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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Lun 1 Mar - 18:55

39 résultats trouvés pour sciencefiction

Mary Shelley

Mary Shelley
(1797-1851)

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire Marysh10


Fille du rationaliste William Godwin et de la féministe Mary Wollstonecraft, elle est enlevée à 17 ans par Shelley, dont elle partagera l'exil et qu'elle épousera en 1818. Presque par hasard, à la faveur d'un jeu littéraire en compagnie de Byron et de Shelley, cette jeune fille devient l'auteur d'un roman philosophique et de terreur, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), alliance du fantastique et du scientifique qui permet un traitement original du thème du monstre, incarnation de l'orgueil et de la folie de son créateur. Cette double condamnation de la démesure du savant (qui veut rivaliser avec Dieu) et d'une image composite de la personne humaine (le monstre n'est pas né d'un couple, mais de débris de cadavres) est aussi une critique acerbe d'une société nourrie de rousseauisme et qui se fonde sur les apparences : le « monstre », bon à sa naissance, devient criminel dès lors qu'il est rejeté de tous. Sa révolte contre son créateur, qu'il finit par tuer, trahit l'angoisse existentielle de l'homme sans Dieu, dans un univers où seul le mal assure la puissance. L'œuvre de Mary Shelley, plus connue que le nom de sa créatrice, connaîtra une immense postérité. Les adaptations cinématographiques (Frankenstein, 1931, et la Fiancée de Frankenstein, 1935, réalisés par James Whale, qui a donné au monstre son « visage »), comme les innombrables suites, adaptations, font de cette figure l'un des rares mythes modernes. Mary Shelley écrit également des nouvelles, des récits de voyages (Histoire d'un voyage de six semaines, 1817), des romans (le Dernier Homme, 1826 ; Perkin Warbeck, 1830) et publie après la mort de Shelley ses Poèmes posthumes (1824), ses Œuvres poétiques (1839) ainsi que ses œuvres en prose (1840). Son Journal comme sa correspondance apportent des renseignements précieux sur le poète.

larousse.fr

Plus : wikipedia.org



Bibliographie : (wikipedia)

Romans
- Frankenstein ou le Prométhée moderne, 1818
- Mathilda, 1819
- Valperga, ou La Vie et les aventures de Castruccio, prince de Lucques, 1823
- Le Dernier Homme, 1826
- The Fortunes of Perkin Warbeck, A Romance, 1830
- Lodore, 1835
- Falkner, 1837

Récits de voyages
- Histoire d’une randonnée de six semaines à travers une partie de la France, de l'Allemagne et de la Hollande, avec des lettres décrivant un tour sur le lac de Genève et des glaciers de Chamonix, 1817
- Errances en Allemagne et en Italie en 1840, 1842 et 1843, 1844

Histoire pour enfants
- Maurice ou le cabanon du pêcheur, 1820

Poèmes dramatiques
- Proserpine et Midas, 1820

Nouvelles
- Valerius: The Reanimated Roman, 1819
- Une histoire de passions, 1822
- The Bride of Modern Italy, 1824
- Ferdinando Eboli. A Tale, 1828
- L'Endeuillée, 1829
- The False Rhyme, 1829
- The Evil Eye. A Tale, 1829
- The Mourner, 1829
- The Swiss Peasant, 1830
- Le Rêve (The Dream, A Tale), 1831
- Transformation, 1831
- La Jeune Fille invisible, 1832
- La Jeune Fille invisible (The Invisible Girl), 1832
- The Brother and Sister, An Italian Story, 1832
- The Pole, 1832
- L'Immortel Mortel (The Mortal Immortal: A Tale), 1833
- The Trial of Love, 1834
- The Elder Son, 1834
- The Parvenue, 1836
- The Pilgrims, 1837
- Euphrasia: A Tale of Greece, 1838
- Roger Dodsworth:The Reanimated Englishman, 1863 (posthume, écrit en 1826 d'après le hoax au sujet de Roger Dodsworth)

Édition
- Poèmes posthumes de Percy Bysshe Shelley, 1824
- Œuvres poétiques de Percy Bysshe Shelley, 1839

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Tag sciencefiction sur Des Choses à lire S-l64010

Le dernier homme

On pense inutile de présenter la créatrice de Frankenstein, et pourtant l'admirable livre : LE DERNIER HOMME, qu'elle a écrit aux alentours de 1826, nous fait approcher cette femme de lettres dans son intimité d'épouse et de mère meurtrie par les deuils successifs qui l'ont terrassée.

On a dit que c'était un livre autobiographique. Et de l'anticipation. Certes.

Mais ô combien plus !

Je ne m'étendrai pas sur l'intrigue futuriste : l'action se déroule entre 2073 et 2100. La monarchie britannique est détrônée et surtout, la peste ravage l'Europe. La peste est vraiment un des personnages principaux. Le symbole de notre fragile condition.

Le narrateur, Lionel, est un proche de la famille royale déchue et nous conte la course contre la montre à travers l'Angleterre, puis la France pour fuir la maladie meurtrière.

La plume romantique - au sens littéraire du terme - transporte le lecteur dans un avenir brumeux, sombre où les sentiments humains sont exaltés et paroxystiques. Plusieurs histoires d'amour se croisent. Elles sont puissantes et fusionnelles. C'est écrit avec une force émotionnelle !

Malheureusement, les divers protagonistes sont amenés à mourir un à un. Lionel restera le seul et dernier homme.

C'est l'occasion pour MS d'écrire de somptueuses pages sur la mort, oui, j'ai bien dit la mort. J'ai rarement ressenti un lyrisme pareil sur ce qui est horrible : la séparation, le vide, le néant.

Faire de l'art avec la morbidesse ! Et elle brille, Mary, par ses envolées tellement authentiques, tellement personnelles. Elle fait jaillir une matière langagière lumineuse avec la noirceur du trépas.

Seule avec ses mots, face à l'éternité. C'est glaçant et pourtant sublime.

En filigrane, elle déroule ses tragédies. La mort de Percy, le poète, son amour. De ses enfants. Souffrance insondable. De ses amis, Byron ou Polidori. Tous ces talents, qui formèrent une sorte de "club" autour d'elle.

Pourquoi lire LE DERNIER HOMME ?

Parce que l'écriture est souveraine. Parce que c'est de la vraie littérature, une oeuvre rare, atypique, qui se conquiert.

Une expérience métaphysique.


sunny


Mots-clés : #sciencefiction #xixesiecle
par Tatie
le Ven 19 Fév - 19:18
 
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Sujet: Mary Shelley
Réponses: 2
Vues: 186

Jasper Fforde

L'affaire Jane Eyre

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire L_affa10

Thursday Next, jeune vétéran de la guerre de Crimée (qui dure depuis 131 années en 1985), est « détective à la Brigade Littéraire du Service des Opérations Spéciales basée à Londres », qui s’occupe des faux en bibliophilie ; elle se retrouve impliquée dans la lutte contre Achéron Hadès, son ancien professeur d’anglais devenu un célèbre et dangereux maître du crime.
« Mais le chiffre d’affaires et les sommes d’argent liquide que brassait la distribution d’œuvres littéraires avaient éveillé l’intérêt du grand banditisme. Je connaissais au moins quatre LittéraTecs londoniens tombés dans l’exercice de leurs fonctions. »

L’originalité de cette fantaisie entre science-fiction uchronique, polar à suspense et métatextualité férue de littérature, c’est la survenue des personnages de fiction dans le monde réel et vice-versa ; cependant, ce monde réel n’est pas tout à fait le nôtre, plutôt un univers parallèle (et occasion de parodie, voire de satire ; on peut ainsi s’interroger sur le mystérieux Groupe Goliath qui pèse tant sur la politique internationale…)
L’enlèvement de Quaverley, personnage secondaire de Martin Chuzzlewit de Dickens, pour l’éliminer du manuscrit original, prélude celui de Jane Eyre.
« Ce n’était pas ainsi que je l’imaginais. Thornfield Hall, je le voyais plus grand et plus fastueusement meublé. Il y régnait une forte odeur d’encaustique et, à l’étage, il faisait un froid de canard. Il n’y avait pratiquement aucune lumière dans la maison ; les couloirs semblaient se fondre dans une obscurité insondable. C’était austère et peu accueillant. Je remarquai tout cela, mais par-dessus tout, je remarquai le silence ; le silence d’un monde sans machines volantes, sans circulation automobile et sans grandes métropoles. L’ère industrielle avait à peine commencé ; la planète avait atteint le tournant du C’était Mieux Avant. »

Une autre belle idée : un théâtre qui joue Richard III tous les vendredis soir avec des interprètes choisis dans le public d’afficionados ! Shakespeare est omniprésent, avec notamment l’énigme de son identité.
Exemple de trouvaille loufoque : les touristes japonais croisés dans un roman victorien.
Il est préférable de bien connaître les grands romans (anglais : Charlotte Brontë, mais aussi Austen, Milton, Carroll, etc.), leurs personnages et leurs intrigues pour goûter cette lecture pleine d’allusions, et surtout d’humour. On pourrait regretter une certaine superficialité ou puérilité, un peu trop de platitudes et clichés dans cette métafiction, mais l’imaginaire original est là.
Et je ne peux m’empêcher d’y voir une allégorie des réécritures et autres révisionnismes historiques…

\Mots-clés : #historique #humour #polar #sciencefiction #universdulivre
par Tristram
le Ven 8 Jan - 12:45
 
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Sujet: Jasper Fforde
Réponses: 8
Vues: 294

Bernard Werber

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire 51encx10

Roman de philosophie fiction comme aime à dire Bernard Werber ! Exactement ça !

Quatrième de couverture : Pour nous, une seule histoire existait : celle de l'humanité. Mais il y a eu LA rencontre. Et, eux, les chats, ont changé à jamais notre destinée.

Bastet , est donc la chatte héroïne de cette trilogie (de l'égyptien Bast...nom de la déesse égyptienne de la joie du foyer, de la chaleur du soleil, de la maternité , et aussi la déesse protectrice des femmes enceintes et des enfants. Déesse aux traits félins dont le centre religieux se trouvait dans la ville de Bubastis (Égypte) ), accompagnée par Pythagore, son chat voisin, un magnifique siamois,  "qui vont vivre en direct la destruction de Paris par des fanatiques religieux et l'invasion de la ville par les rats. Ils vont devoir donner de leurs personnes pour sauver l'humanité".

Extraits :

" Se battre. Toujours se battre. Pourquoi le monde est-il aussi violent?


- Peut-être que s'il n'y avait pas de violence on s'ennuierait. Les jours se ressembleraient tous. Tu imagines, s'il faisait beau tous les jours? La violence est un peu comme l'orage. Une soudaine concentration d'énergie qui explose. Et une fois que tout est déchargé, une fois que les nuages noirs se sont transformés en gouttes de pluie, et que toutes les gouttes sont tombées, cela s'arrête et les beaux jours reviennent. Il y a de la violence partout. Même les plantes se battent. Les lierres étouffent les arbres. Les feuilles sont concurrentes et se volent entre elles l'accès aux rayons du soleil."


Pythagore, son complice, est un chat de laboratoire auquel on a "ouvert" un troisième oeil dans le crâne (Ouverture Electronique par Interface Légère) ce qui lui permet de brancher une clé USB d'acquérir un nombre infini de connaissances et de se connecter pour en découvrir d'autres...
                                                               

Mais pour qui se prennent-ils, ces humains! Ils ont transformé la forêt et l'herbe en une ville de ciment, ils ont transformé les arbres en meubles, ils nous ont transformés en...jouets jetables!

Ne sommes-nous donc pour eux que des êtres qu'on met à la poubelle après usage, comme tous les objets dont ils se débarrassent lorsqu'ils ne les amusent plus ?

JE HAIS L'ESPÈCE HUMAINE.


                                                               
Ainsi les humains ont découvert l'importance de l'art , commente-t-il. Cela ne sert à rien. Ni à manger , ni à dormir , ni à conquérir des territoires. L'art est une activité inutile et pourtant c'est leur force.


La science , c'est l'art de tenter de comprendre le monde. Là où la politique est l'obéissance aux lois , là où la religion est la soumission à la volonté du grand géant barbu imaginaire et invisible qui surveille tout , la science cherche sans a priori et pose de nouvelles questions.



Pour nous , les chats , cela peut évidemment paraître illogique , mais il semblait qu'ils aient créé Dieu parce qu'ils ne supportaient pas d'être libres et responsables de leurs propres actes. Grâce à cette notion , les humains peuvent se percevoir eux-mêmes comme des êtres qui ne font qu'obéir à un maître. Tout ce qui arrive est "Sa" volonté. C'est également un moyen pour les religieux qui prétendent parler en son nom d'assujettir les esprits les plus faibles. Nous , les chats , nous sommes capables de nous sentir responsables de nos actes et nous sommes capables de supporter d'être libres. Nous n'avons pas besoin d'imaginer qu'un chat géant dans le ciel nous surveille.

Qu'est-ce que la mort ? Depuis que j'ai pris conscience que je n'étais faite que de poussières flottantes dans du vide, unies simplement par l'idée que je me fais de moi-même, la mort me semble juste une « autre » organisation de ces particules.

Ayant compris cela, pourquoi aurais-je peur de changer d'état ? Mourir, après tout, n'est qu'un changement d'organisation de l'infime quantité de matière qui me compose."


Bon, je pourrais continuer longtemps ainsi...Bastet, accompagnée de ses amis, de sa "servante" Nathalie et de quelques humains survivants.... va devoir affronter Tamerlan, le roi des rats, à la tête d'une armée de rats conséquente... au cours de multiples affrontements...

Très intéressant comme roman,  drôle, philosophique, instructif....j'ai beaucoup aimé ! Evidemment, une condition impérative : aimer les chats !

J'ai terminé le second : " Sa majesté des chats" J'en parlerai ultérieurement.

C'est la première fois que je lis cet auteur...bien écrit, amusant, j'ai bien aimé Very Happy


Mots-clés : #sciencefiction
par simla
le Dim 3 Jan - 6:51
 
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Sujet: Bernard Werber
Réponses: 5
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Philip K. Dick

Glissement de temps sur Mars

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire Glisse10

Nous sommes en 1994, sur Mars, où la vie des colons n’est pas idyllique (première parution du livre en 1963). L’eau, primordiale dans un environnement désertique, est gérée par l’ONU (et parcimonieusement distribuée via les fameux canaux), mais le syndicat des plombiers, dirigé par Arnie Kott, profite abusivement de ce filon.
Les indigènes (de la même espèce que nous) sont leurs « nègres » :
« Et rien ne paraissait exaspérer davantage ces fermiers prospères que le fait d’être sollicités par les créatures dont ils s’étaient appropriés les terres. »

Norbert Steiner, qui subsiste de marché noir, a un fils « autistique », Manfred, pris en charge par Nouvel Israël, la colonie sioniste ; et il se suicide.
« C’est bizarre, se dit-elle, lorsqu’on entend parler de suicide, notre réaction immédiate est un sentiment de culpabilité, de responsabilité. Si seulement je n’avais pas fait ceci, ou si j’avais fait cela… J’aurais pu empêcher cette mort. Je suis coupable. »

« ‒ En tout cas, quand tu entends parler d’un suicide, tu peux être sûre d’une chose : c’est que le gars sait pertinemment qu’il n’est pas un membre utile de la société. Il fait face à cette réalité, et c’est ce qui déclenche tout, le fait de savoir que l’on n’a d’importance pour personne. »

Son voisin est Jack Bohlen, un dépanneur fort doué, qui vécut un épisode schizophrénique, et répare un des professeurs de l’école ‒ un simulacre.
« …] l’école n’était pas là pour informer ni pour éduquer, mais pour modeler les enfants, et d’une manière sévèrement restrictive. Elle était le lien qui les unissait à leur héritage culturel, et elle colportait cette culture tout entière dans la jeunesse. Les élèves y étaient pliés ; le but était la perpétuation de la culture et le moindre trait particulier qui pouvait pousser un enfant dans une autre direction devait être éliminé. »

« L’autisme, se dit Jack en dévissant le dos du Portier Coléreux, est devenu un concept très utile pour les autorités martiennes. Il a remplacé l’ancien terme "psychopathe" qui à son époque avait remplacé "imbécile moral", qui avait lui-même remplacé "fou criminel". »

« La réalité que fuyait le schizophrène – ou plutôt, à laquelle il ne s’adaptait jamais – était la réalité de la vie communautaire, de la vie dans une culture donnée ayant des valeurs données ; il ne s’agissait pas de l’existence biologique, ni d’une quelconque forme de vie héréditaire, mais bien de la vie que l’on inculquait. […]
Car les valeurs d’une société changeaient continuellement, et l’École Communale constituait une tentative pour les stabiliser, pour les figer à un moment donné – pour les embaumer.
Il pensait depuis longtemps que l’École Communale était névrosée. Elle désirait un monde exempt de toute nouveauté, de toute surprise. Et c’était le monde du névrosé atteint d’obsession compulsive ; il ne s’agissait pas d’un monde sain, loin de là. »

« Je comprends maintenant ce qu’est la psychose : c’est l’aliénation complète de la perception des objets du monde extérieur, particulièrement les objets qui ont une importance : c’est-à-dire les gens chaleureux qui l’habitent. Et par quoi sont-ils remplacés ? Par une affreuse préoccupation – le flux et le reflux incessants de notre propre être. Les changements qui émanent de l’intérieur, et n’affectent que cela. Il s’agit d’une véritable coupure entre les deux univers, intérieur et extérieur, si bien qu’aucun d’eux n’interfère plus avec l’autre. Ils continuent d’exister tous les deux, mais séparément.
C’est l’interruption du temps. La fin de toute expérience, de toute nouveauté. Lorsqu’une personne devient psychotique, rien ne pourra plus jamais lui arriver. […]
Un moi coagulé, immense et figé, qui efface tout le reste, occupe l’espace tout entier. »

Ces observations restent intéressantes, mais on mesure à ces propos assez confus sur la psychopathie l’importance du vocabulaire, et partant de la traduction ; ainsi, « autisme » est rendu par « psychose » dans Nous les Martiens, même livre, mais paru l’année précédente (dans une autre traduction). Aussi, les considérations psychologiques glissent rapidement vers la précognition et une théorie qui soutient que ces « anormaux » perçoivent l’écoulement du temps de façon beaucoup plus rapide que nous ; et il apparaît qu’ils distinguent le futur dans ce qu’il a de mort et délabré, ce que Manfred désigne du terme « rongeasse », et Jack « le Rongeur »… peut-être même le contrôlent-ils ?
Exemples d’hallucinations, caractéristiques de la « panique du schizophrène », effondrement de la réalité où son inconscient se projette :
« Les yeux de Doreen se mirent à fondre, s’opacifièrent ; derrière l’un d’eux ses cils devinrent les pattes poilues et agitées d’un insecte velu coincé là, cherchant à sortir. Son minuscule œil rouge, gros comme une tête d’épingle, passa furtivement au bord de l’œil aveugle de Doreen, puis disparut ; ensuite, l’insecte se tortilla, faisant gonfler l’œil mort de la femme ; durant un instant, la bestiole apparut derrière le cristallin de Doreen, regarda ça et là et aperçut Jack mais sans pouvoir comprendre qui il était, ni ce qu’il était ; l’insecte n’était pas capable d’utiliser parfaitement le mécanisme pourri derrière lequel il vivait. »

« Sous la peau de Mr. Kott, il y avait des ossements humides et luisants. Mr. Kott était un sac d’ossements, sales et néanmoins luisants-humides. Sa tête était un crâne contenant des billets qu’il mâchonnait ; au-dedans, les billets devenaient des objets pourris que quelque chose mangeait pour les faire mourir. Jack Bohlen était également un sac mort, grouillant de rongeasse. Joliment peint, d’odeur agréable, l’extérieur qui trompait presque tout le monde se pencha vers Miss Anderton, et il le vit ; il vit que cela désirait terriblement la jeune femme. La forme humide et poisseuse se glissa de plus en plus près d’elle ; les mots sautèrent de sa bouche comme des insectes morts et tombèrent sur elle. Les insectes-paroles morts s’enfuirent dans les plis de ses vêtements, et quelques-uns se glissèrent sous sa peau pour pénétrer dans le corps de Doreen. »

Jack a été chargé par Arnie (quant à lui plutôt parano me semble-t-il) de construire une « chambre de ralentissement » afin de communiquer avec Manfred ; les visions précognitives de ce dernier sont rendues par des répétitions de séquences dans le texte, avec variations parfois.
Là se tient le grand intérêt de l’œuvre de Philip K. Dick : les rapports entre instabilité mentale et prospective (étude des avenirs possibles), en passant par l’examen de la société présente.
À signaler l’humour, avec des personnages et situations cocasses, comme le Dr. Glaub et les machines éducatives. Aussi de l’action et du délire, typiquement pulps ‒ parfois sommaire, mais bourré d’invention.

\Mots-clés : #colonisation #education #handicap #sciencefiction
par Tristram
le Mer 30 Déc - 23:24
 
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Sujet: Philip K. Dick
Réponses: 9
Vues: 309

George Steiner

Le transport de A. H.

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire Le_tra10

A. H., c’est Adolf Hitler, retrouvé à 90 ans par un commando juif (et sioniste) au cœur d’un infernal marais amazonien ‒ un « enfer vert » particulièrement sordide et répugnant.
Court roman étonnant, fort baroque voire délirant, passionné et peut-être cathartique ?
« Être Juif, c’est garder Hitler en vie. »

On pourrait douter du sérieux de ce récit, n’était évoquée la litanie des noms des Juifs massacrés, et la liste de leurs tourments…
Ainsi, l’hypothèse est avancée qu’Hitler serait juif, et qu’il voulait supprimer les autres pour être le dernier…
Les conséquences de la réapparition d’Hitler et ses aspects juridiques, diplomatiques et politiques sont exposés, de même que la part des nombreux "complices" de l’hitlérisme.
« C’est la bombe publicitaire la plus excitante depuis que Jésus s’est relevé de dessous sa dalle. »

« …] manifestement la montée et les actes du nazisme impliquaient la participation active, l’initiative de beaucoup d’autres, de millions d’autres peut-être. C’était la relation entre la personnalité d’Hitler et cette participation, la manière dont il l’avait obtenue et se l’était attachée, la question de pouvoir situer la responsabilité, qui demandaient à être clarifiées. »

Il y a aussi un intéressant développement sur la musique et le temps.
« Parler c’est nager, puis finalement se noyer dans l’inhumain et ténébreux fleuve du temps qui ne sera jamais maîtrisé. »

Évidemment le peuple élu est au centre du propos.
« Choisir une race. La préserver pure et sans taches. Placer devant ses yeux une terre promise. Purger cette terre de ses habitants ou bien les asservir. Vos croyances, votre arrogance. »

« Qu’est-ce qu’un Reich de mille ans comparé à l’éternelle Sion ? Peut-être étais-je le faux Messie, le Précurseur. Jugez-moi et c’est vous que vous jugerez. Uebermenschen, vous, les élus ! »

C’est donc un livre de science-fiction, plus précisément d’uchronie, comme par exemple Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick ; il y a aussi une part de fantastique ; mais tout cela n’est que moyens de réflexion, matière à expériences de pensée. Et, pour le coup, c’est provocant !

\Mots-clés : #sciencefiction #xxesiecle
par Tristram
le Dim 27 Déc - 23:23
 
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Sujet: George Steiner
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Vues: 405

Hervé Le Tellier

L'Anomalie

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire L_anom10

En premier lieu sont présentés, un à un et avec des styles congrus, plusieurs personnages fort différents : Blake, tueur professionnel menant une double vie ; Victor (ou Victør) Miesel, écrivain qui a croisé l’amour sans saisir l’opportunité ; Lucie, qui fut la première à se lasser dans sa relation avec André l’architecte vieillissant ; David, qui vient d’apprendre qu’il a un cancer incurable et fort avancé… Peu à peu apparaît le lien entre ces différents destins réunis à bord d’un vol commercial vers New York perturbé par des turbulences. Puis c’est la famille Kleffman, la petite Sophia, sa grenouille Betty (en fait un crapaud, qui survit à une sévère déshydratation), son frère Liam, sa maman Avril et son père Clark. La police semble appréhender chaque personnage. Ensuite nous faisons connaissance avec Joanna Wasserman, une jeune avocate noire qui réussit, et qui est aussi arrêtée par le FBI sans raison apparente.
Nous revenons à Miesel, l’écrivain pessimiste à la Cioran, qui s’est suicidé après avoir envoyé son dernier ouvrage, L'Anomalie, à son éditrice… Extrait :
« Dieu, que la connerie suinte de l’esprit religieux. Toute certitude poignarde l’intelligence. Pour faire de la mort une mésaventure parmi d’autres, le croyant a perdu la raison. Si le doute a fait de moi un autodidacte de la vie, j’aurai d’autant plus joui de chaque instant. Jamais je ne suis submergé d’émotion mystique, même face aux scintillements glorieux d’un nuage. Sur le point de mourir noyé, je tente de nager, je ne vais tout de même pas prier Archimède. Et en ce jour où je coule, mes yeux s’ouvrent sur des abysses où n’a cours aucun théorème. »

Aussi occasion d’un aperçu du milieu littéraire français parisien :
« C’est un succès immédiat. Le service culture de Libération lui offre la double page qu’il avait promise, Le Monde des livres, qui a passé tous les siens sous silence, se rachète par une longue nécro louangeuse où l’on peut lire qu’il "faut féliciter les Éditions de l’Oranger d’avoir su publier Miesel", La Grande Librairie exhume ce qui peut exister de vidéos de Victor pour en dresser un portrait, France Culture lui consacre trois émissions : l’affaire Miesel démarre. Clémence réimprime dans l’urgence Des échecs qui ont raté, et même ce roman d’il y a cinq ans, Les montagnes viendront nous trouver, dont les ultimes exemplaires en stock étaient menacés de pilon. »

Puis voici Slimboy, nouvelle vedette hip-hop R&B afro-pop et gay à Lagos (empire impressionnant de la violence folle, et je confirme pour connaître un peu) :
« Si l’Afrique tout entière est un enfer pour les homosexuels, le Nigeria est son neuvième cercle. Il y a la loi, qui les menace de quatorze années de prison, il y a la police, qui les pourchasse et leur extorque de l’argent, il y a toute une population qui les rejette, avec répugnance et détestation, abreuvée de haine et de rumeurs par les évêques et prêtres évangélistes au sud, et au nord par les musulmans qui appliquent la charia. »

Adrian le statisticien courtise Meredith quand il est réquisitionné par le Pentagone, pour qui il a préparé avec Tina un rapport et des protocoles sur la chaîne de décision en cas de situation de crise aérienne (après les dysfonctionnements du 11 septembre 2001).
À la sortie des perturbations atmosphériques, le vol Air France Paris-New York est détourné par l’US Air Force.
André délaissé par Lucie :
« Il lui a écrit, en sachant que c’est inutile, et surtout, disons, contre-productif. Mais quand les piles de la télécommande sont mortes, on appuie toujours plus fort. C’est humain. »

