Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Lun 1 Mar - 18:54

13 résultats trouvés pour satirique

Wou King-Tseu (Wu Jingzi)

Chronique indiscrète des mandarins

Tag satirique sur Des Choses à lire Produc20

Il y a bien quelque chose d'excessif dans cette Chronique indiscrète des mandarins. Sa complexité d'abord, reflétant l'organisation d'une société que, plusieurs siècles durant, on a tenté de conformer à l'héritage confucianiste. C'est une enfilade de nœuds, dont on ne vient à bout qu'avec beaucoup de patience, qui structure la Chronique et qui explique aussi sa difficulté. Schématiquement, le chapitre qu'on lit introduit toujours le personnage du suivant, on comprend ainsi quel système lie et enchaîne ces personnages entre eux : des usages et des traditions qui consacrent le droit d'aîné, hiérarchisation de tous les citoyens en fonction de leurs résultats aux examens impériaux, censés sanctionner le mérite moral et intellectuel. La patience du lecteur est récompensée lorsque Wou King-Tseu lui révèle combien la grossièreté et la tyrannie sont sous-jacente dans ce système, combien ces personnages écornent la férule sous laquelle ils vivent tout en proclamant l'excellence de ce même système, à l'appui d'un enseignement et d'une culture qu'ils comprennent mal (les personnages ne s'accordent pas tous sur une vision de ce système, loin s'en faut !).

C'est peut-être une erreur de ma part d'avoir enchaîné les deux volumes de Chronique indiscrète des mandarins l'un à la suite de l'autre. J'ai hésité et cédé, pris par le goût que j'avais de cette succession d'épisodes indépendants entre eux, ou du moins, dont l'interdépendance était plus ou moins relâchée... c'est beaucoup moins vrai dans la deuxième moitié, où la cohérence du récit est bien réelle faute de pouvoir être comprise de bout en bout par un lecteur déjà épuisé, préférant l'enfilade à l'enchaînement. À l'égard de cette société si corrompu, Wou King-Tseu a somme toute donné le ton dès le premier chapitre de son livre en décrivant une attitude exemplaire : la fuite.


Mots-clés : #satirique #traditions
par Dreep
le Mer 24 Fév - 14:06
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Wou King-Tseu (Wu Jingzi)
Réponses: 6
Vues: 203

Flannery O'Connor

Merci Tristram  cheers  !

Flannery O'Connor est vraiment la Grande Dame des Lettres du Sud US !

Voici ce que j'en bafouillais antan:

___________________________________________________________________________________________________________________

Et ce sont les violents qui l'emportent

Tag satirique sur Des Choses à lire The_vi10

Titre original: The violent bear it away, 1955 pour l'écriture, 1960 pour la parution en langue originale.

Roman (195 pages environ, trois parties, douze chapitres), qui a la particularité d'avoir été son premier opus publié post-mortem en français, comme dans pas mal d'autres langues.

Un écrit-malaise. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments ? En refermant "Et ce sont les violents qui l'emportent" ne répond pas "oui, peut-être", mais oui.  
L'histoire elle-même nous peint quelques-unes d'entre les tares, plus ou moins familières, susceptibles d'apparaître au sein du Bible Belt comme de l'humanité entière, qui sont autant d'incompréhensions prospectives de Flannery O'Connor.

Une figure de père possédé enlève sans succès un neveu (Rayber) dans son antre de Powerhead (tout un patronyme !).
Celui-ci lui échappe et un petit neveu (Tarwater, tout un patronyme également !) est à son tour pris sous la coupe (ou la coulpe ?) du vieillard.

En de paroxystiques scènes, Flannery O'Connor nous dépeint un quotidien où des effluves de Bible mal digérées tiennent lieu de règles de conduite, érigées par un vieil homme se parant des attributs de prophète et désireux de continuer sa lignée prophétique.

Puis nous assistons au trépas du vieillard, ponctué par une cuite de Tarwater, qui croit incendier le corps (sacrilège) et la maison avant de s'enfuir rejoindre, à la ville (Atlanta ?), Rayber.
Rayber qui incarnerait (cela reste fort hypothétique !) une certaine normalité. Du moins au sens où nous l'entendons, et d'ailleurs sens où s'était entendu à la date de parution.
Mais, Rayber...un autre désemparé, un autre cabossé de la vie, un autre déconnecté, pas seulement par son appareillage auditif, lien vers autrui et le monde, qu'il branche...ou parfois non.
Rayber, une femme en fuite, un enfant anormal à charge (nommé Bishop, cet innocent, ce qu'il y a de moins innocent ne serait-il pas, de la part de l'auteur, le choix du nom ?), Rayber, des convictions, un process analytique qui lui tient lieu de pensée, mais ce n'est parfois pas si loin de l'illumination que ne l'est son oncle, et ça, c'est fort, en termes de perte de repères lectoraux, chère Flannery O'Connor.

Bishop, l'innocent, l'anormal, le petit garçon et ses yeux, son physique rappelant sans coup férir le vieux fou.

Rayber demi-sourd, conséquence d'un tir au fusil du vieux psychopathe qui lui emporta une oreille.

Arrivé en ville, alors qu'il n'est pas du tout adapté à l'univers urbain, Tarwater frappe à la porte de Rayber son oncle. Quelques jours suffisent, qui sont le prétexte à l'action du roman.

Rayber, ambitieux, le félicite de son choix et l'héberge, pensant amener Tarwater à la normalité, enfin, telle que Rayber la conçoit.
Quelques scènes, qui ont dû faire jubiler l'écrivain à l'écriture, sont immanquables et d'une profondeur des plus rares. Vraiment de très haute volée. Obsédé par le fait de se défaire du vieux taré, qui l'a modelé sinon corps du moins âme, Tarwater entre d'emblée dans l'opposition la plus déroutante envers Rayber, qui pourtant désire autant que lui ce but, mais par d'autres voies que celles, brouillonnes, sanguines et aliénées, de son neveu. Et Tarwater poursuit son legs, son idée fixe, à savoir baptiser Bishop, afin qu'il continue la lignée prophétique de l'ancêtre. Six journées de vie commune, et...

Farfelu ? Sans aucun doute. Mais fébrile, nauséabond jusqu'au nauséeux, le livre se laisse continuer avec un plaisir malsain, celui du voyeur. On ne peut pas dire qu'on ne soit pas tenté de lâcher de telles pages, si l'on est un être humain constitué. Mais on est pris. Quelle force d'écriture, tout de même, Flannery O'Connor. Juste un grand auteur...

Le roman ne s'étiole jamais. Une analyse de l'eau, du feu, de la faim rapportées à cet ouvrage doit avoir nourri force pages savantes et universitaires, du moins je le présume (il y a matière, large !!).

Tarwater dépassera Rayber; accomplira ce dont il ne s'est pas senti la force. Reviendra sur le lieu de son méfait par un cheminement (géographiquement) long, un chemin signifié. Les eaux du baptême (par effraction) sont celles de la mort du summum de l'innocent incarné, donc une crucifixion supplémentaire de Jésus, sans doute, si j'analyse bien.
Tarwater probablement violé (le texte, sans doute pour éviter une censure de l'époque, et c'est un texte déjà borderline, est tout en suggestion magistrale). Tarwater trompé, comme cocufié dans son immolation de préférence à une inhumation, Tarwater qui se (re) dirige à la ville pour conclure.

