Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Lun 1 Mar - 18:52

123 résultats trouvés pour mort

Victor Jestin

Tag mort sur Des Choses à lire 41nhi810

La chaleur

Fin août, la canicule écrase les vacanciers. Dans ce géant camping des Landes, les ados traînent, heureux ou malheureux, draguent, bronzent. Le lapin rose se charge des enfants, les parents sont gentils mais un peu dépassés. Léonard porte son vague à l‘âme et son sentiment d’exclusion. Rien que de très banal si la première phrase du roman n’était: « Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger ».

Cela vous a par moments un petit air de l’Étranger de Camus, ces phrases qui claquent, cette chaleur comme un mirage, ce jeune homme hors des codes.
C’est une lecture assez décapante par l’écriture, la façon de regarder ce monde d’une façon décalée.
Une journée de vie ordinaire assez saisissante.


\Mots-clés : #contemporain #initiatique #mort
par topocl
le Mer 10 Fév - 13:07
 
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Sujet: Victor Jestin
Réponses: 2
Vues: 262

Camille de Toledo

Tag mort sur Des Choses à lire Thesee10

Thésée, sa vie nouvelle

Le frère de Thésée, Jérôme est retrouvé pendu. Dans les années qui suivent ses deux parents meurent prématurément. Thésée, l’alter ego de Camille de Toledo, fuit à Berlin, où il croit, « l’idiot » pouvoir faire table rase. Ce n’est qu’au bout de treize ans qu’il est rattrapé par ces démons, s’effondre, se délite, puis connaît une difficile reconstruction en reconstituant une histoire familiale délétère où le déni, le silence et l’occultation de fait tragiques cruciaux (morts prématurées, suicide d’un grand oncle notamment) laissaient la place au culte de la réussite et à une  course en avant.

Autofiction ou autobiographie, qu’importe, cette histoire familiale renvoie à des personnalités qui ont été en vue :
wikipedia a écrit:Camille de Toledo est le fils de Gérard Mital, producteur de cinéma, et de Christine Mital, qui fut rédactrice en chef au Nouvel Observateur. Il est le petit-fils d'Antoine Riboud20, fondateur et président du groupe Danone, et le petit-neveu du photographe Marc Riboud qui l’a initié à la photographie. Son oncle maternel, Franck Riboud, a été le PDG de Danone de 1996 à 2014.


… mais on peut tout à fait lire hors de ce contexte. Camille de Toledo en appelle largement – et parfois naïvement ? - à  la psychogénéalogie pour montrer comment son histoire, et celle de tout un chacun, a été marquée par les générations antérieurs, ce qui a été vécu et caché, et par les grands traumatismes du XXème siècle, dan un récit d’une poésie sauvage et assumée.


\Mots-clés : #autofiction #famille #mort
par topocl
le Mar 9 Fév - 13:58
 
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Sujet: Camille de Toledo
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Maryline Desbiolles

Anchise

Tag mort sur Des Choses à lire Anchis10

Originale : Français, 1999 (Prix Femina)

CONTENU :
4ème de couverture a écrit:Qui peut dire si quelque chose tourmente encore le vieil Anchise, si quelque rêve l'habite toujours dans sa dure solitude, si les collines qui l'entourent, et qu'il a rendues depuis longtemps à la sauvagerie, lui renvoient encore quelque écho, quelque bruissement, quelque rire du bonheur étincelant qu'il vécut autrefois, il y a bien longtemps, avec sa jeune femme qui était si blonde que tout le monde l'appelait la Blanche ?

Dans ce livre, il est dit de la Blanche qu'elle était menue et saisissante comme une ablette, avec son ventre d'argent qui troue les eaux les plus noires. Qu'elle était merveilleuse et insignifiante comme l'ablette. Qu'elle était inattendue et commune comme l'ablette et que, comme l'ablette, elle ignorait que ses écailles scintillantes avaient le pouvoir de changer les eaux les plus noires en voie Lactée.

Mais de leur après-midi d'amour dans la forêt de mimosas en fleur au-dessus du village, un dimanche de février, s'en souvient-t-il, Anchise ? Et des abeilles et des ruches qu'il aimait tant, s'en souvient-il, aussi ?

Comment faire renaître, une dernière fois, l'incandescence première ? Comment se jeter une fois pour toutes dans la lumière du grand amour perdu ?

REMARQUES :
Et dans une lumière éblouissante, un jour d’été, le narrateur distancié décrit la scène d’une voiture grimpante la colline sur des chemins inconnus, d’un homme y sortant et versant quelque chose sur et dans la voiture, s’y remettant et… l’incendiant.

On se retrouve dans l’arrière-pays de Nice : on s’éloigne dans un mouvement de la ville, sent les passages imperceptibles entre habitat et campagne et sort, à peine à une vingtaine de km de la ville. C’est déjà la campagne, et ces trois maisons qui se trouvent dans un virage de le route du Sel (la D 2204) semblent déjà assez lointaines de tout, voir isolées, sinon presque délabrées. Ici la narration va s’arrêter et rester : Ouvre-t-on encore les volets ? A peine. Et les trois ménages de personnes âgées, la Thomas, les Sasso, l’Anchise, ils semblent ne plus communiquer, murés dans une vie d’intérieur, où la visite hebdomadaire au supermarché sera la seule sortie.

L’auteure va décliner des aspects des mots tels que « lumière », « eau », « campagne », dans leur sens et double sens. Il y aura des descriptions de tous ces quatre habitants, néanmoins c’est l’Anchise qui retiendra le plus notre attention : Né dans le temps de la première guerre, avec un père qui ne va pas en revenir, il quittera tôt l’école, mais tombera éperdumment amoureux d’une fille plus jeune : la « Blanche », la blonde. Il attendra, et il connaîtront des mois d’amour et le mariage. Mais il sera appelé sous le drapeau, partira. Quelle absurdité : deuil renversé ! Quand il reviendra, c’est elle qui est morte. Enceinte, peut-être, de quelques mois ? Qui le saura… Et notre Anchise vît désormais comme dans un répondant ce que tant de veuves de guerre en vecu : la solitude, la presque folie de souffrance, l’impossibilité de se lier encore une fois, même si plus tard même ses voisins ne peuvent plus l’associer avec une vie de couple. Il est entré dans une vie entre rêve de ce bonheur bref, souvenirs vifs. Si loin, si proche. Jusques à quand ?

Je dis dans ma grande ignorance que l’écriture de Maryline Desbiolles me rappelait une Marie-Hélène Lafon. Langage vif, parfois jouant avec la pluralité de sens d’un mot. On sent la poétesse… De ma part une recommandation !


Mots-clés : #amour #mort #solitude
par tom léo
le Dim 7 Fév - 16:15
 
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Sujet: Maryline Desbiolles
Réponses: 2
Vues: 251

Littérature et alpinisme

Jean-Michel Asselin
Né en 1952 à Chagny (Saône-et-Loire)

Tag mort sur Des Choses à lire Jean-m10

Biographie:
Journaliste, écrivain, alpiniste. Ancien journaliste, éditorialiste et rédacteur en chef des revues spécialisées Montagnes Magazine, Vertical et Alpinisme et Randonnée, il est aujourd'hui rédacteur indépendant, semi-retraité, et anime chaque semaine une chronique montagne sur France Bleu Isère.



Bibliographie:
ici, détail des références en cliquant sur les titres. Il faut (ou il faudrait) y ajouter les participations à des ouvrages collectifs ou à plusieurs auteurs, type Passagers de l'Everest (dernière mouture en 2006), récit mené en compagnie de Pierre Dutrievoz et Cécile Pelaudeix - l'iconographie livre de très belles photos, quant au texte, il passe du très trivial à l'onirique, très "embarquant".

Beau conteur, écoutez par exemple cette évocation radiophonique de George Mallory.
Spoiler:
Un alpiniste qui me fascine, et le mystère de sa disparition captive toujours et ressurgit occasionellement, ainsi son corps trouvé par Conrad Anker en 1999, sans le fameux élément probant (le Kodak Vest Pocket des années 1920) qui eût pu contenir des photos du sommet, mais le cadavre contient assez d'indices pour que le doute persiste: les lunettes de soleil de Mallory étaient sagement rangées dans une poche, signe potentiel qu'ils en étaient à la descente parce que, dès lors, cela veut dire qu'il faisait nuit, or ils avaient été aperçus de bonne heure et très haut dans la face, pas d'autre explication pour le gros laps de temps que parvenir au sommet et entreprendre d'en descendre, de plus la photo de son épouse ne figurait pas sur lui, or Mallory avait promis de la déposer au sommet...
Il faudrait, maintenant, trouver le corps d'Andrew "Sandy" Irvine, le compagnon de cordée, qui portait peut-être l'appareil photo, pour que cette très vieille énigme de la première ou non de l'Everest en 1924 soit enfin résolue: mais la montagne n'a pas encore redonné ce cadavre, autre possibilité, aux limites du complotisme: les chinois l'auraient trouvé (un ascensionniste parle du "corps d'un anglais" au-dessus de 8100 mètres, avant de mourir très peu de temps ensuite, sans être redescendu) et auraient fait disparaître toute trace (afin d'être les premiers au monde à réussir la première au sommet par le versant chinois de la montagne, c'était une expé dédiée au communisme chinois triomphant...).

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On ne vit pas au sommet
Chroniques de montagne

Tag mort sur Des Choses à lire On_ne_10
2017, 150 pages environ.

Un peu mélancolique, un peu humoristique, toujours passionnée, telle est dans cet opus sans prétention la jolie plume de Jean-Michel Asselin, qu'on avait connu éditorialiste-vedette de revues spécialisées.

Bouquin découpé quatre parties, la première -la plus forte à mon sens- intitulée (més)aventures himalayennes (sic !) illustre son propre parcours d'alpiniste qui a tenté en vain l'Everest à cinq reprises, sur cinq expés différentes, échouant à chaque fois, dont par deux fois à cinquante mètres de dénivelée du sommet.
À environ 100000 € l'expé (tarifs actuels), il nous raconte à mots légers comment il s'est ruiné, a gagné le statut de Perdant de l'Himalaya, quelques surnoms dont "Big Problem", est parti pour onze ans de psychanalyse et, quand il ne parle pas de lui, donne moult détail drôlatique, pittoresque ou informatif sur la faune humaine et ses comportements d'altitude en Himalaya, ou encore l'incroyable histoire de la sépulture de Maurice Wilson, ou la poisse de Joe Simpson.
Spoiler:
Très bon écrivain de montagne, ce dernier, il est l'auteur de La mort suspendue, dont l'on tirera un film éponyme, et qui en inspirera jusqu'au plagiat le temps fort d'un autre, très grand public et fort peu recommandable, Cliffhanger - et aussi d'Encordé avec des ombres, deux livres dont on pourrait toucher un mot sur ce fil.


Extrait:
Mais il y eut pire, au camp 4, à 8000 mètres, dans le chaos des tentes, j'ai vu, de mes yeux vu, un de mes congénères faire fondre le neige pour se fabriquer un thé. Pour cela, il avait simplement pris une gamelle qui traînait, pleine de neige, dans l'abside d'une tente. L'eau qui se formait dans la gamelle prit très vite une curieuse couleur et l'assoiffé allait y glisser un sachet de thé quand un des alpinistes présents lui demanda avec étonnement ce qu'il faisait avec sa pee bottle...Pee bottle, un mot britannique qu'on traduira par "pot de chambre" ! Imaginez le thé ! C'est ça aussi, l'Everest !


S'ensuit la seconde partie, Cimes des quatre coins du monde, et on emboîte le pas de l'auteur sur plusieurs continents, au gré des réflexions, comme celle-ci:
Ce que j'ai vu en revanche dans cette course, c'est la dégradation du monde. Ces montagnes que nous pensons solides, éternelles, j'ai pu constater à maintes reprises leur fragilité. Oui, nos élans vers le monde, si sincères soient-ils, ont quelque chose de contradictoire et peut-être d'insoluble. Ils ne jouent pas en faveur de la protection nécessaire à la montagne. Nous rêvons de terres vierges, de paradis et nous ne pouvons ignorer que nos pas de touristes n'ont pas toujours la légèreté que nous devons au monde. Que faire, que dire, sinon tenter d'être respectueux, modeste, attentionné ? Ne pas se bercer d'illusions: voyager durable est une douce arnaque. Et pourtant nous savons tous combien le voyage ne forme pas seulement la jeunesse mais aussi la bienveillance, la compassion. À une condition: que nous soyons certains que ce que nous amenons n'est rien face à ce qui nous est donné.  


La troisième est dans la veine de la citation ci-dessus pourtant empruntée à la partie précédente, et s'intitule Petites considérations philosophiques au sommet.

Enfin la dernière partie est axée spécifiquement sur un trek précis, effectué pour une association humanitaire en Palestine, et se nomme Paysages libres de Palestine.

Libres, vraiment ? Hum, pas si sûr qu'il faille se fier au titre. Là, Jean-Michel Assselin, au niveau de la mer ou peu s'en faut à l'aune des cimes des parties précédentes, dialogue avec la dureté d'un réel, et va cheminant, observant et dialoguant avec un quotidien si proche, si lointain, si connu et si tu: une belle découverte, que cette partie-là. Le journaliste-témoin généraliste n'est pas loin.



Mots-clés : #alpinisme #conflitisraelopalestinien #mort #temoignage #voyage
par Aventin
le Lun 28 Déc - 19:19
 
Rechercher dans: Lecture comparée, lecture croisée
Sujet: Littérature et alpinisme
Réponses: 51
Vues: 2196

Gunnar Gunnarsson

Oiseaux noirs
(NB: se trouve parfois au singulier selon les éditions et traductions, L'oiseau noir).

Tag mort sur Des Choses à lire Gunnar10
Titre original: Svartfugl. Écrit en Danois, parution en 1929. Sera traduit en Islandais en 1938 seulement.

Roman noir, donc.
Que de morts, et j'ajoute: que d'innocents morts de mort violente, enfants compris !
Je refuse à tenir le compte exact des cadavres qu'empile Gunnarsson. Et pourtant nous ne sommes pas dans la surenchère de violence et d'hémoglobine, telle qu'elle envahit nos écrans pour la plus grande délectation des populations contemporaines.
Tout, ici, est plus sourd.

Au niveau du genre, je souscris à peine à policier, même s'il y a beaucoup de thrill, et pas mal de suspense, une enquête, un jugement. Plutôt une mise en évidence de la condition humaine, beyond evil and good, au-delà du mal et du bien. Avec de belles pistes de réflexions sur la justice divine mise en vis-à-vis de la justice humaine.
Et, toujours, par petites touches, ces somptueuses descriptions de paysages islandais, de la vie rurale, et cet extraordinaire talent de portraitiste, où l'on retrouve le Gunnarsson de "Vaisseaux" et des "Brins", dans une entreprise romanesque complètement d'un autre ordre, d'un autre genre...

