Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Mar 11 Mai - 18:11

74 résultats trouvés pour traditions

Jacques Abeille

Les Voyages du Fils

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« J’étais fatigué des livres, de ceux bien trop nombreux que j’avais lus autant que du seul que j’aie écrit et auquel il me semblait avoir sacrifié toute ma jeunesse. »

C’est l’incipit de la première partie, et j’ai déjà un doute sur la désinence de « que j’aie écrit » : pourquoi le subjonctif et pas l’indicatif ? Plus je lis et vérifie les formes du français, plus j’ai des doutes…
Le narrateur, le fils d’un bûcheron qu’il n’a pas connu et qui est le Veilleur du Jour du livre précédent, retrouve, dans les Hautes Brandes où les cavaliers barbares se sont sédentarisés, Barthélemy Lécriveur devenu vieux, qui lui raconte comment il rencontra une variante de Circé aux porcs et sa déchéance consécutive.
Puis sa quête d’identité le mène à suivre les traces du passage de Léo Barthe, le pornographe, jusqu’à apprendre que ce dernier avait un frère jumeau, Laurent, son père, qui fut victime d’un sacrifice rituel atroce.
Les lupercales forestières sont un rite coutumier où les vierges sont livrées à la chasse des charbonniers… ethnologie fantasmatique de nouveau…
Le thème de la mémoire et de l’oubli est marquant.
« Les hommes sont contraints de mettre beaucoup d’imagination dans les souvenirs qu’ils gardent de leur vie – c’est ça ou l’oubli – et même leurs gestes immédiats portent l’ombre de rêveries qui les redoublent. La vie est si plate, si peu réelle. »

Après avoir publié le livre précédent à la mémoire de son père, Ludovic le narrateur prend des notes pour rédiger le compte-rendu de ses voyages à son retour en Terrèbre ; l’écriture tient une place prépondérante dans les livres d’Abeille.
« Cette histoire que j’avais passé ma jeunesse à scruter pour la mettre au propre, avait précédé ma vie. Comme si la chose écrite pour moi bénéficiait en regard de l’existence d’une précellence tacite, je me trouvais, quant à mes actes, à mes sentiments aussi, dans la situation d’un auteur scrupuleux qui s’interdirait la répétition de certains mots ou de certaines tournures de langage pour en ménager l’éclat. Je m’avisais ainsi que chaque texte qui s’écrivait, selon l’axe de son propos, ne s’autorisait, si vaste soit-elle, qu’une réserve limitée de termes et que, celle-ci épuisée, le récit, l’essai ou la rêverie rencontrait son point final. À longue échéance, peut-être, certains retours du même étaient-ils admissibles, mais non sans parcimonie. »

« On ne devrait jamais se laisser conter l’histoire d’un manuscrit, soupira-t-il ; elle est toujours plus belle que son contenu. »

Nous retrouvons l’image de l’écrivain-médium d’une inspiration qui lui est étrangère, idée assez récurrente dans la littérature pour ne pas être totalement sans fondement.
« Mais le plus souvent les signes donnaient son tracé à l’œuvre sans que ma volonté prît la moindre part à cette opération. L’écriture se dévidait pour ainsi dire de son propre mouvement et avec une autorité qui m’en imposait. Je n’avais pas mon mot à dire. »

« J’étais habité par une pensée qui ne me visitait qu’à la condition que j’eusse la plume en main et qui, pour ainsi dire, me dictait le texte pour m’en offrir l’inlassable surprise. Oui, une pensée errante et forte, n’émanant de personne et qui, de temps à autre, m’élisait comme l’instrument de sa manifestation. Une grâce, en somme, car je suis bien sûr que je ne saurais, par mes seuls moyens, parvenir à une vérité si intense et vibrante. »

Il y a une certaine dimension érotique, mais aussi politique, avec notamment « les auteurs du second rayon » (libertins) et « la très ancienne et vénérable tradition anarchiste des métiers du livre ».
« Les discours, les écrits qui concernent les réalités du sexe ne peuvent rien avoir que de très commun. Les images qu’ils développent ne gravitent qu’autour d’un nombre fort limité de motifs qui appartiennent à tous. Le trait dominant de l’érotisme est la répétition et l’uniformité, inéluctablement. »

« …] sans hâte et par mille ruses, les pouvoirs politiques modelaient l’opinion et s’apprêtaient à régler avec une rigueur croissante le problème des livres, comme si la proche désuétude de ce véhicule de la pensée le rendait plus subversif. »

Avec toujours le même style soutenu, qui fait beaucoup du charme de ces récits.