Je défends ce roman, et le défendrai loin. Mais je ne suis pas sûr de le conseiller à des yeux non avertis. Manière de dire que je suis sûr de ne pas le faire. Il y a là de la très haute littérature. Avis net de chef d'œuvre en ce qui me concerne, s'il me faut jauger l'ouvrage.  

Chapitre IX a écrit:
Il réfléchit avec amertume qu'elle n'avait même pas réussi à vivre avec le visage de Bishop où il n'y avait rien d'arrogant. Le petit garçon s'était relevé et avait grimé sur la banquette arrière et, penché en avant, il lui soufflait sa respiration dans l'oreille. Par nature et par entraînement elle était qualifiée pour prendre en charge un enfant exceptionnel mais pas un enfant aussi exceptionnel que Bishop, portant son nom de famille et le visage de "cet horrible vieillard". Elle était revenue une seule fois au cours de ces deux dernières années et lui avait enjoint de placer Bishop dans une institution parce que, disait-elle, il était incapable de l'élever comme il fallait - néanmoins il était évident, rien qu'à le regarder, qu'il prospérait comme une plante au soleil. La façon dont Rayber s'était conduit en cette occurrence était encore pour lui une source de satisfaction. D'une bourrade, il avait envoyé sa femme rouler presque au milieu de la chambrée.

 A cette époque, il savait déjà que sa propre stabilité dépendait de la présence du petit garçon. Il pouvait contrôler son terrifiant amour aussi longtemps qu'il le concentrait sur Bishop, mais si quelque chose arrivait à l'enfant, c'est à cet amour même qu'il lui faudrait faire face. Alors le monde entier deviendrait son fils idiot. Il lui faudrait, par un suprême effort, résister à l'admission; avec chaque nerf, chaque muscle, chaque pensée, il lui faudrait résister au moindre sentiment, à la moindre pensée. Il lui faudrait anesthésier sa vie.


Première phrase du chapitre I de la première partie (entame du roman) a écrit:
L'oncle de Francis Marion Tarwater n'était mort que depuis quelques heures quand l'enfant se trouva trop soûl pour achever de creuser sa tombe, et un nègre nommé Buford Munson, qui était venu faire remplir sa cruche, fut obligé de la finir et d'y traîner le cadavre qu'il avait trouvé assis à table devant son petit déjeuner, et de l'ensevelir d'une façon décente et chrétienne, avec le signe du Sauveur à la tête de la fosse et assez de terre par-dessus pour empêcher les chiens de venir le déterrer.




Rafistolé d'un message sur [i]Parfum du 11 août 2014[/i]


Mots-clés : #famille #religion #satirique
par Aventin
le Dim 3 Jan - 10:50
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Flannery O'Connor
Réponses: 35
Vues: 1701

Antonio Lobo Antunes

Le Cul de Judas

Tag satirique sur Des Choses à lire Image151

Au cours d’un monologue avec une dame dans un bar (abondamment arrosé) puis le reste de la nuit chez lui, le narrateur se confie dans une chronique amère de la guerre portugaise en Angola (que Lobo Antunes a vécu pendant plus de deux ans de service militaire en tant que médecin).
« Le charme des bars réside, n'est-ce pas, dans le fait qu'à partir de deux heures du matin ce n'est pas l'âme qui se libère de son enveloppe terrestre et qui monte verticalement vers le ciel, comme l'envol mystique des rideaux blancs chez les morts de nos missels, mais c'est la chair qui se défait de l'esprit, un peu surprise, et qui commence une danse pâteuse de statue en cire qui fond, pour finir dans les larmes de remords de l'aurore, quand la première lumière oblique nous révèle, de son implacabilité radioscopique, le triste squelette de notre irrémédiable solitude. »

« Le jour enfle par les fentes des persiennes, douloureux et lourd comme un furoncle, abritant en lui des pus d'horloge et de fatigue. »

De A à Z (c’est la numérotation des chapitres), il retrace cette expérience pleine des « coliques douloureuses du mal du pays et de la peur ».
« Nous avons jeté l'ancre à Marimba : rangée de manguiers énormes sur le sommet d'une colline entourée par la distance bleue des champs, dans une nouvelle clôture de fil de fer sur laquelle les mômes des paillotes voisines accrochaient leurs visages affamés pendant que des nuages gros de pluie, pesants comme des outres, s'accumulaient sur le rio Cambo, habité par le silence minéral des crocodiles. Là, pendant un an, nous sommes morts, non pas de la mort de la guerre qui nous dépeuple soudain le crâne dans un fracas fulminant et laisse autour de soi un désert désarticulé de gémissements et une confusion de panique et de coups de feu, mais de la lente, angoissante, torturante agonie de l'attente, l'attente des mois, l'attente des mines sur la piste, l'attente du paludisme, l'attente du chaque-fois-plus-improbable retour avec famille et amis à l'aéroport ou sur le quai, l'attente du courrier, l'attente de la jeep de la P.I.D.E. qui passait hebdomadairement en allant vers les informateurs de la frontière, et qui transportait trois ou quatre prisonniers qui creusaient leur propre fosse, s'y tassaient, fermaient les yeux avec force, et s'écroulaient après la balle comme un soufflé qui s'affaisse, une fleur rouge de sang ouvrant ses pétales sur leur front : "C'est le billet pour Luanda ‒ expliquait tranquillement l'agent en rangeant son pistolet sous l'aisselle ‒ on ne peut pas se fier à ces salauds."
De telle sorte qu'une nuit quand le type s'est fendu une fesse sur la cuvette brisée des WC, comprenez-vous, je lui ai cousu le cul sans anesthésie, dans le cagibi de poste de secours, sous le regard content de l'infirmier, vengeant ainsi, un peu, à chacun de ses hurlements, les hommes silencieux qui creusaient la terre, la panique fondant en énormes plaques de sueur sur leurs maigres dos et qui nous fixaient de leurs orbites dures et neutres comme des galets, vidées de lumière comme celles des morts sans vêtements couchés dans les réfrigérateurs des hôpitaux. »

C’est aussi une évocation atroce de l’Afrique et « des larves à la Bosch », « ces noirs concaves de faim » :
« Des gosses sans doigts, affolés par les mouches, se groupaient en un essaim muet d'épouvante, des femmes aux traits de gargouille échangeaient en secret des dialogues que les palais en mine de leurs bouches transformaient en une pâte de gémissements, et moi, je pensais à la Résurrection de la chair du catéchisme, comme à des morceaux de tripes s'élevant des trous des cimetières dans un réveil lent d'ophidiens. »

C’est surtout une rageuse dénonciation des fauteurs de guerre.
« Debout, devant la porte de la salle d'opérations, les chiens de la caserne en train de flairer mes vêtements, assoiffés du sang de mes camarades blessés en taches sombres sur mes pantalons, ma chemise, les poils clairs de mes bras ; je haïssais, Sofia, ceux qui nous mentaient et nous opprimaient, nous humiliaient et nous tuaient en Angola, les messieurs sérieux et dignes qui, de Lisbonne, nous poignardaient en Angola, les politiciens, les magistrats, les policiers, les bouffons, les évêques, ceux qui aux sons d'hymnes et de discours nous poussaient vers les navires de la guerre et nous envoyaient en Afrique, nous envoyaient mourir en Afrique, et tissaient autour de nous de sinistres mélopées de vampires. »

« Nous revenons avec le sang propre, Isabelle : les analyses ne montrent pas les noirs en train d'ouvrir leur fosse pour le tir de la P.I.D.E., ni l'homme pendu par l'inspecteur à Chiquita, ni la jambe de Ferreira dans le seau à pansements, ni les os du type de Mangando sur le plafond en zinc. Nous revenons avec le sang aussi propre que celui des généraux dans leurs cabinets à air conditionné, à Luanda, déplaçant des points de couleur sur la carte d'Angola, aussi propre que celui des messieurs qui s'enrichissaient en faisant le trafic d'hélicoptères et d'armes à Lisbonne, la guerre est dans le cul de Judas, dans les trous pourris, vous comprenez, et non pas dans cette ville coloniale que je hais désespérément, la guerre ce sont les points de couleur sur la carte d'Angola et les populations humiliées, transies de faim sur les barbelés, les glaçons dans le derrière, l'invraisemblable profondeur des calendriers immobiles. »

Le tout traité en longues phrases travaillées d’une vision pleine de sarcasme, d’humour noir, d’ironie de ce long séjour agonique en Afrique ; récurrence des images optiques (y compris miroir) et animalières, nombreuses références picturales (et aussi littéraires), évocation des anges et des moustaches, présence forte de Lisbonne.  
« Le miroir de la cabine me renvoyait mes traits déplacés par l'angoisse, comme un puzzle défait où la grimace affligée du sourire acquérait la répugnante sinuosité d'une cicatrice. »

Emporté par une vindicte désabusée, ce roman pèche peut-être par une certaine immaturité, maladresse comme de débutant (avec quelques doutes sur la traduction, au moins concernant la ponctuation et le vocabulaire).

Mots-clés : #colonisation #guerre #mort #satirique
par Tristram
le Mer 7 Oct - 16:57
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: Antonio Lobo Antunes
Réponses: 23
Vues: 1726

Enrique Vila-Matas

Air de Dylan

Tag satirique sur Des Choses à lire Air_de10

Le narrateur (un auteur barcelonais…) rencontre lors d’un colloque sur l'échec Vilnius Lancastre, jeune barcelonais ressemblant à Bob Dylan, dont le père, un éminent auteur qui vient de décéder, le hante "littéralement", et qui travaille avec indolence à un projet cinématographique basé sur ses « Archives de l’échec en général ».
L’échec, la paresse, l’hostilité père-fils, la pièce Hamlet, le réalisme, voici quelques éléments autour desquels Enrique Vila-Matas emmêle cet imbroglio romanesque, lui donnant une sorte de cohérence baroque, extravagante et inventive, comme de coutume métissée de références littéraires et cinématographiques, avec nombre de renvois à sa propre œuvre et à ses thèmes de prédilection.
« Oblomov est un jeune aristocrate déshérité, incapable de faire quoi que ce soit de sa vie. Il dort beaucoup, lit de temps en temps, bâille sans arrêt. Hausser les épaules est son geste favori. Il fait partie de ces personnes qui ont pris l’habitude de se reposer avant de se fatiguer. Rester étendu le plus longtemps possible semble son unique aspiration, sa modeste rébellion. Oblomov représente l’indifférent au monde par excellence. »

« …] cette idée du théâtre dans le théâtre utilisée par Shakespeare dans Hamlet, idée consistant à demander à une troupe de théâtre d’illustrer des faits similaires à ceux qui étaient survenus dans la vie réelle pour ainsi donner à entendre à tout le monde (personnages et auditoire) sa propre version, et vérifier, selon les réactions de certains, si c’était la bonne. »

« J’ai toujours essayé de progresser. Mais les thèmes restent inévitablement les mêmes, et c’est encore plus évident quand l’écrivain est un névrosé comme moi. On ne possède que ses propres thèmes dans lesquels on se déplace et, au fond, le mieux à faire, c’est de devenir monotone. »

La recherche de l’origine d’une phrase est un « moteur pour explorer le monde » :
« Ou peut-être que ma recherche servira à montrer que les phrases sont à tout le monde, que la paternité de l’œuvre n’existe pas, que l’origine réelle de toute phrase se perd dans la nuit des temps… »

L’écrivain-narrateur entreprend de réécrire l’autobiographie du disparu, dédiée à son amante (devenue celle de son fils) et détruite par sa veuve :
« Un récit assez synthétisé de sa vie, qu’il n’avait pas terminé. En biais, transversal, oblique. »

(cf. les mémoires de Mac et son contretemps.)
On est dans un pur délire fictionnel :
« Son éternelle et admirable bonne humeur lui donnait le courage d’organiser dans sa vaste librairie – l’achat récent d’un sex shop voisin lui avait permis de doubler la surface de son magasin – toutes sortes de manifestations culturelles et il y avait plusieurs clubs de lecture. »

« …] les écrivains qui survivent […] sont seulement ceux qui tiennent compte de la tragédie de tant de lecteurs dont on a abusé et qui, malgré les abus, montrent qu’ils ont encore la force de prêter attention à ceux qui, comme eux, essaient de mettre de l’ordre dans la conscience chamboulée. On ne voit jamais à la télévision ce travail secret avec la conscience, il n’est pas médiatique, il habite dans les vieilles maisons de la sempiternelle vieille littérature. »

« La vie est une souricière, le réel n’est que théâtre, et nous ne sommes rien sans la mémoire qui invente toujours. »

« Avec leur Théâtre de la souricière, Débora et Vilnius étaient tous les deux convaincus que, pour dire ou insinuer la vérité, la fiction serait toujours très supérieure à d’autres moyens qui s’étaient révélés inefficaces. »


Mots-clés : #ecriture #famille #satirique #universdulivre
par Tristram
le Lun 31 Aoû - 21:17
 
Rechercher dans: Écrivains de la péninsule Ibérique
Sujet: Enrique Vila-Matas
Réponses: 59
Vues: 3981

Henri Duvernois

Tag satirique sur Des Choses à lire Duvern10

L'homme qui s'est retrouvé

Drôle de petit bouquin qui utilise un prétexte science-fictionnel de voyage dans le temps pour faire autre chose, à la fois ironique radioscopie parisienne d'avant la première guerre et à la fois roman rétrospectif sur la jeunesse. Un vieux bonhomme à l'aise financièrement mais c'est à peu près tout malgré sa maîtresse se "retrouve" jeune et il essaye de s'aider lui et sa famille, ses amies.

De l'humour pas trop forcé, des ruptures de ton, un goût du croquis mais avec ce qu'il faut de densité pour conserver la mélancolie. Du sentiment il y en a, à distance, dans ce double portrait antinomique. Le jeune homme bouillant est un petit con, le vieux bonhomme une bonne âme maladroite un rien orgueilleuse et blessée. Et les affaires sont les affaires...

Drôle de petit voyage !





Mots-clés : #amour #satirique
par animal
le Dim 7 Juin - 20:02
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Henri Duvernois
Réponses: 3
Vues: 117

Gilbert-Keith Chesterton

Le Poète et les fous

Tag satirique sur Des Choses à lire Le_poz11

Titre original: The Poet and The Lunatics. Huit nouvelles, parues en 1929, qui peuvent être lues ici en langue originale. 255 pages environ.

Il s'agit d'un énième personnage de détective chestertonnien, nommé cette fois-ci Gabriel Gale, grand jeune homme blond, peintre et poète. Il n'y a pas vraiment de nouveaux codes, toujours le parti-pris de l'apparente irréalité, de l'intuition prenant le pas sur la méthode, le scientifique. On trouve un peu moins de burlesque, un peu moins de ce fameux humour britannique dont il est un champion (ou est-ce moi qui est passé au travers ?).

On relève une jolie petite délicatesse dans le procédé littéraire, consistant à donner la chute de la première nouvelle...dans la dernière !

Ici, notre Gilbert-Keith raisonne ainsi:
Les fous, les aliénés, Lunatics en anglais, pour comprendre leurs actes lorsque ceux-ci apparaissent hors-normes ou inouïs au commun des mortels, il faut soit l'être un peu soi-même, soit emprunter des voies imaginatives quasi jamais fréquentées.

D'où le façonnage d'un type de héros comme Gabriel Gale, encore une variation de Chesterton sur le thème du détective qui n'en est pas (et ne paye pas de mine) mais parvient in fine à résoudre.  

On retrouve aussi ces bonnes vieilles déclinaisons de l'auteur sur des thèmes qu'il court si volontiers, le déguisement, l'amitié, les auberges ("pubs"), l'apparence trompeuse, le détail, et ces constructions littéraires si fluides, si adaptées au format nouvelles, qui embarquent bien le lecteur, vraiment sans coup férir.

Le goût de la marge, les comptes réglés avec la pensée scientiste, ça et là (mais plus parcimonieusement ici) la formule qui fait que Chesterton reste à jamais cette mine à citations à ciel ouvert - même si là on est dans une veine moins abondante.
Un peu moins prophétique qu'il ne fut peut-être (voir L'auberge Volante, La sphère et la croix, Le Napoléon de Notting Hill...), même si, dans ce domaine-là aussi, il y a un ou deux joyaux à glaner...

Autre goût, celui de la couleur, le sens du pictural (dans son autobio, L'homme à la clef d'or, il s'en explique, disant que depuis le temps des boîtes à jouer il avait toujours conservé l'émotion d'échafauder des décors peints).
Un exemple de ce côté pictural et coloriste, et de l'embarquement garanti du lecteur, cet extrait proche de l'entame de la 2ème nouvelle:
L'oiseau jaune a écrit:C'était comme s'ils avaient atteint un bout du monde paisible; ce coin de terre semblait avoir sur eux un effet bizarre, différent selon chacune de leurs personnalités, mais agissant sur eux tous comme quelque chose de saisissant et de vaguement définitif.
Et cependant il était d'une qualité aussi indéfinissable qu'unique; il n'était en rien sensiblement différent d'une vingtaine d'autres vallées boisées de ces comtés occidentaux en bordure du Pays de Galles.
Des pentes vertes plongeaient dans une pente de forêts sombres qui par comparaison paraissaient noires mais dont les fûts gris se reflétaient dans un méandre de la rivière comme une longue colonnade sinueuse. À quelques pas de là, d'un côté de la rivière, la forêt cédait la place à de vieux jardins et vergers, au milieu desquels se dressait une maison haute, en briques d'un brun intense, avec des volets bleus, des plantes grimpantes plutôt négligées s'accrochant aux murs, davantage à la manière de la mousse sur une pierre que de fleurs dans un parterre.
Le toit était plat, avec une cheminée presque en son milieu, d'où un mince filet de fumée s'étirait dans le ciel, seul signe de ce que la maison n'était pas complètement abandonnée.
Des cinq hommes qui, du haut de la colline, regardaient le paysage, un seul avait une raison particulière de le regarder.  



Enfin, le quichottisme de Gabriel Gale n'est pas sans rappeler bien d'autres héros -ou caractères principaux- de la prose du gentleman de Beaconsfield (je vous épargne la liste maison !).

Bref, on peut juger que ce n'est peut-être pas un Chesterton majeur, mais...qu'est-ce qu'il se dévore bien, tout de même !

Mots-clés : #absurde #criminalite #humour #nouvelle #satirique #xxesiecle
par Aventin
le Mar 26 Mai - 19:47
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Gilbert-Keith Chesterton
Réponses: 43
Vues: 2364

Gabriel Garcia Marquez

L'automne du patriarche

Tag satirique sur Des Choses à lire 41czfw11


Le dernier puisque à l'évidence le cadavre découvert dans la maison du pouvoir, un véritable capharnaüm,  est bien celui du dictateur, sa défunte mère Bendicion Alvarado pourrait en témoigner, elle la canonisée laïque ! Le corps en habit de général, son physique : des pieds de pachiderme et son appareil génital que défigure une vilaine hernie ! Il n'a pas survécu à ses précédentes morts !

"pourtant quand les rumeurs de sa mort semblaient les plus sûres on le voyait paraître plus vivant et plus autoritaire que jamais au moment le plus imprévu pour imposer d’autres caps imprévisibles à notre destin. Il aurait été facile de se laisser convaincre par les indices immédiats du sceau présidentiel ou la dimension surnaturelle de ses pieds de marcheur increvable ou l’évidence insolite de cette roupette volumineuse que les charognards n’avaient pas osé picorer, mais quelqu’un gardait toujours le souvenir d’autres indices semblables chez d’autres morts moins importants du passé. "

Le Général président qui n'a pas d'âge défini mais que l'on peut situer entre 107 et 232 ans a exercé de nombreuses années  son pouvoir tyrannique.

Tout les ingrédients sont là, arrestations arbitraires, tortures, tueries de masses,  l'enrichissement ( l'argent et les propriétés du général), sa paranoïa, ses superstitions, sa sexualité.

S'y mêlent l'ingérence et la spoliation d'autres pays, notamment la capture de "la mer" cette mer qu'il aimait observé de sa fenêtre. La décrépitude de la vieillesse surgit au long du récit, de la perte des souvenirs à la perte de la vie.


-
[center]-----------------

Tout ce que je pourrais dire ne serait que faiblesse devant une telle écriture, une telle imagination ; car ce n'est que de la fiction, une satire  non ? ......................quoi que !

La longueur XXL des phrases  ajoute à la fantaisie, à la bizarrerie de cette  écriture débridée, ensorcelante, poétique.

(je ne sais si c'est habituel  le changement de personne, sautant impromptûment du je au il ou se nommant général)

Ce n'est que ma première intrusion dans l'oeuvre de l'auteur ; je laisse donc parler les extraits

" il était minuit et le général Rodrigo de Aguilar n’arrivait toujours pas, quelqu’un tenta de se lever, avec votre permission, dit-il, il le pétrifia d’un regard mortel qui signifiait que personne ne bouge, que personne ne respire, que personne ne vive sans ma permission jusqu’au douzième coup de minuit où les rideaux s’ouvrirent et où l’illustre général de division Rodrigo de Aguilar fit son entrée sur un plat d’argent, étendu de tout son long sur une garniture de choux-fleurs et de laurier, macéré dans les épices, doré au four, accommodé avec son uniforme à cinq amandes d’or des grandes occasions et les ganses du courage illimité sur la manche retroussée de son bras de manchot, sept kilos de médailles sur la poitrine et un brin de persil dans la bouche, prêt à être servi à ce banquet de camarades par les équarisseurs officiels devant nous tous les invités pétrifiés d’horreur qui assistâmes le souffle coupé à l’exquise cérémonie du découpage et de la distribution, puis quand il y eut dans chaque assiette une part de ministre de la Défense farci aux pignons et aux herbes, il donna l’ordre de commencer, bon appétit messieurs !"

"... il nous promit de reconstruire une réplique exacte du panthéon des hommes illustres dont les décombres calcinés sont restés tels jusqu’à nos jours, il ne fit rien pour dissimuler le terrible exorcisme du mauvais rêve mais profita de l’occasion pour liquider l’appareil législatif et judiciaire de la vieille république, écrasa d’honneurs et de fortune les sénateurs les députés les magistrats dont il n’avait plus besoin désormais pour sauver la façade comme au début de son régime, il les exila dans des ambassades heureuses et lointaines ne gardant pour toute suite que l’ombre solitaire de l’Indien à la machette qui ne l’abandonnait jamais, goûtait sa nourriture et son eau, maintenait les distances, surveillait la porte tandis que lui restait chez moi alimentant la rumeur qu’il était mon amant secret alors qu’en réalité il me rendait visite deux fois par mois pour consulter les tarots durant ces nombreuses années où il se croyait encore mortel, avait la vertu du doute, savait se tromper et accordait plus de confiance aux cartes qu’à son instinct primitif, arrivait toujours aussi effrayé et vieux que la première fois où il s’était assis devant moi et sans dire un mot m’avait tendu ces mains aux paumes lisses et tendues comme un ventre de crapaud telles que je n’en avais jamais vu et ne devais jamais en revoir au cours de ma longue vie de liseuse de destins étrangers, il les avait posées en même temps sur la table comme deux suppliques muettes de condamné, il me parut alors si anxieux et désabusé que je fus moins impressionnée par ces paumes arides que par sa mélancolie sans soulagement, la débilité de ses lèvres, son pauvre cœur de vieillard rongé par l’incertitude et dont le destin non seulement nous échappait dans les lignes de ses mains mais dans toutes les sources de consultation dont nous disposions, car dès qu’il les coupait les cartes devenaient des puits troubles, le marc de café s’embrouillait au fond de la tasse où il avait bu, les clefs de tout ce qui avait quelque chose à voir avec son avenir, son bonheur et la réussite de ses actions s’évanouissaient pour devenir limpides dès qu’il s’agissait par contre du destin des gens qu’il fréquentait de près ou de loin, nous vîmes donc sa mère Bendicion Alvarado en train de peindre des oiseaux........................

"elle s’était agrippée à pleines mains à mes cheveux pour ne pas mourir seule dans le vertige abyssal où je me mourais sollicité à la fois et avec la même violence par toutes les urgences du corps, et cependant il l’oublia, il resta seul dans les ténèbres à se chercher lui-même dans l’eau saumâtre de ses larmes général, dans le fil paisible de sa bave de bœuf, général, dans l’étonnement de son étonnement de madre mía Bendicion Alvarado comment ai je pu vivre tant d’années sans connaître ce doux supplice, pleurait-il, étourdi par les désirs de ses reins, le chapelet de pétards de ses tripes, le déchirement mortel du tendre entacule qui lui arracha les entrailles et le transforma en bête égorgée dont les bonds d’agonie éclaboussaient les draps neigeux d’une matière chaude et acide qui corrompit dans sa mémoire l’air de verre liquide de cette soirée de pluie radieuse de la moustiquaire, car c’était de la merde, général, et cette merde-là c’était la vôtre"
Mots-clés : #regimeautoritaire #satirique
par Bédoulène
le Dim 10 Mai - 14:34
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Gabriel Garcia Marquez
Réponses: 57
Vues: 2240

Tahar Ben Jelloun

L'insomnie

Tag satirique sur Des Choses à lire L_inso10


Tanger : le narrateur, un scénariste, est insomniaque et découvre qu’il ne trouve le sommeil qu’après avoir tué quelqu’un ‒ remède qui ne dure qu’un temps, et donc à renouveler régulièrement. En fait, pris dans un engrenage, il force la main aux personnes promises à une mort proche.
« Je n’étais pas un tueur, mais un "hâteur" de mort. »

« ‒ Non, pas le tuer, mais juste avancer la date de sa mort… »

L’efficacité du procédé dépend de la "valeur" des personnes qu’il aide « en fin de vie à partir en paix » :
« Les points crédits sommeil ‒ c’est ainsi que je les appelais désormais ‒ que je venais de gagner étaient dix fois plus importants que ceux que m’avait fait gagner son frère qui, du fait de sa pauvreté, ne pesaient pas lourd dans la balance de ma bourse imaginaire. »

Cette histoire, assez rocambolesque (et qui m’a rappelé Vila-Matas, peut-être aussi par contamination de ma récente lecture), est occasion sinon prétexte à rendre compte avec un esprit fort critique de la société marocaine, empreinte des « mauvais souvenirs des années de plomb », d’autoritarisme, de corruption, d’hypocrisie, de prostitution, de sorcellerie, et de la religion musulmane.
« Elle a fait le pèlerinage cinq fois et pense que mourir sur les lieux saints de l’islam est une chance inespérée. J’aurais pu lui offrir le voyage pour qu’elle se laisse piétiner par des brutes et meure sur place. Mais je n’étais pas assez croyant pour tenter le coup. »

« Je ne jeûne pas durant le mois de Ramadan. Il m’arrive de boire un verre de bordeaux ou une coupe de champagne. Je n’exagère jamais. »

« J’ai réussi cependant à lui interdire d’insulter en ma présence les juifs et les Noirs. Il se retenait et je voyais que ça le démangeait et qu’il faisait beaucoup d’efforts. »

« Comme tous les grands voyous, il devait avoir une assurance européenne qui lui permettrait d’être évacué par avion sanitaire et d’être sauvé dans un hôpital parisien. »

Le narrateur est divorcé, toujours en contact et en mauvais termes avec sa mégère d’épouse, à la base de son problème d’insomnie.
« "C’est qu’elle t’aime toujours !" Comment pouvaient-ils confondre l’amour et cette volonté de nuire ? Comment penser qu’aimer c’est harceler, poursuivre de sa hargne une personne qui a été proche ? »

Belle étude clinique de l’insomnie :
« Nuits blanches, nuits sèches, sans rêves, sans cauchemars, sans aventures. Nuits tristes. Nuits étroites, étriquées, réduites à quelque souffrance. Nuits inutiles, sans intérêt, sans saveur. Nuits à oublier, à jeter dans la poubelle. Nuits traîtresses. Nuits sans vergogne. Nuits de bandits, de truands, de salauds. Nuits sales, perverses, cruelles, hideuses. Nuits indignes du jour, du soleil, de la lumière et de la beauté du monde. »

« Je ne sais plus depuis combien de nuits je suis privé de sommeil. Je ne dors plus. Impossible de fermer l’œil, même un instant. La nuit devient blanche et creuse. Son vide me torture et me met dans tous mes états. Dès que le soir approche, je ne suis plus le même. Je me surprends à mendier à voix haute : "S’il vous plaît… un petit peu de sommeil… un petit peu de cette douce et agréable absence… Une simple échappée, une brève escapade, un pique-nique avec les étoiles dans le noir absolu me suffiraient…" Mais rien. »

« Quelqu’un chuchote dans l’oreille : le sommeil est un animal de compagnie, il faut en prendre soin, sinon il te quitte et tu auras le plus grand mal à le faire revenir, un animal doux et tendre, capricieux, parfois compliqué, plus important qu’un chien ou un chat, c’est le prince de la compagnie, s’il t’abandonne tu connaîtras une douleur étrange… »  

Évidemment, « aider des vieilles personnes à s’en aller dans le calme et la dignité » évoque l’euthanasie, et ce livre peut aussi contenir une réflexion sociétale, ou même une fable ‒ à moins qu’il ne s’agisse que des fictions ou fantasmes du cinéaste, voire de ses rêves !
Dans un genre totalement différent que celui des autres livres de Tahar Ben Jelloun (au moins ceux que j’ai lu), celui-ci est finement humoristique, quoique grinçant.

Mots-clés : #humour #satirique #thriller
par Tristram
le Lun 4 Mai - 0:25
 
Rechercher dans: Écrivains du Maghreb
Sujet: Tahar Ben Jelloun
Réponses: 10
Vues: 3009

Vassili Axionov

Tag satirique sur Des Choses à lire Papier10



Paysages de papier

1973 à Moscou sous la présidence de Brejnev. Un jeune ingénieur Igor Vélocipèdov , nom ayant  200 ans d’existence donc bien avant l’invention du vélocipède, se plait-il à rappeler, travaille consciencieusement et efficacement au Secteur des Pistons du Laboratoire des Moteurs n° 14 du Ministère de l’Industrie Automobile de la RSFSR,  est contrarié du fait qu’il n’a reçu que des refus à ces demandes pour l’obtention :

- Un lotissement horticopotager
- Son voyage prévu dans la République de Bulgarie (invité par un collègue) est jugé inopportun, donc pas de passeport
- L’inspection autoroutière d’Etat de l’URSS l’informe qu’il n’y avait pas de possibilité de l’inclure sur la liste d’attente des postulants à l’achat d’une voiture de tourisme

Serait-il si insignifiant alors que d’autres se félicitent de leurs acquis ?
S’en étant ouvert à son amie Fenka, celle-ci lui suggère d’écrire une lettre fondamentale, mais à qui ?

- Le Parti est le maître  ( Le Parti est une main aux millions de doigts serrés en un poing martelant)

La première lettre l’ayant conduit devant Féliaïev (directeur de la division idéologique du comité de Frounzé, l’ inconscient Igor signe sur sa demande une lettre ouverte de critiques contre Soljénitsyne et Sakharov, ladite lettre paraissant à la revue « Parole d’honneur » vaudra à sa parution les foudres de Fenka et de ses amis (les violon jazzy)POUR le "renouveau démocratique de la Russie" ainsi que les reproches de Spartakus qui travaille avec lui.

— Curieux manque de discernement ! Que je tourne pute, il avale tout ce qu’on lui sert ! Ne pas savoir reconnaître ces crapules, ces authentiques bons à rien soviétiques ! Strange, very étrange…
- C’est donc que je suis bouché, c’est donc que je suis un petit-bourgeois, voilà pourquoi ma nana m’a chassé, je ne suis rien d’autre qu’une victime des usurpateurs de papiers, une fourmi dénuée de raison.


Igor est débordé par les convocations, Féliaïev lui demande de refaire ses demandes etc…  Instruit par les lectures que lui a prêtées sa voisine Agrippine, Igor écrit une seconde lettre au « Très honnoré Brejnev ». Dans laquelle il critique la détente internationale, la colonisation, l’hégémonie de Mao, la non restitution de leur île au Tatars de Crimée, réclame la liberté pour plusieurs prisonniers, de laisser la liberté de création à Sakharov et Soljénitsyne, le retrait de l’armée en Tchécoslovaquie, la presse, la psychiatrie forcée, élections truquées au Soviet Suprême d’URSS etc………………. Bref tout pour déplaire au Parti, au représentant du Peuple.

De plus, Igor demande à Brejnev de considérer sa précédente lettre  comme nulle et non avenue et il ajoute :

Je retire ma signature sous la couverte de La Parole d’Honneur, car dans certains de la capitale continue à circuler le que je me suis vendu et aurais contribué à persécuter les plus brillants des Droits de l’Homme.

Evidemment Igor est licencié, son camarade Spartakus aussi, les deux se retrouvent à travailler « au noir » Igor se découvre après que sa lettre ait été publiée dans des journaux occidentaux, un "héros", de nombreux amis.

Mais on ne se sort pas facilement de « la main aux millions de doigts », à la suite d’un détournement de fait Igor et Spartkus sont arrêtés et malgré les nombreuses interventions en leur faveur seront envoyés dans les camps. Igor y passera 10 ans. A sa sortie il parviendra à gagner les USA pays où se sont exilés tous ses amis.

Là-bas aussi la paperasse confirme les actes, il faut conserver les "papiers".

— La bureaucratie russe, mon cher Vélocipèdov, est vieille, lourde, torturée par un complexe de culpabilité caché. Sous son aspect soviétique, elle est quasi parvenue à l’agonie. La bureaucratie américaine est jeune, équipée d’ordinateurs et produit ses montagnes de papier en débordant d’autosatisfaction. Par chance, pour l’instant (je le souligne : pour l’instant), elle n’encourage pas la délation idéologique ; cependant, la délation russo-soviétique ne se fait pas à la machine, mais à la main, elle conserve un lien, aussi hideux soit-il, avec la personne humaine. Imaginez un délateur électronique, mon cher Vélocipèdov. Si jamais le socialisme remporte la victoire ici, pour nous tous, pour tout ce qui se nourrit de sentiments humanitaires, ce sera la merdouille.

autres extraits

"Du gâteau montent de langoureuses senteurs de printemps et d’alpages, car on le confectionne avec ce même exceptionnel beurre de l’Altaï. Tout alangui par cette douceur, Vélocipèdov franchit le seuil de son appartement sans se douter qu’il a fait, pour ainsi dire, un pas en direction de sa vie nouvelle.
  Or, c’est précisément des natures comme la sienne, avec son système végétatif instable, sa mémoire génétique et sa peau sèche, que visent, pour une large part, les œuvres de ce qu’on appelle le Samizdat, ce qui les différencie des œuvres de Gosizdat qui, pour une large part, compte sur des natures au système végétatif stable, à la peau moyennement humide, et dénuées de mémoire génétique."

"j’obtiens une carte de crédit Visa. Le voilà, le symbole de la confiance : une petite plaque en matière plastique pas plus grande qu’une boîte d’allumettes, épaisse comme la moitié d’une boîte d’allumettes, je suis aux anges ! C’est comme si les chimères de ma jeunesse se réalisaient, celles d’un monde où le papier aurait fait son temps.
  Hélas, Stuart, mon patron, ne tarde pas à m’instruire : chaque fois que tu payes avec ta carte, tu dois conserver l’un des trois exemplaires de la facture, dûment tamponnée. Dans le monde américain, tu n’es encore qu’un bleu, tu ne sais pas encore ce qui sera hors taxe ou avec taxe. Ramasse tous tes papiers, que je tourne pute, range-les dans une boîte à part, tu les trieras plus tard."

"Dans mon innocence, je ne comprends pas tout de suite à quel point la fortune de Valioucha est fabuleuse. Ils m’ont ramené de l’aéroport dans une assez vieille voiture aux sièges usés, mais je découvre que c’est une Silver Shadow, modèle 193651, comme peu de sénateurs pourraient s’en offrir, seulement ceux qui ont épousé une star ou qui possèdent des biens personnels, de l’« argent ancien » comme on dit ici ? "  


 
J’ai beaucoup apprécié, l’écriture, le ton de la critique, l’ironie, l’humour.
L’auteur démontre ce qu’un simple « papier » est et évolue, se multiplie dans l’autocratie du pays ; la fin jette un regard amusé mais non inconscient sur les USA.


Mots-clés : #regimeautoritaire #satirique
par Bédoulène
le Dim 15 Mar - 19:01
 
Rechercher dans: Écrivains Russes
Sujet: Vassili Axionov
Réponses: 6
Vues: 315

Guy de Maupassant

Tag satirique sur Des Choses à lire Montor10

Les époux Christiane et William Andermatt décident de quitter Paris pour s’installer en Auvergne. La jeune femme doit suivre une cure, tandis que son mari, homme d’affaires sans scrupule, se lance dans la construction d’une station thermale. Pour la faire prospérer, il utilise tous les stratagèmes, n’hésite pas à faire appel à des médecins charlatans et à tirer profit des malades. Pendant ce temps, sa femme prend un amant…
Publié en 1887, le roman Mont-Oriol, une œuvre satirique à la fois comique et sentimentale, offre également une description du capitalisme et de la corruption médicale, des maux qui n’ont rien perdu de leur actualité.


Mont-Oriol

Surprenant. Déroutant même ce roman qui a pour décor le développement d'une petite ville d'eau. La bourgeoisie parisienne prend ses aises en Auvergne, l'ambiance provinciale charmante, pittoresque et détendue se révèle propice à la romance, à la passion comme à la spéculation. Maupassant moitié caricaturiste documentaire moitié lyrique décrit ce petit monde plus intéressé qu'innocent. Quoique, il s'en faudrait de peu... Dans la deuxième partie, plus de doute, le paysage a changé (défiguré ?) et l'amour a laissé place aux arrangements de raison... et d'intérêts, toujours.

La galerie de médecins et de personnages secondaires amène une touche d'humour burlesque et acide, à la fois masque et renforce la dualité de la quasi-totalité des situations. C'est aussi une touche plus légère dans ce qui peut s'envisager comme un discret jeu de massacre. Le temps passant, le peu de temps passant autour de deux saisons estivales ne laisse pas grand chose intact... D'autant plus que tout ça est nourri de l'expérience de l'auteur qui a séjourné et eu des relations en Auvergne. Son double Paul Brétigny, charismatique suscite un peu de compassion par sa douceur et surtout son manque de cupidité mais n'est pas épargné non plus de par son comportement avec les femmes.

C'est assez cruel tout ça. La lecture hétérogène reste aisée, l'écriture étrangement libre, directe et apte aux ruptures de rythme.

Drôle d'expérience par dessus de bien lointain souvenirs scolaires ou presque avec l'auteur...


Mots-clés : #amour #nature #satirique #xixesiecle
par animal
le Dim 26 Jan - 21:40
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Guy de Maupassant
Réponses: 17
Vues: 738

Elfriede Jelinek

Les Exclus

Tag satirique sur Des Choses à lire Visuel11

Un fait divers épouvantable qui défraya les journaux en 1965.
C’est « affreux, sales et méchants » ou « Chez ces gens-là » de Brel. D’abord, d’abord, y a le père, ancien officier SS qui a perdu une jambe à la guerre, réduit maintenant au rôle de portier, ayant comme passe-temps de faire des photos pornos, artistiques, de sa femme et de la battre, puis de la tromper. Dure vie lorsqu’on a été maître du monde en Pologne et en Ukraine…
La mère, elle, est totalement soumise et essaie maladroitement de limiter la casse.
Puis il y a les deux enfants, jumeaux, adolescents, Rainer et Anna. Ils n’ont qu’une hâte, fuir ce milieu moche, sale, sordide. Rainer se donne des airs de poète méprisant souverainement le monde qui l’entoure. Adepte de Camus et de l’acte gratuit, il se veut chef de bande et entraîne ses camarades dans des actes de crapulerie : tabassage d’un passant pour lui piquer son fric. Rainer est amoureux fou de Sophie.
Anna, la sœur de Rainer, pianiste de talent, est totalement renfermée sur elle-même, hantise de la souillure, anorexie… totalement inhibée, sauf en ce qui concerne le sexe.

« Anna méprise premièrement les gens qui ont une maison, une auto et une famille, et deuxièmement toutes les autres personnes. Elle est toujours à deux doigts d’exploser de rage. Un étang totalement rouge. L’étang est rempli de mutisme qui sans cesse la noie sous des paroles. »


Joyeux couple !

« Ils se tiennent à l’écart, non qu’ils craignent la lumière, mais la lumière les craint, et pour cause. En classe, comme dans le préau. La harde de loups se regroupe toujours dans les coins. Manifestant une sur-humanité incontestée que les autres aimeraient aussi manifester, mais ceux-ci atteignent à peine le niveau de sous-hommes d’ailleurs indispensables pour faire ressortir les performances sur-humaines. De leurs recoins obscurs ils étendent brusquement les jambes, et presque chaque fois tel fils à sa maman ou telle fille à son papa en jupe à carreaux fait un vol plané. »


Les camarades de jeu ne valent pas mieux : Hans, l’ouvrier aux beaux muscles et à la tête creuse. Il renie les convictions libertaires de ses parents : père fusillé à Mauthausen, mère passant son temps à coller des affiches, mettre sous enveloppes des tracts à l’intention du Parti. Hans rêve de belles bagnoles, de jazz et… de Sophie. En attendant, il entretient une liaison incandescente avec Anna.
Sophie « de », aristocrate, belle blonde sportive, famille très aisée, « propre sur elle ».

« Sourire blanc de Sophie, pure vierge lainée à qui un peu de woolite suffit. »


Elle est peut-être cependant la plus dangereuse du groupe, en tout cas la plus perverse.

Elfried Jelinek qualifie cet ouvrage de satire, terme important qui explique l’exagération, l’outrance, voire l’humour, même s’il est au second degré. Jelinek tire à boulets rouges sur la société autrichienne de l’après-guerre, hypocrite, non dénazifiée. On pense à Thomas Bernard, mais en plus noir ; plus encore au cinéma de Michael Hanecke (« Funny games » par exemple). On pense aussi aux performances extrêmes du groupe d’avant-garde des activistes viennois.
Jelinek a manifestement été marquée au fer rouge pendant son enfance et son adolescence. Elle a survécu grâce à l’écriture qui lui a permis de véhiculer une terrible violence interne. Je pense qu’il y a beaucoup d’elle dans le personnage d’Anna.
Un prix Nobel je pense bien mérité. Je vais poursuivre avec cette auteure (mais il faut des moments propices)  Very Happy


Mots-clés : #jeunesse #regimeautoritaire #satirique #sexualité #violence
par ArenSor
le Lun 25 Mar - 19:40
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langue allemande
Sujet: Elfriede Jelinek
Réponses: 7
Vues: 514

LU Xun

Tag satirique sur Des Choses à lire Lu_xun10

La Véritable Histoire de Ah Q

C'est une longue nouvelle, moderne et au ton humoristique ou plutôt satirique. Ah Q est une sorte d'idiot du village, à cela prêt que l'idiot du village est généralement plutôt gentil. Ah Q n'est pas gentil, envieux, pas doué mais méchant, aussi bête que rusé... Finalement il ressemble beaucoup à ses congénères à la différence qu'il a moins de sous dans la poche.

Au fil des chapitres on découvre le village, les influences extérieures et les mouvements politiques... Un joli paysage-portrait de communauté ouvertement grinçant mais vivifiant. Surtout ça arrive à ne pas sonner vache, ça touche mais sans donner l'impression d'un coup bas.

Il va falloir que je trouve autre chose de Lu Xun à lire !


Mots-clés : #contemythe #nouvelle #revolution #satirique
par animal
le Sam 23 Mar - 21:34
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: LU Xun
Réponses: 5
Vues: 779

Paula Fox

Côte Ouest

Tag satirique sur Des Choses à lire Cyte_o10

Annie (Paula ?) quitte le milieu communiste-artiste-paumé-miséreux de New-York pour Los Angeles (idem, y compris l’alcool) ; elle a dix-sept ans, abandonnée par son père, peu sûre et surtout pas d’elle-même, ignorante du monde où elle est généralement prise pour une gourde.
« Son père lui avait dit que la vie n’avait pas de sens, qu’elle n’était qu’une énergie irréfléchie, celle des vers qui se tortillent. »

« Dans la chambre d’à côté, l’homme pleurait. Il devait être contre le mur, son malheur semblait transpirer à travers la fine cloison. »

« Je crois qu’une fois adulte, moi aussi, je pourrais devenir quelqu’un de bien. »

Satire du communisme à l’américaine (surtout au travers du camarade Calvin Schmitter) :
« Il ne l’embrassait jamais sur la bouche, il disait que ça ne se faisait qu’au cinéma, pure esbroufe. Elle lui avait demandé si, en URSS, les gens ne s’embrassaient pas. »

Elle se marie sans trop savoir pourquoi avec un marin communiste et ancien acteur ; d’ailleurs, plutôt frigide, elle couche avec d’autres hommes, sans raison apparente.
« Quelqu’un avait demandé : "Faites quelque chose pour que ses tétons saillent."
Elle se rhabilla. Wildener l’emmena dans un restaurant de Sunset Strip. Un acteur qu’elle reconnut buvait seul dans un coin. Après quelques verres de plus, il vomit dans son beau feutre gris. Puis il le tendit à un serveur et il sortit en titubant. Des tentures de brocart pendaient en plis menaçants des quatre coins de la salle. Elle avait l’impression d’être sous une tente qui allait s’effondrer.
"Il n’y a pas de mal à poser, lui assura Wildener. Tu as un corps somptueux. Nous allons faire quelques photos couleur et ces messieurs pourront t’admirer à travers tout le pays. Prends un strogonoff." Il passa sa main épaisse et puissante sur le bras d’Annie. "Tu as besoin de vêtements pour te lancer", dit-il. Elle l’interrogea sur ses étudiants. Il ne mordit pas à l’hameçon longtemps. Tous deux savaient ce qui allait se passer. Après s’être lourdement relevé du lit, dans son appartement, il s’était dirigé vers la salle de bain en disant "Quelle tristesse !" sur un tel ton qu’elle pensa qu’il allait se mettre à pleurer. Elle croyait qu’il parlait de lui.
Elle découvrit, ou plutôt reconnut enfin que ce que les hommes voulaient faire avec elle, ils voulaient le faire avec n’importe qui. Son corps, l’objet, n’avait pas de valeur particulière pour elle. Cependant, quelque part, elle ressentait envers ce corps une sorte d’amour, comme une perversion cachée, la même pitié que pour les animaux perdus qu’elle voyait parfois s’abriter furtivement le soir dans les entrées des magasins fermés. »

Le point de vue narratif est tantôt celui d’Annie, tantôt celui d’un autre protagoniste, comme Max.
La seconde Guerre Mondiale est en filigrane de son séjour en Californie (« un lieu absurde et cruel, et complètement artificiel »), qui se déroule en parallèle.
« Tu n’as donc pas compris que l’épine dorsale de la morale du monde est brisée à jamais ! »

Une prise de conscience de la condition féminine prend place peu à peu.
« "Si j’avais quitté mon mari, expliqua Mrs Ives, c’est lui qui aurait eu les enfants. Je n’exagère pas, mais j’en suis certaine, même si c’est lui qui est allé voir ailleurs, avec une fille dégoûtante qui pense qu’elle a entre les jambes la huitième merveille du monde alors qu’on nous demande à toutes de faire comme si nous n’avions rien à cet endroit. Tout cela est écœurant." »

C’est aussi le temps où on va beaucoup au cinéma, alors dans toute sa puissance (et on est dans l'ombre d'Hollywood).
C’est encore l’époque d’une mixité raciale qui s’ébauche à peine, et ces différents thèmes montent en puissance au fur et à mesure.
« Pour Annie, qui ne faisait partie de rien, même pas au sens où les enfants sont imperceptiblement imprégnés par une communauté de sentiments, d’idées et d’aspirations, les Noirs constituaient une abondante réserve de surprises et de possibilités, récompenses de leur exclusion. Il y avait beaucoup d’espace autour d’eux ‒ leur triomphe, leur défaite.
Pourtant, se dit-elle, et cela la fit même sourire, elle s’était liée à une certaine communauté, celle du Parti. Et bien que ne le percevant que de façon vague, elle trouvait que ce dernier constituait en vérité un groupe terriblement conventionnel. Il fallait qu’elle en parle à Max. Cela l’amuserait : grâce aux communistes, elle savait maintenant comment se comportaient les membres des classes moyennes. »

Annie se fait recommander la lecture d’auteurs qui sans doute l’influencent aussi, et d’ailleurs tout le roman est l’histoire de sa formation, une sorte de bildungsroman sauce BBQ ou Tex-Mex.
« ‒ Tu ne peux pas demander aux gens de ne pas prendre position… de se contenter de regarder, comme tu le fais. Il faudra bien un jour que tu en arrives à certaines conclusions… que tu deviennes têtue, et convaincue, comme le reste d’entre nous. […]
"Tu devras te faire des opinions, dit Myron. Comment un être humain pourrait-il vivre sans opinions ?" »

Paula Fox sait de quelques traits rassembler les linéaments d’une scène, d’une personne. La séquence amoureuse avec ver solitaire est une pièce d’anthologie ; entr’autres personnages, j’ai particulièrement apprécié Theda.
« Tu crois que coucher avec des hommes est élégant ‒ comme offrir une cigarette au bourreau avant qu’il te coupe la tête.
‒ Je crois que je vais vomir.
passe, passera, chanta Theda en renversant son verre. Porcs ! Guerriers nabots ! Cochons de tripoteurs !
‒ Nibards ! cria Annie.
‒ En poire, en gouttes d’huile, pommes, melons, lunes, nichons pendants, ballottant, mamelonnant ! hurla Theda en se levant, titubant, puis elle bondit au milieu de la pièce. Hommes, espèce porcine, amateurs de roberts…
‒ Tétons !" glapit Annie. »

Et elle en rencontre, des gens différents, Annie ! telle Miranda :
« Elle veut le premier quart d’heure de n’importe quelle histoire d’amour. Beaucoup de quarts d’heure l’attendent, avant que le reste du temps les rattrape. »

Cletus, "homme de couleur", nous vaut cette admirable synthèse des notions de foule et de bouc émissaire :
« ‒ Je n’aime pas les groupes, dit-il. Quoi qu’ils racontent. Il y a toujours du lynchage dans l’air, avec eux. »

Ces personnages croisés au hasard de l’existence dans la ville inhumaine rappellent ceux d'Henry Miller.

Ce livre constitue un bel exemple de la persévérance payante chez le lecteur : les premières dizaines de pages n’ont pas vraiment retenu mon attention (quelques 500 pages quand même au total), puis ce que dit Paula Fox a pris forme ‒ c’est d’ailleurs tout l’art du roman, qui n’est rien sans sa longueur, et qui laisse les choses prendre leur place à leur rythme (a contrario des courts extraits que je peux en donner).


mots-clés : #satirique #social
par Tristram
le Ven 30 Nov - 23:36
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Paula Fox
Réponses: 15
Vues: 1049

Revenir en haut

Sauter vers: