Des Choses à lire
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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Jeu 28 Mai 2020, 21:25

7 résultats trouvés pour reve

André Hardellet

Oneïros
ou La belle lurette

Tag reve sur Des Choses à lire Onezcr10
Roman ou nouvelles, paru en 2001, environ 125 pages

Ce qu'on appelle un authentique fond de tiroir, ou encore un vidage de corbeille à papiers d'écrivain !

L'amie d'André Hardellet, Simone Marty, qui veille sur ses textes, tombe, au dos d'un brouillon daté de 1948, sur le plan d'un roman, La belle lurette.
S'acharnant, elle réunit des textes épars, certains publiés en revues ou en nouvelles jamais réédités, d'autres inédits, ce qui donne en 1990 une insertion dans Œuvre I, mais le roman n'était pas complet selon le plan du brouillon de 1948.
Via une correspondance d'Hardellet à Jacques Prévert, donnée à Simone Marty par un ami dont nous ne saurons pas le nom, à laquelle était jointe cinq textes inédits, elle parvint à reconstituer le puzzle et apposer le titre premier imaginé par Hardellet, Oneïros.


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Chouette alors, il y a bal chez (in)temporel !

Les thèmes chers à Hardellet y sont bel et bien: l'onirisme, Paris, sa banlieue, les terrains vagues, son cher Vincennes natal, la campagne, la guinche au Tremblay ou à Nogent, tout une époque, bals musette, guinguettes et champs de course, où déjà s'érige le Paris vertical et cubique, les hideurs selon Hardellet.

Cet arpenteur au lourd, lent pas paysan régulier, nous pourrions le croiser, massif, accoté au zinc près de l'entrée dans le fil flâneries urbaines cher à Jack-Hubert, occupé à laisser infuser sa sagacité de perception décalée.    

Comme dans Le seuil du jardin ou Le parc des archers, la quête d'un monde rêvé, invisible au commun mais bien présent à qui sait lâcher la bride à son imagination, joue un rôle premier.

Certes via des passeurs (dans cet ouvrage-ci, il est dénommé Jeff Sterck), des metteurs de pied à l'étrier.
Il ne s'agit pas d'ivresses ou d'hallucinations, déclenchées par l'usage de psychotropes, mais bel et bien de facultés à appréhender, à ressentir.

Hardellet, tel un gros matou du Cheshire, nous entraîne de l'autre côté du miroir, comme si nous étions l'Alice de Lewis Caroll.

Et on le suit, sans poser la moindre question, même s'il ne paye pas de mine, engoncé dans sa veste en velours perméable aux embruns des rades, aux ronces des terrains vagues, aux halètements des baisers d'étrenne des ouvrières endimanchées au rythme d'une frotteuse de guinguette, aux eaux dormantes d'un canal de banlieue.

Où nous mène-t-il, l'orfèvre en songes et marmiton affairé à beurrer les moules où cuiront les madeleines proustiennes ?
Défilent, dans les escapades façon buissonnière, les accroche-cœurs des gigolettes et les rois de pique des joueurs de bonneteau, avant cela il disparaît dans la nuit du Jardin des Plantes, à la rencontre de la maison de Brueghel, ou pénètre dans le stade enchanté jouxtant le palais de cristal de Fata Morgana...  

Même si l'analogie comparative c'est le mal par la réduction, comment se retenir d'évoquer là les cartographes à petite échelle des chemins de traverse, tels Cingria ou Réda, et les sobres voyants du quotidien urbain, désarmants de simplicité faisant mouche, comme les bons copains d'Hardellet que sont le poète Jacques Prévert ou mieux encore le photographe Robert Doisneau ?  

La splendide évocation, à plusieurs reprises, de Gérard de Nerval ira droit au cœur de pas mal d'habitués de ce forum - et de façon générale aux édificateurs de petits châteaux de bohémiens !


2ème partie, entame du chapitre Le caractère artificiel a écrit: Un hérisson sort de la haie et traverse la route à quelques pas devant Merlet. Surpris, l'écolier s'arrête, et, quand il se décide à courir vers l'animal, celui-ci atteint déjà les buissons opposés et y disparaît.

Merlet inspecte le fourré, l'oreille tendue: il espère qu'un froissement des ronces lui indiquera la direction suivie par le hérisson. Mais la bête s'est probablement coulée dans un trou et elle ne bouge plus.

