Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 10 Juil - 6:20

54 résultats trouvés pour traditions

Perumal MURUGAN

Suite à une vendetta menée par des nationalistes hindous, Perumal Murugan avait dû renoncer à l’écriture. Il est heureux qu’il y soit finalement revenu, toujours fidèle à ses convictions. A travers lui, l'on ne peut que saluer le courage de tous ces auteurs qui, malgré les menaces, continuent inlassablement de dénoncer l’indéfendable.

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Le bûcher

Inde du sud, état du Tamil Nadu. Kumuresan a quitté son village pour apprendre un métier en ville. Là, il a rencontré Saroja, et ils sont tombés fous amoureux. Saroja a accepté de s’enfuir avec lui, et voilà que les deux jeunes gens, fraîchement mariés, arrivent au village.
En Inde, il est de coutume d’épouser un conjoint d’une caste bien précise, soigneusement choisi par la famille. L’amour n’a que peu de place là dedans. Kumuresan se doute donc bien que la nouvelle de son mariage avec Saroja ne sera pas accueillie avec des cris de joie. Mais il reste optimiste : orphelin de père, il a été particulièrement choyé par sa famille maternelle, et est intimement convaincu qu’une fois les premières récriminations passées, Saroja sera acceptée comme l’une des leurs. Sauf que les choses ne se passent pas du tout comme prévu…

D’emblée, la mère de Kumuresan entre dans une colère folle et se répand en imprécations et en mélopées funèbres dont elle prend jour après jour le village à témoin. La méfiance est de mise face à cette inconnue… Il faut dire que la peau claire de Saroja crie à tous ce que Kumuresan se refuse à leur avouer : elle n’est pas de leur caste. Alors les ragots vont bon train, les insultes et les sarcasmes fusent, et la colère ne cesse d’enfler. Bientôt ce n’est pas seulement à une famille offensée que le jeune couple doit faire face, mais aux habitants de tout un village, convaincus qu’en épousant une femme d’une autre caste, Kumuresan a bafoué leur honneur à tous...

Même si les mentalités évoluent, aujourd’hui encore, en Inde, des jeunes gens sont bannis, inlassablement pourchassés ou assassinés pour avoir osé aimer une personne d’une autre caste. Le bûcher est le cri du coeur d’un auteur révolté contre ces us archaïques. Avec un don indéniable pour restituer l’âpreté des dialogues et des situations, Perugal Murugan s’élève contre la bêtise humaine, la violence de l’esprit de groupe et le poids des traditions. Une fois le livre refermé, certaines images resteront imprégnées en nous, et pour longtemps.


Mots-clés : #amour #famille #lieu #traditions #violence
par Armor
le Lun 20 Avr - 1:35
 
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Sujet: Perumal MURUGAN
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Henri Bosco

Le Trestoulas

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Encore une histoire de pesquiés (voir Le mas Théotime, ouvrage qui suivra) : celui du Trestoulas, dans une montagne du Lubéron, et la Conque de Peypin-d’Aygues, village en contrebas. Ce dernier bassin aux rives arborées ramentoit celui de Cucuron, représenté en mosaïque par Chamaco.
« ‒ Savez-vous combien il y a d’eau dans la Conque, en ce moment à demi-étiage ?
Je fis signe que je l’ignorais.
‒ Exactement 7.284 mètres cubes, et c’est la meilleure eau du Lubéron, depuis le Castellet jusqu’à Maubec. Que dites-vous de ça ?
Je me récriai d’admiration.
‒ Une eau, poursuivit-il, qui grimpe facilement dans les sèves ; une eau qui fait pousser le pois-chiche, le céleri, la tomate, l’asperge, l’aubergine et le haricot, comme ils poussaient au Paradis terrestre ; une eau qui vous cuit un poireau en dix minutes ; une eau qu’on ne boit pas, mais qu’on déguste ; une eau qui vous humecte l’estomac, qui vous lave les reins et qui vous charme la vessie ; une eau où mousse le savon ; une eau, mon cher, sans laquelle tous ces vergers, tous ces potagers, tous ces jardins pleins d’abricots, de pêches, de cerises, de prunes, ne seraient qu’un désert de cailloux et de gratte-culs. »

L’ambiance est assez lourde à Peypin-d’Aygues (qui existe réellement, pas loin de Vitrolles).
« Je ne veux pas dire par là qu’on vous épie. Dieu m’en garde ! mais on vous voit. Par contre, vous (et c’est tout naturel) vous ne voyez personne. »

Monsieur André, le narrateur, est un homme de passage, un peu comme celui d’Un Rameau de la nuit, et un grand flâneur-fouineur enquêtant sur un énigmatique secret.
L'attente est un des grands ressorts d’Henri Bosco.
« Car un village provençal est avant tout un groupement humain fait pour attendre. Aussi on y attend toujours quelqu’un ou quelque chose, même quand il n’y a aucune raison valable à cet espoir. »

Il fait preuve d’un humour plein de tendresse pour ses personnages, tel Aurélien Bayrols, le cantonnier « qui n’a jamais balayé un mètre carré de chemin ni enlevé dix grammes de crottin sur sa brouette » :
« ‒ Voyez-vous, me dit-il, il n’y a pas de métier plus pénible que le mien. Il faut tout le temps que je défende ma tranquillité. »

On trouve aussi un répertoire du parler local dans les expressions de Brigitte, bonne et commère :
« Est-ce que vous allez rester là avec vos deux mains dans les poches à regarder, tout badant comme un bédigas, ce galapian et cette courrentille décrocher des melons aux arbres ? »

Le mécanisme de la « victime expiatoire » est décrit, même si le rôle du "bouc émissaire" n’est pas toujours tenu par la même personne dans les rumeurs de cette petite communauté.
Le récit est curieusement enchâssé dans celui d’un second narrateur, en bateau dans une calanque de Porquerolles. Le violent drame final dans la caverne-citerne augure également d’Un Rameau de la nuit.

L'Habitant de Sivergues

Pour le même prix, on a droit à un deuxième roman.
Sivergues est également un petit village perdu, perché dans le massif du Lubéron, non loin de Peypin-d’Aygues ; ici, il est à l’abandon. Une ferme de Gerbaud existe dans les parages du mas de Gerbaut chez Bosco.
Souvenirs d’enfance du narrateur (voire de l’auteur) concernant « le Petit Berger », un pauvre vieillard solitaire venu d’une montagne du Lubéron au bord de la Durance. Là aussi revient le thème de l’attente, si présent chez Bosco.
« Ils créèrent en moi une curieuse habitude d’esprit qui était d’attendre. Quoi ? Quelqu’un, quelque chose... J’attendais. J’attendais gratuitement, pour le plaisir d’attendre, sans espoir précis, quelquefois d’une âme grave, rarement d’une âme éperdue, le plus souvent avec un peu d’angoisse et beaucoup de patience. »

Est encore vif le souvenir des parpaillots, sans doute les vaudois du Luberon, protestants piémontais arrivés là au début du XVe siècle.
« On raconte qu’ils avaient fait du mal à la Mère de Dieu. »

J’ai aussi découvert le potager (de cuisine), appareil de cuisson ancestral en maçonnerie, sole de cuisson ajourée, chauffée par des braises placées dans les creusets en partie basse.
« Il y avait bien un petit feu de charbon de bois dans le trou du potager, mais il luisait à peine sous la cendre dont, par économie, Gasparine l’avait recouvert. »

L’épargne :
« Cette sauge, c’était une liqueur de ménage dont six gros bocaux parfumaient le placard, depuis des années. On n’y touchait pas, de crainte d’en manquer un jour. »

L’armoire :
« Dans cette structure de temple, se logeait une sorte d’âme ramassée, l’entêtement d’une pensée massive. »

Encore le thème du double dans le miroir :
« Et cependant il y avait là en moi, quelque chose qui n’était plus moi. On aurait dit que ma figure débordait sur ma figure, que mes yeux, à travers mon regard, laissaient passer un autre regard, et que, pour tout dire, je n’étais plus seul. »

Un drame se dénoue dans la montagne, mystérieux, nocturne. Mais ce texte pèche par quelques incongruités (Martial est la bonté incarnée, sa femme un avatar maléfique) et surtout trop de péripéties accumulées en imbroglio à la Rouletabille ‒ mais cela se lit avec plaisir, et même avidité à cause du suspense.

Mots-clés : #ruralité #traditions
par Tristram
le Mar 14 Avr - 21:56
 
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Sujet: Henri Bosco
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Louise Erdrich

Ce qui a dévoré nos coeurs

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Désormais affronter la beauté, être petit en elle, respirer bouffée après bouffée d'un air si doux, engendrait parfois sa propre forme de panique. A laquelle, après un certain temps, il donna un nom, la culpabilité.


C'est un tambour, objet rituel indien, qui est l'élément principal de ce récit.
Faye et sa mère, Elsie, ont pour métier de réaliser des inventaires lors des décès, des successions, des déménagements pour établir une liste des biens susceptibles d'être vendus ou encore rescencer ceux qui pourraient avoir une certaine valeur financière.
Elsie est une indienne née sur la réserve, obligée, lorsqu'elle était enfant,  d'aller dans un pensionnat religieux où il lui était interdit de parler sa langue de naissance ou de garder sa culture d'origine. Aussi, Faye est-elle littéralement envouûtée lorsqu'elle découvre le tambour lors d'une de ses visites chez un récent défunt : elle le subtilise et en compagnie de sa mère, retourne à la réserve pour faire parler les anciens au sujet de cet objet.
C'est donc cette quête et l'histoire de ce tambour que ce roman raconte : pourquoi a-t-il été fabriqué ? Par qui ? A quels rites est-il voué ? Quels sont ses éventuels pouvoirs ?
Objet vénéré au siècle précédent, rédempteur du destin d'un homme, respecté pour ses pouvoirs, faisant se rejoindre deux époques et une même culture d'une même nation indienne qui ne cesse de se battre contre la pauvreté, la solitude, la perte, la mort : Et si le rythme de ce tambour était le battement des coeurs de ceux qui souffrent ?

La vie te brisera. Personne ne peut t'en protéger, et vivre seule n'y réussira pas davantage, car la solitude, et son attente, te brisera aussi. Tu dois aimer. Tu dois ressentir. C'est la raison pour laquelle tu es sur cette terre. Tu es ici pour mettre ton coeur en danger. Tu es ici pour être engloutie.



