Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Jeu 13 Aoû 2020 - 16:49

12 résultats trouvés pour nostalgie

Orhan Pamuk

Istanbul, souvenir d'une ville

Tag nostalgie sur Des Choses à lire 81bejj10

« Pourquoi suis-je si heureux d’entendre dire par d’autres qu’Istanbul est une ville mélancolique ? Pourquoi est-ce que je déploie tant d’efforts pour expliquer au lecteur que le sentiment que me procure la ville où j’ai passé toute mon existence est de la tristesse. »


Enquête proustienne d’Orhan Pamuk dans une enfance intrinsèquement liée à la ville d’Istanbul.
Celle des années 60, qu’il voit en noir et blanc, une ville qui a multiplié sa population par neuf depuis cette date !
Il existait alors encore de vieux quartiers pittoresques, le Bosphore exerçait toujours sa magie, la société restait encore cosmopolite avant une turcisation forcenée, mais régnait sur la cité un état de délabrement, un sentiment de défaite et d’appauvrissement en regard de l’empire ottoman disparu. La tristesse également devant une occidentalisation servile.
Ce sentiment rejoint l’histoire personnelle d’Orhan Pamuk, issu d’une bourgeoisie aisée, mais dont la famille s’appauvrit au fil des années devant les faillites à répétitions de son père et son oncle.

« Ce sentiment a réuni le monde parallèle et la culpabilité qui m’habitaient. Appelons « tristesse » cet état de confusion. Comme il ne s’agit pas entièrement d’un moment de transparence et comme, pour cette raison, il s’agit d’une chose qui voile la vérité et nous permet ainsi de vivre plus tranquillement avec elle, comparons cette tristesse à la buée qu’accumule sur les vitres d’une fenêtre un samovar continuellement allumé, par un froid jour d’hiver. J’ai choisi cette image parce que les vitres embuées éveillent en moi la tristesse. J’aime encore beaucoup les regarder, et ensuite me lever pour écrire ou dessiner dessus avec mon doigt. Dans cet acte, il y a quelque chose d’analogue à parler de la tristesse. En écrivant et dessinant avec mon doigt sur une vitre embuée, à la fois je dissipe la tristesse qui m’habite, je me distrais et, au terme de tous ces exercices graphiques, une fois la vitre nettoyée, je peux voir le paysage au-dehors. Mais, en fin de compte, le paysage lui aussi nous paraît triste. Il nous faut tenter de saisir un peu ce sentiment qui fait figure de destin pour toute la ville. »



« L’écrivain en proie à ce genre de sentiments de culpabilité, quand il parle du déclin et de la tristesse de la ville, doit aussi parler de la mystérieuse lumière que ces phénomènes ont jetée dans sa vie, et quand il se laisse saisir par les beautés de la ville et du Bosphore, il doit rappeler que la misère de sa propre vie ne s’accorde en rien à l’atmosphère de triomphe et de bonheur de la ville par le passé. »


« La pauvreté, la confusion d’esprit et la prépondérance du noir et blanc, qui sont inscrites dans la vie d’Istanbul comme une maladie honteuse, qu’on ne peut pas vaincre et qui sont vues comme un destin, ne sont pas vécues de la sorte comme un insuccès ou comme une incapacité, mais plutôt comme un honneur. »


« La ville prend parfois un tout autre visage. Les vives couleurs de ses rues qui nous la rendent familière s’effacent subitement, et je comprends alors que toute cette foule qui me paraissait si mystérieuse ne faisait en fait rien d’autre que de marcher désespérément sur les trottoirs depuis des siècles. »



Cette tristesse constitutive à la ville c’est le Hüzün » chanté dans la première moitié du XXe siècle par Yahya Kemal, Tampinar et quelques autres. Avant, il n’y a rien. Plus exactement, la ville n’est connue que par le regard d’occidentaux : Nerval, Flaubert, Gautier et le dessinateur Melling.
Pamuk arpente la ville, compte et identifie les bateaux sur le Bosphore, contemple fasciné les derniers « Konaks » des pachas et les résidences de luxe de l’empire ottoman, les « Yalt », fragiles constructions de bois, disparaître dans les flammes ».

« A cette période de ma vie, pendant ces marches qui parfois duraient des heures, tandis que je m’acheminais là où me portaient mes jambes, je regardais les vitrines, les restaurants, les cafés plongés dans une semi-pénombre, les ponts, les devantures de cinéma, les affiches les inscriptions, la crasse, la boue, les gouttes de pluie tombant dans les flaques noires sur les trottoirs, les néons, les phares des voitures, les poubelles renversées par les meutes de chiens ; et lorsque je me retrouvais « dans la rue la plus étroite et la plus triste du quartier le plus éloigné, l’envie subite de rentrer en courant à la maison et d’écrire quelque chose pour fixer ces images, cette âme obscure, ce désordre chaotique, cet aspect mystérieux et fatigué de la ville s’emparait de moi. »