Le Tellier cite liminairement à la seconde partie du livre cette phrase de Victør Miesel dans "son" L'Anomalie :
« L’existence précède l’essence, et de pas mal, en plus. »

C’est une affirmation de l’existentialisme par opposition à l’essentialisme avec sa notion de quiddité :
« Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l'essence ? Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit l'existentialiste, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite, et il sera tel qu'il se sera fait. Ainsi, il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. »
Sartre, L'existentialisme est un humanisme, cité par Le Robert

Plus généralement, Victør Miesel est prétexte à d’intéressantes réflexions sur l’écriture :
« Il sait malgré tout qu’il suffira qu’une de ses phrases soit plus intelligente que lui pour que ce miracle fasse de lui un écrivain. »

« Aucun auteur n’écrit le livre du lecteur, aucun lecteur ne lit le livre de l’auteur. Le point final, à la limite, peut leur être commun. »

Plus globalement encore, l’exposé de l’histoire offre de nombreuses pensées ou formules aphoristiques :
« Je ne connais pas de problème qui résiste à une absence de solution. »

« Il y a une vie après la mort, surtout celle des autres. »

« D’autant que comme vous le savez, quand on a un marteau, tout finit par ressembler à un clou. »

« Le message est flou, mais la liberté de pensée sur internet est d’autant plus totale qu’on s’est bien assuré que les gens ont cessé de penser. »

« Malgré tout, je n’aime pas trop ce mot de "destin". Ce n’est qu’une cible qu’on dessine après coup à l’endroit où s’est fichée la flèche. »

Nous sommes en 2021, futur proche avec l’actualité d’aujourd’hui, y compris le président des États-Unis :
« Le président américain reste immobile, comme sonné. Le mathématicien observe cet homme primaire, et il se conforte dans l’idée désespérante qu’en additionnant des obscurités individuelles on obtient rarement une lumière collective. »

Il apparaît que David, qui apprit fin mai avoir un cancer, est le pilote du vol Air France Paris-New York du 10 mars ‒ comme de celui du 24 juin. Dans ces deux cas, l’avion est parfaitement identique : c’est le même, qui existe « en double », avec son équipage et ses passagers. Les occupants du second vol sont réunis dans un hangar par l’armée, qui recherche ceux du premier… Cette situation extraordinaire est précisément décrite (Blake ‒ celui de juin ‒ parvient à s’enfuir, etc.), ainsi que la réaction des autorités, qui ont rassemblé une foule d’experts (Nobels de sciences dures, mais aussi des philosophes, et même des représentants de la majorité des cultes, qui sont réunis à la Maison-Blanche !)
C’est que la question est d’importance : parmi les explications possibles de cette « copie carbone » ou « impression 3D » d’un avion et de ses occupants, résiste surtout (quoiqu’invérifiable) celle qui voit dans notre monde (avec nous-mêmes) une simulation informatique, une « boîte de Petri » dans un laboratoire où nous sommes observés, étudiés…
« La vie commence peut-être quand on sait qu’on n’en a pas.
Qu’est-ce que ça changerait pour eux, après tout ? Simulés ou non, on vit, on sent, on aime, on souffre, on crée, et on mourra tous en laissant sa trace, minuscule, dans la simulation. »

« L’ironie est que dans l’hypothèse d’une simulation, une chose n’est plus guère contestable : l’homme est bien la création d’une intelligence supérieure. Mais qui est prêt à adorer le développeur d’un monumental jeu de rôle ? »

Philip K. Dick a été un précurseur de ce type de réflexion sur la notion philosophique de simulacre (après Platon, avant Baudrillard), comme dans le roman L’Œil dans le ciel, écrit en 1955 et paru en France en 1959 sous le titre Les Mondes divergents :
« Sommes-nous des êtres humains ? Plutôt des bêtes, attendant d’être nourries, récompensées ou punies. »

S’ensuivent les confrontations de chaque personnage avec lui-même à trois mois d’écart et avec ses proches, dans de différents cas de figure : Blake le tueur qui ne peut se faire confiance pour être deux fois, les deux Lucie et son fils unique, Miesel « June » (de juin) qui revient en France où il est mort, auteur d’un best-seller…
« Personne ne se donne la mort, on ne vous a pas appris ça ? Il n’y a que des suppliciés qui s’échappent en tuant leur bourreau. »

« Tu es entre Romain Gary et Jésus-Christ. Suicide et résurrection. »

À propos, la situation provoque une réaction aberrante de croyants fanatiques…
« Alors, aidé par Dieu et Instagram et Facebook, Jacob apprend que l’une de ces Monstruosités va s’exhiber ce soir à la face du monde, il regarde avec dégoût et fureur cette fille blonde, et Jacob sait qu’elle incarne le Grand Mensonge et la perfidie du Déchu. »

Les situations amoureuses, compliquées, sont particulièrement tristes.
« Aimer évite au moins de chercher sans cesse un sens à sa vie. »

C’est bien sûr l’OULIPO qui m’a attiré vers ce livre, excellente démonstration de ce que les contraintes de l’écrivain, qui n’apparaissent pas vraiment à la lecture, donnent une impression de sens sous les apparences, de soupçon d’un intéressant mystère sous la réalité proposée.
L’énigme est très intelligemment développée, et l’humour, souvent fin, n’est jamais loin. Cependant…
« Mais un homme d’humour digne de ce nom ne l’est-il pas toujours "malgré tout ?" »


\Mots-clés : #sciencefiction
par Tristram
le Mer 9 Déc - 11:46
 
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Sujet: Hervé Le Tellier
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René Barjavel

René Barjavel


Tag sciencefiction sur Des Choses à lire 51d95q10

                                Le grand secret

Quatrième de couverture a écrit:
C'est l'histoire d'un couple séparé par un extraordinaire événement, puis réuni dans des circonstances telles que jamais un homme et une femme n'en ont connu de pareilles. C'est aussi l'histoire d'un mystère qui depuis 1955, a réuni, à l'insu de tous, dans une angoisse commune, par dessus les oppositions des idéologies et des impérialismes, les chefs des plus grandes nations. C'est ce "grand secret" qui a mis fin à la Guerre Froide, qui a été la cause de l'assassinat de Kennedy qui rend compréhensible le comportement de De Gaulle en mai 1968, qui a rendu indispensable les voyages de Nixon à Moscou et à Pékin. Il n'a rien à voir avec la guerre ou la bombe H. C'est le secret de la plus grande peur et du plus grand espoir du monde. Il ne faut pas oublier que c'est un roman. Mais si c'était vrai? ...


150 pages avant de découvrir ce grand secret que je ne dévoilerai donc pas ici, il faut maintenir le suspens...tout du moins pour ceux qui ne l'ont pas lu, évidemment.... Wink

J'ai beaucoup aimé ce roman très imaginatif mais posant aussi de bonnes questions ...paru en 1973 !!!
Ce grand secret qui serait à l'origine de tous les événements relatés plus haut, guerre froide, assassinat de Kennedy, etc.........et qui nous fait nous interroger sur les conséquences d'une telle découverte.....notamment celle des ressources terrestres....et la possible survie d'une société utopique qui a oublié le propre des humains....s'insurger contre des diktats qu'ils estiment liberticides.....et leur force de vie au final.......une force et une faiblesse en l'occurrence....On s'insurge contre la mort, cruelle, injuste, mais la vie sans la mort serait-elle possible  ?

Le seul bémol pour la féministe que je suis, la recherche obstinée de Roland, son amour disparu soudainement, par Jeanne (pendant 17 ans) au détriment de l'éducation de son seul fils.....là, j'ai du mal Smile Mais bon, c'est un roman d'anticipation....Very Happy

Un roman où l'on croise Kennedy, Nixon, Krouchtchev, Nehru, de Gaulle, tous ces grands personnages disparus...

Très bien conçu....très bien documenté...une grand part de réalisme...ce qui en fait toute sa force !

" Dans la deuxième partie des années 60, un certain nombre de savants et de techniciens de discipline de pointe, appartenant aux nations les plus diverses, furent soustraits à leurs activités.

A Meudon, Eugène Libert, astronome, rentrant chez lui à bicyclette le 7 septembre 1966, après une nuit d'observation, n'arriva pas à son domicile.

A Détroit, le 3 mars 1967, Albury King, chimiste, spécialiste des alliages d'aciers spéciaux, fut aperçu pour la dernière fois montant dans un autocar à destination de Ann Arbor. Il n'avait aucune raison de s'y rendre, et, en fait, il ne s'y rendit pas.

Le 29 août 1969, le biologiste hollandais L.Groning, le seul au monde à avoir réussi à maintenir en vie pendant quatorze jours un chimpanzé à la température zéro degré, revenant de vacances en Yougoslavie, entra en Allemagne fédérale à Schärding, et n'en ressortit nulle part.

Ainsi disparurent ou furent considérés comme ayant péri dans des accidents, un ingénieur américain travaillant pour la NASA au perfectionnement de cellules solaires, un pépiniériste allemand, toute une équipe russe qui poursuivait des recherches sur la nature de la gravitation, un hôtelier suisse, deux architectes, des ouvriers, en tout une centaine de personnes, hommes et femmes, chacun étant un des meilleurs dans sa spécialité. Le physicien japonais Kinoshita, atteint d'un cancer généralisé, fut retiré par sa famille de l'hôpital où il agonisait alors qu'il ne lui restait que quelques jours à vivre. Le cercueil qui fut déposé une semaine plus tard dans son tombeau ne contenait qu'un sac de terre.

Ces disparitions n'attirèrent par particulièrement l'attention. Il disparaît chaque année dans le monde des dizaines de milliers de personnes qu'on ne retrouve jamais.



Mots-clés : #historique #sciencefiction #xxesiecle
par simla
le Jeu 3 Sep - 5:44
 
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Sujet: René Barjavel
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Ursula K. Le Guin

Les Dépossédés

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire Les_dz11


Deux planètes jumelles, Urras et Anarres (chacune étant la lune de l’autre…) ont des civilisations ayant évolué différemment : la seconde a été colonisée par des rebelles de la première voici près de deux cents ans.
« En fait, le Monde Libre d'Anarres était une colonie minière d'Urras. »

« Vous êtes notre histoire. Et peut-être sommes-nous votre avenir. »

Le Dr Shevek, éminent physicien d'Anarres, vient sur Urras de sa propre initiative afin de tenter de rapprocher les deux mondes, porteur d’un plaidoyer « pour la communication libre et la reconnaissance mutuelle entre le Nouveau Monde et l'Ancien. » Pionnier en chronosophie, il développe une Théorie Temporelle Générale qui pourrait déboucher sur des moyens de transport spatial moins lents, et qu’il entend partager avec la planète originelle, et l’ensemble de l’Ekumen.
« L'unité fondamentale des points de vue de la Séquence et de la Simultanéité devenait évidente ; le concept d'intervalle servait à relier les aspects statique et dynamique de l'univers. »

Anarres, dans un milieu aride et pauvre, a une société « odonienne » (communiste-libertaire) sans lois ni gouvernement, administrée par la CPD, « Coordination de la Production et de la Distribution », communautaire, décentralisée et pragmatique, où les notions de possession et de contrainte sont rigoureusement combattues voire inconnues, et communes les valeurs de partage, de solidarité et d’aide mutuelle.
« Rien n'est à toi. C'est pour utiliser. Pour partager. Si tu ne partages pas, tu ne peux pas utiliser. »

« Mais pour ceux qui acceptaient le privilège et l'obligation de la solidarité humaine, l'intimité n'avait de valeur que lorsqu'elle servait une fonction. »

« L'existence est sa propre justification, le besoin est le droit. »

« Il reconnaissait ce besoin, en termes odoniens, comme étant sa "fonction cellulaire", le terme analogique désignant l'individualité de l'individu, le travail qu'il pouvait accomplir au mieux, donc sa meilleure contribution envers la société. Une société saine le laisserait exercer librement cette fonction optimale, trouvant dans la coordination de telles fonctions sa force et sa faculté d'adaptation. »

La belle Urras, ou tout au moins la nation de l’A-Io, est caractérisée par une société plus ancienne, plus riche, plus élégante, cultivant dans le confort un luxe inutile et ostentatoire, hiérarchique, centralisée, inégalitaire, égotiste, éprise de politique, capitaliste, composée d’exploités et d’exploiteurs ; elle présente aussi une édifiante démonstration de sexisme et de machisme appliqués.
« Les Urrastis avaient du goût, mais il semblait être souvent en conflit avec un désir d'exhibition - une ostentation coûteuse. L'origine naturelle et esthétique de l'aspiration à posséder des choses était dissimulée et pervertie par les contraintes économiques et compétitives, qui à leur tour exerçaient un effet néfaste sur la qualité des choses : cela ne leur donnait d'ordinaire qu'une sorte de surabondance mécanique. »

« Il avait remarqué, dès le début de son séjour sur Urras, que les Urrastis vivaient parmi des montagnes d'excréments, mais ne mentionnaient jamais la merde. »

Sur Urras également, Thu a un régime socialiste, autoritaire, et le Benbili est une dictature militaire.
« La liberté de la presse est complète en A-Io, ce qui veut dire inévitablement que beaucoup de journaux ne renferment que des idioties. Le journal thuvien est bien mieux écrit, mais il donne uniquement les faits que le Présidium Central Thuvien veut y voir figurer. La censure est totale, en Thu. »

Si cette planète est un reflet de la nôtre, la société d'Anarres présente une culture issue d’un projet anarchiste aux conséquences imaginées par l’auteure.
« La validité d'une promesse, même d'une promesse sans terme indéfini, était très importante dans la pensée odonienne ; bien qu'on pût penser que l'insistance d'Odo sur la liberté de changer invalidât l'idée de promesse ou de vœu, c'était en fait la liberté qui donnait de l'importance à la promesse. Une promesse est une direction prise, une limitation volontaire du choix. Comme Odo l'avait fait remarquer, si aucune direction n'est prise, si l'on ne va nulle part, aucun changement ne se produira. La liberté de chacun de choisir et de changer sera inutilisée, exactement comme si on était en prison, une prison que l'on s'est construite soi-même, un labyrinthe dans lequel aucun chemin n'est meilleur qu'un autre. Aussi Odo en était-elle arrivée à considérer la promesse, l'engagement, l'idée de fidélité, comme une part essentielle dans la complexité de la liberté. »

« Mais les brutalités étaient extrêmement rares dans une société où le désir sexuel était généralement comblé dès la puberté, et la seule limite sociale imposée à l'activité sexuelle était la faible pression en faveur de l'intimité, une sorte de pudeur imposée par la vie communautaire.
D'un autre côté, ceux qui entreprenaient de former et de conserver une alliance, qu'ils soient homosexuels ou hétérosexuels, se heurtaient à des problèmes inconnus de ceux qui se satisfaisaient du sexe là où ils le trouvaient. Ils devaient faire face, non seulement à la jalousie, au désir de possession et autres maladies passionnelles pour lesquelles l'union monogamique constitue un excellent terrain, mais aussi aux pressions externes de l'organisation sociale. Un couple qui formait une alliance devait le faire en sachant qu'il pourrait être séparé à tout moment par les exigences de la distribution du travail. »

« Si nous devons tous être d'accord, tous travailler ensemble, nous ne valons pas mieux qu'une machine. Si un individu ne peut pas travailler solidairement avec ses compagnons, c'est son devoir de travailler seul. Son devoir et son droit. Mais nous avons dénié ce droit aux gens. Nous avons dit de plus en plus souvent : vous devez travailler avec les autres, vous devez accepter la loi de la majorité. Mais toute loi est une tyrannie. Le devoir de l'individu est de n'accepter aucune loi, d'être le créateur de ses propres actes, d'être responsable. Ce n'est que s'il agit ainsi que la société pourra vivre, changer, s'adapter et survivre. Nous ne sommes pas les sujets d'un État fondé sur la loi, mais les membres d'une société fondée sur la révolution. La Révolution est notre obligation : notre espoir d'évolution. »

Nombre de réflexions d’Ursula K. Le Guin sont imputées à Odo, la femme à l’origine de la rébellion.
« N'avons-nous pas mangé tandis que d'autres mourraient de faim ? Allez-vous nous punir pour cela ? Allez-vous nous récompenser pour avoir été affamés alors que d'autres mangeaient ? Aucun homme ne possède le droit de punir, ou celui de récompenser. Libérez votre esprit de l'idée de mériter, de l'idée de gagner, d'obtenir, et vous pourrez alors commencer à penser. »

Les clins d’œil à nos époque et planète ne sont pas rares, et souvent intéressants :
« A l'époque féodale, l'aristocratie avait envoyé ses fils à l'université, conférant une certaine supériorité à cette institution. Maintenant, c'était l’inverse : l'université conférait une certaine supériorité à l'homme. Ils dirent avec fierté à Shevek que le concours d'admission à Ieu Eun était chaque année plus difficile, ce qui prouvait le côté essentiellement démocratique de cette institution. "Vous mettez une nouvelle serrure sur la porte et vous l'appelez démocratie", leur dit-il. »

Une perception fine du désordre hormonal des ados :
« Ils étaient venus sur cette colline pour être entre garçons. La présence des filles les oppressait tous. Il leur semblait que ces derniers temps le monde était plein de filles. Partout où ils regardaient, éveillés ou endormis, ils voyaient des filles. Ils avaient tous essayé de copuler avec des filles ; certains d'entre eux, en désespoir de cause, avaient aussi essayé de ne pas copuler avec des filles. Cela ne faisait aucune différence. Les filles étaient là. »

Livre publié en 1974 :
« On lui fit visiter la campagne dans des voitures de location, de splendides machines d'une bizarre élégance. Il n'y en avait pas beaucoup sur les routes : la location était très élevée, et peu de gens possédaient une voiture privée, car elles étaient lourdement taxées. De tels luxes, si on les autorisait librement, tendraient à épuiser des ressources naturelles irremplaçables ou à polluer l'environnement de leurs déchets, aussi étaient-ils sévèrement contrôlés par la réglementation et le fisc. Ses guides insistèrent là-dessus avec une certaine fierté. Depuis des siècles, disaient-ils, l'A-Io était en avance sur toutes les autres nations dans le domaine du contrôle écologique et de l'administration des ressources naturelles. Les excès du neuvième millénaire étaient de l'histoire ancienne, et leur seul effet durable était la pénurie de certains métaux, qui heureusement pouvaient être importés de la Lune. »

« ‒ Ma planète, ma Terre, est une ruine. Une planète gaspillée par la race humaine. Nous nous sommes multipliés, et gobergés et nous nous sommes battus jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien, et ensuite nous sommes morts. Nous n'avons contrôlé ni notre appétit, ni notre violence : nous ne nous sommes pas adaptés. Nous nous sommes détruits nous-mêmes. Mais nous avons d'abord détruit la planète. Il ne reste plus de forêts sur ma Terre. »

Entr’autre histoire d’un étranger qui découvre une civilisation fort différente de la sienne, un peu dans la position du sociologue ou de l’ethnologue, ce roman ambigu est un bel exemple de fiction spéculative, c'est-à-dire de laboratoire des sciences humaines : ce sont les possibilités sociétales qui sont explorées par ce puissant outil de réflexion ("expérience de pensée") sur les questions éthiques (au-delà du niveau de lecture d’évasion). Ce genre, exemplairement pratiqué par des auteurs majeurs, tels que Huxley, Orwell, Brunner, Ballard ‒ et Damasio ‒ est voisin de l’utopie, comme c’est le cas de Les Dépossédés, même si la société anarrestie ne constitue pas une réussite idéale (par exemple, Shevek se heurte à des « murs », l’administration devient une structure de pouvoir, l’isolationnisme menace à terme la révolution de sclérose, son professeur se révèle égotiste, etc.)
« Ces administrateurs du Port, avec leur formation particulière et leur position importante, avaient tendance à acquérir une mentalité bureaucratique : ils disaient automatiquement "non". »

Léger reproche, d’ailleurs souvent mérité dans ce même genre, la rédaction comme la traduction auraient peut-être mérité plus de finition.

Mots-clés : #politique #sciencefiction #social #solidarite
par Tristram
le Jeu 25 Juin - 15:04
 
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Sujet: Ursula K. Le Guin
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Jack London

Le Talon de Fer

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire Extern38

Écrit en 1906 par Jack London, ce livre donne la parole à Avis Everhard , laquelle écrit dans les années trente l’histoire d’une révolution socialiste  dans les années 1914-18 emportée par son mari contre le Talon de Fer du grand capital promu au rang d’oligarchie ploutocratique. Ce manuscrit est publié au 27ème siècle accompagné de notes en bas de page.

Bon, c’est quand même le grand Jack London… mais je prends cependant la liberté de dire que je me suis un peu barbée. La narratrice est une mignonne jeune fille de la bourgeoisie initiée au socialisme puis à la révolution par son Ernest de mari. Elle en  dresse un portrait si hagiographique qu’il en est un peu ridicule. Le coté démonstratif éloigne parfois de l’esprit romanesque, avec des explications politiques (discours et discussions de Ernest) souvent lourdes voire envahissantes.
Quand à l’astuce de la construction chronologique élaborée, on dirait que London a participe à un atelier de creative writing : si elle est audacieuse (astucieuse?), elle n’apporte pas grand chose au récit.

Au-delà de ces critiques, c’est toujours plaisant une dystopie, voir comment quelqu’un a réinventé l’avenir. Il serait sûrement intéressant de relire Une histoire populaire de États-Unis et Howard Zinn et de mettre les deux en parallèle.


Mots-clés : #politique #revolution #sciencefiction #social
par topocl
le Sam 9 Mai - 9:50
 
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Kurt Vonnegut, jr

Les Sirènes de Titan

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Malachi Constant, d’Hollywood, est devenu l'homme le plus riche de l'Amérique du XXIIe siècle grâce à sa chance : en spéculant à partir de séquences tirées de la Bible. On apprend à cette occasion comment mettre en place une organisation bureaucratique propre à enfumer le Bureau des Contributions Directes…
Il rencontre le mystérieux Winston Niles Rumfoord, dont le vaisseau spatial a pénétré dans un infundibulum chrono-synclastique, endroit où « toutes les formes de vérité s’adaptent les unes aux autres aussi joliment que les rouages de la montre solaire de votre papa », et où l’on trouve « les multiples façons d’avoir raison ». Je rappelle qu’infundibulum, du latin, fait référence à une structure creuse en forme d'entonnoir, et synclastique à une surface où tous les rayons de courbure en un point quelconque ont leur centre d'un même côté de ladite surface (exemple la sphère), soit « incurvé[e] dans le même sens dans toutes les directions, comme la peau d’une orange ».
Bref, l’espace est « un cauchemar d’incommensurable inintelligibilité ». Je salue dès à présent une traduction qui présente a minima un français de qualité :
« La foule savait qu’elle ne verrait rien mais ses membres trouvaient plaisir à se savoir proches, à regarder ces murs lisses, à imaginer ce qui se passait de l’autre côté. Ce mur ne faisait qu’exalter les mystères d’une matérialisation, comme il l’aurait fait de ceux d’une pendaison ; ils n’étaient qu’écrans sur lesquels se projetaient, alliciantes images d’une lanterne magique, celles de l’imagination morbide de la masse. »

La traduction est d’autant plus méritante qu’elle est rarement soignée dans ce genre littéraire, et que les œuvres de Vonnegut sont manifestement difficiles à rendre, pleines d’allusions, de clins d’œil intraduisibles.  
Rumfoord prédit son avenir à Constant, ce qui arrive effectivement : il est enrôlé dans l’Armée de Mars, qui se prépare à envahir la Terre, et pour cela pratique le lavage de cerveau des recrues et l’installation dans celui-ci d’une antenne pour les contrôler.
« Nous pouvons rendre le centre d’une mémoire d’homme virtuellement aussi stérile qu’un scalpel sorti de l’autoclave. Mais les grains d’une nouvelle expérience commencent de s’y accumuler aussitôt. Ces grains, à leur tour, se groupent de façon pas nécessairement favorable à la pensée militaire. Malheureusement, ce problème de la recontamination paraît insoluble. »

« Les avantages d’un système de commandants secrets sautent aux yeux. Toute rébellion au sein de l’Armée de Mars serait inévitablement dirigée contre des irresponsables. Et, en temps de guerre, l’ennemi pourrait exterminer tous les officiers martiens sans déséquilibrer en rien l’Armée de Mars. »

« Le seul succès militaire martien fut la prise d’un marché à la viande, à Bâle, en Suisse, par dix-sept Parachutistes de Marine à Ski. »

Puis entre en scène « Salo [était un] messager de la planète Tralfamadore dans la petite nébuleuse de Magellan » (qu’on retrouvera dans Abattoir 5), machine et ami de Rumfoord, (dont les pieds sont gonflables, ce qui lui permet de flotter, et) dont le vaisseau est propulsé par la « Volonté Universelle De Devenir » (VUDD), l’énergie-même qui est responsable de l'apparition de l'Univers.
Prophète, Rumfoord créera une religion, « l’Eglise de Dieu le Suprême Indifférent » :
« Et je vous le demande… la chance est-elle dans la main de Dieu ? »

Après de multiples péripéties, on découvrira « la théorie de Rumfoord selon laquelle l’homme dans le système solaire n’avait qu’une mission, celle de dépanner un messager de Tralfamadore. »
Côté imagination créatrice, mention spéciale pour les harmoniums de Mercure, des membranes vivant dans les profondeurs spéléologiques de vibrations musicales.
Il y a aussi de la satire, et un regard acéré, comme dans cette percutante définition de l’aristocratie :
« Si Rumfoord accusait les Martiens d’accoupler les gens au même titre que des animaux de ferme, il les accusait d’une chose pratiquée depuis longtemps par sa classe. La force de sa classe dépendait dans une certaine mesure de placements monétaires, mais aussi et surtout, de mariages basés cyniquement sur le sort des enfants susceptibles d’être reproduits.
Leurs desiderata : des enfants sains, charmants, intelligents. »

La société humaine est volontiers caricaturée :
« Il était des femmes auxquelles un sort imbécile avait donné le terrible avantage de la beauté. Elles luttaient contre cette injustice en portant des vêtements informes, en se tenant mal, en mâchant de la gomme, ou en employant des cosmétiques de façon excessive. »

Dans ce roman de science-fiction parodique, et surtout loufoque, voire dickien, Kurt Vonnegut joue avec les notions métaphysiques de hasard, nécessité, signification, message, manipulation, mort, amour. Cocasse et saugrenue, c’est finalement une interrogation sur le sens de l’existence, la guerre, l’existence de Dieu.
« Ce n’était pas tellement ce que les Terriens faisaient que la façon dont ils le faisaient. Ils se démenaient sans cesse comme s’ils croyaient qu’un grand œil fixé dans le Ciel attendît qu’ils le divertissent. »

« ‒ La pire des choses qui pourrait arriver à quelqu’un, dit-elle, serait de ne servir à rien pour personne. »

« ‒ A celui qui a été si loin dans une course de dupe, il ne reste guère d’autre choix que de mettre son point d’honneur à poursuivre sa mission. »

« Il nous a fallu tout ce temps pour comprendre que le but de la vie humaine – peu importe qui la contrôle – est d’aimer ce qu’il y a d’aimable. »


Mots-clés : #humour #sciencefiction
par Tristram
le Jeu 23 Avr - 0:03
 
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Haruki MURAKAMI

1Q84

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Livre 1
Avril - juin 1984.
Histoires entrelacées d’Aomamé et Tengo.
Lui est un jeune professeur de mathématiques qui travaille aussi dans l’édition, par ailleurs passionné d’écriture. Komatsu, l’éditeur qui le suit amicalement car il l’estime doué, lui propose de réécrire le manuscrit de Fukaéri (Ériko Fukada), une lycéenne de dix-sept ans (La Chrysalide de l’air, un roman puissamment imaginatif, mais mal écrit), à la fois pour en faire une œuvre sensationnelle et se moquer du monde littéraire en remportant le prix Akutagawa.
« Seulement, à l’opposé de Fukaéri, tu n’as pas encore saisi ce que tu devais écrire. Alors bien souvent, dans tes textes, on ne voit pas où est le cœur de l’histoire. Ce que tu devras écrire, tu le trouveras en toi. C’est comme un petit animal apeuré tapi dans un trou profond, qui aimerait s’enfuir, mais qui n’arrive pas à s’échapper. Tu sais qu’il est caché là, au fond. Mais tant qu’il ne sort pas, tu ne pourras pas l’attraper. » 2

Le processus de mise en forme ou réécriture(s) est passionnant (chapitre 6) ; il s’efforce d’obtenir des phrases qui coulent (comme les mathématiques selon Tengo, comme le style de Murakami).
« Après tout, il n’avait qu’à régler concrètement les détails, l’un après l’autre. Une fois qu’il aurait travaillé et organisé les à-côtés, il était possible que l’image d’ensemble se dessine d’elle-même en toute clarté. »

« Durant un laps de temps déterminé, il étoffait le texte, autant que possible, puis, durant un laps de temps déterminé, il le réduisait, autant que possible. En poursuivant obstinément ces opérations opposées et complémentaires, l’amplitude diminuait peu à peu et le texte finissait par se stabiliser à un niveau d’équilibre satisfaisant. Jusqu’à atteindre enfin le point où il n’y avait plus rien à rajouter, plus rien à retrancher. Les complaisances de son ego une fois élaguées, les qualificatifs superflus éliminés, la logique trop apparente se réfugiait à l’arrière-plan. »

L’écrivain (lequel ?) se confie :
« Quand j’écris un roman, je cherche, grâce à mes mots, à transformer le paysage environnant pour qu’il me devienne plus naturel. En somme, j’opère une reconstruction. Et, de la sorte, je m’assure de mon existence dans ce monde, en tant qu’être humain. »

Aomamé, "femme libérée", est une tueuse professionnelle de maris particulièrement violents avec leur épouse ; une distorsion temporelle l’a fait glisser dans un univers parallèle légèrement différent ‒ celui de l’année 1Q84.
Dans les deux cas, des souvenirs surgissent du passé de façon aussi précise qu’intempestive ; comme souvent chez Murakami, la musique tient une place importante.
Fukaéri, l’étrange, taciturne jeune fille dyslexique à la beauté troublante fait se rencontrer Tengo et le « Maître », Ébisuno, un ancien ethnologue, qui lui raconte l’expérience de communauté agraire utopique du père de Fukaéri, précurseur de l’agriculture biologique ; une dissidence aboutit à la formation d’une faction armée extrémiste qui affronte la police ‒ c’est le point de distorsion commun aux deux histoires.
« De mon point de vue, Takashima a produit des robots incapables de penser. Ils ont réussi à enlever de la tête des gens les mécanismes permettant de penser par soi-même. Un univers semblable à celui que George Orwell a décrit dans son roman. Mais comme vous le savez sans doute, sur terre, il existe pas mal d’individus qui cherchent volontairement à vivre dans cet état de mort cérébrale. Parce que, n’est-ce pas, c’est plus confortable. Ils n’ont plus à réfléchir à des choses compliquées, ils se contentent de faire ce qui leur a été ordonné d’en haut, sans rien dire. Ils ne sautent pas un repas. » 10

« À cette époque-là, lui aussi avait à peu près compris que, dans le Japon des années soixante-dix, ce n’était ni le lieu ni l’heure qu’advienne la révolution. Ce qu’il gardait en tête au fond, c’était la révolution en tant que possibilité, ou, plus encore, la révolution en tant que métaphore, en tant qu’hypothèse. Aussi était-il persuadé que l’exercice d’une pensée destructrice, anti-système, était indispensable à une société saine. En d’autres termes, comme une épice salubre. Cependant, ce que voulaient les étudiants qu’il avait dirigés, c’était une révolution authentique, au cours de laquelle coulerait du sang véritable. » 10

La communauté agraire aboutit à une secte eschatologique ‒ « …] tout un chacun, au fond de soi, attend l’arrivée de la fin du monde. »
« Ils devaient accompagner leurs parents de maison en maison, le dimanche et les jours de congé, ils devaient sonner chez des étrangers. Même si le prosélytisme et la collecte de la redevance étaient des activités différentes, Tengo avait bien compris que ce rôle qui leur était imposé blessait profondément leur cœur d’enfant. Le dimanche, les enfants devraient s’amuser avec d’autres enfants autant qu’ils le voudraient, et non pas aller menacer les gens à propos d’une redevance ou leur annoncer une fin du monde terrifiante. Ces choses-là – à supposer qu’elles soient indispensables –, c’était l’affaire des adultes. » 12

Les endroits-moments où les deux univers se touchent, se compénètrent, sont amenés avec grand art ; de même l’apparition du fantastique (la Sinfonietta de Janáček, les Little People, les deux lunes, etc.), références à la science-fiction (notamment dickienne) comme au merveilleux (ainsi Le Petit Peuple d’Arthur Machen) ; Aomamé et Tengo se sont croisés lorsqu’ils avaient dix ans, et en ont été marqués.
C’est aussi onirique :
« De retour chez lui, il se coucha, s’endormit et rêva. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait fait un rêve aussi clair. Dans ce rêve, il était une toute petite pièce d’un gigantesque puzzle. Mais cette pièce n’était pas fixe, sa forme ne cessait de changer à chaque instant. Par conséquent, elle ne s’emboîtait nulle part. Évidemment. De surcroît, alors qu’il s’appliquait déjà à découvrir sa place, il lui fallait, dans un temps donné, rassembler les pages d’une partition pour timbales. Les pages avaient été dispersées par un vent violent, elles s’étaient éparpillées un peu partout. Il les ramassait une à une. Puis il devait vérifier leurs numéros et les remettre dans le bon ordre. Pendant ce temps, son corps ne cessait de changer de forme, comme une amibe. La situation devenait inextricable. Finalement, Fukaéri arrivait de nulle part et lui prenait la main. La forme de Tengo se stabilisait. Le vent tombait brusquement, la partition n’était plus désordonnée. Ouf, se disait Tengo. Mais, au même moment, le temps qui lui avait été accordé touchait à son terme. "C’est fini", annonçait Fukaéri, d’une petite voix. Bien sûr, une seule phrase. Le temps stoppait net, le monde s’arrêtait là. La terre cessait lentement de tourner, tous les sons et toutes les lumières s’évanouissaient.
Le lendemain matin, lorsqu’il ouvrit les yeux, le monde continuait sans encombre. Et les choses, tournées vers l’avant, étaient déjà en mouvement. En train de faire périr tous les êtres vivants qui se trouvaient devant elles, en les écrasant l’un après l’autre, comme le gigantesque char de la mythologie indienne. » 16

Il m’a semblé qu’à la différence de ses autres ouvrages, dans celui-ci Murakami rend plus compte du Japon (histoire récente, vie quotidienne). La description de la personnalité homogène de chacun des deux principaux personnages est particulièrement fouillée et concordante malgré quelques menues incohérences (Aomamé ne consomme que rarement de la viande, et dans ce cas c’est du poulet ; une page plus loin, elle mange un steak), que j’aurais tendance à imputer à la traduction (Madame Hélène Morita peut me joindre par MP).
Murakami détaille minutieusement ce qu’il raconte ; sa manière est de présenter chaque fait d’une façon circonstanciée, voire un peu niaise, qui n’évite pas toujours le double emploi et la sensation de délayage ; il accumule de vagues questions, et semble parfois vouloir différer la suite de l’histoire, ou au moins ménager sa venue, voire l’attendre. Mon intérêt de lecteur a commencé à faiblir un peu à mi-volume du premier livre.
On notera par ailleurs une certaine récurrence de la dégustation de vin blanc, notamment de Chablis, qui révèle peut-être une certaine appétence particulière à l’auteur.

Livre 2 :
Juillet-septembre 1984
, les mêmes.
Les disparitions de jeune fille dans les deux fils temporels jouent du ressort "policier", suspense commode…
On accède enfin à la teneur du roman La Chrysalide de l’air ‒ et bien sûr les personnages sont contenus dans cette histoire.
« Causes et conséquences se mêlaient inextricablement. » 24

Aussi cette impression de film de SF genre Millénium.
« Ce que Tengo devait sans doute faire, alors qu’il était planté au carrefour du présent, c’était observer exactement son passé et ensuite écrire l’avenir correspondant à ce qu’aurait été son passé récrit. Il n’avait pas d’autre voie. » 4

Une érotique de l’enfante impubère :
« Et ses petites oreilles roses, qu’on aurait dites poudrées à l’aide d’une douce houppette, semblaient tout juste avoir été créées. Formées sur des critères uniquement esthétiques. Bien davantage que pour percevoir des sons. Du moins, telles que les voyait Tengo. Et au-dessous, dans leur prolongation, son cou fin et délicat resplendissait comme un frais végétal mûri sous un généreux soleil. Un cou d’une pureté sans réserve, qui s’accorderait avec la rosée du matin et les coccinelles. Il la voyait ainsi pour la première fois. C’était une vision presque miraculeuse, belle et intime à la fois. » 12

La référence aux dieux (japonais) est exotique, celle au Dieu de la Bible moins, quant à la superstition elle est… universelle. Murakami renvoie beaucoup aux sectes, dont les Témoins (de Jéhovah). Pour ce qui est de la tendance New Age, on appréciera :
« Là où il y a de la lumière, il y a nécessairement de l’ombre, là où il y a de l’ombre, il y a nécessairement de la lumière. Sans lumière il n’y a pas d’ombre, et, sans ombre, pas de lumière. Carl G. Jung a expliqué ces choses-là dans un de ses livres. » 13

Aomamé et Tengo se cherchent. 1Q84 est aussi un roman d'apprentissage.

Livre 3 :
Octobre-décembre 1984
, toujours les mêmes.
Ushikawa, un enquêteur qui se présente comme le directeur d’une vague association promotionnelle, homme particulièrement laid apparu au début du Livre 2, « un Raskolnikov qui n’aurait pas rencontré Sonia », commence à rapprocher les fils Tengo et Aomamé.
« En tout cas, le cercle se resserrait. Mais ni Aomamé ni Tengo ne savaient que le cercle se rétrécissait rapidement autour d’eux. » 17

Ces deux personnages sont marqués par la mort, tentation du suicide chez Aomamé et lente agonie du coma du père de Tengo dans « La Ville des Chats » ; ils formeront avec le détective trois points de vue alternés dans le déroulement romanesque, sans que la chronologie soit exactement respectée.
Curieuse récurrence de collecteurs de la NHK (redevance audiovisuelle), comme le fut le père de Tengo. Aussi fréquentes apparitions d’un corbeau.
« Nous créons un récit, lequel, en même temps, nous met en mouvement. » 23

Je rapproche souvent les œuvres de Haruki Murakami et celles de Paul Auster : même succès, même topos de la destinée (mais l’un est moins résolument base-ball que l’autre), et surtout, une sorte de parenté dans le talent à raconter une histoire qui se déroule aisément, de façon compréhensible, restant à l’esprit autant qu’elle retient l’attention, un story telling peut-être plus dans la forme que dans le fond, car ne semblant généralement rien vouloir démontrer ; surtout, je me demande si leurs œuvres ont une valeur au-delà du plaisir de lecture qu’elles donnent.
1Q84 est un exemple typique. C’est le page-turner parfait : il est propre à satisfaire durablement la pulsion de lecture, combler paisiblement ce besoin comme on peut se rassasier méthodiquement de chips calibrées et convenablement salées. Ça ronronne tandis que les mêmes choses sont reprises, comme dans un feuilleton ; et ça ne manque pas de charme, c’est congru tel une lecture au long cours, sans trop de secousses.
Mais si on préfère les lectures plus incisives ou cursives, je pense que le choix de Bédoulène, de se limiter au premier livre, est judicieux. Sans en faire un haiku, Murakami aurait pu largement tailler dans les longueurs de ces plus de mille cinq cents pages. ; mais ce n’était pas son but, autant en avertir le lecteur : 1Q84 est une sorte de feuilleton à la Eugène Sue adapté à notre monde, dans le prolongement des contes à la veillée et dans le goût des séries audiovisuelles.

Mots-clés : #fantastique #sciencefiction
par Tristram
le Sam 23 Nov - 13:04
 
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Sujet: Haruki MURAKAMI
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Alain Damasio

La Horde du Contrevent

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La Horde, une sorte d’équipe de rugby solidaire, fait face contre le vent. Ode à la ténacité, saga au courage, avec son ton épique ce récit participe surtout du genre heroic fantasy.
Aussi chant du voyage et ouverture au monde, à la découverte :
« ‒ Longtemps je me suis fait de la vie, ainsi que toi Lerdoan, une exigence de parcours. Rien ne fut donc plus précieux pour moi que les voyages puisqu’ils avaient potentiellement cette force : celle de faire jaillir le neuf, le virginal des filles, l’inouï. M’offrir plus que l’univers humain : le Divers ! Pendant des années, je me suis abreuvé de différences. »

Un nouveau monde doit évidemment avoir sa propre langue, et Alain Damasio l’a créée telle que le lecteur s’y retrouve sans trop de difficulté.
« Un instant, je crus que Silamphre délirait, tant la vocifération du schnee occupa à nouveau tout le champ de l’audible. Puis rien, une brève plainte, une mince fibre mélodique, à peine discernable à la frange du sensible, comme sinuant d’un rêve, se dégagea au sein du tronc hurlant. Pas une musique, ni un bruit, encore moins une voix, non, ça montait et descendait en fréquence, mêlé au froissement horrible, l’entrecoupant, y surnageant par instants puis y replongeant. »

Tout un univers conçu autour du vent, régi par la mécanique des fluides, avec pour but l’aérodynamisme, exprimé en marques de ponctuation.
« La notation du vent, qui est en son essence différentielle, n’a rien d’une science exacte, tout le monde le sait. La perception du temps entre les salves, l’ampleur accordée à une turbulence, la distinction entre un décéléré bref avec reprise de salve et une simple turbule, est fine, parfois indécidable. On n’enseigne pas l’exactitude aux scribes comme on le fait aux géomaîtres. On nous apprend une précision éminemment plus dérangeante : l’architecture des écarts – ce sens, si poussé chez les meilleurs, de la syntaxe, qui est pur art rythmique des inflexions et des ruptures. Écrire ensuite, avec des mots, en découle benoîtement, si bien que les cours de récit, l’apprentissage à proprement parler de la narration d’un événement, ne sont dispensés qu’un an plus tard et seulement à ceux qui ont su capter, en son tissage cadencé, le phrasé du vent. »

Tout est donc orienté d’aval en amont, et aussi tourné vers le ciel, verticalité, transcendance, où l’airpailleur tend ses filets et l’oiselier-chasseur lance son gerfaut, où voguent les vélivoles navires. C’est bourré de trouvailles, souvent poétiques, comme « muage » pour nuage, « vélivélo » pour vélo volant (et non pas volé), ou le pharéole, « la sirène éolienne qui guide les vaisseaux par gros temps ». Les principales armes sont le boo (merang) et… l’hélice ! Dans cette civilisation éolienne, le souffle, la parole, le « vortexte » sont centraux, de même que les notions de mouvement, de ligne.
« ‒ L’air, de la même façon, vient évidemment du vent, et non l’inverse ! À la base, l’air est un vent stationnaire. Il faut apprendre à penser que le mouvement est premier : c’est le stable, l’immobilisé qui est second et dérivé. »

L’histoire, comme l’attention du lecteur, est regroupée en périodes, temps forts tels que la traversée du lac, la joute verbale, le volcan de vent, etc.
De beaux personnages, tous représentés par des glyphes : des personnes, mais aussi (et surtout ?) des fonctions dans le groupe. Récit polyphonique, chaque voix a son idiosyncrasie, syntaxe et point de vue particulier. Mais c’est souvent Scribe qui parle (l’auteur ?) ‒ après tout, c’est lui qui tient le « carnet de contre », témoignage adressé d’une horde à ses successeurs. Une autre voix fréquemment entendue est celle de Caracole le troubadour, assez mystérieux conteur, boute-en-train facteur de cohésion dans l’équipe, et variation orale dans la narration.
L’extraordinaire combat (aérien) typique du genre a moins retenu mon attention, malgré d’originales élucubrations post-newtoniennes sur la vitesse (projetée en prévision). Il y a tout un jeu pseudo-scientifique sur les lois physiques entremêlant espace-matière et temps, avec des aperçus à la limite de la métaphysique, aussi abscons que chimériques.
« ‒ À chaque dimension de la vitesse correspond une lenteur ou une fixité propre. À la rapidité s’oppose la pesanteur ; au mouvement s’oppose la répétition ; au vif s’oppose le continu. D’une certaine façon, être vivant ne s’atteint que par ce triple combat : contre les forces de gravité en nous – la paresse, la fatigue, la quête du repos ; contre l’instinct de répétition – le déjà-fait, le connu, le sécurisant ; et enfin contre les séductions du continu – tous les développements durables, le réformisme ou ce goût très fréole de la variation plaisante, du pianotement des écarts autour d’une mélodie amusante. »

« Le solide est un liquide lent… »

« Rythmer, c’est apprendre à plier dans le mouvement, sans le rompre. »

Voici un concept outrepassé de l’âme, longuement étudié, et qui sonne lointainement comme de l’Égypte antique :
« ‒ Le vif est la puissance la plus strictement individuelle de chacun. Il tient du néphèsh, ce vent vital qui circule en nous, qui nous fait ce que nous sommes. Rien ne peut s’y mêler. Il est pur, insécable et automoteur. Il peut seulement se disperser si sa vitesse vient à décliner, il peut s’ajouter à un autre vif, mais pas fusionner… »

En découlent des perceptions originales :
« Chaque être, vous savez, déforme autour de lui l’espace et la durée. Les vents coulis de la tour se sont invaginés, à peine certes, mais ça m’a intrigué. Chacun a sa vitesse d’émotion, son rythme fécal, ses fulgurances. Avec deux décades d’attention ténue, il devient envisageable de sentir sang et eau couler dans les corps qu’on rencontre, l’air incubé et rejeté dans une pièce, de deviner les nœuds, les plexus. J’entends : dans le maillage de l’air. »

Exercice classique depuis Borges, celui de la bibliothèque :
« ‒ La tour d’Ær est faite entièrement de livres, mademoiselle, des fondations jusqu’aux lauzes du toit. Chaque bloc de la paroi est un livre, chaque latte du plancher, chaque surface verticale ou horizontale. C’est la seule bibliothèque du monde qui ne soit faite que de livres. Mais dans leur écrasante majorité, ils n’ont pas de pages. Ils sont gravés sur des briques d’argile ou de gypse, dans le marbre, sur des cubes d’étain, des plaques d’argent et de bronze, des billes de chêne puis insérés dans le mur de la tour. L’architecture du pharéole d’Ær est unique à Alticcio. C’est la seule tour non jointoyée de la cité. Cent dix mètres de pierres sèches. Et vous pourrez retirer n’importe quel bloc, le mur tient. Tous les livres restent consultables. […]
Ce fut là tout le génie du concepteur de la bibliothèque, je pense, un génie qui n’est plus vraiment compris aujourd’hui. Par ce choix de n’accepter que des blocs, il savait que les livres qui lui parviendraient seraient éminemment denses. Il savait que la contrainte de graver lettre par lettre et l’espace exigu favoriseraient une expression contractée à l’extrême, une pensée ramassée, hautement vitale, aphoristique. »

Une dimension humaniste parcourt le roman (parfois un rien grandiloquente ou bisounours) :
« Moins que d’autres, je ne savais si le but de notre vie avait un sens. Mais je savais, plus que quiconque, qu’elle avait une valeur. Par elle-même, directement, hors de toute réussite ou déroute. Cette valeur venait du combat. Elle venait du rapport profondément physique que nous avions au vent. Un corps à corps. »

« Ou fallait-il que j’en conclue, comme me le lança Sov avec un aplomb qui m’agaça, que l’être "en-soi" n’existait pas, qu’il n’y avait que des êtres "pour et parmi les autres", que chaque hordier n’était au fond "que le pli particulier d’une feuille commune", "un nœud dont la corde est fournie par les autres" ? »

Une portée politico-sociétalo-philosophique transparaît, conformément à l’engagement de Damasio (il est plus côté « racleurs » que « Tourangeaux » ‒ roture qu’élite…) :
« "Caste obsolète", j’ai entendu hier. Continuez surtout à penser que nous serons superflus demain face à vos technologies qui s’affinent… »

« Un seul racleur qui réussit suffit à faire croire aux autres qu’ils ont tous leur chance. L’exploitation inepte qu’ils subissent tient parce qu’ils envient ceux qui les exploitent. Les voir flotter là-haut ne les révolte pas : ça les fait rêver ! Et le pire est qu’on leur fait croire que seul l’effort et le mérite les feront dépasser cinquante mètres d’altitude ! Alors ils filtrent, et ils tamisent, et ils raclent le lit du fleuve jusqu’à atteindre ce sentiment de mériter… Mais quand ils l’atteignent, ils comprennent que personne, nulle part, ne peut juger de leur effort, qu’aucun acheteur ne reconnaît la valeur de ce qu’ils font. »

Là, c’est le prince (sic) de la Horde qui parle, puis le scribe qui évoque la basse caste du « Fleuvent » ; les hordeux, eux, ils ont quand même bien du mérite…
Damasio déploie une admirable inventivité dans la description cohérente de choses imaginaires. Le vocabulaire est riche (y compris en néologismes), la syntaxe à l’occasion tordue de façon fort expressive, avec un goût marqué pour les jeux de mots oulipiens. Le style confine parfois au lyrisme baroque :
« Aussi incroyable que ça put paraître, le conte, à peine ébauché, était déjà fini. Ne subsistait qu’un tintamarre vertébral de sons rugis des planches et des lambourdes, sifflés du feu et bramés des mâts, de sons pleins, creux et fluides, de sons de cordages et de discordes, qui, jetés tous ensemble, tohués et bohuant, n’offraient pas la moindre prise à une quelconque eurythmie, fut-elle de hasard – plutôt donnait à entendre, pour une oreille dont le velours n’eut pas été déchiré (et telle fut la mienne) quelque aperçu appropriable du chaos primitif. »

Sans qu’il y ait de vraies longueurs, le livre reste épais, et le lecteur souffre un peu avec la Horde ; perso je me lasse vite quand le vent pause dans les trémolos de vibrants énamourements à peine ados.
Ce roman m’a ramentu tantôt Dune, de Frank Herbert, tantôt Les Aventures d'Arthur Gordon Pym et Une descente dans le Maelstrom, de Poe ; mais peut-être ne s’agit-il que d’impressions, par attraction des étendues désertes… Il y a aussi des rapprochements possibles avec Vian (inventions néologiques), Michaux (monstres) ; la tour-fontaine m’a fait penser à… Rabelais.
Sinon, c’est quand même encore et toujours le panégyrique de la gniaque (même avec des prodiges et du pathos), une brillante réactualisation du parcours initiatique, « cette même doctrine de l’épreuve et de la récompense qui postulait un univers moral, une fin à toute quête […] »

Mots-clés : #aventure #initiatique #sciencefiction #voyage
par Tristram
le Lun 2 Sep - 20:47
 
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Alain Damasio

Les furtifs

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire Proxy196

Tu te sens prêt, Lorca?
– Absolument pas…
– C'est précisément ce que j'appelle être prêt. Cet état d'incertitude fragile, ouverte, qui rend disponible à l'inconnu. Crois-moi Lorca, quoi qu'il arrive, tu vas vivre l'un des moments les plus intenses de ton existence. Reste ouvert.



On est en 2041. Les villes sont privatisées. La Gouvernance, grâce aux technologies numériques, a mis en place une société basée sur le contrôle , Jouant sur la peur et le désir, elle a habilement su la faire accepter au commun des mortels. 
Une nouvelle espèce arrive peu à peu à la connaissance humaine : les furtifs, qui semble à l’origine de tout le vivant. Elle a pu survivre grâce à sa  capacité à se cacher , ne pas laisser de trace, échapper au contrôle, justement. Elle intéresse l’armée de par cette capacité, et le pouvoir de la rébellion qu’elle est susceptible de nourrir. Les furtifs sont des êtres étranges, en métamorphose permanente - empruntant en quelques minutes à différentes espèces animales ou végétales, mais pouvant aussi transmettre à un humain une part d’eux-même. Ils se déplacent avec une vélocité extrême, échappant au regard humain, car ce seul regard peut les tuer. Ils ont à voir avec la fuite, la liberté. Ils s’expriment par sons, mélodies, phrases mi-infantiles mi-sybillines. Et laissent d’obscures glyphe comme seul signe de leur passage.

Tishka, l’enfant mystérieusement disparue de Lorca et Sahar, n’a t ’elle pas rejoint le camp des furtifs ?. Ses parents la recherchent dans une logue enquête,  riche en péripéties, en rencontres parfois ésotériques, en épreuves.

Plus leur enquête avance, plus se lève dans le pays une prise de conscience, d’où émerge un mouvement pro-furtif, réunissant les libertaires, les marginaux, les exclus et ceux qui se sont exclus par choix, grapheurs, musiciens, scientifiques, rebelles en tout genre..., qui va nous mener dans une ZAD à Porquerolles et vers un combat politique et une insurrection finale grandiose.


C’est un formidable roman d’aventure, où le réel infiltre un imaginaire prolifique. Les six personnages-phares, identifiées par leur symboles, sont des figures mythologiques, héros portés par leur grandeur et leurs petitesses, leur singularité, leur folie, leur charisme. Les rebondissements s’enchaînent , mêlant scènes intimes, épisodes guerriers ou quasi magiques, poursuites, amples scènes de foule.

C’est un magnifique roman d’amour autour du trio Varèse, au centre duquel Trishka est l’enfant troublante, qui a pris son envol,  mais n’en aime pas moins ses parents. Ceux-ci l’ont fait naître pour elle-même, respectent son choix, mais voudraient quand même bien la voir grandir, la caresser, l’aimer. C’est d’un pathétique grandiose et sans pathos.

C’est un roman philosophique, sociétal, politique, une grande réflexion sur les outils numériques et les risques qu’ils nous font encourir, si réels, si proches. Une exhortation à s’intéresser à l’autre et le respecter, à s’ouvrir à l’étrange, à s’ancrer dans le vivant. Un hommage aux sens, à la musique et  aux sonorités, au beau, aux valeurs et émotions perdues.

C’est enfin un objet littéraire pharaonique, unique, où on retrouve tout le travail sur la langue, la ponctuation et la typographie qu’on a déjà connu dans La horde du Contrevent, mais magnifié, mûri, amplifié. Damasio est un inventeur de mots fantasque et érudit, un joueur de son assez incroyable, un surdoué du jeu de mots, de lettres, de l’Oulipo. Il multiplie les néologismes, les inversions de sens et de syllabes, les allitérations et les assonances, cela s’accélère dans les temps forts, monte en puissance tout au fil du livre pour créer dans les derniers chapitre, s’insinuant peu à peu,  comme une langue nouvelle, le damasien, issue du français, parfaitement compréhensible mais parfaitement différente, d’une poésie, d’un rythme, d’une tension, d’une mélodie incroyables.

C’est livre géant, titanesque, décapant, totalement enthousiasmant. Il ne faut pas hésiter à s’obstiner à y entrer, c’est une lecture exigeante, qui demande un temps d’habituation (il m’a fallu 200 pages) mais qui devient enchanteresse.

Mots-clés : #amour #aventure #fantastique #insurrection #relationenfantparent #romanchoral #sciencefiction #urbanité #xxesiecle
par topocl
le Mar 30 Juil - 13:54
 
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William Gibson

Neuromancien

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire Neurom10

Sensation de déjà vu au cinéma ‒ où d’écriture cinématographique (Matrix ?)  
Futuriste Occident (Japon, USA, Europe de l’Ouest), mais aussi la Chine, et même le cosmos : déjà le monde globalisé.  
Science-fiction assurément, cependant métissée de fantastique (ou space opera), d’onirique et même de… western !
Piratage informatique, code et données, jeux vidéo, cyberespace, clonage et bricolages biologiques en tous genres dont bioniques, intelligence artificielle, stupéfiants aussi, paysages urbains glauques, paumés et déglingués, dégageant une atmosphère non dénuée de charme, le type "survivant" prolongeant l’ambiance "polar noir"… Réfère aussi à Bret Easton Ellis, mais peut-être plus encore à Kurt Vonnegut.
Les termes inventés par l’auteur ne sont pas directement définis ; ainsi, la matrice recouvre une notion nébuleuse, « éclatant treillis de logique qui se dévidait à travers un vide incolore », « hallucination consensuelle », une sorte de vaste champ de données, d’univers virtuel foisonnant.
« "La matrice tire ses racines des jeux vidéo les plus primitifs, expliquait la voix hors champ, des tout premiers programmes graphiques et des expérimentations militaires avec les connecteurs crâniens." Sur le Sony, une guerre spatiale en deux dimensions s’évanouit derrière une forêt de fougères générées de manière mathématique, démontrant les possibilités spatiales des spirales logarithmiques ; insertion d’une séquence d’archives militaires bleu glacé : animaux de laboratoire câblés sur des dispositifs d’expérimentation, casques branchés sur les circuits de contrôle de mise à feu de blindés et d’avions de combat. "Le cyberspace. Une hallucination consensuelle vécue quotidiennement en toute légalité par des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques… Une représentation graphique de données extraites des mémoires de tous les ordinateurs du système humain. Une complexité impensable. Des traits de lumière disposés dans le non-espace de l’esprit, des amas et des constellations de données. Comme les lumières de villes, dans le lointain…" »

Publié en 1984, ce roman parle de notre présent :
« Programmez une carte pour représenter la fréquence des échanges de données, un seul pixel par millier de mégabytes sur un écran géant. Manhattan et Atlanta y brillent d’un blanc éblouissant. Puis elles se mettent à palpiter, au risque que le rythme du trafic surcharge votre simulation. Votre carte est en passe de se transformer en nova. On se calme. On diminue l’échelle. Un pixel par million de mégabytes. À cent millions de mégabytes par seconde, on commence à discerner certains pâtés de maisons dans le centre de Manhattan, les contours de zones industrielles vieilles d’un siècle cernant le noyau historique d’Atlanta… »

C’est un des atouts de la SF, et non le moindre de mon point de vue : on mesure comme les problématiques d’actualité qui nous semblent nouvelles remontent à loin dans le passé ; écrit en 1983, ce livre évoque déjà le remplacement de la viande d’élevage dans nos assiettes :
« Tu sais combien ça coûte ? (Elle prit son assiette.) Y doivent élever un animal entier pendant des années et le tuer ensuite. C’est pas de la viande de cuve. »

Un pouvoir plus connu de la littérature d’anticipation reste celui de reformuler notre présent de manière significative :
« Le pouvoir, dans l’univers de Case, était synonyme de pouvoir des sociétés. Les zaibatsus, les multinationales qui modelaient le cours de l’histoire humaine, avaient transcendé les vieilles barrières. Vus comme des organismes, ils étaient parvenus à une sorte d’immortalité. Vous ne pouviez pas tuer un zaibatsu rien qu’en assassinant une douzaine de cadres clés ; il y en avait d’autres qui attendaient, prêts à grimper les échelons, assumer la place laissée vacante, accéder aux vastes banques de données de la firme. »

« ‒ Il y a toujours un moment où le terroriste cesse de manipuler la gestalt des médias. Un point où l’escalade de la violence peut fort bien se poursuivre mais au-delà duquel le terroriste est devenu symptomatique de la gestalt des médias en soi. Le terrorisme tel que nous l’entendons d’ordinaire est bêtement relié à ceux-ci. Les Panthers modernes diffèrent des autres terroristes précisément par le degré de leur timidité, de leur conscience de la mesure avec laquelle les médias séparent l’acte de terrorisme de l’intention sociopolitique initiale… »

Et il y a encore des remarques, des observations de valeur générale sur le crime, la foule…
« …] cette zone transitoire où l’art n’était pas tout à fait un crime, le crime pas tout à fait un art. »

« L’été dans la Conurb, les foules sur les avenues qui ondulent comme l’herbe couchée par le vent, un champ de chair humaine balayé par des courants soudains de désir et de récompense. »

Curiosa : Animal a cité Gravé sur chrome :
« L'ascenseur glissa vers le haut et traversa dans sa cage étroite le plancher du Paradis. Je comptai les lampes bleues espacées de deux mètres. »

… et je citerai, extrait cette fois de Neuromancien :
« Elle tombait-remontait à travers un large tube de béton lunaire cannelé, éclairé à intervalles de deux mètres par des anneaux de néon blanc. »

Coïncidence significative ??


Mots-clés : #sciencefiction
par Tristram
le Ven 29 Mar - 23:46
 
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Philippe Claudel

L'Enquête
Tag sciencefiction sur Des Choses à lire L_enqu10

Epigraphe :
« Ne cherche rien. Oublie. »
L’Enfer, Henri-Georges Clouzot


Dédicace :
Pour les prochains,
afin qu’ils ne soient pas les suivants


L’Enquêteur en mission arrive dans la ville de l’Entreprise, un univers très proche du nôtre, peut-être un peu plus cauchemardesque, inhospitalier, absurde, illogique, arbitraire, torturant.
Très vite on pense au Château de Kafka, puis c’est à Philip K Dick qu’on songe, Ubik par exemple. Pour expliciter cette dernière référence, et puisque cet auteur n’a pas de fil, voici ce qu’en dit Gérard Klein dans Philip K. Dick ou l'Amérique schizophrène :
« Au contraire de la plupart des écrivains de Science-Fiction, il ne voit pas dans la mutation et dans l'évolution au niveau de l'Homme l'effet d'une finalité ou d'une causalité biologique, mais le produit dialectique du développement de la structure sociale. Ce qu'affirme Dick, c'est que l'évolution de l'Homme s'effectue à peu près exclusivement dans et par le monde social. […]
Peut-être Dick fait-il preuve d'une plus grande pénétration que Jung, en proposant, non pas que les dieux sont cachés au fond des Hommes, mais qu'ils sont la projection des problèmes des Hommes. »

On y retrouve la même caractéristique, l’impression panoptique, celle d’être perpétuellement observé comme un cobaye dans un laboratoire, « une sorte de rongeur pris dans un piège démesuré ».
« "Et de nos jours, ne sommes-nous pas tous constamment surveillés, où que nous soyons, et quoi que nous fassions ?" »

« "Je suis dans un roman, ou dans un rêve, et d’ailleurs sans doute pas dans un de mes propres rêves, mais dans le rêve de quelqu’un d’autre, un être compliqué, pervers, qui s’amuse à mes dépens." »

Dans L’Enquête, la plupart des personnages a le visage un peu rond, est presque chauve et d’aspect banal ; personne n’a de nom ou de prénom, juste un titre, un rôle : le Policier, l'Ombre, la Foule, les Déplacés. Tout est insensé : même la météo suit des règles incompréhensibles.
L’Enquête, c’est une sorte de quête métaphysique, avec multiples références à notre société comme à la littérature (l’omniprésent portrait orwellien du Fondateur, par exemple). C’est l’exposé de l’impossibilité à comprendre notre monde et de notre parfaite impuissance de "participants", également une interrogation sur le devenir de l’Homme.
La lecture politico-sociétale sur l’entreprise totalisante (Hanta) est aussi pertinente :
« D’ordinaire, l’Enquêteur ne se préoccupait jamais des origines des entreprises, de leur état civil en quelque sorte. Ce n’était pas son affaire. Et puis, dans le monde où il vivait, elles étaient devenues des sortes de nébuleuses, agrégeant à elles des filiales comme autant de particules, les délocalisant, les relocalisant, créant des ramifications, des arborescences lointaines, des radicelles, enchevêtrant les participations, les actifs et les conseils d’administration en des écheveaux si confus qu’on ne parvenait plus très bien à savoir qui était qui et qui faisait quoi. »

« Il n’y a plus de rois depuis bien longtemps. Les monarques aujourd’hui n’ont plus ni tête ni visage. Ce sont des mécanismes financiers complexes, des algorithmes, des projections, des spéculations sur les risques et les pertes, des équations au cinquième degré. Leurs trônes sont immatériels, ce sont des écrans, des fibres optiques, des circuits imprimés, et leurs sangs bleus, les informations cryptées qui y circulent à des vitesses supérieures à celle de la lumière. Leurs châteaux sont devenus des banques de données. »

Le motif du suicide est tout aussi central :
« J’ai un travail qui m’attend. J’ai une Enquête à mener. Des êtres sont morts. Des hommes et des femmes se sont suicidés, je ne crois pas que vous réalisiez ce que cela représente de se suicider, et il me faut comprendre pourquoi. J’ai besoin de savoir pourquoi en si peu de temps, au sein de la même entreprise, au sein de l’Entreprise, des gens ont été à ce point désespérés qu’ils ont préféré en finir plutôt que de faire appel à un Psychologue, de s’en ouvrir au Médecin du travail, de solliciter un entretien auprès du Directeur des Ressources Humaines, de se confier à des collègues ou à un membre de leur famille, ou même d’appeler un des nombreux numéros d’associations qui viennent en aide aux êtres souffrants ! »

« …] c’était la déception de découvrir qu’il avait été un travailleur de l’inutile et qu’il n’aurait jamais eu la force suffisante pour atteindre le but qu’on lui avait assigné : comprendre pourquoi des hommes avaient choisi de se donner la mort, c’est-à-dire pourquoi des hommes avaient décidé à un moment de leur existence de refuser le jeu de l’Humanité, de ne pas attendre la dégénérescence irréversible de leur organisme, la rupture d’anévrisme, la prolifération de métastases, l’obstruction par accumulation de graisses d’une de leurs artères principales, l’accident de la route ou domestique, l’assassinat, la noyade, une guerre bactériologique, un bombardement, un tremblement de terre, un raz de marée, une inondation majeure pour rejoindre la mort. Pourquoi des hommes, cinq, dix, une vingtaine, des milliers, peu importait le nombre exact, étaient allés contre leur instinct profond qui leur commandait de survivre coûte que coûte, de continuer la lutte, d’accepter l’inacceptable parce que la religion de la vie se doit d’être plus forte que le désespoir engendré par l’entassement des obstacles ? Pourquoi des hommes – au sein de l’Entreprise ou ailleurs, le fait était très secondaire – avaient rendu leur tablier, leur insigne, leur uniforme d’homme ? Comment aurait-il pu, lui simple Enquêteur, pauvre hère, comprendre cela et l’expliquer ? »

Métaphore de la ligne à suivre, non dénuée d'humour :
« – Le problème, reprit la femme, c’est que tout le monde suit cette ligne sans discernement. Lorsqu’on lève les yeux, on voit pourtant bien qu’elle va droit dans le mur. C’est le résultat d’une erreur de tracé, ou d’une discrète tentative de sabotage, on ne saura jamais : l’Employé qui l’a peinte jadis a mal compris les ordres, ou bien a voulu mal les comprendre, et plutôt que de la faire obliquer sur la droite de façon à ce qu’elle conduise les personnes jusqu’à mon cabinet, il l’a fait aller dans le mur, et l’a même continuée sur le mur, en tout cas sur deux mètres, le plus haut point atteint par son pinceau, et il l’a terminée par une flèche qui désigne les nuages. Votre cas, comme celui du Coréen, est extrême, mais dites-vous bien que j’ai vu certains individus, près du mur, n’osant pas s’éloigner de la ligne, essayer d’escalader ce mur de cinq mètres, sans prises et qui se termine par des barbelés, jusqu’à se déchirer la peau des doigts et se briser les ongles, et pour aller où ? Au ciel ? Vous comprenez le conditionnement qui peut être celui des hommes dans certaines circonstances, lorsqu’ils doivent obéir à des consignes, des conseils ou des directives. »

Le roman s'achève en prenant une dimension spiritualo-mystique :
« "En Enfer ! Comme vous y allez ! Vous aimez les explications simplistes, n’est-ce pas ? Je ne pense pas que cela fonctionne encore aujourd’hui. Le monde est trop complexe. Les vieilles ficelles sont usées. Et puis les hommes ne sont plus des enfants auxquels on peut encore raconter des sornettes. Non, vous êtes tout bonnement ici dans une sorte de zone de transit de l’Entreprise, qui s’est transformée au fil du temps en une grande décharge à ciel ouvert. On entasse ici ce qu’on ne peut mettre ailleurs, ce qui est hors d’usage, des choses, des objets, des pourritures dont on ne sait que faire. »



mots-clés : #sciencefiction
par Tristram
le Dim 18 Nov - 14:27
 
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Sujet: Philippe Claudel
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Christian Garcin

Les oiseaux morts de l’Amérique

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire 41bcvy10

Que fait un septuagénaire, ancien du Viet-Nam, qui habite aux abords de la clinquante Las Vegas, avec quelques acolytes,  dans un tunnel d’évacuation d’eau ? A part faire la manche, lire et écrire des poèmes, bavarder avec un copain noir, gardien de motel qui récupère les livres abandonnés dans les chambres ? Eh bien il teste la réalité du monde, il voyage dans l’avenir et le passé, s’en nourrit et s’en effraye. Il imagine des mondes parallèles visitables, proches ou très différents du nôtre, et des incursions, de clins d’œils  de ceux-ci dans notre univers. Mais imagine-t’il vraiment, notre monde n’est il pas un vaste présent qui inclus d’autres lieux, d’autres temps, d’autres possibles.

Cela donne  un récit mélancolique, parfois cruel et noir, qui nous fait vivre auprès des exclus de notre société (ceux qui en ont pourtant été les héros guerriers), les enfants et les jeunes hommes qu'ils ont été,  dans une dimension poétique qui interroge notre façon de voir l’instant et le quotidien.


Mots-clés : #discrimination #sciencefiction
par topocl
le Sam 27 Oct - 10:13
 
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Sujet: Christian Garcin
Réponses: 3
Vues: 524

Collectif : Le temps sauvage

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire Marsf010

Un recueil/anthologie qui contient :
1 - Isaac ASIMOV, Sally (Sally), pages 5 à 30, trad. Hery FASTRE
2 - Clifford Donald SIMAK, Vous ne retournerez jamais chez vous (You'll Never Go Home Again! / Beachhead), pages 31 à 55, trad. Hery FASTRE
3 - Lyon Sprague DE CAMP, L'Œil de Tandyla (The Eye of Tandyla), pages 57 à 87, trad. Hery FASTRE
4 - Ray BRADBURY, Le Futur antérieur (Tomorrow and Tomorrow), pages 89 à 113, trad. Hery FASTRE
5 - Robert BLOCH, L'Œil affamé (The Hungry Eye), pages 115 à 140, trad. Hery FASTRE
6 - Theodore STURGEON, La Chambre noire (The dark room), pages 141 à 190, trad. Hery FASTRE
7 - John WYNDHAM, L'Ève éternelle (The Eternal Eve), pages 191 à 223, trad. Hery FASTRE
8 - Fritz LEIBER, Je cherche Jeff (I'm Looking for "Jeff"), pages 225 à 242, trad. Hery FASTRE
9 - Jean-Baptiste BARONIAN, Y a-t-il une science-fiction pure ?, pages 256 à 253, Postface

Et un coup d’œil encouragé à noosfere.org

Par quel chemin aborder le commentaire, quand on est peu lecteur de science-fiction... il y a le bon côté de la découverte de Theodore Sturgeon, quand on a découvert récemment Kurt Vonnegut ça un sens, l'envie de pouvoir tremper ou retremper une patte sans trop se mouiller dans l'univers de noms bien connus (Asimov, Simak,  Bradbury, (Leiber)), et puis logiquement c'est se confronter au point d'interrogation de la science-fiction.

Sans grande surprise c'est la nouvelle "fantasy", L'Œil de Tandyla, qui m'a le moins botté. Néanmoins c'est assez représentatif de la diversité qui habite ce petit livre qui voyage entre espace, futur et passé avec une aisance finalement impressionnante. Le petit article qui sert de postface insiste d'ailleurs à raison sur la narration, la volonté de raconter une histoire comme composante commune aux différents genres, sous-genres.

Par ricochet il n'est pas surprenant de retrouver de façon plus ou moins flagrante une attention portée par les auteurs à des sentiments ou comportements forts. Chaque texte apportant sa manière et sa couleur au regard du lecteur.

Une lecture décousue mais une lecture dans l'ensemble enrichissante, intéressante, avec ou sans la touche "vintage" (je pense notamment à Sally, la première nouvelle tournée vers les voitures). Vous ne retournerez jamais chez vous serait la plus typiquement SF avec voyage spatial et extra-terrestres mais avec pas grand chose l'esprit l'emporte de loin. Et c'est facile d'avoir un mot pour chaque nouvelle tellement le recueil est cohérent !

Tout simplement, ça fait du bien. Ce ne sont pas forcément les textes les plus subtils, les plus dégrossis, les plus fins mais ce qu'on y trouve mérite qu'on en profite. Oui, ça fait du bien, et la poésie humaine ténue mais vivante partagée par ces auteurs ne manque pas de sens.

Donc un SF, c'est vaste et pas forcément très technologique, voire pas technologique du tout.

Merci encore compère volatile ! Tag sciencefiction sur Des Choses à lire 3481408968


mots-clés : #fantastique #nouvelle #sciencefiction
par animal
le Ven 19 Oct - 18:39
 
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Sujet: Collectif : Le temps sauvage
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Kurt Vonnegut, jr

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire 51iip010

Tremblement de temps

quatrième de couverture a écrit:2001 : un « tremblement de terre temporel » renvoie tout le monde en 1991. Un nouveau départ ? Pas vraiment.
L'histoire recommence à l'identique. Les gens commettent des erreurs déjà commises, les mêmes catastrophes se produisent encore et encore. Qui délivrera l'humanité de son infernale apathie ? Kilgore Trout lui-même, l'alter ego littéraire de l'auteur ?

Tel aurait pu être le nouveau roman de Kurt Vonnegut, l'auteur culte d'Abattoir 5 et du Petit déjeuner des champions. Sauf que Kurt n'a pas envie de l'écrire. En tout cas, pas comme ça. À la place, il livre au lecteur la genèse de son récit avorté, et en profite pour l'embarquer dans un étourdissant voyage au pays de la fiction.

Brillante méditation sur les États-Unis, la guerre, les amis, la famille et les choix qui nous composent - la vie, quoi d'autre ? -, Tremblement de temps est un objet littéraire unique, à mi-chemin entre le roman et l'autobiographie. Vonnegut s'y dévoile comme jamais, et livre les clés d'une oeuvre dont le succès, ici comme ailleurs, ne s'est jamais démenti.


Amis de la trame linéaire et explicite passez votre chemin ? Amis du commentaire de lecture clair... aussi ? C'est un joli petit bazar ce Tremblement de temps, tissé d'anecdote, d'appels et de personnages historiques, un petit bazar où distinguer le vrai du faux risque de devenir superflu !

Et il faut en prime s'appuyer l'humour, léger, de l'auteur ainsi que l'omniprésence de Kilgore Trout. Envahissant ? Jusqu'à en devenir sympathique ? Pas impossible.

La sensation d'une lecture décousue mais sympathique, ce Vonnegut a décidément l'air de quelqu'un de bien. L'argument prophétique de la science-fiction est a l'air presque inexploité et en même temps il est là tout le temps, au présent, libre arbitre ? c'est explicite. Tout le reste qui fait une pâte d'images et d'habitudes ça l'est moins et pourtant là-dedans il cherche, retourne, repositionne, rappelle, adoucit beaucoup de choses... sans oublier de dire tout ce qui ne tourne pas rond pour lui, la ligne pacifiste et humaniste est toujours aussi claire.

Et il est observateur. On s'y perd, on s'y amuse, on s'y égare... ça ne donne aucune impression de grand livre mais avec sa manière de brouiller autant les pistes que les niveaux de lecture et pour sa sincérité on en sort forcément mieux qu'on y rentre.

Ca me va moi. Et je reviendrai avec des extraits !

"Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Vous avez à nouveau votre libre arbitre, et il y a du pain sur la planche !"

mots-clés : #contemporain #humour #sciencefiction
par animal
le Lun 17 Sep - 22:08
 
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Sujet: Kurt Vonnegut, jr
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Kurt Vonnegut, jr

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire 51nees10

Abattoir 5

Plus un conte éclaté qu'un roman de SF, baigné d'un humour désabusé. Quelque part aujourd'hui nous aurions l'idée d'une histoire terminée, un temps en quelque sorte figé. Claude Simon l'a dilaté, a dilaté le temps du souvenir qui habite le présent, Vonnegut l'étale, simultanéité du passé, du présent et d'un possible futur.

Ce qui se fait marquant à part que penser à La route des Flandres qui tient de l'épreuve en lisant ce livre "facile" c'est que leur point de départ est le traumatisme de la guerre. Billy Pilgrim (le pèlerin) fait office de bouffon malgré lui pour (re)traverser l'épreuve (autobiographique) de la guerre et du bombardement de Dresde. Malgré lui, comme ça vient, pour ce gars pas dégourdi mais pas méchant. Le même qui un peu de la même façon retrouvera une Amérique parfaite et une vie prospère qui ne saura pas l'intéresser. Les Trafalmadoriens sont plus intéressants ?

Amérique parfaite ou images qui habitent encore notre quotidien, il y a de quoi faire entre maison, argent et autres images d'une vie attendue, normalisée et gavée de morts et d'attitudes aveugles et préfabriquées.

C'est assez poignant et l'humour nécessaire ne fait que rendre l'ensemble plus touchant. C'est un beau bouquin pacifiste, un vrai qui parle de guerre et d'imagerie populaire, assez brut finalement dont l'apparente spontanéité ne fait pas oublier la difficulté et la peine du geste.

La tendresse pour ce bonhomme qui décroche, se sauve, n'est pas que pour lui même et ça fait du bien.

Encore mieux que pas déçu par ma lecture...

mots-clés : #autobiographie #autofiction #guerre #sciencefiction
par animal
le Dim 19 Aoû - 20:41
 
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Sujet: Kurt Vonnegut, jr
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Daniel Keyes

Des fleurs pour Algernon (roman) :

Tag sciencefiction sur Des Choses à lire Bm_10510

Voilà un des titres phares de la SF, en tout cas un qui revient assez souvent il me semble.
Eh bien, M. Keyes n'a pas usurpé sa réputation avec ce roman magistral, qui est un véritable tour de force, tant par la forme que par le fond.
Un livre bouleversant, je dirais.

C'est l'histoire d'un arriéré mental, qui va devenir le cobaye de scientifiques, qui suite à des expériences et tests sur une souris, relatifs à l'accroissement du QI, ont décidé de passer à l'étape supérieure : l'homme.
Le livre est en fait présenté sous formes de comptes rendus du personnage principal : Charlie. Et on suit son évolution, les premières pages sont bourrées de fautes d'orthographe et de conjugaison, puis progressivement, suite au succès de l'expérience, Charlie, comme Algernon (la souris), va connaître une fulgurante croissance de son intelligente.
Keyes développe au sein de son récit, l'air de rien, beaucoup de problématiques intéressantes : le rapport entre intelligence et adaptation à la société, et aux autres ; le lien entre intelligence et bonheur, intelligence et cynisme, lucidité.
Ce qui est poignant, c'est qu'on avance pas à pas, et le personnage est très touchant : tout ce qu'il souhaite c'est d'être aimé, d'avoir sa chance, il a la naïveté de penser qu'en devenant intelligent il le deviendra. Le plus dur est lorsque le voile des illusions tombe.
C'est aussi un beau livre sur le rapport aux handicap mental, et sur le regard que l'on porte sur les déficients mentaux.

Je comprends que l'une des grandes raisons d'aller au collège et de s'instruire, c'est d'apprendre que les choses auxquelles on a cru toute sa vie ne sont pas vraies, et que rien n'est ce qu'il paraît être.



mots-clés : #pathologie #sciencefiction #science
par Arturo
le Ven 27 Avr - 13:02
 
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Sujet: Daniel Keyes
Réponses: 13
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