Furieux, le garçon écarte les plantes, les écrase sous ses souliers sans découvrir mieux qu'une vieille cartouche de chasse, percutée, qu'il ramasse et flaire.

Une faible odeur de poudre subsiste dans le tube de carton - et l'écolier pense aux prochains jours de congé, aux maraudes sur les domaines gardés, vers Saint-Rieul.

Il oublie son dépit, reste sur place à humer la cartouche, devinant que son contentement est lié à cette senteur atténuée de salpêtre.

...Bien des années plus tard, pareille odeur, fortuitement saisie, suscitera en lui l'image spontanée d'un hérisson fuyant vers des broussailles.

Il ne saura plus d'où elle vient - mais avec elle renaîtront toutes les promesses des jeudis oubliés et s'affirmera l'assurance d'une joie inaltérable, tenue en réserve sous les zones claires de sa conscience...

Pour le moment, sans savoir au juste qu'en faire, il met la douille dans sa poche, que gonflent déjà quatre ou cinq marrons d'Inde et un lance-pierres, puis reprend sa route en sifflant.

Plusieurs fils de la Vierge enlevés aux ronces et collés à sa blouse flottent derrière lui, distinctement visibles dans le contre-jour.  
 



Mots-clés : #autofiction #reve #xxesiecle
par Aventin
le Sam 04 Avr 2020, 15:50
 
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Sujet: André Hardellet
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Henri Bosco

Le Jardin d'Hyacinthe

Tag reve sur Des Choses à lire Le_jar10

Les Guériton, un couple de vieux paysans des Borisols, au-dessus du hameau des Amélières, est le dernier feu avant le plateau du pic de l’Escal, l’ermas où Arnaviel paît le troupeau de Frédéric Méjan de Mégremut, le narrateur. On y a vu aussi « les Nomades, les Bohémiens... » avec l’âne Culotte, qui laissent une enfant, Félicienne-Hyacinthe, aux Guériton par un soir de Noël.
Mais avant cela, la montée de Méjan aux Borisols donne lieu à une description bucolique d’un rare bonheur, « ce modeste enchantement » d’un paradis que l’eau qui disparaît peu à peu condamne à s’éteindre.
« Tant de fragilité donnait aux Borisols ce charme qui s’épand de tous les bonheurs menacés : on les aime d’autant plus qu’on les sent, nuit et jour, à la merci de la fortune. Des biens précaires tirent de l’instabilité cet aspect irréel qui nous dispose si facilement à y déceler le miracle. Notre étonnement qu’ils existent peu à peu nous porte à penser qu’ils sont nés et qu’ils tiennent bon par le fait d’un enchantement inexplicable. Nous en attendons des merveilles parce que, raisonnablement, suivant les lois de la nature, ils ne devraient pas subsister plus longtemps qu’un nuage. »

De belles pages encore sur le pâtre...
« Même quand il se tait, on voit bien qu’à ce moment-là il est naturel de se taire ; et que, si la parole est un moyen commode pour communiquer le bruit de sa pensée, le silence est indispensable à comprendre le sens profond qui l’accompagne. J’ai appris cela d’Arnaviel. »

… le foyer, le sens de la vie rustique, ici avec Sidonie, la servante de Méjan :
« Sans doute Sidonie avait-elle quelque pouvoir sur la nature du feu. A force de vivre à côté de sa propre vie matérielle, elle avait réussi à dégager des choses ce qu’elles retiennent de pur en dessous de leur forme sensible. Quelques gestes discrets, mille soins, une attention indiscernable y avaient été nécessaires. Ainsi, les petites réalités quotidiennes s’étaient-elles, l’une après l’autre, détachées de l’anonymat. Dès qu’on regardait un objet, il paraissait vous faire un signe. Sa position prenait un sens ; on en déchiffrait mal la signification, mais on le devinait orienté. Il l’était, comme tous les autres, sur cette âme attendue. Mais du moment qu’on ne sait jamais, sur cette terre, d’où surgissent les âmes (rien n’étant plus capricieux), cette orientation ne se fondait pas sur la rose-des-vents de ce bas monde ; elle obéissait à des lois secrètes. Personne ne les connaissait. Dans l’univers sentimental de Sidonie, il n’y avait ni nord, ni sud, car tout y était nord et sud, en attendant que s’y levât la forme ardemment désirée. A elle seule, évidemment, était réservé le privilège d’orienter, un jour, ce monde, sur le point merveilleux de l’horizon où elle apparaîtrait. »