« Alors, dans ma tête un peu étourdie par la bière et ma longue marche, sentir que les rues sombres et tristes tremblotaient et sautaient comme un de ces vieux films que j’aimais me procurerait un tel bonheur que j’aurais envie de capturer, de conserver ces merveilleux moments – comme lorsque je portais à ma bouche un fruit ou une bille que j’aimais beaucoup et les y laissait pendant des heures – j’aurais envie de rentrer à la maison par les rues vides, de m’asseoir à ma table, de prendre du papier et des crayons, et d’écrire et de dessiner. »


« Mes jambes m’emmèneraient vers les petites rues, étroites et tristes, couverts de pavés, aux trottoirs défoncés, aux réverbères à la lueur vacillante et avec le bonheur pervers d’appartenir à ces lieux délabrés et miséreux, avec les rêves et le désir fou de faire un jour quelque chose de grand, j’irais regarder ces images, ces visions imaginaires, ces rêves que je traverserais en marchant indéfiniment et qui défileraient devant mes yeux comme par jeu, avec le bonheur d’être misérable mais passionnément ambitieux. »


Je comprends la déception de Siveradow exprimé ci-dessus. Dans son cas, il y a eu maldonne. C'est une vision très personnelle d'un Istanbul disparu que donne Pamuk, une vision empreinte de tristesse et de nostalgie et qui peut déprimer.


Mots-clés : #autobiographie #lieu #nostalgie
par ArenSor
le Sam 13 Juin 2020 - 18:21
 
Rechercher dans: Écrivains du Proche et Moyen Orient
Sujet: Orhan Pamuk
Réponses: 15
Vues: 943

Jacques Audiberti

Dimanche m’attend

Tag nostalgie sur Des Choses à lire Dimanc10


« Qu’est-ce qu'un "journal" ?
Un roman.
Un roman ouvert débouchant sur le mystérieux espace qui s'étend après la série éphémère des anecdotes datées. Goncourt note les bons mots des anges. Léautaud décrit les spectres qui l'entourent.
Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le "journal", roman annelé, s'allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c'est-à-dire l'auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras.
Le "journal" traîne l'adjectif "intime". Mais il ne se borne pas à recenser à la file les avis du percepteur, les ressemelages et les chocs émotifs. L'extérieur pénètre le privé. Le journaliste intime n'a pas besoin de coiffer lui-même la triple couronne de la tiare pour qu'un voyage pontifical, lui donnant à penser, figure dans son histoire. Si l'on me demande : "Mais que vous est-il arrivé ?" je peux montrer tous ces quotidiens, tous ces hebdomadaires qui ne cessent en effet d'arriver jusqu'à moi. Mon récit colle à la durée commune et linéaire où le premier crocus répond à l'ultime violette, cependant que se succèdent bombardements et tours de force. Mais il dépend avant tout de moi, cerveau, boyaux.
Je tiens mon journal. Il me tient. »

Dernier livre d’Audiberti, sorte de roman-journal tenu un an alors que, malade, il se sait condamné au dimanche de la mort chrétienne.
Il note avec verve (« l’inquiétante facilité d’une prose lyrique ») ses promenades dans Paris (en cours de transformation en ces années soixante) et ses environs, ses souvenirs (d’écrivain et journaliste notamment, sous la houlette de Paulhan, mais aussi de son enfance antiboise, en passant par ses amis), ses réflexions sur les sujets les plus divers, mais surtout l’Église avec la figure majeure de La Lutte de Jacob avec l'Ange (peinture murale de Delacroix, dans l’église Saint-Sulpice), combat de l’homme révolté contre Dieu (voir Associations d'images et de livres). Il suit les sermons dominicaux :
« Unique originalité, ce messie s’affirme le Messie. À partir de là se développe, énorme bastide de volumes et de paroles, la Babel gothique et romane, antisémite de nature, qui décalqua le démon sur un certain prototype busqué qui conjuguerait bouc et dibbouk. »

(Le dibbouk est un esprit malin ou démon juif qui s’attache à quelqu’un.)
Audiberti retrouve sa maison, longtemps inhabitée, de « Coresse-en-Hurepoix. Une gare au commencement de la vallée de Chevreuse, entre deux lèvres boisées », sous les « bombes de bruit » des « bouings d’Orly ». Il explore ses archives, évoque « l’écrivanité » :
« Telles liasses dactylographiées me donnent, un instant, l’espoir de se rapporter à quelque mienne œuvre d’autrefois, inédite, germée d’elle-même dans ce rustique local. »

« Désormais je ne saurais écrire que ce que j’écrivis. Alors, à quoi bon écrire ? L’unique envisageable progrès ne réside point tant dans de nouveaux acquêts que dans l’abandon de certains thèmes, par exemple, le sexe. Quant à mes autres dadas majeurs, le passé, pseudonyme et substitut de l’inviolable avenir, le scandale de la souffrance, l’énigmatique destin juif, ils ne me fournirent jamais que des prétextes à guirlandes d’ébahissements consternés. »

