Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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51 résultats trouvés pour philosophique

Bruno Latour

Nous n'avons jamais été modernes Essai d'anthropologie symétrique

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Bruno Latour parle d’entrée du trou de la couche d’ozone, crise mondiale peut-être un peu oubliée de nos jours, confrontés à de plus alarmantes encore : c’est que ce livre est initialement paru en 1991 ; mais l'objet de cet essai n’a rien perdu de son actualité, et son éclairage est probablement devenu encore plus pertinent.
« Les critiques ont développé trois répertoires distincts pour parler de notre monde : la naturalisation, la socialisation, la déconstruction. Disons, pour faire vite et avec quelque injustice, Changeux, Bourdieu, Derrida. »

Il faut avoir lu ces auteurs et nombre d’autres, comme Descola, Hobbes et Boyle (pas les Boyle qui ont un fil sur le forum), et les ouvrages de Latour sur la sociologie des sciences (et avoir compris, et garder une idée claire de leurs théories) pour déchiffrer cet essai ; c’est loin d’être mon cas, et je n’ai pu n’en saisir qu’une idée générale.
Le constat est le suivant :
« C’est qu’ils se multiplient, ces articles hybrides qui dessinent des imbroglios de science, de politique, d’économie, de droit, de religion, de technique, de fiction. »

« Le timon est rompu : à gauche la connaissance des choses, à droite l’intérêt, le pouvoir et la politique des hommes. »

Il s’agit de « renouer le nœud gordien » de
« …] la coupure qui sépare les connaissances exactes et l’exercice du pouvoir, disons la nature et la culture. Hybrides nous-mêmes, installés de guingois à l’intérieur des institutions scientifiques, mi-ingénieurs, mi-philosophes, tiers instruits sans le chercher, nous avons fait le choix de décrire les imbroglios où qu’ils nous mènent. Notre navette, c’est la notion de traduction ou de réseau. Plus souple que la notion de système, plus historique que celle de structure, plus empirique que celle de complexité, le réseau est le fil d’Ariane de ces histoires mélangées. »

Fatigué de mal suivre son exposé, conscient qu’un entendement trop vague ôte tout esprit critique, j’ai abandonné ma lecture au premier cinquième du livre. Je recommanderais à ceux qui voudraient en savoir plus de le lire eux-mêmes (et/ou sa notice sur Wikipédia) : c'est sûrement intéressant.

\Mots-clés : #essai #philosophique #science
par Tristram
le Ven 23 Sep - 12:53
 
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Sujet: Bruno Latour
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Robert Musil

De la bêtise

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Partant du jugement de goût en art, Musil tente de cerner la notion en pistant les emplois du terme. Il note que la bêtise est un « degré inférieur d'intelligence », à laquelle elle est opposée « par effet de miroir » ; qu’elle a un « facteur d'apaisement » en voilant cette intelligence face à un pouvoir dominateur ; souligne sa proximité fréquente avec la vanité ; explicite son renvoi ordinaire à une déficience, une inhabileté, une malséance ou vulgarité (en tant qu’« offense morale »).
Le kitsch comme jugement esthétique est étudié, et m’a ramentu les captivantes considérations à ce propos de Milan Kundera dans L'insoutenable légèreté de l'être.
« Puisque c'est en tant que marchandise inadaptée et impropre que “camelote” donne son sens au mot kitsch, et puisque par ailleurs l'inadaptation et l'impropriété forment le socle sur lequel repose l'emploi du terme “bête”, on force à peine le raisonnement en affirmant que tout ce qui ne convient pas à notre goût nous semble avoir “quelque chose de bête” – à plus forte raison quand nous feignons d'y voir l'expression d'un grand ou bel esprit ! »

Concernant les notions vagues comme bêtise et vulgarité, expressions émotives à la limite du langage juste avant la violence, le contexte historique de cette brève conférence prononcée à Vienne en 1937 résonne étrangement.
« Mesdames et Messieurs ! On ressasse aujourd'hui à l'envi l'idée d'une crise de confiance dans l'espèce humaine ; mais on pourrait tout aussi bien y voir un état de panique qui serait sur le point de supplanter la certitude que nous avons de pouvoir conduire nos affaires librement et de façon rationnelle. Et ne nous y trompons pas : liberté et raison, ces deux notions morales mais aussi artistiques, emblèmes de la dignité humaine héritées de l'époque classique du cosmopolitisme allemand, ne sont déjà plus tout à fait au meilleur de leur forme depuis le milieu, ou la fin peut-être, du dix-neuvième siècle. »

La conception psychologique de l’époque voit la bêtise comme une faiblesse de l’entendement, mêlant intelligence et affect.
Musil distingue « deux réalités au fond très différentes : la bêtise probe des simples, et l'autre, quelque peu paradoxale, qui est même un signe d'intelligence », et « défaillance et inaptitude, erreur et déraison, bêtise occasionnelle ou fonctionnelle d'une part, et chronique ou structurelle d'autre part. »
Il extrapole à la société, et demeure d’actualité.
« Une telle attention à l'essentiel est aux antipodes de la bêtise et de la brutalité, et le dérèglement par lequel les affects ligotent aujourd'hui la raison au lieu de lui donner des ailes s'évanouit devant elle. »

Musil propose finalement le remède de l’humilité, en évitant de juger prématurément et en corrigeant consciencieusement ses erreurs d’appréciation.

\Mots-clés : #philosophique #psychologique #social
par Tristram
le Mer 18 Mai - 13:15
 
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Sujet: Robert Musil
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Denis Diderot

Le Rêve de d'Alembert

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Relecture de ces trois dialogues imaginaires qui m’ont enthousiasmé à l’époque, La Suite d'un entretien entre M. d'Alembert et M. Diderot, Le Rêve de d'Alembert et Suite de l'entretien précédent. Cette fois j’ai lu une introduction de Colas Duflo, qui présente utilement la situation, dans la pensée du XVIIIe, des monisme et dualisme (existence d’une âme immatérielle), du vitalisme et surtout du matérialisme (sensibilité de la matière).
« …] un matérialisme nourri de la connaissance de la science et de la philosophie de son temps, avec ce qu'elles impliquent comme compréhension du vivant et de la nature en son ensemble [… »

Cette conception me paraît féconde à la lumière des découvertes ultérieures, notamment celle de l’évolution du vivant ; la question est le « passage de la matière inerte à la matière sensible », et de l’animal à l’homme, à la pensée.
Des notions puissantes, tel que la « grappe d’abeilles », l’essaim comme organisme (organisé !), et la conscience (de soi) qui repose sur la mémoire…
« C'est que tout tient dans la nature, et que celui qui suppose un nouveau phénomène, ou ramène un instant passé, recrée un nouveau monde. »

Cet extrait d'une belle méditation...
« Tout change. Tout passe. Il n'y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse. Il est à chaque instant à son commencement et à sa fin. Il n'en a jamais eu d'autre, et n'en aura jamais d'autre. »

... entre en résonance avec la lettre de Diderot à Sophie Volland le 15 octobre 1759 :
« Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la vie et la mort, c'est qu'à présent vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d'ici vous vivrez en détail. »

… qui elle-même semble introduire celle-ci :
« La vie ? Une suite d'actions et de réactions… Vivant, j'agis et je réagis en masse… mort, j'agis et je réagis en molécules… Je ne meurs donc point… Non, sans doute, je ne meurs point en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit… Naître, vivre et passer, c'est changer de formes… Et qu'importe une forme ou une autre ? Chaque forme a le bonheur et le malheur qui lui est propre… »

L’Encyclopédie, le Supplément au Voyage de Bougainville, nombre d’auteurs anciens ou plus récents alimentent ces causeries exposant les idées de Diderot. Au-delà de l’intérêt historique ou épistémologique, et même incapable d’y démêler ce qui est dorénavant infirmé du possible, c’est une belle écriture, dont la lecture, comme celle de Lucrèce, Darwin (ou encore Hubert Reeves), enthousiasme l’esprit !

\Mots-clés : #nature #philosophique
par Tristram
le Ven 13 Mai - 12:59
 
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Sujet: Denis Diderot
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Michel Rio

Coupe réglée, Une non-enquête de Francis Malone

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Bref roman d’action situé en Mandéland, petit pays imaginaire d’Afrique de l’Ouest (entre Libéria et Côte d’Ivoire), en guerre civile sous une dictature ; à la demande du chef rebelle, un ami d’université qui l’a imposé comme négociateur pour la France, Malone négocie la libération du vice-président de Totexel, multinationale pétrolière, et ancien ministre français. Scènes de guerre, nombreuses femmes de toute beauté, toutes plus ou moins sous le charme de Malone…
C’est aussi (et heureusement) l’occasion d’échanges de philosophie politique :
« La justice est davantage dans une pratique imparfaite et chaotique ici et maintenant que dans une utopie de la perfection toujours future. Mais l’utopie a une utilité fondamentale, de nature téléologique. C’est un remède à l’absurde et au désespoir. Une nécessité de la conscience.
– Une nécessité, en effet, dit Malone avec un léger ricanement. Pour transformer en nécessité simple la somme de trois hasards, hasard quantique, hasard astronomique, hasard biologique, qui ont préludé à l’apparition de la conscience, il faut que celle-ci se livre à un véritable coup de force contre les mathématiques, coup de force qui s’appelle Dieu. […]
Quand l’utopie, en l’occurrence la santé et la beauté de la planète, devient une nécessité concrète, et que la pratique démocratique, la liberté de produire, de se reproduire et de consommer de manière exponentielle, devient un péril et un obstacle à cette utopie nécessaire, non plus seulement pour l’esprit, mais pour le corps, d’où son urgence, qu’est-ce qu’on fait ? […]
Quant à cette pseudo-liberté de produire, se reproduire et consommer de manière exponentielle, ce n’est pas une pratique de la démocratie, c’est une escalade du marché, une fuite en avant de la croissance. Pas un libre arbitre de citoyen, mais un esclavage de consommateur. En somme, un mélange d’oligarchie et de populisme, l’oligarque payant de mots qui célèbrent une culture de l’ignorance et de la vulgarité les énormes profits qu’il retire du travail du peuple, faux héros médiatique et dindon de la farce économique. »

« Je partage ton idée que le visage moderne de la démocratie est presque toujours un masque honorable cachant la grimace de la timocratie et de l’oligarchie, c’est-à-dire la recherche de la gloire dans une civilisation médiatique populiste et la prise de pouvoir par l’argent. »


\Mots-clés : #philosophique #politique
par Tristram
le Sam 12 Fév - 12:43
 
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Sujet: Michel Rio
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Pascal Quignard

La Raison

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« Marcus Porcius Latron était né dans la cité de Cordoue en 696 de Rome (en - 57 de notre ère) dans une famille de rang équestre. »

C’est de sa vie que Quignard nous entretient. Impétueux, Porcius aimait par-dessus tout les forêts et la chasse. Il se rendit à Rome où, penseur provocateur et même insolent, il s’en prit au logos des Grecs (de l'influence desquels il dégagea sa réflexion), c'est-à-dire la ratio des Romains, la raison. Contempteur de la rationalité et déclamateur apprécié, il était doué d’une mémoire extraordinaire de ses nombreuses lectures.
« S'il doutait que la raison fût rationnelle, il contestait qu’elle fût même raisonnable. »

« Il est possible que les guerres européennes de 1914 et de 1940 aient rendu peu convaincante la distinction entre civilisation et non-civilisation. Elles ont en tout cas éteint la possibilité d’opposer rationalité et désordre meurtrier. »

Latron se retira au bord du Tibre, avant d’être exilé en Espagne et de s’y suicider.
« Il disait : "Cette eau jaune qui coule, ce peuplier, la grenouille qui saute, le chevesne qui chasse, un bruit lointain d’abois et d’enfants qui se mouillent en lançant des gouttes d’or sur l’ombre des feuillages, mon pied qui pénètre l’eau : quand le bonheur commence à venir, la phrase perd toute extrémité. Elle n’a pas plus de verbe que de fin". »

À travers ce bref récit Quignard fait découvrir une personnalité insolite et méconnue, et revivre un pan de notre héritage civilisationnel ; personnellement, j’apprécie aussi ses commentaires étymologiques.

\Mots-clés : #historique #philosophique
par Tristram
le Mar 14 Déc - 11:10
 
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Sujet: Pascal Quignard
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Theodore Sturgeon

Cristal qui songe

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Horty (Horton) Bluett est un enfant trouvé de huit ans. Mal aimé à l’école (qui l’a renvoyé pour avoir mangé des fourmis) comme dans sa famille d’accueil, son seul ami est Junky, un cube de bois bariolé contenant un diablotin à ressort, jouet qu’il possède depuis l’orphelinat. Armand, son père adoptif, lui ayant écrasé trois doigts (ainsi que la tête de Junky), Horty fugue. Il est recueilli par des nains qui vivent en forains, travaillant pour le directeur de la troupe, le Cannibale, un médecin surdoué devenu un haineux misanthrope.
Ce dernier a découvert le « cristal », être vivant totalement étranger à notre perception du monde ; ils peuvent « copier les êtres vivants qui les entourent », mais involontairement, un peu comme une chanson est le sous-produit de l’amour qui fait chanter l’amoureuse :
« Leurs rêves ne sont pas des pensées, des ombres, des images, des sons, comme les nôtres. Ils sont faits de chair, de sève, de bois, d’os, de sang. »

Le Cannibale parvient à les contrôler, les contraignant par de torturantes ondes psychiques à créer des êtres vivants, parfois inachevés – des monstres.
Horty, devenu Hortense (ou Kiddo), s’épanouit dans la communauté du cirque, où sa maternelle amie Zena le chaperonne, déguisé en fillette ; guidé par cette dernière, il lit beaucoup, se souvenant de tout grâce à sa mémoire prodigieuse ; et sa main coupée repousse…
« Horty apprenait vite mais pensait lentement ; la mémoire eidétique est l’ennemie de la pensée logique. »

(Eidétique au sens d’une mémoire vive, détaillée, d'une netteté hallucinatoire, qui représente le réel tel qu'il se donne, d’après Le Robert.)
Bien qu’il lui soit difficile de prendre seul une décision, Horty devra s’enfuir pour échapper à la dangereuse curiosité du Cannibale.
« Fais les choses toi-même, ou passe-t’en. »

Une douzaine d’années plus tard, Kay, la seule camarade de classe d’Horty à lui avoir témoigné de la sympathie, est draguée par Armand, devenu veuf et juge, qui la fait chanter pour parvenir à ses fins…
Horty affrontera le Cannibale − cette histoire est un peu son roman d’apprentissage −, et il comprendra les cristaux mieux que lui.
« …] les cristaux ont un art à eux. Lorsqu’ils sont jeunes, lorsqu’ils se développent encore, ils s’exercent d’abord en copiant des modèles. Mais quand ils sont en âge de s’accoupler, si c’est vraiment là un accouplement, ils créent du neuf. Au lieu de copier, ils s’attachent à un être vivant et, cellule par cellule, ils le transforment en une image de la beauté, telle qu’ils se la représentent. »

Considéré comme un classique de l’étrange, ce roman humaniste a pour thème la différence, physique ou de capacités psychiques particulières, thème qui sera développé dans Les plus qu'humains.
« Les lois, les châtiments font souffrir : la puissance n’est, en fin de compte, que la capacité d’infliger de la souffrance à autrui. »

« Tout au cours de son histoire, ça a été le malheur de l’humanité de vouloir à tout prix que ce qu’elle savait déjà fût vrai et que ce qui différait des idées reçues fût faux. »

En cette époque où le souci de l’Autre devient peut-être de plus en plus important, cet auteur un peu oublié m’émeut toujours par son empathie pour l’enfant et le différent.

\Mots-clés : #enfance #fantastique #identite #initiatique #philosophique #psychologique #sciencefiction #solidarite
par Tristram
le Jeu 9 Déc - 11:58
 
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George Steiner

Dans le château de Barbe Bleue. Notes pour une Redéfinition de la Culture

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Quatre conférences publiées en 1971, intitulées d’après les Notes pour la définition d’une culture de T. S. Eliot, et portant sur la crise de notre culture.
Le grand ennui
C’est le constat de notre état d’esprit civilisationnel après les années 1798 à 1815, la Révolution et l’Empire : le caractéristique spleen baudelairien post-espoir et post-épopée, une sorte de fin du progrès, de « malaise fondamental » dû aux « contraintes qu’impose une conduite civilisée aux instincts profonds, qui ne sont jamais satisfaits » :
« Je pense à un enchevêtrement d’exaspérations, à une sédimentation de désœuvrements. À l’usure des énergies dissipées dans la routine tandis que croît l’entropie. »

« L’union d’un intense dynamisme économique et technique et d’un immobilisme social rigoureux, fondant un siècle de civilisation bourgeoise et libérale, composait un mélange détonant. L’art et l’esprit lui opposaient des ripostes caractéristiques et, en dernière analyse, funestes. À mes yeux, celles-ci constituent la signification même du romantisme. C’est elles qui engendreront la nostalgie du désastre. »

Une saison en enfer
De 1915 à 1945, c’est l’hécatombe, puis l’holocauste, escalade dans l’inhumanité. Plusieurs explications sont évoquées, d’une revanche de la nietzschéenne mise à mort de Dieu à la freudienne mise en œuvre de l’enfer dantesque.
« Un mélange de puissance intellectuelle et physique, une mosaïque d’hybrides et de types nouveaux dont la richesse passe l’imagination, manqueront au maintien et au progrès de l’homme occidental et de ses institutions. Au sens biologique, nous contemplons déjà une culture diminuée, une "après-culture." »

« En tuant les juifs, la culture occidentale éliminerait ceux qui avaient "inventé" Dieu et s’étaient faits, même imparfaitement, même à leur corps défendant, les hérauts de son Insupportable Absence. L’holocauste est un réflexe, plus intense d’avoir été longtemps réprimé, de la sensibilité naturelle, des tendances polythéistes et animistes de l’instinct. »

« Exaspérant parce qu’"à part", acceptant la souffrance comme clause d’un pacte avec l’absolu, le juif se fit, pour ainsi dire, la "mauvaise conscience" de l’histoire occidentale. »

« Quiconque a essayé de lire Sade peut juger de l’obsédante monotonie de son œuvre ; le cœur vous en monte aux lèvres. Pourtant, cet automatisme, cette délirante répétition ont leur importance. Ils orientent notre attention vers une image ou, plutôt, un profil nouveau et bien particulier de la personne humaine. C’est chez Sade, et aussi chez Hogarth par certains détails, que le corps humain, pour la première fois, est soumis méthodiquement aux opérations de l’industrie.
On ne peut nier que, dans un sens, le camp de concentration reflète la vie de l’usine, que la "solution finale" est l’application aux êtres humains des techniques venues de la chaîne de montage et de l’entrepôt. »

Après-culture
« C’est comme si avait prévalu un puissant besoin d’oublier et de rebâtir, une espèce d’amnésie féconde. Il était choquant de survivre, plus encore de recommencer à prospérer entouré de la présence tangible d’un passé encore récent. Très souvent, en fait, c’est la totalité de la destruction qui a rendu possible la création d’installations industrielles entièrement modernes. Le miracle économique allemand est, par une ironie profonde, exactement proportionnel à l’étendue des ruines du Reich. »

Steiner montre comme l’époque classique éprise d’ordre et d’immortalité glorieuse est devenue la nôtre, défiante des hiérarchies et souvent collective dans la création d’œuvres où prime l’immédiat, l’unique et le transitoire.
« L’histoire n’est plus pour nous une progression. Il est maintenant trop de centres vitaux où nous sommes trop menacés, plus offerts à l’arbitraire de la servitude et de l’extermination que ne l’ont jamais été les hommes et femmes de l’Occident civilisé depuis la fin du seizième siècle. »

« Nous savons que la qualité de l’éducation dispensée et le nombre de gens qu’elle touche ne se traduisent pas nécessairement par une stabilité sociale ou une sagesse politique plus grandes. Les vertus évidentes du gymnase ou du lycée ne garantissent en rien le comportement électoral de la ville lors du prochain plébiscite. Nous comprenons maintenant que les sommets de l’hystérie collective et de la sauvagerie peuvent aller de pair avec le maintien, et même le renforcement, des institutions, de l’appareil et de l’éthique de la haute culture. En d’autres termes, les bibliothèques, musées, théâtres, universités et centres de recherche, qui perpétuent la vie des humanités et de la science, peuvent très bien prospérer à l’ombre des camps de concentration. »

« Est-il fortuit que tant de triomphes ostentatoires de la civilisation, l’Athènes de Périclès, la Florence des Médicis, l’Angleterre élisabéthaine, le Versailles du grand siècle et la Vienne de Mozart aient eu partie liée avec l’absolutisme, un système rigide de castes et la présence de masses asservies ? »

Demain
« Populisme et rigueur académique. Les deux situations s’impliquent mutuellement, et chacune polarise l’autre en une dialectique inéluctable. C’est entre elles que se déploie notre condition présente.
À nous de savoir s’il en a déjà été autrement. »

À partir de l’importance croissante de la musique et de l’image par rapport au verbe, et de celle des sciences et des mathématiques, Steiner essaie de se projeter dans le futur proche (bien vu pour l’informatique connectée, heureusement moins pour les manipulations biologiques).
« Ce passage d’un état de culture triomphant à une après-culture ou à une sous-culture se traduit par une universelle "retraite du mot". Considérée d’un point quelconque de l’histoire à venir, la civilisation occidentale, depuis ses origines gréco-hébraïques jusqu’à nos jours, apparaîtra sans doute comme saturée de verbe. »

« De plus en plus souvent, le mot sert de légende à l’image. »

« Nous privons de leur humanité ceux à qui nous refusons la parole. Nous les exposons nus, grotesques. D’où le désespoir et l’amertume qui marquent le conflit actuel entre les générations. C’est délibérément qu’on s’attaque aux liens élémentaires d’identité et de cohésion sociale créés par une langue commune. »

« Affirmer que "Shakespeare est le plus grand, le plus complet écrivain de l’humanité" est un défi à la logique, et presque à la grammaire. Ceci cependant provoque l’adhésion. Et même si le futur peut, par une aberration grossière, prétendre égaler Rembrandt ou Mozart, il ne les surpassera pas. Les arts sont régis en profondeur par un flot continu d’énergie et ignorent le progrès par accumulation qui gouverne les sciences. On n’y corrige pas d’erreurs, on n’y récuse pas de théorèmes. »

« Il tombe sous le sens que la science et la technologie ont provoqué d’irréparables dégradations de l’environnement, un déséquilibre économique et un relâchement moral. En termes d’écologie et d’idéaux, le coût des révolutions scientifiques et technologiques des quatre derniers siècles a été énorme. Pourtant, en dépit des critiques confuses et bucoliques d’écrivains comme Thoreau et Tolstoï, personne n’a sérieusement douté qu’il fallait en passer par là. Il entre dans cette attitude, le plus souvent irraisonnée, une part d’instinct mercantile aveugle, une soif démesurée de confort et de consommation. Mais aussi un mécanisme bien plus puissant : la conviction, ancrée au cœur de la personnalité occidentale, au moins depuis Athènes, que l’investigation intellectuelle doit aller de l’avant, qu’un tel élan est conforme à la nature et méritoire en soi, que l’homme est voué à la poursuite de la vérité ; le "taïaut" de Socrate acculant sa proie résonne à travers notre histoire. Nous ouvrons les portes en enfilade du château de Barbe-bleue parce qu’"elles sont là", parce que chacune mène à la suivante, selon le processus d’intensification par lequel l’esprit se définit à lui-même. »

« Souscrire, de façon toute superstitieuse, à la supériorité des faits sur les idées, voilà le mal dont souffre l’homme éclairé. »

C’est érudit, tant en références littéraires que scientifiques, mais d’une écriture remarquablement fluide et accessible. Réflexions fort intéressantes, qui ouvre de nombreuses pistes originales − même si j’ai regretté l’absence d’un appareil critique apte à éclairer certaines allégations.

\Mots-clés : #campsconcentration #deuxiemeguerre #essai #philosophique #premiereguerre #religion #xxesiecle
par Tristram
le Mar 9 Nov - 13:38
 
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Sujet: George Steiner
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Baptiste Morizot

Manières d'être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous

Tag philosophique sur Des Choses à lire Extern48

Cinq « novellas philosophiques » voulant renouveler notre regard sur le monde.
L’introduction annonce clairement comment ces cinq textes s’articulent ; au final, ce qui les rattache est moins évident. J’ai surtout apprécié les premier et dernier textes, parlant de l’observation des loups par pistage et caméra thermique.
Sur recommandation de l’auteur :



Il y est donc question d’éthologie, d’écologie, voire d’anthropologie, mais peut-être plus de l’ordre de la réflexion hors cadre (scientifique) d’un naturaliste (amateur ?) sur le terrain. Il s’agit en tout cas de considérations intellectuellement stimulantes, parfois un peu creuses et, m’a-t-il semblé, pas dénuées de contresens ou de biais en matière d’évolutionnisme ; ainsi de la longue explication de ce que les nez ne sont pas faits que pour porter des lunettes, m’a paru enfoncer une porte ouverte : évidemment un organe n’a pas qu’une fonction, univoque et figée pour un seul usage.
Mais c’est toujours enrichissant lorsqu’on sort de son domaine de compétence (comme quand, de manière inverse, Pascal Picq se hasarde à philosopher dans La marche), mais rapidement se pose la question de la légitimité de certaines conclusions…
Le cœur du message déclaré, c’est l’interaction de tous les êtres vivants et la nécessité de leur cohabitation harmonieuse, comme en l’occurrence avec les loups, ces « aliens familiers », et ce en cherchant des modus vivendi dans une « diplomatie interespèces des interdépendances » par de multiples « égards ajustés » en permanence.
« C’est notre manière d’habiter qui est en crise. Et notamment par son aveuglement constitutif au fait qu’habiter, c’est toujours cohabiter, parmi d’autres formes de vie, parce que l’habitat d’un vivant n’est que le tissage des autres vivants. »

« Énigme parmi les énigmes, la manière humaine d’être vivant ne prend sens que si elle est tissée aux milliers d’autres manières d’être vivant que les animaux, végétaux, bactéries, écosystèmes, revendiquent autour de nous. »

Le constat est fait du fourvoiement de notre représentation du monde.
« Si nous ne voyons rien dans la “nature”, ce n’est pas seulement par ignorance de savoirs écologiques, éthologiques et évolutionnaires, mais parce que nous vivons dans une cosmologie dans laquelle il n’y aurait supposément rien à voir, c’est-à-dire ici rien à traduire : pas de sens à interpréter. »

D’où un point de vue original sur un des apex de notre philosophie moderne :
« Le sujet humain seul dans un univers absurde, entouré de pure matière à portée de main comme stock de ressources, ou sanctuaire pour se ressourcer spirituellement, est une invention fantasmatique de la modernité. De ce point de vue, les grands penseurs de l’émancipation qu’ont pu être Sartre ou Camus, et qui ont probablement infusé leurs idées en profondeur dans la tradition française, sont des alliés objectifs de l’extractivisme et de la crise écologique. »

… Et la préconisation d’une déconstruction de notre façon de penser.
« Les dualismes prétendent chaque fois cartographier la totalité des possibles, alors qu’ils ne sont jamais que l’avers et le revers d’une même pièce, dont le dehors est occulté, nié, interdit à la pensée elle-même.
Ce que cela exige de nous est assez vertigineux. Le dehors de chaque terme d’un dualisme, ce n’est jamais son terme opposé, c’est le dehors du dualisme lui-même. Sortir du Civilisé, ce n’est pas se jeter dans le Sauvage, pas plus que sortir du Progrès implique de céder à l’Effondrement : c’est sortir de l’opposition entre les deux. Faire effraction du monde pensé comme leur règne binaire et sans partage. C’est entrer dans un monde qui n’est pas organisé, structuré, tout entier rendu intelligible, à partir de ces catégories. »

Est avancée une mystérieuse survivance immémoriale − du type archétypes jungiens ?
« Dans l’approche inséparée du vivant défendue ici, la dynamique évolutive prend un autre visage que la seule “théorie de l’évolution” par variation-sélection. Elle devient la sédimentation de dispositifs dans le corps, produits par une histoire : des ascendances. »

Sont invoqués Descola, Despret, Barbara Cassin, Bruno Latour, Aldo Leopold, mais aussi Nietzsche, Foucault, Deleuze, et même Damasio (qui a écrit la postface), très proche de Morizot tant sur le fond que sur la forme ; j’ai aussi pensé à un Tout-monde glissantien à l’échelle cosmique. Encore une fois ce recueil constitue un excellent remue-méninge, bourré d’aperçus originaux.
« Je reprends ici l’approche deleuzienne suivant laquelle l’activité philosophique par excellence revient à créer des concepts. »

Morizot s’exprime à grand renfort de néologismes évocateurs (« panimal », « cosmopolitesse », etc.), d’expressions paradoxales et de métaphores hardies. Cela m’a paru bien écrit, brillant, trop peut-être même par moments (d’un lyrisme un peu soûlant, comme parfois Cyrulnik), en tout cas compréhensible pour un essai tout public (moins cependant que Pascal Picq, qu’il semble contredire quelquefois) ; bien sûr, cet essai demande une certaine assiduité, un minimum d’application de la part de son lecteur. Les éditeurs devraient peut-être apposer un Topocloscore, avec dans ce cas un Topoclo- ou Topoclo0, lecture à ne pas mettre dans les mains d’un enfant de moins de cinq ans.

\Mots-clés : #ecologie #essai #nature #philosophique
par Tristram
le Jeu 4 Nov - 12:06
 
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Sujet: Baptiste Morizot
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Patrick Chamoiseau

Le papillon et la lumière

Tag philosophique sur Des Choses à lire Le_pap10

Un jeune papillon fringant converse avec un vieux papillon mélancolique dans une ville la nuit, tandis que les lumières massacrent leurs semblables qui s’y précipitent.
Le vieux papillon ne s’est pas jeté dans la lumière, cette connaissance, ce qui lui a permis de survivre, mais sans avoir connu la vie ; son tour de pensée, plutôt circulaire, empêche le jeune de le suivre dans sa méditation philosophique virevoltant, papillonnant autour des possibles.
« – Donc, mourir n’est pas une affaire de vieillesse. »

« Et quand on pense avoir raison, on est très proche de la bêtise. »

« La moindre lumière vive est pour nous un haut degré d’impossible, d’impensable, d’inatteignable. »

« – Préciser, c’est toujours fatiguer ce que l’on a voulu dire. »

« …] l’observation est l’âme du silence. »

Là encore on est proche du conte oral créole.
« Le silence est le cœur de l’écoute et l’énergie de l’attention. »

Se dégage progressivement une conception presqu’intransmissible du sens de l’existence :
« – Qu’y a-t-il d’essentiel alors ?
– Tout est essentiel.
– Alors, où se trouve l’important ?
– L’important, c’est ta vie. C’est ce que tu en fais, ce que tu en exiges, la tension avec laquelle tu l’inclines au bon moment vers des moments sublimes.
– L’action juste ?
– L’action juste.
– Comment reconnaître le bon moment pour tenter l’action juste ?
– On ne peut pas le reconnaître. Le bon moment surgit au bout de la haute attention.
– Et c’est quoi, la haute attention ?
– Le grand désir de la beauté. Désir sans sueur ni volonté de besogneux, mais grand désir. Désir terrible ! »

Ça m'a un peu rappelé Paulo Coelho − mais en moins creux et fumeux. La puérilité est peut-être le tropisme du conte philosophique... mais là on n'y tombe pas.

\Mots-clés : #contemythe #philosophique
par Tristram
le Jeu 7 Oct - 15:47
 
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Sujet: Patrick Chamoiseau
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Cees Nooteboom

L’histoire suivante

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Herman Mussert, rédacteur de guides touristiques (sous le pseudo de Strabon) féru de littérature latine et ressemblant à Socrate, subit une étrange expérience : il se réveille un matin à Lisbonne, alors qu’il s’est endormi la veille à Amsterdam. Et il évoque une histoire d’amour adultère qu’il y connut, les métamorphoses (ovidiennes) et le temps en une sorte de méditation non dénuée d’humour sur le dernier voyage :
« Voilà la différence entre les dieux et les hommes. Les dieux peuvent décider de leurs métamorphoses, les hommes ne font que les subir. »

« Et maintenant – ce mot imaginaire qui ne cesse de dérober un tapis sous nos pas – [… »

« Seul l’écrit existe, tout ce que l’on doit accomplir soi-même est informe, soumis à un hasard sans rime. »

« La grandeur de la tragédie grecque, c’est d’être exempte de ces idioties psychologisantes. Cela aussi, j’aurais voulu le lui dire, mais on sait bien que la conversation consiste essentiellement en choses qu’on ne dit pas. Nous sommes des épigones, nos vies ont abandonné l’ordre du mythe pour celui de la psychologie. Et nous savons toujours tout, nous formons notre propre chœur monophonique. »

Subitement, nous passons des souvenirs de cette passion d’un professeur de lettres à une croisière nocturne, avec recours fréquent à la mythique course en char solaire de Phaéton.
« − J’ignore où se trouve exactement ce lieu guéable du Ciel [référence au poète Qu Yuan], fit Debroka, mais il m’est souvent arrivé d’être le soir très loin à l’occident, alors que le matin, je m’étais levé en orient. »

« J'avais devant moi un millier de vies et je n'en ai pris qu'une. »

Tel est le leitmotiv autant de cet ouvrage que d’autres de Cees Nooteboom.
Ce dense roman court est une réussite, et j’envisage déjà de le relire (d’une traite cette fois).

\Mots-clés : #mort #philosophique
par Tristram
le Mer 15 Sep - 20:13
 
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Sujet: Cees Nooteboom
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Patrick Chamoiseau

L’empreinte à Crusoé

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Ce conte est une variation sur le célèbre thème de Defoe (après celle de Michel Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, et aussi de Saint-John Perse dans Images à Crusoé) : un naufragé sur une île déserte a oublié son identité (Robinson Crusoé d’après le nom brodé sur le baudrier qu’il portait), et s’est organisé une civilisation cadrée par des rituels, un ensemble de constructions qu’il administre pour lui seul.
(Il n’y a pas de majuscule, notamment au début des phrases ; ces dernières se terminent par un point-virgule au lieu d’un point.)
« j’avais fini par me dissoudre dans cette image mentale ; et si je m’étais tenu si droit, affublé de ces peaux, parasolé, armé, soucieux de rituels intangibles, c’est que j’avais sans doute tenté d’instituer une forme à cette dénaturation croissante qui faisait de moi un élément parmi ceux de cette île ; »

Liste jouissive des objets qu’il récupère dans l’épave de la frégate :
« …] cordages, bouts de voile, bisaiguës, marteaux, clous, rabots, bonnets, bouts de chaînes, sabres, harpons, barriques de poudre, maillets, mousquetons, pistolets, huilier, branles, tente de grosse toile, ficelles, aiguilles, barriques de biscuits secs, burins, tonneaux de rhum, couteaux du chirurgien, flacons de graines diverses, salières, fourchettes, sabots, chausses, cantines, coffres et coffrets cadenassés... une telle accumulation d’objets me rassurait infiniment, comme si cela dressait entre moi et cette île un rempart bienfaisant ; je n’en finissais pas d’en rapporter frénétiquement, d’en amasser avec gourmandise, puis de contempler leur étalement baroque sur des dizaines de mètres en les égrenant un à un dans ma tête... poinçons, théières, sucriers, éponges, trousseaux de clés, équerres, longue-vue, soupière, boîtes à bijoux, quincailleries et ferrailles, brosses, petits boulets, cisailles, limes plates, arquebuses, chassepots, caissettes, limes rondes, boîtes à plomb, assiettes et gamelles, crucifix... ; »

Au bout de vingt ans, il découvre une empreinte de pas sur la plage, qui le commotionne. Il traque d’abord hostilement cet autre (qui deviendra l’Autre), puis veut s’en faire un ami.
« à force de poursuivre l’Autre-inatteignable fomenté par l’empreinte, et à force de le désirer, je lui avais conféré la densité d’une présence invisible − comme si j’avais créé une matière nouvelle, contagieuse, galopante, qui s’était mise à se répandre partout... ; »

Il se rend compte qu’il a régressé, tant physiquement que dans son langage écrit et parlé, et se reprend, dorénavant attentif à la nature qui lui paraissait jusque-là menaçante – occasion d’un lyrisme enchanteur :
« le vent jouait de mille manières, à différents rythmes, les branches, les sables et l’à-plat des savanes ; il se heurtait aux troncs, remontait les écorces, déclenchait des crécelles en provoquant parfois des cascades de feuilles mortes qui paraissaient m’offrir d’élémentaires acclamations ; les oiseaux me permettaient de déceler ses lignes de force, ils suivaient ses voltes ascendantes, s’égaillaient quand il se mettait à sillonner juste au niveau du sol... ; les abeilles et autres choses volantes grouillaient dans les souffles qu’il épandait partout, comme des cercles en extension sur une eau invisible ; la moindre plante se nourrissait de papillons, transformait ses fleurs en oiseaux-mouches, transmutait ses feuillages en des peuplades d’insectes... une instabilité vivante que le vent accentuait en augmentant les frissonnements, les sauts et les brusques envolées ; »

Un esprit holiste l’habite :
« et les choses empirèrent, seigneur ; une fièvre animiste me fit accroire que les apparences ne comptaient plus, qu’elles étaient interchangeables ; que dans des contractions de temps, d’espaces, de perceptions, on passait de l’une à l’autre dans une continuité d’existences ; ainsi, chaque existence était le tout et en même temps n’importe quel élément de ce tout ; ainsi, chaque mort était le lieu exact d’une renaissance qui nourrissait le tout ; ainsi, le tout n’était que l’intensité la plus vive de l’infini des variétés et des diversités ; »

Ensuite, ayant réalisé que c’était sa propre empreinte qu’il a découverte (bien qu’il ait rencontré l’étranger), il se crée un Autre, nommé Dimanche ; puis il perçoit des présences dans l’île, que dorénavant il aime pour elle-même, sans volonté d’en profiter ou de la fuir. Dans un mystérieux petit livre rescapé du naufrage, des fragments de Parménide et d’Héraclite, les deux voix alternent, « le vieux poète et son Autre ».
Un terrible tremblement de terre ravage l’île, et le plonge dans l’angoisse.
« une raréfaction d’existence ne leur [les animaux] autorisait qu’un fil d’expiration et des hoquets d’inspiration ; d’autant que la terre n’arrêtait pas de frissonner, ou d’éprouver des spasmes qui semaient à chaque fois une panique générale ; dans mon esprit secoué, les choses avaient du mal à retrouver leur place ; maintenant que j’avais vu les arbres se déplacer dans des charrois de terre, le sol se faire océanique, toute immobilité me paraissait suspecte ; l’herbe dissimulait des vertèbres de dragon prêtes à se torsader ; je soupçonnais les mornes d’être des crânes de gorgones enfouis sous une pelure de roche, attentifs au moment de surgir en sifflant ; j’avançais donc, comme sur un sable dont chaque grain serait une mâchoire potentielle, en assurant mes pas avec un grand souci, et prêt à me jeter au sol sitôt le moindre frisson ; les insectes se déplaçaient comme moi ; les oiseaux, sans doute par grande méfiance de l’air, sautillaient d’une ombre à l’autre comme pour anticiper un invisible bond de l’île tout entière... ; »

Lui qui fut « l’idiot puis la petite personne » (enfant, en créole), devient « artiste » exposé au « dehors » en retrouvant l’empreinte, pétrée, qui provoque ses multiples naissances.
« l’île n’avait existé que par moi et pour moi ; j’avais été ma propre et seule réalité ; lui, cet Autre inattendu, m’avait non seulement explosé avec sa seule empreinte, mais je le découvrais en train de faire exploser l’île tout entière en un vrac d’apparitions ahurissantes ; »

Le dénouement m’a surpris, même si un indice m’avait laissé deviner dès les premières pages que le navire était négrier, et que j’avais suspecté l’identité du naufragé ; je dirai simplement qu’elle implique Ogomtemmêli, le sage dogon dont Marcel Griaule rapporte les propos dans Dieu d’eau).
Suit L’atelier de l’empreinte, Chutes et notes, où l’auteur commente son travail, et l’« aventure fixe, immobile » du naufragé :
« La "situation Robinson" est un archétype de l’individuation, c’est en cela qu’elle est toujours fascinante pour nous, toujours inépuisable. »

« Le vivant nous apprend ceci : pas d’existence sans l’expérimentation permanente d’une infinité de possibles. »

« Renoncer à l’histoire et semer des possibles, infiniment. »

Dans sa postface, le philosophe Guillaume Pigeard de Gurbert (que Chamoiseau surnomme « l’Altesse ») invoque Deleuze et pose Chamoiseau en explorateur de « traces ».
Enfin, une annexe de ce dernier, L’artiste et l’impensable, précise la place de l’art, avec la pensée philosophique, devant cette source de vie.
Ce qui m’a le plus conquis, c’est le souffle, la démesure, le style baroque, les belles métaphores de Chamoiseau, comme celle du naufragé-perle enveloppée dans la chair de l’île. L’épisode où le naufragé batifole avec une multitude de tortues de mer m’a ramentu la sensualité de Grainville, et le panthéisme, Giono.

\Mots-clés : #insularite #philosophique #solitude
par Tristram
le Mer 16 Juin - 22:12
 
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Sujet: Patrick Chamoiseau
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Umberto Eco

Art et beauté dans l'esthétique médiévale

Tag philosophique sur Des Choses à lire Art_et10

En spécialiste du Moyen Âge et de sémiotique, mais aussi de diffusion scientifique, Umberto Eco dresse un panorama passionnant des théories sur l’art et la beauté dans cette période de transition ; c’est un exposé historique chronologique, entre ethnologie des temps "primitifs" et antiquité classique d’une part, renaissance, classicisme et romantisme de l’autre, précisant un mode de pensée original et fascinant. Ce dernier est cependant loin d’être disparu de notre esprit : j’ai pensé à la postérité littéraire de la notion de symboles parlants dans la nature et du goût encyclopédique pour les classifications, collections et listes, à la croyance en une adéquation entre bien et beau, corollairement entre mauvais et laid, ou encore à l’intuition de la beauté nécessaire et inhérente à un concept juste et concis, qu’on retrouve chez de grands chercheurs modernes.
Je ne tenterai pas de rendre compte de l’ouvrage lui-même, n’étant pas assez compétent pour le faire, mais le signale chaudement aux amateurs éclairés.  

\Mots-clés : #essai #historique #moyenage #philosophique #religion
par Tristram
le Mer 26 Mai - 12:41
 
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Sujet: Umberto Eco
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Arthur Koestler

Les Racines du hasard

Tag philosophique sur Des Choses à lire Les_ra12


Nota : j’ai lu (il y a longtemps malheureusement) L'Étreinte du crapaud, qui parle de Paul Kammerer, du lamarckisme, des caractères innés et acquis, des coïncidences en série et de la synchronicité junguienne (le dernier thème m’ayant passionné) ; Les Racines du hasard en constitue une suite (ou un complément).
Arthur Koestler assure que dans les années soixante l’existence des phénomènes parapsychiques, scientifiquement étudiés, est prouvée grâce aux statistiques.
Pour leur trouver un cadre théorique acceptable, il revient sur les étonnantes découvertes de la physique moderne dans les années trente, comme le Principe d’indétermination (ou Principe d’incertitude) d’Heisenberg :
« Plus le physicien peut déterminer avec exactitude la localisation d’un électron par exemple, plus la vitesse en devient incertaine ; et vice versa si l’on connaît la vitesse, la localisation de l’électron se brouille. Cette indétermination inhérente des événements infra-atomiques est due à la nature ambiguë et évasive des particules de matière, qui, en fait, ne sont pas du tout des particules, des "choses". Ce sont des entités à tête de Janus qui dans certaines circonstances se comportent comme de minuscules boulets et dans d’autres circonstances comme des ondes ou des vibrations propagées dans un milieu dénué de tout attribut physique. »

« "La tentative même de se faire une image [des particules élémentaires] et de les penser visuellement suffit à les fausser entièrement", écrivit Heisenberg. »

« "L’électron est à la fois un corpuscule et une onde", proclamait Broglie. C’est à ce dualisme, qui est fondamental pour la physique moderne, que Bohr donna le nom de "principe de complémentarité". La complémentarité devint une sorte de credo chez les théoriciens de l’école de Bohr − l’école de Copenhague, comme on disait. Et selon Heisenberg, pilier de cette école, "le concept de complémentarité a pour but de décrire une situation dans laquelle on peut regarder un seul et même événement dans deux systèmes de référence différents. Ces deux systèmes s’excluent mutuellement, mais en même temps ils se complètent, et seule la juxtaposition de ces systèmes contradictoires procure une vision exhaustive des apparences des phénomènes." »

« C’est ce qu’a résumé sir James Jeans dans un passage mémorable : "Aujourd’hui l’on considère généralement, et chez les physiciens presque à l’unanimité, que le courant de la connaissance nous achemine vers une réalité non mécanique ; l’univers commence à ressembler plus à une grande pensée qu’à une grande machine." »

Je suis toujours émerveillé par ces éblouissantes visions aux perspectives extraordinaires.
Puis Koestler revient sur Kammerer et ses « lois de la sérialité » :
« …] tandis que la gravitation agit sans discrimination sur l’ensemble des masses, cette autre force agit sélectivement sur la forme et la fonction pour unir les semblables dans l’espace et dans le temps ; elle relie par affinité. Par quels moyens cet agent a-causal fait intrusion dans l’ordre causal des événements − de manière dramatique ou banale − on ne peut le dire puisque, par hypothèse, il fonctionne en dehors des lois connues de la physique. Dans l’espace, il produit des événements concurrents reliés par affinité ; dans le temps des séries semblablement reliées. "Nous en arrivons ainsi à l’image d’une mosaïque universelle, d’un kaléidoscope cosmique qui, malgré des bouleversements et des réarrangements constants, prend soin de réunir les semblables." »

Il raconte comme Wolfgang Pauli s’associa à Carl Gustav Jung pour rapprocher leurs disciplines respectives, la physique quantique et la (para)psychologie, par l’a-causalité autour du concept de synchronicité.
« Le traité de Jung repose sur le concept de "synchronicité", qu’il définit comme "l’occurrence simultanée de deux événements liés par le sens et non par la cause" ou encore comme "une coïncidence dans le temps de deux événements ou plus, non liés causalement et ayant un sens identique ou semblable… de rang égal à la causalité comme principe d’explication". »

Puis il aborde la tendance à l’intégration qu’on retrouve(rait) dans les domaines de la mystique, de la biologie, du social, et reformule le concept envisagé en « événements confluents ».
C’est une sorte d’épistémologie partisane, à lire avec prudence, comme Le Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier…

\Mots-clés : #essai #philosophique #psychologique #science
par Tristram
le Dim 23 Mai - 1:24
 
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Sujet: Arthur Koestler
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Valère Novarina

Le Jeu des Ombres

Tag philosophique sur Des Choses à lire Le_jeu11

Le Jeu c’est celui avec les mots (aussi en latin)…
« LA BOUCHE HÉLAS.
Avis aux Huminiâtres, aux Huminiacés ! Psaumes aux Théosaures, aux Penseurs Perpendiculaires, aux Anthropo-bisphoriques – et urbains de la même farine ! »

« LE CLAVIER.
Déchroniquons-le ! Mourons-y ! Tuons-le ! Mourons-y !
LE PHRASÉ.
Démourissons-le avant que nous y fûmes. »

… et les Ombres ce sont les morts, dans l’enfer mythologique de la Rome antique principalement (Hécate, Pluton, surtout Orphée et Eurydice), mais aussi le Dieu biblique, et même Mahomet chevauchant le Bourak.
« ORPHÉE.
"Les mots sont devenus dans les langues humaines comme autant de morts qui enterrent des morts, et qui souvent même enterrent des vivants. Ainsi l’homme s’enterre-t-il lui-même journellement avec ses propres mots altérés qui ont perdu tous leurs sens. Ainsi enterre-t-il journellement et continuellement la parole." »

Le discours est souvent de tendance métaphysique (le temps et l’espace, le jour/ lumière et la nuit).
« Je vais tracer au compas
La limite qui est invisible
Entre naître… et n’être pas
Entre n’être… et naître pas. »

« LE CONTRE-CHANTRE.
Tous les hommes sont des écriteaux égaux : homme et emmoh : égal est l’homme, légal le mot.
LE CHANTRE.
La parole est aux hennissements !
FLIPOTE.
Ôtez l’espace du lieu : rien ne reste. Prenez le temps, enlevez-lui chaque moment : l’instant est là. Ôtez-lui le mot : le temps file à vau-l’eau. »

« La nature est un jeu d’énergies, une phrase dite et respirée par toute la création, par toutes les créatures vivant ensemble : d’un souffle, en un geste pluriel, d’un seul tenant. Comme une donnée : l’apparition de tout. »

On pense tout de suite à Michaux, puis à Jarry, Audiberti, entr’autres.
Cette pièce est a minima une comédie bouffonne (avec des personnages comme l’Ambulancier Charon, Marcel-Moi-Même, etc.), où explose l’inventivité jubilatoire de Valère Novarina concernant la parole, du verbe, du langage.
« ANTIPERSONNE I.
Ce qui fait extrêmement peur, ce n’est pas le chaos d’ici, ni l’infini, ni le labyrinthe, ni la chair, ni le mystère de la matière – mais le rangement absolu de tout et l’apparition soudain de l’univers dans une langue ordonnée.
Ce n’est pas le chaos de la matière qui fait peur, c’est d’entendre un ordre dedans ; ce n’est pas une chose qui s’entend par la vue – puisque tout est désordre à voir, mais une chose que l’on entend dans l’ordre du souffle. Dans l’architecture du langage, nous entendons un ordre dans le langage. »

« Conclusion : Ceux qui ont tagué "La mort est nulle" au bord du canal de l’Ourcq ont bien fait.
Nous ne sommes pas du tout faits pour ça. Ce n’est pas une fin pour nous. Nous sommes dévorés par elle mais nous ne sommes pas ses sujets. »

Apparaissent une multitude de figures humaines ou mythologiques, dont de nombreux animaux, et des machines ; l’Huissier de Grâce annonce régulièrement l’entrée de nouveaux personnages, parfois en longues listes extraordinaires, comme celle qui clôt la pièce.
« L’HUISSIER DE GRÂCE.
Entrent Les Phases, Les Phrases, Les Ombres, Les Nombres, Les Âmes et Les Enfants Pariétaux. »

Des personnes réelles en font partie, dont nombre appartiennent au monde du spectacle.
« PIERRE BERTIN.
Je traversais ma mort à temps plein, et de plein jour comme en pleine nuit. Telles étaient mes scènes, qui n’avaient pas encore eu lieu à c’t’époque-là.
On ne voit ici dans la nuit noire plus que la nudité vraie de la lumière : sa force est écrasante tant elle se répand. Cependant le sol était là – et je continuais à vivre uniquement pour me venger d’exister. »

Il y a aussi des allusions littéraires, comme à Molière (Le vivant malgré lui, Le mort imaginaire), et une curieuse récurrence du chiffre huit, (qui rime avec nuit dans presque toutes les langues) et onze.
On retrouve la Dame autocéphale et le Valet de Carreau évoqués par Louvaluna dans sa lecture de L'Opérette imaginaire ; démonstration par l’inverse de ma méthode de lecture chronologique des auteurs, j’ai malencontreusement abordé Novarina par sa dernière pièce…

\Mots-clés : #absurde #contemythe #mort #philosophique #spiritualité #théâtre
par Tristram
le Mar 4 Mai - 20:35
 
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Sujet: Valère Novarina
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François Cheng

De l'âme

Tag philosophique sur Des Choses à lire De_l_z10

Ou sept lettres à une amie - genre épistolier valant essai. Paru en 2016, 150 pages environ, éditions Albin-Michel.



[Relecture, bien que la première lecture ne soit pas très ancienne - 2018 -]



Beau petit livre enlevé, clair, précis, léger sans vacuité, doté d'une profondeur étayée: toujours une joie de lire François Cheng.

Traiter de la triade corps-esprit-âme est un peu une gageure, en France au XXIème. Au reste, l'auteur l'admet sans ambage:
Première lettre a écrit: Où sommes-nous, en effet ? En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant  et le plus libre, où il règne néanmoins une "terreur" intellectuelle, visualisée par le ricanement voltairien. Elle tente d'oblitérer, au nom de l'esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l'âme - considérée comme inférieure ou obscurantiste - afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît. À la longue, on s'haitue à ce climat, confiné, desséchant. Chose curieuse, il semble que le phénomène soit avant tout hexagonal, qu'ailleurs le mot en question se prononce plus naturellement, sans susciter grimace ou haussement d'épaules, bien que là aussi son contenu soit devenu souvent vague et flou.


Troisième lettre a écrit:Oui, la triade corps-âme-esprit est l'intuition peut-être la plus géniale des premiers siècles du christianisme - intuition quasi oubliée par l'Occident qui lui a préfèré le dualisme corps-esprit à partir du deuxième millénaire, mais qui reste encore vivant dans l'Orient chrétien.  


Sans digression, François Cheng aborde aux parages de la beauté, de la charité, de la bonté, et pour ces deux dernières, aux exigences suséquentes induites - et conclut aussi par la corrélation âme-liberté vraie (on en déduira peut-être, comme moi, que ce n'est pas la fausse liberté trompe-l'œil du libéral, du libertaire) - ce sont ces passages en particulier que je tenais à relire, voire -dans la mesure de mes faibles capacités - quelque peu méditer.
Cinquième lettre a écrit:Il m'est donné de comprendre que la vraie bonté ne se réduit pas à quelques bons sentiments ou sympathies de circonstance, encore moins à une sorte d'angélisme naïf ou bonasse. Elle est d'une extrême exigence. 


Septième lettre a écrit:La liberté, certains sont persuadés qu'elle serait forcément diminuée, piétinée par toute idée de transcendance. Il placent leur dignité dans l'autonomie de l'individu: à leurs yeux rien ne doit être au-dessus, ni au-delà ! Selon leur vision, l'univers n'étant que matière ignorerait sa propre existence. Avec toute l'admiration que j'ai pour ceux d'entre eux qui sont de grands esprits, je leur réponds: "ainsi donc, ce formidable avènement du monde aurait eu lieu et aurait duré de bout en bout des milliards d'années sans jamais le savoir ? Et vous qui êtes là, durant votre infime existence - un laps de temps de quelques secondes à l'aune de l'univers-, vous avez vu et su, et vous vous permettez de déclarer avant de disparaître: "il n'y a rien !"  


Réllement commenter appellerait de nombreux développements en ramifications, tant la fraîcheur de la plume que le côté substantifique du contenu me ravissent, j'ai dû retourner à cet ouvrage, et j'y retournerai selon toute vraisemblance encore: pour l'heure, la sobriété du propos servira peut-être mieux le partage ou l'intérêt pour ce livre, j'en reste donc là !


\Mots-clés : #essai #philosophique #spiritualité
par Aventin
le Mar 26 Jan - 19:25
 
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Sujet: François Cheng
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Denis Diderot

La Religieuse

Tag philosophique sur Des Choses à lire Couv7310

Ce qui est étonnant avec La Religieuse c’est que si Diderot s’attaque à la religion catholique et son pouvoir sur les consciences ce n’est que de façon tout à fait discrète ou secondaire dans ce roman qu’il ne fera jamais publier (cette publication se fera après la mort de Diderot). Si encore sa cible est le couvent en tant qu’institution, la critique du Philosophe s’avère assez peu convaincante. Dans les deux couvents où elle a été envoyé contre son gré, cette Suzanne Simonin en voit de toutes les couleurs. Si elle cède à la force et au chantage, on admire la pugnacité et la sagesse avec lesquelles elle requiert sa liberté. C’est également là où elle déçoit dans la seconde partie du roman, vu que son « innocence » n’est rien d’autre que de l’ignorance. Contre toute attente Diderot explore la thématique de l’enfermement d’une manière qui évoque le roman gothique ; ni goules ni fantômes, mais des sévices corporelles, des cris, une démence qui monte sous une pression psychologique décrite par l’auteur avec une justesse admirable, d’où mon plaisir à lire ce roman qui est si peu ce que j’attendais de Diderot. Si l’on excepte l’idée même de la contrainte, les arguments soulevés par Diderot ne sauraient faire abattre les quatre murs entre lesquels d’autres ont pu entrer en toute liberté et n’y ont pas connus les horreurs décrites ici. Il y a aussi la force des rites et des superstitions, mais Diderot ne s’attarde pas trop là-dessus, ou de façon trop succincte.


Mots-clés : #philosophique #religion
par Dreep
le Mer 18 Nov - 18:34
 
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Sujet: Denis Diderot
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Lawrence Durrell

Le sourire du Tao
Tag philosophique sur Des Choses à lire 31txlc10

Désopilée par ce livre.

Comme le dit Tristam plus haut,
un récit, réjouissant au possible ,d'une rencontre avec Chang Jolan, autour d'une table de cuisine et de nombreux hors champs excellemment traduits,
et puis un second volet puissant sur la mémoire,
enfin un troisième volet que je reçois instinctivement comme délétère et morbide au sens premier (medical).
Donc je suis désopilée.
Et un quatrièpme volet , très touchant, rééditant un "incipit de l'auteur", un article de sa jeunesse sur le Tao.

Pour autant, je recommande la lecture de ce livre, ne serait ce que pour la joie de son premier volet, et le talent du second.
Le troisième n'est pas dénué d'analyse, mais c'est du point de vue de l'instinct de récepteur que j'émets une réserve. Une réserve qui relève de l'exigence d'engagement. Je ne pouvais m'y engager totalement, je sentais ça chiqué.       ? La belle affaire. Essayez donc, nous sommes tous tant différents, la réception est si mystérieuse, tissée de quêtes intimes...
Voilà pour "mon avis". (Qui est plutôt encourageant, donc)

Je me suis pourtant , il est vrai, trouvée comme esseulée, à la fin de l'ouvrage, comme orpheline d'un frère qui paraissait naitre. mais ce n'est qu' haute subjectivité de ma part.
Je peux tout de même préciser que le volet relatif à Véga m'a paru morbide au sens clinique du terme dans la mesure où il n'est pas si tenu que je m'y attendais, après les débuts, (dysfonctionnement cognitif et donc narratif, masque narratif grossier) . Quelques adjectifs noyés dans la masse des premeirs volets m'avaient alertée sur une lecture possible à multiples entrées (une condescendance comme échappée à l'auteur, subliminale)
parce qu'il semble faussement filer le sourire du tao, si habilement ourlé auparavant,(ce ne pourrait être que l'aveu de béances psychiques, mais elles se captent instinctivement et non de son fait de démiurge littéraire) ou précisément et paradoxalement l'annihiler sauvagement par un délirium discret (je ressens cela sur la base de dérapages lexicaux isolés qui déscellent la fluidité d'idée attendue et révèle une singularité de pensée bien plus sombre complexe et torturée qu'il n'y paraissait)
parce que ce troisième volet , "véga", révèle une ambivalence, finalement, qui n'est pas à mon goût, dans la psyché de l'auteur, témoignée par une perte de qualité de véracité, par des ficelles outrées de mélo chaste, par une perte soudaine de flamme incarnée, antithèse suprême du tao qu'il nous montrait si bien, jusqu'à, même, un coeur de récit littéraire et intellectuel. Sentiment de dychotomie trop vive pour être volontaire, ou de dychotomie si vive qu'elle trahit le masque, sensation de malaise face aux salades sentimentales qu'il expose, ou pour dire sans filtre : "sentiment qu'il nous tartine Véga pour la forme mais est , en vrai, en pleine phase down bipolaire, et au dépend de ce qu'il faisait espérer comme totale philosophie intégrée".

C'est le problème, d'être public : le public exige qu'on tienne jusqu'au bout la route : là commence ma subjectivité;

il déroule subtilement, microscopiquement , une posture cognitive que je rejette.

C'est pour moi une impression très intime, très fondée, et très subjective. je place mes quêtes littéraires au coeur de mes besoins, avant que de goûter l'art énonciatif et créatif. C'est ce qui me rends perméable au mainstream aussi. Ici il y a de l'art, une maitrise absolue , ou si non absolue, un génie expressif et didactique. Certes.

Dans ce livre j'ai cru trouver les deux aspects, beauté et accointance à mes quêtes, et, vous disais-je, depuis, erre comme une orpheline d'espoir en mon home triste. Fausse joie.

Je le lirai quand même, trop intriguée, mais sûrement pas bientôt, trop sûre qu'il n'était pas solide. S'il était puissant.
Qui suivrait Achille à fond, à l'heure de l'âge sensible du mûrissement sans retour, hein ? Celui qui y trouverait miroir. Et ce n'est pas le miens.


Forte de votre absolution, je n'omettrai cependant pas de vous recopier deux extraits très denses.
Cette lecture est tout de même une découverte majeure car j'ignorais totalement cette oeuvre.




(Tristam, Bédou, très heureuse de savoir que nous sommes trois minimum  à avoir goûté ce filmdocu, je le reverrai volontiers ces jours -ci ^^)

hashtag"totalemaîtrisesedel'expressiondidactique"

\Mots-clés : #autobiographie #philosophique
par Nadine
le Mer 21 Oct - 21:37
 
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Sujet: Lawrence Durrell
Réponses: 25
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Raymond Queneau

Les Derniers Jours

Tag philosophique sur Des Choses à lire Les_de11

C’est le Paris du début des années vingt (celui de Landru, d'Einstein et du boxeur Georges Carpentier, qui connaît une « défaite par queneau-coutte »), plus précisément autour du café Soufflet (quartier latin, vraisemblablement le Soufflot, dans la rue du même nom).
Peu à peu, trois hommes âgés s’y réunissent régulièrement pour le pernod, servi par Alfred le serveur perspicace et philosophe qui, féru d’astrologie et de statistiques, devine volontiers l’avenir. Le narrateur omniscient/ auteur consacre quelques chapitres spécialement réservés aux commentaires de ce dernier sur le retour saisonnier des choses.
« Tout ça, ce sont des histoires de planètes. Les planètes tournent en rond comme les gens. Moi, je reste fixe au milieu des soucoupes et des bouteilles d’apéro et les gens tournent autour de moi ; en rond, avec les saisons et les mois. Moi, je ne bouge pas, eux, ils tournent et se répètent. Ils sont plus ou moins contents de ça. Moi, je les regarde, mais ça ne me regarde pas. »

Les trois habitués sont le mystérieux M. Brabbant (ou Martin-Martin ou Blaisolle), M. Tolut, professeur d’histoire et géographie à la retraite qui regrette de n’avoir jamais voyagé, et son beau-frère, M. Brennuire, homme d'affaires.
Queneau nous fait d’autre part entrer dans le milieu étudiant, avec ses conventionnelles routines de dégoût ennuyé des études et goût blasé de l’épate : Tuquedenne, Rohel, insolent et séducteur, Wullmar, d’un milieu aisé, et Hublin, qui est attiré par le spiritisme et l’au-delà.
Vincent Tuquedenne, Havrais en « philo(sophie) » à la Sorbonne et timide avec les dames, qui « faisait profession de foi de pessimisme » et se réfugiait volontiers dans la lecture (personnage qui ne paraît pas dénué de résonnances autobiographiques), dans son désarroi se pose des questions métaphysiques.
« Certes, aucune de ces choses n’avait en elle-même sa raison d’être et toutes, plongées dans le devenir, étaient destinées à périr. Qu’était-ce que leur réalité. Ne dépendait-elle d’autre chose que d’elles-mêmes ? Où donc était leur réalité ? Qu’est-ce qui faisait leur réalité ? Était-ce l’Être, était-ce l’Un ? Si l’Être constituait la réalité des choses, pourquoi donc ces choses n’étaient-elles pas, car ce n’est pas être que d’être voué au ne-plus-être ? Si c’était l’Un, pourquoi donc étaient-elles plusieurs ? Pourquoi donc y avait-il des choses, pourquoi donc devaient-elles périr ?
[…]
Comment les sauver ? Oui, comment sauver les choses ? Comment arracher les choses au néant, comment les délivrer de l’Être ? Comment donner au particulier sa raison d’être en lui-même ? Comment donner à l’instant, et le devenir et l’éternité ? »

Les destinées des personnages s’intriquent, solitudes empêtrées dans le quotidien et qui prennent conscience de l’inéluctabilité de leur mort s’approchant sans répit, puis le roman d’abord plaisant sombre dans la dépression macabre (il a été écrit dans l’ombre portée de la Seconde Guerre mondiale qui approche, et publié en 1936).
Les étudiants vont se séparer pour accomplir leur service militaire, et en attendant attendent.
« C’étaient des jours sans buts, des journées sans espoir. »

Tolut, dans sa mauvaise conscience professionnelle d’avoir enseigné ce qu’il ne connaissait pas en réalité, fréquente les enterrements et les cimetières avant de se suicider.
« ‒ Oui, c’est l’âge, l’âge qui grandit. C’est comme un animal, l’âge, monsieur. C’est un animal qui grandit, qui grandit, qui grandit encore et qui finit par vous dévorer tout vivant. »

Brabbant, petit escroc qui devient honnête par ambition pour finir enfin riche, meurt de peur, de même que Brennuire, nous apprend Alfred :
« On occupe les places vides pour la prochaine hécatombe et le tour recommence. Et les saisons reviennent qui se tiennent par la main et moi je reste à les regarder en tournant la manivelle. »

De l'excellent Queneau !

Mots-clés : #jeunesse #mort #philosophique #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Mar 20 Oct - 0:44
 
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Sujet: Raymond Queneau
Réponses: 45
Vues: 4084

Boèce

La Consolation de la Philosophie

Tag philosophique sur Des Choses à lire M0286910

Il y a deux Boèce dans La Consolation de la Philosophie. L'un qui, face au malheur ― n'oublions pas que l'auteur latin devait être exécuté alors qu'il écrivait son livre ― commence par exprimer une douleur : un chant où l'on trouve beaucoup d'images fortes, des vers envoûtants et enténébrés. L'autre qui est sa puissance raisonneuse et qui est incarnée par une femme, s'adressant au premier. L'arrivée de "Philosophie", femme sans âge et couverte de haillons, opère une lente mais sûre transformation de style. La Consolation ne contient pas seulement la vision d'un monde bien ordonné puisque divin, mais à l'image de celui-ci, elle soutient la beauté d'une démonstration logique. "CQFD" qu'ils disaient...

La rigueur de la démonstration s'appuie sur des points que l'interlocuteur de Philosophie ne discute pas, à quelques notables exceptions (il finit toujours par être convaincu, d'ailleurs) mais elle reste d'une force et d'une cohérence admirable. C'est un idéal cosmique que Boèce présente comme véridique. J'en sors à la fois rêveur et ennuyé d'avoir entendu parler de bien, de justice, de réalité ou de bonheur comme s'il s'agissait de mathématiques.


Mots-clés : #antiquite #philosophique
par Dreep
le Dim 16 Aoû - 18:59
 
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Sujet: Boèce
Réponses: 9
Vues: 613

Paul Valéry

Poésie perdue
Sous-titré: Les poèmes en prose des Cahiers.

Tag philosophique sur Des Choses à lire Pozosi10



Le titre aguiche, vous fait de l'œil sur un rayon de libraire.
En fait il s'agit d'une sélection, à subjectivité revendiquée, de fragments extraits des Cahiers, auxquels le sélectionneur-annotateur-préfacier Michel Jarrety trouve des vertus prosodiques, poétiques particulières.
C'est bien sûr un peu patchwork, ou encore décousu, même si l'agencement tient compte de la chronologie.

À le lire dans l'ordre, on obtient ainsi un regard sur l'évolution de la pensée valérienne, on soupèse les divers affinages, suit les circonvolutions, repère les thèmes chers, contemple les idées fixes - même si l'on récusera par avance les lieux communs et conclusions toutes faites, bref ce que nous trouvons dans cette battue en règle de halliers trop désignés, c'est le danger d'une telle visite guidée: remercions toutefois M. Michel Jarrety, pour l'énorme somme de travail et l'obtention d'un résultat, la mise à portée de lecteur, qui a dû sembler une gageure au moment d'entreprendre.

Car oui, l'ouvrage est à recommander. Les pré-classements et les matériaux que Valéry a employés ou ré-employés dont dûment notés, on perçoit par où est passée la sève jusqu'à la foliaison finale.  

Ainsi, lesdits "poèmes", "PPA" (petits poèmes abstraits), "Psaumes" et tout simples extraits des Cahiers, datés, on sent une volonté de pré-classement de la part de Valéry.
La façon aussi, le côté sans apprêt, comme c'est venu dans ces cahiers de l'aube, nous donne un pensum certes, mais brut de décoffrage, pas sans intérêt, loin delà: de çà de là, de nombreux et succulents petits délices s'offrent sans peine au dégustateur.

L'Homme de Verre a écrit:"Si droite est ma vision, si profonde ma sensation, si pure, si maladivement pure ma connaissance et si déliée, - si nette mareprésentation; et ma science si achevée que je me vois et me pénètre depuis l'extrémité du monde jusqu'à ma parole silencieuse, et dès l'informe chose jusqu'au désir se soulevant, le long de fibres et dans des centres, je me réponds, je me reflèteje frémis à l'infini des miroirs - je suis de Verre.
III, 440 - 1903.


PPA - Association d'idées a écrit:À la campagne: sur la terre, un petit cadavre de rougeur, long comme mon petit doigt, argenté et saignant; un pas plus loin, le squelette d'une petite aile où tient encore un plumage vert sombre.
  Puis, un grand arbre me fait penser aux cristallisations. La symétrie est un fait tout général. Loi de Curie.
VII, 78 - 1918.


Poèmes et PPA a écrit:Je vais sur les bords de la mer et je me parle. Je ne vois rien au milieu de la vaste vue. Je marche dans mon incohérence propre, - abtraite et amoureuse et triste et irritée et extralucide et enflammée parfois...Le vent tire la torche, brouille et excite la torche spirituelle.
X, 117 - 1924.


Poèmes et PPA a écrit:Matin. Aube noire et venteuse. Coups de canon du vent -
   Tension remarquable de mes "nerfs"
   Tout marque, sonne, le moindre changement - évènement -  sur le présent chargé issu du sommeil
   Plein de résonnances, d'éclairs, d'attentes,
   Endormi au 3/4 et le reste de l'être, une pointe vibrante.
   Ondes fines très intenses, mais très étroites.
XIV, 104 - 1929.


Psaume a écrit:Mes yeux soutiennent le monde.
Mes regards travaillent la présence colorée, opposée,
Tracent, circonscrivent, confirment - AGISSENT.
Construisent, suppriment - veulent et refusent.
Distribuent le contraste et les similitudes.
XXII, 442 - 1939.


Mots-clés : #ecriture #journal #philosophique #poésie
par Aventin
le Dim 9 Aoû - 17:51
 
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Sujet: Paul Valéry
Réponses: 8
Vues: 380

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