Mots-clés : #amérindiens #mort #traditions
par janis
le Lun 9 Mar - 21:10
 
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Jacques Abeille

Les Jardins statuaires

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Étrange contrée où l’on fait découvrir au narrateur la culture de pierres, champignons qui poussent et deviennent des statues, amendées par les jardiniers de différents domaines. Ces statues contractent parfois une lèpre qui les condamne à être jetées dans un gouffre. Parfois les statues évoquent un jardinier disparu ‒ ou même un vivant ‒ devenant ainsi un ancêtre.
« Si on brise la statue, on ne trouvera rien ;  
Elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »

« Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses. »

Le récit construit une géographie fantastique, sorte d’ethnologie fictive, de relation de voyage imaginaire écrite au fil de l’inspiration (dans une belle écriture), souffle poétique d’un Michaux qui développerait ses poèmes, à la fois onirique et d’une précision kafkaïenne, à rapprocher de l’heroic fantasy et de l’utopie/ dystopie, surtout du réalisme fictionnel de ces mondes légendaires et pourtant cohérents et plausibles créés par les grands noms de la science-fiction au sens large (j’ai souvent pensé aux Villes invisibles d’Italo Calvino), tout en demeurant au carrefour du surréalisme.
C’est encore une (pseudo-)allégorie de la création artistique où l'artiste se limiterait à guider son inspiration, l’auteur s’interrogeant sur son projet d’écriture, et sur les biographies glosées des ancêtres des jardiniers.
« ‒ Sans doute, sans doute, mais il faut toujours choisir. Et il faut bien choisir, savoir reconnaître l’ébauche qui mérite de se développer, celle qu’on n’a encore jamais vue, la promesse du chef-d’œuvre rare. Il n’est pas possible de laisser venir à terme tout ce qui naît et s’efforce de croître. »

« Comme si de négliger tous les artifices de la littérature permettait aux biographes d’atteindre dans toute sa pureté, et souvent en dépit d’eux-mêmes, à quelque chose d’essentiel ; à ce sans quoi il n’est point de littérature et que toute littérature indéfiniment recouvre comme sa source cachée ; quelque expérience sacrée, peut-être. »

« ‒ Et toi, me demanda l’enfant, tu dors toujours la nuit ?
Je la regardai par-dessus mon épaule. Elle était très grave.
‒ Non. Pas toujours.
‒ Qu’est-ce que tu fais alors ?
‒ La même chose que si je dormais. Je rêve, je fume la pipe, j’écris.
‒ Tu écris des mots comme moi ?
‒ Oui, tout à fait comme toi. »

« [je] me mis à filtrer le temps. Que faire d’autre, une fois encore, sinon remettre au creuset la masse du passé pour l’exposer de nouveau au feu de l’imagination. »

Une statue non académique incarne la marche (et fait penser à Giacometti) :
« C’était un homme qui marchait, mais sans bras ni tête, réduit, et je devrais peut-être mieux dire exalté, à la marche même. Il était d’une stature gigantesque, me dépassant d’au moins deux têtes, tout incomplet qu’il fût. Ses jambes étaient à la fois puissantes et lasses de toutes les routes parcourues, et surtout, me sembla-t-il, de toutes celles qui s’ouvraient. La poitrine était offerte avec une renversante franchise, le dos creusé d’abîmes – tous les efforts grands et vides d’un homme debout y étaient lisibles. »

Non finito ou esthétique de l'inachevé (volontairement ou non) chez Michel-Ange (ses Esclaves) et Auguste Rodin qui s’en inspire, êtres se dégageant partiellement de la matière :
« Douze blocs énormes, écrasants, et prise dans chacun une figure humaine, à des degrés d’ébauche divers, qui se convulsait et dont on ne savait si elle s’efforçait d’échapper à la pierre ou de s’y enfouir à nouveau. On eût dit que la pierre avait voulu figurer aux yeux des hommes par quels spasmes elle devait passer pour se modeler statue. Certains voulurent y voir des esclaves enchaînés, ils pensaient trop vite, je le crains, au titre sous lequel ils eussent vendu les statues si celles-ci étaient parvenues à une maturité dégagée de cette part de pierre brute. Pour moi, j’y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d’être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. »

L’invisibilité des femmes qui sont cloîtrées intrique le narrateur, qui s’emploie à découvrir leur rôle :
« Au nombre des activités que, en étranger, j’eusse versées aussi dans le registre des arts, il convient de citer toutes les opérations entraînées dans le sillage de la couture, tous ces gestes qui ourlent ou rapprochent les bords éloignés ou même comblent les creux, les blancs que le regard masculin enjambe et confond dans le vide ou l’absence. Teinture des fibres, des fils et des tissus, broderie comme un chemin vagabond qui engendre son propre paysage [… »

« Pour rendre compte de leur état d’esprit, je dirais qu’ils ne semblaient capables de percevoir une femme que comme attachée à un domaine ou dans le statut de prostituée, et qu’à l’égard de toute autre situation ils souffraient d’une sorte de cécité. Il n’y avait pour eux que deux sortes de femmes, hors de quoi il s’agissait d’un vivant sans lieu et comme inexistant. »

Le voyageur découvre que l’impression de pérennité que donne cette paisible culture n’est que superficielle :
« …] je croyais avoir découvert ici le pays de l’harmonie. J’imaginais chaque domaine stabilisé dans une sorte de permanence heureuse. »

Lorsque, dans le Sud, la terre est temporairement muette, stérile :
« Il n’y a aucune douleur alors pour nous. En fait, il n’y a rien. Nous n’éprouvons rien. Toute sensation nous quitte. Nous ne sommes plus que les spectateurs impassibles et distants de notre propre existence qui semble s’être éloignée de nous. Pour tout vous dire, le désir, sous quelque forme qu’il se manifeste, nous abandonne absolument. Plus rien n’a la puissance de nous émouvoir. Nous sommes affrontés à la vacuité de toute chose. Et nous ne sommes pas loin de penser que ce qui généralement rattache un homme aux êtres et aux choses procède essentiellement de liens arbitrairement construits par l’imagination. En dehors de cela, il n’y a qu’une plate survie. »

Après la visite des « faiseurs de nuages », celle d'un domaine moribond, envahi par la prolifération monstrueuse d’une statue en tuméfaction cancéreuse, sera l’occasion d’une étonnante évocation fantasmagorique des tubérosités encéphaliques de la pierre :
« Privées des soins des hommes qui ne les transplantaient ni ne les émondaient plus, elles s’étaient développées dans la profusion et le désordre les plus grands, poussant toujours plus haut leurs cimes, s’entre-empêchant l’une l’autre, s’embarrassant mutuellement de leurs excroissances, se contrariant enfin et s’étouffant au point de provoquer, comme je venais de le constater, des éclatements semblables à ceux que produit le gel parmi les rochers des sommets montagneux. »

« Et tous ces plis qui se creusaient et s’entrecroisaient, jusqu’à provoquer une sorte de nausée chez l’observateur, déterminaient une pullulation hallucinante de lobes dont chacun était un impavide visage de pierre au front renversé, au nez axé sur le lointain de quelque étoile, aux yeux ouverts fixant de leur regard aveugle l’infini du ciel. »

La rencontre de Vanina sera d’un érotisme lyrique, tandis que le voyageur découvre les quartiers féminins reconquis par la végétation :
« Ici, nous accédions à l’envers du décor et à son exact pendant. La fureur minérale qui affrontait la demeure sur ses devants trouvait son semblable, côté jardin, dans une colère végétale échevelée. Il semblait que tout ne fût plus que ronciers, désordres feuillus, combats de bas buissonnements. Et par ces taillis serpentait, tortueuse et menacée comme une couleuvre d’eau, une vague sente où m’attirait Vanina. Un lierre foisonnant barrait de ses langues rampantes le tracé de ce chemin, en sorte que, presque à chaque pas, nous faisions lever des bouffées de sa senteur vivace, entêtante et roide. »

La seconde moitié du livre m’a paru plus faible que la première, en tout cas moins originale : c’est l’excursion dans les steppes nordiques parcourues par les nomades formant la horde qui envahira les jardins statuaires, la rencontre de leur chef venu de ces derniers (et d’une cavalière chasseresse). La menace d’une invasion barbare apparente le récit aux Rivage des Syrtes, En attendant les barbares et Désert des Tartares, etc. (Gracq et Abeille se sont connus) :
« ‒ À quoi bon se battre si, dans les moyens mêmes dont nous userons pour nous défendre, le monde où reposent nos raisons de vivre doit disparaître ?
‒ Vous battre ne sera peut-être qu’un moyen de supporter l’insupportable. »

Le jardinier qui l’a guidé au début meurt tandis que croît une statue qui lui ressemblerait :
« Déjà les contradictions de la vie me lâchent au profit de l’identité des choses. »

Quittant l’hôtel dont le tenancier taille d’hideuses figurines de bois, il se rend avec Vanina sa sœur et une enfant promise à la prostitution chez le gardien du gouffre, qui forge des statuettes de métal, puis...

Dans une préface (qu’il convient comme souvent de lire après coup), Bernard Noël dit justement :
« L’écriture conduit en guide absolu le trajet qui s’invente et se visionne à mesure. Cette coïncidence produit un accord sans faille entre l’amble de l’écriture et l’allure du récit. »


Mots-clés : #contemythe #creationartistique #ecriture #traditions #voyage
par Tristram
le Mer 12 Fév - 20:50
 
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Henri Vincenot

Le maître des abeilles, Chronique de Montfranc-le-Haut

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Bref roman publié posthumément : Louis Châgniot, Bourguignon monté à Paris voilà 45 ans pour devenir inspecteur des impôts, rêve de l'effondrement de sa vieille maison familiale, et retourne à Montfranc-le-Haut, « là-haut en pays perdu », pour constater qu’effectivement le pigeonnier d’angle s’est abattu.
Dix-huit « indigènes » vivent là à l’écart, laborieusement et gaiement, « de treuffes [pommes de terre], d’ails, d’avoine, d’orge, » et de troc.
Julien Bichot, le Mage Balthazar, maître des abeilles, est la figure centrale de ce libelle contre le monde moderne.
Vincenot assume une position nettement conservatrice, et conspue la société citadine des « ilotes » :
« Mais si, mon garçon, tout le monde peut en être exempt : il suffit de réagir à temps. Réactionnaire qu’il faut être, en permanence. »

« Messieurs, nous avons là sous les yeux une société qui a été entièrement pervertie au communisme intégral, au collectivisme total, parfait, à l’étatisme systématique, et sacrifiée, sur l’autel du productivisme, au dieu État… ! Saluez !… »

« Tu crois que c’est un progrès de surproduire avec les machines qu’on ne peut pas payer, de faire dans ses braies chaque trimestre quand les échéances du Crédit Agricole arrivent et de pleurnicher parce qu’on ne peut pas vendre ce qu’on surproduit ou de le vendre à perte ? »

« C’est là que j’ai flairé que votre Progrès consistait de plus en plus à faire chèrement et difficilement les choses simples, faciles et bon marché. »

Loulou, fils de Louis, étudiant en sociologie toxicomane (avant guérison miracle à la gelée royale) :
« Le drogué s’était réveillé. Il ouvrait ses grands yeux chagrins et, les bras tombants, la barbe et les cheveux pendant comme des oreilles de beagles de chaque côté de ses joues hâves, la poitrine creuse et l’air las, il ressemblait tout à fait à un intellectuel de gauche, porteur d’un lourd et mystérieux message, tellement lourd et tellement précieux qu’il en était accablé. »

Vision de la femme « libérée » :
« Et il s’aperçut alors combien cette personne, qui avait été une charmante jeune femme, ressemblait de plus en plus à un homme et même à un homme perverti.
Tout à coup, oui, il lui sauta aux yeux qu’une profonde, effroyable et bouleversante mutation avait transformé en mâle fatigué cette jolie petite femelle de jadis. »

Toujours politiquement peu correct :
« Ce sont des Turcs qui vont couper nos chênes de futaie. Il y a pour trois ans de travail. On leur a installé une petite roulotte avec couchettes, chauffage et tout. Et dans le coin il y a plus de quarante bûcherons qui se bavent sur les genoux en calculant leur allocation de chômage, mais on fait venir des Scythes, voui, Messieurs… »

En quelque sorte les extrêmes limites du retour à la terre… heureusement sauvé par quelques bonheurs d’expression.

Mots-clés : #ruralité #traditions
par Tristram
le Dim 9 Fév - 19:51
 
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Sujet: Henri Vincenot
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Pierre Clastres

Chronique des Indiens Guayaki, Ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay

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Le texte de Pierre Clastres paraît d’abord assez brouillon : observations en immersion chez les Guayaki (en 1963), présentation historique de ceux-ci découverts par le monde extérieur (mais sans suivre le cours chronologique), récit de sa venue chez eux s’entremêlent avec des réflexions sur notre civilisation, y compris sa thèse d’un pouvoir politique séparé de la violence, c'est-à-dire en occurrence où le chef parle mais n’ordonne pas (finalement pas si éloigné de notre société).
Les Guayaki sont des chasseurs-cueilleurs nomades qui auraient régressé et se seraient réfugiés dans la forêt (en perdant l’agriculture) sous la pression de l’expansion des Guarani plus nombreux (leurs langues sont apparentées) ; ce sont des « "gens de la forêt", des selvages ». Toute leur existence ressortit à la chasse ; le chasseur ne consomme pas le gibier qu’il flèche, mais le distribue dans une économie d’échanges courtois ; si l’arc est viril, le panier est féminin (passionnant épisode du cas d’un homosexuel). Ils sont assez souvent d’un teint clair et d’une pilosité inusités chez les Amérindiens, ce qui suscite quelques mythes non-amérindien. A propos, ils sont aussi cannibales, « mangeurs de graisse humaine » ‒ « endocannibales, en ce qu’ils font de leur estomac la sépulture ultime des compagnons », régime nourrissant, excellent au goût, même rapproché de l’amour.
« Parce que manger quelqu’un c’est, d’une certaine manière, faire l’amour avec lui. »

Certaines extrapolations interprétatives m’ont paru audacieuses, surtout après un séjour d’à peine 8 mois chez les Guayaki (groupe hélas éteint dans les années qui suivirent), et peut-être datées après les travaux Lévi-Strauss et Descola ‒ bien sûr mon incompétence ne peut avancer que des impressions, moi je suis seulement venu pour la ballade en forêt, grignoter quelques larves de palmier pinto, tâter du miel de l’abeille irö (dilué d’eau), chatouiller les femmes en kivay coutumier.
C’est donc l’habituelle opposition nature et culture, la violence devant rester en-dehors de la communauté qui s’applique à maintenir l’ordre, l’équilibre entre excès et manque.
« Là-même gît le secret, et le savoir qu’en ont les Indiens : l’excès, la démesure sans cesse tentent d’altérer le mouvement des choses, et la tâche des hommes, c’est d’œuvrer à empêcher cela, c’est de garantir la vie collective contre le désordre. »

Sinon, la grande affaire est de posséder des femmes, que ce soit par rapt guerrier ou liaison consentie qu’on se les procure. Ils pratiquent le meurtre d’enfant par vengeance-compensation d’un autre décès ; ils tuent aussi les vieillards qui ne peuvent plus marcher ‒ et, bien sûr, ils les mangent.
Revigorante, cette comparaison d'une autre société à la nôtre, avec peut-être plus de rapprochements à faire que de différences à pointer.

Mots-clés : #amérindiens #contemythe #essai #identite #minoriteethnique #mort #social #temoignage #traditions
par Tristram
le Lun 14 Oct - 1:14
 
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Sujet: Pierre Clastres
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Navarre Scott Momaday

La Maison de l’aube

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« Dypaloh. Il y avait une maison faite d’aube. » Il faut être balaise pour renommer un texte qui commence ainsi, et appelé House Made of Dawn, par La Maison de l’aube au lieu de La maison faite d’aube, ou même La maison d’aube… L’expression est d’ailleurs un leitmotiv du livre.
Dypaloh (et Qtsedaba), mot qui commence (et finit) le livre, sont les formules conventionnelles de la tradition Jemez Pueblo (entité tribale autochtone du Nouveau-Mexique) pour débuter (et terminer) un récit.
Cette région peut ramentevoir à certains lecteurs Hillerman, Abbey (ou encore Bolaño) ; on est d’ailleurs au moins partiellement dans la veine Nature writing.
C’est l’histoire d’Abel, de retour de la Seconde Guerre mondiale en pays pueblo, où sa seule parentèle est son grand-père Francisco (soit sept ans de sa vie après sept ans d’absence) ; grâce au père Olguin, prêtre de la Mission (et pendant de Tosamah, « orateur, médecin, Prêtre du soleil, fils d’Oiseau-Mouche » qui apparaîtra plus loin ?), il va couper du bois pour une jeune femme californienne de passage dans la région… Mais le récit est savamment déconstruit sur un découpage chronologiquement identifié (quatre parties, la première et la dernière à Walatowa, San Diego, les deux centrales à Los Angeles, les chapitres titrés de dates), structure assez déconcertante alternant des séquences en patchwork-puzzle sur la nature grandiose (mesas et canyons, animaux et notamment oiseaux, comme les oies), des mythes, légendes, cultes, cérémonies et danses rituelles (à nouveau animaux, comme l’aigle), et la déchéance dans l’alcool, la violence dues à l’existence dans une réserve et au contact avec la société matérialiste états-unienne. D’ailleurs Abel est symboliquement comme pratiquement pris entre ces deux mondes et temporalités, les cultures pueblo déchue et occidentale moderne (héritage de spiritualité traditionnelle et profanité vaine, désespérée) ; cela fait aussi du livre un témoignage (littéraire) sur la situation sociale de ce peuple dans les années 1960, et plus vastement de l’ensemble des Indiens des Plaines. Abel est devenu incapable de renouer avec ses origines (l'innocence perdue : il est aussi le meurtrier d’un albinos/ Blanc, scène qui revient dans le kaléidoscope du texte) comme de s’intégrer au "nouveau monde" ‒ cas amérindien typique.
Il y a une dimension à la fois lyrique et métaphysique dans la présentation du paysage désertique, l’immensité, le silence, l’espace, l’infini, la grandeur, l’immuable et l’éternité (ou plutôt l’intemporalité paraissant immortalité) :
« La solitude est un élément constitutif du paysage. Dans la plaine, toutes les choses sont isolées les unes des autres ; le regard ne peut confondre les objets, et c’est bien une colline, un arbre ou un homme. La moindre éminence permet de voir jusqu’à la fin du monde. Regarder ce paysage tôt le matin, avec le soleil derrière soi, équivaut à perdre le sens des proportions. Votre imagination revit et vous en venez à penser que la Création à commencé en ce lieu précis. »

Une image, ou plutôt un concept, qui est repris, peut-être en opposition à la maison d’aube :
« C’était une maison dont la principale particularité consistait à tenir le monde en échec, comme une tombe. »

Comme répondant à un atavisme, la course à pied commence et achève le récit ‒ peut-être pour en faire un cercle.
C’est un livre exigeant de son lecteur à la fois sagacité et abandon : écoute attentive. Et c’est une œuvre riche au sens littéraire. J’apprécie par exemple une image qui décrit en creux, sans la nommer, la turquoise :
« Et aussi les lourds ceinturons aux boucles reluisantes, les bracelets, les étuis des arcs, les graines de melon et les pierreries bleu pâle… Il aurait aimé porter au doigt une pierre semblable, véritable toile d’araignée pétrifiée, ovale comme un œuf de rouge-gorge [… »



Mots-clés : #amérindiens #minoriteethnique #nature #nostalgie #spiritualité #traditions
par Tristram
le Mer 3 Juil - 16:08
 
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Sujet: Navarre Scott Momaday
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Henri Vincenot

La Billebaude

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D’abord, le titre :
En note (de l’auteur vraisemblablement) dans le livre :
Billebauder : chasser au hasard des enceintes [zone de remise des animaux en forêt] et des voies [ensemble des traces laissées par un animal, permettant de l’identifier et de le suivre] ; faire les choses au hasard.
Chasser à la billebaude : chasse au hasard des rencontres.
« Et voilà que je me laisse entraîner dans des digressions qui s’emmanchent l’une dans l’autre et qui met là où je n’avais pas prévu d’aller, mais n’est ce pas que ça que billebauder ? C’est notre façon de chasser certes mais la vie toute crue n’est-elle pas une billebaude permanente ? »

Chez Littré :
Billebaude : « Terme familier qui signifie confusion, désordre. »
À la billebaude : « En confusion. »
« Tir à la billebaude, tir irrégulier et à volonté, s'est dit autrefois soit à la guerre, soit à la chasse. »
Pour le TLFi :
À la billebaude : en désordre, dans la confusion,
Chasser, tirer à la billebaude : chacun à sa fantaisie, sans que des places précises aient été assignées.
Wiktionnaire :
Billebaude : sorte de traque du gibier menée au hasard.
Billebauder : chasser au hasard et généralement mal, en parlant de chiens.
À la billebaude : (Bourgogne) (familier) à la fantaisie ; au hasard.
En billebaude : en parlant d'un type de chasse ou d'attaque dans lequel les chasseurs ou les soldats ne sont ni postés, ni alignés.

Œuvre principale, ou la plus connue (vendue) de Vincenot, ce livre (autobiographique dans une large mesure) mérite une précaution liminaire : il n’est plus mainstream. D’entrée le narrateur-auteur enfant découvre l’anus du chevreuil braconné par son grand-père :
« Ce fut une sorte d’ivresse : cette fiente sentait bon ! On peut avoir une idée de son parfum en broyant ensemble des noisettes, des mûres dans du lait aigre avec un je-ne-sais-quoi qui rappelait la terre, le champignon, la mousse, la touffeur des ronciers épais où n’entrent jamais les rayons du soleil. C’était plus qu’il n’en fallait à l’époque pour me saouler. »

C’est qu’on aime la sauvagine et son fumet, dans la famille Tremblot ! Et on y parle vert, et dru !
Texte savoureux : terroir, identité forte, les mots et les mets, le dialecte et celui de la cuisine ; encore cette liberté de randonner dans de vastes terres boisées ‒ d’y chasser !
« À les entendre, la chasse devenait ce qu’elle était vraiment : la plus noble, la plus sûre, la plus haute préoccupation de l’être humain, roi de la terre. »

Il faudra certes bémoliser… De même, Vincenot le bourguignon revendique fièrement l’appartenance à « l’ancienne civilisation », gauloise, celte, voire mégalithique, « le temps des grosses pierres » ‒ ce qui est sans doute erroné… Et dire que les propos issus de ce milieu traditionnel frôlent parfois le conservatisme voire le réactionnaire ne me semble pas excessif ; cet ardent pamphlétaire va même jusqu’à préconiser l’Inquisition pour limiter « la réussite des cuistres ! »… On trouve cependant profit à lire ces réflexions (achevées et parues en 1978) sur le "progrès", le risque technologique, la destruction de l’environnement et du monde rural :
« Ce n’est que plus tard que je compris encore autrement les choses, mon "exceptionnelle intelligence" n’avait pas encore à cette époque la maturité voulue, ni l’expérience, pour se cabrer contre cet écrémage du monde rural de l’artisanat et de l’agriculture qui lui enlevait ses meilleurs éléments dès leur certificat d’études primaires pour les verser à jamais dans le monde de la théorie, pour en faire des administratifs, des bureaucrates ou des hauts théoriciens de tout poil, des ingénieurs, des inutiles coûteux, des nuisibles bien payés, perdus à jamais pour le monde sain et équilibré de l’ouvrage bien fait.
Là commençait cette crise qui dévore comme chancre la société moderne et qui la tuera aussi sûr que furet saigne lapin ! Mais du diable si toutes ces idées contestataires pouvaient me venir. Autour de moi, on s’extasiait au contraire devant ce merveilleux élitisme scolaire et universitaire qui permettait aux enfants des milieux les plus modestes de s’élever vers les plus hautes destinées, et autres fariboles. »

« Mon bel avenir ! Mais je lui tournais le dos ! Mon avenir était dans les pâturages, dans les bois où les derniers de la classe jouaient à la tarbote [jeu d’adresse] en gardant les vaches, en attendant d’aller à la charrue ou d’apprendre à raboter les planches. Leur école avait le ciel pour plafond, et que me restait-il à moi, condamné aux études à perpète ? Une journée de liberté par semaine, celle de la grande promenade, pour reprendre respiration, comme une carpe de dix livres qui vient happer une goulée d’air à la surface d’un plat à barbe, oui, voilà l’impression que je me faisais.
Devant moi, je le pressentais sans bien l’imaginer avec précision, s’étendait une vie où je ne vivrais vraiment qu’un jour sur sept, comme tous les gens des villes et des usines, le jour de la grande promenade des bons petits citadins châtrés. »

« Or, tous les poètes, tous les rêveurs, tous les "littéraires", comme on disait, choisissaient comme moi le groupe qui devait gagner les espaces rupestres, sylvestres, champêtres, les zones imprécises et inutiles, sans clôture, sans chemin, sans ciment et sans bitume. Les forts en mathématiques, au contraire, se trouvaient tous dans le groupe qui se traînait en ville sur le macadam et cherchait à voir passer des automobiles pour les compter, fourrer leur nez dans le capot si par bonheur l’une d’elles venait à tomber en panne.
A tort ou à raison, je vis dans ce clivage naturel, quoique manichéen, le partage spontané de l’humanité en deux, dès l’enfance ; d’un côté, les gens inoffensifs, de bonne compagnie, un tantinet négligents, mais dotés d’imagination, donc capables de savourer les simples beautés et les nobles vicissitudes de la vie de nature, et, de l’autre, les gens dangereux, les futurs savants, ingénieurs, techniciens, bétonneurs, pollueurs et autres déménageurs, défigureurs et empoisonneurs de la planète.
Certes, ce n’est que quelques années plus tard que je devais découvrir ce paradoxe bien celte, énoncé par mon frère celte Bernard Shaw : Les gens intelligents s’adaptent à la nature, les imbéciles cherchent à adapter à eux la nature, c’est pourquoi ce qu’on appelle le progrès est l’œuvre des imbéciles. […]
Et je ne croyais pas si bien dire ! Mais, qui, à l’époque, ne m’eût pas considéré comme un plaisantin ? Aujourd’hui, pourtant, parce que l’on se désagrège dans leur bouillon de fausse culture, que l’on se tape la tête contre les murs de leurs ineffables ensembles-modèles, que l’on se tortille sur leur uranium enrichi comme des vers de terre sur une tartine d’acide sulfurique fumant, que l’on crève de peur en équilibre instable sur le couvercle de leur marmite atomique, dans leur univers planifié, les grands esprits viennent gravement nous expliquer en pleurnichant que la science et sa fille bâtarde, l’industrie, sont en train d’empoisonner la planète, ce qu’un enfant de quinze ans, à peine sorti de ses forêts natales, avait compris un demi-siècle plus tôt. Il n’y avait d’ailleurs pas grand mérite car, déjà à cette époque, ça sautait aux yeux comme le cancer sur les tripes des ilotes climatisés. Et, que l’on me pardonne, il m’arriva de vouloir, déjà à cette époque, arrêter le massacre, endiguer le génocide généralisé, mettre un terme à la fouterie scientifique et effondrer le château de cartes des fausses valeurs. »

« ‒ Un seul conduira la Cormick [la toute nouvelle faucheuse mécanique, qui remplace dix faucheurs] ! mais les neuf autres ? hein ? Qu’est-ce qu’ils feront les neuf autres ? Tu veux que je te le dise ? Ils iront à Dijon, à Paris, esclaves dans les usines ! Et les villages deviendront vides comme des coquilles d’escargots gelés. Le ventre des maisons se crèvera, qu’on ne verra plus que les côtes de leurs chevrons ! Et eux qu’est-ce qu’ils deviendront, là-bas, dans la ville ? Des mendiants de l’industrie, des mécontents-main-tendue, des toujours-la-gueule-ouverte !… »

« Une horloge pointeuse !
Lorsque je vis cet instrument pour la première fois et qu’un huissier m’expliqua comment je devais m’en servir, je crus à une plaisanterie de bizuthage. Je répondis bravement que je trouvais cela plaisant et je passai outre. Mais on me rattrapa vivement en me disant que le pointage était obligatoire !
Oui brave gens : à l’avant-garde du progrès et des techniques de pointe en matière de gestion des entreprises, d’économie et de sociologie, l’École des Hautes Études commerciales donnait, dès cette époque, l’exemple, en imposant aux admirables élites estudiantines, aux futurs dirigeants de la société rationnelle, standardisée, technocratique et totalitaire en pleine gestation en Europe, cet avilissement quatre fois quotidien, cette abjecte génuflexion devant la machine. Ce mouchard impavide ridiculisait tout simplement ce que le Compagnon-fini avait de plus noble et de plus efficace : la Conscience et le libre arbitre.
Le déclic de cet engin pointeur, c’était le bruit de la dignité qui se brisait et toute joie d’œuvrer et de vivre alors m’abandonna.
J’étais atterré. […]
Halte à la technique ! Halte à la croissance ! »

Il y a bien sûr aussi un aspect historique de cette société riche en femmes après la première Guerre Mondiale, et même un témoignage pratiquement de valeur ethnologique sur le lieu. Artisanat et compagnonnage, bourrellerie, forge (feu, fer ‒ puis locomotives !), paysannerie, importance de l’Église ‒ et de croyances plus anciennes.
Beaucoup d’aperçus étonnants, comme l’importance du chant (notamment à l’église, justement), ou la longévité inattendue à cette époque, que les « astuces de la statistique » nous masquent aujourd’hui :
« Oui, pleines de femmes étaient alors les maisons ! Pas de camarade à moi qui n’eût lui aussi, dans nos pays de prodigieuse longévité, deux mémères-bi, une Tontine aussi et, bien entendu, sa mère. Que de girons pour s’y cacher ! […]
Tout ce monde vivait dans la maison familiale au rythme des chansons. On pouvait entrer à n’importe quelle heure, on était sûr d’entendre au moins chanter une femme, et les plus vieilles n’étaient pas les dernières. Le plus souvent, d’ailleurs, elles chantaient toutes ensemble, à l’unisson il est vrai, car la race n’est pas musicienne et se contente de la romance ; on les entendait alors jusque sur le pâtis.
Il faut dire que la radio leur était inconnue. Elles fabriquaient donc elles-mêmes leur musique. »

« En tout, un bon tiers d’animal, quelque vingt-cinq kilos d’une viande noire à force d’être rouge, encore en poil, bardée d’os blancs comme ivoire.
Toutes ces femmes avaient passé deux jours à dépiauter, à mignarder cette chair musquée comme truffe, pour la baigner largement dans le vin du cousin, où macéraient déjà carottes, échalotes, thym, poivre et petits oignons. Tout cela brunissait à l’ombre du cellier dans les grandes coquelles en terre. C’était moi qui descendais dans le cellier pour y chercher la bouteille de vin de table et lorsque j’ouvrais la porte de cette crypte, véritable chambre dolménique qui recueillait et concentrait les humeurs de la terre, un parfum prodigieux me prenait aux amygdales et me saoulait à défaillir. C’était presque en titubant que je remontais dans la salle commune, comme transfiguré par ce bain d’effluves essentiels et je disais, l’œil brillant :
‒ Hum ! ça sent bon au cellier !
Alors les femmes radieuses me regardaient fièrement. Ma mère, ma grand-mère, la mémère Nannette, la mémère Daudiche, toutes étaient suspendues à mes lèvres pour recueillir mon appréciation. C’était là leur récompense.
De son côté, le grand-père s’occupait des viandes à rôtir. Aux femmes les subtiles et multiples combinaisons des bouilletures, meurettes, gibelottes, salmis, civets, saupiquets, qui supposent les casseroles, coquelles, cocottes et sauteuses, mais aux hommes, toujours, depuis le fond des temps, l’exclusivité des cuissons de grand feu, des rôts et des grillades, celles où brasier et venaisons communient sans intermédiaire. C’était alors ainsi. Les dons spécifiques des sexes étaient utilisés, même dans les plus petits détails de la vie. C’était là une des caractéristiques de notre vieille civilisation. »

Mais « la vie à la campagne au temps de la civilisation lente » n’était pas non plus le paradis :
« Aux vacances de Noël, c’était autre chose : le bûcheronnage. À celles de Pâques, les bêchages, les débardages de bois avec trois juments de file dans les fondrières de la montagne, et, en tout temps, deux heures de scie par jour pour débiter, dans le bûcher, le bois pour la journée. »

Encore que l’exercice permette de dévorer impunément, et de garder le contact avec la nature primordiale…
« Qui n’a pas couru pieds nus dans le fumier ne sait pas ce que c’est que la joie de vivre, le fumier frais surtout, somptueux, qui fume dans la fraîcheur du matin et vous entre, bien tiède, entre les orteils. Voilà l’image que j’ai de la misère de cette époque dans nos pays. Je ne peux pas vous en dire davantage, sans inventer mensonge. »

Célébration d’un mode de vie à la fois fort économe et fondé sur l’abondance de bonne chère comme sur l’activité physique (notamment manuelle et pédestre) :
« Après moisson, nous glanions avec acharnement, ramassant épis après épis, pour les volailles. En définitive, qu’achetait-on ? Cinq livres de plat de côtes ou de rondin par semaine, pour le pot-au-feu et chaque mois un litre de caillette pour emprésurer dix litres de lait par jour, car notre vache, une montbéliarde, nous donnait en moyenne vingt à vingt-trois litres quotidiens. On faisait des fromages gras, de gros fromages qui mûrissaient dans le cellier et qu’on lavait à l’eau salée tous les soirs ; ils devenaient roses et mauves sur leur feuille de platane étalée. Le petit lait servait à faire la pâtée du cochon et à me désaltérer en été.
Nous mangions au moins un fromage de quatre livres dans la journée, soit frais, soit passé, c’est-à-dire mûri à cœur et couvert d’une peau rougeâtre qui se ridait à la surface et dont les grand-mères conduisaient la fermentation en le lavant à l’eau plus ou moins salée ou bien la ralentissaient en temps voulu avec des ablutions d’eau-de-vie. »

On retrouve l’inéluctable sacrifice annuel du porc, avec une belle morale finale :
« Chacun connaît si bien son petit travail personnel qu’en moins de deux, les jambons et les épaules sont détachées, les filets levés, le filet mignon mis à l’écart, avec le foie, le cœur, les rognons et la saignette, le côtis partagé en six carrés, les pattes grattées, les ergots arrachés et jetés aux gamins qui tournent autour du sacrifice, avec les chiens, prévenus on ne sait comment.
Ils se les disputent pour les croquer tout crus pendant qu’on fend la hure en deux et que la cervelle jaillit, toute rose, hors de son alvéole. Tous les morceaux s’étalent sur un linge blanc sur la grande table et le grand-père prépare "les présents".
Ce sont les morceaux traditionnels que je vais aller porter à sept ou huit voisins. Ce n’est pas charité, mais équité, car lorsque ces gens-là tuent leur cochon, ils réservent les mêmes morceaux pour nous.
On dit : "Deux façons de conserver le cochon : le sel et l’amitié." Toujours cette morale utilitaire qui règle et stimule les élans du cœur.
Il faut comprendre que la viande qui va au saloir, on la retrouvera salée, tout au long de l’hiver, mais celle qui va au voisin, elle vous reviendra aussi, mais fraîche, sous la forme de présent en retour, avec, en plus, une intention d’amitié qui vous réchauffe. »

C’est encore une expérience de communion à la nature, de prise directe sur la réalité, qui disparaît avec ces mœurs :
« Puis cela se perdit dans les combes, mais, alors que tout redevenait majestueusement silencieux, j’entendis le léger "froutt froutt" d’un lièvre qui se dérobe. Je pensais que c’était la bête de chasse qui, les oreilles en arrière, s’approchait. Et j’en eus la certitude lorsque tout à coup à cent mètres de moi, il y eut une ruée brutale, fulgurante, puis un cri incroyablement aigu. C’était le cri d’agonie du capucin. Là, à une portée de fusil de moi, le couple de renards venait de réussir sa merveilleuse stratégie, maintes fois répétée et modifiée, mise au point inlassablement. Sa stratégie vitale. Et un lièvre venait de manquer la sienne. Tout prenait un sens, le plan universel se déroulait, et moi j’avais ma place dans ce plan. Chacun de nous, le lièvre, le couple Renard et moi étions là où il fallait que nous fussions. »

De façon assez originale, le protagoniste-Vincenot, en pension, dessine une carte des environs qu’il parcourait, et y organise ses rêveries cynégétiques ; une philosophie rustique en découle :
« Nous n’avions pas encore fini d’étudier le premier acte d’Athalie et le dixième théorème de géométrie plane que je me trouvais déjà en possession d’une carte assez satisfaisante de mes propriétés, car je possédais tout cela pour l’avoir parcouru, regardé et retenu dans ma tête et dans mon cœur.
Un mois de claustration, de cette claustration tant redoutée, avait suffi (à quelque chose malheur est bon !) à me faire admettre cette définition de la liberté et de la richesse, que j’inscrivis à l’intérieur de mon pupitre et que je savais par cœur pour l’avoir trouvée je ne sais où, peut-être dans mes propres rêveries :
Toute chose t’appartient que tu peux amasser dans ta mémoire et conserver dans ton cœur.
Je devais y ajouter un peu plus tard, lorsque nous fîmes connaissance des épicuriens et des stoïciens, …et cette richesse-là, rien ni personne ne pourra jamais te l’arracher.
Enfin, cette phrase d’Épictète :
Considère-toi comme homme libre ou comme esclave, cela ne dépend que de toi.
La carte ainsi obtenue était un prodigieux monument de subjectivité. Ainsi les terriers de garenne ou de renard, les repaires des chats sauvages y étaient indiqués soigneusement, les moindres bourbiers que l’on nomme chez nous des mouilles, où les sangliers viennent se vautrer à plaisir, y figuraient avec une grande précision ainsi que les roches, les éboulis, les grands arbres, foyards, chênes et tilleuls sacrés, que l’on appelait les "Ancêtres", et qui pouvaient se vanter d’avoir vu passer les hommes d’armes de Charles le Téméraire et, qui sait ? les convois de la croisade de saint Bernard partant de Vézelay et gagnant, par le travers de nos monts, ces pauvres régions barbares situées au sud de Mâcon, brûlées de soleil, où les guettaient les punaises, la peste et les pires malandres [maladies (lèpre), malheurs ? ]. »

On rencontre aussi de beaux personnages, tels ces colporteurs de nouvelles, Jean Lépée, « messager » plus que roulier, et la Gazette, trimardeur, « le vicaire des alouettes, le prophète des étourneaux, le pape des escargots », celui-là même du roman éponyme.
« Jean Lépée était un des plus grands philosophes que j’aie jamais connus. S’il était à la pêche et qu’on lui demandât : "Ça mord ?", il répondait : "Un peu, un peu, y a pas à se plaindre. – Mais, Jean, votre bourriche est encore vide ? – Oui, oui, j’ai bien encore rien pris, mais ça ne va pas tarder, le vent tourne."
Je l’ai vu rentrer fin bredouille. Il disait à ceux qu’il rencontrait : "Bonne journée ! Bonne journée !" S’il pleuvait, ça faisait pousser ses salades. S’il faisait sec, ça faisait mûrir ses nèfles. La vie était merveilleuse autour de lui.
Le chariot avançait en balançant sa lanterne au rythme des mulets endormis qui marchaient par cœur. Ils s’arrêtaient pour pisser, on descendait en faire autant ; ils repartaient avant qu’on ait fini, on les rattrapait cinq cents mètres plus loin. Ça dégourdissait les jambes. Si on s’endormait, ils continuaient tout seuls, ils connaissaient bien sûr le trajet par cœur. La campagne était immense et le temps était infini. »

« La Gazette but une troisième goulée, puis continua :
‒ … Il est assis dans un très grand fauteuil de velours rembourré, et les anges lui apportent à manger. Et il mange ! Il mange sans s’arrêter, parce qu’il peut manger sans attraper d’indigestion, lui. Pardi, sa panse est grande comme l’univers ! Il peut avaler des mondes et des mondes sans s’arrêter, il a toute l’éternité… Les anges lui versent des tonneaux de passetougrain dans la bouche et quand il avale, cré milliard de loups-garous, ça fait le bruit de la cascade du Goulou ! Oui !… C’est le repas de Dieu !
La Gazette vient de s’étaler sur un sac de riz, le ventre débridé, la mine épanouie et savoure sa phrase finale comme un verre de ce passetougrain divin. »

Dans ce livre décousu, où les chapitres sont de durées fort inégales et vaguement organisés chronologiquement ou par thèmes, un épisode marquant est celui, ultime, de la découverte de la Peuriotte, « ce hameau abandonné dans la plus belle des combes de toute la Bourgogne chevelue », que Vincenot fera revivre.
« Une espèce de sentier nous prit et nous conduisit près d’un lavoir brisé où coulait l’eau d’une source captée entre deux roches, elle remplissait un petit lavoir et, au-delà, elle se perdait dans le cresson, le baume de rivière et la menthe, et divaguait dans un verger mangé de ronces, d’épines noires et d’herbes plates. »

Et bien sûr il trouve femme parfaite pour refonder la Combe-Morte, au « vieux pays »…

Mots-clés : #enfance #famille #identite #nature #ruralité #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Sam 15 Juin - 16:59
 
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Sujet: Henri Vincenot
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Mariusz Wilk

Dans les pas du renne

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(avec des éléments de la présentation de l'éditeur)

Avide de découvrir la vie du peuple mystérieux des Saamis - ou Lapons -, Mariusz Wilk a séjourné parmi eux sur la presqu'île de Kola à partir de Décembre 2005, dans le Grand Nord russe. Il en a fait connaissance pendant son séjour sur les îles Solovki (raconté dans « Le Journal d ‘un loup »), à travers les vestiges de leur présence, il y a des millénaires : des labyrinthes mystérieux …Ils constituent probablement le plus ancien peuple nomade de l’Europe. Assoiffé de rencontres et de découvertes, il raconte son arrivée dans la ville de Lovoziéro, ses explorations de la toundra et des montagnes environnantes, et ses longues marches guidées par les pâtres de rennes. Il mêle à ses réflexions des détails sur la vie quotidienne des Saamis, sédentarisés de force par le pouvoir soviétique, et leurs tentatives de préserver malgré tout leurs traditions, leur mythologie et leurs croyances chamanistes. Pour illustrer leur riche imaginaire, l'auteur va jusqu'à nous rapporter une légende saami, Le Conte de la piste écarlate. Les rennes sauvages sont une véritable clé pour comprendre l'âme saami. En suivant leurs traces, Wilk se fraie son propre chemin, cette voie que chacun doit découvrir pour soi-même. L'écrivain voyageur s'aventure dans les antichambres de l'autre monde, dans des paysages qui recueillent les rêves de la Terre, où l'on partage ses propres rêves avec le frère renne. Mais dans cette description de la relation entre l’animal et l’homme, vécu autrefois par les Saamis, on se demande à quel point un retour à ces sources paraissent/deviennent aujourd’hui artificiel. Car il y avait bien eu un éloignement de l’ancienne culture. Est-ce que un retour, même souhaitable, est encore possible ? Est-ce qu’il y a encore des vrais détenteurs de rites etc ?

J’étais ravi de retrouver Mariusz Wilk dans la suite de ses récits précédents, présentés en haut. Oui, il est vrai qu’il y a un fond d’apocalypse ressenti dans certains passages, comme par exemple quand il décrit les conséquences de la sédentarisation forcée des Saamis sous Staline : un nombre incroyable n’arrivait pas à s’y adapter, commettait du suicide ou mourrait de perte de vitalité…

Peut-être est-il normal que Wilk lui-même est devenu aussi un peu, disons, extravagant, sinon même marginal. Il est vrai que nous avons de la peine des fois de comprendre comment on peut s’immerger dans un univers apparemment si déprimant en grande partie. Cela est mystérieux… Et peut s’élever des réactions, des voix un peu « jugeant », par exemple l’Européen « moyen ». Cela est d’un coté compréhensible, d’un autre pas souhaitable.


Mots-clés : #nature #spiritualité #traditions #voyage
par tom léo
le Jeu 23 Mai - 8:08
 
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Sujet: Mariusz Wilk
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Mohammad Rabie

La bibliothèque enchantée

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Quand inventera-t-on un appareil qui transmettra instantanément à mon cerveau le contenu d'un ouvrage sans que je perde mon temps à le lire ? Je pourrai ainsi avaler toute la bibliothèque en une semaine, ou même en un seul jour. Et je me débarrasserai de ce besoin irrépressible que j'ai de lire tout ce qui me tombe sous les yeux.


C’est une vieille bibliothèque cairote, construite autour d'un puits de lumière, dont il est prévu qu’elle soit détruite pour construire une station de métro. Chaher, fonctionnaire rêveur et dilettante a pour mission de rédiger un rapport pour justifier cette démission déjà décidée.

Il découvre ce lieu étrange et ses occupants hors du temps,  construite jadis en l'honneur d'une épouse érudite,  labyrinthique, rempli de milliers de volumes qui ne sont ni classés, ni répertoriés, mais rangés dans le seul ordre de leur chronologie d'arrivée, avec sur la première page le nom du volume précédent et sur la dernière le nom du volume suivant. Parmi eux, de nombreuses traductions, où n’apparaît jamais le nom du traducteur. Et pour finir, un ouvrage particulièrement mystérieux:

« le Codex seraphinianus  est intraduisible. Composé dans une langue inconnue à l’alphabet ignoré, il décrit un monde inconnu. Rien ne le relie à notre univers ni à notre civilisation. Il n’existe aucun texte équivalent dans aucune langue connue. Dans ces circonstances, ce livre est indéchiffrable. Y chercher quoi que ce soit est contraire à la logique, cela revient à perdre son temps. »


Ironie ou absurdité suprême, ce livre est traduit en de multiples langues, dont l'arabe.

Faut-il nécessairement que les choses aient une logique ?


Il s'agit donc d'un texte étrange, à la limite entre l'absurde et le fantastique, qui interroge sur le  sens de la lecture, de la culture, de la conservation des archives, ainsi que de la traduction. Érudit tout en étant poétique, réaliste mais plein d‘excursions fantaisistes, La bibliothèque enchantée nous parle (sans doute en parallèle avec Borges que je n’ai pas lu) de notre univers de lecteur, de notre rapport aux livres et à la traduction.


Mots-clés : #absurde #lieu #traditions #universdulivre
par topocl
le Mar 23 Avr - 12:05
 
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Sujet: Mohammad Rabie
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Akira YOSHIMURA

Le Convoi de l'eau

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Le narrateur fait partie d’un groupe de reconnaissance du site d’implantation du futur barrage hydro-électrique sur la rivière K, là où fut découvert un hameau ancestral isolé dans les montagnes. Enfant malheureux et cruel, il a massacré sa femme qui le trompait, et sa peine de prison achevée, il a commencé à fuir les lumières de la ville, qui le fascinaient autrefois. L’humidité de la vallée lui fait recouvrer la sérénité carcérale. Prenant soin de se tenir à l’écart, les villageois préservent leur existence séculaire, les vertes mousses de leurs toitures pentues qu’ils semblent révérer, et les innombrables stèles funéraires de leurs aïeux. Un ouvrier viole une villageoise qui est découverte pendue avant que le fautif ne soit retrouvé mort. Expropriés, ayant perçu leur indemnité sans commune mesure avec le préjudice subi, les habitants évacuent leurs morts.
« Les ossements étaient sortis des trous, posés sur la terre, et leur blancheur s’étendit aussitôt sur toute la surface du cimetière.
La montagne, enveloppée de feuillage rouge vif, présentait un contraste remarquable avec la blancheur des os. »

Les évènements passés de la vie du narrateur prennent une étrange résonnance avec les actes de la communauté montagnarde ; il a enlevé autrefois quelques osselets du pied de sa femme enterrée, et sa macabre blessure intime trouve un soulagement dans les gestes de la société villageoise. C’est d’ailleurs une forme de regard ethnologique qui est porté sur celle-ci et ses agissements imprévisibles, une sorte de perspective sur l’incommunicabilité.
« L’habitude d’inhumer ou d’incinérer les morts était peut-être due à la sagesse humaine de vouloir cacher habilement la laideur intrinsèque des cadavres. »

A cette lecture, viennent rapidement et restent à l’esprit ces estampes typiques du Japon, vues de montagnes escarpées dans les brumes.



Mots-clés : #traditions
par Tristram
le Mer 3 Avr - 20:10
 
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Sujet: Akira YOSHIMURA
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Jim Harrison

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Dalva

Dalva, femme libre, émancipée, est originaire du Nebraska où sa mère, Naomi, vit toujours dans leur grand ranch. Dalva a toujours eu besoin de bouger et pour le moment, elle vit à Santa Monica (Californie) où elle travaille dans un centre social.
Elle n'est pas mariée mais a des aventures. Elle a eu un enfant à l'âge de 16 ans avec Duane, son amour de jeunesse, enfant qu'elle a dû laisser à une famille d'adoption, son unique fils qu'elle voudrait rencontrer ou du moins avoir des nouvelles. Elle décide donc, à 45 ans, d'écrire une espèce de journal pour son fils, pour qu'il sache qui était sa mère.
Parler de son histoire, c'est parler de Duane qu'elle aime toujours même si leur histoire a été "avortée" du fait qu'ils étaient demi frère et soeur. Et c'est sans doute parce qu'elle sait cet amour toujours bien présent que Dalva bourlingue un peu partout pour ne pas avoir à revenir au Nebraska.

Dalva va perdre son travail car elle s'est trop impliquée en voulant protéger un gamin qui a été violé par son oncle. Finalement, cet oncle violeur va la menacer et Dalva va prendre la décision de retourner dans sa maison dans le Nebraska.
Parallèlement à cela, Michael, ami et amant de Dalva, va vouloir l'aider à retrouver la trace de son fils en échange de quoi il lui demande la grande faveur de le laisser consulter les journaux intimes de ses arrière-grand-père, grand-père et  père, c-à-d les 3 générations de Northbridge qui ont toujours été très proches des Sioux.

Ces 2 retours dans le passé vont être riches car à travers l'histoire de Dalva et sa famille, c'est la douleureuse histoire des Indiens d'Amérique que l'on découvre. On est parfois révolté car Harrison ne maquille rien et établit un constat réaliste sur les méfaits commis sur les hommes mais aussi sur la nature. C'est un roman qui crie la Nature et la liberté de ses espaces, qui crie l'Homme, l'homme et son lien à la Terre, un roman qui bat avec l'Amour, l'amour des hommes, des mères, des pères, un roman qui met les Traditions en avant, le fait de mémoire.
Le livre est divisé en trois parties: Dalva - Michael - Retours. Le style coule comme le flux d'une rivière fraîche, les personnages sont attachants, forts en constrastes. Beaucoup de dérision chez les hommes. J'ai trouvé intéressante la façon dont l'auteur prend la voix d'une femme. Les descriptions des grands paysages américains sont splendides.
Une lecture d'une intense émotion.

(A mon grand regret, je n'ai pas d'extraits à vous proposer.)

Mots-clés : #famille #nature #traditions
par Cliniou
le Lun 1 Avr - 13:56
 
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Sujet: Jim Harrison
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Chinua Achebe

Tout s’effondre

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Nous sommes chez les Ibos, et l’histoire commence avant que les missionnaires n’arrivent (donc avant l’effondrement de la société ibo), mais il y a quand même des fusils (et même un canon ?!), on se massacre à la guerre, et on a coutume d’abandonner les jumeaux dans la « forêt maudite », une sorte de parcelle réservée à la nature sauvage, à l’écart de la société/ civilisation (ces "bois sacrés" sont toujours respectés de nos jours) :
« Tout clan, et tout village, avait sa “forêt maudite”. On y enterrait ceux qui mouraient de maladies vraiment mauvaises comme la lèpre ou la petite vérole. C’était aussi le dépotoir des puissants fétiches des grands hommes-médecine à la mort de ces derniers. Une “forêt maudite” était donc animée de puissances funestes et d’obscurs pouvoirs. »

Unoka était un raté, imprévoyant, débrouillard mais fort endetté, surtout un musicien porté sur le vin de palme, et qui ne supportait pas la vue du sang. Son fils, Okonkwo a réussi : agriculteur prospère, il a trois femmes, est un guerrier accompli, a la confiance des anciens. Il est cependant colérique, violent :
« Mais sa vie tout entière était dominée par la crainte de l’échec et de la faiblesse. […] C’était sa crainte de lui-même, sa peur qu’on ne le trouve semblable à son père. »

Le personnage d’Unoka, ouvertement dénigré, me paraît ambigu (peut-être pas si négatif, et possiblement prémonitoire) ; il parle ici à son fils :
« Un cœur fier ne se laisse pas abattre quand tout s’effondre, car un tel échec ne l’atteint pas dans son orgueil. C’est beaucoup plus difficile et beaucoup plus douloureux quand on est seul à échouer. »

Le risque, avec les conversions des évangélistes (outre l’oubli des traditions, la perte des liens familiaux et claniques), c’est littéralement la disparition des ancêtres dans l’oubli :
« Il se vit, lui et ses pères rassemblés autour du sanctuaire familial pour attendre en vain adoration et sacrifices et ne trouvant que les cendres des jours passés, tandis que ses enfants prieraient le dieu du Blanc. »

Le roman offre un aperçu de la culture régionale. Le foufou d’igname est l’aliment de base (généralement accompagné d’une "sauce"), et tous les matins on entend le son caractéristique du grand pilon retombant dans le mortier…
Ce livre vaut surtout pour la mise en valeur (sans édulcoration) des valeurs communautaires ibo :
« Chez les Ibos, on tient en grande estime l’art de la conversation, et les proverbes sont l’huile de palme avec laquelle on accommode les mots. »



Mots-clés : #colonisation #religion #traditions
par Tristram
le Ven 29 Mar - 23:17
 
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Sujet: Chinua Achebe
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Louise Erdrich

Tag traditions sur Des Choses à lire 51zW03pGn1L._SX195_

Un magnifique roman de cette auteure prolixe...ayant toujours en toile de fond ses origines indiennes et son héritage culturel.

"Dakota du Nord, 1999. Un vent glacial souffle sur la plaine et le ciel, d'un gris acier, recouvre les champs nus d'un linceul. Ici, des coutumes immémoriales marquent le passage des saisons, et c'est la chasse au cerf qui annonce l'entrée dans l'automne. Landreaux Iron, un Indien Ojibwé, est impatient d'honorer la tradition. Sûr de son coup, il vise et tire. Et tandis que l'animal continue de courir sous ses yeux, un enfant s'effondre. Dusty, le fils de son ami et voisin Peter Ravich, avait cinq ans. Ainsi débute le nouveau roman de Louise Erdrich, couronné par le National Book Critics Circle Award, qui vient clore de façon magistrale le cycle initié avec La Malédiction des colombes et Dans le silence du vent. L'auteur continue d'y explorer le poids du passé, de l'héritage culturel, et la notion de justice. Car pour réparer son geste, Landreaux choisira d'observer une ancienne coutume en vertu de laquelle il doit donner LaRose, son plus jeune fils, aux parents en deuil. Une terrible décision dont Louise Erdrich, mêlant passé et présent, imagine avec brio les multiples conséquences. "


Le décor est planté. De nombreux personnages s'entrecroisent dans ce roman, sur plusieurs générations, en dehors du drame que constitue la mort accidentelle de cet enfant.....comment les indiens ont réussi à préserver une partie de leur culture malgré le forcing de l'homme blanc pour l'anéantir....notamment au travers de l'éducation dans des pensionnats indignes...

Comment les deux familles , Emeline et Landreaux, parents du jeune LaRose....et Peter et Nola, les parents du jeune Dusty tué accidentellement par Landreaux...vont-ils faire face au deuil sans passer par la case vengeance ....tout le talent de Louise Erdrich s'emploie à le démontrer.... Un homme peut-il commettre un acte aussi grave que tuer un enfant et obtenir son pardon ? La réponse est oui.... un oui bouleversant...et magnifique !


mots-clés : #minoriteethnique #mort #traditions
par simla
le Sam 16 Fév - 7:43
 
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Sujet: Louise Erdrich
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Louis Owens

Même la vue la plus perçante
(en exergue : Invisibles, les flèches de la mort volent en plein midi ; même la vue la plus perçante ne peut les discerner. Jonathan Edwards)
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Une histoire qui débute par la recherche d’un corps, la victime et de l’assassin. Mais en fait deux des personnages, le shérif-adjoint Mundo Morales et le frère de la victime, Cole Mc Curtain  découvriront leur « identité »  dans leurs  recherches.

Savoir d’où l’on vient, quelles sont nos origines, notre culture   :  c’est ce qui changera à jamais la vie de ces deux hommes.

Quelle part  colore la peau d’un être ? signe distinctif dans ce pays et ces régions où la couleur de peau est incriminée, rejetée.  

Quelle part de nos ancêtres dans notre âme ?

La spiritualité des Choctaws est particulièrement complexe, vivante alors que paradoxalement les morts semblent réclamer mais aussi offrir plus.


C’est une histoire empreinte de spiritualité, celle des Choctaws et de tous ceux, métis notamment de cette ethnie  indienne ou autres, dont les racines s' y retrouvent.

Les morts s’invitent dans la vie  des  vivants auxquels ils apportent leur sagesse,  car « même la vue la plus perçante » ne peut voir si le cœur et l’âme ne voient pas ;  savoir vivre c’est avant tout savoir regarder et voir.


Je vois aussi dans ce livre une critique sur la guerre, là particulièrement celle du Vietnam  d’où sont revenus abimés  psychiquement  beaucoup de soldats et  plusieurs des personnages sont des anciens soldats.

C’est une lecture intéressante  sur  l’identité et la spiritualité des indiens Choctaws et plus particulièrement sur leur respect et manière de traiter leurs morts.
L’auteur a puisé dans sa vie, sa famille, dans son vécu, pour ce livre (mon premier de l’auteur) c’est évident.

Je prévois une autre rencontre avec l’auteur.

mots-clés : #amérindiens #guerre #identite #polar #spiritualité #traditions
par Bédoulène
le Mer 2 Jan - 14:19
 
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Sujet: Louis Owens
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Yasunari KAWABATA

Le Maître ou le Tournoi de Go

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De l’histoire vraie vécue par l’auteur en tant que chroniqueur pour un journal d’un tournoi de go qui dure près de six mois, Kawabata a fait un roman étrange, allant et revenant dans le déroulement de la partie, ce qui ôte tout suspense mais n’amoindrit pas la formidable tension.
Sa dimension au-delà du jeu s’annonce dès le début du texte, lorsque l’auteur s’interroge sur un sourcil démesuré du visage du vieux Maître décédé peu après sa défaite, qu’il prit alors en photo ; le récit reste cependant tout à fait factuel.
Le protocole cérémonieux, et même solennel, participe à l’étrangeté de ce conte du combat de deux puissances (et deux patiences), de deux époques et deux rythmes dans une sorte de huis-clos irréel entre deux mondes, dont l’un va disparaître :
« La vie de Shûsai, Maître de go, semblait s’être achevée quand son art s’était éteint, lors de ce dernier tournoi. »

« Chez les Orientaux, le jeu dépasse le jeu, le conflit de forces, pour devenir un art et une discipline empreints d’un certain mystère, d’une sorte de noblesse. »

L’expert goûte dans la progression du jeu des arcanes qui échappent au lecteur occidental non averti :
« Le jeu des Noirs contre le Maître ne m’avait pas paru particulièrement gai. On pouvait en effet lui trouver quelque chose de sombre, un je-ne-sais-quoi qui semblait jaillir des profondeurs, comme un cri étranglé. Un concentré de puissance se frayait un chemin dans une voie semée d’obstacles ; on chercherait vainement un courant libre et naturel. Un inexorable harcèlement avait suivi des attaques lourdes. »

« Le Maître avait composé son tournoi comme un esthète ; il lui semblait qu’on venait de barbouiller de noir cette œuvre, une œuvre d’art en somme, au moment le plus dramatique. Le jeu du Noir sur le Blanc, du Blanc sur le Noir, aussi délibéré qu’une œuvre créatrice, en emprunte les formes. Le courant de l’esprit s’y retrouve, une harmonie qui s’apparente à celle de la musique. Tout est perdu quand retentit une fausse note, quand l’un des musiciens se lance seul et sans prévenir dans une cadence excentrique. Un des adversaires insensible aux humeurs de l’autre peut gâcher une partie parfaite. »

Les portraits des deux champions, différents et opposés, décrivent admirablement leurs attitudes entre lubies, somatisations et impénétrabilité.
Ouvrage à ranger sur le rayon thématique où se tiennent à l’affût Le Jeu des perles de verre d’Hermann Hesse, La Défense Loujine de Nabokov et Le Joueur d'échecs de Stefan Zweig.
Au cours de cette lecture, je me suis senti particulièrement zen, détaché ou plutôt emporté ailleurs ; il est salutaire de revenir régulièrement à l’œuvre de Kawabata, profondément originale, fortement dépaysante, comme à la littérature japonaise en général.


mots-clés : #traditions
par Tristram
le Jeu 27 Déc - 15:58
 
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Sujet: Yasunari KAWABATA
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Thomas Mann

Les Buddenbrook

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Tout en prenant plaisir à la lecture, je me disais tout de même que Le tournant de Klaus Mann était autrement réussi; que Musil, le contemporain de Thomas Mann, était décidément d'une autre force. Moi qui attendais de ce roman une exploration de l'âme humaine qui la transfigure, une œuvre métaphysique à valeur universelle, d'une puissance interne qui ferait de son auteur l'égal et l'héritier de Dostoïevski et de Goethe, … fi, un énième roman naturaliste ! Un théâtre mesquin, dépeint avec finesse et minutie, tout en faux-semblants, en conventions ! Sans mentionner cet attachement dégoûtant à la moindre faiblesse physiologique, au moindre symptôme morbide…
Et, juge sévère malgré les efforts fournis, j'ai déclaré attendre des rédactions ultérieures de l'élève Thomas Mann un peu plus de chaleur et d'investissement personnel.

Bien, j'ai révisé mon opinion trop tôt formulée, et je pense sincèrement qu'il s'agit d'un grand livre. Dans l'immense "galerie de personnages" qui nous est présentée, beaucoup d'entre eux n'ont qu'une valeur d'abstraction, dont le caractère est figé d'un bout à l'autre du roman. Par leur nombre et leur diversité, ces caractères, quelque figés qu'il soient, composent un bouquet riche et hétéroclite. Ce n'est pas une société caricaturale et impersonnelle, mais de réelles individualités qu'il s'agit, et c'est l'une des forces de l'œuvre que l'art du portrait qui y est déployé. Ces portraits, je l'ai dit, n'évoluent pas: les personnages sont de simples fonctions, des composantes du tableau ou de l'action, dont le motif surgit çà et là, invarié. Il en va différemment des personnages centraux. Tony, qui a d'excellentes raisons à cela, préserve vaille que vaille son identité. Christian l'hypocondriaque suit sa pente. Et Thomas, ah ! voilà le personnage le plus intéressant, le pivot du roman, dont la transformation est la plus complète. Par lui, les Buddenbrook atteignent aux plus hautes dignités, qui, en lui, porte également la ruine de cette grande famille de l'aristocratie bourgeoise. Fils et petit-fils de négociants, nouveau chef de la raison sociale Buddenbrook, plus audacieux que ses aïeux mais d'une activité plus artificielle, sa prodigieuse ardeur sera fatale à son tempérament, contrecarré par une nature double, et qui portait en lui les germes d'un artiste.

Ce déclin d'une famille, annoncé dans le sous-titre, se manifeste sous la forme d'une dégénérescence physique et morale, que l'on peut observer au cours des quatre générations. Lorsque le noyau de la famille éclate à la suite des mariages successifs, tout commence : les biens sont progressivement dispersés (et plus que l'argent, les meubles et demeures parentales), les liens distendus, et chaque foyer fait face à son lot de catastrophes.

En sa qualité de grande fresque familiale, les Buddenbrook voient se rejouer, de loin en loin, les mêmes scènes qui prennent un caractère formulaire (en particulier l'enterrement et la demande en mariage, ainsi que les repas de fêtes). Ces scènes infatigablement rejouées, sont l'occasion de descriptions variées et virtuoses de renouvellement, ainsi que la succession de portrait qui y prend place. Elles constituent les jalons visibles de l'histoire de la famille telle qu'elle est consignée dans le fameux "grand livre", dont la trace se perd dans le récit en même temps qu'il est devenu obsolète.

Je commençais à me lasser de ce patient et fastueux tableau. Cependant, avec la naissance de Hanno, représentant de la quatrième génération, le récit se déploie soudainement. Le fils de Thomas, délicat avorton continuellement angoissé, cancre que n'intéresse que la musique, est un être taciturne, inadapté semble-t-il, dont l'intériorité nous est interdite (ainsi qu'à son père qu'il exaspère quotidiennement). Les apparences le blessent; toute chose lui est un effort, tout effort une souffrance. La vie est une immense contrainte qui le brise; son existence oscille entre trois pôles : l'obligation de subir de lourds traitements médicaux, qui nous semblent bien plutôt de la maltraitance; celle de devenir négociant, dont le moindre devoir social le terrorise et dont le travail ne semble pas en rapport avec ses propres forces; et enfin, les obligations scolaires qui nous sont données à voir comme une absurdité inutile et aliénante.

Les deux lignes les plus intéressantes sont les rapports qu'il entretient, d'une part pénibles avec son père, d'autre part, tendres et ambigus avec son seul ami Caïus; et son expérience de la musique qui fournit quelques unes des pages les plus belles des Buddenbrook.
Son intériorité, qui nous est refusée comme elle nous l'est accordée pour les autres personnages, se révèle dans une scène magistrale de la fin du roman. Elle s'offre à nous par la médiation de son harmonium, sur lequel il improvise une pièce musicale d'une saisissante complexité qui révèle, cryptés, ses tourments les plus intimes. (cryptés et en partie décryptés puisque l'on ne perçoit en fait de musique que sa transposition en mots)

***

Enfin, en lien avec la discussion sur fil de Marie Darrieussecq : Thomas Mann, à 25 ans, n'avait probablement pas éprouvé toutes les figures de la souffrance qui parcourent son livre. - L'agonie, pour n'en mentionner qu'une. Dans ce cas, lui était-il possible d'en faire une évocation de quelque valeur, qui concernât intimement chacun d'entre nous ? Eh bien… ce livre vaut la peine d'aller s'en assurer !


mots-clés : #famille #historique #musique #traditions
par Quasimodo
le Sam 24 Nov - 15:16
 
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Sujet: Thomas Mann
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Jacques Lacarrière

Chemin faisant ‒ Mille kilomètres à pied à travers la France (et postface La mémoire des routes)

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Récit philosophico-mystico-bucolique, journal « réécrit » d’un voyage pédestre des Vosges aux Corbières d'août à décembre 1971, aussi itinéraire dans le passé rural gaulois, plus ou moins fantasmé à partir des toponymes ou d’étymologies peu ou prou de fantaisie.
Sans avoir la pâte de Bouvier, son style est un peu daté ; on ne peut malheureusement pas le comparer à Sur les chemins noirs de Tesson, vécu 45 ans plus tard : les deux ouvrages ne se superposent pas. Lacarrière est cependant plus proche de l’histoire et des habitants des terroirs traversés, et son livre constitue un intéressant témoignage (c’est l’époque des hippies du Larzac, par exemple).
Souvenirs aussi, les épouvantails dans les champs, ou l’étape à ces fréquentes buvettes de pas grand’chose dans des recoins perdus du paysage…
Moments touchants comme lorsque, passant par Sacy, un vieillard qui l’a tenu enfant sur ses genoux le reconnaît à sa démarche, semblable à celle de ses père et grand-père.
Leitmotive, l’éphémère des rencontres de passage pour cet « éternel passant pressé », et la défiance qu’il suscite (notamment celle des chiens).
« Une fois de plus, au terme du voyage, je me rends compte combien se déplacer ainsi tout au long des chemins, musarder à travers la France est affaire de temps beaucoup plus que d’espace. Je veux dire qu'en marchant, c'est votre temps qui change non votre espace. […] Tel est, avec l’enseignement de ce que signifie, dans tous les sens du mot, le terme passager, le grand message des chemins : rien de plus que cela mais rien de moins non plus. »

Propos écologistes, novateurs pour l’époque :
« Chaque fois qu’il m’est arrivé de marcher sur une route goudronnée, qu’elle soit nationale, départementale ou communale, j’ai eu l’impression de fouler un cimetière d’animaux. Il faut marcher ainsi, mètre par mètre, pour se rendre compte du nombre incroyable de bêtes tuées et écrasées par les voitures. Hérissons, crapauds, oiseaux, escargots, limaces, insectes de toute sorte, on en compte des centaines, jusque sur les plus minuscules routes de campagne, C’est un véritable massacre dont nous n’avons aucune idée. »

Maintenant tout va bien : il n’y a plus beaucoup de bestioles à écraser. (Je me ramentois cependant m’être baladé autour du platier d’Oye il y a de cela à peine plus d’une décennie, et sur les routes de campagne ‒ proches il est vrai d’une réserve ‒, j’avais à tout moment un garenne écrasé en vue (parfois aussi un lièvre ou un faisan).)
Illustration : dans une laie entre les genêts, un lapin vivant (j’ai bêtement omis de faire le portrait des écrasés) :
Tag traditions sur Des Choses à lire Platie12

Contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, il y avait encore quelques coquelicots (ici dans une jachère) :

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Mais il n’y a pas que les automobiles :
« J’affirme qu’en dehors des buses, des corneilles et des pies, je n’ai pas vu un seul oiseau sauvage de Lodève à Leucate. La chasse est un fléau dans le midi parce qu’elle échappe pratiquement à tout contrôle, qu’elle apparaît comme un droit régalien, intangible, de quiconque sait tenir un fusil. Je ne comprends pas qu’on ne prenne pas ici les mêmes mesures que dans le reste de la France pour la protection des oiseaux. Si on les prend, ce que j’ignore, je puis dire qu’elles ne sont suivies d’effet nulle part. Il ne s’est pas passé de jour sans que, dans les champs et dans les vignes, dans toute la semaine, j’entende tirer ça et là. Chaque paysan, chaque vigneron a toujours son fusil avec lui. Il ne faut donc pas s’étonner ‒ puisque la chasse y est sauvage‒ qu’il n’y ait plus un seul oiseau. Le silence de toute cette région est proprement effrayant, comparé aux autres provinces traversées. En voyant partout cette absence de vie animale, cet immense désert que devient le midi (il faudra, quelques jours plus tard, que je monte jusqu’au rocher perdu de Peyrepertuse pour que j’aperçoive enfin un oiseau) je me suis dit : ce n’est peut-être qu’un hasard. Mais non. Il en est exactement ainsi depuis toujours. C’est un besoin irrépressible ici que de détruire et d’exterminer. »

A propos :
« Des loups, il y en a encore en France (je ne dirai pas où) mais ils évitent soigneusement de se montrer. Bien leur en prend. Car la bêtise, l’ignorance et aussi la terreur qu’ils inspirèrent si longtemps, aurait tôt fait de les exterminer. La hantise du nuisible (alors que le seul être vraiment nuisible sur terre c’est l’homme, on le sait bien) a presque entièrement dépeuplé nos forêts, nos provinces des animaux utiles qui y vivaient, y compris les renards et les loups. »

Là où Tesson nous parle de Wanderer (dans son Petit traité sur l'immensité du monde), une des nombreuses déclinaisons du piéton, Lacarrière nous précisait déjà :
« Mais il y avait aussi ceux qui allaient ici et là non pour proposer leur travail mais pour proposer leurs services : chemineaux, saisonniers, rouliers, ribleurs, trimardeurs, coureurs de grands chemin, galvaudeux, vagabonds. Les noms ne manquent pas non plus pour désigner ces ambulants, ces divagants (divaguer signifiant au sens propre et premier : errer ça et là, comme on le voit sur les règlements communaux interdisant la divagation des troupeaux sur la voie publique), ce monde marginal d’errants et d’itinérants (et là encore l’amour des jeux de mots porte à écrire : itinerrants) non les mots ne manquent pas mais, à l’inverse des premiers (ceux qui désignent les métiers ambulants), ces derniers ont pris peu à peu un sens péjoratif à l’égard de ceux qui se déplacent partout sans feu ni lieu. Des nomades en somme, étrangement perdus et égarés au sein d’un monde devenu sédentaire, des ambulants qui déambulent sans motif apparent, des divagants qui errent sans raison (d’où le sens second de ce mot). »


« Depuis l’origine de l’homme, on dirait que le temps demeure toujours pour lui le plus impénétrable des mystères. Ce n’est pas seulement une façon de meubler le temps que de parler de lui. La confusion du français entre les deux sens de ce mot (comme le montre la phrase précédente) prouve bien que dans l’esprit même de la langue ils coïncident ou s’identifient. Le temps atmosphérique n’est que la forme, perceptible aux yeux, à l’épiderme et à nos sens, du temps chronologique, sa chair de vent, de soleil, de pluie, de neige ou de grisaille. Il n’est pas de temps-durée sans temps-saison. Des expressions comme vivre de l’air du temps en sont la preuve à la fois claire et énigmatique. Si le temps a un air (là encore aux deux sens de ce terme) c’est parce qu’il s’oppose, dans la durée changeante de son froid, de son soleil, de sa grisaille, au temps abstrait, étalonné des chronomètres et horloges atomiques, au temps chiffré, frère anonyme et ennemi du temps vécu. »



Mots-clés : #traditions #voyage
par Tristram
le Sam 22 Sep - 19:49
 
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Sujet: Jacques Lacarrière
Réponses: 12
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Anne-Marie Garat

Le Grand Nord Ouest

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15 ans plus tard, Jessie raconte à Bud l'année de ses six ans, et retourne avec lui au Canada dans le Grand Nord Ouest, dans une espèce de pèlerinage, de quête de sens qui se heurte au temps écoulé. Fille choyée d'un nabab d'Hollywood, elle voit son père mort noyé sur la plage le jour de sa fête d'anniversaire. A l'aube de cette année qui va la mener à l'âge de raison, sa mère, une femme fatale fantasque et pleine de secrets, l'emmène sans un mot d'explication dans une folle équipée vers le Grand Nord, ses immensités enneigées, ses indiens animistes. Que fuit-elle? Que cherche-t'elle accrochée tant à ses rêves qu'à ses racines? On va le découvrir au même rythme que Jessie, sans avoir toutes les clés pour autant : cette mère étrange aux identités multiples, grande manipulatrice, gardera sa part de mystère. La petite rouquine (évidemment) connaît là une belle initiation à une vie autre, authentique, à la sagesse, à une certaine dignité auprès d'un vieux couple d'indiens empreints de traditions qu'elle a séduits au premier coup d’œil

C'est bien d'Anne-Marie Garat de nous offrir pour personnages principaux de ce roman du Grand Nord une fillette et sa mère, là où l'on ne croise d'ordinaire que prospecteurs, trappeurs et autre traîne-savates. Il y a aussi ces deux indiens pleins de sagesses, de croyances  de pré-sciences, solidement ancrés dans le territoire qu'on est en train de leur arracher, et qui  transmettent leurs savoirs. Cette épopée aurait du être jubilatoire, mais sans doute du fait du style si spécifique d'Anne-Marie Garat, qui prend ici une boursouflure un peu submergeante (ça grouille un peu trop, c'est une coulée de lave qui ne s'arrête jamais), je ne suis pas pleinement entrée dans ce récit, pourtant plein de poésie, de nature sauvage et de nobles sentiments qui n'excluent pas la facétie. j'ai souvent trouvé ça longuet.

Mots-clés : #aventure #contemythe #enfance #initiatique #lieu #minoriteethnique #nature #relationenfantparent #traditions #voyage
par topocl
le Mer 19 Sep - 10:06
 
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Sujet: Anne-Marie Garat
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Ashok Ferrey

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L'incessant bavardage des démons

Je suis né laid. C'est ce que ma mère a toujours dit.
_ Sonny, s'inquiétait-elle, quand allons-nous enfin trouver une fille assez bien pour toi ?
C'était une habile formulation, car par « assez bien », elle laissait entendre, plutôt qu'une jeune personne à la hauteur de ses exigences, une fille assez bonne et accommodante pour bien vouloir me prendre pour époux _ autant dire en pitié.


Sonny est le fruit d'une mésalliance. Son père, héritier de la plus grande famille de la région, a épousé la fille de l'astrologue. Et celle-ci, méprisée par sa belle-famille, s'est peu à peu muée en une vieille femme acariâtre, cupide et méchante comme une teigne, qui règne de main de maître sur le domaine familial en exploitant ses employés.
Sonny, parti faire ses études en Angleterre, y a rencontré la sublime Luisa qu'il s'apprête à présenter à sa mère. Mais Sonny n'est pas un homme comme les autres. Il est possédé par le diable depuis son enfance. Du moins, sa mère en est-elle persuadée. Et les multiples cérémonies d'exorcisme n'ont servi à rien, Sonny est resté possédé, et laid par dessus le marché. Son retour au pays n'augure donc rien de bon, surtout quand on sait que la jolie servante Sita est toujours folle de lui. Surtout quand on sait que le diable rôde dans ces contrées....

Voilà un roman qui démarrait sur les chapeaux de roues et qui fini en eau de boudin. Au départ, j'ai apprécié ce récit qui abordait le déracinement et le manque d'amour maternel sous couvert d'humour et de légèreté. Puis ça s'est gâté...
L'évolution des personnages, tout d'abord, m'a laissée pour le moins perplexe. Plus le livre avance, et plus certaines réactions paraissent incohérentes. Que l'auteur attribue tout cela à l'intervention du Diable n'incite pourtant pas à la mansuétude, même lui ne peut rendre les êtres aussi caricaturaux ou inconsistants.
Parlons-en d'ailleurs, de ces interventions du Diable, qui se veulent drôles et piquantes, et qui m'ont surtout semblé ridicules... Non franchement, la qualité du roman n'a cessé de baisser tout du long.
Et ça m'a mise en rogne.
Parce que le sujet était intéressant, que le début était prometteur, et que, mine de rien, il y a de chouettes passages. J'ai ainsi appris pas mal de chose sur le mode de vie quasi féodal de certaines grandes familles sri lankaises (songez donc, on appelle le patron « Mon Seigneur »!), et sur les rituels élaborés  par les sorciers locaux dans un pays où, apparemment, religions officielles et démonologie font bon ménage, les gens voguant de l'une à l'autre avec le plus parfait naturel...

Je ne nierai pas que le bouquin se lit d'une traite, mais il m'a laissée passablement dépitée. J'aurais voulu l'adorer et au final c'est un flop, ou tout au moins un semi-flop. (Un deux tiers de flop, en fait).
Flûte et re-flûte.


mots-clés : #conditionfeminine #famille #traditions
par Armor
le Ven 6 Juil - 2:46
 
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Sujet: Ashok Ferrey
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