« Le mot, toujours le mot et non pas seulement l’assonance. J’aime faire vivre les mots, même en dehors du sens qu’on leur accorde. J’aime les faire vivre comme des êtres, des entités vivantes.
Le chant poétique ‒ je proposerais volontiers ce raccourci ‒ n’est d’abord au fond du poète qu’un chant sans paroles comme l'arabesque d'un mouvement d'éloquence. Il passe comme un aimant parmi les stocks des mots, il passe et repasse jusqu’à l'accident d’une mystérieuse perfection, celui où le mot valable est retenu...
Ma mission ? Rafraîchir, par l’expression poétique, le monde créé, le replonger dans son principe. Il retourne à son origine. Il repasse dans le bain initial. Poète, je crée, je renomme, pour une durée indéterminée. Je puis donc croire à mon efficacité, non didactique, mais utile, urgente. Pour que les oiseaux chantent, que le vent passe sur les champs, que les vagues soulèvent la mer, il faut le vers réussi, digne du poète, cet avocat du Créateur.
Les poètes se partagent la besogne, selon la nation, le langage, le siècle. Chaque poète est un fragment du roc brisé qu’est le Créateur. Tous rassemblés, ils n’en donnent, je veux bien, qu’une image balbutiante. Ils demeurent cependant les héritiers de la puissance suprême : la parole ! »

Aux Deux magots :
« À la table à côté Simone de Beauvoir accumulait au stylographe des ligne parallèles légèrement montantes, sans ratures, sans fioritures. Elle s’arrêtait pour consulter l’espace un tout petit peu plus haut que sa tête. Vu nos tables juxtaposées, il advenait qu’un de ses feuillets touchât, de l’angle, l’un des miens où se démenait un bal flamboyant de monstres et de mots tirés de l’encrier que je transportais dans un sac de toile marron avec mes manuscrits. Du contact du Deuxième Sexe et de mes graffouillages, ne sortit, j’espère, rien de fâcheux pour la haute lucidité méthodique et entraînante de l’œuvre de ma voisine. »

Esprit audibertien :
« L’histoire, sciemment ou non, ne cesse ainsi, tout comme la zoologie, de se livrer à des essais. La tête de cheval s’esquisse dans l’hippocampe et le haricot vert préfigure Claudia Cardinale. »


Mots-clés : #journal #nostalgie #religion #vieillesse #xxesiecle
par Tristram
le Mar 18 Fév 2020 - 21:51
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jacques Audiberti
Réponses: 10
Vues: 405

Navarre Scott Momaday

La Maison de l’aube

Tag nostalgie sur Des Choses à lire La-mai10

« Dypaloh. Il y avait une maison faite d’aube. » Il faut être balaise pour renommer un texte qui commence ainsi, et appelé House Made of Dawn, par La Maison de l’aube au lieu de La maison faite d’aube, ou même La maison d’aube… L’expression est d’ailleurs un leitmotiv du livre.
Dypaloh (et Qtsedaba), mot qui commence (et finit) le livre, sont les formules conventionnelles de la tradition Jemez Pueblo (entité tribale autochtone du Nouveau-Mexique) pour débuter (et terminer) un récit.
Cette région peut ramentevoir à certains lecteurs Hillerman, Abbey (ou encore Bolaño) ; on est d’ailleurs au moins partiellement dans la veine Nature writing.
C’est l’histoire d’Abel, de retour de la Seconde Guerre mondiale en pays pueblo, où sa seule parentèle est son grand-père Francisco (soit sept ans de sa vie après sept ans d’absence) ; grâce au père Olguin, prêtre de la Mission (et pendant de Tosamah, « orateur, médecin, Prêtre du soleil, fils d’Oiseau-Mouche » qui apparaîtra plus loin ?), il va couper du bois pour une jeune femme californienne de passage dans la région… Mais le récit est savamment déconstruit sur un découpage chronologiquement identifié (quatre parties, la première et la dernière à Walatowa, San Diego, les deux centrales à Los Angeles, les chapitres titrés de dates), structure assez déconcertante alternant des séquences en patchwork-puzzle sur la nature grandiose (mesas et canyons, animaux et notamment oiseaux, comme les oies), des mythes, légendes, cultes, cérémonies et danses rituelles (à nouveau animaux, comme l’aigle), et la déchéance dans l’alcool, la violence dues à l’existence dans une réserve et au contact avec la société matérialiste états-unienne. D’ailleurs Abel est symboliquement comme pratiquement pris entre ces deux mondes et temporalités, les cultures pueblo déchue et occidentale moderne (héritage de spiritualité traditionnelle et profanité vaine, désespérée) ; cela fait aussi du livre un témoignage (littéraire) sur la situation sociale de ce peuple dans les années 1960, et plus vastement de l’ensemble des Indiens des Plaines. Abel est devenu incapable de renouer avec ses origines (l'innocence perdue : il est aussi le meurtrier d’un albinos/ Blanc, scène qui revient dans le kaléidoscope du texte) comme de s’intégrer au "nouveau monde" ‒ cas amérindien typique.
Il y a une dimension à la fois lyrique et métaphysique dans la présentation du paysage désertique, l’immensité, le silence, l’espace, l’infini, la grandeur, l’immuable et l’éternité (ou plutôt l’intemporalité paraissant immortalité) :
« La solitude est un élément constitutif du paysage. Dans la plaine, toutes les choses sont isolées les unes des autres ; le regard ne peut confondre les objets, et c’est bien une colline, un arbre ou un homme. La moindre éminence permet de voir jusqu’à la fin du monde. Regarder ce paysage tôt le matin, avec le soleil derrière soi, équivaut à perdre le sens des proportions. Votre imagination revit et vous en venez à penser que la Création à commencé en ce lieu précis. »

Une image, ou plutôt un concept, qui est repris, peut-être en opposition à la maison d’aube :
« C’était une maison dont la principale particularité consistait à tenir le monde en échec, comme une tombe. »

Comme répondant à un atavisme, la course à pied commence et achève le récit ‒ peut-être pour en faire un cercle.
C’est un livre exigeant de son lecteur à la fois sagacité et abandon : écoute attentive. Et c’est une œuvre riche au sens littéraire. J’apprécie par exemple une image qui décrit en creux, sans la nommer, la turquoise :
« Et aussi les lourds ceinturons aux boucles reluisantes, les bracelets, les étuis des arcs, les graines de melon et les pierreries bleu pâle… Il aurait aimé porter au doigt une pierre semblable, véritable toile d’araignée pétrifiée, ovale comme un œuf de rouge-gorge [… »



Mots-clés : #amérindiens #minoriteethnique #nature #nostalgie #spiritualité #traditions
par Tristram
le Mer 3 Juil 2019 - 16:08
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Navarre Scott Momaday
Réponses: 6
Vues: 325

Isabelle Desesquelles

Les hommes meurent, les femmes vieillissent :

Tag nostalgie sur Des Choses à lire Les_ho10

Pour raconter l'histoire d'une existence, la vie qui s'étire, on peut choisir de parler d'une rencontre, d'un couple qui se forme, de la famille qui se crée, du temps qui passe...Ou alors, on fait parler des femmes, membres d'une même famille qui sont toutes liées par une esthéticienne qui s'occupe d'eux, un peu différemment de ce qu'on imaginerait : pour les écouter et leur donner le droit d'être à l'écoute d'eux mêmes.

Les mains d'Alice donnent l'oubli à ceux qu'elles touchent.


Se dessinent alors des portraits de tous les âges : de la petite Judith qui vient de naître à Jeanne la mamie que tout le monde aime. Toutes ont dans leurs pensées Eve qui s'est suicidée et dont l'absence , finalement, crée un besoin de présence.

On meurt mais on continue à tenir les rênes de la mémoire de ceux qui nous ont aimées.

Ces femmes nous racontent leurs vies, leurs sentiments, le temps qui passe, et une intimité que jamais l'écriture ne rend déplacée.

C'est parfois drôle, souvent mélancolique, et les secrets de chacune ne sont pas toujours faciles à porter.


Et la poésie de l'écriture est toujours là, des références cinématographiques, littéraires et musicales viennent animer le récit.

Une bien belle lecture qui nous fait nous questionne longtemps, un fois le livre reposé.


Mots-clés : {#}conditionfeminine{/#} {#}intimiste{/#} {#}nostalgie{/#} {#}romanchoral{/#}
par Invité
le Jeu 27 Juin 2019 - 21:33
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Isabelle Desesquelles
Réponses: 6
Vues: 297

Kéthévane Davrichewy

Tag nostalgie sur Des Choses à lire 414bkf10

La mer noire

Aujourd’hui, Tamouna a 90 ans. C’est une vieille dame épuisée qui vit sous assistance respiratoire. Pourtant, c’est avec le coeur battant d’une midinette qu’elle attend Tamaz, qui s’est annoncé à la fête organisée par la famille pour son anniversaire. Tamaz, son amour de jeunesse, l’homme des occasions manquées, qui a traversé sa vie d’émois en regrets, et n’a jamais quitté ses pensées...

Durant cette journée où elle attend Tamaz, Tamouna se remémore son existence ; l’enfance heureuse, en Géorgie, avec la ribambelle de cousins et de frères et sœurs. Puis, en 1918, la déclaration d’indépendance du pays, dont son père devint l’éphémère ministre de l’agriculture. Les premières amours, le temps d’un été, auprès de Tamaz. Un temps qui se rêvait éternel, mais ne fut qu’une parenthèse enchantée avant l’irrémédiable la déchirure : la fuite devant l’invasion soviétique et son cortège de représailles, et l’inquiétude dévorante quant au sort de ceux qu’on a à jamais laissés derrière soi...
Arrivés en France, il a bien fallu se construire une vie. A travers le destin de Tamouna se dessine en creux le sort des immigrés Géorgiens ; l’adaptation à la vie française, la nostalgie du pays perdu, le besoin de préserver les coutumes, de rester soudés pour ne pas affronter seuls l’adversité, et de garder une forme de légèreté, aussi, malgré les épreuves et les deuils. Dans la vie de tous ceux-là il y a eu la guerre, ceux qui ont choisi le camp de la résistance et ceux qui ont combattu auprès des Allemands. Et puis la vie comme elle va, les enfants, les amis, les  amours éphémères, et pour Tamouna, toujours Tamaz, aperçu de loin en loin, comme un rappel du paradis perdu et de ce qui aurait pu être…

Le récit alterne sans cesse entre présent et passé avec nostalgie, pudeur, et une vraie tendresse pour cette famille géorgienne, ses silences, ses non-dits, ses éclats de rire et son incroyable capacité de résilience.

Merci Kashmir, grâce à toi j’ai pu cocher la case Géorgie de mon périple mondial avec un bien joli livre !


Mots-clés : #amour #exil #famille #immigration #nostalgie
par Armor
le Ven 7 Juin 2019 - 19:04
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Kéthévane Davrichewy
Réponses: 3
Vues: 356

Nuala O'Faolain

Best Love Rosie

Tag nostalgie sur Des Choses à lire Rosie10

La cinquantaine passée, Rosie qui a parcouru le monde pour son travail décide de quitter celui-ci et de revenir vivre en Irlande auprès de sa tante Min qui l'a élevée.

Les deux femmes n'ont pas eu la même existence, n'ont pas les mêmes idées, et le retour de Rosie s'accompagne pour celle-ci d'une multitude de questions concernant sa vie passée et celle qui l'attend.

Je n'en dirai pas plus parce qu'il faut découvrir les choses petit à petit. Les paysages de l'Irlande, la vie de ce pays, son Histoire et la présence de l'"écrit"- des livres et des auteurs cités - font de ce roman un réel bonheur de lecture.
C'est le livre à lire quand les jours paraissent tristes et que la nostalgie envahit tout.

On en sort ragaillardi, "dépoussiéré" par le vent irlandais et plein de projet pour l'avenir !


Je n'ai pu m'empècher de murmurer en refermant ce livre, la même phrase que j'avait dite en ayant regardé La vie est belle de Franck Capra : "la vraie vie n'est pas si simple que cela...."

Mots-clés : {#}contemporain{/#} {#}famille{/#} {#}nostalgie{/#} {#}solitude{/#} {#}vieillesse{/#}
par Invité
le Dim 26 Mai 2019 - 15:43
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Nuala O'Faolain
Réponses: 6
Vues: 507

Julian Barnes

La seule histoire

Tag nostalgie sur Des Choses à lire 41txyi10

Paul a 19 ans, une envie folle d’enfin devenir adulte parce qu’il pourra enfin croquer la vie à belles dents, ne pas « creuser le sillon » auquel le destinent ses parents. Le banal tirage au sort d’un tournoi de tennis estival lui fait rencontrer Suzan, la cinquantaine boulotte, mais charmante et effrontée. Bien qu’ils soient tout à fait naïfs et charmants, un tel couple ne satisfait pas aux critères de correction d’une bourgade britannique (c’est pire que d’être gay ou d’annoncer qu’on a engrossé une gamine de 15 ans). Mais qu’importe, pensent-ils, car tant qu’on a l’Amour n’est-ce pas ? Mais il semble bien, après 100 pages idylliques et délicieuses, que l’amour ne suffit pas, que la vie a d’autres tours dans son sac, que le passé ne s’efface pas d’un coup de tête, que le bonheur n’est pas une affaire simple…et que l’alcool est loin d’être la solution.

Quel plaisir ! Retrouver Julian Barnes à son meilleur, son  élégance,  son humour désabusé, sa nostalgie empathique, son intelligence émotionnelle ! C’est assez drôle de retrouver tous ses ingrédients habituels, ceux dont la sauce a si mal pris dans Love etc : le trio amoureux, les jeux de la mémoire, la désillusion des années qui passent, et de les voir ici s’épanouir dans cette  délicatesse. Car, ici,  l’auteur sort  de tous les schémas classiques du genre. L’amour est là, insensé,  alors même que l’objet d’amour s’étiole. Et puis longtemps après, il faut bien reconnaître que l’amour n’est plus là. Paul devenu cinquantenaire, bien adulte cet fois-ci, se retourne sur cet ordinaire qui s’est peu à peu déchiré, source de tant de souffrances après tant de bonheur,  et qui l’a transformé à jamais. C’est l’heure  de la réflexion, du bilan d’une vie.

Julian Barnes aime son candide héros en tant qu’individu ballotté par la vie, mais aussi comme  modèle de tous les malmenés du destin ; il saute allègrement du « il » au « je » ou au « vous ».   On commence le sourire au lèvre devant cette bluette si joliment troussée, et puis peu à peu, cela se met à grincer entre les pages, pour qu’enfin le tragique de la vie se dévoile peu à peu. C’est frais et terrible, c’est bouleversant, c’est d’une intelligence narrative terriblement efficace et charmeuse, c’est de la grande classe M Barnes !