Pour un policier -si tant est que ce soit un polar- Gunnarsson n'use pas de développements digressifs, destinés, par exemple, à amener le lecteur à considérer certaines pistes comme possible. Même ce qui nous paraît éloigné du sujet finit par se retrouver, porteur de sens, de signification, à un moment donné de l'histoire.

Ainsi, le roman s'ouvre sur un chapelain, futur Pasteur, fraîchement nommé, le héros principal (Eyjolfur), du moins celui par (ou plutôt pour) qui l'histoire est écrite au "je" (voir post de Marko plus haut dans le fil).
Le prêche que vous lisez partiellement dans le post de Marko se rapporte à la mort (péri noyé en mer) du fils d'Amor Jonsson, Hilarius. Le héros épousera sa nièce, l"achètera" selon les termes utilisés par lui-même. Alors qu'elle préférait le propre frère du chapelain, Pall, avec qui elle flirtait, qui vit avec ledit chapelain et est, ni plus ni moins, son employé, son fermier:
Eyjolfur est là par une histoire d'héritage combinée à sa réussite scolaire. Mais sa vocation est sincère:
Chapitre I a écrit:Lorsque, après de longues études, je devins pasteur, ce ne fut pas seulement parce que j'avais émis le vœu de me consacrer à ce vieux sanctuaire qu'un vague parent m'avait laissé en héritage. J'ai voulu servir cette maison de prières, aussi bien par mes paroles que par mes actes.



Ainsi, on trouve le bloc mort-amour-argent-communauté de destinée-spiritualité déjà en cours d'échafaudage.


Au chapitre II entre Bjarni, peut-être le vrai héros, le personnage principal de cette histoire. Et quelle entrée, voyez plutôt:
Chapitre II a écrit:- Quel étrange cercueil ! criai-je brusquement, comme le ferait un gamin et non une soutane.
Le paysan me regarda attentivement et demanda:
- C'est vous, notre nouveau chapelain ? Quel est votre nom ?
Je fis semblant de ne pas avoir entendu.
- Qu'avez-vous dans ce cercueil ? dis-je d'un ton solennel. Peut-être était-ce la dépouille d'un homme voûté par l'âge et la misère, peut-être était-ce une de mes ouailles dont il n'avait pu étendre décemment le cadavre dans le cercueil, peut-être était-ce un malheureux estropié, un pauvre homme sans jambes. Mais aucune de ces suppositions n'expliquent pourquoi ce grand et solide paysan se montrait d'une telle avarice pour choisir ce cercueil.
Le g'ant à la barbe dorée hésita un moment.
- Je m'appelle Bjarni Bjarnason, fermier de Sjöundaà, de votre paroisse, dit-il avec grandiloquence.
Il avait déposé le cercueil sur le gazon d'une tombe toute proche.
- Dans ce cercueil se trouvent mes petits paysans...Oui je les appelais ainsi, Bjarni et Egill - ils avaient sept et huit ans. Ils ont commencé à tousser...comme ma femme a toujours toussé depuis que nous sommes mariés, il y a douze ans. Mais ces petits m'ont quitté brutalement. Des enfants, comprenez-vous...Ils n'ont pas pu résister au mal. Ne croyez surtout pas que c'est par avarice que je les ai mis dans le même cercueil...Est-ce qu'il y a du mal à ça ?
- Pas du tout, dis-je, honteux.


Sur le lieu, à présent, la toute petite paroisse de Raudasandur. La description est prestement menée et est somptueuse, vraiment la plume de Gunnarsson est exceptionnelle de puissance évocatrice concise:

Chapitre IV a écrit:De ma vie, je n'oublierai ce dimanche. Un soleil fatigué disparaissait derrière le fjord et la grève, jetant une lueur rougeâtre sur la blanche écume des vagues. Nous étions assis non loin du pré où je l'avais suivi, tandis que sa monture broutait l'herbe à nos pieds.
- Pourquoi t'évertuer à persuader les gens de Rausandur qu'une maison ne peut se construire sur le sable, me dit Amor Jonsson en riant. Nous avons douze fermes ici, et il y en a onze, y compris la tienne - avec l'église et son cimetière - qui sont bâties sur le sable rocailleux que le Bredefjord a jeté au rivage: c'est ainsi que cette terre s'est formée. Bjarni de Sjöundaà est le seul paysan de cette paroisse dont la maison fut bâtie sur la roche. Une maison qui se cache, solitaire, derrière le versant de Skor. Oui, cachée et solitaire. Et Dieu est seul à savoir si cette ferme est plus solide que les autres.
Sa voix le parut sombre et hallucinée, comme un feu couvant sous la cendre. Et je me souvins tout à coup qu'Amor Jonsson regardait souvent Bjarni mais ne parlait jamais avec lui. Oui, il le regardait d'un air attentif, presque curieux mais sans hostilité. Et lorsque je rapprochai cette attitude de ce qu'il m'avait dit à propos de la situation solitaire de la ferme, je frissonnai.
- Ce sont les loups marins qui, en mâchant, ont jeté, grain à grain, la base de Raudasandur, continua Amor Jonsson. Et si j'étais le pasteur, le prêche serait pour moi une excellente occasion de bénir leur éternel appétit. Regarde-les. Ils forment d'interminables files, ces loups qui mâchent leurs algues en regardant la terre. Leurs gueules mâchonnantes ressemblent à des lettres noires et prophétiques écrites sur l'abîme..gueules sombres, changeantes.
Il y eut un silence.
- Mais souviens-toi, mon fils, que sans les dents des loups, sans la rocaille des moules et leur éternel appétit, on ne parlerait point de Raudasandur. Et, se levant: dois-je emporter tes compliments vers Keflavik ?
Il parla ainsi, sans me regarder, et il n'attendit pas ma réponse. Les sabots résonnèrent sur le sol dur des champs, puis leur bruit s'adoucit et mourut dans l'ombre de la nuit.
Je regagnai la maison, mais je sentais mon âme rongée par des vers dont j'ignorais la provenance: sombres pressentiments, désirs assoupis, peur incertaine, haine mais surtout un amour jeune et sans limites.


La clef du titre nous est offerte dans le chapitre VIII (on vient d'enterrer Gudrun, l'épouse de Bjarni).
Chapitre VIII a écrit:Nous étions seuls, Bjarni et moi, car, lorsque Pall avait vu l'emplacement de la nouvelle tombe, ses yeux s'étaient troublés et il nous avait quittés brusquement.
- Deux ans ont déjà passés, Bjarni...
- Oui...deux années bien longues, murmura t-il sans me regarder. Puis il y eut un silence.
Après quelque temps, il s'épongea le front, se redressa et me regarda de ses yeux bleus et clairs.
- Tu te souviens de l'été passé, dans la "falaise des oiseaux" ? me dit-il en souriant. Tu te rappelles qu'un morceau de la roche s'est détaché et qu'il ne me restait plus qu'une main pour se cramponner à la paroi ? J'ai bien cru, alors, que s'en était fait de moi, et que ce serait mon cadavre qu'on ensevelirait ici, à côté de mes petits paysans.
Bjarni reprit son travail et dégagea de grandes mottes dures du sol gelé.
- Mais ce n'était pas mon destin...
Je me rappelais parfaitement la journée dont parlait Bjarni. La haute paroi de la montagne surplombant les vagues clapotantes. D'en bas, on eût dit que cette paroi se perdait dans le ciel. Et cette masse bruyante d'oiseaux, cette mosaïque mobile et étincelante d'oiseaux noirs nichant dans les falaises, papillonnant, voletant vers les roches pour aller s'évanouir dans la brume des hauteurs.
J'étais encore un gosse quand j'admirai ce spectacle pour la première fois. J'étais persuadé, alors, que de sombres esprits marins lançaient ces oiseaux contre la montagne. L'année précédente, j'avais de nouveau frissonné en revoyant ces falaises grouiller d'une vie impitoyable, cette mêlée ardente où la vie triomphait dans le vacarme et la puanteur, une vie jeune, fraîche et impétueuse à l'assaut d'une triste falaise.
Non, je n'avais pas oublié cette journée, et je me souvenais très bien de Bjarni et des autres chasseurs, groupe de petits insectes que je voyais ramper le long des rochers. Je me souvenais de la chute vertigineuse du grand bloc qui s'était détaché du rocher. Et de Bjarni, agrippé d'une seule main à la paroi, qui se balançait dans le vide...
Il avait donc songé à ses petits paysans à ce moment terrible ! Evidemment, il ne pouvait songer qu'à eux.
- T'a-t-on déjà parlé de l'oiseau noir, l'oiseau porte-malheur qu'on a vu au-dessus du village ? lui demandai-je.

Ne pas lire si vous comptez vous plonger dans ce roman:

En foi de racontars couplés au rejet du corps de Jon, le fermier de Bjarni par la mer, et l'autopsie qui fut ordonnée (il était supposé avoir fait une chute d'une falaise dans la mer), Bjarnni et Steinnun, la veuve de Jon, sont peu à peu accusés d'avoir tué leurs conjoints, l'un ou l'autre, ou ensemble.

Le vieux prêtre, hiérarchie d'Eyjolfur, "Sera" Jon tient un rôle qui sera contesté lors du procès. L'occasion pour Gunnarsson de jeter une dimension supplémentaire entre justice humaine et justice divine, et de conter un compte à régler entre le bailli Gudmundur Scheving, qui a fonction président du tribunal et aussi de fer de lance de l'accusation, et "Sera" Jon.
Scheving incarne l'occidental athée contemporain, sa conception de la justice triomphe à la fin, mais est mise à mal par le portrait qu'en fait Gunnarsson. Et c'est une peinture fort intéressante, avec des perspectives tout à fait enrichissantes.

Entretemps, Eyjolfur et son épouse Olöf ont pris sous leur toit les trois orphelins de Bjarni, qui les haïssent et finissent par échapper à leur vigilance une nuit. On trouve le garçon mort, il est passé à travers la glace d'un lac gelé lors de son escapade nocturne, et les deux petites filles également trépassées, gelées de froid au bord du trou. Ce fait important, que Gunnarsson développe peu -bien trop peu à mon goût en tous cas, donne une nouvelle dimension aux liens unissant -vie et mort- Eyjolfur et Bjarni.

Eyjolfur, cité comme témoin au procès, en devient le greffier, par la suite dune défection de circonstances du titulaire habituel du poste. Aucune preuve ne peut être retenue contre Bjarni et Steinnun. Scheving auditionne les témoins, tente de les pousser, n'en tire rien. Il est depuis le début convaincu de la culpabilité des prévenus. Il reste les aveux. Il finit par parvenir à instrumentaliser Eyjolfur, celui-ci réunit les prévenus, gardés isolément, les laisse entre eux deux, et de leur conciliabule nait la volonté de passer aux aveux. La jubilation fort théâtrale de Scheving, l'ardeur toute malsaine avec laquelle il rédige la sentence, et le trait qu'il décoche au passage envers "Sera" Jon sont autant de mise en évidence que la justice humaine reste passionnelle et donc empreinte de petitesse calculatrice et vaniteuse.

L'exécution de Bjarni dût se faire en Norvège, il ne s'est pas trouvé de gaillard en Islande pour accepter le travail, sauf un, mais hors d'état. Condamné à la décapitation par hache sur billot, après qu'on lui eut tranché la main droite et qu'on l'eut torturé par le feu. Ces détails macabres pour vous amener à ceci, les toutes dernières lignes du roman, au lecteur de se figurer si le moignon vers le ciel, auquel il manque la main, représente un geste de main tendue vers les cieux, ou un poing, ou un doigt irrévérencieux ?

Un tout jeune pasteur, Hjortur, fut désigné pour accompagner Bjarni en Norvège afin qu'ils reçoivent les derniers sacrements, et il raconte la fin de Bjarni à Eyjolfur.
Chapitre XXX a écrit:l était encore jeune, ce pasteur, jeune et innocent, et il s'indignait chaque fois qu'il parlait de l'attitude des spectateurs. Ils s'étaient rués sur le rocher où se trouvait le billot et plusieurs d'entre eux s'étaient blessés en tombant.
- Seul Bjarni ne criait pas ! ajouta-t-il. Il est impossible de s'en souvenir sans le sentiment d'avoir soi-même un meurtre sur la conscience.
- Quel homme étrange, ce Bjarni ! me dit-il un jour. Tu l'as connu, Eyjolfur ? Est-ce que tu l'as compris ? ...Je t'ai dit ce qui s'est passé, au dernier moment ? Quand on lui a tranché la main, il a levé son moignon vers le ciel...Qu'en penses-tu ? ...Droit vers le ciel ! Pourquoi a-t-il fait cela ?
- C'était le signe, peut-être...murmurai-je.

Ces pages sont ma confession. Je les ai écrites pour toi, Hilarius, mon fils. Elles son le témoignage vivant de la détresse d'un père courbé sous le joug de la douleur.
Oserai-je jamais montrer ces pages à Amor Jonsson, mon ami, et à ma chère épouse Olöf ? Et si je les leur montre, pourront-ils me dire si je suis coupable de tout ce qui s'est passé et quelle est l'étendue de ma responsabilité ?
Non, jamais je ne saurai vraiment. Il me faudra patienter jusqu'au jour béni du jugement suprême, lorsque mon Maître dévoilera la vérité au pauvre publicain que je suis.

Ut supra.

Pour sortir encore un peu plus du bon-méchant et du justicier-coupable, Gunnarsson, et c'est habile de sa part, n'a pas hésiter à brouiller les cartes au niveau du pathos.
Ainsi Bjarni et Steinunn sont-ils plutôt sympathiques, alors que Jon, la première victime, le mari de Steinunn, est-il plutôt antipathique, idem le bailli Scheving.
Gudrun, l'épouse de Bjarni, fait surtout pitié. "Sera" Jon est hors du pathos. Comme appartenant à une autre sphère.


Il y a quelque chose de l'univers Shakespearien dans ce roman. Je le ressens sans être capable de le qualifier. Il faudra que j'y repense.
Surtout je ne voudrais pas avoir suggéré un roman "no-futuriste", d'une noirceur extrême, macabre, morbide et même morbide aggravé d'un "s": sordide, donc.
Ni un roman traitant d'un monde médiéval ou quasi, et révolu.
Parce que c'est bien au-delà de ces considérations-là.
Et les problématiques, questions, pistes etc...soulevées sont contemporaines, puiqu'elles sont intemporelles.

Tag mort sur Des Choses à lire Teikni10



Décongelé et lié de deux messages sur Parfum des 9 et 11 juin 2013.



