Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Mar 20 Avr - 15:01

5 résultats trouvés pour misere

Charles Dickens

Cantique de Noël

Tag misere sur Des Choses à lire Cantiq10

Voici, dans un conte de cinq « couplets », Ebenezer Scrooge (quels noms de personnages, comme celui de son commis, Bob Cratchit !), un homme d’affaires âpre au gain ayant survécu à son associé, Jacob Marley, dont le spectre lui apparaît un soir de Noël typiquement londonien.
« Scrooge reprit le chemin de son lit et se mit à penser, à repenser, à penser encore à tout cela, toujours et toujours et toujours, sans rien y comprendre. Plus il pensait, plus il était embarrassé ; et plus il s’efforçait de ne pas penser, plus il pensait. Le spectre de Marley le troublait excessivement. Chaque fois qu’après un mûr examen il décidait, au-dedans de lui-même, que tout cela était un songe, son esprit, comme un ressort qui cesse d’être comprimé, retournait en hâte à sa première position et lui présentait le même problème à résoudre : "était-ce ou n’était-ce pas un songe ?" »

Odieux avare endurci, trois esprits successifs (passé, présent et avenir) l’amènent à repentance au spectacle de la misère humaine qui fête malgré tout gaiement Noël en compagnie. L’acariâtre nanti découvre l’amour et la bonne humeur familiale. Après cette leçon nocturne, il rit et répand le bonheur.
C’est pathétique (la mort du petit Tiny Tim, les bons sentiments), d’une époque où cela était encore possible en littérature – encore neuf.
Dickens excelle tant dans la forme brève que dans ses longs feuilletons, et son œuvre appartient au fond commun des lettres. L'histoire fameuse de Scrooge fait partie de ses créations devenues légendaires outre-manche. J’ai moi-même l’impression de l’avoir déjà lu – ce qui n’est pas impossible…

\Mots-clés : #contemythe #fantastique #misere #social #xixesiecle
par Tristram
le Mer 3 Mar - 0:02
 
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Sujet: Charles Dickens
Réponses: 6
Vues: 338

Vénus Khoury-Ghata

L'adieu à la femme rouge

Tag misere sur Des Choses à lire L_adie10
Roman, 2017, 165 pages environ.

Quelque part en Afrique sub-saharienne (en Érythrée apprendrons-nous au fil du roman), une jeune femme suit, de gré, un photographe aux cheveux jaunes qui la mitraille de son appareil photo.

Son mari et ses enfants la recherchent jusqu'en Andalousie (Séville), où elle trône sur les affiches publicitaires. Puis elle quitte le photographe pour un écrivain, et sa truculente femme de ménage Amalia.
S'ensuit une histoire complètement hallucinante, dans laquelle les enfants, aidés d'un géant noir nommé Baobab, habillent la nuit les affiches dénudées montrant leur mère, tandis que le père se fond dans la masse plus ou moins ingénieuse des clandestins et autres sans-papiers pour gagner sa vie.
Après bien des péripéties, les top-models de couleur noire s'avèrent ne plus être à la mode, laquelle s'est reportée sur les slaves éthéreés...

Livre non dénué de tendresse, ni d'amour, ni d'humour.

Vénus Khoury-Ghata en mode foutraque a décidé de s'amuser, bien que le thème soit de première lourdeur, et, tour de force, sans escamotage, sans galvauder la profondeur du sujet; à titre personnel je lui en sais gré.

Un style imagé, servi par une écriture maîtrisée à la technique éprouvée (l'avantage de ces auteurs qu'on dit avancés en âge, sans doute...?), des touches réellement poétiques, une peinture des âmes dites simples, un rendu d'ensemble très facile et coulé au service d'une cocasserie qui rend léger ce petit ouvrage, lequel avait pourtant tout pour ne pas l'être:
S'il l'on confiait le sujet douloureux et les protagonistes fragiles à toute autre plume, n'obtiendrions-nous pas un mélo dans neuf productions sur dix ?      

Marcher sur la pointe des pieds pour ne pas alerter le maître qui n'aime pas les enfants, dormir le plus souvent possible, sortir de la chambre et manger quand il dort.
Zina et Zeit hochent la tête pour dire qu'ils ont compris.
Mais la secouent lorsque la mère leur annonce qu'ils iront dans peu de temps dans un pensionnat.
"C'est quoi un pensionnat ?
- Une école où on dort et mange trois fois par jour.
- Dormir trois fois par jour ?"
Autant leur dire que la lune a mangé toutes les étoiles du ciel et roté leurs arêtes sur le désert.
De sa voix brutale, la mère énumère les exigences d'admission en pensionnat.
Des enfants propres, des habits propres. Des cahiers et des chaussures propres, un crayon à papier taillé et surtout pas de poux dans la tête.
Zina et Zeit sont d'accord pour le spoux, les cahiers, les crayons et les chaussures mais à condition de ne pas s'éloigner de la mère. Ils ont eu tant de mal pour la retrouver.
Et pourquoi le pensionnat ?
Ils sont assez grands pour remplir trois cahiers avec les mots qu'ils ont appris depuis leur arrivée dans le pays.
Conocer, no conocer, bono, no bono. Auxquels il faudra ajouter gracia Señor el filosofo appliqué au maître des lieux.
Dire qu'ils le prenaient pour un escritor.
"Un gran escritor, précise Amalia dans sa cuisine, son crayon est si long qu'il touche le plafond."


\Mots-clés : #enfance #exil #famille #immigration #misere #social
par Aventin
le Dim 14 Fév - 16:25
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 23
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Albert Cossery

La Maison de la mort certaine

Tag misere sur Des Choses à lire Cosser10

Une vieille bâtisse sordide menace ruine au sommet d’une venelle des quartiers populaires du Caire ; y cohabitent plusieurs familles démunies.
« Alors, ils se disaient avec sagesse qu’un malheur qu’on connaît vaut sans doute mieux qu’un malheur sournois et qui se cache. »

Cette résignation me paraît typique de la mentalité égyptienne (mais aussi fort répandue ailleurs en Afrique et en Orient), marque d’un certain fatalisme. Un des locataires est Abdel Al le charretier, aussi famélique que les autres, mais révolté et cherchant la cause leur misère, qui va comprendre que la solidarité seule peut leur rendre justice.
« Abdel Al ne cessait jamais de secouer la torpeur de ses compagnons d’infortune. Il les rabrouait continuellement. Leur nonchalance de pauvres animaux apathiques le navrait. Indifférents aux véritables raisons de leur misère, ils ne savaient que vivre honteusement en exhalant des plaintes. Ils menaient une vie amère et pleine de tristesse. Abdel Al leur en voulait de cette immonde résignation. Il eût voulu les voir rejeter ce destin trop lourd par des actes audacieux, ou simplement tenter d’en connaître la source intarissable. Il est vrai que lui-même n’avait qu’une connaissance très vague des origines de son abjecte condition sociale. Mais cet éveil imperceptible de sa conscience suffisait à lui faire sentir sa supériorité sur les autres. Il ignorait encore l’inextricable enchevêtrement de l’économie, pour pouvoir résoudre les problèmes qui le hantaient. Il en était encore à la simplicité primitive de la raison. Ce n’était encore, chez lui, que des idées imprécises, voilées, comme une aube d’hiver. Il était souvent la proie d’intuitions, de lucidités éphémères. Une force magique le poussait à comprendre et à saisir les causes secrètes de sa misérable destinée. »

Les autres habitants déclinent la pauvreté sous toutes ses formes, paresse, bêtise, y compris la désolation.
« Chéhata, le menuisier, abandonnant son travail, fixait le sol avec une obstination stupide d’aveugle. Il semblait pétrifié depuis des siècles. À quoi pensait-il ? Un jour, peut-être, on le saura. Il faudra bien qu’il dise un jour tout l’inconnu de sa souffrance. On ne pourra plus jamais le faire taire. Il criera si fort sa grande faim que personne, après, ne pourra plus dormir. »

Quant au propriétaire, les « marchands de sommeil » ne datent pas d’hier :
« Si Khalil, c’était un propriétaire de la pire espèce. Tout d’abord, sa miteuse fortune, il la devait à des spéculations franchement criminelles. Après des années de recherches sordides, il avait découvert un merveilleux filon. Muni d’un petit capital, il s’était lancé dans l’achat de certaines maisons croulantes, d’innommables ruines que leurs propriétaires – trop heureux de s’en débarrasser quelques heures peut-être avant leur complet effondrement – lui abandonnaient pour un morceau de pain. Pour repérer ces effroyables taudis, il avait acquis un flair de chien policier. Sa capacité dans la reconnaissance et l’évaluation des futures ruines de la ville était presque légendaire. À l’heure actuelle, il possédait une dizaine de ces avalanches en suspens, éparpillées dans différentes venelles des quartiers indigènes. Cependant, c’était là un jeu de hasard auquel se livrait Si Khalil, car ces maisons pouvaient très bien s’écrouler avant d’avoir jamais rien rapporté. Mais Si Khalil avait foi en sa chance. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir quelques meurtres collectifs sur la conscience, par suite de certains hasards malheureux. Toutefois ces catastrophes n’étaient pas faites pour le décourager dans sa tentative d’être un homme respectable et fortuné. »

Les pronostics allant bon train sur le moment où le taudis s’effondrera sur ses occupants, ceux-ci chargent Ahmed Safa le hachâche (consommateur de hachich) d’écrire une lettre de plainte au gouvernement (bien qu’ils se défient des autorités).
« Les enfants aiment beaucoup Ahmed Safa. Il les charme par des récits fantastiques. Comme eux, il vit en enfant. Il n’a pas les soucis des adultes ; ces soucis, lourds et puants. Le hachâche n’a pas honte de sa misère. Il n’a pas cette dignité idiote qu’ont les autres, lorsqu’il s’agit de mendier. Car le plus terrible ce n’est pas d’être pauvre, c’est d’avoir honte de l’être. »

« ‒ Quelle est l’adresse du gouvernement ? dit-il.
Cette adresse allait compromettre toute l’affaire.
Personne ne savait l’adresse du gouvernement.
‒ Le gouvernement, dit Rachwan Kassem, n’a pas d’adresse. Personne ne sait où il habite et personne ne l’a jamais vu.
‒ Pourtant il existe, dit Abdel Al.
‒ Qui le saura jamais ? dit Ahmed Safa. On n’est sûr de rien, en ce monde. »

« ‒ Peut-être que le gouvernement ne sait pas lire, mon fils, dit-il comme en se parlant à lui-même. »

Un passage saisissant de cette novella, l’épisode où le vieux Kawa est "séduit" par une gamine étique qui convoite son orange pourrie…
Pour avoir vécu au Caire, je peux confirmer que, comme à Marseille, il est trop fréquent qu’un immeuble s’écroule ; le savoir-faire des bâtisseurs des pyramides n’est pas en cause, mais plutôt la corruption et l’incurie (permis de construire pour un étage, et on en monte deux-trois par-dessus…) Ça et le goût pour les encorbellements (balcons et autres moucharabiehs) dans une région où l’activité sismique n’est pas négligeable… J’ai en mémoire un bâtiment qui s’est effondré dans mon quartier, loin d’ailleurs d’être des plus miséreux : pour agrandir au rez-de-chaussée, on avait supprimé des piliers, évidemment porteurs…
La venelle, ou ruelle, c’est la hara cairote, lieu caractéristique qu’évoquent tous les romanciers de la ville.
« Jusqu’au soir, ils discutèrent de la situation, accroupis dans la cour. Ils n’avaient plus envie de se lever ni de faire le moindre geste. Ils se sentaient emprisonnés dans leur destinée et à jamais bannis du reste du monde. La maison pouvait s’écrouler, elle les trouverait prêts au suprême sacrifice. À quoi bon bouger, si tout doit finalement retomber dans le néant de la mort ? »


\Mots-clés : #lieu #misère #viequotidienne
par Tristram
le Sam 9 Jan - 14:49
 
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Sujet: Albert Cossery
Réponses: 17
Vues: 2301

Flannery O'Connor

Et ce sont les violents qui l'emportent

Tag misere sur Des Choses à lire Et_ce_10

Tarwater a quatorze ans lorsque meurt son grand-oncle, avec qui il vivait seul, à l’écart de la ville. Le vieillard l’a enlevé à sa naissance (ses parents ayant disparu dans un accident) pour l’éduquer afin d’en faire le continuateur de sa mission prophétique ; il avait déjà tenté de ravir son neveu, Rayber, devenu maître d'école et père de Bishop, enfant idiot que Tarwater a le devoir de baptiser. Ce dernier, après avoir incendié leur maison (métaphore du feu mystique), rejoint Rayber en ville ; plein de méfiance, dialoguant avec soi-même sous la forme d’un étranger (puis un ami) qui lui parle, il oscille entre l’emprise du vieillard qui l’a conditionné et la révolte contre celle-ci.
D’entrée, les scènes de la mort et l’enterrement du vieux prophète donnent le ton : il est féroce, puissant, impitoyable, d’une noirceur sans échappatoire.
« Ou s’il n’était pas exactement fou, ça revenait au même, mais d’une façon différente : il n’avait qu’une chose en tête. C’était l’homme d’une seule idée. Jésus. Jésus ceci, Jésus cela. »

« Ce n’est pas Jésus ou le diable, c’est Jésus ou toi. »

« Les prophètes, c’est bon qu’à ça – à trouver que les gens sont des ânes ou des putains. »

« Quand il en avait plein le dos du Seigneur, il se soûlait, prophète ou pas prophète. »

L’incarnation des personnages est impressionnante, et pour cela aussi j’ai pensé à Steinbeck.
Sur quatre générations, les quatre membres de cette famille se voient les uns dans les autres comme dans un miroir ‒ avec haine, comme des monstres répugnants ‒ la malédiction de la folie dans leur sang.
Ce roman (1960) reprend la dénonciation de La Sagesse dans le sang (1952) à propos des fanatiques, faux prophètes et illuminés qui imposent leurs convictions religieuses (fondamentalistes, bibliques, évangélistes) dans un prosélytisme abusif, exploitant jusqu’aux enfants ‒ en fait, Flannery O’Connor défend ou illustre moins un point de vue qu’elle semble être emportée par une vision, à l’instar de Faulkner ; à l’opposé de toute démonstration, elle présente sans explication jusqu’aux menues incohérences et confusions qui caractérisent l’existence.
Laïque et même athée, le maître d’école, qui à sept ans a été subjugué par les « yeux fous de poisson mort » de son oncle le vieux prophète et l’a rejeté à quatorze ans, qui adulte se débat avec l’amour et veut aider, sauver, guérir, surveiller son neveu (ainsi que l’étudier), est aussi un porteur de certitude à sa manière, mais qui ne peut agir.
« La malédiction des enfants, c’est qu’ils croient. »

« La grande dignité de l’homme, dit l’oncle, c’est qu’il peut dire : Je suis né une fois et ça suffit. Ce que je peux voir et faire pour moi et pour mon prochain dans cette vie, ça ne regarde que moi et je m’en contente. C’est bien suffisant pour un homme. »

Le baptême d’eau qui est nouvelle naissance constitue la trame du récit comme l’augure du drame que le lecteur regarde survenir.

\Mots-clés : #famille #misère #religion
par Tristram
le Sam 2 Jan - 23:45
 
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Sujet: Flannery O'Connor
Réponses: 35
Vues: 1786

Flannery O'Connor

La Sagesse dans le sang

Tag misere sur Des Choses à lire Cvt_la11

Hazel Motes est un jeune déboussolé, passé d’une enfance cadrée par une éducation évangélique à quatre années dans l’armée (Seconde Guerre mondiale). Il croise le pitoyable Enoch Emery, plus jeune et plus déséquilibré encore, attardé à qui personne ne s’intéresse (et lui aussi traumatisé rescapé d’un milieu dévot).
Le piquant est que Flannery O’Connor est une fervente catholique, qui dénonce ici, dans son premier roman, les évangélistes, prédicateurs itinérants et autres faux prophètes nombreux dans le Sud des États-Unis.
J’ai pu observer personnellement les ravages de ce type de rackett en Afrique subsaharienne, et ne peux que soutenir la dénonciation de cette exploitation des élans de foi. J’ai vu de pauvres ouvriers se priver (eux et leurs enfants) pour payer la dîme (10% des revenus, voire plus) à une église personnifiée par un escroc qui roule en 4x4 ; je sais, l’idéal peut requérir des sacrifices, chacun est libre de se faire abuser, tout le monde a le droit d’être dupe…
Bien souvent c’est une liturgie foutraque, basée sur des lectures mal assimilées, qui réduit ces prêcheurs auto-proclamés à une caricature : il n’y a pas que des malfaiteurs, mais aussi des simples d’esprit dans les rangs sacerdotaux.
« Qu’est-ce que le pécheur espérait donc gagner ? Il finirait toujours par être la proie de Jésus. »

Et cela va plus loin : les deux illuminés vivent dans un délire, Hazel par rejet d’une éducation mensongère (qu’il ne peut fuir, pénitent qui réfute le péché comme la rédemption), Enoch par imprégnation déformée de l’image paternelle (son « sang » où se tient la sagesse) :
« ‒ L’Église du Christ ! répéta Hazel, eh bien, moi, j’prêche l’Église Sans Christ… J’suis membre et pasteur de cette Église où les aveugles ne voient pas, où les paralytiques ne marchent pas, et où ce qui est mort reste mort. Demandez-moi ce que c’est que cette Église et j’vous dirai que c’est l’Église que le sang de Jésus n’vient pas salir avec Sa Rédemption. »

« J’prêcherai qu’il n’y a pas eu de Chute parce qu’il n’y a jamais eu d’endroit d’où on pouvait tomber, et pas de Rédemption parce qu’il n’y a jamais eu de Chute, et pas de Jugement parce qu’il n’y a jamais eu ni Chute ni Rédemption. Jésus était un menteur, y a que ça d’important. »

« Moi, j’crois en un nouveau genre de Jésus, un Jésus qui n’donne pas son sang pour racheter le monde, parce qu’il est homme, et pas autre chose, parce qu’il n’a pas de Dieu en lui. Mon Église est l’Église Sans Christ. »

« Regardez-moi, hurla Hazel avec un déchirement dans la gorge, et vous verrez un homme en paix. En paix, parce que mon sang m’a rendu libre. Prenez conseil de votre sang et entrez dans le sein de l’Église Sans Christ, et peut-être quelqu’un nous apportera-t-il un nouveau jésus, et sa vue nous sauvera tous. »

« Pas de vérité derrière toutes ces vérités : voilà ce que je prêche dans mon Église. L’endroit d’où vous venez n’existe plus, celui où vous pensiez aller un jour n’a jamais existé, et celui où vous êtes ne vaut quelque chose que si vous pouvez en partir. Où donc se trouve-t-il l’endroit où vous pourrez vous arrêter ? Nulle part. »

« Ensuite, pendant une huitaine de jours, son sang [Enoch] eut avec soi-même des entretiens secrets et quotidiens, ne s’arrêtant de temps à autre que pour lui intimer un ordre. »

Humour noir :
« Il dit qu’il était pasteur.
La femme le regarda attentivement, puis regarda l’automobile derrière lui :
"De quelle Église ?" demanda-t-elle.
Il dit : "L’Église Sans Christ.
‒ Protestante ? demanda-t-elle, soupçonneuse, ou quelque chose d’étranger ?"
Il dit : "Non, madame, une Église protestante." »

Les deux personnages sont des abîmés de l’existence, plombée par leur formation ratée. Pour eux, la femme n’est qu’affaire de voyeurisme ou de bordel :
« Quand il eut terminé, il ressemblait à quelque chose que la mer aurait rejeté sur elle, et elle avait émis à son propos des commentaires obscènes auxquels il repensa, de temps à autre, au cours de la journée. »

Le bon goût règne à Taulkinham, petite ville du Tennessee :
« Le comptoir était fait d’un linoléum marbré, rose et vert. Une serveuse rousse se tenait derrière, revêtue d’un uniforme vert citron à tablier rose. Ses yeux verts, enchâssés de rose, ressemblaient à une réclame de Lime Cherry Surprise qui était pendue derrière elle. »

À mentionner, entr’autres scènes frappantes, la rencontre d’Enoch avec un « gorille », burlesque et noire guignolade qui révèle toute sa misère de gamin qui n’a pas eu d’enfance.
D’autres personnages bien campés sont de rencontre, tels Hawks le faux pasteur aveugle et sa fille la piètre Sabbath, ou Mrs Flood la logeuse :
« Elle avait le sentiment que les sommes qu’elle déboursait pour ses impôts tombaient dans les poches de tous les bons à rien de la terre, que non seulement le gouvernement les distribuait à des nègres étrangers, à des Arabes, mais les dépensait inutilement à domicile pour des crétins d’aveugles, pour le premier idiot venu, moyennant qu’il pût signer son nom sur une carte. Elle considérait que c’était parfaitement son droit d’en reprendre le plus possible. Elle considérait que c’était parfaitement son droit de reprendre n’importe quoi, argent ou autre chose, tout comme si elle eût été propriétaire d’un monde dont on l’avait dépossédée. Elle ne pouvait rien regarder avec attention sans le désirer aussitôt, et rien ne l’irritait davantage que la pensée qu’il aurait pu y avoir, caché près d’elle, quelque chose ayant de la valeur, quelque chose qu’elle ne pouvait pas voir. »

Dans ce roman, cette ville, cette Amérique, tout le monde est méchant, même « avec Jésus dans la cervelle en guise d’aiguillon »…
J’ai pu penser à John Steinbeck, peut-être à cause d’une certaine tendresse pour ses personnages malgré la farce burlesque à la fois choquante et dramatique, à la limite de l'absurde.
C’est un étonnant livre tragi-comique, à l’écriture très forte, tournant autour du thème de l’aveuglement (et bien sûr des dangers du fanatisme religieux pour soi comme pour les autres).

Mots-clés : #misère #religion
par Tristram
le Dim 26 Juil - 14:31
 
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Sujet: Flannery O'Connor
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