Mots-clés : #addiction #amour #nostalgie #psychologique
par topocl
le Sam 27 Avr 2019 - 13:08
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Julian Barnes
Réponses: 54
Vues: 1727

Dominique Fabre

Photos volées

Tag nostalgie sur Des Choses à lire 41xkst10

C’est l’histoire d’un quinquagénaire avancé qui n’a pas réussi grand-chose dans la vie. Mal aimé par sa mère célibataire, son mariage s’est délité dans la souffrance de l’enfant non venu. Photographe de profession, il a dû abandonner son métier pour un travail de bureau sans intérêt, et le voila licencié. C’est comme un grand vide que viennent combler des visites amicales, des bières solitaires à la terrasse de cafés, des ballades, souvent nocturnes, le long de la Seine, des rencontres à Pôle Emploi; il reprend quelques photos ; il ressort son stock de milliers de photos qu’il classe et regarde, sa vie se déroule par petits bouts au gré des images, le passé répond au présent, la vie avance à tous petits pas au fil des mois.

Il y a une petite musique douce–amère dans ce bouquin, dont j’ai longtemps cru qu’il était l’image d’un désenchantement hésitant avec le désespoir, mais où au fil des pages, des petits moments, de la bienveillance de tous et de la modestie du héros, la douceur va finir par l’emporter, au moins pour un temps, et, un temps, c’est déjà ça.

On suit sans discontinuer la pensée de Jean, qui va et vient, fait des détours, rappelle des choses oubliées ou des souvenirs obsédants, observe des détails cocasses ou sans intérêt (ah ! l’importance du détail!) , s’intéresse aux autres - qui le lui rendent, un peu – et  se contente finalement de ce peu là, qui pour lui est beaucoup.

Les photos qu’il avait un temps reléguées sont la preuve que sa vie, si ordinaire, n’en était (est) pas moins une vie singulière, irremplaçable. Ce ne sont pas  les illusions perdues de la jeunesse, car il en avait finalement peu, d’illusions. C’est la vie qui passe avec son cortège de bons et de mauvais moments, l’idée que trois ans de bonheur justifient bien tout le reste, sans doute, et que le reste est finalement vivable, peut-être même un peu plus par moments, c’est déjà ça.

Le mot clé "couverture ridicule" n'existe pas?
Mots-clés : #contemporain #nostalgie #solitude
par topocl
le Mer 10 Avr 2019 - 16:20
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Dominique Fabre
Réponses: 4
Vues: 306

Marc Pautrel

La vie princière

Tag nostalgie sur Des Choses à lire La_vie10

J'ai lu une nouvelle de Marc Pautrel, qu'on m'a prêtée : La vie princière. C'est une lettre qu'un écrivain adresse à L.., la femme dont il est tombé amoureux pendant un séminaire sans le lui dire, et qui retrace les quelques jours qu'ils ont passés ensemble à la campagne. J'ai éprouvé un certain agacement, à la lecture, face aux nombreuses exagérations du narrateur (balourdises de Marc Pautrel, ou du seul narrateur ?), inélégances (un style pas tout à fait ma tasse de thé mais assez sobre pour qu'on puisse passer outre; un refus du name-dropping qui aurait dû me plaire et que j'ai trouvé bruyant), approximations (L.. écrit une thèse de littérature dont le sujet me paraît beaucoup trop vague pour être crédible).
Et finalement, après la lecture, il ne me reste que le bon de cette histoire : une certaine finesse dans les jeux de dévoilement de l'intimité des personnages, qui ne se laisse qu'entrevoir pour se dérober aussitôt. L'approche d'une intimité physique (mais pas vraiment d'ordre sexuel) est constamment suggérée, puis refusée par on ne sait quels mouvements intérieurs, et L.. demeure obscure au narrateur peut-être plus qu'au lecteur. Le narrateur nous fait percevoir un courant de signification souterrain et inexprimé, une certaine hésitation chez L.. qui n'est absolument pas explicite mais finement rendue. L'auteur réconcilie singulièrement (et d'une façon qui m'est incompréhensible) les termes de ce qui peut paraître une contradiction : maladresse du détail et délicatesse du tableau d'ensemble.


Mots-clés : #amour #nostalgie #nouvelle
par Quasimodo
le Dim 7 Avr 2019 - 12:23
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Marc Pautrel
Réponses: 9
Vues: 303

Henrik Pontoppidan

Tag nostalgie sur Des Choses à lire 41eqpp10

Le Visiteur royal

Comme Knut Hamsun, Henrik Pontoppidan fut un mervelleux conteur, et même un conteur né.
Dans ces petits drames que sont Le Visiteur royal, L'Ours, Le Bourgmestre Hock et sa femme, Jeune amour qui composent ce livre, le côté humain est à l'état pur.
On peut songer aussi à Tchékhov ou à Thomas Hardy lorsqu'on lit ces histoires belles et déchirantes dont les thèmes sont faits d'échecs, de déceptions, de regrets de ce qui fut. D'impuissante nostalgie.
Les tragiques héroïnes de Jeune amour, cèdent de tout leur être à la passion, de natures impulsives, instinctives, plus panthéistes que chrétiennes, insoumises aux lois morales, refusant de reconnaitre les convenances ou la simple raison.

A la lecture de ces nouvelles on a conscience que l'auteur est un véritable artiste, un modèle aussi pour la société danoise de l'époque, la fin du XIX e siècle.
L'égal d'Hermann Bang qu'on connait mieux en France.

mots-clés : #nouvelle #xixesiecle #nostalgie
par bix_229
le Dim 24 Fév 2019 - 17:30
 
Rechercher dans: Écrivains de Scandinavie
Sujet: Henrik Pontoppidan
Réponses: 2
Vues: 708

LIM Chul-Wo

Tag nostalgie sur Des Choses à lire 41uync10

Je veux aller dans cette île

De sa morne cité de banlieue, un homme regarde les étoiles. Elles lui rappellent les légendes que sa grand-mère lui racontait autrefois, et de fil en aiguille, c'est toute son enfance, passée avec elle sur une île, qui lui revient en mémoire.
Le roman est constitué d'une suite de récits ayant pour protagonistes les différents personnages qui ont marqué sa jeunesse. La vie est rude : les hommes sont pauvres, les terres rares et peu fertiles, la pêche n'est en rien miraculeuse. Les femmes sont souvent battues, les filles sont délaissées sciemment au détriment des garçons, infiniment plus précieux. Les infirmes et les simples d'esprit sont moqués. Et puis, les rumeurs et autres ragots vont bon train, gare à celle qui aura le regard un peu trop aguicheur et la cuisse un peu trop légère !
A priori donc, aucune raison d'être nostalgique de cette vie.
Et pourtant… Il règne là une atmosphère bien particulière, faite de prises de bec mémorables suivies de réconciliations rieuses, de moments de pure amitié, de belles preuves de solidarité. Ici tout le monde se connaît, et les lieux sont si exigus que la vie de chacun se déroule sous les yeux des autres. Ce qui ne se fait pas sans heurts, ni sans amour... L'auteur, aussi lucide que tendre et malicieux, ressuscite sous nos yeux ce microcosme îlien, pour notre plus grand bonheur.

La traductrice s'est retrouvée face à un défi de taille : traduire en français le dialecte parlé dans cette région de Corée. Dans la préface, on nous explique qu'elle s'est inspirée du travail du traducteur de Camillieri et je dois dire que bien lui en a pris : ces dialogues sont tellement vivants qu'on s'y croirait. Là où j'avoue avoir eu plus de mal, c'est avec le choix de retranscrire systématiquement "de" par "eud", à la "picarde". Ce parti pris m'a gênée, pour moi il alourdit inutilement le récit, déjà chargé de tournures syntaxiques inhabituelles, et au début, j'ai peiné sur certaines phrases.

« Fi !  Tu crois que je connas mâme pas ça ! Tu me prends vraiment pour une idiote, ou quoi ! Le matin du 15 du mois, après qu'on s'a lavée proprement, il suffit d'aller devant le pavillon Tang, eud se prosterner devant Grand-Mère Tang et eud lui demander : « Grand-Mère, donnez-moi seulement un beau bébé. » Tu sas mâme pas ça ? Uhihi !

Heureusement, très vite, tout s'est mis à couler de source, et ce bémol mis à part, j'ai été conquise par la fluidité et la cohérence de l'ensemble.
Seul les dialogues sont retranscrits en patois. Le reste du récit respecte le langage d'un narrateur désormais citadin et débarrassé de son dialecte natal. Mais son style n'en reste pas moins vivant et imagé, alerte, et terriblement authentique.

La mère Opsun était une pauvre femme. Pour ce qui était du bonheur, elle ne devait pas être née avec seulement autant que la petite queue d'un cochon. Elle vivait tellement accablée de larmes et de soupirs que même des gosses comme moi en éprouvaient de la pitié.
(…)
Vraiment, les rossées du père Nam étaient terrifiantes. On avait du mal à croire que la mère Opsun pouvait encore respirer après avoir reçu tant de coups, au point d'être  aplatie comme un gâteau de riz.  Pas un seul jour le corps de la mère ne fut épargné. Décharné comme celui d'un fantôme, il était abîmé autant qu'il pouvait l'être. Même quand elle marchait, c'était le dos voûté. Et c'était la terreur qui dominait toujours dans son regard à moitié perdu.


Et puis, quelle heureuse idée que d'avoir conservé les onomatopées coréennes qui ponctuent le récit ! Cela contribue vraiment à plonger le lecteur dans l'ambiance. Encore une fois, on s'y croirait...

Et si les gens ne s'étaient pas jetés sur lui pour le retenir, la mère Nopto serait certainement morte sous les coups. Pourtant, elle ne poussa pas un seul cri de douleur, kkik et, comme un merlan jaune séché, p'ok p'ok, elle subit la rossée. En la voyant, les femmes du village trépignaient, tongtong, de colère et les hommes secouaient la tête en se disant que c'était une femme vraiment forte.

Je ressors conquise de cette lecture. La nostalgie et la tendresse du narrateur pour ces êtres imparfaits mais ô combien humains transparaît à chaque ligne, le portrait qu'il fait d'eux est à la fois juste, plein d'humour, et terriblement touchant. Vraiment, je me suis régalée.

(Ancien commentaire remanié)

PS : Maintenant, topocl, tu peux le dézinguer ! Tag nostalgie sur Des Choses à lire 1390083676


mots-clés : #insularite #nostalgie
par Armor
le Dim 29 Jan 2017 - 11:17
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: LIM Chul-Wo
Réponses: 4
Vues: 454

Gaël Faye

Tag nostalgie sur Des Choses à lire Petit-10

Petit pays

(…)Au temps d'avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et tout le reste, c'était le bonheur, la vie sans se l'expliquer. L'existence était telle qu'elle était, telle qu'elle avait toujours été et que je voulais qu'elle reste. Un doux sommeil, paisible, sans moustique qui vient danser à l'oreille, sans cette pluie de questions qui a fini par tambouriner la tôle de ma tête. Au temps du bonheur, si l'on me demandait « Comment ça va ? » Je répondais toujours « Ça va ! ». Du tac au tac. Le bonheur, ça t'évite de réfléchir. C'est par la suite que je me suis mis à considérer la question. À soupeser le pour et le contre. A esquiver, à opiner vaguement du chef. D'ailleurs, tout le pays s'y était mis mis. Les gens ne répondaient plus que par « Ca va un peu ». Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé.


Le bonheur. La vie sans se l'expliquer.
Cette vie telle qu'on voudrait tous qu'elle reste, Gaël Faye nous la décrit comme si cela coulait de source, de son écriture à la fois simple et poétique, parsemée de jolies trouvailles comme autant de petit moments de grâce. L'enfance privilégiée d'une bande de copains, avec leurs facéties de garnements, leurs jeux et leurs grands éclats de rire.

Oui mais voilà, nous sommes au Burundi dans les années 90, et malgré tous les efforts de notre narrateur pour la maintenir à distance, la fureur des hommes pénètre peu à peu son monde si bien protégé. Ce sont tout d'abord des rumeurs, venues du Rwanda voisin, prémices d'un drame qui tout à coup explose et emporte tout sur son passage. Jusqu'aux âmes, parfois...

Avec autant de talent qu'il en avait pour nous décrire le bonheur dans un Burundi aux airs de paradis perdu, Gaël Faye nous narre la fin de l'innocence, la découverte de l'horreur absolue, de la haine, la division qui peu à peu gangrène jusqu'aux plus belles amitiés.
Malgré ses tentatives désespérées pour garder, encore un peu, ses illusions, les moments de franche amitié, les jeux d'entants si nécessaires mais maintenant si dérisoires, Gabriel voit son monde se déliter autour de lui ; sommé de choisir un camp, parce que, désormais, le monde est en noir et blanc, en hutu et tustsi, et c'est tout. Parce que, désormais, même les enfants perpétuent, pour se protéger _ mais peut-être pas seulement…_ le cycle infernal de la violence...

Ce qui marque d'emblée à la lecture de ce texte, c'est la justesse du ton. Conté à hauteur d'un enfant de 11 ans, jamais pourtant le récit ne tombe dans cette naïveté ou cette précocité factices trop souvent lues. L'auteur fait montre d'un véritable talent pour retranscrire les sentiments de ce jeune Gabriel qui voit peu à peu son univers se désintégrer, et son identité se dissoudre.
Derrière le récit de l'enfance et du bonheur perdu, perce toujours en filigrane l'adulte dont les certitudes ont volé en éclat, le jeune homme en exil et en quête de lui même ; plus vraiment d'ici, mais pas totalement d'ailleurs non plus. Lorsque l'on sait ce roman en grande partie autobiographique, il n'en devient que plus poignant.

J'ai beau chercher, je ne me souviens pas du moment où l'on s'est mis à penser différemment. À considérer que, dorénavant, il y aurait-nous d'un côté, et, de l'autre, des ennemis, comme Francis. J'ai beau retourner mes souvenirs dans tous les sens, je ne parviens pas à me rappeler clairement l'instant où nous avons décidé de ne plus nous contenter de partager le peu que nous avions et de cesser d'avoir confiance, de voir l'autre comme un danger, de créer cette frontière invisible avec le monde extérieur en faisant de notre quartier une forteresse et de notre impasse un enclos.
Je me demande encore quand, les copains et moi, nous avons commencé à avoir peur.



mots-clés : #initiatique #guerre #genocide #nostalgie
par Armor
le Lun 12 Déc 2016 - 18:22
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Gaël Faye
Réponses: 18
Vues: 745

Revenir en haut

Sauter vers: