la part du chauvinisme, du passéisme, mais en tout cas l’amertume et la nostalgie sont réelles, ainsi qu’un certain ressentiment.
« …] après l’empire, il ne nous est tombé dessus que du mauvais : le fascisme, l’impérialisme, le communisme, la négation des langues des autres, l’esthétique de la mort »

« Et ce n’est pas la peine de leur expliquer que personne ne part d’un cœur léger pour une guerre lointaine et incompréhensible. »

« Il y a toujours quelqu’un pour vouloir vous banaliser, parce que votre complexité ne lui convient pas. Quelqu’un qui a besoin d’un ennemi pour exister. »

Paolo Rumiz paraît voir l’empire austro-hongrois comme une sorte de prélude, de prémisse de l’Europe unifiée. Italien déchiré, il n’est pas tendre pour l’Italie :
« …] ma nation de démolisseurs de voies ferrées, qui ont arraché de chez nous l’âme paysanne, ma nation dévorée par l’incurie, infestée de larbins et de faux dévots hypocrites et sans Dieu, ma terre de bambins tyranniques et d’adultes habitués depuis l’enfance à baiser la main des évêques et des sous-secrétaires. »

Il rencontre en voyage des personnes étonnantes, tels que Marina la Russe, ou Erwin, qui recherche les sépultures des Caduti, y allumant une petite lampe de cimetière pour tirer de l’oubli les morts (rite intime que Rumiz reprend à son compte).
« Afin d’éviter de dire que ces jeunes gens ne sont pas morts pour l’Italie, on emploie le terme générique "Caduti", tombés au champ d’honneur, morts au combat, et puisque les noms sont tous italiens, ce petit jeu de prestige a des chances de réussir. »

Ce sont les « soldats de l’Adriatique et du Trentin » :
« Après avoir été trop italiens pour les Allemands, voilà qu’ils étaient devenus trop allemands pour les Italiens. »

L’Italie a perdu jusqu’à leurs noms et leur nombre, tandis qu’Otto Jaus s’emploie à sauvegarder les tombes austro-hongroises de l’incurie et de l’amnésie.
« Il s’est aperçu que plus il parle avec les morts, plus il s’enfonce dans la compréhension du présent. […]
Et plus il pénètre les raisons de la dissolution de son vieil empire, plus lui apparaît fulgurante, à l’époque actuelle, la décadence de la fédération de peuples à laquelle il appartient. Peut-être ne s’est-il jamais autant avancé à l’intérieur du présent qu’il ne le fait depuis qu’il fréquente les cimetières. Il sent qu’il n’y a pas seulement la lecture des livres. Il y a aussi la voix puissante des lieux. Parce que les lieux ont toujours un secret à confier. »

Rumiz plaide que l’Histoire (hélas méconnue) permet de lire l’actualité (livre écrit en 2014, anniversaire du début de Première Guerre mondiale).
« La Pologne est le lieu entre tous où l’on voit le plus clairement que 1939 est la conséquence de 1914. »

Plus original, il soutient que l’Histoire se retrouve davantage dans les lieux que dans les livres.
« Ce que je cherchais, c’était le chant choral des voix, et je voulais surtout percevoir la distance réelle des événements, parce que les livres d’histoire ne me la donnaient pas. »

« Cela fait bien longtemps, désormais, que je ne cherche plus l’Histoire dans les livres et les monuments. La mémoire se trouve dans les galets des fleuves, dans le bois du Petit Poucet, au cœur du règne végétal, dans le goût des myrtilles couleur de sang. »

Ce récit de voyage dans le temps et l’espace est narré dans un perpétuel chassé-croisé du présent et du passé, dans « une déconcertante compression du temps ».
Se déplaçant essentiellement en train, c’est dans un train grande vitesse italien que Rumiz, de retour de Pologne, se fait voler ses notes, et ses irrécupérables pensées notées au fil du voyage : « l’horreur des pensées perdues »…
Il repart alors vers la Galicie, cette fois en Ukraine.
« Maintenant, je devais continuer, aller voir au-delà de la forteresse Bastiani, me tourner vers le désert des Tartares [… »

Puis il effectue un troisième voyage, dans « la poudrière balkanique », qu'en tant que journaliste il connaît bien aussi.
« Comme en 1914 et en 1992, Sarajevo n’est pas le détonateur, mais le révélateur. Elle montre impitoyablement le somnambulisme de l’Occident. À Sarajevo commence et finit le XXe siècle, la Bosnie est le symbole de l’échec de l’Union européenne. »

(On pense à la dégradation des valeurs décrite par Hermann Broch dans sa trilogie Les Somnambules).
Rumiz boucle logiquement la boucle avec les Centomila, les Cent Mille de Redipuglia dans le Carso (haut-plateau karstique italien).
« Et là, ballotté sur ces rails, je ne sais même plus ce que je cherche, si ce sont les Caduti de la Grande Guerre, ou bien les victimes de la grande famine infligée par Staline, les Juifs de la Shoah, les paysans exterminés par les nazis, déportés dans les goulags, ou même – pourquoi pas ? – les premiers morts de la place Maïdan à Kiev, dont on vient justement d’entendre parler au cours des dernières heures. »


Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre #historique #identite #lieu #mort #politique #premiereguerre
par Tristram
le Sam 25 Jan - 13:38
 
Rechercher dans: Nature et voyages
Sujet: Paolo Rumiz
Réponses: 17
Vues: 1555

Lars Mytting

Les seize arbres de la Somme

Tag identite sur Des Choses à lire 97823312

Dans la série « à la recherche de ses racines », voici une version norvégienne, qui lance ses lignes jusqu’à la bataille de la Somme.

Lars Mytting,   dans son  ambition d’ancrer son histoire dans le siècle, ne recule pas devant les rebondissements et recoupements tortueux. Cela reste néanmoins le roman initiatique souvent subtil, d’un personnage attachant,  entre enquête sur le terrain et réminiscences intuitives, et qui fait la part belle aux paysages.

De magnifiques pages sur le bois, à la fois émouvantes et instructives,  font envie de se confronter à "L’homme et le bois" , entièrement consacré au bois de chauffe en Norvège, présenté comme un best-seller international.

Mots-clés : #famille #identite #initiatique #premiereguerre
par topocl
le Lun 6 Jan - 17:13
 
Rechercher dans: Écrivains de Scandinavie
Sujet: Lars Mytting
Réponses: 6
Vues: 832

Revenir en haut

Page 1 sur 4 1, 2, 3, 4  Suivant

Sauter vers: