Des Choses à lire
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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 8:48

145 résultats trouvés pour mort

Cormac McCarthy

Des villes dans la plaine

Tag mort sur Des Choses à lire Des_vi10

Dans ce troisième tome de la Trilogie des confins nous retrouvons John Grady Cole (De si jolis chevaux) et Billy Parham (Le grand passage), qui travaillent ensemble comme cow-boys dans un ranch au Nouveau-Mexique, à la frontière du Texas et du Mexique (région économiquement défavorisée et que l’armée va réquisitionner). On retrouve aussi les dialogues laconiques de rudes taiseux dans un récit où l’action est lente, et qui détaille les gestes du savoir-faire passionné des chevaux.
John Grady tombe amoureux d’une très jeune prostituée dans un bordel de Juárez (Mexique) : c’est la belle Magdalena, par ailleurs épileptique, aux mains de son proxénète, Eduardo, et de l’alcahuete (entremetteur) de ce dernier, Tiburcio. John Grady va jusqu’à vendre son cheval pour la racheter par l’entremise de Billy, qui rencontre Eduardo ; il rafistole une petite maison d’adobe en ruine dans la montagne.
Les temps changent ; le vieux M. Johnson :
« Au bout d’un moment le vieil homme dit : Le lendemain de mes cinquante ans en mars 1917 je suis allé à cheval jusqu’au puits de Wilde, là où était la maison du ranch dans le temps, et il y avait six loups morts suspendus à la clôture. J’ai longé la clôture en passant la main dans leur fourrure. Je regardais leurs yeux. Un trappeur de l’administration les avait apportés là la veille au soir. On les avait tués avec des appâts empoisonnés. De la strychnine. Ou autre chose. Là-haut dans les Sacramentos. Une semaine plus tard il en a encore apporté quatre. Je n’ai pas entendu de loups dans le pays depuis. Sans doute que c’est une bonne chose. Ils peuvent être terribles pour le bétail. Mais je crois que j’ai toujours été comme qui dirait superstitieux. Je n’étais pas quelqu’un de religieux, certainement pas. Et j’ai toujours pensé qu’une créature peut vivre et mourir mais que la sorte de créature qu’elle était serait toujours là. Je ne savais pas qu’on pouvait tuer ça avec du poison. Voilà plus de trente ans que je n’ai pas entendu le hurlement d’un loup. Je me demande où il faudrait aller pour en entendre un. Il n’existe peut-être plus d’endroit comme ça. »

Impressionnante chasse au lasso des chiens sauvages qui tuent les veaux dans le chaparral.
Considérations sur le Mexique où les gens sont extrêmement accueillants, où on est vite tué.
Un vieux maestro mexicain aveugle (celui de Le grand passage ?) sympathise avec John Grady, lui apprend qu’Eduardo est amoureux de Magdalena, et lui raconte l’histoire d’un mourant qui demanda à son ennemi de devenir le padrino (parrain) de son enfant.
Le plan de John Grady pour l’évasion de Magdalena échoue : elle est égorgée par Tiburcio. John Grady tue Eduardo qu’il a provoqué dans un duel au couteau, et meurt de ses blessures. Billy rapporte son corps aux États-Unis, comme autrefois celui de son frère.
Billy, soixante-dix-huit ans, est devenu un vagabond. Il rencontre un autre vagabond (métaphysicien) qui lui raconte son rêve d’un vagabond se réveillant de son propre rêve dans une sorte de cérémonie sacrificielle antique (et peut-être mésoaméricaine).
« Le narrateur eut un sourire mélancolique comme un homme qui se souvient de son enfance. Ces songes-là nous révèlent aussi le monde, dit-il. Nous nous souvenons à notre réveil des événements dont ils se composent alors que le récit est souvent fugace et difficile à retenir. C’est pourtant le récit qui donne vie au rêve alors que les événements eux-mêmes sont souvent interchangeables. D’un autre côté les événements qui se produisent quand nous sommes éveillés nous sont imposés et le récit est l’axe insoupçonné autour duquel leur trame doit être tissée. Il nous appartient de peser et de trier et d’ordonner ces événements. C’est nous qui les assemblons pour en faire l’histoire que nous sommes nous. Tout homme est le poète de sa propre existence. C’est ainsi qu’il se rattache au monde. Car s’il s’évade du monde qu’il a rêvé cette évasion est à la fois sa punition et sa récompense. […]
Aux heures de veille le désir qui nous pousse à façonner le monde à notre convenance conduit à toutes sortes de paradoxes et de difficultés. Les choses en notre pouvoir sont agitées de profondes turbulences. Mais dans les rêves nous nous trouvons dans cette vaste démocratie du possible et c’est là que nous devenons d’authentiques pèlerins. Que nous allons au-devant de ce que nous devons rencontrer. »


\Mots-clés : #amitié #amour #aventure #mort #nature #violence
par Tristram
le Sam 17 Sep - 14:09
 
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Sujet: Cormac McCarthy
Réponses: 49
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Nancy Huston

Instruments des ténèbres

Tag mort sur Des Choses à lire Instru10

Le titre est inspiré de Macbeth, cité en exergue, avec une allusion à la musique dans le terme « instruments ».
Alternance entre Le carnet scordatura (discordance en italien, jeu "désaccordé", dissonance volontaire en musique, « une manière d'accorder les instruments à cordes qui s'écarte de l'accord usuel », Wikipédia) et la Sonate de la Résurrection (d’après l'œuvre d'Heinrich Biber, compositeur baroque de Bohème) ; de fortes correspondances tissent des liens significatifs entre ces deux séries (le work in progress – plutôt coulisses, laboratoire, scriptorium, chambre d’écho − et son résultat).
Dans la première, journal intime tenu sur un an par la narratrice-auteure, Nadia (qui change son prénom en Nada, I étant "je" ; elle nomme son jumeau mort à la naissance Nothin’), États-unienne de quarante-neuf ans, commente son travail, sa documentation historique. Elle expose froidement son mépris pour ce qui est nature et vie, et choisit le diable contre Dieu : elle a pour muse son daimôn (génie, esprit, voix, inspiration) : « l’Autre », avec lequel elle converse parfois comme avec un psychothérapeute, et qui lui dicterait son œuvre. Elle discute avec Stella, violoncelliste et meilleure amie de sa mère Élise, sombrée dans la divagation mentale, et évoque son père Ronald, ivrogne qui engrossait sa femme régulièrement pour l’empêcher de jouer du violon.
« C’est une de mes "images au formol", comme je les appelle : des souvenirs qui ne changent pas, ne bougent ni ne s’évanouissent, mais restent là, alignés sur une étagère dans ma tête, muets et horribles tels les organes humains et animaux du siècle dernier qu’on voit exhibés dans des bocaux au Muséum d’histoire naturelle à Paris. »

Dans la seconde série, c'est-à-dire la fiction de Nadia, c’est le miséreux et superstitieux (et croyant) Berry sous l’Ancien régime : Barbe (née coiffée) et Barnabé sont des jumeaux séparés dès leur naissance, qui fut fatale à leur mère. Elle passe d’une famille d’accueil à l’autre, lui est élevé à Orsan, « prieuré où les femmes commandent et où les hommes obéissent », où il chante et a des visions de sa mère en attendant de devenir moine. Les jumeaux se sont retrouvés et s’aiment ; elle devient servante à l’auberge de Torchay, chez Hélène Denis (une guérisseuse, aussi grosse que Stella). Voix off :
« Je veux l’écrire ici et en avoir le cœur net : j’ai peur que Stella ne meure si je tue Hélène dans ma Sonate de la Résurrection. Ça a l’air insensé, mais c’est vrai. Et je n’oserais l’avouer à aucun être vivant. »

Là Barbe s’éveille.
« Les frontières de son univers reculent chaque jour un peu plus. »

Mais son amie Jeanne est foudroyée, elle est prise pour une sorcière et doit fuir. Elle est recueillie par Marguerite Guersant qui en fera sa servante, trop rebutante pour que son mari, Donat (« c’était un enfant donné, abandonné dès sa naissance »), ne l’engrosse comme les précédentes, par dépit qu’elle n’enfante pas ; mais il abuse quand même Barbe, qui devenue prégnante devra de nouveau s’enfuir, tentera d’avorter et donnera jour à un enfant mort-né (parallèlement, Nadia évoque son avortement, exécuté avec l’aide de sa mère : correspondance de Tom Pouce dans la scordatura et du Petit Poucet dans la Sonate ; alternent désir d’enfant et détestation de la maternité non voulue).
Le thème récurrent est l’injustice du sort (des femmes), sans Jugement, Dieu, « le Témoin », n’existant pas.
« Que, justement en raison du fait que la vie réelle existe, et qu’elle n’a pas de sens, il est indispensable que l’Art, qui tourne autour des inexistants, en ait. »

« Mais depuis que le monde est monde, la plus grande partie des passions humaines a tourné autour de choses inexistantes : Jéhovah, Belzébuth, Shiva, Isis, Damballah, la Vierge Marie, Hercule, Gatsby le Magnifique, Mme Bovary, la Fée bleue, mon frère jumeau, mon ange de fils, Sabina ma plus chère amie, Andrew le fils de Stella et Jack son mari… Ces êtres vivent et vibrent en nous, agissent sur nous, influencent nos gestes, nos pensées, nos états d’âme… Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents… »

L’indifférence pour se protéger du mal, de la violence dans le monde, « la lame froide, l’écart entre moi et le monde » chez Nadia évolue au fil du livre vers une acceptation de ce qui est.
« Je crois aux personnages de mon roman de la même façon que les paysans superstitieux croient aux fantômes, ou les mères en leurs enfants : non parce qu’ils espèrent en tirer quelque chose, mais parce qu’ils sont : de façon aussi irréfutable que miraculeuse. Le désespoir est exactement aussi débile que l’espoir, ne voyez-vous pas ? La vérité n’est ni la lumière permanente éblouissante, ni la nuit noire éternelle ; mais des éclats d’amour, de beauté et de rire, sur fond d’ombres angoissantes ; mais le scintillement bref des instruments au milieu des ténèbres (oui, car la musique ne se perçoit que grâce au silence, le rythme grâce à l’étendue plane) [… »

Plutôt déconcertante de prime abord, Nancy Huston aime choquer, mais sa provocation n’est pas gratuite : les descriptions obsessionnelles d’accouchements gores mettent en relief le drame inhérent à la destinée féminine. Son écriture névrotique est assez bien décrite par un amant de Nadia :
« …] il ne raffole pas non plus de mes romans, il les trouve trop morbides, trop violents, "philopsychotiques" »

Le découpage en séquences assez courtes aide beaucoup à la lecture.
Ses échappées métaphysiques sont fort originales (même si elle m’a parfois ramentu Olga Tokarscuz).
« − Pourquoi le mot seconde, comme mesure de temps ? demandai-je à Sol.
− Hein ?
− On est dans les secondes, les secondes qui passent, tic tac, tic tac. Mais les premières ? Où sont-elles passées, tu peux me le dire ? On n’arrête pas de courir après les premières, toujours en retard, juste une seconde trop tard. »


\Mots-clés : #conditionfeminine #fratrie #historique #misere #mort #musique
par Tristram
le Lun 12 Sep - 13:10
 
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Sujet: Nancy Huston
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Akiyuki Nosaka

Le Dessin au sable et l’Apparition vengeresse qui mit fin au sortilège

Tag mort sur Des Choses à lire Le_des10

Dans l’ère Edo (début XIXe), Senkichi-des-lavoirs-aux-morts vit des dépouilles récupérées sur les défunts ; il recueille une pélerine, Tomi, belle jeune fille à la recherche de son père, Yoshinosuke, dont pour se faire reconnaître Koto sa mère mourante lui donna un dessin de sable (poudres de coquillages colorés sur un papier encollé) :
« Par tous ses replis secrets d’où perlait une sève qui ruisselait en multiples filetis limpides, la vulve donnait l’impression d’épancher l’amour éternel de Koto, de pleurer son affliction pour un Yoshinosuke qu’elle n’avait finalement jamais pu revoir. »

« La trace de sa liqueur reportée sur le papier, elle la saupoudra de sable mêlé du sang qu’elle venait de cracher, reproduisant du même coup, avec une vivante fidélité, son propre sexe : "Il te conduira jusqu’à lui. »

Mais très vite Senkichi médite de profiter de cette aubaine ; sa femme O-Den étrangle Tomi et, apprêtée par O-Roku l’avorteuse, la propose contre rémunération à cinq impuissants pour qu’ils retrouvent leur ardeur en dépucelant et abusant le cadavre. Le premier est Awajiya, celui qui ruina sa famille et força sa mère à l’épouser ; le second est Bonten le devin, qui fit croire à Koto que Yoshinosuke était mort ; le troisième est le voleur Tokuji le démon-pire-que-la-peste, qui déroba le signe de reconnaissance que Yoshinosuke avait laissé à Koto ; le quatrième est le maquereau Kanta, qui vendit cette dernière à un lupanar ; le dernier, Yoshinosuke, son père, sera finalement écarté car le cadavre est en trop mauvais état. En fait ce dernier donne naissance à une petite fille − qui bientôt tète le membre de Senkichi, jusqu’à ce qu’il en meure. Devenu nécrophile, Awajiya trépasse, enlacé à un squelette de femme : c’est la fille de Tomi, malédiction qui se venge un à un des violeurs de sa mère au moyen de dessins au sable.
C’est extrêmement bien documenté (et exotique), comme de coutume chez Nosaka ; ici, peut-être en facétieux contrepoint à l’horreur :
« La boutique de cosmétiques que tenait l’épouse de Tokuji le démon jouissait d’une renommée générale en ville, grâce surtout à sa "crème de beauté", un produit maison, mélange de jus de poire, de peau blanche d’œuf, de rosée prélevée sur des chrysanthèmes et de lessive. S’en frotter redonnait une belle fraîcheur au teint, au point qu’elle faisait à présent délaisser comme vulgaires les autres fards, carmins et poudres de riz, et que tout le monde se l’arrachait, depuis les courtisanes et geishas jusqu’aux filles de bourgeois et épouses de guerriers. La boutique, qui, cela va sans dire, offrait en outre un choix complet de sachets de son, de fiente de rossignol, de graines de chrysanthème, de fard d’Ise au mercure, de "poudre de terre" bon marché, ne désemplissait pas et résonnait du matin au soir de joyeuses voix féminines. »

Je ne connais pas de danse macabre de la mort et du sexe approchant celle-ci en littérature (même si j’ai pensé à Maupassant, et à d’autres auteurs japonais, comme Tanizaki ou Akutagawa) – merci Pinky pour la découverte !

\Mots-clés : #erotisme #fantastique #mort
par Tristram
le Sam 10 Sep - 13:09
 
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Sujet: Akiyuki Nosaka
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Pierre Moinot

Le Guetteur d’ombre

Tag mort sur Des Choses à lire Le_gue10

Le narrateur revient dans la région où il a ses habitudes de chasse saisonnière au cerf. C’est l’époque du brame, et il chemine bientôt seul dans la forêt, dans une quête qui n’est pas que celle de son gibier, qu’il apprend à connaître, interprétant les traces, menant de long affûts.
« …] j’ai toujours cherché quelque chose, au-delà. »

C’est un journaliste qui eut une expérience d’ethnographie en Afrique, et une enfance marquée par la recherche des silex taillés préhistoriques ; le texte passe parfois au "je". Son ami le vieux garde est gravement malade ; plusieurs femmes gravitent autour de lui.
S’opposent la nature et la cité de laquelle il s’est temporairement retiré, dans un élan à caractère génésique où remontent les souvenirs, sa compagne (une restauratrice de peinture) et sa fille pour les plus récents ; il médite sa destinée, songe au passage du temps dans l’humanité (archéologie) comme dans son existence.
« Qu’est-ce que c’est que ma vie quand l’ayant si fortement remplie, je la sens si vide ? Le piège est fermé. Les gestes ne conduisent qu’à des usures. »

Prégnance des odeurs, chez l’humain comme chez l’animal. Observations sur la forêt, et notamment les cerfs, comme le « page » du vieux mâle qu’il cherche.
On retrouve la notion de mètis dont parle Marc Giraud dans Darwin, c’est tout bête :
« Ainsi le garde, qui recommandait de se mettre à la place des cerfs, prétendait-il que celui-là avait déjà su deviner ce qu’attendait son chasseur, pour le déjouer. »

Les remarques d’ordre psychologique sont également intéressantes :
« Elle l’exhortait dans ce moment toujours difficile où il devait enfin se séparer d’elle, où le départ, au fur et à mesure qu’il se rapprochait, brouillait les espoirs du voyage. »

J’ai retrouvé là nombre de mes préoccupations sur le rapport à la nature.

\Mots-clés : #mort #nature #ruralité #solitude #traditions
par Tristram
le Mar 19 Juil - 12:35
 
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Sujet: Pierre Moinot
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Léonor De Récondo

PIETRA VIVA


Tag mort sur Des Choses à lire Pietra-Viva-Reedition-50-ans

" Michelangelo, en ce printemps 1505, quitte Rome bouleversé.

Il vient de découvrir sans vie le corps d'Andrea, le jeune moine dont la beauté lumineuse le fascinait.

Il part choisir à Carrare les marbres du tombeau que le pape Jules II lui a commandé.

Pendant six mois, cet artiste de trente ans déjà, à qui sa pietà a valu gloire et renommée, va vivre au rythme de la carrière, sélectionnant les meilleurs blocs, les négociant, organisant leur transport. Sa capacité à discerner la moindre veine dans la montagne a tôt fait de lui gagner la confiance des tailleurs de pierre. Lors de ses soirées solitaires à l'auberge, avec pour seule compagnie le petit livre de Pétrarque que lui a offert Lorenzo de Medici et la bible d'Andrea, il ne cesse d'interroger le mystère de la mort du moine, tout à son désir impétueux de capturer dans la pierre sa beauté terrestre.

Au fil des jours, le sculpteur arrogant et tourmenté, que rien ne doit détourner de son œuvre, se laisse pourtant approcher : par ses compagnons les carriers, par la folie douce de Cavallino, mais aussi par Michele, un enfant de six ans dont la mère vient de mourir.

La naïveté et l'affection du petit garçon feront resurgir les souvenirs les plus enfouis de Michelangelo. Parce qu'enfin il s'abandonne à ses émotions, son séjour à Carrare, au cœur d'une nature exubérante, va marquer une transformation profonde dans son ouvre. Il retrouvera désormais ceux qu'il a aimés dans la matière vive du marbre."

Quelle bonne surprise ce roman sur un épisode de la vie de Michel-Ange.....

J'ai beaucoup aimé le style, la sensibilité, la poésie qui se dégagent du texte.


Les tailleurs de pierre riaient de voir cet enfant de la ville, si prompt à les suivre dans la poussière, s'y frotter avec autant de plaisir. Voyant que les adultes ne lui prêtaient pas volontiers leurs ciseaux, il commença à dessiner tout ce qu'il voyait. Et les tailleurs cessèrent de rire tant le talent de l'enfant dépassait l'entendement. Certains prétendirent même que le diable y était pour quelque chose. Mais Michelangelo ne les écoutait déjà plus. Un chemin lumineux et sanguin s'était ouvert en lui et il s'était promis de le suivre toute sa vie.

Dialogue entre Michele, enfant de six ans et Michelangelo :

- Quelques jours après la mort de maman, je me suis retrouvé seul avec papa dans la maison. Il était assis près de la cheminée, la tête entre ses mains. Je croyais qu'il s'était endormi. Je me suis approché et je lui ai tapoté l'épaule. Quand il m'a regardé, j'ai vu qu'en fait il pleurait. Il s'est alors mis à genoux et a éclaté en sanglots dans mes bras. Comme un enfant. Tu vois, l'enfant, c'est lui maintenant ! Tu comprends ?

- Je comprends bien.
- Comment te dire exactement ? C'était comme si j'enlevais ma petite veste en peau de moutons pour ne plus jamais la remettre. Tu comprends ?
- Je comprends bien.
- Tu dis que tu détestes les enfants, mais moi je n'en suis plus un !
Michelangelo caresse la chevelure de Michele et lui répond :
- J'ai une veste comme la tienne et je peux te dire qu'une fois qu'on l'a perdue, on ne la remet plus jamais.


Un petit bijou de moins de 200 pages  Smile


\Mots-clés : #biographie #creationartistique #mort #renaissance
par simla
le Dim 15 Mai - 5:50
 
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Sujet: Léonor De Récondo
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Doug Peacock

Une guerre dans la tête

Tag mort sur Des Choses à lire Une_gu10

Doug Peacock évoque sans relâche son « vieil ami, l’écrivain anarchiste Edward Abbey », mentor paternel qu’il fréquenta vingt ans, jusqu’à sa mort comprise, et auteur de Le Gang de la Clef à Molette où Doug apparaît sous les traits de Hayduke.
Voilà un texte assez décousu qui mêle marches souvent solitaires dans différents paysages, évidemment les zones arides états-uniennes, mais aussi, en alternance, le Dhaulagiri au Thibet (sur les traces de la panthère des neiges, où il a une hémorragie dans la gorge, comme Abbey mortellement malade). Revient également de façon récurrente le souvenir traumatique du Vietnam, le vécu de son syndrome du vétéran, l’impression laissée par le massacre de My Lai. Toujours partagé entre son foyer et ses « moyens primitifs d’introspection – la marche, la solitude, le contact avec la nature − », Peacock se reconnaît (et est officiellement reconnu comme) asocial.
« Cela me convenait parfaitement : un paysage désert est un antidote au désespoir. »

« J’avais toujours vu dans la chasse la clef de voûte de l’évolution humaine. »

« Je crois que pour moi, les hélicoptères représentent le Mal en personne. Au Vietnam, ils semaient la mort à tout vent dans le ciel, en toute impunité. »

« D’avoir lâché prise, d’avoir chuté, m’avait calmé. La mort n’est pas l’adversaire de la vie, me dis-je, l’ennemie, c’est la peur d’appréhender la vérité, la crainte d’une véritable introspection. Ed m’avait appris cela, et ce soir-là j’éprouvai avec humilité la vérité de ses paroles. En fin de compte, il fallait lâcher prise, laisser aller la colère, le désir de possession et les attachements, laisser aller jusqu’au désir. »

« Je frôlai un genévrier et m’arrêtai soudain ; je sentais une odeur âcre de sécrétions félines, trop puissante pour provenir d’un simple chat sauvage. Je le savais d’expérience, car j’étais depuis longtemps familier de l’odeur des lynx, et j’avais un jour eu la bonne fortune de pouvoir sentir l’odeur fraîche d’un jaguar dans la Sierra Madré et, chose encore plus rare, celle d’un tigre de Sibérie, sur la rive d’un fleuve de l’Extrême-Orient russe. Cette région n’était pas une zone de jaguars, l’odeur provenait donc d’un couguar. La piste était toute fraîche. »

« La guerre est elle aussi un voyage initiatique. »

Considérations sur les vestiges indiens : les kivas (chambres cérémonielles des Indiens Pueblos, généralement de forme circulaire), les peintures rupestres avec Kokopelli, le joueur de flûte mythique ; évidemment rencontres avec des grizzlis ; fantasmes de félins.
On perçoit le désarroi de Peacock, où sourd aussi, parmi de déchirantes contradictions, une sorte d’élan mystique, ou plutôt un sens du sacré.

\Mots-clés : #amérindiens #ecologie #guerre #guerreduvietnam #initiatique #mort #nature
par Tristram
le Jeu 21 Avr - 12:31
 
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Sujet: Doug Peacock
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Akiyuki Nosaka

Les Embaumeurs

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« Laface tenait son surnom de sa profession de mouleur de masques mortuaires. »

Laface a l’idée de se lancer comme metteur en scène funéraire, et décide ses connaissances, Échalote le fils de bonze chauffeur de corbillard et Un-tantinet, préposé à l’état civil et ancien gauchiste, à s’associer dans ce but. De père fossoyeur (et nécrophile), Laface est conduit par la volonté de faire apparaître le défunt sous son meilleur jour, d’offrir une cérémonie personnalisée au disparu, loin de la routine rituelle des obsèques contemporaines. S’il est plus mené par le désir de bien faire dans son domaine professionnel et surtout de rendre leur dignité à ses patients, les deux autres sont plus animés par l’appât du gain, mais tous rivalisent d’imagination (notamment en matière publicitaire) – d’où l’idée de contrat avec options particulières souscrit de son vivant par le futur de cujus.
Doc, un chirurgien esthétique, qui rejoint l’équipe pour s’occuper du visagisme mortuaire, est en fait un ninja sans diplôme qui apprit pendant la Première Guerre mondiale la présentation des cadavres − et bouffa littéralement du GI.
Plein de trouvailles, souvent saisissantes, astucieuses, originales, voire poétiques, comme celle de l’immortalité des femmes :
« Le fait qu’elles mettent au monde les enfants fait d’elles quasiment des serpents qui abandonnent leur mue, chaque fois, chacune d’entre elles en laisse une nouvelle et ainsi de suite, je dirais que la mère demeure en tant que dépouille de ses propres enfants. Quand on réfléchit, depuis que l’humanité est apparue sur Terre, il n’y a jamais eu qu’une chaîne de mue ininterrompue, sans qu’à aucun moment les femmes ne meurent, c’est uniquement la mue de chacune qui disparaît. […]
Si la femme peut se comparer à une rivière, dont le cours ne s’interrompt jamais, l’homme, lui, est en quelque sorte l’écume, les bulles d’air qui y flottent à la dérive. »

Survient alors l’idée d’organiser des « Funérailles générales pour les bébés avortés » les mizuko, en leur élevant un Jizo (divinité)…
Laface éprouve de plus en plus d’attachement pour les défunts, qu’il croit comprendre, et projette une exposition « fun », « Les Huit Vues de l’Osaka macabre », appellation démarquée de célèbres séries de vues peintes, et prévue en simultanéité avec l'Exposition universelle :
« Et leur Exposition universelle, j’appelle ça une mascarade, non, ce qu’il faut c’est dénoncer un aspect de notre société moderne par le biais d’une expo funéraire. »

De son côté, Un-tantinet édite un magazine, « Le Club Funeralia, publié par l’Association funéraire internationale » :
« Le club affichait pour vocation de “fournir à chacun de nos membres l’occasion de vivre, de son vivant, son propre enterrement, de recevoir un nom posthume, de sorte qu’ensuite il retourne à ses activités en battant, avec l’énergie que confère le sentiment d’être ressuscité”. »

« Plusieurs semblaient s’exprimer d’expérience, à l’aise dans leur peau : “Une fois que vous êtes à l’étroit dans la bière et que vous entendez les prières et les éloges funèbres que prononcent vos amis, vous vous prenez à faire un retour sur vous-même. Personnellement, j’ai connu là un moment très enrichissant.” “Quand ma femme m’a vu recouvert du linceul, j’ai vraiment eu l’impression qu’elle croyait à ma mort, et depuis je la trouve plus gentille à mon égard.” »

… et une émission intitulée Funérailles TV :
« Sourire d’une vedette de l’écran, “Mourez et ne vous souciez plus du reste”. »

L’apothéose survient quand Laface se lance (avec le doc) dans la célébration d’un nouveau culte, rendu aux faces (les masques mortuaires), pour lequel ils rameutent une multitude d’adeptes, et dont il sera le gourou.
« C’est que je suis fils de fossoyeur, moi, né au milieu des tombes, élevé parmi les feux follets et j’ai eu les asticots nécrophages pour compagnons de jeu. »

Il s’enterre pour réapparaître devant ses fidèles quelques semaines plus tard – il sort de la tombe dans l’hécatombe de « l’apocalypse nucléaire ».
Comme dans les autres livres de Nosaka que j’ai pu lire, plane sans cesse l’inéluctable souvenir des atrocités de la guerre du Pacifique et en Chine, notamment les bombardements du Japon.
Même macabre voire sordide, l’humour m’a paru bien dosé, rendu par un parler populaire déluré mais allant jusqu’au grotesque, gogolien et même kafkaïen. C’est un roman très fouillé, riche en inventivité où, une fois encore, Nosaka s’attaque à la société par la présentation d’un de ses aspects les plus douloureux et occultés, le tabou de la mort, traité avec ironie et sans concession au politiquement correct. Ce que j'apprécie particulièrement chez cet auteur, c'est l'exposé d'un thème tendant à l'exhaustivité, reposant sur des observations apparemment vécues et avec toutes ses ramifications possibles, même outrancières, dans un texte fort dense. On y trouve nombre de références à la culture japonaise (« Teint vermeil à matines, ossements blancs à vêpres »), mais aussi à la culture occidentale en général.

\Mots-clés : #mort #social
par Tristram
le Ven 15 Avr - 13:08
 
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Sujet: Akiyuki Nosaka
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Cormac McCarthy

Le grand passage

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Dans le sud des États-Unis, à proximité de la frontière mexicaine, Billy Parham, seize ans, son frère Boyd, quatorze ans, et leur père Will tentent de piéger une louve solitaire. Remarquables observations sur la faune sauvage :
« Les éleveurs disaient que les loups traitaient le bétail avec une brutalité dont ils n’usaient pas envers les bêtes fauves. Comme si les vaches avaient éveillé en eux on ne savait quelle fureur. Comme s’ils s’étaient offensés d’on ne savait quelle violation d’un ordre ancien. D’anciens rites. D’anciens protocoles. »

« À la nuit elle descendait dans les plaines des Animas et traquait les antilopes sauvages, les regardant s’enfuir et volter dans la poussière de leur propre passage qui s’élevait du fond du bassin comme une fumée, regardant l’articulation si exactement dessinée de leurs membres et le balancement de leurs têtes et la lente contraction et la lente extension de leur foulée, guettant parmi les bêtes de la harde un signe quelconque lui désignant sa proie. »

« Elle passa près d’une heure à tourner autour du piège triant et répertoriant les diverses odeurs pour les classer dans un ordre chronologique et tenter de reconstituer les événements qui avaient eu lieu ici. »

Elle est finalement capturée par Billy, qui a recueilli les paroles d’un vieux trappeur renommé ; il décide de la ramener au Mexique d’où elle est venue. Péripéties western avec cowboy typiquement impavide, insondable. Il est généralement bien reçu quand il rencontre quelqu’un ; on lui offre un repas et il remercie ponctuellement. Aussi confirmation que l’imaginaire autour du loup est le même partout, y compris au Mexique, dont une esquisse est donnée.
« Ceux qui étaient trop soûls pour continuer à pied bénéficiaient de tous les égards et on leur trouvait une place parmi les bagages dans les charrettes. Comme si un malheur les eût frappés qui pouvait atteindre n’importe qui parmi ceux qui se trouvaient là. »

Billy préfère tuer lui-même la louve recrue dans un combat de chiens.
Puis il erre dans la sierra ; il y rencontre un vieux prêtre « hérétique » qui vit dans les ruines d’un tremblement de terre (le « terremoto » de 1887 ; il y a beaucoup de termes en espagnol/mexicain, et il vaut mieux avoir quelques notions et/ou un dictionnaire).
« Tout ce dont l’œil s’écarte menace de disparaître. »

« Si le monde n’est qu’un récit qui d’autre que le témoin peut lui donner vie ? »

« Alors que penser de cet homme qui prétend que si Dieu l’a sauvé non pas une mais deux fois des décombres de la terre c’est seulement pour produire un témoin qui dépose contre Lui ? »

Billy rentre chez lui, et découvre que ses parents ont été massacrés par deux voleurs de chevaux.
Il repart au Mexique avec Boyd. Les deux sont de très jeunes blonds (güero, güerito), et à ce titre sont généralement considérés avec sympathie ; ils deviendront vite renommés suite à leurs contacts avec alternativement de braves gens et des brigands.
« Une créature venue des plateaux sauvages, une créature surgie du passé. Déguenillée, sale, l’œil et le ventre affamé. Tout à fait inexplicable. En ce personnage incongru ils contemplaient ce qu’ils enviaient le plus au monde et ce qu’ils méprisaient le plus. Si leurs cœurs battaient pour lui, il n’en était pas moins vrai que pour le moindre motif ils auraient aussi bien pu le tuer. »

Ils récupèrent un de leurs chevaux, sauvent une jeune Mexicaine d’une tentative de viol, et l'emmènent avec eux. Ils rejoignent une troupe de saltimbanques, puis reprennent quelques autres chevaux. Boyd est gravement blessé par balle dans une escarmouche avec les voleurs.
Billy fait une autre rencontre d’importance, un aveugle, révolutionnaire victime d'affrontements avec l’armée.
« Il dit que les hommes qui avaient des yeux pouvaient choisir ce qu’ils voulaient voir mais qu’aux aveugles le monde ne se révélait que lorsqu’il avait choisi d’apparaître. Il dit que pour l’aveugle tout était brusquement à portée de main, rien n’annonçait jamais son approche. Origines et destinations devenaient des rumeurs. Se déplacer c’était buter contre le monde. Reste tranquillement assis à ta place et le monde disparaît. »

Boyd disparaît avec la jeune fille, Billy retourne un temps aux États-Unis, où il est refusé dans l’enrôlement de la Seconde Guerre mondiale à cause d’un souffle au cœur. Revenu au Mexique, il apprend que Boyd est mort (ainsi que sa fiancée).
« Le but de toute cérémonie est d’éviter que coule le sang. »

Considérations sur la mort, « la calavera ».
Un gitan, nouvelle rencontre marquante (il s’agit d’un véritable roman d’apprentissage), développe une théorie métaphysique sur la vérité et le mensonge à propos d’un avion de la Première Guerre mondiale qu’il rapporte au père d’un pilote américain.
« Chaque jour est fait de ce qu’il y a eu avant. Le monde lui-même est sans doute surpris de la forme de ce qui survient. Même Dieu peut-être. »

« Les noms des collines et des sierras et des déserts n’existent que sur les cartes. On leur donne des noms de peur de s’égarer en chemin. Mais c’est parce qu’on s’est déjà égaré qu’on leur a donné ces noms. Le monde ne peut pas se perdre. Mais nous, nous le pouvons. Et c’est parce que c’est nous qui leur avons donné ces noms et ces coordonnées qu’ils ne peuvent pas nous sauver. Et qu’ils ne peuvent pas nous aider à retrouver notre chemin. »

« Il dit que pour les gens de la route la réalité des choses avait toujours de l’importance. Il dit que le stratège ne confondait pas ses stratagèmes avec la réalité du monde car alors que deviendrait-il ? Il dit que le menteur devait d’abord savoir la vérité. »

« Il dit : ce que les hommes ne comprennent pas c’est que ce que les morts ont quitté n’est pas le monde lui-même mais seulement l’image du monde dans le cœur des hommes. Il dit qu’on ne peut pas quitter le monde car le monde sous toutes ses formes est éternel de même que toutes les choses qui y sont contenues. »

Intéressantes précisions sur le corrido, ballade épique ou romancée, poésie populaire évoquant l’amour, la politique, l’histoire (voir Wikipédia) :
« Le corrido est l’histoire du pauvre. Il ne reconnaît pas les vérités de l’histoire mais les vérités des hommes. Il raconte l’histoire de cet homme solitaire qui est tous les hommes. Il croit que lorsque deux hommes se rencontrent il peut arriver l’une ou l’autre de deux choses et aucune autre. L’une est un mensonge et l’autre la mort. Ça peut vouloir dire que la mort est la vérité. Oui. Ça veut dire que la mort est la vérité. »

Ce long roman bien documenté, qui m’a beaucoup plu, est avant tout un hymne assez traditionnel et pathétique du mythe fondateur des États-Unis, le poor lonesome cowboy et son existence rude et libre dans l’immense marge des confins.
Style factuel, congru à des personnages taiseux, pas de psychologie abordée mais des descriptions détaillées (équipement du cheval, confection des tortillas, médecin soignant Boyd, etc.) : en adéquation complète avec le contenu du discours.

\Mots-clés : #aventure #fratrie #independance #initiatique #jeunesse #mort #nature #solitude #violence #voyage
par Tristram
le Mer 13 Avr - 12:35
 
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Sujet: Cormac McCarthy
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Jean Blanzat

Le Faussaire

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Le Démon ressuscite six morts d’un village de campagne pour 24 heures : la Fillette, la Jeune Femme, le Grand Paysan, le Roux, le Vieux, la Vieille, presque autant de nouvelles autonomes. Leur réapparition auprès des vivants, de leurs proches éventuellement, constitue autant de cas variés, fonctions également de leur souvenir plus ou moins conscient de leur « Absence ».
J’ai particulièrement été sensible à la situation du Vieux, qui a partagé ses maigres biens de son vivant, et vivait dans son ancienne maison avec un fils et une belle-fille peu reconnaissants, son épouse avec qui il ne parlait plus, et surtout son petit-fils, au premier plan de son affection partagée, avant le chien et les cinq vaches dont il avait soin ; de plus, sa sensibilité à son terroir est vive et finement rendue.
Ce roman pourrait être considéré comme fantastique, ou être rattaché au réalisme magique au sens large (Juan Rulfo, etc.), mais reste assez inclassable.

\Mots-clés : #mort #ruralité
par Tristram
le Mer 9 Mar - 12:32
 
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Sujet: Jean Blanzat
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Jean-Claude Pirotte

Portrait craché

Tag mort sur Des Choses à lire Portra11

Un vieil homme solitaire, diminué par un cancer et la paralysie faciale, s’accommode de ses peines, revisite sa vie et les livres qui l’ont toujours accompagné (notamment les Carnets de Joseph Joubert, Neruda, Michaux, Dhôtel, Chardonne, Perros). Il écrit et lit des poèmes. On y reconnaît l’auteur lui-même.
« Les livres le relient à tous les passés mémorables, et ce qu’il a négligé de lire constitue un avenir, car les livres font échec au temps. »

« Déjà, dans l’adolescence, il était hanté par cet étrange devoir qu’il entendait s’assigner : parler à la mort comme à la seule compagne. »

« L’homme » se répète dans le quotidien sans cesse repris des traitements, à la cadence de son écriture journalière dans ses carnets. Il se voit avec un humour grinçant, et regarde l’époque avec dureté.
« Rien de plus simple que de prolonger chez l’adulte les effets d’un infantilisme insidieux. Un infantilisme appris au biberon. L’héritage naturel de l’enfance, le rêve et la liberté, ou le rêve de la liberté, s’est évanoui devant des jeux abscons. Le mal des écrans vient à bout de la lumière du ciel, avec une facilité déconcertante. »

Puis il retrace son enfance, en conflit avec sa mère, la bonne, le « faux père », malgré le médecin et le grand-père attentifs, solitaire lecteur qui se dit malade pour éviter l’école, et bientôt fugue.
« La mort telle que je la concevais enfant était mon amie. »

« La mère le traitait de prétentieux et de rebelle. »

Souvenirs aussi de Namur (sans la nommer), la ville où il vécut, « avocat subversif » en lutte contre la démolition urbanistique, et où il aurait voulu ne pas revenir, alors qu’il s’était retiré à la campagne avec sa compagne.
« Tout est là-bas, à Saint-Léger, les livres, le bureau, le feu ouvert, l’évolution du ciel et des arbres du jardin, le cerisier centenaire, immense, qu’il voit de sa table par la fenêtre, les merles, les loriots, la vie. »

Puis dans sa vie il y eut les amitiés, les amours, les alcools.
Il garde l’espoir, sans illusion.
« Survivre est un miracle quotidien. »

« Étrange de convoiter toujours ce qui manque alors que l’on oublie ce qui est là, si proche et si familier que cela même ressemble à une absence. »

« Il faut mourir un jour. Cela aussi, à condition d’y arrêter sa pensée, est rassurant. Le scandale serait celui d’une vie interminable, dégradante et dénuée du moindre attrait, de l’heureuse incertitude qui fait de la surprise devant un instant de beauté le prix d’un moment, et la valeur de la mémoire. Or, le voici désarçonné de constater combien l’idée même du cancer devient vivifiante. Enfin l’ennemie ou l’amie la mort se déclare et le rassure. Il est mortel et conserve le droit de lutter pour la vie. »

« Le père, c’était d’abord et en tout le grand-père – maternel, bien sûr, il n’en a pas eu d’autre –, monsieur Prins ensuite, Jean Jannin en Bourgogne, et quand ce dernier est mort, il y a une douzaine d’années, il n’a simplement plus eu de père.
En face du père supposé, il n’éprouvait que de l’indifférence, du mépris, de l’hostilité certes, mais rien, dans son esprit, ne correspondait à l’idée qu’il s’était faite d’un père. Il en avait conclu très vite, avec un "petit sourire" qu’il n’était que le fruit bâtard d’une immaculée conception.
Les pères, il se les est donc choisis. C’est à eux qu’il ressemble dans toutes leurs diversités, c’est eux qui l’ont construit. »

J'ai beaucoup pensé à Bix au cours de cette belle lecture, attachante malgré la généralité du thème.

\Mots-clés : #mort #relationenfantparent #vieillesse
par Tristram
le Ven 4 Mar - 11:38
 
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Sujet: Jean-Claude Pirotte
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Charles Stépanoff

L'animal et la mort – Chasses, modernité et crise du sauvage

Tag mort sur Des Choses à lire L_anim10

Essai anthropologique (et historique) portant sur les rapports à la nature dans la société occidentale actuelle.
Dans l’introduction :
« L’Occident moderne a inventé un mode d’exercice de la violence anthropique caractérisé par l’articulation de deux formes originales de relation au vivant : l’une s’est appelée l’amour de la nature, qui condamne et rejette la violence, et l’autre l’exploitation de la nature, qui fait de la violence conquérante un but et une valeur en tant que condition de l’abondance et du progrès. »

« Deux formes originales de traitement des animaux se sont ainsi généralisées à une époque récente. D’un côté, l’animal de rente, éloigné des habitations humaines, désocialisé dans des bâtiments industriels, est réduit à une fonction productive : tel est l’animal-matière. De l’autre, l’animal de compagnie est nourri, intégré à la famille humaine, toiletté, médicalisé, privé de vie sociale et sexuelle avec ses congénères, rendu éternellement immature par une castration généralisée : il est l’animal-enfant. »

« La sensibilité protectrice anime nos idéaux, tandis que l’exploitation productiviste nous nourrit : indissociables, elles sont l’âme et le corps de notre modernité. L’exploitation-protection – appelons-la exploitection – est le pendant écologique du binôme métaphysique nature-culture. »

« Ancré dans son propre monde, l’animal-gibier n’est ni sacralisé comme un animal-enfant ni transformé en animal-matière. »

« Conceptuellement, la chasse implique nécessairement une altérité qui résiste. Dans un monde totalement domestiqué et artificialisé, il n’y a plus de place pour la chasse. »

Abondamment documentée, l’étude repose sur « une enquête d’immersion menée entre 2018 et 2020 aux confins du Perche, de la Beauce et des Yvelines auprès d’habitants locaux pratiquant des modes de chasse qu’ils présentent eux-mêmes comme "paysans" ou appartenant à des équipages de chasse à courre, mais aussi auprès de militants hostiles à la chasse. »
« Aujourd’hui, les perceptions des chasseurs ruraux qui imprègnent de colorations affectives contrastées l’hirondelle, la perdrix, le coucou ou la buse restent marquées par une cosmologie prénaturaliste, ce qui permet de mieux comprendre leur antagonisme avec la sensibilité des militants écologistes. »

La disparition de la perdrix dans le bocage est prise en exemple, peut-être plus due à la dégradation du biotope qu’aux prélèvements des chasseurs, et aggravée par une politique gouvernementale qui a essayé de « faire mieux que la nature » en promouvant la réinsertion d’animaux domestiqués. La destruction des haies par le remembrement a considérablement accéléré cette tendance et appauvri la biodiversité.
« La haie est une immense lisière écologique et cosmologique entre les mondes. »

« Au total, on estime que la France a perdu 70 % de ses haies et 90 % de ses mares au cours du XXe siècle. »

Simultanément, la surface de forêt a augmenté, ainsi que le nombre de sangliers : la chasse paysanne au petit gibier disparaît, la chasse au gros gibier, géré et agrainé dans les bois, est économiquement rentable (sauf pour les agriculteurs à cause des dégâts), et réservée aux actionnaires. Pour ces derniers la chasse est un sport, et le gibier est marchandisé : il y a industrialisation rationnelle de la production de gibier.
Le gibier de la chasse populaire est cuisiné, partagé ; cela favorise aussi une autolimitation, et participe à une relative autonomie alimentaire, comme à la socialité.
« Manger ce que l’on tue est un principe fortement revendiqué, non seulement pour des raisons éthiques mais comme affirmation d’une identité collective [… »

« La chasse au petit gibier est une relation socio-écologique de réciprocité avec des espèces qui se sont adaptées aux biotopes agraires, qui se nourrissent de l’activité humaine et dont les humains se nourrissent à leur tour. »

« Dans les collectifs indigènes, le rapport à l’animal sauvage ne se résume jamais à l’acte de prédation. »

Stépanoff évoque le partage d’un territoire entre hommes et animaux sauvages, les rapports familiers avec le gibier, (dont des apprivoisements), et les (nouveaux) rituels.
« Ces apprivoisements ont été interprétés par l’anthropologue Philippe Descola comme une forme d’absorption sociale de l’altérité faisant pendant à l’absorption physique que représentent la chasse et la consommation. »

« On peut voir dans ces innovations rituelles une forme de réponse sans langage mais par les gestes aux stigmatisations des élites, la revendication collective d’un rapport à l’animal et au sauvage qui n’est fondé ni sur la production gestionnaire (l’exploitation de la nature) ni sur la protection dominatrice (l’amour de la nature), mais sur la circulation de la chair et du sang. Il s’agit d’exhiber avec une démesure scandaleuse ce que l’éthique et la pudeur modernes cherchent à dissimuler : la violence, la mort et la part sauvage d’une humanité qui, loin d’être autonome et fermée sur le sentiment de sa dignité et de son exceptionnalité, se nourrit, par incorporation physique, d’une altérité non humaine. »

On retrouve souvent l’opposition rural-citadin (et néorural), populaire-noble/ bourgeois, entre bien communautaire et chasse commerciale privée, de la « mosaïque de relations » à l’univocité du rejet.
La chasse à courre s’est en fait démocratisée au XXe siècle, surtout la petite vénerie à petite meute (lièvre), la plus répandue ; elle n’est plus élitiste. Là encore, ne connaissant pas personnellement ce dont il est question, je mesure comme la perception "hors-sol" est défectueuse :
« De façon pour le moins paradoxale, les statistiques indiquent que les cerfs survivent plus facilement à une chasse à courre qu’à un sauvetage. »

Les militants anti-chasse, souvent animalistes, généralement issus de la classe moyenne, sont dans l’émotion, à la base d’une (nouvelle) culture de l’empathie. Les affrontements ont lieu avec les suiveurs, qui forment une communauté populaire festive.
« Comment expliquer ces incidents à répétition ? Le conflit de valeurs s’incarne dans un conflit d’éthos [us et coutumes d’un groupe] qui crée une mécanique de l’incident. »

« Les militants s’introduisent avec leurs caméras dans ce monde d’habitués en se soustrayant au cérémoniel des salutations et en s’abstenant généralement de tout échange verbal avec les participants. »

Les lieux de passage séculaires des cervidés sont maintenant situés en milieu périurbain.
Je suis allé de découverte en découverte (rejoignant cependant des lectures, comme celles de Genevoix), tels les rituels et la dimension éthique de cette pratique.
« Pour les veneurs, quand le cerf se tient aux abois, immobile face aux chiens et aux hommes, et qu’il cesse définitivement de fuir, ce n’est pas qu’il est physiquement épuisé comme on le croit généralement. Si le cerf cesse de fuir, c’est qu’il admet que la partie est perdue et que, plutôt que de se traîner lamentablement, il préfère affronter la mort. »

« Selon les veneurs, les cerfs auraient les qualités nécessaires pour faire face à la poursuite de la meute puisqu’ils en réchappent dans la majorité des cas et qu’un même animal peut être chassé sans succès quatre ou cinq fois de suite. »

Conclusion :
« Au cours de cette enquête, il nous est apparu que l’enjeu véritable du conflit entre les veneurs et leurs détracteurs n’est pas tant la défense des cerfs ou de la forêt que l’affrontement de mises en scène différentes du rôle de l’homme dans la nature. La sensibilité animaliste promeut une attitude empathique fondée sur l’attention à la souffrance de chaque animal, individu unique et irremplaçable. De ce point de vue, la mort de tout animal revêt une dimension tragique qui interdit à l’humain, seul être de la nature conscient de cette tragédie, de la provoquer volontairement. L’homme se distingue du reste du vivant par cet impératif moral de protection et de sauvetage auquel ne sont pas tenues les autres espèces.
La sensibilité des adeptes de la vénerie met l’accent non sur l’individu, mais sur les relations éco-éthologiques entre les espèces vivantes, invoquant la réalité de la prédation et de la mort dans la nature. Ils envisagent l’humain comme un prédateur parmi d’autres, intégré à un grand cycle de vie et de mort. Ils s’opposent à une vision de la nature dont l’humain serait exclu, une menace pour le mode de vie rural selon eux. Militants et veneurs partagent bien plus qu’ils ne le croient : l’amour de la forêt et l’admiration pour la grande faune sauvage, mais ils sont séparés par des conceptions différentes des continuités et des discontinuités entre humanité et nature. La vénerie se heurte frontalement à la cosmologie moderne de deux manières : en introduisant au cœur du monde sauvage une tradition culturelle avec costumes, fanfares et cérémonies, elle contrevient à la séparation entre nature et culture. D’autre part en associant protection, identification morale et confrontation sanglante avec le cerf, elle entretient une zone trouble de relation à l’animal qui résiste à la séparation des êtres, des lieux et des attitudes entre les deux grands schèmes relationnels de l’amour protecteur et de l’exploitation extractive. »

Le veneur communique avec ses chiens par un « pidgin trans-espèces », et comprend leur « musique » ; Zoé, interrogée, confie : « Qu’attendre d’un maître qui vous appelle "chien d’imbécile" quand ce n’est pas "Belle-de-dos" ? Plus récemment, c’est devenu "Palafox", mais ch’sais pas c’que ça veut dire. »
« Le chien est le seul animal domestique présent dans toutes les sociétés humaines, sur tous les continents. En conséquence, aucune société ne peut être considérée comme composée exclusivement d’humains ; toutes sont hybrides, intégrant le chien dans leurs habitats, leur vie économique, religieuse et émotionnelle. »

« Une étude comportementale récente est pourtant venue souligner que la faculté d’accomplir librement des choix et d’utiliser ses capacités olfactives dans des tâches sont des dimensions essentielles de l’épanouissement mental et émotionnel du chien. Or l’étude observe que ces conditions trouvent difficilement satisfaction dans le mode de vie captif associé au statut d’animal de compagnie. »

Rien qu’un bref chapitre comme Vies de chiens à travers le monde est passionnant.
« L’intimité des liens entre les Inuit et leurs chiens se manifestait dans le fait qu’on leur donnait à manger le corps des défunts et à travers une relative tolérance pour les unions sexuelles d’hommes ou de femmes avec des chiens. »

Paradoxalement, le chasseur serait un « prédateur empathique » se mettant à la place de sa proie pour deviner ses ruses :
« Les chasses rurales impliquent une projection mentale dans l’espace et dans l’esprit des animaux chassés. »

… et Stépanoff y débusque des aptitudes remontant à notre préhistoire, depuis les chasseurs-collecteurs du paléolithique.
« Le scénario du divorce néolithique est la projection dans l’évolution sociale d’une division conceptuelle entre nature et culture : si le Paléolithique est l’âge de l’état de nature, l’homme aurait franchi le seuil de l’âge de la culture avec le Néolithique. Or cette division nature-culture n’est pas une réalité de la vie des paysans néolithiques, ni des éleveurs sibériens, ni des horticulteurs amazoniens, ni des paysans-chasseurs percherons, c’est une fiction mythique. »

« Le Néolithique est au contraire cet âge où, dans les économies, l’alimentation, l’habillement, les figurations artistiques, les paysages, se tisse un réseau inextricable d’hybridations entre ce qui est spontané et naturel et ce qui est artificiel et domestique. »

Chasses royales et privilèges régaliens depuis Assurbanipal (et jusque Giscard ?) :
« Dans les sociétés anciennes, la chasse relève également de la souveraineté en tant qu’expression d’un monopole sur la violence, au même titre que la guerre et la justice. »

« Entre le Néolithique et notre époque, une innovation majeure a lieu : la naissance de la ville et de l’État. »

Le loup, de conflits "individuels" à une guerre d’extermination :
« C’est bien la modernité et non l’ancienne société rurale qui voit dans le loup une sauvagerie à éradiquer de la face de la terre. »

« Le système d’indemnisation des pertes parmi les troupeaux attaqués, calqué sur le modèle des dégâts de sangliers dont nous avons vu l’invention dans les années 1960, tend à faire des éleveurs ovins des nourrisseurs de loups rémunérés par l’État, comme les cultivateurs sont devenus des éleveurs passifs de sangliers. Paradoxalement, le mythe du prédateur sauvage est peut-être en train de transformer le loup en animal domestique, protégé et nourri par la puissance publique. »

La part du corbeau dans le partage de la dépouille du gibier :
« De nombreux observateurs ont en effet constaté que les corbeaux peuvent indiquer aux prédateurs, qu’ils soient loups ou chasseurs, la présence de gibier en vue de prendre part au festin. »

Stépanoff voit des reliquats de pensée animiste dans les rituels des chasseurs français, leur confronte des observations qu’il a faites en Sibérie ; il dégage une convaincante « communion dans le sang sauvage qui fait un pendant forestier au sacrifice de la messe », une « mystique de l’incorporation physique de l’altérité » et même un mythe de régénération.
« À l’issue d’une curée, un vieux veneur m’approcha et me dit : "La curée, c’est très beau, c’est le triomphe de la vie sur la mort, une forme de résurrection. Eh bien, moi, quand je serai mort, je ne veux pas être incinéré ou enterré, je souhaite être mangé par mes chiens, comme le cerf." »

Le point de vue est souvent politique, reflétant une lutte des classes.
« Il est frappant de constater que, contrairement à la légende tenace qui veut que la Révolution ait accordé à tous le droit de chasser en tout lieu, la nouvelle législation transfère le privilège cynégétique des seigneurs suzerains aux propriétaires fonciers. La paysannerie pauvre perd en réalité des droits puisque sont rendues illégales les coutumes provinciales de chasse banale qui faisaient du gibier un bien communautaire. »

Avec Montaigne, chasseur plein de compassion pour les larmes du cerf, et la place des femmes dans la chasse, on (ré)apprend beaucoup de choses.
« Le fonds de protection de la faune WWF est l’œuvre de princes chasseurs [… »

L’historique du sentiment anti-chasse est particulièrement intéressant.
« …] alors que les animalistes défendent les animaux en tant qu’individus, les écologistes entendent préserver des espèces et des communautés. »

« L’historien Rémi Luglia a récemment noté à juste titre que, chez ces défenseurs de la nature, "seules les causes directes et surtout illégales de destruction sont envisagées, en négligeant les transformations des “milieux” (biotopes) et des pratiques culturales". »

Avec le cas exemplaire de la vache sacrée en Inde (« l’un des premiers producteurs mondiaux de viande bovine »), on mesure toute la posture d’évacuation des contacts directs avec la mort sur les « impurs » Intouchables.
« L’enjeu profond n’est pas dans l’existence de catégories telles que sauvage et domestique, nature et culture, car tous les collectifs humains produisent des catégories ; il est dans la nature des limites entre catégories : interfaces poreuses permettant de troubles circulations chez les non-modernes ; frontières à protéger des incursions étrangères pour les modernes. »

« La valorisation de l’idéal moral de bienveillance religieuse envers la vache en Inde n’a pas impliqué sa soustraction à l’exploitation et à la mort, mais a entraîné un déplacement de la violence : désocialisée et stigmatisée, elle se brutalise et s’amplifie, tout en réifiant les inégalités sociales dans une hiérarchie morale. »

Ce sujet qui nous divise (et sur lequel je m’interroge depuis longtemps sans parvenir à un avis tranché) apporte beaucoup d’éclairage sur nos relations avec l’animal, nos rapports actuels à la nature et à la mort – à la chasse comme mort socialisée. Il y une grande diversité de chasses et, une fois encore, toute généralisation est impossible, même si on peut distinguer par exemple les viandards et les chasseurs traditionnels. Ce livre permet de dépasser la fracture "culture identitaire" et "passéisme barbare" : il semble bien qu’il y ait quelque chose d’"atavique" dans la chasse, malheureusement trop souvent vue de loin, sans vraie connaissance de ses réalités et de ses "ressorts secrets".
Peut-être eut-il mieux valu étudier le savoir-faire de l’agriculteur retraité de 76 ans récemment condamné à de la prison ferme pour avoir braconné à la glu des petits oiseaux protégés ?
Toutefois, j’aimerais trouver confirmation (ou contestation) de certaines interprétations données dans ce livre.
L’ethnologie démontre une fois encore sa capacité à expliciter nos goûts et dégoûts dans un cadre social.
Un aperçu, en 23 minutes :
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-vendredi-19-novembre-2021

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #mort #nature #ruralité #social #traditions #violence
par Tristram
le Jeu 3 Mar - 14:48
 
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Sujet: Charles Stépanoff
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Zyranna Zateli

Tag mort sur Des Choses à lire Cvt_le10

LE  VENT  D'  ANATOLIE. - Quidam Ed.

Dans un pauvre village du nord de la Grèce, une vieille femme agonise depuis des années. Nul ne l' approche, car on la dit malade et contagieuse. Anatolie est son nom et le vent est le déguisement que la mort a choisi pour arracher sa misérable vie. Mais Anatolie résiste résiste...

Seule une petite fille brave les interdits. Elle ne se contente pas de lui apporte à manger, elle mange avec elle et surtout elle l' écoute. Parce qu' Anatole, meme agonisante, a toute sa tete, ou à peu près. Et donc, Anatolie raconte sa vie et entraine la fillette dans ses "visions".


"Si j' avais vu en elle, comme les autres, une grande malade et une folle, je n' aurais sans doute pas jugé bon de l' observer d' aussi bon coeur, mais elle m' entrainait dans ses visions. Son récit était si convaincant, malgré ses vides et ses faiblesses, si invinciblement séduisant, que je n' avais alors qu' un désir, me laisser envelopper dans ses filets."

La jeune narratrice est plutot futée et la vielle femme, finaude et un peu sorcière. Entre ces deux-là s' établit une complicité, une forme d' amitié. Jusqu' à ce que le vent emporte la vieille dame.

Je me levai enfin  pour partir. Le vent avait laissé la porte ouverte.

Zyranna Zateli est une magienne du verbe sous une apparente simplicité.


\Mots-clés : #amitié #mort #vieillesse
par bix_229
le Lun 10 Jan - 15:45
 
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Sujet: Zyranna Zateli
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John Maxwell Coetzee

L'Âge de fer

Tag mort sur Des Choses à lire L_zage10

La narratrice, une femme de la région du Cap qui meurt d’un cancer, écrit pour sa fille, mariée en Amérique − qui a fui l’Afrique du Sud.
« La première tâche qui m’incombe, dès aujourd’hui : résister au désir de partager ma mort. Moi qui t’aime, moi qui aime la vie, pardonner aux vivants et prendre congé sans amertume. Accueillir la mort comme mienne, à moi seule. »

« Nous tombons malades avant de mourir afin d’être sevrés de nos corps. Le lait qui nous nourrissait devient pauvre et aigre ; nous détournant du sein, nous commençons à aspirer à une vie distincte. Pourtant cette première vie, cette vie sur terre, sur le corps de la terre – est-il vraisemblable, est-il possible qu’il en existe une meilleure ? Malgré les tristesses, les désespoirs, les rages, je n’ai pas perdu mon amour pour elle. »

« Plus j’allais vite, plus je me sentais vivante. Je tremblais de vie, comme si j’allais exploser, crever d’un seul coup ma peau. L’impression qu’un papillon doit avoir au moment de naître, au moment de s’accoucher de lui-même. »

Un vagabond s’est installé dans son jardin ; il a un chien, elle des chats. D’aucun des personnages, la narratrice, le mendiant, Florence la femme de ménage et ses enfants, n’est spécifiée la couleur de peau ; le lecteur discerne ce qu’il en est, mais cette façon de ne pas ramener les personnes à leur couleur est significative.
La narratrice est pleine de rancœur contre les hommes politiques qu’elle voit à la télévision dans l’immobilisme de leur pouvoir ; elle se lance dans une vive diatribe contre la « horde de sauterelles » qui règne sur l’Afrique du Sud, pays « qui coule ».
« La parade des politiciens tous les matins : je n’ai qu’à voir les visages pesants et vides qui me sont si familiers depuis l’enfance pour éprouver une sensation d’accablement et de nausée. […]
Nous regardons comme les oiseaux regardent les serpents, fascinés par ce qui va nous dévorer. »

Elle n’aime pas l’ami du fils de Florence, est confrontée en lui à la jeune génération dans l’apartheid :
« Il n’a pas de charme. Il y a quelque chose de stupide en lui, de délibérément stupide, de borné, d’intraitable. C’est un de ces garçons dont la voix devient grave trop tôt, qui dès l’âge de douze ans ont tourné le dos à leur enfance pour devenir brutaux, affranchis. Un être simplifié, et cela à tous points de vue : plus rapide, plus agile, plus infatigable que les personnes réelles, dépourvu de doutes ou de scrupules, dépourvu d’humour, sans pitié, innocent. »

(On est en 1986, un nouvel état d’urgence illimité a été décrété et de violentes émeutes éclatent.)
Elle raconte ses rapports avec ces quelques personnes, souffre et se confie ; culpabilité des blancs envers les noirs.
« Est-ce que c’est ma faute si j’ai vécu en un temps d’infamie ? »

Un beau roman de J. M. Coetzee qui nous immerge dans la ségrégation sud-africaine et la souffrance d’une femme.
« L’homme, pensai-je : le seul être pour qui une partie de son existence est plongée dans l’inconnu, dans le futur, comme une ombre portée devant lui. Il essaie constamment de rattraper cette ombre mouvante, d’habiter la figure de son espérance. »

« On doit aimer ce qui est le plus proche. On doit aimer ce qu’on a à portée de la main, à la façon dont les chiens aiment. »


\Mots-clés : #mort #segregation
par Tristram
le Dim 28 Nov - 11:25
 
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Sujet: John Maxwell Coetzee
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Marguerite Yourcenar

En pèlerin et en étranger

Tag mort sur Des Choses à lire En_pzo10

Brèves pochades, sur la mythologie, les marionnettes, datant des années trente et reprises au début des années soixante-dix (Grèce et Sicile), puis réflexions métaphysiques sur la finitude humaine (L’improvisation sur Innsbruck, 1929) :
« La mémoire choisit ; c’est le plus ancien des artistes. »

« Là est le privilège des personnages de l’histoire : ils sont, parce qu’ils furent. Tandis que nous ne sommes pas encore : nous commençons, nous essayons d’exister. »

« Seuls, les peintres d’autrefois, les Brueghel, les Dürer, surent éviter l’orgueil dans le tracé des perspectives : de petits êtres rampants combattent ou s’étreignent dans un coin de paysage, au bord de fleuves sans cesse écoulés, mais pourtant plus fixes qu’eux-mêmes, au pied de montagnes qui changent si lentement qu’elles paraissent ne pas changer. »

Dans Forces du passé et forces de l’avenir, Marguerite Yourcenar prédit (ou espère) en 1940 une renaissance de la civilisation après la guerre contre Hitler.
Puis c’est une Suite d’estampes pour Kou-Kou-Haï, dédiée à son pékinois (1927, texte de jeunesse).
« La nuit tombe, ou plutôt s’étale comme une onde. La nuit, dame de toutes les magies tristes, efface le temps comme la distance. »

Yourcenar nous parle ensuite de Virginia Woolf, dont elle a traduit Vagues, et qu’elle a rencontrée :
« Le regard est plus important pour elle que l’objet contemplé, et dans ce va-et-vient du dedans au dehors qui constitue tous ses livres, les choses finissent par prendre l’aspect curieusement irritant d’appeaux tendus à la vie intérieure, de lacets où la méditation engage son cou frêle au risque de s’étrangler, de miroirs aux alouettes de l’âme. »

Wilde :
« Bizarre absence de prescience ! Dans Intentions, Wilde affirmait que les œuvres parfaites sont celles qui concernent le moins leur auteur : sa gloire à lui est autobiographique. Il s’était voulu païen, au sens où ce mot passe pour signifier une vie couronnée de roses ; son De Profundis est traversé d’un glas chrétien. Il avait maudit le vieux culte de la Douleur, qui s’est vengée de lui. »

« Tout poète tient un peu du roi Midas : celui-ci dore le sordide où s’achève sa vie. »

Faust ; puis Böcklin (après Dürer et Holbein) :
« Chaque peuple a fait du christianisme catholique un paganisme différent. Celui d’Allemagne tourne autour de la danse des morts. »

« La vie porte en soi la mort, comme chacun porte son squelette. »

Caillois :
« Caillois lui-même a passionnément argué qu’il exaltait, au contraire, un anthropomorphisme à rebours, dans lequel l’homme, loin de prêter, parfois avec condescendance, ses propres émotions au reste des êtres vivants, participe avec humilité, peut-être aussi avec orgueil, à tout ce qui est inclus ou infus dans les trois règnes. »

Henry James, dont Yourcenar a traduit Ce que savait Maisie, puis Ruysdael, Rembrandt, et enfin Borges.

Hétéroclite, et même inégal, mais aussi de belles choses, comme toujours avec Yourcenar ; l’idée de la mort est omniprésente.

\Mots-clés : #contemythe #essai #mort #peinture
par Tristram
le Dim 14 Nov - 13:20
 
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Sujet: Marguerite Yourcenar
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Pierre Moinot

La mort en lui

Tag mort sur Des Choses à lire La_mor13

Quatre récits, nouvelles assez brèves, sauf la première et principale.
La mort dans l’âme
« La balle se logeait dans une partie qu’on nommait l’âme et la mort se glissait dans cette âme comme elle habitait la mienne depuis toujours. Et ma propre mort approchait. »

(L'âme est la partie évidée du canon d'une arme à feu.)
Un chasseur vieillissant se perd, quelque part dans une forêt de l’Ouest, est reçu dans un domaine écarté où on lui offre une balle d’or, un cerf agressif qu’il abat de justesse. Avant cette chute un peu fantastique, l’homme seul médite une sourde culpabilité, sa propre finitude, la mort.
« J’avais peu à peu élagué les branches sans fruits qui mangeaient ma sève. Cela servait peut-être à ça, la vieillesse, à se nettoyer. »

Au terme de cette méditation sur la chasse, il épargne du gibier :
« Après un long moment je relevai la tête, reposai mon arme. Pourquoi ? je ne le savais pas, peut-être par amour, certainement pas par pitié, je détestais ce mot à la chasse. Je ne saurais jamais non plus pourquoi parfois mon doigt lançait la mort. Souriant tout seul, comblé par cette approche, je réussis à m’éloigner sans rien déranger et à me noyer doucement dans la forêt. »

L'apprentissage
Étonnante séance de dressage de renardeaux par leur mère observée de nuit.
Retour de chasse
Curieuse influence sur le comportement d’un chasseur par sa femme enceinte.
Le bal
Un couple à l’épreuve du temps.

\Mots-clés : #mort #nouvelle
par Tristram
le Ven 17 Sep - 0:12
 
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Cees Nooteboom

L’histoire suivante

Tag mort sur Des Choses à lire L_hist10

Herman Mussert, rédacteur de guides touristiques (sous le pseudo de Strabon) féru de littérature latine et ressemblant à Socrate, subit une étrange expérience : il se réveille un matin à Lisbonne, alors qu’il s’est endormi la veille à Amsterdam. Et il évoque une histoire d’amour adultère qu’il y connut, les métamorphoses (ovidiennes) et le temps en une sorte de méditation non dénuée d’humour sur le dernier voyage :
« Voilà la différence entre les dieux et les hommes. Les dieux peuvent décider de leurs métamorphoses, les hommes ne font que les subir. »

« Et maintenant – ce mot imaginaire qui ne cesse de dérober un tapis sous nos pas – [… »

« Seul l’écrit existe, tout ce que l’on doit accomplir soi-même est informe, soumis à un hasard sans rime. »

« La grandeur de la tragédie grecque, c’est d’être exempte de ces idioties psychologisantes. Cela aussi, j’aurais voulu le lui dire, mais on sait bien que la conversation consiste essentiellement en choses qu’on ne dit pas. Nous sommes des épigones, nos vies ont abandonné l’ordre du mythe pour celui de la psychologie. Et nous savons toujours tout, nous formons notre propre chœur monophonique. »

Subitement, nous passons des souvenirs de cette passion d’un professeur de lettres à une croisière nocturne, avec recours fréquent à la mythique course en char solaire de Phaéton.
« − J’ignore où se trouve exactement ce lieu guéable du Ciel [référence au poète Qu Yuan], fit Debroka, mais il m’est souvent arrivé d’être le soir très loin à l’occident, alors que le matin, je m’étais levé en orient. »

« J'avais devant moi un millier de vies et je n'en ai pris qu'une. »

Tel est le leitmotiv autant de cet ouvrage que d’autres de Cees Nooteboom.
Ce dense roman court est une réussite, et j’envisage déjà de le relire (d’une traite cette fois).

\Mots-clés : #mort #philosophique
par Tristram
le Mer 15 Sep - 20:13
 
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Sujet: Cees Nooteboom
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Stéphane Mallarmé

Pour un tombeau d'Anatole

Tag mort sur Des Choses à lire Mallar10

Pauvre chose, brouillon, œuvre inachevée - à vrai dire à peine esquissée, publiée en 1961, le corpus proprement dit pèse 80 pages environ (sobres, très aérées).

Ce sont des notes, Mallarmé lui-même avait décidé qu'il ne fallait pas les publier.
Et, comme un abruti de lecteur avide, j'ai outrepassé l'interdiction, avec les pires raisons, me disant qu'après tout, des spécialistes mallarméens, des sommités, ont présidé à cette mise en pâture au public, que je saurais bien juger, etc.  

Curieux de le lire dans la foulée du Voyage infini vers la mer Blanche, de Lowry, autre inachevé, mais d'un tout autre type, l'ouvrage était destiné, un jour lointain à l'époque de frappe du tapuscrit retrouvé, à la parution.

À savoir si ces notes éparses n'étaient pas plutôt un exutoire pour Mallarmé ?

De là à savamment gloser sur l'inachèvement...oui, il y a une poétique, mais, si je voulais provoquer je dirais qu'avec Mallarmé on trouverait de la poétique même dans une liste de course crayonnée sur un papier jeté, alors...

...Alors, bien sûr on y trouve des passages splendides, bien sûr Mallarmé a des formulations qui font mouche, bien sûr l'ensemble a un charme fou, et l'on (enfin moi en tous cas) ne se départit pas d'une componction attentive (signe d'une lecture qui porte) à parcourir ces feuillets épars groupés avec soin - j'imagine combien ça a dû discuter ordre et pagination. (en extrait des pages se suivant, tel qu'on reçoit le texte en ouvrant à tel ou tel endroit).


----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
(p 190)

non -- je ne
laisserai pas
le néant
----
père-- -- -- je
sens le néant
m'envahir


--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
(p 191)

et si au moins
--esprit --
je n'ai pas donné
sang suffisant --
----
que ma pensée
lui fasse une
vie plus belle
plus pure.
---------
-- et comme sa peur de moi -- qui
pense -- à côté de lui --



------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
(p 76)


famille parfaite
équilibre
père fils
mère fille

romu --
trois, un vide
entre nous,
cherchant.
..



------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
(p 77)


tant mieux
qu'il ne le sache pas
--
nous prenons toutes
larmes
-- pleure, mère
etc.
-- transition d'un
état à l'autre
ainsi pas mort
mort -- ridicule ennemie
-- qui ne peux à l'enfant
infliger la notion que tu es !


----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
(p 44)

(1
tu me regardes
Je ne peux pas te dire
encore la vérité
je n'ose, trop petit
Ce qui t'est arrivé
--
un jour je te le
dirai
-- car homme
je ne veux pas



-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
(p 45)



(2
que tu ne saches
pas ton sort
--
et homme
enfant mort


---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------







Mots-clés : #mort #poésie
par Aventin
le Mer 8 Sep - 21:05
 
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Sujet: Stéphane Mallarmé
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Ernest Gaines

Dites-leur que je suis un homme

Tag mort sur Des Choses à lire 41vvrv10

Le titre originel, A Lesson Before Dying, me paraît mieux convenir que celui qui a été choisi en français et représente incorrectement l’attitude du jeune condamné tout au long du récit.
« Ils vous condamnent à mort parce que vous étiez au mauvais endroit au mauvais moment, sans la moindre preuve que vous ayez été mêlé au crime, en dehors du fait d’avoir été sur les lieux quand il s’était produit. Pourtant six mois plus tard ils viennent ouvrir votre cage et vous informent : nous, tous des Blancs, avons décidé qu’il est temps pour vous de mourir, parce que c’est la date et l’heure qui conviennent. »

L’avocat commis d’office à la défense de Jefferson a déclaré que d’envoyer ce dernier à la chaise électrique n’avait pas plus de sens que d’y placer un porc, et cette assimilation du Noir à l’animal choque tout son entourage. Sa nan-nan (marraine), Miss Emma, veut que Grant, le narrateur, lui enseigne dans l’attente de son exécution à marcher à la mort comme un homme. Grant a eu la chance d’aller à l’université, et est devenu instituteur.
« Ils regardent leurs pères, leurs grands-pères, leurs oncles, leurs frères – ce sont tous des hommes brisés. Ils me voient ; et moi, qui ai grandi sur cette plantation, je peux leur apprendre à lire, à écrire et à compter. Je peux leur donner quelque chose que ni un mari, ni un père, ni un grand-père ne leur a jamais donné, alors ils veulent me retenir aussi longtemps que possible. Sans se rendre compte qu’en s’accrochant à moi, ils vont me briser aussi. Que pour que je sois ce qu’ils croient, ce qu’ils veulent, je dois m’enfuir comme les autres l’ont fait dans le passé. »

Il est amer à cause de la condition raciale, et d'autant plus rétif à la perspective d’obéir à Miss Emma, solidement soutenue par tante Lou qui l’a élevé. Le livre repose essentiellement sur sa torture intérieure, ses pulsions de fuite ou de repli sur son amour pour Vivian, son incroyance au paradis (ce qui le déconsidère socialement), puis son engagement progressif pour la dignité, l’identité, l’humanité de Jefferson, et plus largement de leur communauté.
Ce roman puissant repose sur les personnages, notamment les femmes et leur rôle social dans une collectivité où les hommes ont été réduits à l’humiliation.
C’est peut-être LE livre qu’il faudrait lire en première lecture (à l’école par exemple) sur le racisme et la peine de mort, essentiellement aux USA.

\Mots-clés : #mort #racisme
par Tristram
le Sam 24 Juil - 13:38
 
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Jean-Luc Lagarce

Juste la fin du monde

Tag mort sur Des Choses à lire Lagarc10

Pièce de théâtre, 80 pages environ, 1990, éditions Les Solitaires Intempestifs.

Cinq acteurs en tout, Louis 34 ans, sa sœur Suzanne 23 ans, Antoine, leur frère 32 ans, Catherine, épouse d'Antoine 32 ans, La Mère (de Louis, Suzanne et Antoine) 61 ans.

Louis, le frère aîné qui a quitté le giron familial depuis belle lurette et vit sinon loin, dans un ailleurs où l'on suppose que l'on s'occupe d'écriture (journalisme ? littérature ?) et ne se manifeste que par l'envoi de courtes cartes postales à l'occasion des évènements familiaux, choisit de s'en retourner dans sa famille afin d'annoncer sa mort prochaine.
Prologue a écrit: dire,
seulement dire,
ma mort prochaine et irrémédiable,
l'annoncer moi-même, en être l'unique messager,
et paraître pouvoir là encore décider,
me donner et donner aux autres, et à eux, tout précisément,
toi, vous, elle, ceux-là encore que je ne connais
pas (trop tard et tant pis),
me donner et donner aux autres une dernière fois
l'illusion d'être responsable de moi-même et d'être,
jusqu'à cette extrémité, mon propre maître.


Seulement cet acte d'anti-fils prodigue  -en somme-, Louis n'y parviendra pas. Cela m'a fait penser à cette nouvelle d'Emmanuel Bove où le héros/narrateur s'en revient à la maison familiale après une interminable absence/désertion, va jusqu'au loquet de la porte d'entrée et s'enfuit à toutes jambes au tout dernier instant.

Louis incarne l'exogène, l'étrangeté. Et, jusqu'à un certain point, il est déjà un spectre qui apparaît dans le petit cercle familial. On peut aussi tout à l'opposé, par un jeu de tiroirs, considérer qu'il est le seul vivant devant cette petite assemblée de morts-vivants.

L'ensemble, c'est-à-dire l'interaction des personnages, des dialogues, des interruptions et soliloques, procède d'une certaine incommunicabilité décousue - un débraillé chic.
Là est (à mon humble avis) tout le sel de la pièce, plutôt que dans le synopsis, la dimension dramatique (dramatique et par là-même classique, s'agissant de théâtre).
Je n'ai pas vu la pièce, mais par moments ça doit être bonheur d'acteurs, il y a la place pour un jeu tout en mouvements suggestifs, regards et tons employés.


Mots-clés : #famille #mort #théâtre #xxesiecle
par Aventin
le Dim 6 Juin - 7:56
 
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Sujet: Jean-Luc Lagarce
Réponses: 19
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Valère Novarina

Le Jeu des Ombres

Tag mort sur Des Choses à lire Le_jeu11

Le Jeu c’est celui avec les mots (aussi en latin)…
« LA BOUCHE HÉLAS.
Avis aux Huminiâtres, aux Huminiacés ! Psaumes aux Théosaures, aux Penseurs Perpendiculaires, aux Anthropo-bisphoriques – et urbains de la même farine ! »

« LE CLAVIER.
Déchroniquons-le ! Mourons-y ! Tuons-le ! Mourons-y !
LE PHRASÉ.
Démourissons-le avant que nous y fûmes. »

… et les Ombres ce sont les morts, dans l’enfer mythologique de la Rome antique principalement (Hécate, Pluton, surtout Orphée et Eurydice), mais aussi le Dieu biblique, et même Mahomet chevauchant le Bourak.
« ORPHÉE.
"Les mots sont devenus dans les langues humaines comme autant de morts qui enterrent des morts, et qui souvent même enterrent des vivants. Ainsi l’homme s’enterre-t-il lui-même journellement avec ses propres mots altérés qui ont perdu tous leurs sens. Ainsi enterre-t-il journellement et continuellement la parole." »

Le discours est souvent de tendance métaphysique (le temps et l’espace, le jour/ lumière et la nuit).
« Je vais tracer au compas
La limite qui est invisible
Entre naître… et n’être pas
Entre n’être… et naître pas. »

« LE CONTRE-CHANTRE.
Tous les hommes sont des écriteaux égaux : homme et emmoh : égal est l’homme, légal le mot.
LE CHANTRE.
La parole est aux hennissements !
FLIPOTE.
Ôtez l’espace du lieu : rien ne reste. Prenez le temps, enlevez-lui chaque moment : l’instant est là. Ôtez-lui le mot : le temps file à vau-l’eau. »

« La nature est un jeu d’énergies, une phrase dite et respirée par toute la création, par toutes les créatures vivant ensemble : d’un souffle, en un geste pluriel, d’un seul tenant. Comme une donnée : l’apparition de tout. »

On pense tout de suite à Michaux, puis à Jarry, Audiberti, entr’autres.
Cette pièce est a minima une comédie bouffonne (avec des personnages comme l’Ambulancier Charon, Marcel-Moi-Même, etc.), où explose l’inventivité jubilatoire de Valère Novarina concernant la parole, du verbe, du langage.
« ANTIPERSONNE I.
Ce qui fait extrêmement peur, ce n’est pas le chaos d’ici, ni l’infini, ni le labyrinthe, ni la chair, ni le mystère de la matière – mais le rangement absolu de tout et l’apparition soudain de l’univers dans une langue ordonnée.
Ce n’est pas le chaos de la matière qui fait peur, c’est d’entendre un ordre dedans ; ce n’est pas une chose qui s’entend par la vue – puisque tout est désordre à voir, mais une chose que l’on entend dans l’ordre du souffle. Dans l’architecture du langage, nous entendons un ordre dans le langage. »

« Conclusion : Ceux qui ont tagué "La mort est nulle" au bord du canal de l’Ourcq ont bien fait.
Nous ne sommes pas du tout faits pour ça. Ce n’est pas une fin pour nous. Nous sommes dévorés par elle mais nous ne sommes pas ses sujets. »

Apparaissent une multitude de figures humaines ou mythologiques, dont de nombreux animaux, et des machines ; l’Huissier de Grâce annonce régulièrement l’entrée de nouveaux personnages, parfois en longues listes extraordinaires, comme celle qui clôt la pièce.
« L’HUISSIER DE GRÂCE.
Entrent Les Phases, Les Phrases, Les Ombres, Les Nombres, Les Âmes et Les Enfants Pariétaux. »

Des personnes réelles en font partie, dont nombre appartiennent au monde du spectacle.
« PIERRE BERTIN.
Je traversais ma mort à temps plein, et de plein jour comme en pleine nuit. Telles étaient mes scènes, qui n’avaient pas encore eu lieu à c’t’époque-là.
On ne voit ici dans la nuit noire plus que la nudité vraie de la lumière : sa force est écrasante tant elle se répand. Cependant le sol était là – et je continuais à vivre uniquement pour me venger d’exister. »

Il y a aussi des allusions littéraires, comme à Molière (Le vivant malgré lui, Le mort imaginaire), et une curieuse récurrence du chiffre huit, (qui rime avec nuit dans presque toutes les langues) et onze.
On retrouve la Dame autocéphale et le Valet de Carreau évoqués par Louvaluna dans sa lecture de L'Opérette imaginaire ; démonstration par l’inverse de ma méthode de lecture chronologique des auteurs, j’ai malencontreusement abordé Novarina par sa dernière pièce…

\Mots-clés : #absurde #contemythe #mort #philosophique #spiritualité #théâtre
par Tristram
le Mar 4 Mai - 20:35
 
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Sujet: Valère Novarina
Réponses: 19
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