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Charles Daubas

Tag lieu sur Des Choses à lire 00978810

Cherbourg

Rade de Cherbourg, été 2012. Une étrange explosion emporte une partie de la digue. Elle pourrait être liée à la démolition du quartier des Provinces. Les chantiers de l’Arsenal, où l’on démantèle un sous-marin nucléaire, sont également mis en cause et l’affaire est vite classée « secret défense ». Jusqu’à ce qu’un adolescent affirme qu’un de ses camarades a disparu dans l’explosion. Entre les failles des différents témoignages, les expertises contradictoires et ses propres blessures, l’inspectrice chargée de l’enquête va devoir plonger dans les profondeurs de la ville pour comprendre ce qui s’est vraiment passé ce jour-là, à Cherbourg.


Ca pourra peut-être faire penser à un téléfilm france television mais après le temps qu'il a pris a faire son intro qui nous expose un visage composite et mystérieux de la ville ça mérite qu'on focalise sur les qualités qui ne manquent pas. L'écriture est assez simple mais c'est aussi le bon goût de la simplicité (antithèse de Franck Bouysse ? Tag lieu sur Des Choses à lire 1390083676 ) et le bon goût d'éviter le trop, l'extraordinaire. Pas besoin de coups de feu, de labo hi-tech ou de personnalités quand on arrive à manier plusieurs couches de mystère et de suspense pour en arriver à rester près des gens et d'une impression d'une ville.

Polar humain et honnête, ça n'a pas besoin d'être livre du siècle pour se lire avec plaisir et l'impression qu'il en restera un petit quelque chose.


Mots-clés : #lieu #polar
par animal
le Dim 19 Déc - 21:05
 
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Sujet: Charles Daubas
Réponses: 4
Vues: 91

Vénus Khoury-Ghata

La revenante

Tag lieu sur Des Choses à lire La_rev10

Roman, 2009, 200 pages environ.

Dans "Ton chant est plus long que ton souffle", livre d'entretiens avec Caroline Boidé (éditions Écriture 2019) - que j'ai lu dans la foulée de La revenante - Vénus Khoury-Ghata estime, la quatre-vingtaine passée, que ses romans ne sont pas voués à la postérité, au contraire, peut-être, qui sait ? de sa poésie.

On lui laisse le pronostic, toutefois tout n'est pas à jeter, ou destiné à une oublieuse consommation immédiate, parmi ses romans.

Celui-ci possède un riche sujet:

quatrième de couverture a écrit:
Juin 1941.
Trois officiers français des troupes du levant sont ensevelis sous les décombres d'un temple du djebel Druze, en Syrie. Cinquante ans après, les trois corps exhumés sont ceux de deux hommes et d'une femme. Qui est cette femme ? Qu'est devenu le troisième officier, dont la dépouille n'a jamais été réclamée par sa famille ? Et en quoi ces faits, relatés par un journal, concernent-ils Laura, une jeune française de vingt-cinq ans ? Un accident de voiture, un coma, suivis d'hallucinations, de rencontres et de hasards : Laura est convaincue qu'elle est Nora, dont la vie s'arrêta brutalement sous les ruines de ce temple. Il lui faudra se rendre sur les lieux pour découvrir le secret de sa première vie, car " il y a de la terre dans sa mémoire, une terre lourde et suffocante ".


On adhère je ne sais comment à cette espèce de re-vie de Laura en Nora; loin de la Fantasy, avec ce qu'elle sait faire, dépeindre (ce Proche-Orient) Vénus Khoury-Ghata nous embarque encore une fois assez loin, remuant des passés douloureux, esquisse des convictions à des années-lumières de la pensée occidentale actuelle ou du demi-siècle passé.

Il y a toujours un certain humour - et un sens de l'absurde. Des caractères typés, savamment croqués. Et un style vivant, où les phrases basiquement courtes servent à amener une plus longue, sur laquelle le lecteur, en son regard intérieur, s'arrête, comme dans cet extrait (c'est sûrement la poétesse qui a glissé "Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent"):

Chapitre 19 a écrit: Personne dans la rue. Personne à qui parler. C'est l'heure de la sieste. Pourtant, elle est sûre de connaître ceux qui vivent derrière les murs. Il suffit qu'elle prononce un premier mot pour s'approprier la langue.

  Sa vie est une suite d'errances dans l'attente de ce moment. Elle s'arrête. Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent. Elle est prisonnière d'un air aussi opaque qu'un mur de pierres. Elle étouffe. Une douleur déchire le bas de son ventre qui devient brusquement lourd. Un sang invisible humecte l'intérieur de ses cuisses. Ses jambes lui font défaut. Elle se traîne jusqu'à l'auberge de Maryam, et gravit les marches en gémissant. Ce parcours, cette souffrance sont siens. Elle les a vécus jadis. Ils sont inscrits dans la chair de sa mémoire.

  Laura pénètre dans la pénombre. Maryam n'ouvre jamais ses volets. Sa maison et ses yeux sont frappés de la même cécité. L'aveugle s'est retirée dans une pièce du rez-de-chaussée avec son chat, son narguilé, son canari et son tarot qu'elle tire les yeux fermés, palpant les cartes comme des visages amis.

  Laura la trouve à demi allongée sur un divan couvert d'un vieux kilim, une main enfoncée dans le pelage du chat, l'autre tenant le tuyau du narguilé qu'allume un jour sur deux Martha, quand elle fait le ménage de sa cousine. Souffrant de ne pouvoir voir sa visiteuse, Maryam lui pose une multitude de questions, sur la couleur de sa peau et celle de ses yeux.
- Tu portes toujours ta natte de cheveux blonds ?
Laura est pétrifiée.
- Comment le savez-vous ?
- Parce que tu l'avais dans le temps.
Un silence lourd suit. Le chat a cessé de ronronner. Le narguilé de gargouiller.    



Mots-clés : #deuxiemeguerre #devoirdememoire #fantastique #identite #lieu #psychologique #voyage
par Aventin
le Jeu 28 Oct - 21:15
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 27
Vues: 4453

Cees Nooteboom

Hôtel Nomade

Tag lieu sur Des Choses à lire Hztel_10

Le texte qui donne son nom à ce recueil, kaléidoscope d’hôtels visités pour en concevoir un qui soit idéal, constitue une cruelle invitation au voyage. Voyage toujours lié à l’écriture (et à la description ; à la lecture aussi), « dans l’œil du cyclone » qui se déplace.
Solitude du voyageur, tout à sa connaissance de soi au travers des autres.
« Vignettes » sur Venise (dont certaines sont recyclées dans Venise − Le lion la ville et l'eau, y compris le passage sur l’Apparition de l’Éternel, de Bonifacio de’ Pitati, voir ICI.
« Ici, des hommes avaient fait une chose impossible, sur ces quelques lambeaux de terre marécageuse ils avaient inventé un antidote, une formule magique contre tout ce qu’il y avait de laid au monde. »

J’ai comme Bix été impressionné par le personnage de Tim Robinson, cartographe d’Aran (la citation en tête de son commentaire du 6 février 2017 est de Robinson) ; le lieu, fascinant "finistère" qui toucha aussi Bouvier.
À ces évocations de voyages, comme un pèlerinage dans les monastères japonais, font pendant celles de peintures et photos dans la « comptabilité du visuel ».
La troisième partie réunit des souvenirs.
« …] l’écrit est toujours destiné à qui le lit. »

« Il me semble parfois que ma vie ne se compose que d’avenir, cette époque où tout sera clair mais qui ne se décide pas à commencer. Le passé est une tache grise où quelqu’un qui se trouve par hasard porter le même nom que moi a fait apparemment un séjour prolongé, le présent n’est là que pour être enregistré et n’est donc rien par lui-même, mais dans l’avenir j’ouvrirai toutes mes vieilles valises pour voir qui je suis. C’est à peu près ça. »


\Mots-clés : #essai #lieu
par Tristram
le Mer 20 Oct - 23:47
 
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Sujet: Cees Nooteboom
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Jean Giono

Colline

Tag lieu sur Des Choses à lire Collin10

Aux Bastides Blanches, « un débris de hameau », le vieux Janet déparle ; il tire de ses doigts des serpents qu’il est le seul à voir, et augure du réveil du monde (naturel).
« "La colline ; tu t’en apercevras, un jour, de la colline.
"Pour l’heure elle est couchée comme un bœuf dans les herbes et seul le dos paraît ; les fourmis montent dans les poils et courent par-ci, par-là.
"Pour l’heure elle est couchée, si jamais elle se lève, alors tu me diras si je déparle… »

(Giono parlera souvent de poil pour évoquer la végétation.) Cette image de la colline animée reviendra dans tout le roman, justifiant son titre.
« "Contre nous, c’est toute la colline qui s’est dressée, le corps immense de la colline ; cette colline ondulée comme un joug et qui va nous écraser la tête. »

Le thème central est un panthéisme où le monde entier forme un tout divin ; tout est animé, vivant, et c’est la montagne de Lure, encore couchée comme une bête, qui incarne « La grande force des bêtes, des plantes et de la pierre. »
« "Le crapaud qui a fait sa maison dans le saule est sorti.
"Il a des mains d’homme et des yeux d’homme.
"C’est un homme qui a été puni. »

Janet l’a « partagé d’un coup de bêche », et de même Gondran son gendre tue un lézard : et si tout est vivant dans le monde, et que l’homme y répande la douleur au moindre geste ? Cette humanité du crapaud m’a toujours ramentu le poème de Max Jacob.
Pan, c’est aussi la peur panique, cet effroi qui s’abat sur les hommes. Une mystérieuse inquiétude grandit dans le silence ; d’abord la fontaine tarie, puis la fille d’Arbaud doit s’aliter ; le Jaume croit pouvoir diriger la résistance, mais la discorde s’installe ; la superstition fausse les jugements. Puis c’est l’incendie qui ravage les environs, et nous vaut une description d’épouvante, dont voici un passage :
« Déjà, en dessous, les bois crépitent. Une lame de vent glisse entre les murs de Lure, déchire la fumée. La flamme bondit comme une eau en colère. Le ciel charrie une lourde pluie d’aiguilles de pin embrasées. Le vol claquant des pignes traverse la fumée d’un trait de sang. Un grand nuage d’oiseaux monte droit, vers l’aigre hauteur de l’air, se saoule de vent pur, retombe, remonte, tourbillonne, crie. Le souffle terrible du brasier emporte des ailes entières, arrachées, encore saignantes, qui tournent comme des feuilles mortes. Un torrent de fumée jaillit, écrase le ciel, oscille un moment dans le vent, puis, gonflant ses muscles boueux, résiste, s’étale, et dans sa chair grésille l’agonie des oiseaux. »

Un des premiers textes (écrits et publiés) de Giono, qui annonce aussi Le serpent d’étoiles.
Cette novella, lue il y a longtemps, conserve toute l’épaisseur juteuse du style imagé de Giono (même s’il a gagné en finesse plus tard) ; avec le recul, on pourrait y lire une prémonition allégorique – ou un avertissement – du rejet de l’homme par la nature, cette lecture de notre temps. Facile à dire après, quand ne restent que les livres… et justement, celui-là me semble à la racine de nombre d’autres belles écritures, souvent provençales.

\Mots-clés : #contemythe #lieu #nature #ruralité
par Tristram
le Jeu 30 Sep - 21:35
 
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Sujet: Jean Giono
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Alexandra Fuller

Alexandra Fuller

Née en 1969

Tag lieu sur Des Choses à lire A_full10

Alexandra Fuller, née en 1969 à Glossop dans le Derbyshire en Angleterre, , est une écrivaine africaine d'origine européenne.
Elle a grandi en Rhodésie (Zimbabwe) et en Zambie. Elle est l’auteure de sept livres, traduits dans une dizaine de pays, et a signé de nombreux articles pour The New Yorker, Granta, New York Times Book Review, Financial Times, Vogue et National Geographic. Ses deux volumes de mémoires, Larmes de pierre et L’Arbre de l’oubli ont figuré parmi les meilleurs livres de l’année du New York Times, qui compare l’auteure à Karen Blixen, Doris Lessing et Nadine Gordimer. Elle habite aux Etats-Unis depuis 1994.  


[center]-------------------------------------------------


Tag lieu sur Des Choses à lire L_arbr10[/center]

Extraordinaire famille que celle d'Alexandra Fuller. La mère, Nicola est native d'une ile d'Ecosse, le père d'Angleterre.
Tous deux ont une passion commune, l'Afrique.
Contre toute évidence, ils décident d'y vivre et d'y travailler. D'abord au Kenya, puis en Rhodésie (l'actuel Zimbabwe).
Leur projet, y implanter une ferme.
Nicola est une héroïne, une vraie. Drôle, intelligente, courageuse. Un tantinet romantique, obstinée et inébranlable.
Heureusement, le mari est plus pragmatique. Grace à lui, sa famille pourra à peu près manger à sa faim.
Il n'empêche.
Les guerres d'indépendance vont déclencher des années de guerres, de violences.
Il était encore temps de partir.
Mais Nicola s'y refuse. Elle en paira le prix. Un prix exorbitant en souffrances, en angoisse et en deuils.

Contrairement à ce qu'on pourrait attendre, Alexandra a choisi délibérément l'humour, du moins tant que
le pittoresque l'emporte sur la tragédie.
C'est pour cela que le livre se lit comme le roman de folles aventures qu'il est aussi.
C'est pour cela que je conseille en vue de futurs confinements.




\Mots-clés : #autobiographie #famille #lieu
par bix_229
le Dim 5 Sep - 22:14
 
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Sujet: Alexandra Fuller
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Julien Gracq

Un balcon en forêt

Tag lieu sur Des Choses à lire Bm_59510

Entre la frontière belge et la Meuse, en 39-40, les troupes sont dans l'expectative, on attend, on espère que la guerre aura lieu ailleurs. Ce genre de situation est familière au lecteur de Julien Gracq, après avoir lu Le Rivage des Syrtes en tout cas ; roman dans lequel l'espace et le temps du récit sont bien plus vagues, plus légendaires. Un balcon en forêt serait donc un roman sur "la drôle de guerre" ? Il s'agit surtout de de recréer un lieu dans le regard gris de Grange, lieutenant cantonné avec sa troupe dans une maison fortifiée. Les odeurs, les contours, les formes ainsi qu'une palette complète de couleurs sont attentivement observés au cours du récit, mais le gris est la couleur dominante. Un gris âcre, aqueux, s'égouttant dans des nuages gorgés de pluie et de tempêtes ; une couleur d'ennui mais une couleur privilégiée, ou même voisine du bonheur puisque pour le moins l'ennui est une paix fugitive, voire un terreau propice à l'amour avec Mona. Si Un balcon en forêt débute avec un argument historique, le récit qu'il donne est nimbé d'une ambiance fantastique, comme si le théâtre de cette "drôle de guerre" était entièrement plongé dans l'eau. Grâce à un sens de la métaphore qui semble très naturel, ce décor irréel se fond admirablement dans cet arrière-plan où les descriptions sont ciselées, prégnantes et surtout absolument délicieuses.


\Mots-clés : #deuxiemeguerre #lieu
par Dreep
le Mer 11 Aoû - 15:03
 
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Sujet: Julien Gracq
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Pierre Loti

Tag lieu sur Des Choses à lire Produc13

Le roman d'un enfant

Tout est dans le titre. L'enfance, l'autobiographie... romancée, au moins un peu derrière les allures de journal. Certainement en tout cas la chronologie et le fragmentaire ou l'épisode ne sont pas la seule trame choisie par l'auteur. Les petites touches, les réserves, la distance construise une partie de l'image qui reste.

L'image de quoi ? de l'enfant ? pas tout à fait. De l'auteur adulte qui regarde en arrière ? pas uniquement.

Le parfum de la nostalgie ? Il y en a pour le garçon rangé et choyé devenu, ou qui deviendra, aventurier mais ce que je retiendrai ce sont les images de la nature "simple" et les incertitudes et surtout la manière claire de faire autre chose que l'autoportrait tout en conservant des points d'interrogation. Pas de sur analyse, un brin de mise en scène, un humour discret, un goût assumé du détail.

Un discret exercice de style aussi plaisant à suivre qu'évocateur.


Mots-clés : #autobiographie #enfance #journal #lieu
par animal
le Jeu 22 Juil - 19:25
 
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Italo Calvino

Ermite à Paris – Pages autobiographiques

Tag lieu sur Des Choses à lire Ermite10

Recueil de textes autobiographiques qui commence… par un séjour aux USA, et pas érémitique… Ce journal expédié à ses collègues des éditions Einaudi représente quand même la moitié du livre. Sinon, intéressant regard d’un Italien communiste qui connaît déjà l’URSS, fin des années cinquante ; attrait vif des villes, aussi forte attention aux religions (ici la juive) :
« Le drapeau américain est sur un des côtés de l’autel, comme dans toutes les églises américaines, de n’importe quelle confession (ici, de l’autre côté il y a le drapeau d’Israël). »

Côte Ouest :
« Ces paradis terrestres où vivent les écrivains américains, je n’y vivrais pas, même mort. Il n’y a rien d’autre à faire que se saouler. »

Il y a nombre d’opinions ou d’informations (vraies ou fausses) qui sont piquantes :
« J’oubliais de dire qu’une grande partie des histoires racontées par les guides sur les faits qui se sont passés dans les maisons historiques de New Orleans ont été inventées par Faulkner. Dans sa jeunesse, Faulkner a vécu ici quelques années comme guide en promenant des touristes ; il inventait toutes les histoires qu’il racontait, mais elles ont eu un tel succès que les autres guides ont commencé aussi à les raconter et elles font maintenant partie de l’histoire de la Louisiane. »

Aussi une expérience marquante avec la lutte de Martin Luther King dans le Sud.
Puis, dans la seconde moitié du livre, plus autobiographique encore, Calvino parle de son mentor, Cesare Pavese, et de son rapport à l’écriture :
« Humainement, mieux vaut voyager que rester chez soi. D’abord vivre, ensuite philosopher et écrire. Il faudrait avant tout que les écrivains vivent avec une attitude à l’égard du monde qui corresponde à une plus grande acquisition de vérité. C’est ce quelque chose, quel qu’il soit, qui se reflétera sur la page et sera la littérature de notre temps ; rien d’autre. »

« C’est qu’on ne raconte bien que ce que l’on a laissé derrière nous, que ce qui représente quelque chose de terminé (et l’on découvre ensuite que ce n’est pas du tout terminé). »

Calvino semble parler de choses et de façons différentes à chaque nouvel ouvrage, ce qu’il revendique ici :
« Quant à mes livres, je regrette de ne les avoir publiés chacun sous un nom de plume différent ; je me sentirais plus libre de tout recommencer chaque fois. Comme, néanmoins, je cherche toujours à faire. »

On trouve divers textes, plus ou moins brefs, dont des entretiens, des biographies de commande, et voici comment l’une se termine, qui me paraît légèrement goguenarde :
« L’auteur du Baron perché semble avoir plus que jamais l’intention de prendre ses distances avec le monde. Est-il parvenu à une condition de détachement indifférent ? Le connaissant, il faut croire que c’est plutôt une conscience accrue de toute la complication du monde qui le pousse à étouffer en lui aussi bien les mouvements de l’espoir que ceux de l’angoisse. »

L’expérience politique prend une grande place ; étonnante attitude devant la terrible dérive stalinienne, qu’il qualifie de schizophrénique :
« Tu me demandes : mais si tous, intellectuels, dirigeants, militants, vous aviez ce poids sur la poitrine, comment se fait-il que vous n’ayez pas songé à vous en défaire plus tôt ? »

La réponse est assez choquante, même si je soupçonnais depuis longtemps qu’elle ressortissait de l’aveuglement fanatique :
« …] un révolutionnaire, entre la révolution et la vérité, choisit d’abord la révolution. »

En quelque sorte des "faits alternatifs" ? La fin justifiant tous les moyens…
Ce livre est surtout intéressant pour ceux qui voudraient mieux connaître la politique italienne (communisme et fascisme), mais aussi l’homme Calvino, avec un éclairage de son œuvre ; peu très sur lui à Paris, juste le court texte éponyme du livre – ah ces éditeurs…
« J’ai aujourd’hui soixante ans et j’ai désormais compris que la tâche d’un écrivain consiste uniquement à faire ce qu’il sait faire : pour le narrateur, c’est raconter, représenter, inventer. J’ai cessé depuis plusieurs années d’établir des préceptes sur la manière dont il faudrait écrire : à quoi sert de prêcher un certain type de littérature plutôt qu’un autre si les choses que vous avez envie d’écrire finissent par être complètement différentes ? J’ai mis un petit moment à comprendre que les intentions ne comptent pas, que ne compte que ce que l’on réalise. Alors, mon travail littéraire devint aussi un travail de recherche de moi-même, de compréhension de ce que j’étais. »


\Mots-clés : #autobiographie #lieu #politique #Racisme #voyage #xxesiecle
par Tristram
le Ven 16 Juil - 12:41
 
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Sujet: Italo Calvino
Réponses: 71
Vues: 5812

Carla Maliandi

Tag lieu sur Des Choses à lire Cvt_un12

Une chambre en Allemagne

Une jeune femme quitte Buenos Aires, sa maison, sa famille, son travail et part en Allemagne à Heidelberg, ville où sa famille s’était exilée pour fuir la dictature en Argentine.
Pas pour étudier ni travailler pour « dormir d’une traite », tourner une page de sa vie ; définitivement ?  En fait elle se trouve devant une page blanche.

Mais avec peu d’argent, elle ne peut que louer une chambre dans une résidence étudiante où  elle n’a pas sa place. Elle y rencontre un compatriote Miguel et sympathise avec une étudiante Japonaise, Shanice, laquelle se suicide, lui léguant « tout ce qui est dans sa chambre ».

Elle se rend compte qu’elle est enceinte, suite à l’affirmation de Miguel, mais pour sa part elle ne sait à qui imputer la paternité : son ex compagnon ou une aventure lors d’une soirée arrosée.
Elle revisite cette ville où les souvenirs remontent de sa jeune enfance dans la ville et retrouve l’un des élèves de son père, Mario, qui était son ami et qu’elle a quitté il y a une trentaine d’années quand sa famille est retournée vivre en Argentine.

Elle a une aventure avec Joseph, un photographe ami de Mario.

Les parents de l’étudiante japonaise, Mr et Mme Takahashi arrivent pour l’enterrement de leur fille ; le père repart dans son pays mais et la mère reste à Heidelberg. Elle a un comportement des plus étranges, elle s’accroche à notre fausse étudiante qui ressent le besoin de l’aider mais souhaite aussi l’éloigner car sa présence est inquiétante.

La narratrice se retrouvant seule suite au voyage de Mario et Joseph, déambule dans la ville enneigée et suit une femme qu’elle pense être Mme Takahashi.

L’autrice laisse, à mon sens, la liberté au lecteur d’imaginer la fin.


***
C’est sympathique, l’écriture est agréable et des situations étonnantes s’enchainent, notamment à cause de la personnalité de Miguel qui aide notre narratrice à gérer ses soucis.

Et une digression insolite vers la sœur de Miguel.

La mère japonaise, amène une certaine angoisse par son étrangeté, son insistance, sa personnalité dominante.

Les personnages sont bien décrits dans leur différence culturelle et physique.

La narratrice évoque très peu la vie qu’elle a quitté en Argentine, contrairement à ce qu’ont dû faire et penser ses parents, eux en exil forcé.


Mots-clés : #exil #lieu
par Bédoulène
le Dim 4 Juil - 8:23
 
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Sujet: Carla Maliandi
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George Eliot

Middlemarch

Tag lieu sur Des Choses à lire Unname15

Un rien, et tout bascule, tous changent de place dans ce microcosme de la société prévictorienne : Middlemarch. Les uns tombent en disgrâce ou en banqueroute, les autres sauvent les apparences dans cette petite ville où la vie est rythmée par les mariages et les enterrements, les alliances et les exclusions mondaines ou politiques. Un rien qui est à la fois tout chez George Eliot, à la fois décisif et incisif, se glissant dans ces mille pages pour les rendre si curieusement prenantes. Cela consiste à décrire des attitudes, des intentions ou impulsions ; des personnages qui, parfois, ne soupçonnent pas les mobiles plus ou moins refoulés qui les font agir.

Une ronde des caractères où se déploie doucement la finesse d’analyse de George Eliot, avec son ironie tranquille, enveloppée d’une placidité qui ferait presque oublier son côté mordant, discret, sous le trop grand amour qu’elle porte à certains de ses personnages (Dorothea, par exemple…), lorsque le dénouement d’une intrigue étouffe un peu la subtilité psychologique. Mais c’est un grand roman, et Proust ne s’y est pas trompé.


\Mots-clés : #amour #conditionfeminine #lieu #psychologique #xixesiecle
par Dreep
le Jeu 24 Juin - 19:34
 
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Sujet: George Eliot
Réponses: 9
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Cees Nooteboom

Venise. Le lion la ville et l'eau

Tag lieu sur Des Choses à lire Venise10

Évidemment ce livre vaut surtout pour qui connaît ne serait-ce qu’un peu Venise ; j’ai pris plaisir à m’égarer de nouveau dans ses venelles qui s’achèvent parfois sans avertissement dans un rio en contrebas.
« Vous cherchiez quelque chose, un palais, la maison d’un poète, mais vous perdez votre chemin, vous vous engagez dans une ruelle qui aboutit à un mur ou à une berge sans pont et soudain, vous comprenez que c’est cela l’important, que ce que vous voyez maintenant, vous ne l’auriez jamais vu autrement. »

S’il est illustré de photos de Simone Sassen, la compagne de Cees Nooteboom, il n’y a guère de représentation des tableaux, qui tiennent pourtant une grande place dans ce recueil de textes écrits sur des décennies, et parfois très récents (Nooteboom évoque les « porcs balancés » et Trump).
Le passé est partout dans la ville-labyrinthe.
« Entendons-nous bien : je suis heureux à Venise, mais c’est un bonheur avec un arrière-goût, peut-être du fait de cet entassement de passé, de cette surabondance de beauté, et parce que c’est trop de bonheur – la tension du labyrinthe qui peut vous amener soudain, plusieurs fois par jour, dans une cour fermée, devant les briques d’un mur aveugle ou devant une eau sans pont, si bien que ce qui eût dû s’ouvrir se referme tout à coup, vous obligeant à faire volte-face et à retourner là d’où vous veniez. Un instant la ville vous a tenu captif, un instant vous avez été la mouche prise dans la toile, le prisonnier de Borges, contraint par les mailles d’un filet de mille églises et palais, ligoté par d’étroites et sombres venelles et puis, d’un seul coup, c’est fini, vous voilà dans la lumière du quai, vous voyez les bateaux sillonner en tous sens cette lumière, et tout au fond la miniature de Murano, étincelant dans l’ardeur de septembre. » (Le labyrinthe désagrégé)

« Dans les lieux historiques, le passé reculé n’est jamais qu’une autre forme d’hier. »

« Qui ne croit pas que les morts sont encore de la partie n’a rien compris. »

Plus encore sur le labyrinthe :
« Venise entière n’est qu’un éternel réseau de recoupements, impossible d’y échapper pour la simple raison, peut-être, qu’on ne veut pas y échapper. Une ville qui est un univers condensé constitue une variante spécifique de claustrophobie, un domaine clos et néanmoins relié au monde. »

« Cette ville ne s’arrête jamais, ni dans notre imagination ni dans la réalité. Une ville entourée d’eau n’a pas de frontières, elle est partout. Une ville toile d’araignée, le labyrinthe auquel on ne se fait jamais, on reste pris dans ses rets, même après un an d’absence. »

Inévitablement aussi, on n’échappe pas à « l’armée » (surtout chinoise, japonaise) des touristes.
« Entre leur regard et la ville, il y aura toujours un téléphone ou un appareil qui leur montrera leur propre visage avec en fond de décor la ville qu’ils avaient tant désiré voir. »

« Étrange : les foules que j’essaie d’éviter dans la journée, je les recherche justement chez le Tintoret. »

Comme de coutume chez Nooteboom, des réflexions originales.
« Tout ici a été construit par des hommes, et pourtant c’est comme si la ville s’était générée, s’était bâtie elle-même, et avait peut-être inventé les hommes qui l’ont bâtie. Une étendue d’eau où se déversent quelques rivières, presque un marécage, çà et là une île, des hommes qui ont ici cherché refuge et y ont construit une ville qui en retour a produit cette race d’hommes, création mutuelle ayant suscité une chose sans pareille dans le monde, des hommes qui font une ville qui fait des hommes, lesquels, durant des siècles, soumettent tout leur environnement, prodigieuse multiplication de puissance et d’argent autour d’une église qui n’a jamais su si elle appartenait à l’Orient ou à l’Occident, excroissance où ont fleuri les plus invraisemblables absurdités et traditions, et dont l’efflorescence la plus ahurissante fut cette créature singulière, le doge, en une immense série de centaines d’hommes, les premiers se perdant dans les brumes de l’Histoire et le dernier ayant déposé de ses propres mains ce couvre-chef qui tenait à la fois du bonnet de nuit phrygien et de la couronne. »


\Mots-clés : #Essai #historique #insularite #lieu
par Tristram
le Jeu 24 Juin - 13:18
 
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Sujet: Cees Nooteboom
Réponses: 49
Vues: 8130

Judith Perrignon

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Là où nous dansions

Autant Judith Perrignon m’a séduite quand elle donnait la parole intime à des personnalités attachantes et tourmentées (Gérard Garouste, Marceline Loridan-Ivens ), autant elle m’impressionne quand elle décide de décrire, rien que ça, le destin d'une ville, en l'occurrence Detroit : grandeur et décadence. Et à travers cette ville, le destin du capitalisme et  son arrogance comme le destin des individus, en particulier des Noir·es alternativement discriminé·es, amadoué·es, spolié·es, au final toujours bafoué·es…

De l'apogée du fordisme à l'effondrement, de l'abandon à la résurgence financière, elle nous parle la vie des immeubles  détruits par les promoteurs, des autoroutes, prenant la place des logements. Et à travers eux, des vies touchantes et vibrantes des habitant.es, écrasé·es par la grosse machine, de celles et ceux qui s'en sortent, petits et grands destins de chanteurs.ses, de flics, d’artistes comme de ceux et celles qui subissent,  plongent dans la détresse, la drogue, la délinquance.

Là où nous dansions est un ambitieux emporté haut la main par Judith Perrignon, grâce à son style lyrique, sa vision inclusive, son attachement à l'intime des êtres, sa détestation du libéralisme.


\Mots-clés : #economie #lieu #segregation #social
par topocl
le Mer 23 Juin - 14:51
 
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Alain Robbe-Grillet

Dans le labyrinthe

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Un soldat épuisé chemine dans une ville sous la neige, à la recherche d’une adresse qu’il a oubliée pour remettre un colis à il ne sait trop qui. Il fait partie d'une armée en déroute, et l'ennemi approche. Perdu, c’est surtout le temps qui est labyrinthique, les épisodes d’un appartement (avec la scène d’un tableau, un portrait photographique de soldat), d’un gamin qui le guide un moment, d’un café bondé (celui du tableau), se mélangeant, étant repris (et on pense à La reprise, mais aussi Les Gommes). La caractéristique principale du texte est une description méticuleuse des objets, souvent récurrents (un lampadaire, une fissure, une toile cirée à carreaux blancs et rouges, etc.).
« …] il faudrait donc se pencher en avant, soulever le pan de toile cirée et jeter un coup d’œil sous la table, entre les quatre pieds carrés qui s’amincissent vers le bas – ou bien, s’amincissant vers le bas, mais en bois tourné, cannelés, devenant à l’extrémité supérieure cylindriques et lisses, s’achevant au sommet en quatre cubes portant une rose sculptée sur deux de leurs faces – ou bien… ; [… »

« Il n’y a pas de gros poêle carré, en faïence, près de la porte du fond, tout au bout du comptoir, avec son tuyau coudé à angle droit qui rejoindrait le mur au-dessus des étagères à bouteilles. »

L’impression donnée par ce court roman est celle d’un script par plans juxtaposés. Elle est renforcée par ces déclics de pêne, de minuterie (ou d’appareil photo) qui séparent obscurité et lumière :
« Noir. Déclic. Clarté jaune. Déclic. Noir. Déclic. Clarté grise. Déclic. Noir. »

Comme dans un film également, la séquence finale présente le dénouement, qui remet l’ensemble en perspective, celle de l’auteur du texte.

\Mots-clés : #ecriture #lieu
par Tristram
le Lun 21 Juin - 12:52
 
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Andrzej Stasiuk

Contes de Galicie

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Des portraits de ruraux, et même d’une église orthodoxe démontée (Le lieu), dans le paysage désolé d’une campagne polonaise entre alcool et religion, encore marquée de la calamité communiste, avec ses « PGR mortes » (fermes collectivistes).
« Il y avait un kiosque au village. Quand le communisme, grand dispensateur de grisaille, œuvrait dans le coin, la cabane ressemblait à un aquarium sale où flottaient quelques brosses à dents, trois sortes de cigarettes et le visage blanc et ennuyé de la vendeuse. Gromada, Rolnik Polski [journaux] étaient pleins de consolations et de promesses. "Deux tickets de bus et un paquet de Popularne." "Deux paquets de Popularne et un ticket de bus." Et les allumettes. Combien de combinaisons ! »

Dukla est paru en 1997, les Contes de Galicie en 2001, et ils évoquent tous deux cette Galicie occidentale, dans cet esprit qui rappelle Magris lorsqu’il dépeint l’Europe orientale.
« Ce Temps exempt d’adjectifs a quelque chose d’intrigant. L’imagination aussi a besoin d’ordre, de noms, de causes et effets. C’est de là que viennent toutes ces histoires inventées auxquelles nous nous mettons à croire avec le temps. Il se peut que l’imagination et la foi n’existent pas l’une sans l’autre, vu que leur essence commune réside dans la non-exigence de preuves. »

Mais certains personnages réapparaissent d’un texte à l’autre, Kościejny, Gacek, le sergent roux, le curé… une histoire s’organise, celle d’un meurtrier devenu fantôme qui demande une messe au curé par l’intermédiaire d’un policier. Une forte impression de réalisme magique avec cette surgie de l’imaginaire qui s’arrache à un morne environnement, et forme une belle surprise.

\Mots-clés : #lieu #ruralité
par Tristram
le Dim 20 Juin - 13:57
 
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Daniel Defoe

The Life and Strange Surprizing Adventures of Robinson Crusoe

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Publié en 1719, 230 pages envion. Succès mondial depuis trois siècles.

Il m'a semblé une bonne idée (en était-ce une ?) de revenir au texte anglais initial. On y découvre des éléments questionnants, que bien des versions édulcorées ou "Jeunesse" ont passé à profits et pertes.

En 1719 Defoe était un homme politique, plusieurs fois jeté en prison pour dettes et pour positions politiques, il avait été aventurier, commerçant, agent secret, infiltrait les jacobites, trempait dans mainte opération et basses œuvres au nom de sa foi presbytérienne.

Toute cette dimension-là transparaît dans Robinson; ainsi, lorsqu'il prie (et il prie souvent, dans l'édition originale) avec ce côté très accentué des presbytériens s'accusant de celles d'entre leurs propres fautes qui leur paraissent les pires, aux fins d'espérer le pardon, la rémission, la rédemption, sommes-nous surpris de constater qu'au nombre de celles-ci ne figure pas la traite négrière, alors que désobéir à ses parents est une erreur de jeunesse sur laquelle il revient sans cesse.
La dimension Providence (très XVIIIème il est vrai) est particulièrement à l'honneur, c'est je crois -enfin du moins est-ce mon analyse, le sentiment vécu, éprouvé de celle-ci qui maintient Robinson à flot, la tête à peu près claire:
Le personnage de Tom Ayrton, dans L'Île Mystérieuse de Jules Verne, donne certainement une meilleure idée de l'état psychologique ravagé de ceux qui ont été marronés, largués solitaire sur une île déserte.

L'île de Robinson est déserte, humainement parlant, mais se révèle très prodigue.
C'est la solitude extrême qui lui pèse, mais avec vue sur une autre terre ou île: or il ne s'y aventure pas, c'est singulier.
De même il met des années avant de reconnaître complètement l'autre côté de l'île ou le naufrage l'a jeté seul survivant, ce qui est à tout le moins étrange, "on ne peut attendre d'un prisonnier qu'il ne fasse pas le tour de sa propre geôle" comme dit Marguerite Yourcenar (dans l'Œuvre au noir).

L'argent, la position sociale ne sont pas le mal mais le juste fruit de l'ingéniosité et du travail, notion à peu près impossible à comprendre pour la quasi-totalité des autres courants chrétiens (le terrain est très déblayé pour L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, le fameux ouvrage de Max Weber, presque deux siècles plus tard).  

Également la façon de se comporter en roi ou roitelet, avec ses assujettis, avec une prise de possession de l'île très "seul maître à bord après Dieu" que ce soit avec Vendredi puis son père ou avec les naufragés, est certainement époque, mais à rapprocher des convictions, des engagements politiques de Defoe.

Le seul livre que J-J Rousseau conseillait à Émile d'avoir en bibliothèque, au strict détriment de tous les autres, étonne aussi par la maladresse chronique de Robinson, maladresse que les versions expurgées ont transformé en ingéniosité.
Et la juste compensation de la maladresse est le travail, énorme, celui-ci à mi-chemin entre le rachat et le signe de la Providence.

Enfin, car j'arrête là - je m'en voudrais de trop lire et surtout de commenter sans recul cet énorme succès avec des yeux occidentaux du XXIème siècle - travers plus difficile à éviter encore que les fameux écueils de l'île de Robinson...  

Livre vivant, alerte, tenant bien son lecteur en haleine, même dans sa prime version: celà ça fait trois siècles que des millions de lecteurs en sont convaincus...
J'ai bien apprécié le souci de Defoe de brouiller les cartes, avec utilisation démiurgique de la notion de tempête destructrice: sommes-nous bien dans les Caraïbes, avec des traits d'îles qui font davantage penser aux côtes brésiliennes ou chiliennes ?
Là est une d'entre les petites touches d'un romancier talentueux...

He was a comely handsome Fellow, perfectly well made; with straight strong Limbs, not too large; tall and well shap’d, and as I reckon, about twenty six Years of Age. He had a very good Countenance, not a fierce and surly Aspect; but
seem’d to have something very manly in his Face, and yet he had all the Sweetness and Softness of an European in his Countenance too, especially when he smil’d.
His Hair was long and black, not curl’d like Wool; his Forehead very high, and large, and a great Vivacity and sparkling Sharpness in his Eyes. The Colour of his Skin was not quite black, but very tawny; and yet not of an ugly yellow nauseous
tawny, as the Brasilians, and Virginians, and other Natives of America are; but of a bright kind of a dun olive Colour, that had in it something very agreeable; tho’ not very easy to describe. His Face was round, and plump; his Nose small, not flat
like the Negroes, a very good Mouth, thin Lips, and his fine Teeth well set, and white as Ivory. After he had slumber’d, rather than slept, about half an Hour, he wak’d again, and comes out of the Cave to me; for I had been milking my Goats, which I had in the Enclosure just by: When he espy’d me, he came running to me, laying himself down again upon the Ground, with all the possible Signs of an humble thankful Disposition, making a many antick Gestures to show it: At last he lays his Head flat upon the Ground, close to my Foot, and sets my other Foot upon his Head, as he had done before; and after this, made all the Signs to me of Subjection, Servitude, and Submission imaginable, to let me know, how he would serve me as long as he liv’d; I understood him in many Things, and let him know, I was very well pleas’d with him; in a little Time I began to speak to him, and teach him to speak to me; and first, I made him know his Name should be Friday, which was the Day I sav’d his Life; I call’d him so for the Memory of the Time;
I likewise taught him to say Master, and then let him know, that was to be my Name; I likewise taught him to say, YES, and NO, and to know the Meaning of them; I gave him some Milk, in an earthen Pot, and let him see me Drink it before him, and sop my Bread in it; and I gave him a Cake of Bread, to do the like, which he quickly comply’d with, and made Signs that it was very good for him.


\Mots-clés : #aventure #colonisation #esclavage #insularite #lieu #nature #solitude
par Aventin
le Dim 6 Juin - 18:00
 
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Kurt Tucholsky

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Un livre des Pyrénées

Petit livre de voyage un peu étrange. L'auteur nous emmène dans les Pyrénées et en France. La nature, les petites villes, un peu les gens mais de loin. Un vrai voyage "d'étranger". Il est allemand et l'entre deux guerres l'accueil, en quelques sortes. Des randos à pieds ou pas, un gros morceau, assez fort et nuancé, sur Lourdes... On pourrait garder "ça" ou de petites observations qui sonnent juste mais ça ne ferait pas l'impression laissée par le livre. Qui ne paye pas de mine, qui n'est pas un chef d'oeuvre, qui se lit facilement avec un peu de distance... Et qui laisse un petit quelque chose en plus, dans le contact et le souvenir. Qui laisse aussi une pensée pour le moment qui aurait pu ne pas se transformer 15 années plus tard en une autre guerre ?

Il n'a pas l'air de grand chose mais c'est un bon livre.

Mots-clés : #lieu #voyage
par animal
le Ven 28 Mai - 19:49
 
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Jean-Paul Clébert

Paris insolite

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À propos de ces flâneries urbaines, impossible de ne pas évoquer les deux Robert, Giraud et Doisneau (qui apparaissent d’ailleurs dans ce livre qui leur est dédié), et inutile de préciser que la connaissance géographique de Paris est conseillée. Ce texte est plus encore peut-être un témoignage sur les lieux et l’époque, tant sont nombreux les portraits et tableaux précis, comme les Halles, la Villette, ou l’ancienne ligne des fortifications où erre ce « rôdeur de barrières ».
« Mais en haut, face au Canon de Bicêtre et le long des fortifs, c’est pas beau. Envie de s’asseoir et d’en finir, à condition que ça puisse finir un jour. Une brocanteuse en rade ayant piqué la place d’un ancien, et rangeaillé ses mignardises en stuc et toc sur un coin d’herbe, il s’ensuit une bagarre lamentable. L’autre balance tout. Volent au vent, tas de détritus, morceaux de porcelaine qui trouvent encore moyen de casser. Et ça gueule. Argot hétérogène, yiddish, polak, bas allemand, berbère, kabyle, gitan et même slang, comme celui de ce grand vieil Américain là-bas, couvert d’une peau de bique à trois étages comme un berger des Pyrénées et que personne ne comprend, si ce n’est peut-être l’Isaac du coin qui cligne de l’œil… »

Clébert se signale également par son intense curiosité, surtout pour les gens, mais aussi esthétique, historique, sociale.
« Et Martin, surtout, peut-être le seul type qui à Paris puisse se vanter d’exercer la profession de porteur d’eau, allant chaque matin chercher à la fontaine la flotte à tout faire de dix ou quinze habitants, muni de brocs en faïence bleue et d’arrosoirs en tôle bosselée, faisant les corvées, les courses, au tabac, chez le boulanger, à l’épicerie, là-bas en ville, de l’autre côté de la caserne, se faisant payer la plupart du temps en nature, cigarettes, verres de vin ou de café, bols de soupe qu’il réclame d’un ton péremptoire, n’ayant pas la langue dans sa poche et lorgnant instinctivement le comptoir, n’acceptant d’aller quérir les ingrédients que si son godet est plein à ras bord, d’avance et posé bien en évidence ; menant une vie de château, couchant dans une cahute plus ou moins abritée dont il est le légal propriétaire, se couchant tôt et se levant tard, n’arrivant chez Francis que vers dix heures, au désespoir de Mme Jeanne qui n’a rien pour tremper la soupe, et saluant la compagnie, se collant les mitaines aux flancs du poêle, s’approchant du patron qui petit-déjeune en rentier d’un saladier de café au lait et de tranches de pain beurré, et lui déclarant l’œil égrillard et la voix théâtrale : Ah ! Comme votre café me fait plaisir ! »

Il n’omet pas de courir les filles − affichant une certaine misogynie peut-être ?
« La Catherine fait dans les cent quatre-vingts livres et baise à croupetons. Grasses et boudinées, elles ne sont plus de toute première fraîcheur, mais les clients ne manquent pas : bouchers et tripiers du coin habitués à malaxer la viande mollasse et la bidoche violette. »

La misère pendant la guerre et le long après-guerre de reconstruction passent peu à peu, avec les petits métiers depuis disparus.
« …] les biffins qui (tôt arrivés, à trois-quatre-cinq heures de la nuit d’hiver, pour avoir la meilleure place qu’ils marquent de ficelles, de pavés, de journaux, tandis qu’ils vont boire un jus mauvais) viennent vendre leur camelote, ces objets hétéroclites dont échappe à première vue la valeur marchande, morceaux de tissus et de vêtements, godasses dépareillées, soucoupes ébréchées, réveille-matin sans aiguilles et vides probablement, jeux de clés, poignées de clous, cartes postales, journaux maculés, jusqu’à des morceaux de planches coupées et assemblées en margotins. »

Les bistrots évidemment, tous aussi singuliers que chaque individu, dans un livre cependant moins aviné que Le Vin des rues ; pourtant les mêmes rues et quartiers de Paris… Et surtout la vadrouille heureuse :
« Itinéraires parisiens, dédales, détours, raccourcis, volteface, retours, montées, descentes, calme plat des rues abandonnées, dont le charme est si grand que fatigué déjà d’un long piétinement dans la zone sud, aux confins de Montrouge, je n’hésitais pas à regagner ma tanière des Halles par le chemin des écoliers, quittant le boulevard Kellermann pour remonter sur la place des Peupliers et longer la rue Charles-Fourier (où dès cinq heures des dizaines de copains cloches stationnent devant la porte de cave du sordide bâtiment de la Mie de Pain, faisant la queue de façon organisée, ne voulant pas perdre une place, car les tickets, rouges pour une soupe et un lit, blancs pour une soupe seule et le droit de dormir sur les bancs, et sans couleur distincte pour celui de s’allonger sur le ciment, sont distribués par ordre d’arrivée). »

« Mais un cul-de-sac dans la ville est une chose rare, presque un miracle. Car Paris-la-nuit est un dédale, les rues y sont interminables, n’en finissent jamais, se multiplient, se poursuivent, se prolongent, s’emboîtent les unes aux autres comme des canalisations, se rétrécissent ou s’élargissent comme des bouts de lorgnettes, ou en équerre, ou à angles droits, vaste treillage, échafaudage enchevêtré de tubulures de fer posé à même le sol. Paris-la-nuit est un labyrinthe où chaque rue débouche dans une autre, ou dans un boulevard qu’ils appellent justement une artère, où je progresse lentement par soubresauts comme un caillot de sang, hoquetant, suivant la plus grande pente, poussé derrière moi par les étranglements, aspiré devant par le vide. Et j’avance, je marche, je coule, je fleuve, j’espère me jeter dans la mer, havre de paix et d’insouciance. Mais c’est impossible, il n’y a jamais autre chose que des embranchements, des carrefours, des bifurcations, partout des affluents à droite à gauche en amont en aval, partout des rives identiques encaissées indifférentes, insensibles à l’égratignement du cours des rues. »

« Vagabondage. Mon plus long voyage, un bon mois, fut le parcours du quatrième arrondissement, le centre vital de Paris, le plexus, d’une diversité stupéfiante, propre à l’évocation d’un exotisme de pas-de-porte. »

« Mains au creux des fentes pantalonnières, le mégot basculant, l’œil plissé sous la fumée, un pied chassant l’autre, on se tape un gueuleton visuel, gratuit, pour soi seul. »

Les différentes « chroniques », manifestement écrites à différentes dates, sont vaguement regroupées par thèmes ou lieux. L’expression est originale, et vigoureuse. Savoureuse, même si ce n’est pas toujours drôle.
« C’est en son honneur et sur sa demande que j’avais fait le sacrifice d’un paquet de bougies, dont il aimait comme moi la lumière vacillante tellement plus vivante que celle d’une lampe électrique dont la source est anonyme et canalisée, vivante dans ses mouvements de hanches, dans la variation de sa vivacité, une cosmie d’éclats et d’éclipses, vivante parce qu’éphémère, dont la lueur apaisante ne choquait pas les paupières des endormis, les veillait, s’animant à leur souffle. J’en avais enculé trois bouteilles. »

« Rien n’est plus épouvantable que le repêchage en Seine de cadavres qui s’en vont à vau-l’eau couler des jours meilleurs dans un autre univers, gosses maltraités et incompris, filles engrossées et abandonnées, chômeurs inadaptables, follingues obsédés, tous ces types de roman-feuilleton qui ont la vogue des lectures populaires et dont le spectacle cramponne les badauds comme des insectes scatophiles sur des merdes neuves. »

La crasse et la faim, les Arabes et les juifs, les cloches et les mendigots, les chiffonniers et les chômeurs, les vieillards et les putains, les repris de justice et un avaleur de grenouilles, Clébert est avide de s’initier à tous les milieux et corporations, de connaître de façon approfondie tout un réseau de repaires, terriers, planques et caches secrètes, ficelles, tuyaux et combines partagées entre copains.
Le vrai de cette vie, c’est le goût de la liberté, un choix assumé de cette indépendance que lui envient les inconnus qui lui prêtent leur logement pour une matinée :
« Nombre relativement étonnant (qui suffit à remplir la longueur d’un calendrier) des types ayant encore le sens de l’hospitalité et du dépannage gratuit. »

Sans paraître politisé, Clébert n’aime pas les personnes aisées qui méprisent les nécessiteux, guère les religieux (mais son point de vue sur eux est intéressant) et nettement moins encore les touristes et la fausse bohème ; il fait preuve de passéisme (regret des vieilles rues et du bon temps qui disparaissent) :
« La lumière bouffe tout. La nuit dans la ville se réduit à une poignée d’heures. »

Saisissante évocation également, celle des indigents qui meurent seuls : tout le passage mériterait d’être cité.
« On imagine assez peu le nombre de ces êtres humains, à bout de ressources et de souffle, qui s’éteignent en cachette, se terrent dans leur trou pour se voir mourir. »

Le « Paris Vécu », les marches nocturnes, le peuple quand ce terme n’était pas encore trop entaché de connotations – une page devenue légendaire.
Une belle découverte que celle de ce livre, due à maître ArenSor, que j'en remercie !

\Mots-clés : #lieu #misere #social #temoignage #urbanité #xxesiecle
par Tristram
le Mer 19 Mai - 0:27
 
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Andrzej Stasiuk

Dukla

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Le livre comprend un récit en trois parties qui en tient les quatre-cinquièmes, dix-huit autres beaucoup plus brefs le suivant.
Pogorze, milieu de l’été
Ce titre précise le lieu et l’époque où commence un voyage en voiture jusque Dukla, petite ville du sud-est polonais où le narrateur/ Andrzej Stasiuk a beaucoup de souvenirs remontant sur vingt ans. Stasiuk est particulièrement attentif à la lumière (mais aussi aux odeurs) :
« Voilà pourquoi dans ce récit il n’y aura pas d’intrigue ; rien ne doit interférer quand on va vers le néant et que l’on constate que le monde n’est que brouillage du libre flux de la lumière. »

« On peut comparer chacun des voyages à une plaque photographique transparente ; en les superposant, on obtiendra une image stéréoscopique, mais celle-ci ne gagnera ni en netteté ni en profondeur. Nous ne savons pas décrire la lumière, ne nous reste qu’à l’imaginer. »

« Il me semble depuis longtemps que la seule chose qui vaille la peine d’être décrite est la lumière, ses changements et sa constance. Les faits m’intéressent moins. Je les oublie. Ils s’enchaînent arbitrairement. Les maillons cassent d’un rien, se recomposent sans raison avant de rompre à nouveau au moindre prétexte. »

La seconde partie est au départ de Jasło, toujours en été, et commence semblablement (avec une note rimbaldienne je trouve) :
« J’ai toujours voulu écrire un livre sur la lumière. Il me semble que rien ne rappelle autant l’éternité. »

Pour donner le ton :
« Le Magnum Disco-Night Club était vide. Cette rotonde en verre ajouré était comme le reste. Le seul témoignage d’une activité passée était l’enseigne, mais qui sait si, même avant, il se passait quelque chose ici. Peut-être que c’était justement en train de devenir quelque chose. Elle aurait pu être aussi bien en démolition qu’en travaux. Cette bulle de savon avait poussé au milieu du fer et du béton. Une pichenette aurait suffi pour que le vide se réapproprie cet espace. Je tentai de me représenter une soirée sous cette frêle cloche avec le tremblement maladif des lampes stroboscopiques et le martèlement des trains derrière. J’obtins d’abord un terrarium, puis une danse de squelettes. »

« Le monde est plein de détails à partir desquels naissent des histoires. »

La troisième partie relate une fête populaire religieuse.
L’ensemble forme une longue introspection dans la mémoire, la vacuité des dimanches, un amour d’adolescence, le gisant d’Amalia fille de Brühl, images qui témoignent d’une Pologne rurale assez grise et pauvre, de tristes vestiges du passé.
« Au crépuscule, l’espace n’existe plus, il ne reste que le temps. »

« Finalement, les événements se distinguent à peine du temps dans lequel ils durent. Même si on sait d’où ils viennent, on ne sait pas où ils s’en vont. Il faut sans cesse en fabriquer de nouveaux. »

Les petits textes suivants abordent des instants, des évènements, souvent de la nature ; ils révèlent eux aussi le sens de l’observation, la grande attention au monde de Stasiuk.
Voici une curieuse variation sur les « parolles gelées » de Rabelais :
« On entendait des chiens. Leurs aboiements venaient du sud, mais là-bas il n’y avait pas de village, des mirages sonores dérivaient entre des pans d’air gelés. Qui sait d’ailleurs s’ils n’avaient pas été conservés par ce concentré d’espace depuis l’hiver dernier, et qui peut dire si notre conversation menée à voix basse n’allait pas l’être aussi, et si quelqu’un dans un an ou des années ne l’entendra pas. »

Stasiuk est doué pour les métaphores ; une petite en passant, pour l’expressif de la chose :
« Les essuie-glaces grattaient le pare-brise comme s’ils voulaient rentrer à l’intérieur. »

Comme déjà signalé par Tom Léo, ce livre parle beaucoup du temps qui passe (et aussi de la finitude) ; ce n’est certes pas le seul dans le genre, mais le style est original, et l’émotion masquée.
« L’obscurité et le temps, substances légères et invisibles responsables de la fragilité humaine. L’esprit est une flamme d’allumette exposée au vent. L’âme craint l’obscurité, elle se réfugie dans un corps qui, lui, prend conscience de son existence en touchant sa peau. Il reste alors ce sens, le plus banal, celui qui fait qu’un ver bouge dans la terre, celui grâce auquel on sait faire la différence entre ce qui est vivant et ce qui est mort, c’est à peu près tout. »


\Mots-clés : #autobiographie #lieu
par Tristram
le Mer 12 Mai - 18:22
 
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Sujet: Andrzej Stasiuk
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Andrzej Stasiuk

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Mon bourricot



L’auteur part avec une connaissance Z pour un voyage au Kazakhstan dans sa vieille voiture verte, son bourricot qui vient juste d’être restauré, mais c’est surtout histoire de rouler, rouler, car c’est ce qu’ils aiment.

« Parce qu’il y en a eu, des modifications. C’est désormais rigide, ça tient super dans les virages, bien que la caisse ait été surélevée de sept bons centimè¬tres. Les amortisseurs sont jaunes et les ressorts, turquoise, dommage que les nouveaux pneus tout-terrain les cachent. En tout cas, tout ça prend les virages à merveille et adhère impec. Comment j’ai pu faire tous ces kilomètres avec les suspen¬¬¬sions d’origine et y survivre – mystère. Douze ans et près de trois cent mille bornes. J’avais dépassé la quarantaine quand je l’ai acheté. Maintenant, j’ai d鬬passé la cinquantaine, et il tient toujours. J’ai dû changer un ou deux trucs, un cardan, un croisillon, mais à part ça, je me suis contenté de faire la vidange, de changer les ampoules et les pneus. Trois cent mille. Le Monténégro, les Balkans, l’Albanie en hiver, l’Albanie en été. La Pologne, tous les jours que Dieu fait, parce que l’essence était relativement bon marché à l’époque. Plus tard, pour l’usage quotidien et les longs trajets, j’ai dû prendre un diesel plus rapide et à l’appétit mesuré. Mais j’ai gardé mon bourricot vert, car comment se débarrasser d’une brave bête mécanique qui ne vous a jamais déçu ? Impossible. »

L’auteur passe en revue toutes les voitures ayant appartenu à la famille et les voitures qui circulaient à l’époque de sa jeunesse dans les pays de l’Est (UAZ polskiFiat, Volga GAZ 24, Fiat 126P, IFA F8, P70RDA, wars-zawa M-20, taitouandi, honda stepwagon, GAZ269,GAZ251,lublin51,lada2101 etc….

La longue route est propice aux digressions, aux réflexions philosophiques, aux interrogations sur les relations entre hommes et pays.
Egalement les relations entre les pays de l'ex URSS, qu'étaient-ils, que sont-ils.
L’auteur se souvient de ses précédents voyages ; des hommes qui ont marqué ce pays, de son enfance sous le communisme.

Passé, présent et avenir quand un personnage rencontré espère encore en un avenir apaisé, réalisable et qu’il entonne « l’internationale ».

Tout au long du trajet c’est l’immensité qui s’impose et une route sans fin ?

Et comment ne pas mentionner le splendide mausolée de Khoja Ahmed Yasavi ?

Faut éviter de « négocier » le passage avec la police, surtout quand une video montre votre incorrection vis-à-vis du président dudit pays,  même si la personnalité ne s’affiche que sur un panneau publicitaire :

« — J’ai TV Polonia par satellite, a-t-il répondu tranquillement.
— Et alors ?
— Votre président y est passé hier.
— Et le vôtre, il passe pas à la télé ?
— Si, bien sûr. Mais le vôtre avait l’air apeuré, il ne présente pas bien. Le nôtre est mieux. Il n’a peur de rien.
— Mouais… Il a pas peur des Russes…, ai-je lâché avec dédain.
— Il a du gaz. Il a du pétrole. Il n’a pas peur, a-t-il dit en bâillant, je crois. Le monde démocratique ne tolérera aucune foucade.
— Et s’ils vous envahissent ?
— Ils le feront pas. Ça ne vaut pas le coup. Ils préfèrent faire du commerce. Ils ont fait une incursion en Ukraine. Politiquement, ça leur suffit pour des années. Les Russes sont malins.
— Vous êtes vernis avec ce gaz, ai-je dit tout bas.
— Comme vous avec votre liberté, a-t-il rétorqué avec ironie. Vous pouvez nous l’envoyer par gazoduc à travers la mer Caspienne. »


Extraits :

« L’Asie me plaisait bien. J’étais censé être un Européen, mais elle me plaisait. Elle avait de l’envergure. Cette espèce d’infini qui manquait à l’Europe perdue dans ses bavardages et ses digressions. Sur le siège éculé de mon bourricot, je pouvais m’imaginer que j’allais finir par arriver au bout du monde. Que ses Goodride et leur chape massive allaient fouler le monde entier comme la cavalerie de Tamerlan. Je pouvais fantasmer. En Europe, ç’aurait été impensable. D’ailleurs en Europe, il ne reste plus beaucoup de choses à penser, parce que la plupart ont déjà été pensées et, qui pis est, réalisées. Voilà pourquoi je flânais au frais en pensant au Boiteux qui élevait des collines de crânes et érigeait aux poètes des mausolées beaux comme des monstres chtoniens. Voilà pourquoi j’avais déjà consommé près de cinq cents litres d’essence. Et que j’étais prêt à en consom-mer encore pour atteindre les confins des terres.
Que voulez-vous, dans les constructions monumentales, on a des pensées monumentales. »

« Donc, on peut ne pas adorer ce pays, si on garde en mémoire plus d’un siècle d’asservissement, la Sibérie et la forteresse de Chlisselbourg, ainsi que le fait qu’il a réduit à néant les plans polonais d’empire colonial s’étendant de la Baltique à la mer Noire. On peut ne pas l’aimer pour Catherine, pour l’un et l’autre Nicolas, les deux Alexandre, pour Paskevitch et Mouraviev la Potence, pour Lénine, Staline et Brejnev, et même pour tout, mais il y a une chose pour laquelle il faut apprécier ce pays : l’essence coûte environ deux zlotys cinquante le litre13. Et nulle mémoire ni politique historique n’y changeront rien. Ni la droite, ni la gauche ni le centre ne sauteront au plafond. On arrive à la pompe et on se sert. Et quand c’est plein, on a envie d’en déverser encore cinq ou dix litres dans les environs. Pour qu’elle s’infiltre dans la steppe. Pour arroser la sainte terre de Russie. Ou bien pour compléter le plein d’une vieille Lada ou d’une Zaporojets. C’est comme ça, là-bas. On regarde les chiffres défiler et on a l’impression de gagner de l’argent. Et le super 86 revenait pratiquement à deux zlotys le litre. »

« Les Russes étaient de nouveau en guerre. Comme d’habitude, ils ne tenaient pas en place. Ils ne pouvaient pas se contenter du tracé de leurs frontières. Il faut dire qu’elles étaient bizarres. Floues. En fait, on ne pouvait pas s’empêcher d’avoir l’impression qu’elles glissaient et s’étendaient depuis sept cents ans. La petite tache sur la carte qu’était la principauté de Moscou est devenue grande comme une affiche. Comme si quelque chose s’était renversé et avait atteint le bord du continent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Personne n’a rien vu ni poussé les hauts cris. Mais qui aurait dû le faire ? Les Khantys et les Mansis ? Les Nenets et les Sépulcides ? Les Télenguites, les Téléoutes, les Tolofars, les Toubalars et les Touvains ? Ils ont peut-être crié, mais on ne les a pas entendus. Et là, maintenant, des voix s’élèvent à propos de la Crimée. Avant, personne ne disait rien. L’Afghanistan ? C’était l’œuvre des communistes, voyons, or il n’y en a plus, des communistes, par conséquent le règne des Lumières, le postmodernisme, les pistes cyclables, les droits des animaux et des minorités étaient censés prendre la place de la locomotive à vapeur de l’histoire dont on annonçait la fin. Mais de nouveau, ça n’a rien donné. Comme la fin du communisme, que personne en Occident n’avait prévue. Parce que personne n’en voulait. Parce qu’en fin de compte, quoi, c’était mal ? La démocratie est ce qu’elle est, mais les Russes tenaient la bride courte à la moitié du monde, l’administration gardait les passeports et la populace de l’Est ne polluait pas la civilisation occidentale, ne dormait pas dans les parkings, ne lavait pas les pare-brise aux carrefours, ne pêchait pas les carpes dans les parcs publics et n’attrapait pas les cygnes en guise de volaille. Nous avons déjà nos Noirs et nos basanés. Qu’est-ce qu’on va foutre avec des Asiatiques de Pologne ou de Tchécoslovaquie ? Avec des envahisseurs venus de la “zone de population mêlée” qu’on appelle dans mon pays “l’entre-deux-mers” et qui s’étend de la Baltique à la mer Noire ? Et donc, ils n’avaient rien prévu, parce qu’ils ne le voulaient pas. Mais moi, je n’ai jamais fait confiance à l’Occident, c’est pourquoi on approchait de Voronej. »

« Il me regarde dans les yeux avec compassion et dit :
— Je te comprends. On vous l’a dit et répété depuis Catherine, et vous, rien, vous n’avez que la liberté à la bouche. Quelle liberté pouvez-vous avoir entre nous et l’Allemagne ? Dis-le-moi. Ce n’est pas la liberté, c’est une malchance. Oui. »


« Alors qu’on roulait à cent, eux, ils fonçaient à cent trente. Ils tanguaient sur les dos d’âne. C’étaient surtout des V8 à essence. À cette vitesse, ils devaient bouffer au moins quinze litres aux cent. Plus tard, dans les villes, je voyais descendre les propriétaires. Bedonnants, sûrs d’eux, le visage de marbre. Ils devaient avoir la même apparence il y a des centaines d’années quand ils pénétraient dans les villes conquises et regardaient les prisonniers entravés. Parce que le monde entier était un butin et la vie, une occasion à saisir. D’ailleurs, nous faisons tous la même chose, sauf qu’en Europe, nous avons appris à faire comme si ce n’était pas le cas. Nous avons abandonné le mépris ostentatoire au profit de la poudre aux yeux égalitaire. Prétendant que ceux qui sont pauvres et faibles valent autant que ceux qui sont riches et puissants. Mon œil. Là, c’était clair. »

*******

Un petit livre qui m'a plu, j'aime l'écriture quelque peu désinvolte de Stasiuk, mais ne pas si tromper il garde bien ouverts ses sens et son esprit critique envers les autres comme lui-même.

L'intérêt des voitures et de la route est assez sympa.


Mots-clés : #autobiographie #lieu #voyage
par Bédoulène
le Lun 10 Mai - 11:42
 
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Sujet: Andrzej Stasiuk
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Pierre Bergounioux

Miette

Tag lieu sur Des Choses à lire Miette10


Le narrateur, sculpteur en « ferrailles » comme l’auteur, a repris la propriété d’une famille paysanne du plateau limousin (quasiment de nos jours), qu’il nous présente au travers de ses membres, Baptiste l’opiniâtre, massif et impétueux maître-esclave de la terre, négociant voyageur et paysan planteur d’arbres, sa femme Jeanne, la douce institutrice sans dot « que la possession ne possédait pas » et que sa belle-famille déteste, les trois autres membres de la fratrie, Adrien le benjamin, Octavie la chipie à « l’air d’ajonc » et Lucie, enfin Miette (diminutif de Marie) la parcimonieuse, la mère si présente bien qu’il l’eut à peine croisée.
Au travers des photos de famille et des suppositions avouées par le « je » qui narre, mais aussi ses rencontres avec les survivants, se reconstitue le destin de chacun, « jouet de la nécessité sans faille du temps immobile et des lieux clos. »
Ce que Pierre Bergounioux relate, ce sont les règles de la vie dans cette région âpre, où le granit semble être aussi trait de caractère : l’abnégation, la dureté, le silence impassible et la maîtrise de soi des individus régis par la primogéniture et le statut de bru (autrement dit d’origine "allogène" dans un mariage de raison), dans le cadre traditionnel de l’usage.
Bergounioux développe une dialectique « du non et du oui », de l’acceptation et du refus de son sort désigné.
Il revient fréquemment sur « les choses, de la terre d’abord et ensuite des outils pour la travailler », « les choses, la maison, les terres », celles que Baptiste s’est fait devoir de perpétuer, celles qui brisèrent Octavie promise à une carrière de mathématicienne en Amérique :
« Elle avait bûché avec l’énergie qui apparentait l’effort, la peine, le vouloir à des propriétés matérielles, ce qu’à la limite ils étaient en un lieu qui ne souffrait la présence humaine qu’asservie à son despotique vouloir. »

« Ce que je veux dire, c’est que dans le même temps qu’elle se faisait l’interprète du temps d’avant, des choses éternelles, elle devinait la suite, c’est-à-dire la fin des temps, si le temps n’existe pas en soi mais toujours en un lieu qu’il baigne, et que ce lieu allait sortir du temps ou le temps – c’est tout un – le déserter. »

De l’importance d’être « gens du haut » :
« Ça paraît compliqué alors que c’est très simple, d’une évidence tangible : c’est l’endroit. Dès lors qu’on s’établissait à demeure au-dessus du grand pré, face à la chaîne des puys, à sept cents mètres d’altitude, avec le granit sous les pieds, la brande et les bois autour et le silence posé là-dessus comme une chape, on avait tout le reste, l’inflexible volonté qu’ils dictaient aux hommes, l’oppression que, par leur truchement, ils exerçaient sur les femmes, le calcul d’utilités infimes, le non, le oui, le désespoir, l’inutile fidélité. »

On apprend qu’on enrésinait déjà en Douglas dans cette région dès les années 10 ; Baptiste aurait planté un million de résineux, prévoyant, ayant compris qu’au bout de « trois mille ans » leur mode d’existence devait changer.
« Mais quoiqu’on ait fait en prévision de l’éternité d’absence où l’on va entrer, comment ne pas s’attrister, secrètement, de la venue du temps où l’on sera sorti du temps. »

Le narrateur, venu de la plaine, explicite son approche de ces « trois millénaires » incarnés :
« J’ai vu ce qui, de prime abord, avait été pour moi un mystère et le resta longtemps, la filiation profonde, l’identité secrète entre cet homme [Baptiste] né de la terre, pareil à elle, à la lande, aux bois et la grâce farouche, singulière, des filles qu’il avait engendrées après que, femmes, elles l’eurent porté.
Ce qui serait bien, c’est que nos jours, d’eux-mêmes, se rangent derrière nous, s’assagissent, s’estompent ainsi qu’un paysage traversé. On serait à l’heure toujours neuve qu’il est. On vivrait indéfiniment. Mais ce n’est pas pour ça que nous sommes faits. La preuve, c’est que l’avancée se complique des heures, des jours en nombre croissant qui nous restent présents, pesants, mémorables à proportion de ce qu’ils nous ont enlevé. Ils doivent finir, j’imagine, par nous accaparer. Quand cela se produit, qu’on est devenu tout entier du passé, notre terme est venu. On va s’en aller. »

Le récit s’achève comme cette génération disparaît.
Il m’a semblé que les circonlocutions de la langue châtiée de Bergounioux le distanciaient un peu de ses considérations sur la parentèle, en contrepoint de ce témoignage à la valeur ethnographique sans en avoir le ton.
Je ne suis pas le seul à avoir pointé cette curieuse convergence thématique contemporaine que certaines œuvres de Bergounioux partagent avec d’autres de Michon, Millet, Marie-Hélène Lafon, Jourde, qui gravite autour des petites gens dans un proche passé du centre de la France – notre centre de gravité national ?
Sinon, Quasimodo, tu peux te lancer sans crainte dans ce livre : m’étonnerait qu’il te déçoive !

\Mots-clés : #famille #fratrie #lieu #relationdecouple #relationenfantparent #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 26 Avr - 12:45
 
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Sujet: Pierre Bergounioux
Réponses: 32
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