C’est une longue attente mystérieuse, « l’imminence des merveilles », la promesse des « grandes espérances » qui parcourt tout le roman : plus énigmatique encore, Félicienne va venir vivre au mas Liguset, puis partir, disparaître, revenir. Le regard vide, l’enfant est étrange, simple, absente, « sans âme ».
« Rentrée dans l’insignifiance, tête vacante, corps léger, Félicienne n’était qu’un signe à peu près vain de sens, dessiné par hasard sur un bout de vie détaché de la vie raisonnable. »

Elle est irrémédiablement liée au vieux magicien qui apprivoise les bêtes : Monsieur Cyprien l’aurait enlevée pour l’enchanter, à défaut de Constantin Gloriot qu’il aimait, et lui transmettre ses pouvoirs, comme en atteste son journal (procédé peu plausible, mais Bosco a choisi de donner une apparence de témoignage véridique à son livre).
Une des rares phrases d’Hyacinthe, prononcées avant qu’elle ne tombe en léthargie :
« ‒ Le serpent était plein de fleurs, mais le jardin a mordu le renard et l’a tué... »

« ‒ C’est le jardin qui était plein de fleurs, et le serpent qui a mordu et tué le renard, n’est-ce pas, Félicienne ?... »

Aussi de belles séquences de rêve, de vision, d’hallucination fébrile, d’ensorcellement, de délire mystique.
Dernier volume de la trilogie après L'Âne Culotte et Hyacinthe, ce roman reprend donc les débuts d'Hyacinthe dans l’existence rustique du Luberon, et dénoue l’intrigue.
On retrouve tout l’univers de Bosco, la Provence, sa nature, ses mas et hameaux, ses personnages (et ils sont magnifiques, comme l’abbé Vergélian, ou Méjemirande, qui voyage/ s’envole) ; c’est la même Provence que celle de Giono, ni plus ni moins âpre ou humaine, mais d’une qualité différente par singularité des auteurs sur le même thème : le monde agreste et rural, qui consent à la présence de l’homme qui le respecte. « Le serpent et l’étoile », « un grand train d’étoiles filantes » renvoient au serpent d'étoiles. Des deux un regard paisiblement jouisseur baigne l’œuvre, mais peut-être Bosco est-il plus facilement inquiet dans son idéal de pureté ?

Mots-clés : #enfance #nature #reve #ruralité #spiritualité
par Tristram
le Dim 25 Aoû 2019, 17:15
 
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Sujet: Henri Bosco
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André Hardellet

Le parc des archers
Suivi de Lady Long Solo

Tag reve sur Des Choses à lire Parc_d10

- Le parc des archers: roman, 1962, 215 pages environ.
- Lady Long Solo: nouvelle, 1971, 35 pages environ.
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Le parc des archers













Roman écrit au "je", et ce "je" se prénomme André et est écrivain de profession, donc le héros-narrateur n'est pas même masqué !
Idem, au reste, en ce qui concerne les noms propres utilisés (Vincerennes pour Vincennes, Saint-Macloud pour Saint-Cloud, etc...- seul Cortezzo, sur la riviera italienne à ce qu'il semble, m'échappe et semble une contraction de Cortina d'Ampezzo, qui n'a...rien à voir).


Au retour "d'un long voyage à l'étranger" André Miller, écrivain, se fait alpaguer dans le bois de Vincerennes par des membres des forces de l'ordre au bord d'un étang où il souhaitait retrouver un moment de son enfance. S'ensuit une plongée critique dans un monde en devenir ("La Gale") à la fois déshumanisé, policier, et attentant au moindre petit plaisir de l'existence.

Une soirée mondaine permet la rencontre avec deux personnages principaux, Frank Blake et Florence van Acker; caractères très fouillés qu'Hardellet dévoile peu à peu au fur et à mesure du déroulement du livre.  

Le peintre "Stève" Masson, personnage qui semble un peu fil-rouge chez Hardellet (il est le héros principal du Seuil du jardin, et c'est sous ce pseudo qu'Hardellet fit paraître Lourdes, lentes), fait quelques apparitions dans ce roman (il est devenu aliéné, sous camisole chimique et traitements).


Du mélange couple - insurrection - amitié - combats de rue - monde totalitaire sortent bien des péripéties, qu'on évitera de narrer ici. Roman attrayant, fort bien mené, même si c'est presque dans les séquences un peu digressives que je trouve que le bonheur de lire Hardellet atteint son summum.