Mots-clés : #culpabilité #insularite #mort #ruralité #social #violence
par Aventin
le Lun 14 Déc - 18:19
 
Rechercher dans: Écrivains de Scandinavie
Sujet: Gunnar Gunnarsson
Réponses: 15
Vues: 2046

Michael Herr

Putain de mort

Tag mort sur Des Choses à lire Putain10

Michael Herr a été correspondant de guerre au Vietnam pendant un an, et c’est de ses notes qu’il a tiré ce roman, d’où est issu le film Apocalypse now, auquel l’auteur a collaboré ; on retrouve les hélicoptères, la folie des combattants, particulièrement les « Lurps », Long Range Reconnaissance Patrols (L.R.R.P.), ainsi que la dimension esthétique et fascinante de la guerre.
« Toutes les cinq balles, il y avait une traçante : quand le Fantôme était à l’œuvre tout s’arrêtait et un torrent figé d’un rouge éclatant se déversait du ciel noir. Vu de très loin le torrent semblait se tarir entre deux giclées, s’évanouir lentement du ciel à la terre comme la queue d’une comète, et même le bruit s’éteignait quelques secondes après. »

On apprend évidemment sur la guerre du Vietnam ; ça en dit aussi beaucoup sur les USA, l’armée, la presse. Et la peur omniprésente, permanente :
« La peur et bouger, la peur et rester là, pas possible de choisir, pas possible de bien voir ce qui était pire, l’attente ou la chose elle-même. »

« Tout ce qu’on peut faire, c’est regarder les autres pour voir s’ils sont aussi assommés par la peur que vous. S’ils n’en ont pas l’air vous pensez qu’ils sont fous, s’ils en ont l’air vous vous sentez encore plus mal. »

Et bien sûr la mort.
« Quel que soit le nombre de fois où ça s’est passé, si je les avais connus ou pas, peu importe ce que je ressentais ou la façon dont ils étaient morts, leur histoire était toujours là et c’était toujours la même. Ça disait : "Mettez-vous à ma place." »

« Une fois, j’ai rencontré un colonel qui voulait abréger la guerre en lançant des piranhas dans les rizières du Nord. Il parlait de poissons et il avait les yeux pleins d’un immense rêve de mort. »

« On était toujours à vous dire qu’il ne fallait pas oublier les morts, toujours à vous dire qu’il ne fallait pas trop y penser. On ne pouvait pas rester efficace comme soldat ni comme journaliste si on restait obsédé par les morts, si on retombait sans cesse dans une sensibilité morbide ou si on restait dans un deuil perpétuel. "Vous vous habituerez", disaient les gens, mais je n’ai jamais pu, en fait c’est devenu personnel, c’est allé en sens inverse. »

C’est rendu par scènes, aperçus, instantanés, images, flashes ; d’ailleurs le titre original est parlant : Dispatches (Dépêches). Le style est particulier, dense, cassant, elliptique, cru, et paraît haché (en rafales), éclaté (par la drogue ?), et difficultueusement rendu par la traduction (par ailleurs peu soignée dans la présentation ‒ vocabulaire, orthographe, etc.)
Rendre compte correctement de ce livre est sans doute d’en citer des extraits, sur le principe même de sa rédaction :
« La moindre des contradictions de cette guerre était peut-être que pour avoir un peu moins honte d’être américain il vous fallait quitter les coince-la-bulle de Saigon, les centaines de quartiers généraux qui ne parlaient que de bonnes œuvres et ne tuaient jamais personne, pour aller vers ceux de la jungle qui, eux, n’avaient que le meurtre à la bouche et passaient leur temps à massacrer. »

« "Si vous êtes touché, m’a dit un toubib, l’hélico peut vous ramener à l’hôpital du camp de base en vingt minutes à peu près."
"Si t’es vraiment salement touché, m’a dit un soldat, ils amènent ta boîte au Japon en douze heures."
"Si vous vous faites tuer, m’a promis un sergot 4 des Sépultures, on vous ramène chez vous dans la semaine." »

« Recherche-et-Destruction, plus un gestalt qu’une tactique, sortie vivante et fumante de la psyché du Commandement. Pas seulement une marche et une fusillade, sur le tas il aurait fallu dire l’inverse – Ramassez les morceaux et voyez si vous pouvez arranger un bilan, les annonceurs refusent les cadavres de civils. Les VC [Vietcong] avaient une tactique visiblement semblable appelée Trouve et Tue. De toute façon, c’était comme ça, on le cherche et il nous cherche pendant qu’on le cherche, la guerre sur une boîte de Vache qui rit, répétée jusqu’à l’infiniment petit. »

« Beaucoup savaient que le pays ne serait jamais regagné, seulement détruit [… »

« (Personne ne disait jamais "Quand-cette-foutue-guerre-sera-finie". Seulement "Combien t’as encore à tirer ?".) »

« Dormir à Khe Sanh, parfois, c’était comme s’endormir après quelques pipes d’opium, une dérive flottante mais consciente, de sorte que même en dormant on se demandait si on dormait, on notait chaque bruit à la surface, chaque explosion, chaque frisson qui parcourait le sol, en classant chaque détail sans jamais se réveiller. Il y avait des Marines qui dormaient les yeux ouverts, les genoux levés, raides, se levant souvent en plein sommeil comme si on leur avait jeté un sort. Dormir n’était pas un plaisir, pas un vrai repos. C’était une commodité qui vous empêchait de tomber en morceaux de même que les rations C froides ou pleines de gras vous évitaient de mourir de faim. »

« Ce colonel en particulier adorait faire voler l’hélico assez bas pour qu’il puisse décharger son 45 sur les Cong, et il voulait toujours qu’on en prenne des photos. »

Khe Sanh, le Diên Biên Phu états-unien qui n’a pas eu lieu, est un épisode plus développé du livre.
À la fin, est évoquée l’empreinte indélébile sur toute une génération.
« Dehors dans la rue je ne pouvais pas distinguer les anciens du Vietnam des anciens du rock and roll. Les années soixante avaient fait tant de victimes, leur guerre et leur musique avaient tiré l’énergie du même circuit si longtemps qu’il n’a même pas eu besoin de fondre. La guerre vous préparait à des années infirmes tandis que le rock and roll devenait plus féroce et dangereux que la corrida, les stars du rock se mettaient à tomber comme des sous-lieutenants – l’extase et la mort et (naturellement bien sûr) la vie, mais alors on n’aurait pas cru. Ce que je croyais être deux obsessions n’en était qu’une seule, je ne sais pas comment vous dire à quel point ma vie en a été compliquée. »

Il est fait référence à Catch-22 de Joseph Heller, à propos des rapports guerre et folie.
Et on se dit qu’on aimerait connaître des versions vietnamiennes, du Nord… La même chose, en pire (sans technologie de pointe) ?


Mots-clés : #guerre #guerreduvietnam #mort #violence
par Tristram
le Mar 1 Déc - 22:12
 
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Sujet: Michael Herr
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Raymond Queneau

Les Derniers Jours

Tag mort sur Des Choses à lire Les_de11

C’est le Paris du début des années vingt (celui de Landru, d'Einstein et du boxeur Georges Carpentier, qui connaît une « défaite par queneau-coutte »), plus précisément autour du café Soufflet (quartier latin, vraisemblablement le Soufflot, dans la rue du même nom).
Peu à peu, trois hommes âgés s’y réunissent régulièrement pour le pernod, servi par Alfred le serveur perspicace et philosophe qui, féru d’astrologie et de statistiques, devine volontiers l’avenir. Le narrateur omniscient/ auteur consacre quelques chapitres spécialement réservés aux commentaires de ce dernier sur le retour saisonnier des choses.
« Tout ça, ce sont des histoires de planètes. Les planètes tournent en rond comme les gens. Moi, je reste fixe au milieu des soucoupes et des bouteilles d’apéro et les gens tournent autour de moi ; en rond, avec les saisons et les mois. Moi, je ne bouge pas, eux, ils tournent et se répètent. Ils sont plus ou moins contents de ça. Moi, je les regarde, mais ça ne me regarde pas. »

Les trois habitués sont le mystérieux M. Brabbant (ou Martin-Martin ou Blaisolle), M. Tolut, professeur d’histoire et géographie à la retraite qui regrette de n’avoir jamais voyagé, et son beau-frère, M. Brennuire, homme d'affaires.
Queneau nous fait d’autre part entrer dans le milieu étudiant, avec ses conventionnelles routines de dégoût ennuyé des études et goût blasé de l’épate : Tuquedenne, Rohel, insolent et séducteur, Wullmar, d’un milieu aisé, et Hublin, qui est attiré par le spiritisme et l’au-delà.
Vincent Tuquedenne, Havrais en « philo(sophie) » à la Sorbonne et timide avec les dames, qui « faisait profession de foi de pessimisme » et se réfugiait volontiers dans la lecture (personnage qui ne paraît pas dénué de résonnances autobiographiques), dans son désarroi se pose des questions métaphysiques.
« Certes, aucune de ces choses n’avait en elle-même sa raison d’être et toutes, plongées dans le devenir, étaient destinées à périr. Qu’était-ce que leur réalité. Ne dépendait-elle d’autre chose que d’elles-mêmes ? Où donc était leur réalité ? Qu’est-ce qui faisait leur réalité ? Était-ce l’Être, était-ce l’Un ? Si l’Être constituait la réalité des choses, pourquoi donc ces choses n’étaient-elles pas, car ce n’est pas être que d’être voué au ne-plus-être ? Si c’était l’Un, pourquoi donc étaient-elles plusieurs ? Pourquoi donc y avait-il des choses, pourquoi donc devaient-elles périr ?
[…]
Comment les sauver ? Oui, comment sauver les choses ? Comment arracher les choses au néant, comment les délivrer de l’Être ? Comment donner au particulier sa raison d’être en lui-même ? Comment donner à l’instant, et le devenir et l’éternité ? »

Les destinées des personnages s’intriquent, solitudes empêtrées dans le quotidien et qui prennent conscience de l’inéluctabilité de leur mort s’approchant sans répit, puis le roman d’abord plaisant sombre dans la dépression macabre (il a été écrit dans l’ombre portée de la Seconde Guerre mondiale qui approche, et publié en 1936).
Les étudiants vont se séparer pour accomplir leur service militaire, et en attendant attendent.
« C’étaient des jours sans buts, des journées sans espoir. »

Tolut, dans sa mauvaise conscience professionnelle d’avoir enseigné ce qu’il ne connaissait pas en réalité, fréquente les enterrements et les cimetières avant de se suicider.
« ‒ Oui, c’est l’âge, l’âge qui grandit. C’est comme un animal, l’âge, monsieur. C’est un animal qui grandit, qui grandit, qui grandit encore et qui finit par vous dévorer tout vivant. »

Brabbant, petit escroc qui devient honnête par ambition pour finir enfin riche, meurt de peur, de même que Brennuire, nous apprend Alfred :
« On occupe les places vides pour la prochaine hécatombe et le tour recommence. Et les saisons reviennent qui se tiennent par la main et moi je reste à les regarder en tournant la manivelle. »

De l'excellent Queneau !

Mots-clés : #jeunesse #mort #philosophique #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Mar 20 Oct - 0:44
 
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Sujet: Raymond Queneau
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Antonio Lobo Antunes

Le Cul de Judas

Tag mort sur Des Choses à lire Image151

Au cours d’un monologue avec une dame dans un bar (abondamment arrosé) puis le reste de la nuit chez lui, le narrateur se confie dans une chronique amère de la guerre portugaise en Angola (que Lobo Antunes a vécu pendant plus de deux ans de service militaire en tant que médecin).
« Le charme des bars réside, n'est-ce pas, dans le fait qu'à partir de deux heures du matin ce n'est pas l'âme qui se libère de son enveloppe terrestre et qui monte verticalement vers le ciel, comme l'envol mystique des rideaux blancs chez les morts de nos missels, mais c'est la chair qui se défait de l'esprit, un peu surprise, et qui commence une danse pâteuse de statue en cire qui fond, pour finir dans les larmes de remords de l'aurore, quand la première lumière oblique nous révèle, de son implacabilité radioscopique, le triste squelette de notre irrémédiable solitude. »

« Le jour enfle par les fentes des persiennes, douloureux et lourd comme un furoncle, abritant en lui des pus d'horloge et de fatigue. »

De A à Z (c’est la numérotation des chapitres), il retrace cette expérience pleine des « coliques douloureuses du mal du pays et de la peur ».
« Nous avons jeté l'ancre à Marimba : rangée de manguiers énormes sur le sommet d'une colline entourée par la distance bleue des champs, dans une nouvelle clôture de fil de fer sur laquelle les mômes des paillotes voisines accrochaient leurs visages affamés pendant que des nuages gros de pluie, pesants comme des outres, s'accumulaient sur le rio Cambo, habité par le silence minéral des crocodiles. Là, pendant un an, nous sommes morts, non pas de la mort de la guerre qui nous dépeuple soudain le crâne dans un fracas fulminant et laisse autour de soi un désert désarticulé de gémissements et une confusion de panique et de coups de feu, mais de la lente, angoissante, torturante agonie de l'attente, l'attente des mois, l'attente des mines sur la piste, l'attente du paludisme, l'attente du chaque-fois-plus-improbable retour avec famille et amis à l'aéroport ou sur le quai, l'attente du courrier, l'attente de la jeep de la P.I.D.E. qui passait hebdomadairement en allant vers les informateurs de la frontière, et qui transportait trois ou quatre prisonniers qui creusaient leur propre fosse, s'y tassaient, fermaient les yeux avec force, et s'écroulaient après la balle comme un soufflé qui s'affaisse, une fleur rouge de sang ouvrant ses pétales sur leur front : "C'est le billet pour Luanda ‒ expliquait tranquillement l'agent en rangeant son pistolet sous l'aisselle ‒ on ne peut pas se fier à ces salauds."
De telle sorte qu'une nuit quand le type s'est fendu une fesse sur la cuvette brisée des WC, comprenez-vous, je lui ai cousu le cul sans anesthésie, dans le cagibi de poste de secours, sous le regard content de l'infirmier, vengeant ainsi, un peu, à chacun de ses hurlements, les hommes silencieux qui creusaient la terre, la panique fondant en énormes plaques de sueur sur leurs maigres dos et qui nous fixaient de leurs orbites dures et neutres comme des galets, vidées de lumière comme celles des morts sans vêtements couchés dans les réfrigérateurs des hôpitaux. »

C’est aussi une évocation atroce de l’Afrique et « des larves à la Bosch », « ces noirs concaves de faim » :
« Des gosses sans doigts, affolés par les mouches, se groupaient en un essaim muet d'épouvante, des femmes aux traits de gargouille échangeaient en secret des dialogues que les palais en mine de leurs bouches transformaient en une pâte de gémissements, et moi, je pensais à la Résurrection de la chair du catéchisme, comme à des morceaux de tripes s'élevant des trous des cimetières dans un réveil lent d'ophidiens. »

C’est surtout une rageuse dénonciation des fauteurs de guerre.
« Debout, devant la porte de la salle d'opérations, les chiens de la caserne en train de flairer mes vêtements, assoiffés du sang de mes camarades blessés en taches sombres sur mes pantalons, ma chemise, les poils clairs de mes bras ; je haïssais, Sofia, ceux qui nous mentaient et nous opprimaient, nous humiliaient et nous tuaient en Angola, les messieurs sérieux et dignes qui, de Lisbonne, nous poignardaient en Angola, les politiciens, les magistrats, les policiers, les bouffons, les évêques, ceux qui aux sons d'hymnes et de discours nous poussaient vers les navires de la guerre et nous envoyaient en Afrique, nous envoyaient mourir en Afrique, et tissaient autour de nous de sinistres mélopées de vampires. »

« Nous revenons avec le sang propre, Isabelle : les analyses ne montrent pas les noirs en train d'ouvrir leur fosse pour le tir de la P.I.D.E., ni l'homme pendu par l'inspecteur à Chiquita, ni la jambe de Ferreira dans le seau à pansements, ni les os du type de Mangando sur le plafond en zinc. Nous revenons avec le sang aussi propre que celui des généraux dans leurs cabinets à air conditionné, à Luanda, déplaçant des points de couleur sur la carte d'Angola, aussi propre que celui des messieurs qui s'enrichissaient en faisant le trafic d'hélicoptères et d'armes à Lisbonne, la guerre est dans le cul de Judas, dans les trous pourris, vous comprenez, et non pas dans cette ville coloniale que je hais désespérément, la guerre ce sont les points de couleur sur la carte d'Angola et les populations humiliées, transies de faim sur les barbelés, les glaçons dans le derrière, l'invraisemblable profondeur des calendriers immobiles. »

Le tout traité en longues phrases travaillées d’une vision pleine de sarcasme, d’humour noir, d’ironie de ce long séjour agonique en Afrique ; récurrence des images optiques (y compris miroir) et animalières, nombreuses références picturales (et aussi littéraires), évocation des anges et des moustaches, présence forte de Lisbonne.  
« Le miroir de la cabine me renvoyait mes traits déplacés par l'angoisse, comme un puzzle défait où la grimace affligée du sourire acquérait la répugnante sinuosité d'une cicatrice. »

Emporté par une vindicte désabusée, ce roman pèche peut-être par une certaine immaturité, maladresse comme de débutant (avec quelques doutes sur la traduction, au moins concernant la ponctuation et le vocabulaire).

Mots-clés : #colonisation #guerre #mort #satirique
par Tristram
le Mer 7 Oct - 16:57
 
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Sujet: Antonio Lobo Antunes
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Claudio Magris

Classé sans suite

Tag mort sur Des Choses à lire Classz10

Luisa Brooks, fille d’un soldat noir américain et petite fille d’une juive passée par le four crématoire nazi installé dans une ancienne rizerie triestine, reprend le projet d’un collectionneur d’armes mort dans un incendie :
« Arès pour Irène ou Arcana Belli. Musée total de la Guerre pour l’avènement de la Paix et la désactivation de l’Histoire. »

« Toute exposition – de tableaux, de sculptures, d’objets, d’engins – est une nature morte et les gens qui se pressent dans les salles, en les remplissant et en les vidant comme des ombres, s’entraînent pour leur futur séjour définitif dans le grand Musée de l’humanité, du monde, dans lequel chacun est une nature morte. »[

La mémoire de la Rizerie est occultée pour protéger les familles des collaborateurs, dont le créateur du Musée aurait recopié, dans ses carnets disparus, les noms d’après des graffitis depuis chaulés.
Un livre total, ou de l’importance du big data ?
« Pour comprendre la guerre et donc pour la vaincre, il faut connaître tout ce qui conflue dans la guerre c’est-à-dire tout, les bulletins de salaire, la publicité à la télévision, la courbe des mariages des divorces et des viols, les repas de famille, les contes de grand-mère, la fraternité qui ne se crée que pendant les guerres [… »

Plusieurs biographies sont plus ou moins développées, telle celle du tchécoslovaque Alberto Vojtěch Frič, expert en cactus et ethnographe des Chamacocos (sisi), Indiens du Gran Chaco ; nombre des personnes évoquées (Italiens et Autrichiens notamment) m’est d’ailleurs inconnu.
« Otto Schimek, condamné à mort et exécuté par la Wehrmacht pour avoir refusé de tirer sur des civils polonais. »

Moment fort que ce controversé « martyr antinazi autrichien » ‒ ou simple déserteur :
« Tout ce qui arrive est un faux, l’œuvre d’un copiste. L’univers entier est la copie retouchée de qui sait quel autre monde. »

Martin Pollack est directement impliqué dans la révélation de cette histoire.

Le passé de Luisa est revu en parallèle de l’exposition muséographique du projet auquel elle travaille, et il s’avère peu à peu que son père est Martiniquais, soi du croisement de l’Afrique, l’Amérique (amérindienne) et l’Europe (Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant sont même pris comme références).
Le flot verbal parfois se presse, assez lyrique voire litanique, mêlant surtout éléments bibliques et mitteleuropéens, mais aussi latino-américains.
Une vaste métaphore associe le glioblastome à l’œil, à l’agate et à la guerre tandis que les Allemands, les fascistes, les titistes, les communistes, les Slovènes, les Néo-Zélandais se disputent Trieste à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Le collectionneur-notateur serait un certain Carlo Fozzi (en fait le personnage est inspiré de Diego de Henriquez), « Témoin, historien, collectionneur ou maniaque ? », « caricature totalisante du tempérament anal » ; ce syllogomane devient essentiellement recueilleur de noms, jusqu’à la conflagration finale de sa collection-compilation, incendie où il disparaît, en miroir de crématoire.
« …] pourtant c’était le seul four crématoire qui ait existé en Italie et personne, vraiment personne, n’en savait rien, c’est cela qui est tragique, ils étaient parvenus à effacer cette vérité, cette réalité… »

« Mieux, l’acte de disparaître et surtout de faire disparaître est un objet privilégié d’occultation et d’oubli. De refoulement, a dit au procès le docteur Wulz. Effacer l’absence, annuler la personne, la chose qui n’est plus là ; éteindre non seulement le souvenir de celui ou celle qui s’en est allé, mais aussi la conscience qu’il, elle, quelqu’un s’en est allé. Qui n’est plus là encombre, c’est un compte non soldé, un trou dans le mur ; on fait tout alors pour ne pas savoir qu’il n’y est pas, qu’il n’y a jamais été, pour effacer et reboucher ce trou. […]
Le four crématoire est une excellente chirurgie de l’oubli. »


Mots-clés : #antisémitisme #campsconcentration #deuxiemeguerre #historique #mort
par Tristram
le Lun 28 Sep - 22:11
 
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Sujet: Claudio Magris
Réponses: 13
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Michael Kumpfmuller

Tag mort sur Des Choses à lire La-spl10
A. Michel

En juillet 1923, Franz Kafka séjourne avec sa soeur à Muritz, petite station balnéaire de la
Baltique. C'est là qu'il rencontre Dora Diamant. Il vient d'avoir quarante ans et il est gravement malade. La tuberculose gagne très vite du terrain.
Dora vient d'avoir vingt cinq ans. Elle est la vie meme. Elle sera son dernier amour et sa compagne jusqu'au bout.

Pour Franz ce sera un bonheur inespéré et partagé, rendu poignant par l'avancée de la maladie. Un sursis d'un an pas plus. Dora se rend compte que leur amour est menacé et leurs espérances de vie commune. Mais tout au long elle fera preuve d'un courage, d'une ténacité, d'un dévouement et d'une affection sans faille.

Rien n’est plus beau, que d’être seule avec lui dans la chambre, chacun occupé à sa propre tâche, car cela lui rappelle Berlin, les soirs où il écrivait en sa présence. Il y avait une sorte d’intensité dans le silence, quelque chose de religieux et de léger à la fois tandis qu’il écrivait, penché sur la table, les premières semaines, quand elle avait encore presque peur de ce qu’il faisait, de son travail.


Pendant les derniers mois, Franz et elle vont séjourner à Berlin et ce sera le meilleur moment de leur vie, (en dehors de l'époque où ils se sont connus à Muritz). Meme si Berlin est dans un état de crise économique dramatique. On sent déjà monter l'antisémitisme et l'extrémisme politique.

Par la suite, Franz va séjourner de sanatorium en sanatorium en Autriche. Son état se dégrade de plus en plus. Il ne peut plus manger pratiquement ni meme parler.

Il a presque l’air d’un enfant maintenant, on ne peut pas dire précisément ce qui se passe, il est malade, mais c’est surtout l’expression de son visage qui est remarquable, on dirait qu’il a réussi, au mitan de sa vie, à ressembler finalement à un élève de première un peu retardé, et qu’ayant atteint ce stade, il se développe maintenant à rebours jusqu’à redevenir un enfant.


Un dernier changement d'établissement provoque chez Franz un regain d'espoir et de vitalité. Espoir vite déçu, le pronostic vital lui laissera trois mois d' existence en partie inconsciente.


Michael Kumpfmuller s'est plongé dans les journaux, la correspondance et les carnets de l'auteur. Il s'est tellement investi, imprégné qu'il a réussi à nous rendre un Kafka vivant et proche tel qu'on ne l'a jamais connu avant. Sauf peut etre dans le témoignage de Gustav Janouch.



Tag mort sur Des Choses à lire Dora_j10
 Dora

Mots-clés : #amour #mort #pathologie
par bix_229
le Jeu 3 Sep - 19:04
 
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Sujet: Michael Kumpfmuller
Réponses: 2
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Akira Mizubayashi

Âme brisée

Tag mort sur Des Choses à lire Produc11



Originale: Français, 2019

CONTENU :
4ème de couverture a écrit:Tokyo, 1938. Quatre musiciens amateurs passionnés de musique classique occidentale se réunissent régulièrement au Centre culturel pour répéter. Autour du Japonais Yu, professeur d'anglais, trois étudiants chinois, Yanfen, Cheng et Kang, restés au Japon, malgré la guerre dans laquelle la politique expansionniste de l'Empire est en train de plonger l'Asie. Un jour, la répétition est brutalement interrompue par l'irruption de soldats. Le violon de Yu est brisé par un militaire, le quatuor sino-japonais est embarqué, soupçonné de comploter contre le pays. Dissimulé dans une armoire, Rei, le fils de Yu, onze ans, a assisté à la scène. Il ne reverra jamais plus son père… L'enfant échappe à la violence des militaires grâce au lieutenant Kurokami qui, loin de le dénoncer lorsqu'il le découvre dans sa cachette, lui confie le violon détruit. Cet événement constitue pour Rei la blessure première qui marquera toute sa vie...


REMARQUES :
A partir de ces premiers pages racontés dans le "contenu", l’histoire sera encore et encore repris par des retours en arrière d’un avenir lointain. Et tel et tel protagoniste nous sera rapproché et des nouvelles facettes s’ouvriront. En fin de compte on se trouve même dans les années 2000 : nos héros racontent leur vécu, leurs perspectifs, font connaissance les uns des autres. Dans le livre ce sera raconté, après le prologue, en quatre chapitres, qui sont intitulés selon les quatre mouvements du quattuor « Rosamunde » de Schubert.

Ainsi la musique est et sera extrêmement présente dans ce roman. Aussi Rei sera plus tard – en honneur de son père et dans la volonté de reconstituer un jour la violine détruite de celui-ci – constructeur et réparateur de violine ! La musique réunit les personnes, les hommes et femmes : elle guérit les âmes, comme aussi les instruments à cordes aront besoin d’une « âme saine ». On fera mention de la Gavotte de Bach, mais alors surtout du quattuar mentionné que je vous conseille d’écouter, p ex ici : https://www.youtube.com/watch?v=JGO_qd4PTh4

L’auteur écrivait ce roman en français. A mon avis il est évident que Mizubayashi jouait beaucoup avec les sens et significations de la langue française et japonaise, entre différentes espaces culturelles. Mais malgré l’origine de l’auteur certains aspects e seront pas purement « japonais ». Donc, il ne s’agit pas purement d’une transposition du ou d’un Japonais. Mais on trouve probablement une forme de retenu, de discrétion « typique » (?) japonais, une façon de se retenir, de se mettre en retrait, à mon avis très sensible dans le roman.

Il est assez frappant de voir qu’à part d’une figure franchment « négative » les autres protagonistes émanent une certaine forme de souffrance, mais aussi de paix. Ainsi des mondes se pénétrent. Des morts, des disparus mêmes deviennent des esprits vivants. Dans les remerciements on dit entre autre : « Nous sommes environnés par des phantomes, des morts vivants, qui se trouvent tout juste entre deux morts. » (Prrobablement une réprésentation assez japonaise qui me rappelait aussi le film splendide de Kore-Eda Hirokazu « After Life ».

Quatrième de couverture a écrit:Dans ce roman au charme délicat, Akira Mizubayashi explore la question du souvenir, du déracinement et du deuil impossible. On y retrouve les thèmes chers à l'auteur d'Une langue venue d'ailleurs : la littérature et la musique, deux formes de l'art qui, s'approfondissant au fil du temps jusqu'à devenir la matière même de la vie, défient la mort.


\nMots-clés : #guerre #mort #musique
par tom léo
le Sam 15 Aoû - 16:06
 
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Sujet: Akira Mizubayashi
Réponses: 10
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Thomas Browne

Les Urnes Funéraires

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Un livre qui m’éloigne beaucoup de mes sentiers battus : essai du dix-septième anglais…! Bon mais alors des écrivains que j’estime particulièrement en parlaient (Sebald par exemple et sans doute Laurence Sterne), et la référence, à force d’être répétée, en est devenue obsédante… Et non le sujet n’a rien de rebutant, rappelle-toi, me dis-je quand tu étais petit et curieux, les questions que tu posais aux adultes : « Le dernier à mourir sur terre, qui est-ce qui l’enterrera ? » ou ta crainte de sacrément t’ennuyer là où tu seras censé rester pour toujours ? Parce qu’en effet Thomas Browne ne parle pas que de cendre, en fait il parle de beaucoup de choses et c’en est presque étonnant de ne le voir jamais dévier de son sujet. Il nous en met un peu plein la vue avec ses citations et ses connaissances, étant un « fou d’érudition » et c’est dit-on quelque-chose qui se trouve assez souvent chez les essayistes anglais de l’époque.

Sur l’écriture il me semble que la traduction fait que le livre est plus accessible qu’à un anglais l’original. Quelque chose du rythme doit être restitué, ses longues phrases ponctuées assez souvent de point virgule. On imagine ce texte déclamé d’une voix d’outre-tombe, à certains moments (surtout dans le dernier chapitre) d’un souffle impressionnant. Il faut bien sûr y revenir, c’est vraiment court et nettement moins abscons qu’on se l’imagine, certaines phrases pourraient passer pour des aphorismes, d’autres sont des envolées poétiques, en fait, on ne le lit pas vraiment comme un essai.

Lu le 12 avril 2019


Mots-clés : #ancienregime #essai #mort




Lettre à un ami

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Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre, le destinataire de cette « lettre » n’existe pas. Il n’y a rien dans le texte de Thomas Browne, qui détermine l’identité de cet « ami ». Un ami inconnu, donc ? Quiconque. Lettre à un ami ressemble à une allocution, à vrai dire, ce serait le discours rêvé à l’occasion d’un enterrement…! Chez cet écrivain dont l’œuvre a eu une immense importance (tout anglais cultivé se devait d’en posséder un exemplaire chez lui) la mort est un sujet de prédilection. Urnes funéraires, tombes, momies, restes de toutes sortes comme les dents ou le crâne, à croire que Thomas Browne aurait rêvé de tenir celui de Yorick (Hamlet, Shakespeare) dans sa main… Il y a une lucidité, pour ne pas dire une science dans l’approche de Thomas Browne, dans une langue très claire, et parfois même assez amusante (en tout cas la traduction de Marc Kuszel est admirable). Le moraliste chez T. B. veut que l’on vive sans passion ni plaisirs vains pour mieux se préparer à sa fin ― ce qui n’est pas tout à fait ma manière d’envisager les choses, mais bon ― le poète cherche à fondre la vie et la mort dans un seul temps. Un temps comme suspendu.

Thomas Browne a écrit:…nous vivons parmi les morts, et toute chose est ou doit être ainsi avant de devenir notre nourriture. Et Cardan, qui rêvait qu’il discourait avec son père sur la lune, n’en a inféré aucune interprétation mortelle : et même rêver que nous sommes morts ne constituait pas un fantasme condamnable aux yeux de l’ancienne onirocritique, car ce songe signifiait la liberté, la vanité de nos inquiétudes, et l’exemption des tourments qui pouvaient nous agiter et qui étaient inconnus des morts.


par Dreep
le Mar 11 Aoû - 21:37
 
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Sujet: Thomas Browne
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Francis Jammes

Clara d'Ellébeuse


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Nouvelle, 1899.

Un charme distingué, suranné, coule de ces pages, peut-être déjà volontairement désuètes à la date de parution - je m'avance sans doute un peu - mais, comme Jammes avait choisi que l'action se déroulât un demi-siècle plus tôt, en toute subjectivité j'y vois un indice: il ne voulait pas faire du "1900".

Beaucoup de charme donc dans cette tragique nouvelle.
Son déroulé s'effectue dans une campagne béarnaise paradisiaque, à l'intérieur d'un milieu haut-du-pavé, bourgeois aisé ou bien noble.
Quitte à me fourvoyer j'y vois aussi un clin d'œil de Jammes à l'un des grands maîtres de la peinture provinciale de ce milieu-là, ces années-là: Balzac.

Comment une jeune fille éclatante, seize ans, belle, fortunée, douce, aimable, pure, remarquable en bien des points arrive à sombrer pour avoir découvert des bribes d'un secret de famille, pas nécessairement hautement honteux, du reste, loin de là.

Avec en contrepoint les carcans - les conventions, l'entre-soi ne favorisant pas l'ouverture au monde, l'ignorance dans laquelle on tenait sciemment les jeunes filles, aussi la mésinterprétation des Évangiles et des commandements bibliques en général (là aussi, avec une part orientée, voulue, qui accuse le Siècle).

Jammes nous délivre une bien belle peinture légère, enlevée, s'en donne à cœur-joie dès qu'une occasion d'évoquer les jardins, les intérieurs, les animaux, les tenues vestimentaires se présente - jusqu'à la mièvrerie, quand il la suggère, est équivoque et raffinée.
Bref ça me transporte à chaque fois, j'ai beau m'y attendre !

Allez, vous prendrez bien un petit échantillon:
Chapitre IV a écrit:Dans l’ombre fraîche et grise de l’aube, les contours sont durs et noirs. On découple bientôt les chiens qui reniflent et rampent sur un chaume. L’un d’eux s’attarde. Un autre tourne sur lui-même. Tous épandent une odeur caséeuse. Quelques-uns trottent vite, bassets torses, griffons moustachus et braques dégingandés.

Tout à coup un long appel jaillit d’une gorge. Immobile, le cou tendu, le corps raidi, les yeux vagues, un chien hurle puis se tait une seconde. Et, de nouveau, il sonne. C’est un gémissement long qui tremble dans l’air matinal, l’ébranle de la plaine aux coteaux. Ses compagnons accourent à lui. Il crie toujours, le mufle haut et froncé, remuant la queue, les oreilles dressées et ridées. Puis tous, presque en même temps, se mettent à donner. Un jappe. Ceux-ci ont deux notes prolongées : haute puis basse, et ceux-là jouent du tambour de leur gosier. Et là-bas, pendant les silences, répond la meute de l’écho.


Et même un petit deuxième, vous allez voir, c'est tout léger, un zéphyr d'encre sur page, ça ne pèse pas !
Chapitre II a écrit:Clara attend que le jardinier ait fini de bâter le petit âne. C’est fait. Elle cueille une gaule verte et, d’un banc de pierre, saute sur la bête qu’elle dirige vers la grille. Elle prend le sentier des bois de Noarrieu. Les gouttes glacées des néfliers pleuvent sur elle. L’âne trotte. Elle est toute secouée et, de temps en temps, retient son large chapeau de paille prêt à tomber. La voici sur la lisière moussue où veillent les colchiques. Dans les haies brillent des toiles d’araignées. On entend le gloussement des ruisseaux encore gorgés de l’orage nocturne. Des pies jacassent, un geai crie.

Mais, au milieu des bois, c’est un silence que rien ne trouble, à peine le bruissement des hautes fougères froissées par les flancs du petit âne ; c’est un recueillement de fraîcheur qui va durer là jusqu’au soir, même aux heures torrides où les maïs crépitent. Au pied d’un châtaignier, sur une éclaircie de lumière et d’émeraude, il y a des gentianes. Leurs cloches sombrement bleues tentent Clara d’Ellébeuse qui arrête sa monture, en descend, et les cueille pour les allier aux reines-marguerites et aux narcisses de son chapeau des champs, orné de rubans blancs à filets paille.
 
Elle s’assied auprès de l’arbre et, tressant les fleurs, songe avec tristesse à la fin des vacances, à la rentrée, à la grande cour des récréations d’octobre où les feuilles dures des platanes sont agitées par le vent aigre et froid.


Mots-clés : #culpabilité #intimiste #jeunesse #mort #ruralité #solitude #xixesiecle
par Aventin
le Ven 10 Avr - 17:02
 
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Sujet: Francis Jammes
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Victor Hugo

Quatrevingt Treize

Tag mort sur Des Choses à lire 9310
Roman, paru en 1874, un peu moins de 400 pages.

Peut se lire ici.


Quatrevingt Treize (il paraît qu'Hugo tenait à la majuscule à Treize, et à l'absence de trait d'union entre quatre et vingt) est une relecture, comme pour Les Chouans, mais la première lecture est encore plus ancienne, elle date des années lycée.

Livre divisé en trois parties distinctes.
La magnifique entame du roman (première partie) est un peu distendue par la grosse insertion descriptive du Paris de 1793 (deuxième partie), alors qu'on revient en Bretagne pour le dénouement, la troisième partie.
L'ouvrage perd en fluidité, mais gagne en dimension.

Roman plutôt situé vers le crépuscule de la carrière d'Hugo, tandis que Les Chouans étaient, pour Balzac, du côté de l'aube de celle-ci.
Ils se réunissent toutefois pour isoler, chacun à leur manière et tous deux avec de grandes libertés avec l'Histoire, une focale sur des évènements qu'ils situent autour de Fougères (Juliette Drouet était native de Fougères, Hugo s'est tellement balladé dans les alentours à son bras et en catimini d'Adèle - Madame Victor Hugo...) et par le fait que ces deux romans sont...deux drames sanglants.


La première partie est en mer, côté royalistes, et donne déjà le ton de l'âpreté, du sanguinaire, de l'héroïsme et du sacrifice.
La fameuse scène du canon ayant rompu ses liens sur la corvette et menaçant de ruine le navire est célèbre, à juste titre, comment ne pas raffoler de ce Hugo-là ?
Extrait:

Première partie Chapitre V, Vis et vir a écrit:Le canon allait et venait dans l’entre-pont. On eût dit le chariot vivant de l’Apocalypse. Le falot de marine, oscillant sous l’étrave de la batterie, ajoutait à cette vision un vertigineux balancement d’ombre et de lumière. La forme du canon s’effaçait dans la violence de sa course, et il apparaissait, tantôt noir dans la clarté, tantôt reflétant de vagues blancheurs dans l’obscurité.

Il continuait l’exécution du navire. Il avait déjà fracassé quatre autres pièces et fait dans la muraille deux crevasses heureusement au-dessus de la flottaison, mais par où l’eau entrerait, s’il survenait une bourrasque. Il se ruait frénétiquement sur la membrure ; les porques très robustes résistaient, les bois courbes ont une solidité particulière ; mais on entendait leurs craquements sous cette massue démesurée, frappant, avec une sorte d’ubiquité inouïe, de tous les côtés à la fois. Un grain de plomb secoué dans une bouteille n’a pas des percussions plus insensées et plus rapides. Les quatre roues passaient et repassaient sur les hommes tués, les coupaient, les dépeçaient et les déchiquetaient, et des cinq cadavres avaient fait vingt tronçons qui roulaient à travers la batterie ; les têtes mortes semblaient crier ; des ruisseaux de sang se tordaient sur le plancher selon les balancements du roulis. Le vaigrage, avarié en plusieurs endroits, commençait à s’entr’ouvrir. Tout le navire était plein d’un bruit monstrueux.

Le capitaine avait promptement repris son sang-froid, et sur son ordre on avait jeté par le carré, dans l’entrepont, tout ce qui pouvait amortir et entraver la course effrénée du canon, les matelas, les hamacs, les rechanges de voiles, les rouleaux de cordages, les sacs d’équipage, et les ballots de faux assignats dont la corvette avait tout un chargement, cette infamie anglaise étant regardée comme de bonne guerre.

Mais que pouvaient faire ces chiffons ? Personne n’osant descendre pour les disposer comme il eût fallu, en quelques minutes ce fut de la charpie.

Il y avait juste assez de mer pour que l’accident fût aussi complet que possible. Une tempête eût été désirable ; elle eût peut-être culbuté le canon, et, une fois les quatre roues en l’air, on eût pu s’en rendre maître.

Cependant le ravage s’aggravait. Il y avait des écorchures et même des fractures aux mâts, qui, emboîtés dans la charpente de la quille, traversent les étages des navires et y font comme de gros piliers ronds. Sous les frappements convulsifs du canon, le mât de misaine s’était lézardé, le grand mât lui-même était entamé. La batterie se disloquait. Dix pièces sur trente étaient hors de combat ; les brèches au bordage se multipliaient, et la corvette commençait à faire eau.

Le vieux passager descendu dans l’entre-pont semblait un homme de pierre au bas de l’escalier. Il jetait sur cette dévastation un œil sévère. Il ne bougeait point. Il paraissait impossible de faire un pas dans la batterie.

Chaque mouvement de la caronade en liberté ébauchait l’effondrement du navire. Encore quelques instants, et le naufrage était inévitable.



La seconde partie vaut sans doute par le souffle évocateur de cette année 1793, année-pivot pour Hugo, la lueur rouge sang qui précède l'aube pour les uns, la trahison des idéaux révolutionnaires premiers et des Lumières pour d'autres, le basculement dans un bain de sang et la Terreur pour tous.
Hugo dont le père a servi trois ans comme officier dans les guerres de Vendée... vous savez, celui dont il parle dans un de ces poèmes les plus connus:
Après la bataille a écrit:Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,
Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.


Hugo rend ce côté "implacable, mieux, inexorable" du cours des évènements.
Hugo qui isole le trio Robespierre - Danton - Marat pour un dîner fictif mais plausible, une quinzaine de jours avant l'assassinat de Marat par Charlotte Corday.
Hugo qui, par le détail des rues, des occupations, le pittoresque du temps, et par un procédé que d'aucuns jugeront roboratif (le lâcher-type litanie- de noms de membres de la Convention, etc...) essaie de nous figurer la respiration de l'époque, le côté massif, bloc, et dans le même temps soumis aux caprices des tempêtes que font souffler les meilleurs orateurs, toute la rhétorique de la Convention, ses bouillonnements.
Pour ma part je trouve ça plutôt réussi, mais qui d'autre qu'Hugo pour réussir un tel exercice sans s'embourber, sans enliser son roman (l'extrait ci-dessous est un bon exemple) ?

Sa recherche, la quête démonstrative hugolienne prête le flanc à ceci cependant:
Tout est occasion de grandeur, pris au pied de la lettre, ce qui est presque un peu gênant pour le lecteur.
Et la grandeur, c'est chez Marat qu'il en trouve le plus, en 1793, même si celui-ci n'en aura vécu qu'une demi-année.

Hugo, qui a réfléchi longuement à la période révolutionnaire, sent que la charnière est là, avec la guerre aux frontières et dans l'Ouest, les provinces plutôt acquises aux Girondins... La révolution ce fut Paris, c'est Paris et ce sera la Terreur, quelque part Hugo nous suggère que c'est sans "parce que", que c'est ainsi...
Extrait:

Deuxième partie II Magna testantur voce per umbra a écrit:(...)Et Danton se leva de nouveau.

Robespierre posa sa main froide sur le poing fiévreux de Danton.

– Danton, la Champagne n’était pas pour les Prussiens et la Bretagne est pour les Anglais. Reprendre Verdun,c’est de la guerre étrangère ; reprendre Vitré, c’est de la guerre civile.

Et Robespierre murmura avec un accent froid et profond :

– Sérieuse différence.

Il reprit :

– Rasseyez-vous, Danton, et regardez la carte au lieu de lui donner des coups de poing.

Mais Danton était tout à sa pensée.

– Voilà qui est fort ! s’écria-t-il, voir la catastrophe à l’ouest quand elle est à l’est. Robespierre, je vous accorde que l’Angleterre se dresse sur l’Océan ; mais l’Espagne se dresse aux Pyrénées, mais l’Italie se dresse aux Alpes, mais l’Allemagne se dresse sur le Rhin. Et le grand ours russe est au fond. Robespierre, le danger est un cercle et nous sommes dedans. À l’extérieur la coalition, à l’intérieur la trahison. Au midi Servant entre-bâille la porte de la France au roi d’Espagne. Au nord Dumouriez passe à l’ennemi. Au reste il avait toujours moins menacé la Hollande que Paris. Nerwinde efface Jemmapes et Valmy. Le philosophe Rabaut Saint-Etienne, traître comme un protestant qu’il est, correspond avec le courtisan Montesquiou. L’armée est décimée. Pas un bataillon qui ait maintenant plus de quatre cents hommes ; le vaillant régiment de Deux-Ponts est réduit à cent cinquante hommes ; le camp de Pamars est livré ; il ne reste plus à Givet que cinq cents sacs de farine ; nous rétrogradons sur Landau ; Wurmser presse Kléber ; Mayence succombe vaillamment, Condé lâchement.Valenciennes aussi. Ce qui n’empêche pas Chancel qui défend Valenciennes et le vieux Féraud qui défend Condé d’être deux héros,aussi bien que Meunier qui défendait Mayence. Mais tous les autres trahissent. Dharville trahit à Aix-la-Chapelle, Mouton trahit à Bruxelles, Valence trahit à Bréda, Neuilly trahit à Limbourg,Miranda trahit à Maëstricht ; Stengel, traître, Lanoue,traître, Ligonnier, traître, Menou, traître, Dillon, traître ;monnaie hideuse de Dumouriez. Il faut des exemples. Les contre-marches de Custine me sont suspectes ; je soupçonne Custine de préférer la prise lucrative de Francfort à la prise utile de Coblentz. Francfort peut payer quatre millions de contributions de guerre, soit. Qu’est-ce que cela à côté du nid des émigrés écrasé ? Trahison, dis-je. Meunier est mort le 13juin. Voilà Kléber seul. En attendant, Brunswick grossit et avance.Il arbore le drapeau allemand sur toutes les places françaises qu’il prend. Le margrave de Brandebourg est aujourd’hui l’arbitre de l’Europe ; il empoche nos provinces ; il s’adjugera la Belgique, vous verrez ; on dirait que c’est pour Berlin que nous travaillons ; si cela continue, et si nous n’y mettons ordre, la révolution française se sera faite au profit de Potsdam ; elle aura eu pour unique résultat d’agrandir le petit État de Frédéric II, et nous aurons tué le roi de France pourle roi de Prusse.

Et Danton, terrible, éclata de rire.

Le rire de Danton fit sourire Marat.

– Vous avez chacun votre dada ; vous, Danton, la Prusse ; vous, Robespierre, la Vendée. Je vais préciser, moi aussi. Vous ne voyez pas le vrai péril ; le voici : les cafés et les tripots. Le café de Choiseul est jacobin, le café Patin est royaliste, le café du Rendez-Vous attaque la garde nationale, le café de la Porte-Saint-Martin la défend, le café de la Régence est contre Brissot, le café Corazza est pour, le café Procope jure par Diderot, le café du Théâtre-Français jure par Voltaire, à la Rotonde on déchire les assignats, les cafés Saint-Marceau sont en fureur, le café Manouri agite la question des farines, au café de Foy tapages et gourmades,au Perron bourdonnement des frelons de finance. Voilà ce qui est sérieux.

Danton ne riait plus. Marat souriait toujours.Sourire de nain, pire qu’un rire de colosse.

– Vous moquez-vous, Marat ? gronda Danton.

Marat eut ce mouvement de hanche convulsif,qui était célèbre. Son sourire s’était effacé.

– Ah ! je vous retrouve, citoyen Danton. C’est bien vous qui en pleine Convention m’avez appelé« l’individu Marat ». Écoutez. Je vous pardonne. Nous traversons un moment imbécile. Ah ! je me moque ? En effet, quel homme suis-je ? J’ai dénoncé Chazot, j’ai dénoncé Pétion, j’ai dénoncé Kersaint, j’ai dénoncé Moreton, j’ai dénoncé Dufriche-Valazé, j’ai dénoncé Ligonnier, j’ai dénoncé Menou, j’ai dénoncé Banneville, j’ai dénoncé Gensonné, j’ai dénoncé Biron, j’ai dénoncé Lidon et Chambon ; ai-je eu tort ? je flaire la trahison dans le traître, et je trouve utile de dénoncer le criminel avant le crime. J’ai l’habitude de dire la veille ce que vous autres vous dites le lendemain. Je suis l’homme qui a proposé à l’Assemblée un plan complet de législation criminelle. Qu’ai-je fait jusqu’à présent ? J’ai demandé qu’on instruise les sections afin de les discipliner à la révolution, j’ai fait lever les scellés des trente-deux cartons, j’ai réclamé les diamants déposés dans les mains de Roland, j’ai prouvé que les Brissotins avaient donné au Comité de sûreté générale des mandats d’arrêt en blanc, j’ai signalé les omissions du rapport de Lindet sur les crimes de Capet, j’ai voté le supplice du tyran dans les vingt-quatre heures, j’ai défendu les bataillons le Mauconseil et le Républicain, j’ai empêché la lecture de la lettre de Narbonne et de Malouet, j’ai fait une motion pour les soldats blessés, j’ai fait supprimer la commission des six, j’ai pressenti dans l’affaire de Mons la trahison de Dumouriez, j’ai demandé qu’on prît cent mille parents d’émigrés comme otages pour les commissaires livrés à l’ennemi, j’ai proposé de déclarer traître tout représentant qui passerait les barrières, j’ai démasqué la faction rolandine dans les troubles de Marseille, j’ai insisté pour qu’on mît à prix la tête d’Égalité fils, j’ai défendu Bouchotte, j’ai voulu l’appel nominal pour chasser Isnard du fauteuil, j’ai fait déclarer que les Parisiens ont bien mérité de la patrie ; c’est pourquoi je suis traité de pantin par Louvet, le Finistère demande qu’on m’expulse, la ville de Loudun souhaite qu’on m’exile, la ville d’Amiens désire qu’on me mette une muselière, Cobourg veut qu’on m’arrête, et Lecointe-Puiraveau propose à la Convention de me décréter fou. Ah çà ! citoyen Danton, pourquoi m’avez-vous fait venir à votre conciliabule, si ce n’est pour avoir mon avis ? Est-ce que je vous demandais d’en être ? loin de là. Je n’ai aucun goût pour les tête-à-tête avec des contre-révolutionnaires tels que Robespierre et vous. Du reste, je devais m’y attendre, vous ne m’avez pas compris ; pas plus vous que Robespierre, pas plus Robespierre que vous. Il n’y a donc pas d’homme d’État ici ? Il faut donc vous faire épeler la politique, il faut donc vous mettre les points sur les i. Ce que je vous ai dit voulait dire ceci : vous vous trompez tous les deux. Le danger n’est ni à Londres, comme le croit Robespierre, ni à Berlin, comme le croit Danton ; il est à Paris. Il est dans l’absence d’unité, dans le droit qu’a chacun de tirer de son côté, à commencer par vous deux, dans la mise en poussière des esprits, dans l’anarchie des volontés…

– L’anarchie ! interrompit Danton, qui la fait, si ce n’est vous ?

Marat ne s’arrêta pas.

   


La troisième partie est celle de la mise en scène finale entre trois hommes, Le Marquis de Lantenac, à la tête des royalistes et fomentant un débarquement de la flotte anglaise, son propre neveu Gauvain, qui mène les républicains, et le représentant du Comité de Salut Public, ancien curé défroqué et ex-précepteur de Gauvain, Cimourdain.

Extrait:

Troisième partie IX Titans contre géants a écrit:Cela fut en effet épouvantable.

Ce corps-à-corps dépassa tout ce qu’on avait pu rêver.

Pour trouver quelque chose de pareil, il faudrait remonter aux grands duels d’Eschyle ou aux antiques tueries féodales ; à ces « attaques à armes courtes » qui ont duré jusqu’au XVIIe siècle, quand on pénétrait dans les places fortes par les fausses brayes ; assauts tragiques, où, dit le vieux sergent de la province d’Alentejo, « les fourneaux ayant fait leur effet, les assiégeants s’avanceront portant des planches couvertes de lames de fer-blanc, armés de rondaches et de mantelets, et fournis de quantité de grenades, faisant abandonner les retranchements ou retirades à ceux de la place, et s’en rendront maîtres, poussant vigoureusement les assiégés ».

Le lieu d’attaque était horrible ; c’était une de ces brèches qu’on appelle en langue du métier brèches sous voûte, c’est-à-dire, on se le rappelle, une crevasse traversant le mur de part en part et non une fracture évasée à ciel ouvert. La poudre avait agi comme une vrille. L’effet de la mine avait été si violent que la tour avait été fendue par l’explosion à plus de quarante pieds au-dessus du fourneau, mais ce n’était qu’une lézarde, et la déchirure praticable qui servait de brèche et donnait entrée dans la salle basse ressemblait plutôt au coup de lance qui perce qu’au coup de hache qui entaille.

C’était une ponction au flanc de la tour, une longue fracture pénétrante, quelque chose comme un puits couché à terre, un couloir serpentant et montant comme un intestin à travers une muraille de quinze pieds d’épaisseur, on ne sait quel informe cylindre encombré d’obstacles, de pièges, d’explosions, où l’on se heurtait le front aux granits, les pieds aux gravats, les yeux aux ténèbres.

Les assaillants avaient devant eux ce porche noir, bouche de gouffre ayant pour mâchoires, en bas et en haut, toutes les pierres de la muraille déchiquetée ; une gueule de requin n’a pas plus de dents que cet arrachement effroyable. Il fallait entrer dans ce trou, et en sortir.

Dedans éclatait la mitraille, dehors se dressait la retirade. Dehors, c’est-à-dire dans la salle basse du rez-de-chaussée.

Les rencontres de sapeurs dans les galeries couvertes quand la contre-mine vient couper la mine, les boucheries à la hache sous les entre-ponts des vaisseaux qui s’abordent dans les batailles navales, ont seules cette férocité. Se battre au fond d’une fosse, c’est le dernier degré de l’horreur. Il est affreux de s’entre-tuer avec un plafond sur la tête. Au moment où le premier flot des assiégeants entra, toute la retirade se couvrit d’éclairs, et ce fut quelque chose comme la foudre éclatant sous terre. Le tonnerre assaillant répliqua au tonnerre embusqué. Les détonations se ripostèrent ; le cri de Gauvain s’éleva : Fonçons ! Puis le cri de Lantenac : Faites ferme contre l’ennemi ! Puis le cri de l’Imânus : À moi les Mainiaux ! Puis des cliquetis, sabres contre sabres, et, coup sur coup, d’effroyables décharges tuant tout. La torche accrochée au mur éclairait vaguement toute cette épouvante. Impossible de rien distinguer ; on était dans une noirceur rougeâtre ; qui entrait là était subitement sourd et aveugle, sourd du bruit, aveugle de la fumée. Les hommes mis hors de combat gisaient parmi les décombres, on marchait sur des cadavres, on écrasait des plaies, on broyait des membres cassés d’où sortaient des hurlements, on avait les pieds mordus par des mourants. Par instants, il y avait des silences plus hideux que le bruit. On se colletait, on entendait l’effrayant souffle des bouches, puis des grincements, des râles, des imprécations, et le tonnerre recommençait. Un ruisseau de sang sortait de la tour par la brèche, et se répandait dans l’ombre. Cette flaque sombre fumait dehors dans l’herbe.



Comment mieux illustrer le côté fratricide de ces guerres civiles, ces abjections, ces atrocités ?
Hugo n'hésite pas à renvoyer dos-à-dos les héroïsmes, les grandeurs, les vertus comme les veuleries - c'est très différent de Balzac qui avait ses "bons", qui étaient dans le sens de l'Histoire, le camp bleu, et les autres, perdants et condamnés à s'adapter ou disparaître (en plus d'être parés de toutes les tares, scélératesses et défauts).  

Son seul personnage féminin, une mater dolorosa, pauvre paysanne au mari exécuté, délogée d'un fourré par les Bleus au début du livre, puis fusillée, laissée pour morte mais rescapée et qui cherche ces trois très jeunes enfants que les soldats lui ont ôté à travers la guerre, pour les entr'apercevoir sur le point de brûler vifs lors de l'attaque finale du château de La Tourgue, après une longue quête misérable qui se compte en mois...
Là aussi du grand Hugo, pointure Les misérables...

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Au final ce n'était pas déplaisant, pas une mauvaise idée que cette double relecture, histoire de mettre en perspective les deux romans.
D'abord parce que ce sont de grandes plumes, et, quelque part, il faut parler de l'agrément de lecture.
Seul échec: même si j'ai une petite hypothèse personnelle derrière la tête, je n'ai pas vraiment dénoué le pourquoi du fait que Balzac, qui finira royaliste, enfonce à ce point ceux qui firent ces guerres côté blancs, tandis qu'Hugo est autrement magnanime et respectueux avec eux, bien qu'incontestablement républicain de toute sa fibre, attachement indéfectible qui le conduisit à la carrière politique, à l'exil et aux prises de position que l'on sait (mais, c'est une autre histoire...).

Mots-clés : #guerre #historique #mort #revolution
par Aventin
le Mer 25 Mar - 19:27
 
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Sujet: Victor Hugo
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Elias Canetti

Le Livre contre la mort

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Notes de Canetti, déjà éditées ou inédites (pour les deux-tiers d’après l’éditeur), dans le cadre d’un projet, l’Ennemi mortel, qu’il n’a pas achevé : le dossier portant le nom de ce recueil, établi de 1982 à 1988, puis les fragments regroupés par année de 1941 à 1994.
« J’ai décidé aujourd’hui de noter mes pensées contre la mort telles que le hasard me les apporte, dans le désordre et sans les soumettre à un plan contraignant. Je ne puis laisser passer cette guerre sans forger en mon cœur l’arme qui vaincra la mort. Elle sera cruelle et sournoise, à son exemple. Je m’évertuais, en des temps meilleurs, à la brandir à bout de bras, sous un flot de plaisanteries et de menaces sarcastiques ; je me représentais le combat contre la mort comme une mascarade ; et je tentais de me frayer passage jusqu’à elle sous cinquante déguisements différents, tous dissimulant des conjurés voués à sa perte. Mais, dans l’intervalle, elle a mis de nouveaux masques. Non contente des victoires courantes qu’elle remporte jour après jour, elle frappe à gauche et à droite tout autour d’elle. Elle passe l’air et la mer au peigne fin, le plus petit comme le plus grand lui conviennent et lui procurent de l’agrément, elle se jette sur tout d’un seul coup, ne prend plus nulle part le temps d’accomplir son œuvre. Alors je n’ai plus de temps à perdre, moi non plus. Je dois l’empoigner là où c’est possible et la clouer dans des phrases de fortune. Je n’ai pas le loisir de lui fabriquer des cercueils, de les décorer encore moins, et moins encore de déposer ceux qui seraient déjà décorés dans des mausolées grillagés. » (15 février 1942)

« Depuis de longues années, rien ne m’a remué, rien ne m’a habité autant que la pensée de la mort. Le but tout à fait concret et avéré, le but avoué de ma vie est d’obtenir l’immortalité pour les hommes. Il fut un temps où j’envisageais d’écrire un roman dans lequel ce but était incarné par un personnage central que j’appelais secrètement l’"ennemi de la mort". » (1943)

« Il m’apparaît de plus en plus clairement que je ne pourrai écrire le livre sur la mort que si j’ai la certitude de ne pas le faire paraître de mon vivant. Mais il faut qu’il existe, du moins en grande partie, de manière à pouvoir être publié plus tard.
[…]
Mais il importe aussi de considérer que s’il ne paraît que post mortem, un tel livre contre la mort constituera la preuve de l’échec des pensées qu’il véhicule. Le livre pourrait ainsi être privé de la force qui lui est inhérente et apparaître comme l’histoire d’une chimère. » (1987)

« Pensées contre la mort.
La seule possibilité : elles doivent rester des fragments. Il ne faut pas que tu les publies toi-même. Il ne faut pas que tu les organises. Il ne faut pas que tu les unifies. » (1988)

Un autre projet, une pièce, Les Sursitaires, se substituera partiellement au livre prémédité en 1952, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce spicilège que de donner à suivre les aléas de la pensée obsédée de Canetti, de mesurer sa pathétique constance dans le refus de la mort.
Voilà donc une sorte de panorama monomane, où écrire et maudire la mort constituent un seul et même combat. Synopsis d’histoires à raconter ou scenarii juste mémorisés d’une phrase, citations, aphorismes, lettres, commentaires sur l’Histoire (notamment la Seconde Guerre mondiale, mais aussi l’actualité plus récente), confidences intimes, commentaires de lectures et avis sur les auteurs (critiques en ce qui concerne Bernhard son « disciple », Celan, et Joyce, auprès de qui il est prévu qu’il soit enterré), toujours dans le cadre d’une véritable hantise, cette haine de la mort (et de Dieu qui n’existe pas, et des religions), sa mort mais surtout celle de ses proches, de ses ennemis, de tous, y compris les animaux (et Canetti est fort actuel dans cette conscience du « sang des bêtes »).
Canetti fait référence à son œuvre principale, Masse et Puissance, longuement méditée à l’encontre de Gustave Le Bon et Freud, où il développe la théorie sociale de l’individu qui, dans sa crainte du contact avec autrui, se dissout dans la masse (au sens de foule), ce qu’il considère comme une chute contre laquelle lui résiste, et nomme la mort.
Je fus évidemment obligé de me ramentevoir une lecture récente, les Cinq méditations sur la mort de François Cheng, pour qui la mort est indissociable de la vie ‒ pas de vie sans mort : leurs points de vue sont parfaitement opposés.
Et bien sûr cette lecture trouve une résonnance particulière lorsqu’on a atteint un certain âge (avec un sentiment de culpabilité, comme Canetti, ou pas, mais toujours avec une grande conscience de la mort dans mon cas également) ; je me suis plu à me remémorer, pour chaque année, où j’étais (où j’en étais) à la même époque, toujours plus proche de ma propre mort.
En tout cas un piège inéluctable pour citateur compulsif :
« La promesse de l’immortalité suffit pour mettre sur pied une religion. L’ordre de tuer suffit pour exterminer les trois quarts de l’humanité. Que veulent les hommes ? Vivre ou mourir ? Ils veulent vivre et mettre à mort, et, aussi longtemps qu’ils voudront cela, ils devront se contenter des diverses promesses d’immortalité. »

« Il serait plus facile de mourir s’il ne subsistait absolument rien de soi, pas un souvenir conservé par un autre humain, pas de nom, pas de dernière volonté, et pas de cadavre. »

« Raconter, raconter, jusqu’à ce que personne ne meure plus. Mille et une nuits, un million et une nuits. »

« Je reste confronté au doute qui a toujours été le mien. Je sais que la mort est mauvaise. Je ne sais pas par quoi elle pourrait être remplacée. »

« Je suis si plein de mes morts, personne ne doit plus mourir autour de moi, il n’y a plus de place. »

« Tu t’es refusé d’abord à Dieu, puis à Freud, puis à Marx et, depuis toujours, à la mort. Que fuis-tu donc si consciencieusement, mon lapin ? »

« Je ne regrette pas les orgies de livres. Je me sens comme au temps de la gestation de Masse et Puissance. À l’époque déjà, tout passait par l’aventure avec les livres. Lorsque je n’avais pas d’argent, à Vienne, je dépensais en livres tout l’argent que je n’avais pas. Même à Londres, au temps des vaches maigres, je réussissais encore, de temps à autre, à acheter des livres. Je n’ai jamais appris quelque chose de façon systématique, comme d’autres gens, mais uniquement dans la fièvre soudaine de l’émotion. Le déclenchement se produisait toujours de la même manière, à savoir que mon regard tombait sur un livre, et il me le fallait. Le geste consistant à s’en saisir, le plaisir de flamber son avoir, d’emporter le livre à la maison ou dans le café le plus proche, de le contempler, le caresser, le feuilleter, le mettre de côté, de le redécouvrir le moment venu, parfois des années plus tard – tout cela fait partie d’un processus créatif dont les rouages cachés m’échappent. Mais cela ne se passe jamais autrement chez moi et il me faudra donc acheter des livres jusqu’à mon dernier souffle, en particulier lorsqu’il m’apparaîtra que je ne les lirai sans doute jamais. Vraisemblablement est-ce encore là une manière de défier la mort. Je ne veux pas savoir lesquels, parmi ces livres, ne seront jamais lus. Leur sort, à cet égard, demeurera incertain jusqu’à la fin. J’ai la liberté du choix : parmi tous les livres qui m’entourent je puis, à tout moment, choisir librement, et le cours même de la vie, de ce fait, repose en ma main. »

« L’acte même de déchirer n’est pas sans me procurer du plaisir, mais ce qui me réjouit davantage encore, c’est de parcourir de vieilles lettres avant de me résoudre à les détruire ou non. La décision, à cet égard, est une sorte d’arrêt que je prononce en faveur ou en défaveur de ceux qui les ont écrites. Lesquelles méritent d’être conservées et lesquelles ne sont bonnes qu’à disparaître. C’est comme un arrêt de vie ou de mort. Or je remarque que ce sont les lettres des morts, justement, que je ne détruis jamais. Avec les vivants, je suis beaucoup moins complaisant. Il en est que je voudrais "enterrer". Une activité meurtrière, donc, à laquelle je me livre jour après jour. Rien ne me séduit autant pour le moment, pas même l’achat de nouveaux livres. Quant à écrire quelque chose, je n’y songe même pas. »

« L’insouciante prolifération, la cécité inhérente de la nature, insensée, extravagante, impudente et vaine, n’est érigée en loi que par la déclaration de haine à la mort. Dès que la prolifération cesse d’être aveugle, dès qu’elle se préoccupe de chaque créature, elle se charge de sens. L’aspect horrible de ce "Plus ! Plus ! Plus ! au nom de l’anéantissement !" devient : "Afin que chaque créature soit sanctifiée : plus !" »

« Ton refus de la mort n’est pas plus absurde que la croyance en la résurrection que le christianisme entretient depuis deux mille ans. »

« Lorsque je suis revenu à Vienne pour la première fois après la guerre, je me suis trouvé assis dans un bus en face de deux hommes adultes qui ne cessaient de me toiser. "BCG", dit l’un, l’autre acquiesça en silence.
Je demandai plus tard à l’une de mes connaissances ce que cela signifiait. "Vous ne le savez donc pas ? fit-il étonné. Cela veut dire “Bon pour la chambre à gaz” et signifie sale Juif." »

Une perception faussée de la première guerre du Golfe (doublée d’un ressentiment anti-allemand) :
« Il n’est pas étonnant que je n’éprouve aucune compassion pour des monstres tels que ce Saddam. Quiconque instrumentalise la mort, sans aucun scrupule, au profit de ses propres desseins se situe pour moi en dehors de toute possible compassion. »

Émouvants derniers mots écrits :
« Il est temps que je me communique de nouveau des choses. Faute d’écrire, je me dissous. Je sens comment ma vie se dissout en une sourde et triste rumination parce que je ne note plus rien à mon sujet. Je vais tâcher d’y remédier. »


Mots-clés : #essai #journal #mort
par Tristram
le Sam 14 Mar - 15:49
 
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Sujet: Elias Canetti
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Louise Erdrich

Ce qui a dévoré nos coeurs

Tag mort sur Des Choses à lire Louise10

Désormais affronter la beauté, être petit en elle, respirer bouffée après bouffée d'un air si doux, engendrait parfois sa propre forme de panique. A laquelle, après un certain temps, il donna un nom, la culpabilité.


C'est un tambour, objet rituel indien, qui est l'élément principal de ce récit.
Faye et sa mère, Elsie, ont pour métier de réaliser des inventaires lors des décès, des successions, des déménagements pour établir une liste des biens susceptibles d'être vendus ou encore rescencer ceux qui pourraient avoir une certaine valeur financière.
Elsie est une indienne née sur la réserve, obligée, lorsqu'elle était enfant,  d'aller dans un pensionnat religieux où il lui était interdit de parler sa langue de naissance ou de garder sa culture d'origine. Aussi, Faye est-elle littéralement envouûtée lorsqu'elle découvre le tambour lors d'une de ses visites chez un récent défunt : elle le subtilise et en compagnie de sa mère, retourne à la réserve pour faire parler les anciens au sujet de cet objet.
C'est donc cette quête et l'histoire de ce tambour que ce roman raconte : pourquoi a-t-il été fabriqué ? Par qui ? A quels rites est-il voué ? Quels sont ses éventuels pouvoirs ?
Objet vénéré au siècle précédent, rédempteur du destin d'un homme, respecté pour ses pouvoirs, faisant se rejoindre deux époques et une même culture d'une même nation indienne qui ne cesse de se battre contre la pauvreté, la solitude, la perte, la mort : Et si le rythme de ce tambour était le battement des coeurs de ceux qui souffrent ?

La vie te brisera. Personne ne peut t'en protéger, et vivre seule n'y réussira pas davantage, car la solitude, et son attente, te brisera aussi. Tu dois aimer. Tu dois ressentir. C'est la raison pour laquelle tu es sur cette terre. Tu es ici pour mettre ton coeur en danger. Tu es ici pour être engloutie.



Mots-clés : {#}amérindiens{/#} {#}mort{/#} {#}traditions{/#}
par Invité
le Lun 9 Mar - 21:10
 
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Sujet: Louise Erdrich
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Paolo Rumiz

Comme des chevaux qui dorment debout

Tag mort sur Des Choses à lire Proxy198

Première Guerre mondiale :
« Quand on comprend comment tout s’est vraiment passé, on ne peut pas supporter que cela ne se sache pas, qu’il ne soit pas écrit en lettres de feu, proclamé à tous les vents et dans tous les livres de classe de l’Union européenne que tout a éclaté par hasard, que la guerre était parfaitement évitable et que l’Europe s’est ainsi suicidée, par étourderie, à l’apogée de sa splendeur. Il devient inconcevable que l’on ne dise pas de façon claire et nette, avant de commencer le moindre discours sur le premier conflit mondial, que personne ne s’y attendait, que tout le monde est tombé des nues et que tout a été sous-évalué. »

Paolo Rumiz part à la recherche des ombres de ses aïeux dans le passé et la topographie de la Galicie, front de l’Est en 1914 et toujours ligne de faille géopolitique, en Mitteleuropa… Son grand-père, qu’il n’a pas connu, a survécu à cette guerre où des millions d’hommes (et de chevaux) sont morts dans la boue, mais c’est surtout la « mémoire perdue » qu’il recherche, « pour le dernier tour de manège de l’ancien monde »...
« …] avec l’Allemagne qui pousse vers l’est, la Russie qui pousse vers l’ouest et la Pologne qui tente d’exister au milieu, sur cette terre ondulée qui n’offre d’obstacles ni aux vents, ni aux armées. »

Dans ce récit, les références culturelles et à une Histoire que je ne connais guère (il semble que ce soit le cas plus généralement des Italiens) rendent difficile d’apprécier la part du chauvinisme, du passéisme, mais en tout cas l’amertume et la nostalgie sont réelles, ainsi qu’un certain ressentiment.
« …] après l’empire, il ne nous est tombé dessus que du mauvais : le fascisme, l’impérialisme, le communisme, la négation des langues des autres, l’esthétique de la mort »

« Et ce n’est pas la peine de leur expliquer que personne ne part d’un cœur léger pour une guerre lointaine et incompréhensible. »

« Il y a toujours quelqu’un pour vouloir vous banaliser, parce que votre complexité ne lui convient pas. Quelqu’un qui a besoin d’un ennemi pour exister. »

Paolo Rumiz paraît voir l’empire austro-hongrois comme une sorte de prélude, de prémisse de l’Europe unifiée. Italien déchiré, il n’est pas tendre pour l’Italie :
« …] ma nation de démolisseurs de voies ferrées, qui ont arraché de chez nous l’âme paysanne, ma nation dévorée par l’incurie, infestée de larbins et de faux dévots hypocrites et sans Dieu, ma terre de bambins tyranniques et d’adultes habitués depuis l’enfance à baiser la main des évêques et des sous-secrétaires. »

Il rencontre en voyage des personnes étonnantes, tels que Marina la Russe, ou Erwin, qui recherche les sépultures des Caduti, y allumant une petite lampe de cimetière pour tirer de l’oubli les morts (rite intime que Rumiz reprend à son compte).
« Afin d’éviter de dire que ces jeunes gens ne sont pas morts pour l’Italie, on emploie le terme générique "Caduti", tombés au champ d’honneur, morts au combat, et puisque les noms sont tous italiens, ce petit jeu de prestige a des chances de réussir. »

Ce sont les « soldats de l’Adriatique et du Trentin » :
« Après avoir été trop italiens pour les Allemands, voilà qu’ils étaient devenus trop allemands pour les Italiens. »

L’Italie a perdu jusqu’à leurs noms et leur nombre, tandis qu’Otto Jaus s’emploie à sauvegarder les tombes austro-hongroises de l’incurie et de l’amnésie.
« Il s’est aperçu que plus il parle avec les morts, plus il s’enfonce dans la compréhension du présent. […]
Et plus il pénètre les raisons de la dissolution de son vieil empire, plus lui apparaît fulgurante, à l’époque actuelle, la décadence de la fédération de peuples à laquelle il appartient. Peut-être ne s’est-il jamais autant avancé à l’intérieur du présent qu’il ne le fait depuis qu’il fréquente les cimetières. Il sent qu’il n’y a pas seulement la lecture des livres. Il y a aussi la voix puissante des lieux. Parce que les lieux ont toujours un secret à confier. »

Rumiz plaide que l’Histoire (hélas méconnue) permet de lire l’actualité (livre écrit en 2014, anniversaire du début de Première Guerre mondiale).
« La Pologne est le lieu entre tous où l’on voit le plus clairement que 1939 est la conséquence de 1914. »

Plus original, il soutient que l’Histoire se retrouve davantage dans les lieux que dans les livres.
« Ce que je cherchais, c’était le chant choral des voix, et je voulais surtout percevoir la distance réelle des événements, parce que les livres d’histoire ne me la donnaient pas. »

« Cela fait bien longtemps, désormais, que je ne cherche plus l’Histoire dans les livres et les monuments. La mémoire se trouve dans les galets des fleuves, dans le bois du Petit Poucet, au cœur du règne végétal, dans le goût des myrtilles couleur de sang. »

Ce récit de voyage dans le temps et l’espace est narré dans un perpétuel chassé-croisé du présent et du passé, dans « une déconcertante compression du temps ».
Se déplaçant essentiellement en train, c’est dans un train grande vitesse italien que Rumiz, de retour de Pologne, se fait voler ses notes, et ses irrécupérables pensées notées au fil du voyage : « l’horreur des pensées perdues »…
Il repart alors vers la Galicie, cette fois en Ukraine.
« Maintenant, je devais continuer, aller voir au-delà de la forteresse Bastiani, me tourner vers le désert des Tartares [… »

Puis il effectue un troisième voyage, dans « la poudrière balkanique », qu'en tant que journaliste il connaît bien aussi.
« Comme en 1914 et en 1992, Sarajevo n’est pas le détonateur, mais le révélateur. Elle montre impitoyablement le somnambulisme de l’Occident. À Sarajevo commence et finit le XXe siècle, la Bosnie est le symbole de l’échec de l’Union européenne. »

(On pense à la dégradation des valeurs décrite par Hermann Broch dans sa trilogie Les Somnambules).
Rumiz boucle logiquement la boucle avec les Centomila, les Cent Mille de Redipuglia dans le Carso (haut-plateau karstique italien).
« Et là, ballotté sur ces rails, je ne sais même plus ce que je cherche, si ce sont les Caduti de la Grande Guerre, ou bien les victimes de la grande famine infligée par Staline, les Juifs de la Shoah, les paysans exterminés par les nazis, déportés dans les goulags, ou même – pourquoi pas ? – les premiers morts de la place Maïdan à Kiev, dont on vient justement d’entendre parler au cours des dernières heures. »


Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre #historique #identite #lieu #mort #politique #premiereguerre
par Tristram
le Sam 25 Jan - 13:38
 
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Sujet: Paolo Rumiz
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Ramuz Charles-Ferdinand

Présence de la mort

Tag mort sur Des Choses à lire Przose10


« Par un accident survenu dans le système de la gravitation, rapidement la terre retombe au soleil et tend à lui pour s’y refondre : c’est ce que le message annonce. »

D’après ce postulat, c’est de science-fiction post-apocalyptique qu’il s’agit ici, de l’anticipation des effets d’une chaleur croissante, vécus au bord du lac Léman. C’est surtout une apocalypse qui s’insinue progressivement dans le quotidien lausannois, par petites scènes indépendantes, comme autant de points de vue, y compris celui d’un narrateur qui d’efforce d’écrire.
« ‒ La seule différence est qu’on s’en ira tous ensemble, au lieu de s’en aller chacun de son côté. »

Plus largement, ce récit amorce une méditation sur la mort (et sa réciproque, l’existence), comme le signale d’ailleurs très clairement son titre :
« Et, tout à coup, la vie fut là, mais en même temps la mort fut là, qu’il n’avait pas connue encore, parce qu’il n’avait pas connu la vie. L’une ne vient pas sans l’autre. L’une vient, l’autre vient aussi. L’une n’était pas encore venue, c’est pourquoi l’autre non plus. »

Puis sont esquissées les réactions des savoyards écrasés par la canicule qui embrase le ciel et fait craquer la terre.
Une sorte de dénouement eschatologique trouve une issue mystique dans la verticalité montagnarde.
Le Ravage de Barjavel vient à l’esprit, aussi Giono. Mais le ton de Ramuz est celui de la ruralité, posé, élémentaire, fataliste.
J’ai trouvé un peu trop de facilité dans les paradoxes, et ce texte assez hétéroclite montre peu de cohésion.
« Encore une fois, vous dire, vous citer, vous énumérer, vous compter, choses de là-bas, chères choses qui sont en face de moi, et me porter vers vous encore à travers l’eau avec mon cœur comme sur une barque, vous saluant d’abord du large, et puis le large est supprimé, la distance n’existe plus ; on vient, on est là, on touche, et déjà commencent à traluire les grappes pendant beaucoup plus haut que la main.
Vendange qui ne se fera pas peut-être ; alors, justement, c’est pourquoi… »

Délicieux helvétisme que ce traluire, du raisin qui devient translucide en mûrissant…

Mots-clés : #catastrophenaturelle #mort #romananticipation
par Tristram
le Mer 8 Jan - 21:19
 
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Sujet: Ramuz Charles-Ferdinand
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Louis Guilloux

Le Sang noir

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« Ce surnom vient de ce qu’il parle beaucoup de la Critique de la Raison pure, dont les élèves ont fait la Cripure de la Raison tique, d’où : Cripure. »

Cripure est un étrange personnage, ambigu, ambivalent : infirme esseulé, excentrique méprisé et méprisant, professeur de philosophie et auteur raté, amoureux trahi, révolté contre la société et qui ne croit pas même à l’humanisme, ce qui rend le personnage intéressant, c’est que cet anticonformiste rempli de contradictions se reconnaît lui-même défaillant dans son orgueil blessé : lâche, il ne vaut pas mieux que les autres, qu’il hait. Guilloux fait référence à Rousseau à son propos. Ses ruminations morfondues, ses hallucinations alcoolisées et ses cauchemars culminent avec les apparitions du mystérieux Cloporte.
« Je détruis toute idole, et je n’ai pas de Dieu à mettre sur l’autel. Il faut avoir une bien piètre expérience de la vie pour oser croire à de pareilles foutaises. Les paradis humanitaires, les Édens sociologiques, hum ! Qu’il attende seulement d’avoir quarante ans, et d’être fait cocu par la femme aimée. Ensuite, on en reparlera. »

« Tant qu’il avait cru mépriser le monde, comme il avait été fort ! Mais le monde se vengeait. Cripure mesurait aujourd’hui combien il lui avait été facile de se poser en adversaire. Désormais, cette attitude n’avait plus aucun sens. L’aventure humaine échouait dans la douleur, dans le sang. Et lui, qui avait toujours prétendu, comme à une noblesse, vivre retranché des hommes et les mépriser, il découvrait que le mépris n’était plus possible, excepté le mépris de soi. »

Mais le malheureux (et attachant) Cripure n’est pas le seul personnage, s’il reste le principal : toute une société croquée sans concession gravite autour de lui, de Maïa la godon, sa servante-concubine (Basquin, son amant, la pousse à épouser Cripure ‒ pour le pognon), à Lucien le jeune rescapé qui veut changer la vie (c'est un idéaliste ‒ socialiste ‒ marqué par Cripure, ce dernier ayant aussi une certaine influence sur Moka le répétiteur, presque aussi toqué que son « maître »). Il faut également citer Kaminsky le cynique (plus même que l’auteur ?), et surtout les caricaturaux Babinot et Nabucet : le va-t-en-guerre le plus stupide et le manipulateur le plus abject d’une monstrueuse comédie humaine. Ils sont si nombreux qu’on pourrait parler de roman choral, et d’ailleurs le point de vue du narrateur n’est pas toujours celui de Cripure.
« Il compensait ainsi l’amertume de n’avoir jamais pu mettre les pieds dans les grands bordels trop coûteux de Paris, ce qui, avec le désir de fumer au moins une fois de l’opium, et celui d’être juré pour assister à un débat à huis clos sur une affaire de mœurs (autant que possible : le viol d’une petite fille) formait à peu près l’essentiel de ce qu’il eût voulu obtenir de la vie. »

Satire d’une province bourgeoise pendant la Première Guerre mondiale (Guilloux évoque à propos Bouvard et Pécuchet).
« ‒ Des taudis.
‒ C’est le mot juste.
‒ Mais, où iront loger tous ces gens-là, quand on aura démoli leurs maisons ?
‒ Ils chercheront d’autres logements, mon cher. Ils feront comme tout le monde. Que veux-tu que nous y fassions ?
Le bon sens dicta au Capitaine cette réflexion, qu’il eût été juste de leur en bâtir quelque part de nouvelles.
‒ Elles seraient aussi sales que celles-ci au bout d’un mois, répliqua Nabucet. »

Une fois encore, je trouve saisissant que ce qui diffère vraiment de notre époque dans les années dix, c’est le duel ‒ comme l’effarant détail qui ferait soupçonner un univers parallèle.
Un principal "message" de l’auteur, c’est que l'holocauste dans la guerre d’une jeune génération flouée est l’œuvre monstrueuse de la société elle-même.
« Plus il y réfléchissait, plus il se disait que la jeunesse est incroyablement dupe, une fois sur mille, et pour le reste consentante. »

« La vérité, c’est qu’il avait été comme tous les enfants, un enfant écrasé, puis un jeune homme et un homme écrasés, à qui on avait commencé de voler la vie en détail avant de tenter le grand coup de la lui voler en bloc. »

« Mais si j’suis pas tué, j’irai à la prochaine permission. »

« C’était pas son pognon mais ça lui faisait quelque chose quand même. Mille balles ! C’était toujours mille balles de foutues… Amédée n’aurait pas le temps de les dépenser avant d’arriver au front et il pouvait être tué le jour même. Et puis même sans ça, quoi… »

L’abjection de la tuerie organisée apothéose dans le poignant épisode de l’insurgé fusillé, qu’on ne connaît que par la souffrance des rares personnes faisant preuve d’humanité dans le roman, ses parents et le député Faurel.
Une autre récurrence, avec l’incessante dénonciation de l’hypocrisie, ce sont les exactions envers les femmes (mésalliées, prostituées, quand il ne s’agit pas de mineures abusées).
Une sorte de prémonition en filigrane, des allusions avant-coureuses augurent la fin de ces vingt-quatre heures de Cripure.
Dans cette misère générale, l’influence de la littérature russe (Dostoïevski, Gogol) est patente ; Guilloux, après Barbusse, a un regard pessimiste assez proche de celui de Céline dans le Voyage sur la guerre et la condition humaine.
« Le monde est absurde, jeune homme, et toute la grandeur de l’homme consiste à connaître cette absurdité, toute sa probité aussi. »

(Ayant réfléchi sur ce terme un peu désuet de "probité", il m’a semblé que Camus aurait apprécié cette sentence.)
« Les livres, peut-être, qui lui avaient tourné la tête. »

Le roman est suivi dans mon exemplaire d’une nouvelle, Douze balles montées en breloque, qui montre la fille d’un fusillé refuser sa réhabilitation tardive (on avait considéré que ce Breton ne parlant pas français s’était volontairement blessé à la main droite).
« Ce serait comme si Le Bihan consentait à sa propre mort, et pardonnait à ses bourreaux. »


Mots-clés : #mort #premiereguerre #social #xxesiecle
par Tristram
le Mer 1 Jan - 23:39
 
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Sujet: Louis Guilloux
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Pierre Jean Jouve

@Jack-Hubert Bukowski a écrit:
Pierre Jean Jouve semble être mu par une quête qui le secoue et la question religieuse ne semble pas loin...


Oui, tout à fait d'accord - je suis en train d'achever la lecture du recueil Kyrie (chiné en édition originale numérotée !), et c'est noir, et c'est tourmenté, et cette drôle de quête qu'on peine à nommer, entre une existence à mener, des obsessions de mort et de ravage et d'érotisme...
Sa foi est étrange, teintée de dolorisme et de morbidité, les deux autres vertus théologales sont...disons, tellement en retrait, ou enfouies...qu'on se pose la question de leur présence.

Mais de très beaux poèmes, de haute tenue, tout de même.

Recueil divisé en trois parties:
Sa série Les quatre cavaliers (qui sont les cavaliers de l'Apocalypse) qui suit les poèmes de Kyrie proprement dits et précèdent ceux de Nul n'en était témoin est époustouflante, fait passer un réel souffle.  

Le poème Psyché abandonnée devant le château d'Éros (sur le tableau de Claude Lorrain) est un bon exemple de la combinaison morbidité/sensualité (je vais faire mon copiste, ne l'ayant pas trouvé sur la Toile).
Peu ponctué, Jouve nous laisse le soin de définir nos respirations, à l'aide aussi des endroits où il arrête ses vers, mais dans tous les cas on s'étonne, si vous le tentez à voix haute, d'avoir été chercher là de tels accents avec sa propre voix.
La toile de Le Lorrain n'est pas seulement visitée, elle est revisitée.

Tag mort sur Des Choses à lire The_en10
Le tableau de Le Lorrain, à la National Gallery (Londres).


Psyché abandonnée devant le château d'Éros


Verte beauté ! serais-tu morte ? La lumière
De tristesse funèbre incendie sur la mer
Rôde avec les prairies vertes
Des géants méditent dans leur feuillage inoubliable
El les montagnes de rochers s'évanouissent
Il règne la saveur exquise de la mort.


Bête mystérieuse de la mer
La marée nue remue, un immortel relent
Du cœur, la bête verte intérieure
Que des voiles des signes blancs sillonnent à l'étendue.


Et Psyché flanc sombre empli de vœux
Aux mains écarquillées aux pieds glacés dans l'herbe
Est assise avec ses instables moutons
Qui mangent sans répit désespoir des contrées
Et regarde: un monstre cruauté bâtie
Château de la chaleur de l'odeur et de l'ombre
Amoncellement de l'amour et puni
Par la foudre
Aisselle noire où Il demeure
Lui qu'elle aima le traître à l'œil de perle fine
Aux membres toujours fumants et au dragon
Couvert de sang de larme et de benjoin
Qu'elle aima ! et qui creusa le flanc superbe.




Mots-clés : #amour #mort #peinture #poésie
par Aventin
le Mar 5 Nov - 17:36
 
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Sujet: Pierre Jean Jouve
Réponses: 8
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