Des Choses à lire
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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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Heimito von Doderer

Un meurtre que tout le monde commet

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Le mystère approprié à la dimension policière du roman se dissipe très progressivement dans l’un des premiers livres d’Heimito von Doderer. De sorte qu’à l’instar de l’environnement et des personnages, tout finit par paraître évident, transparent. Oui certes, ces derniers éléments le sont dès le début, ils semblent pour ainsi dire d’une grande netteté au lecteur, d’un éclat diaphane. On voit très bien les lieux de l’enfance de Castiletz, qu’il décrit avec un sens de la métaphore vigoureux et parfois empreint de sensualité. On ressent de même cette transparence pour la psychologie des personnages, figures narquoises ou sincères, développant toutes sortes d’idées sur le comportement de l’être humain, ses intuitions intellectuelles ou son psychisme. Toute cette intrigue est d’une curieuse mécanique non dénuée d’humour par ailleurs. Tout tient au cordeau, à l’image du réseau compliqué des rues, qu’on parcourt avec Castiletz.

Heimito von Doderer a écrit:Mais Castiletz, qui avait depuis longtemps quitté la cheminée pour rejoindre son ancienne place dans le fauteuil près de la petite table encombrée de bouteilles ― Castiletz par contre semblait avoir été mis dans un soudain état de tension par les propos du maître de maison. Ses yeux palpaient les verres comme s’il voulait emprunter à ces objets fragiles, transparents et évasés, une forme que son esprit n’arrivait pas à produire parce qu’en ce moment il ne disposait pas d’emblée des mots, comme le buveur dispose d’un verre.


Mots-clés : #initiatique




Les Démons

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Oh, mais par quel bout le prendre ? C'est immense. Une ville entière (et non des moindres, Vienne), mais, contemplée dans la paume de ses mains, avec son réseau complexe de rue (je me répète sans doute par rapport à mon commentaire sur Un meurtre que tout le monde commet, c'est chez Doderer une sorte de leitmotiv.) Le lecteur est d'abord un peu perdu puisqu'il y a beaucoup de sujets difficiles à relier entre eux ― dans un premier temps seulement, que le lecteur ne s'inquiète pas même si ce temps est long ― ainsi qu'un nombre considérable de personnages. Le développement de l'intrigue ressemble à ces milles et imperceptibles remous dans l'eau (cette eau que Doderer aime tant décrire), vaguelettes formant des vagues de plus en plus grosses, grasses. Cette intrigue se dévoile dans la "chronique" comme dans les interactions, lesquelles sont décrites avec une précision, avec une force admirables... Par l'entremise d'une masse colossale de détails fictifs ou réels (le roman s'organise autour d'un événement historique, à savoir la révolte du 15 juillet 1927) l'écrivain autrichien recréé une époque qu'il a lui-même connu, où il adhérait aux idées nazies. Adhésion qu'il rompra avant d'écrire la seconde version des Démons (la première a été abandonnée), et qu'il reconnaîtra avoir été une erreur barbare.

Très très lentement, on voit ce "monsieur von G―ff" devenir plus tout à fait le narrateur objectif qu'il prétendait être (l'auteur de cette "chronique", donc), c'est-à-dire plus seulement un narrateur mais un personnage impliqué dans le roman, avec ses propres affects. On le voit pour ainsi dire plonger dans les vagues dont j'ai parlé, nager dedans. Et nous sommes à notre tour comme un poisson dans l'eau. Une réflexion d'un personnage ou juste une blague dite par lui, est tournée de tous côtés, creusée, presque jusqu'à prendre les dimensions du roman lui-même. Cette écriture analyse, décortique, va en profondeur, jusqu'au fond de l'être et des choses, de sorte qu'il faudrait mettre côte à côte certaines pages des Démons et celles de la Recherche

Heimito von Doderer a écrit:Dès maintenant, la lueur de la braise prenait la couleur de ce qui est depuis longtemps passé. Et cette douleur que j’anticipais ― tendu moi-même vers l’avenir, pourtant, donc jeune et plein de rêves secrets, d’espoirs hardis ! ― elle l’emportait en moi sur toutes choses pour l’instant ; et je regardais déjà le cher visage qui me faisait face comme un souvenir plein de mélancolie évoqué du fond de lointaines années, exactement comme je contemple aujourd’hui la même image montant des profondeurs, vingt-huit ans après.


Mots-clés : #historique #lieu
par Dreep
Hier à 12:40
 
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Sujet: Heimito von Doderer
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Richard Brautigan

Le général sudiste de Big Sur

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Le premier roman de Richard Brautigan commence par une évocation de la guerre de Sécession, avec notamment la bataille de Wilderness (dont Lance Weller fut le chantre), et des Indiens Digger de Big Sur, évoqués par nombre d’auteurs du Nature writing :
« On dit que ces Indiens ne portaient pas de vêtements. Ils n’avaient ni feu, ni abri, ni culture. Ils ne faisaient rien pousser. Ils ne chassaient pas et ne péchaient pas. Ils n’enterraient pas leurs morts et ne donnaient pas naissance à leurs enfants. Ils vivaient de racines et de bernicles, et restaient agréablement assis sous la pluie. »

Jesse, le narrateur, et son pote, Lee Mellon, y squattent des cabanes sommaires :
« Ce matin j’ai vu un coyote dans les sauges juste au bord de l’océan – l’arrêt suivant c’est la Chine. Le coyote faisait comme s’il avait été au Nouveau-Mexique ou dans le Wyoming, sauf qu’en dessous, il y avait des baleines qui passaient. C’est ça ce pays. Viens à Big Sur que ton âme trouve un peu de place pour sortir de sa moelle. »

Ils incarnent une époque ultérieure :
« "À seize ans, je me glissais aux cours de l’université de Chicago, et j’ai vécu avec deux étudiantes noires extrêmement cultivées", dit Lee Mellon. "Nous couchions tous les trois dans le même lit. C’est ce qui m’a aidé à perdre mon accent du Sud." »

Globalement, c’est la déglingue, et la culture hippie vécue ; on y croise Henry Miller ; personnellement, j’ai aussi aperçu le fantôme Jack Kerouac…
« Étrange successeur de Vasco Nunez de Balboa, Lee Mellon cherchait des mégots au bord du monde occidental, et tout le long du chemin jusque chez nous, trouvant ici et là un exilé du royaume du tabac. »

Il y a peu d’action au début…
« Huit heures plus tard, j’étais assis avec une fille dans un petit bar de Monterey. Elle avait un verre de vin rouge devant elle, et moi un martini. C’est ainsi parfois. Impossible de prédire l’avenir et de comprendre le passé. Lee Mellon, fin soûl, avait fini par rouler par terre. J’avais lavé au jet le vomi dont il était couvert, et je l’avais recouvert d’un grand morceau de carton pour que la police ne le trouve pas. »

C’est aussi et surtout le souffle de la jeunesse, une sorte d’innocence, sa fraîcheur, une grâce difficile à expliciter (un côté Salinger ?), de l'humour et de la poésie.
Voici un petit chapitre in extenso :
«
HAIKAI DE L’ALLIGATOR DANS LE DESERT

Il pleuvait maintenant très fort, le vent hurlait comme l’armée sudiste à travers le trou dans le mur de la cuisine. Le désert – des milliers de soldats occupaient le pays – le désert !
Elizabeth et Lee Mellon étaient partis dans une autre cabane. Ils avaient quelque chose à régler. Nous sommes restés seuls, Élaine et moi, avec les alligators.
*
6 mai 1864. Un lieutenant est tombé, mortellement blessé. S’enfonçant de travers dans la mémoire, un marbre classique commença à pousser sur ses empreintes digitales. Comme il reposait là sublime aux yeux de l’histoire, une autre balle frappa son corps, et le fit tressaillir comme une ombre dans un film. Peut-être Birth of a Nation. »

Puis c’est un délire psychédélique complet dès que la marijuana entre en jeu.
« Maintenant, j’étais vraiment parti. De petites vacances à l’abri du bon sens. Pendant que Lee Mellon s’occupait de la marijuana, je planais de plus en plus. »

« Elle m’a ôté mon slip. J’avais dû le mettre en me réveillant, mais je ne m’en souvenais plus. Ce n’était guère important mais j’en fus surpris. On ne devrait pas être surpris par des choses comme ça. »


Mots-clés : #jeunesse #lieu #nature #xxesiecle
par Tristram
le Dim 28 Juin - 0:29
 
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Sujet: Richard Brautigan
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Orhan Pamuk

Istanbul, souvenir d'une ville

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« Pourquoi suis-je si heureux d’entendre dire par d’autres qu’Istanbul est une ville mélancolique ? Pourquoi est-ce que je déploie tant d’efforts pour expliquer au lecteur que le sentiment que me procure la ville où j’ai passé toute mon existence est de la tristesse. »


Enquête proustienne d’Orhan Pamuk dans une enfance intrinsèquement liée à la ville d’Istanbul.
Celle des années 60, qu’il voit en noir et blanc, une ville qui a multiplié sa population par neuf depuis cette date !
Il existait alors encore de vieux quartiers pittoresques, le Bosphore exerçait toujours sa magie, la société restait encore cosmopolite avant une turcisation forcenée, mais régnait sur la cité un état de délabrement, un sentiment de défaite et d’appauvrissement en regard de l’empire ottoman disparu. La tristesse également devant une occidentalisation servile.
Ce sentiment rejoint l’histoire personnelle d’Orhan Pamuk, issu d’une bourgeoisie aisée, mais dont la famille s’appauvrit au fil des années devant les faillites à répétitions de son père et son oncle.

« Ce sentiment a réuni le monde parallèle et la culpabilité qui m’habitaient. Appelons « tristesse » cet état de confusion. Comme il ne s’agit pas entièrement d’un moment de transparence et comme, pour cette raison, il s’agit d’une chose qui voile la vérité et nous permet ainsi de vivre plus tranquillement avec elle, comparons cette tristesse à la buée qu’accumule sur les vitres d’une fenêtre un samovar continuellement allumé, par un froid jour d’hiver. J’ai choisi cette image parce que les vitres embuées éveillent en moi la tristesse. J’aime encore beaucoup les regarder, et ensuite me lever pour écrire ou dessiner dessus avec mon doigt. Dans cet acte, il y a quelque chose d’analogue à parler de la tristesse. En écrivant et dessinant avec mon doigt sur une vitre embuée, à la fois je dissipe la tristesse qui m’habite, je me distrais et, au terme de tous ces exercices graphiques, une fois la vitre nettoyée, je peux voir le paysage au-dehors. Mais, en fin de compte, le paysage lui aussi nous paraît triste. Il nous faut tenter de saisir un peu ce sentiment qui fait figure de destin pour toute la ville. »



« L’écrivain en proie à ce genre de sentiments de culpabilité, quand il parle du déclin et de la tristesse de la ville, doit aussi parler de la mystérieuse lumière que ces phénomènes ont jetée dans sa vie, et quand il se laisse saisir par les beautés de la ville et du Bosphore, il doit rappeler que la misère de sa propre vie ne s’accorde en rien à l’atmosphère de triomphe et de bonheur de la ville par le passé. »


« La pauvreté, la confusion d’esprit et la prépondérance du noir et blanc, qui sont inscrites dans la vie d’Istanbul comme une maladie honteuse, qu’on ne peut pas vaincre et qui sont vues comme un destin, ne sont pas vécues de la sorte comme un insuccès ou comme une incapacité, mais plutôt comme un honneur. »


« La ville prend parfois un tout autre visage. Les vives couleurs de ses rues qui nous la rendent familière s’effacent subitement, et je comprends alors que toute cette foule qui me paraissait si mystérieuse ne faisait en fait rien d’autre que de marcher désespérément sur les trottoirs depuis des siècles. »



Cette tristesse constitutive à la ville c’est le Hüzün » chanté dans la première moitié du XXe siècle par Yahya Kemal, Tampinar et quelques autres. Avant, il n’y a rien. Plus exactement, la ville n’est connue que par le regard d’occidentaux : Nerval, Flaubert, Gautier et le dessinateur Melling.
Pamuk arpente la ville, compte et identifie les bateaux sur le Bosphore, contemple fasciné les derniers « Konaks » des pachas et les résidences de luxe de l’empire ottoman, les « Yalt », fragiles constructions de bois, disparaître dans les flammes ».

« A cette période de ma vie, pendant ces marches qui parfois duraient des heures, tandis que je m’acheminais là où me portaient mes jambes, je regardais les vitrines, les restaurants, les cafés plongés dans une semi-pénombre, les ponts, les devantures de cinéma, les affiches les inscriptions, la crasse, la boue, les gouttes de pluie tombant dans les flaques noires sur les trottoirs, les néons, les phares des voitures, les poubelles renversées par les meutes de chiens ; et lorsque je me retrouvais « dans la rue la plus étroite et la plus triste du quartier le plus éloigné, l’envie subite de rentrer en courant à la maison et d’écrire quelque chose pour fixer ces images, cette âme obscure, ce désordre chaotique, cet aspect mystérieux et fatigué de la ville s’emparait de moi. »


« Alors, dans ma tête un peu étourdie par la bière et ma longue marche, sentir que les rues sombres et tristes tremblotaient et sautaient comme un de ces vieux films que j’aimais me procurerait un tel bonheur que j’aurais envie de capturer, de conserver ces merveilleux moments – comme lorsque je portais à ma bouche un fruit ou une bille que j’aimais beaucoup et les y laissait pendant des heures – j’aurais envie de rentrer à la maison par les rues vides, de m’asseoir à ma table, de prendre du papier et des crayons, et d’écrire et de dessiner. »


« Mes jambes m’emmèneraient vers les petites rues, étroites et tristes, couverts de pavés, aux trottoirs défoncés, aux réverbères à la lueur vacillante et avec le bonheur pervers d’appartenir à ces lieux délabrés et miséreux, avec les rêves et le désir fou de faire un jour quelque chose de grand, j’irais regarder ces images, ces visions imaginaires, ces rêves que je traverserais en marchant indéfiniment et qui défileraient devant mes yeux comme par jeu, avec le bonheur d’être misérable mais passionnément ambitieux. »


Je comprends la déception de Siveradow exprimé ci-dessus. Dans son cas, il y a eu maldonne. C'est une vision très personnelle d'un Istanbul disparu que donne Pamuk, une vision empreinte de tristesse et de nostalgie et qui peut déprimer.


Mots-clés : #autobiographie #lieu #nostalgie
par ArenSor
le Sam 13 Juin - 18:21
 
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Sujet: Orhan Pamuk
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Patrick Modiano

Voyage de noces

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Roman, 1990, 145 pages environ.

On est bien chez Modiano, la preuve: c'est écrit au "je" et le héros s'appelle Jean (je plaisante !).

Bon il y a le suicide à Milan d'une française et le personnage qui narre au "je" qui s'y trouve tout juste après en catimini, un Milan désert de quinze août, un bar d'hôtel frais comme un puits (comment dire ? on est bel et bien chez Modiano ?).

Il se trouve qu'il l'a bien connue, elle s'appelait Ingrid Teyrsen, formait un couple avec un certain Rigaud et ils accueillirent le narrateur longtemps avant, alors qu'il faisait de l'auto-stop du côté de Juan-les-Pins.  

La suite ? Le narrateur se fait passer pour mort ou, en tous cas, disparu, en restant à Paris au lieu de se rendre au Brésil, vivant caché dans des hôtels puis dans un appartement où vécurent le couple Teyrsen-Rigaud.

De fréquents retours sur le passé emmêlent les chapitres, on trouve bien sûr le téléphone, habituel objet presque fétiche chez Modiano, à une époque où l'on pouvait consulter les bottins dans les cabines téléphoniques et où la téléphonie mobile n'existait pas (j'ai versé dans un petit moment de souvenir attendrissant).

J'ai trouvé délectable la peinture de fragments de Paris et de Juan-les-Pins sous la seconde guerre mondiale, à mon humble avis une réussite.

Le paraître et la cache, les faux-fuyants, les histoires calquées ou parallèles, tout ceci est aussi usuel chez Modiano, fait partie de son charme selon ses inconditionnels lecteurs; moi, j'avoue, je ne déteste pas:

Au final j'ai plutôt bien apprécié l'ouvrage, conscient de trouver de l'intérêt dans des pages où d'autres trouvent sans doute de la vacuité (et tous les reproches ordinaires qui lui sont adressés depuis...quasi un demi-siècle).
Peut-être aussi parce que je ne lis Modiano qu'à dose homéopathique, un tous les dix ans - je ne sais si c'est clos pour dix ans à présent, enfin, nous verrons !

Les modianistes du forum, trouveront un recoupement de l'histoire de Modiano lui-même (ou plus exactement la préhistoire de l'auteur) dans le couple Ingrid-Rigaud à Paris en 1942 - du moins à ce qu'il me semble (?).

Ces mêmes modianistes noteront peut-être la quête au travers du personnage d'Ingrid Teyrsen de Dora Bruder, quête qui avait défrayé la chronique dans les années 1990 quand Modiano, allié à Serge Klarsfeld, s'était penché sur le cas de cette jeune fille fugueuse, dont les parents avaient fait paraître en 1942 une petite annonce pour la retrouver, et qui finiront ensemble dans un convoi commun destination Auschwitz.

Ce avant qu'il n'y ait brouille entre Klarsfeld et Modiano, le premier accusant le second d'avoir vampirisé son travail et sa collaboration aux seules fins d'une œuvre romanesque signée Modiano et dans laquelle Klarsfeld et son boulot gentiment mis à disposition ne sont même pas mentionnés, mais c'est une autre histoire.

(NB: tiens ça me rappelle la confession de Modiano jeune auteur cleptomane, lorsque invité avec une amie chez d'autres amis, il y dérobait des livres de collection, des objets de valeur, pour les revendre chez des brocanteurs !)

Mots-clés : #autofiction #deuxiemeguerre #lieu #xxesiecle
par Aventin
le Jeu 11 Juin - 20:32
 
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Sujet: Patrick Modiano
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Matteo Righetto

Ouvre les yeux

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Difficile de bien parler de ce roman pour vous donner, peut-être, envie de le lire sans trop raconter le thème du récit pour vous laisser avancer doucement au fil des pages !

Luigi et Francesca se sont connus alors qu'ils étaient étudiants. Se retrouvant quelques années plus tard, ils se sont aimés, mariés ont eu un fils... Et puis, chacun s'est éloigné de l'autre. Ils se sont séparés et ont recommencé une autre vie, avec d'autres personnes auprès d'eux.
Quand le livre commence, Luigi et Francesca se parlent au téléphone pour finaliser les détails d'une randonnée en montagne, dans les Dolomites, qu'ils sont sur le point de partager. Une randonnée comme une réminiscence, comme un engagement à tenir...

Le récit alterne le présent et le passé : leur passé commun. C'est en fait le type du récit lui-même qui est captivant : tout en délicatesse, tout en simplicité, le plus souvent à la seconde personne du singulier, quand un "nous" vient de temps en temps nous y faire pénétrer, comme pour attirer notre attention ou plutôt pour redire les liens qui ont existé entre les deux parents.

L'Italie habite chaque page, chaque paysage traversé.
La randonnée s'avère plus périlleuse qu'il n'y paraissait, à cause de la nature, à cause de leurs sentiments. Et si elle n'était finalement que le miroir de cette existence partagée et quittée ?


Mots-clés : #amour #lieu #nature
par janis
le Sam 9 Mai - 21:29
 
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Sujet: Matteo Righetto
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Perumal MURUGAN

Suite à une vendetta menée par des nationalistes hindous, Perumal Murugan avait dû renoncer à l’écriture. Il est heureux qu’il y soit finalement revenu, toujours fidèle à ses convictions. A travers lui, l'on ne peut que saluer le courage de tous ces auteurs qui, malgré les menaces, continuent inlassablement de dénoncer l’indéfendable.

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Le bûcher

Inde du sud, état du Tamil Nadu. Kumuresan a quitté son village pour apprendre un métier en ville. Là, il a rencontré Saroja, et ils sont tombés fous amoureux. Saroja a accepté de s’enfuir avec lui, et voilà que les deux jeunes gens, fraîchement mariés, arrivent au village.
En Inde, il est de coutume d’épouser un conjoint d’une caste bien précise, soigneusement choisi par la famille. L’amour n’a que peu de place là dedans. Kumuresan se doute donc bien que la nouvelle de son mariage avec Saroja ne sera pas accueillie avec des cris de joie. Mais il reste optimiste : orphelin de père, il a été particulièrement choyé par sa famille maternelle, et est intimement convaincu qu’une fois les premières récriminations passées, Saroja sera acceptée comme l’une des leurs. Sauf que les choses ne se passent pas du tout comme prévu…

D’emblée, la mère de Kumuresan entre dans une colère folle et se répand en imprécations et en mélopées funèbres dont elle prend jour après jour le village à témoin. La méfiance est de mise face à cette inconnue… Il faut dire que la peau claire de Saroja crie à tous ce que Kumuresan se refuse à leur avouer : elle n’est pas de leur caste. Alors les ragots vont bon train, les insultes et les sarcasmes fusent, et la colère ne cesse d’enfler. Bientôt ce n’est pas seulement à une famille offensée que le jeune couple doit faire face, mais aux habitants de tout un village, convaincus qu’en épousant une femme d’une autre caste, Kumuresan a bafoué leur honneur à tous...

Même si les mentalités évoluent, aujourd’hui encore, en Inde, des jeunes gens sont bannis, inlassablement pourchassés ou assassinés pour avoir osé aimer une personne d’une autre caste. Le bûcher est le cri du coeur d’un auteur révolté contre ces us archaïques. Avec un don indéniable pour restituer l’âpreté des dialogues et des situations, Perugal Murugan s’élève contre la bêtise humaine, la violence de l’esprit de groupe et le poids des traditions. Une fois le livre refermé, certaines images resteront imprégnées en nous, et pour longtemps.


Mots-clés : #amour #famille #lieu #traditions #violence
par Armor
le Lun 20 Avr - 1:35
 
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Sujet: Perumal MURUGAN
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Francis Jammes

Le poète Rustique

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Roman autobiographique, suivi de L'almanach du poète Rustique; 145 pages environ pour "Le poète..." et 130 environ pour "L'almanach...". Paru en 1920.

39 chapitres (!) pour 145 pages, guère plus fournies que cela de surcroît, c'est donc un ouvrage très aéré, commode à poser et à reprendre.
Le style, le contenu approchent celui de saynètes centrées sur la vie familiale et campagnarde et le voisinage.
Il y est fait une large place à l'autobiographie, puisque ledit poète rustique, c'est bien sûr Francis Jammes:

Chapitre V a écrit:
    Comme Mlle Portapla s'en retourne chez elle, un peu formalisée par l'attitude de M. Dorothée, qu'elle juge silencieux et trop différent en cela du docteur Sébillot, elle croise le poète Rustique. C'est ainsi que ses concitoyens ont baptisé ce quinquagénaire dont les vrais nom et prénom m'échappent. Mlle Portapla répond par un pli de sa lèvre acide au salut qu'il lui adresse. Il revient de la chasse. Il est assez trapu. Sa face est d'un faune, dont la barbe emmêlée retient, au passage des haies, telle qu'une toile d'araignée, des brindilles de feuilles et des pétales. Il est coiffé d'un béret, vêtu d'un costume marron, chaussé de souliers et de guêtres crottés. Le chien qui le précède est beau.


En fait de famille du poète, et c'est un rien frustrant, nous avons surtout droit à l'un des sept enfants, Petit-Paul, en plus du poète Rustique. Mme Rustique et les six autres enfants sont cantonnés dans l'ombre (est-ce par pudeur ?).

Il y a pas mal de légèreté, assez peu de signifiant.
Certes, on recense quelques piques, mais à traits retenus, en direction de la bien-pensance et des mentalités étriquées qui tissent la basse-bourgeoisie, ou la bourgeoisie tout court, d'une petite ville d'alors.    
On trouve aussi une dénonciation de la misère, peinte avec une délicatesse qui sonne sincère.
Mais l'ensemble respire surtout une sorte de joie, de plénitude fort sympathique. Et légère, ce qui peut faire recaler l'ouvrage pour vacuité.

Jammes n'en est pas dupe, et se fend de cet épatant avertissement à l'entame du chapitre XXX, ça a eu pour effet de me faire illico hausser les sourcils et écarquiller grand les yeux, bouche bée, ravi:
 
Chapitre XXX a écrit:
Ainsi la vie est faite de hauts et de bas, de grave et de comique, et d'insignifiance aussi, et c'est une erreur, quand on écrit une histoire, de vouloir à toute force que sa trame présente ce je ne sais quoi d'artificiel et d'ennuyeux qu'on appelle "l'intérêt".



L'almanach du Poète est assez croquignolet, plaisant, on le sent très personnel, mais il n'en reste pas moins que l'auteur est très au fait de la vie rurale et des petites ou grandes choses qui font que chaque mois s'y distingue. On conviendra sans peine que Jammes n'est pas un campagnard du dimanche !

Une bonne dose d'humour, quelques déductions que l'on peut juger extravagantes, mais en tous cas fort subjectives, cela se lit avec un petit sourire bonhomme en coin.


 
Spoiler:
J'ai ce livre dans l'édition originale 1920 du Mercure de France, exemplaire numéroté 7387, obtenu pour un euro ou un euro cinquante, je ne me souviens plus; seul le quart des pages avait été tranché, les autres sont passées par mon coupe-papier. Il faut chiner, et les auteurs passés de mode -à supposer qu'il aient jamais été à la mode- vous réservent parfois ce genre de petite émotion !


Repiqué d'un message sur Parfum, 12 mars 2014.


Mots-clés : #lieu #nature #ruralité #viequotidienne #xxesiecle
par Aventin
le Lun 6 Avr - 19:34
 
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Sujet: Francis Jammes
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Wolfgang Büscher

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Loin de la mer : A pied à travers les grandes plaines

L'auteur décide donc de traverser les USA en partant de la frontière du Canada jusqu'à Matamoros au Mexique

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Mais  ceux qui connaissent l'Amérique lui on dit : "Marcher en Amérique était impossible"

aussi dit-il de lui-même : "J'étais l'idiot d'Amérique".

Et pourtant il marchera dans les grandes plaines, sous la neige, la pluie, le soleil, mais dit-il :

"Je n'étais pas seul. A mes côtés il y avait, comme des chiens fidèles, ces avertissements."

Au nord les habitants le prévenaient contre les loups, les coyotes... et en descendant vers le sud c'était contre les hommes ; les escrocs, les assassins. Cependant l'auteur n'a jamais été agressé par les uns, ni par les autres ; plusieurs personnes le prenaient en stop, sans qu'il les eut interpellés. Ceci lui permis de belles rencontres, des connaissances sur les lieux traversés, les légendes locales, le vif, le profond de l'Amérique.

Il traversa des villes fantômes, les plaines, le désert ;  il eut froid, chaud, soif, faim car parfois impossible de trouver un magasin, un bar, une chambre. Il visita le plus petit ranch et le plus grand.

Le passé de l'Amérique est distillé au fur et à mesure des villes ou des lieux-dits, rappel des drames économiques, sociaux, spirituels (le sort des Indiens, la secte Waco...)

L'auteur se laisse porter par le temps, les rencontres, les paysages, il accepte tout.
Curieusement on a l'impression que tous les américains ont des racines allemandes car dans ses rencontres souvent les gens rappellent un aïeul. Mais c'est logique car l'Amérique est allée chercher des bras en Allemagne après la 1ère guerre mondiale, puis à la deuxième sont arrivés aussi des émigrés d'Europe.
A noter que l'auteur a choisi comme terminus de sa marche la ville d' Amatamoros, une ville où le meurtre s'est installé quotidiennement.

C'était une lecture intéressante.

Extraits :

"Avec les petits commerçants, les trafiquants de drogue, avec tous ceux qui traversaient le fleuve pour louer leurs services en Amérique dans un ranch, dans un bar, une villa, la mort mexicaine émigrait elle aussi en traversant le Rio Grande. Elle était présente dans les moindres faits et gestes."

"A Robstown je vis un cheval paître dans une décharge. Driscoll n'était qu'un amas de maisons en tôle décaties, tout était rouillé, poussiéreux, nu. Les rares choses qui existaient portaient un nom générique, comme si leur accorder un nom propre demandait trop d'effort. Le bar de Bishop s'appelait Bar, le diner s'appelait Diner, et le ciel bleu pâle aurait eu besoin d'un bon coup de peinture."

Dans l'attente d'un car de dépannage :

"D'un ton ferme et inimitablement affable on nous assurait, une fois de plus, de tout faire pour résoudre ce léger problème dans la demi-heure et de nous ramener en toute sécurité chez nous, "home for Christmas".  Tout à coup je compris que, devant la vitre, deux personnes (deux allemands) issues d'une nation d'ingénieurs géniaux regardaient une nation de vendeurs géniaux (les américains)qui parvenaient à maintenir pendant des heures les gens dans de bonnes dispositions sans que rien, apparemment, ne fonctionne, sinon les hauts-parleurs. Nous regardions en secouant la tête - étonnés. Nous construisions parmi les meilleures machines au monde. Mais eux, ils vendaient les rêves qui avaient le plus de succès au monde. Avec eux ils étaient allés loin. Mais pourraient-ils aller plus loin ?."

"Ce n'était pas l'église qui dominait dans les petites villes que je traversais mais le courtyard, le tribunal. Ces forteresses de la Loi étaient souvent de puissants édifices néoromans rappelant le style néobaroque mais, avant tout, la façon dont s'était construite l'Amérique ; au commencement était le fusil, le revolver. Le droit ne vint qu'après."

"Combien de lieux vides n'avais-je pas vus. Mais Wichita était le plus désert de tous. [...]toute une population de sculptures, immobiles et muettes, simule ce que Wichita pourrait être s'il y avait des gens dans les rues. C'était quand il faisait encore jour, car le soir, je rencontrai des gens -d'un coup et de façon si inattendue qu'une certaine inquiétude s'empara de moi qui devait un peu ressembler à ce que Robinson Crusoé avait éprouvé à la vue des cannibales qui accostaient. [...] ils arrivaient par centaines, boiteux ou en pleine forme, beaux, laids, maigres et bouffis, ceux qui puent......
C'était le plus étonnant - une personne sur trois n'avait pas l'aire d'avoir attendu toute une journée afin d'obtenir un repas chaud gratuit.
Il fallut une demi-heure à peine pour que la place devant la cathédrale redevienne aussi déserte qu'avant."

"C'est dangereux pour tout le monde. Les auto-stoppeurs agressent les conducteurs qui les prennent. Les conducteurs dévalisent les auto-stoppeurs. Ici, ceux qui vont à pied sont des mendiants ou des fous. Faites attention !"



Mots-clés : #autobiographie #lieu
par Bédoulène
le Mar 11 Fév - 10:38
 
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Sujet: Wolfgang Büscher
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Paolo Rumiz

Comme des chevaux qui dorment debout

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Première Guerre mondiale :
« Quand on comprend comment tout s’est vraiment passé, on ne peut pas supporter que cela ne se sache pas, qu’il ne soit pas écrit en lettres de feu, proclamé à tous les vents et dans tous les livres de classe de l’Union européenne que tout a éclaté par hasard, que la guerre était parfaitement évitable et que l’Europe s’est ainsi suicidée, par étourderie, à l’apogée de sa splendeur. Il devient inconcevable que l’on ne dise pas de façon claire et nette, avant de commencer le moindre discours sur le premier conflit mondial, que personne ne s’y attendait, que tout le monde est tombé des nues et que tout a été sous-évalué. »

Paolo Rumiz part à la recherche des ombres de ses aïeux dans le passé et la topographie de la Galicie, front de l’Est en 1914 et toujours ligne de faille géopolitique, en Mitteleuropa… Son grand-père, qu’il n’a pas connu, a survécu à cette guerre où des millions d’hommes (et de chevaux) sont morts dans la boue, mais c’est surtout la « mémoire perdue » qu’il recherche, « pour le dernier tour de manège de l’ancien monde »...
« …] avec l’Allemagne qui pousse vers l’est, la Russie qui pousse vers l’ouest et la Pologne qui tente d’exister au milieu, sur cette terre ondulée qui n’offre d’obstacles ni aux vents, ni aux armées. »

Dans ce récit, les références culturelles et à une Histoire que je ne connais guère (il semble que ce soit le cas plus généralement des Italiens) rendent difficile d’apprécier la part du chauvinisme, du passéisme, mais en tout cas l’amertume et la nostalgie sont réelles, ainsi qu’un certain ressentiment.
« …] après l’empire, il ne nous est tombé dessus que du mauvais : le fascisme, l’impérialisme, le communisme, la négation des langues des autres, l’esthétique de la mort »

« Et ce n’est pas la peine de leur expliquer que personne ne part d’un cœur léger pour une guerre lointaine et incompréhensible. »

« Il y a toujours quelqu’un pour vouloir vous banaliser, parce que votre complexité ne lui convient pas. Quelqu’un qui a besoin d’un ennemi pour exister. »

Paolo Rumiz paraît voir l’empire austro-hongrois comme une sorte de prélude, de prémisse de l’Europe unifiée. Italien déchiré, il n’est pas tendre pour l’Italie :
« …] ma nation de démolisseurs de voies ferrées, qui ont arraché de chez nous l’âme paysanne, ma nation dévorée par l’incurie, infestée de larbins et de faux dévots hypocrites et sans Dieu, ma terre de bambins tyranniques et d’adultes habitués depuis l’enfance à baiser la main des évêques et des sous-secrétaires. »

Il rencontre en voyage des personnes étonnantes, tels que Marina la Russe, ou Erwin, qui recherche les sépultures des Caduti, y allumant une petite lampe de cimetière pour tirer de l’oubli les morts (rite intime que Rumiz reprend à son compte).
« Afin d’éviter de dire que ces jeunes gens ne sont pas morts pour l’Italie, on emploie le terme générique "Caduti", tombés au champ d’honneur, morts au combat, et puisque les noms sont tous italiens, ce petit jeu de prestige a des chances de réussir. »

Ce sont les « soldats de l’Adriatique et du Trentin » :
« Après avoir été trop italiens pour les Allemands, voilà qu’ils étaient devenus trop allemands pour les Italiens. »

L’Italie a perdu jusqu’à leurs noms et leur nombre, tandis qu’Otto Jaus s’emploie à sauvegarder les tombes austro-hongroises de l’incurie et de l’amnésie.
« Il s’est aperçu que plus il parle avec les morts, plus il s’enfonce dans la compréhension du présent. […]
Et plus il pénètre les raisons de la dissolution de son vieil empire, plus lui apparaît fulgurante, à l’époque actuelle, la décadence de la fédération de peuples à laquelle il appartient. Peut-être ne s’est-il jamais autant avancé à l’intérieur du présent qu’il ne le fait depuis qu’il fréquente les cimetières. Il sent qu’il n’y a pas seulement la lecture des livres. Il y a aussi la voix puissante des lieux. Parce que les lieux ont toujours un secret à confier. »

Rumiz plaide que l’Histoire (hélas méconnue) permet de lire l’actualité (livre écrit en 2014, anniversaire du début de Première Guerre mondiale).
« La Pologne est le lieu entre tous où l’on voit le plus clairement que 1939 est la conséquence de 1914. »

Plus original, il soutient que l’Histoire se retrouve davantage dans les lieux que dans les livres.
« Ce que je cherchais, c’était le chant choral des voix, et je voulais surtout percevoir la distance réelle des événements, parce que les livres d’histoire ne me la donnaient pas. »

« Cela fait bien longtemps, désormais, que je ne cherche plus l’Histoire dans les livres et les monuments. La mémoire se trouve dans les galets des fleuves, dans le bois du Petit Poucet, au cœur du règne végétal, dans le goût des myrtilles couleur de sang. »

Ce récit de voyage dans le temps et l’espace est narré dans un perpétuel chassé-croisé du présent et du passé, dans « une déconcertante compression du temps ».
Se déplaçant essentiellement en train, c’est dans un train grande vitesse italien que Rumiz, de retour de Pologne, se fait voler ses notes, et ses irrécupérables pensées notées au fil du voyage : « l’horreur des pensées perdues »…
Il repart alors vers la Galicie, cette fois en Ukraine.
« Maintenant, je devais continuer, aller voir au-delà de la forteresse Bastiani, me tourner vers le désert des Tartares [… »

Puis il effectue un troisième voyage, dans « la poudrière balkanique », qu'en tant que journaliste il connaît bien aussi.
« Comme en 1914 et en 1992, Sarajevo n’est pas le détonateur, mais le révélateur. Elle montre impitoyablement le somnambulisme de l’Occident. À Sarajevo commence et finit le XXe siècle, la Bosnie est le symbole de l’échec de l’Union européenne. »

(On pense à la dégradation des valeurs décrite par Hermann Broch dans sa trilogie Les Somnambules).
Rumiz boucle logiquement la boucle avec les Centomila, les Cent Mille de Redipuglia dans le Carso (haut-plateau karstique italien).
« Et là, ballotté sur ces rails, je ne sais même plus ce que je cherche, si ce sont les Caduti de la Grande Guerre, ou bien les victimes de la grande famine infligée par Staline, les Juifs de la Shoah, les paysans exterminés par les nazis, déportés dans les goulags, ou même – pourquoi pas ? – les premiers morts de la place Maïdan à Kiev, dont on vient justement d’entendre parler au cours des dernières heures. »


Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre #historique #identite #lieu #mort #politique #premiereguerre
par Tristram
le Sam 25 Jan - 13:38
 
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Sujet: Paolo Rumiz
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Juan José Saer

Le Fleuve sans rives

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El río sin orillas: tratado imaginario (1991)
"Essai" qui présente le Río de la Plata (et son prolongement chimérique, l’Argentine) de manière géographique, historique, ethnologique, toponymique, littéraire, sociologique, politique :
« Disons qu’ayant été chargé de fabriquer un objet significatif, j'ouvre le tiroir, je le renverse sur la table et me mets à chercher, puis à examiner les souvenirs les plus évocateurs, afin de les organiser ensuite selon un ordre approprié qui ne soit ni celui du reportage, ni celui du traité, ni celui de l'autobiographie, mais celui qui me paraît le plus conforme à mon sentiment et à mes goûts artistiques : un hybride sans genre défini mais dont la tradition ne cesse de se perpétuer, me semble-t-il, dans la littérature argentine, du moins telle que je la vois. […]
Disons par conséquent qu’il n’y a pas dans ce livre un seul fait relevant d’une volonté de fiction. »

La pampa fut d’abord un lieu de passage, un désert premièrement habité par les chevaux (à partir du peu abandonné par les Espagnols), les vaches puis les chiens, ensuite les Indiens qu’ils attirent, puis les gauchos (« créés par le cheval », et arrivés deux siècles après ce dernier), avant le patriarcat des propriétaires fonciers, puis la vague d’immigration européenne, enfin les dictatures, les militaires initiés aux techniques nazies, l’emprise états-unienne.
À la fascination nationale pour l’Europe et sa pensée semble répondre le symptomatique exil de tant de penseurs argentins.
Saer donne des informations éclairantes sur les auteurs argentins (Borges, etc.), mais aussi Caillois et Gombrowicz, retenus à Buenos-Aires par la Seconde Guerre mondiale.
Ce livre évoque les éléments de L’ancêtre (1983), et le fleuve sans rives apparaît aussi dans L’enquête (1994) ; en fait, il constitue un trousseau de clefs pour élucider ces romans (ainsi, Saer dit que si des Indiens ont dévoré des Espagnols, c’est parce qu’ils les auraient pris pour du gibier, n’y reconnaissant pas des humains).
« Il est bien connu que le mythe engendre la répétition, la répétition la coutume, la coutume le rite, le rite le dogme, et le dogme, enfin, l’hérésie. »

Un passage lumineux de nos jours, auquel j’adhère totalement :
« Peut-être le Rio de la Plata (comme d’autres régions de la planète ayant connu également de forts courants d’immigration) a-t-il reçu en partage un privilège très différent de ceux de sa classe patriarcale : celui de préfigurer, en une sorte de mirage paradigmatique, les grands déplacements du XXe, les grandes migrations dont la dimension dorénavant planétaire a bouleversé le monde traditionnel des cinq continents. Cette impossibilité de s’identifier à une tradition unique, ce déchirement entre un passé trop lointain et un présent insaisissable, cette impression d’être perdu au milieu d’une foule sans racines, contraint d’adopter des règles de conduite individuelle et sociale dont personne ne serait capable de justifier la légitimité, ce flou, si révélateur de notre époque, touchant à la nature même de notre être, tout cela est apparu, plus tôt probablement qu’en toute autre partie du monde, dans les environs immédiats de notre fleuve sans rives. Au lieu de vouloir à tout prix être quelque chose ‒ appartenir à un pays, à une tradition, se connaître comme une classe, un nom, une situation sociale ‒, peut-être n’existe-t-il pas aujourd’hui d’autre orgueil légitime que celui de se reconnaître comme rien, moins que rien, fruit mystérieux de la contingence, produit des combinaisons complexes qui mettent tous les vivants sur un même pied d’égalité, celui d’une présence aléatoire et fugitive. Le premier pas de la découverte de notre véritable identité consiste justement à admettre qu’à la lumière de la réflexion, et, pourquoi pas, de la compassion, aucune affirmation d’identité n’est possible. […]
Confrontés les premiers aux signes avant-coureurs de l’obscure irréalité qui allait se généraliser, ils [les habitants du Rio de la Plata] cherchaient obstinément une réponse, sans soupçonner que l’imprévisible réponse était dans la nécessité où ils avaient été de se poser la question. »

Les réflexions de l’écrivain concernent également la création littéraire :
« Créer un objet capable d’embrasser ce que spécialistes et profanes ont en commun : ainsi peut se résumer la fonction de la littérature. […] plus nous [les] mettons en valeur [les détails], plus nous tâchons d’éclairer l’image que nous voulons donner, et plus nous procurons de plaisir à notre destinataire, qui du seul fait de les évoquer, les reconnaît comme siens. Le but de l’art n’est pas de représenter l’Autre, mais le Même. Le terrain le plus favorable à l’Autre, c’est, bien qu’à première vue cela paraisse contradictoire, l’accidentel et le stéréotype : l’accidentel, parce qu’il n’exprime que les contingences extérieures, la résolution purement technique des actions humaines, et le stéréotype, parce qu’il est la cristallisation stylisée, dorénavant indépendante de l’imaginaire, de ces accidents. »

Cette lecture constitue un régal (une excellente conversation érudite et de bon ton, où j’aurais eu celui de me taire), et dans la première partie on pense inévitablement au Danube de Rumiz et Magris…

Mots-clés : #amérindiens #essai #immigration #lieu #voyage
par Tristram
le Lun 6 Jan - 12:03
 
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Sujet: Juan José Saer
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Valerio Varesi

Les ombres de Montelupo

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Et de trois, et toujours dans la brume !
Cette fois, le commissaire Soneri est revenu se ressourcer à la cueillette des champignons dans les alentours de son village natal des Apennins (le Montelupo serait une montagne entre Parme et La Spezia). Il se trouve impliqué dans un drame où les obscurités de son passé le ressaisissent, alors qu’il ressent une impression d’exclusion de cette communauté originaire, due à son expérience de ville/ vie qui lui permet de voir une réalité assez répugnante. Resurgit aussi l'histoire (Seconde Guerre mondiale), et les problèmes actuels est prégnants (immigrés, perte d'identité, corruption politique, etc.)
Un roman prenant à la longue (malgré des incongruités, que je rejetterais sur la traduction, mais pas que ?) : décidément son surnom de Simenon transalpin n’est pas abusif : de trois fois rien une atmosphère tendue est instaurée ‒ ici plus amère que mélancolique.

Une curieuse conception de la cause de la solidarité :
« Quand quelqu’un est pauvre, il sait qu’il peut avoir besoin des autres. Du coup, il est disposé à aider tout le monde, parce qu’il craint d’être un jour celui qui se trouve dans la mouise. C’est tout. La bonté n’a rien à voir là-dedans ; comme toujours, ce qui anime les personnes, c’est le besoin et la peur. »


Mots-clés : #lieu #polar #ruralité
par Tristram
le Mer 25 Déc - 12:45
 
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David George Haskell

Un an dans la vie d'une forêt

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« Assis devant mon mandala sur le bloc de grès plat, je me fixe des règles simples : y venir aussi souvent que possible, observer le déroulement d’un cycle annuel, garder le silence, déranger le moins possible, ne pas tuer d’animaux ni en évincer, ne pas y creuser ni y pénétrer, ne m’autoriser qu’un simple effleurement des doigts, de temps en temps. Je n’établis pas de programme de visite précis, mais je me promets de venir là plusieurs fois par semaine. »

David George Haskell s’est choisi une aire circulaire, qu’il compare à un mandala tibétain, où il voit un microcosme de l’écosystème forestier.
« La quête de l’universel dans l’infiniment petit est un thème sous-jacent dans beaucoup de cultures. »

Il est à remarquer que cette démarche, qui paraît aléatoire voire mystique, reste fondamentalement scientifique : c’est l’étude d’un échantillon représentatif d’une forêt ancienne des Appalaches.
Le grand intérêt de ce livre est de présenter un état de nos connaissances sur la diversité biologique (je suppose scientifiquement correct) sous une forme à la fois attrayante et réfléchie (au sens de ses implications humaines). La démarche d’Haskell est particulièrement congrue : cette relation en manière de journal d’observation (l’astuce "un an sur une parcelle de forêt") est rédigée dans un style inspiré, aux limites (parfois transgressées) du lyrisme et de la poésie. Seul un certain anthropomorphisme humoristique (mais du ressort du conte) me paraît un peu dommage. C’est un ouvrage de vulgarisation (qui ne demande pas de connaissances poussées en sciences naturelles), mais le côté didactique est toujours agréablement conçu, et les descriptions faites sur un ton à la fois juste et passionnant.
Profitons donc de l’engouement actuel pour la nature (et notamment les arbres avec Wohlleben) pour approcher ce monde fascinant et méconnu !
Sinon, la part est belle en ce qui concerne l’évolution, ce grand moteur du vivant (si on lui laisse le temps) ; comme c’est dorénavant généralement reconnu, il apparaît que coopération et compétition agissent de concert.
« La génétique moderne donne à penser que dans la nature, les frontières sont souvent plus perméables que nous ne le supposons quand nous nommons des espèces "distinctes". »

« Le ministre de l’Évolution récompense les animaux qui prêtent assistance à leurs proches parents et ignorent leurs parents plus éloignés. »

« L’évolution enjoint non seulement à "croître et multiplier" mais aussi à "s’en aller et multiplier". »

Un développement des pensées de Darwin mène à des considérations inattendues, et fort actuelles :
« Ce que dit Darwin, c’est que toutes les formes de vie sont faites de la même étoffe, et nous ne pouvons donc écarter d’un revers de main la possibilité que les chenilles ressentent les effets d’un choc nerveux en affirmant que seuls nos nerfs peuvent provoquer une réelle douleur. Si nous reconnaissons la continuité évolutionnaire de la vie, nous ne pouvons pas ne pas éprouver d’empathie envers les animaux. Nous sommes faits de la même chair. La descendance d’un ancêtre commun implique que la douleur ressentie par les chenilles et celle de l’homme sont similaires. La douleur des chenilles peut certainement différer de la nôtre en intensité et en qualité, tout comme leur peau et leurs yeux diffèrent des nôtres, mais il n’y a aucune raison de penser que le poids de la souffrance est plus léger pour les animaux non humains. […]
La souffrance est-elle plus grande quand la douleur se manifeste dans un esprit capable de voir au-delà du moment présent ? Ou est-ce pis d’être enfermé dans une inconscience où la douleur est la seule réalité ? Question de goût peut-être, mais la deuxième possibilité ne me semble pas être la plus réjouissante. »

Évidemment la conscience écologique a sa place dans ce livre :
« Le fait que les [plantes] éphémères aient survécu au bouleversement de la période glaciaire montre qu’elles s’adaptent aisément lorsque le vent tourne. Mais la tempête qu’a été l’âge glaciaire a mis des milliers d’années à éclater et à se calmer, alors que ces plantes sont maintenant confrontées à un changement qui s’est abattu en rafale sur elles en l’espace de quelques décennies. Le paradoxe de l’écologiste est devenu la prière du défenseur de l’environnement. Ce mandala pourrait bien être une partie de la réponse à cette prière, une zone de forêt relativement épargnée par le morcellement et l’invasion, où les pages de l’ancienne charte écologique n’ont pas été encore arrachées et emportées par le vent. Ces fourmis, ces fleurs, ces arbres recèlent l’histoire et la diversité génétiques à partir desquelles l’avenir sera écrit. Plus nous retiendrons de pages, plus le scribe de l’évolution aura de matériaux à sa disposition pour retoucher la saga. »

« Les forêts de la planète renferment à peu près deux fois plus de carbone que l’atmosphère, plus de mille millions de millions de tonnes. Cette énorme réserve nous prémunit contre la catastrophe en faisant office de tampon. Sans les forêts, la majeure partie du carbone serait dans l’air sous forme de gaz carbonique et nous ferait griller comme dans une serre. »

On découvre un écosystème largement inconnu en Europe (parulines, etc.). J’ai particulièrement été sensible à la salamandre (28 février) :
« L’évolution a donc conclu deux marchés avec ces animaux, tous deux inscrits dans leur chair : une bouche plus efficace au prix d’une absence de poumons et un allongement de l’espérance de vie au prix d’une queue détachable. Le premier accord est irréversible, le second temporaire, effacé par le mystérieux pouvoir de régénération de la queue.
Le pléthodon est un maître de la métamorphose, un nuage vivant. Sa parade nuptiale et les soins qu’il prodigue à ses petits défient nos classifications péremptoires, ses poumons ont été troqués contre des mâchoires plus longues, une partie de son corps est détachable et, paradoxalement, alors qu’il adore humidité, il ne se baigne jamais. Et, comme tous les nuages, il est vulnérable aux vents violents. »

Et j’ai découvert les (peu appétissantes) blarines, musaraignes à la salive neurotoxique (25 mars) :
« Les blarines ont une vie courte, intense. Une sur dix seulement survit plus d’un an ; les autres sont consumées par leur métabolisme endiablé. Elles respirent si frénétiquement qu’elles ne peuvent subsister longtemps au-dessus du sol. Dans l’air sec, leur respiration outrageusement rapide les dessécherait et les tuerait rapidement. »

La narration du tremblement de terre (29 avril) a un bien meilleur rendu que beaucoup de récits que j’ai pu lire à ce propos, et la sexualité des champignons (2 juillet) est sidérante !
« Nous avons éliminé les prédateurs des cerfs, les Indiens d’abord, puis les loups, puis les chasseurs, dont le nombre diminue d’année en année. »

« Comme tout un chacun, je suis lesté de mon bagage culturel et ne vois donc que partiellement la fleur ; le reste de mon champ de vision est occupé par des mots accumulés depuis des siècles. »


Mots-clés : #ecologie #lieu #nature #science
par Tristram
le Lun 23 Déc - 23:23
 
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Sujet: David George Haskell
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Goliarda Sapienza

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Rendez-vous à Positano

Positano guérit de tout, vous ouvre l’esprit sur les douleurs passées, vous éclaire sur les présentes, et vous préserve souvent de tomber dans l’erreur. C’est curieux, mais parfois j’ai l’impression que cette conque protégée à l’arrière par les bastions des montagnes oblige, comme un « miroir de vérité », à se regarder bien en face, avec devant soi cette grande mer presque toujours limpide et calme, qui, elle aussi, pousse à la révision de ce que nous sommes. C’est pour ça que les couples de vingt ans arrivent là en croyant être heureux et en quelques semaines se séparent, ou qu’au contraire des gens restés seuls depuis des années et des années trouvent ici un compagnon. Des hommes persuadés d’être des mâles à cent pour cent se découvrent amoureux d’un garçon. Oui, pour les problèmes moraux c’est la même chose, ici, on ne peut échapper à l’impulsion de la vérité. Lorenzo appelle Positano le tombeau de l’amour et il a raison, mais bien souvent la vérité ne peut éclore qu’en passant à travers la mort absolue de ce que l’on était auparavant, ou croyait être.

Lorsque commence le roman, en 1948, Positano, était un petite ville de Sicile, à 20 km seulement de Naples, nichée entre les collines et un bras de mer. Curieusement à l'écart, c'était un lieu tranquille où les habitants vivaient en bon accord sur un riche terreau humain, fait de belles habitudes, de cordialité sans indiscrétion et d'entraide subtile.
Et ceux qui avaient eu un vrai coup de cœur pour Positano, se fondaient dans l'ensemble, trop contents d'avoir trouvé un tel lieu d'accueil, un abri providentiel.
Mais vingt ans plus tard, lorsque s'achève l'histoire, Positano a radicalement changé.  Sous l'influence du tourisme de masse, la ville, tel un accélérateur de particules, est devenue un lieu public, pollué de toutes les façons, comme ce fut le cas à Saint Tropez.

C'est précisément cette évolution que vont vivre les deux protagonistes du livre, Goliarda, auteur et narrateur, et Erica, la femme qu'elle rencontre et qui va devenir un amie très chère, une sorte d'alter égo, différente, mais complémentaire.
Erica, habitante des lieux est alors solitaire, secrète, extrêmement attirante. Elle va partager immédiatement avec Goliarda des affinités électives. Celles de la passion et de la joie mais aussi du risque.
Toutes les deux sont profondément intranquilles.

Les deux ont en commun un vécu profondément personnel, loin de tout conformisme, un itinéraire vital dangereux, une voie très étroite, qu'elles vont vivre séparément, mais en se retrouvant de temps en temps à Positano.
La ville est en soi un personnage central qui évolue selon le flux irréversible des transformations et celui des deux femmes, dont la dégradation va de pair.

Goliarda a toujours m$elé sa vie et la fiction romanesque.
Il est difficile de savoir ce qui fut réellement vécu et ce qui fut fantasme. Mais elle a toujours su créer l'alchimie à partir des éléments dont elle disposait.
Comme l'écrit l'éditeur, "Sapienza sait comme nul autre dire le génie des lieux, la beauté des etres et les variations du temps… Au gré d'une écriture baroque, faite de digressions et d'éllipses d'une beauté déconcertante, elle nous décrit les métamorphoses d'un Positano soumis au vent du changement et d'une amitié tragique."

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Positano avant et après.


Mots-clés : #amitié #lieu
par bix_229
le Jeu 12 Déc - 21:53
 
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Sujet: Goliarda Sapienza
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Wolfgang Büscher

Un printemps à Jérusalem

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Originale : Allemande, 2014

CONTENU :
Büscher à Jérusalem : deux mois il a vécu dans la vieille ville, d’abord dans une auberge arabe près de la porte de Jaffa, puis dans un mini-quartier grècque des temps des croisades. Être là, tout simplement, et se mouvoir dans les traces de deux mille ans. Un lieu spécial, si chargé d’histoire, de réligion, politique.

REMARQUES :
C’est un grand voyageur à pied qui se pose ici plus ou moins, et se meut dans un espace même assez reduit : La vieille ville de Jérusalem avec ces quartiers arménien, chrétien, arabe et juif. Et l’auteur ne se promène pas seulement avec une certainetranquillité, non, il semble de disposer de beaucoup de temps pour tout simplement être assis ici et là (il a des places préférées, des points d’observation), pour regarder. Là, il semble être un homme contemplatif qui se laisse impregner par les impressions. Car il y en a des choses à voir, mais aussi à « sentir » (les odeurs des premiers pages!). Il rencontre des gens, parfois avec des histoires incroyables, liées à cette ville et leur communauté. Certains lui deviennent très proches.

On pressent chez lui de se savoir dans une ville spéciale, unique, entre Orient et Occident, des rencontres incessantes avec l’Histoire. Quelle coexistence, parfois les uns contre les autres, dans un espace si reduit. Mais Büscher semble comprendre, ou vouloir comprendre presque tous. Juste envers les colons juifs extrémistes il semble prendre ses distances. Souvent il porte un regard empathique, parfois aussi de colère. Car l’absurdité de certaines situations, et un virement vers le déclin et le tragique guettent.

Comprendre Jérusalem semble impossible. L’auteur nous fait sentir quelques réalités.
Un livre fort !

« J'étais de nouveau réveillé avant le jour. L'appel à la prière me saisit par surprise. Rien ne bougeait, pas un son, pas une lumière. Blottie dans la froidure de la nuit, Jérusalem écoutait l'annonce venue du désert. L'appel ne semblait pas venir de la ville, c'était comme s'il l'encerclait pour déferler en vagues, des vagues de sable dur. Aussi durement qu'il avait éclaté, l'appel à la prière cessa. Et de nouveau le calme de la nuit, puis les cloches des églises. Doucement, s'assemblant d'abord, le son familier, le balancement, et puis il devenait plus plein, plus dense. Les trois derniers coups maintenant, tous pareils, un amen de métal. Et le jour parut. »



Mots-clés : #lieu
par tom léo
le Ven 6 Déc - 16:06
 
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Karen Blixen

Tag lieu sur Des Choses à lire 41hcfj10

Dans la première partie j'ai aimé la découverte de l'Afrique, de cette région, à travers les yeux et les ressentis de l'auteure.

"Les indigènes sont l’Afrique personnifiée, l’Afrique en chair et en os. Ils sont aussi bien le Longonol, le grand volcan assoupi qui domine, solitaire, toute la vallée du Rift, les mimosas le long du fleuve. Les éléphants et les girafes ne représentent pas mieux l’Afrique que mes indigènes, humbles silhouettes dans un paysage écrasant. Les uns comme les autres émanaient du même principe et n’étaient que des variations sur un thème unique ; non pas des composés fixes d’atomes hétéroclites, mais des composés hétéroclites d’atomes semblables, comme le seraient par rapport au chêne le bois, la feuille ou le gland.
En Afrique, les Blancs qui se déplacent toujours chaussés, et généralement pressés détonnent dans le paysage. Les indigènes, au contraire, sont toujours en « harmonie avec le pays."

"Dans un pays étranger et devant les aspects nouveaux, qu’y revêt la vie, il faudrait savoir ce qui, jusque dans la mort, conserve sa valeur."

C'était très intéressant que l'auteure s'attarde à dresser le portait physique, psychique et spirituel des différentes ethnies. De même les rapports entre elle et "ses" indigènes, (tout particulièrement le chapitre consacré aux femmes Somalies) ses squatters. On mesure aussi l'hospitalité que cette femme de l'aristocratie accorde, bien sur à ses amis, mais aussi aux personnes de passage qui viennent, reviennent, restent, meurent aussi dans la ferme, la maison !

"En échange des bienfaits de la civilisation, mes voyageurs m’apportaient les trophées de leurs chasses, des peaux de léopard et de cheetah, de quoi m’habiller de fourrures quand je reviendrais à Paris, des peaux de serpents ou de lézards pour mes sacs et mes souliers et des plumes de marabouts"

Bon, je vois ça à une époque où peu de personnes s'intéressaient à l'écologie, la biodiversité, à la préservation.

Son regard sur les animaux :

"Ce sont les bœufs qui ont en Afrique payé le plus lourd tribut à la civilisation.
Partout où une terre a été défrichée, ce sont eux qui l’ont défrichée, peinant, suant, enfonçant jusqu’au jarret dans la terre, devant la charrue, avec la menace des longs fouets suspendue au-dessus d’eux.
Partout où un chemin fut tracé, ce sont eux qui l’ont tracé et ils ont remorqué le fer et les outils à travers le pays sous les encouragements et les vociférations des conducteurs, à travers les terrains caillouteux de la montagne, comme à travers les hautes herbes de la plaine, car il n’y avait pas d’autres chemins.
Dès l’aube, ils ont remonté et descendu les collines, traversé les vallées et le lit des rivières, et cela aux heures les plus brûlantes.
Leurs flancs ont été zébrés de coups de fouet et l’on rencontre des bœufs qui ont perdu un œil ou les deux yeux d’un seul coup de ces fouets à lanières.
Les bœufs des Indiens, comme ceux de beaucoup d’entrepreneurs européens, travaillent tous les jours de leur vie sans jamais connaître de dimanche.
Nous avons de grands torts envers le bœuf ; on peut dire que le taureau est constamment furieux, qu’il roule les yeux, martèle le sol et fonce sur tout ce qu’il voit, mais du moins il vit, le feu jaillit de ses naseaux et la vie de ses reins.
Ses jours sont marqués par des exigences sans doute, mais quelquefois aussi par des satisfactions.
De tout cela nous avons privé les bœufs et en échange que leur avons-nous laissé ? Nous avons disposé de leur existence, les bœufs sont condamnés à nous suivre partout et à partager notre vie quotidienne, ils portent nos fardeaux et les tâches les plus lourdes leur sont réservées. Ce sont des êtres dépourvus d’existence propre.
Ils semblent créés pour nous subir"


"Tous ces oiseaux étaient noirs, mais d’un noir doux, profond et mystérieux, un noir d’Afrique qui ressemblait plus à une patine acquise avec l’âge, qu’à une couleur ; c’est le noir des vieilles suies, le noir qui surpasse par son élégance, sa Vivacité et sa force toutes les autres couleurs.
Tous les calaos, avec beaucoup de pétulance, parlaient à la fois ; on eût dit une réunion d’héritiers après un enterrement"


Elle chasse ;  ne fait jamais montre d'anthropomorphisme, elle se borne à admirer, reconnaître chez les animaux leur beauté, leur valeur, leur caractère, s'il faut tuer un animal elle le fait, parce que c'est utile (pour nourriture, parce que l'animal sauvage prélève des animaux domestiques) mais aussi pour le plaisir de chasser (ce qu'il est pas facile d'admettre vu qu'elle se rend compte de la disparition peu à peu de certaines espèces).

La Baronne gère apparemment seule la ferme, son mari n'est cité qu'une fois alors qu'elle accompagne un convoi de ravitaillement, à sa demande, pendant la guerre. (j'ai pu voir dans sa biographie ses rapports avec lui).

"Une ferme est un lourd fardeau, les indigènes qui vivaient d'elle, et même les Européens qui en dépendaient, se déchargeant sur moi de tous  soucis. Je me suis demandé parfois si les boeufs et les caféiers n'en faisaient point autant.
J'avais l'impression que toutes les créatures de la ferme, celles qui parlaient comme celles qui ne parlaient point, me rendaient responsable, si la pluie tardait ou si les nuits étaient froides.
Et, le soir, lorsque j'étais seule il ne me semblait même pas possible ou convenable d'oublier mes soucis et de prendre un livre ; j'étais poussée hors de chez moi, comme une feuille emportée par le vent, par crainte de perdre ma ferme."

Les caféiers ne rendent pas beaucoup car ils sont trop en altitude, s'ajoute les dégâts causés par les sauterelles (véritable plaie), les maladies, l'ingratitude du temps. La ferme doit être vendue, la Baronne doit s'occuper du sort des squatters, licencier ses indigènes, récupérer ses quelques biens.

"Il fallait aussi régler le sort de mes chevaux et de mes chiens.
J’avais pensé les tuer, mais plusieurs amis m’avaient écrit pour me demander de les leur laisser, ils m’assuraient qu’ils en prendraient grand soin.
En voyant courir mes chiens à côté de mon cheval, je pensais que ce serait mal agir envers eux que de supprimer cette vie que je sentais si ardente. Je fus longue à me décider. Et finalement, je résolus de les laisser à mes amis."


Ceci m'a été difficile à comprendre, mais cette attitude rejoint ce que j'ai dit plus haut pas d'anthopomorphisme, l'animal reste un animal, c'est sa valeur qu'elle voit, on ne peut pas dire qu'elle "aime" ses animaux, non.

Dans la IIIème partie, ce sont les départs, le sien, ceux qui quittent la vie, un ami, un chef Kikuyu, un invité...

C'était une lecture intéressante, les descriptions sont très belles ; l'attitude du gouvernement aussi vis à vis des indigènes (les nombreuses interdictions qui tendent à nier les us et les moeurs - traditions -  des indigènes) ; les rapports entre les différentes ethnies, entre les Blancs et les Noirs. La Baronne est intelligente, elle a su comprendre l'Afrique à travers les Indigènes. Elle s'est impliquée, dénouant les conflits, lectrice, soigneuse pour tous ceux qui vivaient sur sa terre.

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merci à Tristram qui m'a suggéré cette lecture


Mots-clés : #autobiographie #colonisation #lieu
par Bédoulène
le Jeu 21 Nov - 15:49
 
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Sujet: Karen Blixen
Réponses: 5
Vues: 758

Howard Fast

Il me manquait Fast, alors étant en panne pour cause matérielle, j'ai lu

"Cour martiale"

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Guerre de Birmanie, les combats ont cessés mais un théâtre d'opérations sous la gestion conjointe des E.U et des Britanniques subsiste . C'est dans cette situation d'attente, dans cette région au climat difficile, rongée de maladie, des habitants miséreux qu' un meurtre a été commis ; un Lt Winston de l'armée américaine  a tué un soldat Britannique, le Sergent Quinn.

Le Gal Kempton en responsabilité du secteur pour les E.U a réclamé le Capitaine Barney Adams, de retour de plusieurs campagnes (Afrique, Italie) à qui il souhaite confier la défense de l'accusé. Mais dès son premier entretien Adams apprend que le jugement est déjà "rendu", en accord avec le responsable Britannique et Kempton,  Winston doit mourir, sa mort seule préservera l'entente entre les E.U et les Britanniques ; il faut sauver la Grande Alliance à défaut de sauver Winston.
Adams s'étonne à juste titre de ce que le verdict soit annoncé mais le Gal Kempton lui dit que c'est parce qu'il veut pouvoir montrer une "défense honnête" qu'il souhaite que ce soit lui l'avocat.

Adams n'a jamais défendu, ni assisté en cour martiale, bien qu'il ait fait d'excellentes études, il n'a aucune pratique. Le Gal lui fait confiance, c'est le fils d'un ami, de bonne et vieille souche !

Durant le procès l'image de boy-scout que le Gal avait du Capitaine Adams s'efface, le Capitaine Adams met tout son savoir, son honnêteté, sa vigilance à traquer la vérité. Il démonte un à un les "oublis", traque, arrache les paroles des bouches qui se taisent, par crainte des responsabilités ou pour carrière.   Pour le Capitaine Adams,  quels que soient les sentiments qu'il éprouve pour l'accusé, ( lequel d'ailleurs il hait parce qu'il représente tout ce qu'il rejette et la raison de son engagement dans la guerre) celui-ci doit se voir offrir "le droit", l'un des principes fondateur de la démocratie.

Le Capitaine Adams n 'a que quelques jours pour connaître ce qui deviendra "l'affaire Winston"  et préparer sa défense, laquelle s'appuiera sur la pathologie de Winston. En effet après s'être entretenu avec plusieurs responsables militaires, les témoins du meurtre et surtout le médecin psychiatre qui  a placé Winston dans le service, vu l'attitude et les rares propos de l'accusé, Adams est convaincu qu'il défend un homme atteint de paranoIa, c'est-à-dire un malade.

Le capitaine Adams par son choix de défense sait qu'il s'affronte  au Gal Kempton, lequel lui demande s'il défend Winston, question à laquelle il répond qu'il "se défend lui". Ce qui, je pense, signifie qu'en défendant Winston, il défend le "droit" et donc il se défend lui défenseur du Droit, lui citoyen américain.

Winston est reconnu "non coupable", le tribunal souhaite son renvoi à l’hôpital pour y recevoir un traitement médical.

Adams est à nouveau en campagne, il est seul, l' infirmière rencontrée en Birmanie et qu'il était prêt à aimer l'a repoussé car leur différence de classe lui paraissait un obstacle majeur.  


J'ai encore une fois apprécié l'écriture de l'auteur, le choix du sujet, l'ambiance est bien rendue, les caractères des personnages. Il faut se rappeler que Fast a subi plusieurs procès lui-même et assisté à d'autres, le Droit est l'un des principes fondateur de la démocratie et l' auteur/Capitaine Adams s'en fait le garant dans ce livre.
Dans sa préface, François Guérif parle de "l'isolement des idéalistes", cette situation se retrouve aussi dans le récit, notamment dans la lettre que reçoit le Capitaine Adams du médecin psychiatre.


Mots-clés : #justice #lieu #polar #psychologique
par Bédoulène
le Lun 11 Nov - 15:49
 
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Sujet: Howard Fast
Réponses: 13
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Stanislas André "S.A" Steeman

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La maison des veilles

Bonus la présentation "Espace Nord" avec une super préface, un texte du fils de l'auteur sur son père, des extraits autour du thème "maison"... c'est très bien choisi et accompagne à merveille le texte.

De quoi s'agit-il ? D'un roman policier autour d'un meurtre qui a eu lieu dans un petite immeuble bruxellois (à Ixelles en fait) bien tranquille. Les policiers sont plutôt accessoires et les principaux protagonistes sont les différents habitants de l'immeuble, de la maison. A chaque appartement ses habitudes, ses caractères, ses attentes déçues.

Discret chamboulement pour une narration subtilement indiscrète et finement joueuse. Les codes du whodunnit sont aménagés pour adapter une perspective décalée sur "l'affaire policière" en tant qu'objet d'imaginaire et de narration... sans se priver de fatalité ou de mélancolie dans la peinture du quotidien.

Très très chouette lecture toute en finesse et en équilibre, dans le genre pied tranquille mais très très bon. Un beau mélange d'intelligence et de savoir faire...


Mots-clés : #lieu #polar
par animal
le Lun 28 Oct - 22:04
 
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Sujet: Stanislas André "S.A" Steeman
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Ramuz Charles-Ferdinand

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Construction de la maison

Qu'est-ce qui ferait qu'il n'a pas été publié par son auteur, les accents autobiographiques ou bien la matière non finalisée du livre ?

C'est une des questions qui se posent à la lecture de ce drame familial qui met en scène une famille de vigneron, principalement la mère austère et forte et ses fils. Un aîné efficace mais pas si à l'aise avec le poids des responsabilités, un autre plus frivole et enfin un plus jeune handicapé. Il y a aussi une fille et la femme de l'aîné et la belle fille des paysans d'en haut qui vient prêter main forte quand il le faut. Il y a aussi le lac bien sûr et ces savoyards d'en face...

Tout est en tension entre le devoir, les convenances et les règles du "livre", la bible et les aspirations des jeunes gens. La maison est celle qui doit accueillir la famille au sens large, avec celles de chacun, mais le drame n'est jamais loin.

Il ne faut pas non plus oublier la vigne, son travail et le vin, quasi documentaire.

De beaux passages, des observations et phrases qui font mouche mais un ensemble qui manque parfois de lignes directrices peut-être, ce qui fait apparaître comme forcée la lourdeur du drame ? Lecture ni désagréable ni anecdotique mais en demi teinte par rapport à d'autres.



Mots-clés : #culpabilité #famille #fratrie #lieu
par animal
le Sam 19 Oct - 13:59
 
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Sujet: Ramuz Charles-Ferdinand
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Anosh IRANI

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Le colis

Pour perdre la face, il faut avoir une face, et pas ce qu’avait Madhu : un visage indéfini, homme et femme se la disputant inlassablement pour tenter de s’imposer. Une énergie féminine existait en elle depuis son enfance. Elle s’était exprimée de manière très progressive, d’abord subtile, une cuisse par-ci, un regard timide par-là, un gloussement dans l’obscurité, puis, plus franche, la femme avait pris le dessus, elle s’était moquée de l’homme et l’avait laissé pour mort. Mais cet homme du passé revenait maintenant prendre sa vengeance, il la punissait de s’être débarrassée de lui, se frayait un chemin vers le devant de la scène. Et si cet affrontement ne cessait pas, elle finirait sans visage. Il ne lui resterait plus qu’un crâne.


En Inde, les hijras sont vénérées, un peu. Méprisées, beaucoup. Et craintes peut-être encore plus. Nées femmes dans un corps d’homme, elles se regroupent en communauté autour de leur gourou. Elles ont le don de bénir ou de maudire, à leur guise. Elles sont « le troisième sexe ». Très jeune, Madhu a fui le rejet familial pour devenir l’une d’entre elles et vivre dans le quartier rouge, haut lieu de la prostitution de Bombay. Mais à bientôt 40 ans, son corps autrefois adulé la trahit, et les questions existentielles affluent...

Madhu est à l’heure des bilans. L’heure d'admettre que la liberté qu’elle a crue trouver chez les hijras n’était probablement qu’illusoire et que, derrière le charme de sa gourou et les soupirs exaspérés de son père, se cachaient une complexité qu’elle a toujours niée. L’heure de réaliser que, dans le quartier rouge, les luttes de pouvoir et d’argent sont à l’oeuvre à chaque instant, jusque les rares endroit dont on les pensait exclus. Son passé, sa vie semée d’échecs la rongent… Et c’est précisément à ce moment qu’on la charge d’un nouveau colis.
Les "colis", ce sont des fillettes vendues par leurs familles et qu’il faut broyer mentalement afin qu'elles se résolvent à leur sort : 10 passes par jour, 300 jours par an. Minimum. Madhu a sa propre méthode, bien différente de la violence inouïe des proxénètes, et pourtant tout aussi glaçante… Cette fois encore elle l’applique froidement, consciencieusement. Mais le chaos intérieur qui est le sien depuis quelques temps l’amène à douter…

Il y a des romans, comme ça, qui vous remuent au plus profond de vous. Des livres qui vous rappellent à quel point un seul être peut receler en même temps des abîmes de tendresse et de monstruosité, et qui vous mettent face à votre propre humanité si imparfaite. Pour moi, Le colis fut de ceux-là.
D'ordinaire, les prostituées comme les hijras ne sont que des ombres interchangeables à la merci des proxénètes et du sida, vouées au rejet, aux quolibets et à la honte. Anosh Irani leur rend un visage, des rêves sous le désespoir, des rires et des amours, aussi. Sa plume, tour à tendre tendre, nostalgique ou d’une crudité acerbe, épouse cette humanité mouvante, ambigüe, reniée et pourtant tellement réelle. Madhu, avec ses contradictions, son verbe haut et sa fragilité, est inoubliable.
Un roman coup de poing. Un roman coup de coeur.


Mots-clés : #famille #identitesexuelle #lieu #psychologique #sexualité
par Armor
le Sam 7 Sep - 16:02
 
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Sujet: Anosh IRANI
Réponses: 10
Vues: 567

Paolo Rumiz

Comme des chevaux qui dorment debout

Tag lieu sur Des Choses à lire Proxy198

A bord de trains interminables, Paolo Rumiz part pour de nouveaux voyages, une fois de plus aux frontières de l’Europe, dans une vaste réflexion tout autant intime que géopolitique,

Cette fois-ci c'est sur les traces de son grand-père, soldat de la guerre de 14. Italien de Trieste, il vivait dans cette zone de l'Italie qui était en territoire austro-hongrois. Il est donc parti avec l'armée du  Kaiser, dans les rangs de laquelle il fut méprisé et bafoué. Quand lui et ses congénères sont rentrés après le conflit, ils ont été considérés comme traîtres par les locaux, et gommés des récits et des livres d’histoire.

Paolo visite ce silence, cette douleur. Il traverse des lieux qui stimulent l'imaginaire, entre rêverie, poésie et souffrance. Chaque anfractuosité du terrain évoque une tranchée, chaque bosse suggère un corps enfoui, où les myrtilles et les bouleaux plongent leurs racines dans la chair des soldats tombés au combat. Il va de cimetière en cimetière : là les corps sont honorés, les ennemis réunis,  ailleurs c'est l'abandon le plus complet…

L’émotion d’aujourd’hui rappelle les  drames de jadis. Elle n’empêche pas une réflexion sur cette Grande Guerre, et plus généralement l’histoire d’un siècle où sont en préparation toutes les dérives nationalistes d’aujourd’hui.  

J’ai beaucoup pensé à Marie tout au long de cette lecture.

Mots-clés : #devoirdememoire #lieu #mort #premiereguerre
par topocl
le Ven 16 Aoû - 9:09
 
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Sujet: Paolo Rumiz
Réponses: 14
Vues: 721

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