Je regrette, certes avec mon regard d'occidental de 2019, le traitement de l'homosexualité - même si bien sûr les propos tenus par André Miller doivent être ramenés à l'époque d'écriture, etc... Et puis cela permet de se remémorer le chemin parcouru depuis ce temps-là, quand même pas si éloigné.

Jeter un coup d'œil aux actualités de 1962 et années précédentes pour essayer de trouver des correspondances entre cette fiction et ce temps-là n'a rien donné (peut-être n'ai-je pas bien cherché ?) - je pense qu'il est impossible de voir dans ces lignes-là une évocation ou une allégorie des guerres d'Indochine et d'Algérie, par exemple. De même une référence à l'occupation nazie ne fonctionne pas: je pense qu'Hardellet a vraiment tenté de signifier un avertissement au générations futures, dont la nôtre.

Chapitre XII La Section psychologique a écrit:"Vous êtes un petit joueur de banlieue, et c'est pour vous le démontrer que nous vous avons prié de venir faire un tour à la D.S. Vos amis politiques, eux, ont un programme et des buts définis, une organisation qui les soutient, vous, vous enfourchez des nuages. Ils vous utilisent provisoirement à cause de votre talent. Le romantisme est mort depuis pas mal d'années, monsieur Miller.
- Est-ce pour m'en faire part que vous m'avez prié de vous rendre visite ?"
Il haussa les épaules; il suait un mépris écrasant dans toute sa personne.  
"Vous ne vous nommez pas André Miller mais Durand et vous exercez l'emploi de comptable dans une compagnie d'assurances. Vous sortez d'une clinique psychiatrique où l'on vous a traité pendant six mois pour troubles mentaux. Votre état civil, votre profession, votre passé, c'est nous qui en disposons, qui vous les attribuons comme il nous plaît. Des témoignages, nous en produirons autant qu'il le faudra. [...]"  
 


La séquence du Parc des Archers proprement dite (c'est le titre de l'un des chapitres en plus d'être le titre de l'ouvrage), très chargée en onirisme, en symbolique, est un pur régal "hors tout". En prime, un érotisme léger, suggéré, flotte sur l'ensemble du livre.

  

Mots-clés : #erotisme #insurrection #intimiste #jalousie #politique

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Lady Long Solo







En voici l'entame:
Je revenais d'une banlieue spongieuse où Fulcanelli m'avait donné rendez-vous.
À la station, j'attendis en vain le car qui devait me ramener à Paris et que j'avais pris plusieurs fois auparavant; je voulus me renseigner dans un café distant de quelques centaines de mètres, mais il était fermé.
Plus d'une heure s'écoula ainsi, puis survint un très vieux taxi, semblable à ceux de la Marne, et je fis signe au chauffeur dont l'aspect s'accordait à l'antique guimbarde "À Paris, lui dis-je, Place de la Concorde. - Je sais", me répondit-il.  


Nouvelle un peu fantastique, un peu libidineuse, assez onirique. Hardellet semble y reprendre le pseudonyme de "Stève" (Masson). Il y a un autre rappel aux thématiques du Seuil du jardin (voir plus haut): les images emmagasinées, donnant la possibilité à des scènes de se revivre, ou de se vivre fictivement. Et qui se couple à la fuite du temps...



Fats Waller, avec, évoqué comme "titre préféré" I've got to write myself a letter - bon, c'est I'm gonna sit right down and write myself a letter le vrai titre, on ne va pas chipoter !




Mots-clés : #contemythe #erotisme #intimiste #reve
par Aventin
le Mer 03 Juil 2019, 15:29
 
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Sujet: André Hardellet
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Vladimir Nabokov

Invitation au Supplice

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Cincinnatus attend d’être décapité dans une geôle où il est traité avec égards, même si l’ignorance de la date de son exécution le torture de faux espoirs. Le ton est assez loufoque, ne serait-ce que parce qu’il a été condamné pour ne pas être… transparent !
« Accusé du plus épouvantable des forfaits, de turpitude gnoséologique, si peu convenable à exprimer qu’il fallait recourir à des euphémismes tels que : impénétrabilité, opacité, obstacle à la lumière [… »

« Voilà trente ans que je vis parmi des ombres perceptibles au toucher, leur cachant que j’étais doué de vie et de réalité. »

« Impénétrable aux rayons d’autrui », Cincinnatus paraît même un peu christique :
« Non, il faut quand même que je note quelques impressions, en legs à la postérité. Je ne suis pas n’importe qui, je suis celui qui vit au milieu de vous… »

Cincinnatus se dédouble parfois étrangement, l’histoire est teintée d’onirisme dans un univers de reflets où quelquefois quelque chose cloche, traversée de poussées hallucinatoires qui m’ont fait rapprocher ce roman de ceux de Boulgakov et Gogol (ainsi qu’aux contes d’Hoffmann), comparaison aussi légitime que celle de Kafka quant à l’aspect absurde et totalitaire de la captivité.
« Très longtemps ils gravirent des escaliers – la forteresse avait sans doute souffert d’une légère attaque, car les degrés destinés à la descente servaient à présent à la montée, et vice versa. De nouveau, il fallut enfiler des corridors – mais qui paraissaient plus habités, en ce sens qu’ils indiquaient nettement, soit par du linoléum, soit par du papier de tenture, soit par un bahut à la muraille qu’ils étaient contigus à des appartements occupés. A un détour, on sentait même une odeur de choux. Plus loin, on dépassa une porte vitrée sur laquelle était écrit …ureau et après un nouveau périple dans l’obscurité, on déboucha subitement dans une cour toute vibrante du grand soleil de midi. »

Dans cette mascarade parodique et farcesque, riche en illusions d’optique et précises descriptions de menues choses du décor, on trouve aussi la petite Emma (précurseur de Lolita ?), des papillons, un bourreau grotesque mais jovial, ayant à cœur de sympathiser avec sa victime… et une armoire gestante :
« Une large armoire à glace rutilait, apparue [dans la cellule de Cincinnatus lors de la visite de sa femme avec famille et bagages] avec ce qu’elle réfléchissait personnellement (à savoir : un petit coin de la chambre à coucher conjugale – une raie de soleil sur le plancher, un gant tombé à terre et une porte ouverte sur le fond). »

« Dans ce remue-ménage, la large armoire avec son propre reflet se dressait, pareille à une femme enceinte, tenant précautionneusement et le garant à mesure son ventre bardé de glace, de peur qu’on ne le heurtât. »

« Dans un ravin pouvait se voir une grande armoire à glace, adossée dans les douleurs de l’enfantement à un rocher. »

Métaphores typiques de l’Enchanteur :
« Mais Cincinnatus ne se sentait pas d’humeur à causer. Mieux valait la solitude – solitude percée, il est vrai, dans ce réduit à judas, rappelant une nacelle qui fait eau. »

« Sur la table, une feuille de papier étalait sa virginité et, ressortant sur cette blancheur, gisait avec un reflet d’ébène sur chacun de ses six pans, un crayon admirablement taillé, long comme la vie de n’importe quel homme, à l’exception de Cincinnatus ; crayon, descendant civilisé de notre index. »

« Avec ce lourd volume en guise de lest [un livre], j’ai plongé, savez-vous, jusqu’au fond des temps. »


Remarque : livre paru en 1938...  
Nota bene : rien à voir non plus, à ma connaissance, avec Cincinnatus Lucius Quinctius (VE s. av. J.-C.), le bouclé, parangon de vertu du citoyen romain…


Mots-clés : #fantastique #humour #reve
par Tristram
le Mer 29 Mai 2019, 17:43
 
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André Dhôtel

Le pays ou l’on n’arrive jamais

Tag reve sur Des Choses à lire Andre-10


Ce livre est sur ma LAL depuis des décennies ; en fait, j’aurais dû le lire avant l’adolescence. Il s’agit d’un texte assez onirique, un conte bleu qui a lieu principalement dans les Ardennes, les aventures de Gaspard, un gamin de quinze ans plus ou moins en fugue.
Un petit garçon blond aux yeux bleus qui se révèle être une fille (qu’attend la police du genre pour réécrire ce livre ?), un méchant, barbu et roux, qui s’appelle Parpoil (il n’est jamais trop tôt pour apprendre à reconnaître les vilains) ; c’est le monde de l’enfance, et aussi celui des camelots forains, des baladins ambulants, des « camp-volant » nomades et vagabonds.
« C’était simplement la vie avec ses multiples chemins. »

« En regardant cette belle vallée [la Meuse], on a le loisir de songer que la terre entière c’est le grand pays, mais cela ne nous satisfait pas complètement. On se dit qu’il faut rendre la terre encore plus belle, par le bonheur des hommes et par les histoires que l’on reprend inlassablement. Il semble que la vie restera toujours inachevée. Mais on demande une chance supplémentaire. »

« L’horizon du grand pays recule sans cesse au fond de l’espace et du temps. C’est le pays où l’on s’éloigne toujours ensemble, et l’on ne parvient en un lieu désert que pour en trouver d’autres plus beaux. »


Mots-clés : #enfance #litteraturejeunesse #reve #voyage
par Tristram
le Sam 25 Mai 2019, 13:33
 
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André Hardellet

Le seuil du jardin

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Roman, 1958, 140 pages environ.


Roman qui se laisse dévorer, chic et bien bâti.

Une machine ni tout à fait à remonter le temps, ni tout à fait à revivre les rêves, qu'on ne qualifiera pas, du coup, d'antémonitoire.
Quelque part, Hardellet nous sert...le sujet même de son roman, à nous lecteurs de 2019, une revisite réussie du passé - son temps contemporain, pas seulement une restitution d'outre les années, ces dernières joliment désignées du terme récupéré par la faconde argotique d'"endosses".

Le bouquin refermé défilent des banlieues avec des pensions meublées, des marlous pouvant s'appeler Géo ou Léo, une 203 couleur bordeaux ou une Ford Vedette, un vieil artisan ouvrant son placard pour se verser un coup de beaujolais en fredonnant Nini peau d'chien, deux dames âgées devant un Diplomate au Kirsch et une bouteille de mousseux, un bar, rue de Douai, ne semblant pas avoir été conçu pour attirer le chaland mais plutôt pour la discrétion: "exigüité de la plaque, fixée sur la porte, où le mot Bar était gravé en fines lettres noires"...

Chapitre XVII a écrit:En sortant de l'Hôtel Drouot, Masson entra dans un café et commanda un cognac. La tension nerveuse qu'il avait subie brouillait encore ses idées; il ne buvait pas, il "refaisait surface" lentement. Au comptoir un client tenait des discours à son verre de rouge sous le regard impassible de la caissière; deux jeunes gens jouaient au 4-21 avec des jetons multicolores fournis par une marque d'apéritifs. Il y avait également deux militaires arrachés à leur province, de ceux qui s'appellent inévitablement "La Douleur" ou "Toto", une dame qui écrivait une carte postale à côté de sa valise, un vieux bonhomme qui, devant son crème, attendait on ne savait quoi tant son attitude signifiait l'abandon de tout espoir. Le décor et les personnages suaient une médiocrité d'autant plus puissante qu'elle s'avouait sans fraude. Sur la table voisine du peintre, une tasse conservait des traces de rouge à lèvres caillé que la plonge n'effacerait peut-être pas.



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La jeune fille au violoncelle, de Gerard Ter Borch, tableau crucial à un personnage-clé du roman.


Mots-clés : #reve
par Aventin
le Sam 11 Mai 2019, 17:10
 
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Antonio Tabucchi

Requiem. Une hallucination

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Roman traduit du portugais, en fait une fiction biographique, un rendez-vous onirique dans Lisbonne déserte d’un narrateur fort proche de l’auteur avec Pessoa.
« …] c’est une journée bizarre pour moi, je rêve et il me semble que c’est bien réel, et je dois rencontrer des gens qui n’existent que dans mon souvenir. »

L’ouvrage vaut aussi pour la postface, nettement postérieure, qui en commente la genèse ; c’est une sorte d’essai sur le rêve, avec des considérations sur l’évocation mémorielle par les sens (et Tabucchi a le bon goût de ne pas convoquer Proust ; et on comprend la grande place de la cuisine dans l’ouvrage).
« Certains anthropologues, ethnologues et philosophes (Lévi-Strauss, Foucault, etc.) ont observé que le rêve réussit à gagner un statut d’activité sociale quand, d’expérience solitaire, son interprétation est déléguée à l’oniromancien, que ce soit le chaman ou le psychanalyste, parce que dans ce cas, "ce n’est pas mon propre destin que j’accomplis en rêvant, mais celui de mes proches, vivants ou morts, ou de mes clients" (G. Charuty). »

A noter aussi le bel azulejo en couverture.


Puisqu’il n’y a pas le mot-clé "Rêve", je n’en vois pas d’autre à proposer.

Mots-clés : #reve
par Tristram
le Ven 21 Déc 2018, 22:46
 
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Sujet: Antonio Tabucchi
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