\Mots-clés : #contemythe #ecriture #traditions #universdulivre #voyage
par Tristram
le Jeu 6 Mai - 0:35
 
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Sujet: Jacques Abeille
Réponses: 9
Vues: 519

Pierre Bergounioux

Miette

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Le narrateur, sculpteur en « ferrailles » comme l’auteur, a repris la propriété d’une famille paysanne du plateau limousin (quasiment de nos jours), qu’il nous présente au travers de ses membres, Baptiste l’opiniâtre, massif et impétueux maître-esclave de la terre, négociant voyageur et paysan planteur d’arbres, sa femme Jeanne, la douce institutrice sans dot « que la possession ne possédait pas » et que sa belle-famille déteste, les trois autres membres de la fratrie, Adrien le benjamin, Octavie la chipie à « l’air d’ajonc » et Lucie, enfin Miette (diminutif de Marie) la parcimonieuse, la mère si présente bien qu’il l’eut à peine croisée.
Au travers des photos de famille et des suppositions avouées par le « je » qui narre, mais aussi ses rencontres avec les survivants, se reconstitue le destin de chacun, « jouet de la nécessité sans faille du temps immobile et des lieux clos. »
Ce que Pierre Bergounioux relate, ce sont les règles de la vie dans cette région âpre, où le granit semble être aussi trait de caractère : l’abnégation, la dureté, le silence impassible et la maîtrise de soi des individus régis par la primogéniture et le statut de bru (autrement dit d’origine "allogène" dans un mariage de raison), dans le cadre traditionnel de l’usage.
Bergounioux développe une dialectique « du non et du oui », de l’acceptation et du refus de son sort désigné.
Il revient fréquemment sur « les choses, de la terre d’abord et ensuite des outils pour la travailler », « les choses, la maison, les terres », celles que Baptiste s’est fait devoir de perpétuer, celles qui brisèrent Octavie promise à une carrière de mathématicienne en Amérique :
« Elle avait bûché avec l’énergie qui apparentait l’effort, la peine, le vouloir à des propriétés matérielles, ce qu’à la limite ils étaient en un lieu qui ne souffrait la présence humaine qu’asservie à son despotique vouloir. »

« Ce que je veux dire, c’est que dans le même temps qu’elle se faisait l’interprète du temps d’avant, des choses éternelles, elle devinait la suite, c’est-à-dire la fin des temps, si le temps n’existe pas en soi mais toujours en un lieu qu’il baigne, et que ce lieu allait sortir du temps ou le temps – c’est tout un – le déserter. »

De l’importance d’être « gens du haut » :
« Ça paraît compliqué alors que c’est très simple, d’une évidence tangible : c’est l’endroit. Dès lors qu’on s’établissait à demeure au-dessus du grand pré, face à la chaîne des puys, à sept cents mètres d’altitude, avec le granit sous les pieds, la brande et les bois autour et le silence posé là-dessus comme une chape, on avait tout le reste, l’inflexible volonté qu’ils dictaient aux hommes, l’oppression que, par leur truchement, ils exerçaient sur les femmes, le calcul d’utilités infimes, le non, le oui, le désespoir, l’inutile fidélité. »

On apprend qu’on enrésinait déjà en Douglas dans cette région dès les années 10 ; Baptiste aurait planté un million de résineux, prévoyant, ayant compris qu’au bout de « trois mille ans » leur mode d’existence devait changer.
« Mais quoiqu’on ait fait en prévision de l’éternité d’absence où l’on va entrer, comment ne pas s’attrister, secrètement, de la venue du temps où l’on sera sorti du temps. »

Le narrateur, venu de la plaine, explicite son approche de ces « trois millénaires » incarnés :
« J’ai vu ce qui, de prime abord, avait été pour moi un mystère et le resta longtemps, la filiation profonde, l’identité secrète entre cet homme [Baptiste] né de la terre, pareil à elle, à la lande, aux bois et la grâce farouche, singulière, des filles qu’il avait engendrées après que, femmes, elles l’eurent porté.
Ce qui serait bien, c’est que nos jours, d’eux-mêmes, se rangent derrière nous, s’assagissent, s’estompent ainsi qu’un paysage traversé. On serait à l’heure toujours neuve qu’il est. On vivrait indéfiniment. Mais ce n’est pas pour ça que nous sommes faits. La preuve, c’est que l’avancée se complique des heures, des jours en nombre croissant qui nous restent présents, pesants, mémorables à proportion de ce qu’ils nous ont enlevé. Ils doivent finir, j’imagine, par nous accaparer. Quand cela se produit, qu’on est devenu tout entier du passé, notre terme est venu. On va s’en aller. »

Le récit s’achève comme cette génération disparaît.
Il m’a semblé que les circonlocutions de la langue châtiée de Bergounioux le distanciaient un peu de ses considérations sur la parentèle, en contrepoint de ce témoignage à la valeur ethnographique sans en avoir le ton.
Je ne suis pas le seul à avoir pointé cette curieuse convergence thématique contemporaine que certaines œuvres de Bergounioux partagent avec d’autres de Michon, Millet, Marie-Hélène Lafon, Jourde, qui gravite autour des petites gens dans un proche passé du centre de la France – notre centre de gravité national ?
Sinon, Quasimodo, tu peux te lancer sans crainte dans ce livre : m’étonnerait qu’il te déçoive !

\Mots-clés : #famille #fratrie #lieu #relationdecouple #relationenfantparent #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 26 Avr - 12:45
 
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Sujet: Pierre Bergounioux
Réponses: 28
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Kazuo Ishiguro

Les Vestiges du jour

Tag traditions sur Des Choses à lire 18035010

Une fois n’est pas coutume, j’ai le film en mémoire – et un peu trop ?! Le souvenir de la prestation des acteurs de ce scenario fort original nuit à celle d’Ishiguro ; bien évidement, il faudrait lire le livre avant de voir sa transposition à l'écran.
Stevens, (grand) majordome d’une maison « distinguée », fait preuve d’un dévouement total, d’une rigueur pratiquement sans défaut dans son appartenance à un univers social désuet, dépassé – de dignité dans sa subordination à laquelle il se conforme le plus exactement possible, incarnant jusqu’à l’abnégation son idéal professionnel. De même que celui d’un aristocrate, c’est un rôle à vie (cf. le père, lui-même majordome, devenu sénile et toujours en service).
« Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette. Il existe une situation et une seule où un majordome qui se préoccupe de sa dignité peut se sentir libre de se décharger de son rôle : lorsqu’il est entièrement seul. »

Stevens garde la réserve toujours à l’esprit (il vante la retenue du paysage anglais, qu’il considère comme supérieur alors qu’il n’en connaît pas d’autre), et se caractérise par une stoïque maîtrise de soi.
Cette fierté pleine de morgue transposée dans la servitude féale inclut donc la nation (l’Angleterre actuelle n’est d’ailleurs pas encore totalement affranchie du servage) :
« On dit parfois que les majordomes, les "butlers", n’existent qu’en Angleterre. Dans les autres pays, quel que soit le titre utilisé, il n’y a que des domestiques. »

Cette profession le place parfois bien près du déroulement de l’Histoire (lors des tractations pour alléger les sanctions du traité de Versailles dans le premier après-guerre) :
« Certains d’entre eux estimaient, comme Sa Seigneurie elle-même, que l’on avait manqué de fair-play à Versailles et qu’il était immoral de continuer à punir une nation pour une guerre qui était maintenant révolue. »

L’attachement à la valeur morale de l’employeur, plus qu’à sa noblesse de sang comme auparavant, conduit même à s’efforcer d'être utile à l’humanité au travers d’un personnage important, en servant près « du moyeu de cette roue qu’est le monde ».
« "Cet employeur incarne tout ce que je trouve noble et admirable. Dorénavant, je me consacrerai à son service." Cela, c’est de la loyauté jurée intelligemment. Où est l’absence de "dignité" dans cette attitude ? On accepte simplement une vérité inéluctable : que les gens comme vous et moi ne seront jamais à même de comprendre les grandes affaires du monde d’aujourd’hui, et que le meilleur choix est toujours de faire confiance à un employeur que nous jugeons sage et honorable, et de mettre notre énergie à son service, en nous efforçant de nous acquitter le mieux possible de cette tâche. »

Cette ambition est plutôt déçue avec le maître de Stevens, Lord Darlington, manipulé par Hitler dans l’entre-deux-guerres (mais à la mémoire duquel il restera loyal).
« Herr Hitler n’a sans doute pas eu dans ce pays de pion plus utile que Sa Seigneurie pour faire passer sa propagande. »

Son comportement est particulièrement distant et emprunté avec Miss Kenton, l’intendante.
Le comble de la rigidité mentale est atteint avec ses efforts pour s’exercer au badinage que semble lui suggérer son nouvel employeur, un homme d’affaires américain (entraînement reporté non sans humour par Ishiguro, comme l’absurde mais rituel entretien de l’argenterie).
« Il me vient à l’idée, de surcroît, que l’employeur qui s’attend à ce qu’un professionnel soit capable de badiner n’exige pas vraiment de lui une tâche exorbitante. Bien entendu, j’ai déjà consacré beaucoup de temps à améliorer ma pratique du badinage, mais il est possible que je n’aie jamais envisagé cette activité avec tout l’ardeur souhaitable. »

Sa raideur psychique ne lui permet pas de s’émanciper de l’élitisme :
« La démocratie convenait à une ère révolue. Le monde est devenu bien trop compliqué pour le suffrage universel et toutes ces histoires. Pour un parlement où les députés se perdent en débats interminables sans avancer d’un pas. Tout ça, c’était peut-être très bien il y a quelques années, mais dans le monde d’aujourd’hui ? »

Le style guindé rend parfaitement les déférentes circonlocutions de Stevens, même lorsqu’il pense (essentiellement à son service).
L’autoportrait du majordome par Ishiguro est magistral, et il pousse à des réflexions sur de possibles perspectives allégoriques sur la vie en société, le conformisme, etc.
Au soir de sa vie de majordome, c’est un bilan peu satisfaisant de son existence qui justifie le titre : gâchis de sa vie affective, d’abord avec son père, et déceptif don absolu à « Sa Seigneurie ».

\Mots-clés : #portrait #psychologique #social #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 22 Mar - 13:05
 
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Sujet: Kazuo Ishiguro
Réponses: 26
Vues: 1870

Darcy Ribeiro

Maíra

Dans sa préface à Maíra, Ribeiro dit que le véritable sujet de son roman est la mort des dieux. Le roman est en effet construit comme un requiem à la mort annoncée de ce peuple Maïrun (4 parties dans le roman : antienne, homélie, canon, corpus). Le récit s’ouvre sur la découverte du cadavre d’une Blanche près du village maïrun et l’on suit alternativement le début de l’enquête policière pour découvrir les raisons de cette mort, les pensées d’Isaïas, maïrun converti au christianisme en proie à une crise existentielle majeure arrivé au moment où il doit devenir prêtre à Rome, mais également des parties consacrées à la cosmogonie maïrune complètement éloignée du paradigme chrétien.

Ribeiro ne se propose pas de faire une reconstitution littéraire de ce qu’aurait été la vie dans ce village indien, il ne tend pas du tout à l’objectivité : il fait parler des divinités, des morts. C'est une œuvre de fiction. Il se positionne de manière intermédiaire entre une restitution scientifique, ethnologique, objective, occidentale (on suit à la loupe des rites mortuaires, par exemple) et une pure subjectivité née de l’artifice romanesque.

C'est un roman que j'ai beaucoup apprécié, il est très riche, très mélancolique sur la fin. Très nuancé aussi, la destruction n'est pas que du côté brésilien. Beaucoup de personnages sont écartelés par les injonctions de leur propre culture (je pense au parcours christique d'Isaias et d'Alma) et Ribeiro le traduit bien.


 « Ce qu’il faut, je le sais, c’est la capacité d’affronter la vie, d’assumer mon rôle, quel qu’il soit. Finalement, être mairum, ou brésilien blanc, noir, indien ou métis n’a aucune importance. Le mauvais en moi, l’erreur, c’est de ne pas l’oublier, ni jour, ni nuit. C’est de ruminer et ressentir des bêtises, d’en souffrir. Je dois trouver dans la foi la confiance et l’acceptation de mon image et de mon essence. Pour ça il me faut prier encore plus. Mais je prie de moins en moins et avec moins de foi. Ma foi s’étiole. Serait-ce de tant demander ce qu’elle ne peut me donner ? Je n’ai pas le droit d’attendre des miracles. Y a-t-il encore des miracles ? Peut-être n’y en a-t-il jamais eu. Et finalement le miracle que je demande, quel est-il ? C’est que Dieu change ma substance, me fasse génois ou congolais ou brésilien ou un homme quelconque. Ce n’est pas le problème de Dieu. C’est mon problème. Je dois m’accepter tel que je suis, pour mieux respecter en moi son œuvre. Pauvre œuvre de merde, que Dieu me pardonne. »


« Grâce à Dieu, j’ai saisi, compris, enfin ! La pureté de Dieu, si elle existe, si Dieu existe, est dans la vie, dans la capacité de copuler, de jouir, d’enfanter. »


« La nudité, je l’ai appris hier, est l’acte très intime, très secret, de l’homme et de la femme qui, seuls au monde, délient leurs minces parures l’un devant l’autre pour l’amour et la contemplation. »


« La vérité n’est pas en un seul lieu. Et elle n’est pas chose unique. Elle est partout, elle est multiple, dispersée et contradictoire. »


« Son amour, Seigneur, est le paradis unique auquel j’aspire. Si avec elle je dois me perdre, sans elle je ne veux pas me sauver. Donne-moi, Seigneur, mon amour infortuné. Dût-il être jonché de tous les scorpions de la jalousie. Dût-il me coûter la condamnation éternelle de mon âme passionnée. Son amour, Seigneur, ou ma mort, donne-moi. »



\Mots-clés : #identite #religion #traditions
par Secrètement
le Dim 14 Mar - 0:02
 
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Sujet: Darcy Ribeiro
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Wou King-Tseu (Wu Jingzi)

Chronique indiscrète des mandarins

Tag traditions sur Des Choses à lire Produc20

Il y a bien quelque chose d'excessif dans cette Chronique indiscrète des mandarins. Sa complexité d'abord, reflétant l'organisation d'une société que, plusieurs siècles durant, on a tenté de conformer à l'héritage confucianiste. C'est une enfilade de nœuds, dont on ne vient à bout qu'avec beaucoup de patience, qui structure la Chronique et qui explique aussi sa difficulté. Schématiquement, le chapitre qu'on lit introduit toujours le personnage du suivant, on comprend ainsi quel système lie et enchaîne ces personnages entre eux : des usages et des traditions qui consacrent le droit d'aîné, hiérarchisation de tous les citoyens en fonction de leurs résultats aux examens impériaux, censés sanctionner le mérite moral et intellectuel. La patience du lecteur est récompensée lorsque Wou King-Tseu lui révèle combien la grossièreté et la tyrannie sont sous-jacente dans ce système, combien ces personnages écornent la férule sous laquelle ils vivent tout en proclamant l'excellence de ce même système, à l'appui d'un enseignement et d'une culture qu'ils comprennent mal (les personnages ne s'accordent pas tous sur une vision de ce système, loin s'en faut !).

C'est peut-être une erreur de ma part d'avoir enchaîné les deux volumes de Chronique indiscrète des mandarins l'un à la suite de l'autre. J'ai hésité et cédé, pris par le goût que j'avais de cette succession d'épisodes indépendants entre eux, ou du moins, dont l'interdépendance était plus ou moins relâchée... c'est beaucoup moins vrai dans la deuxième moitié, où la cohérence du récit est bien réelle faute de pouvoir être comprise de bout en bout par un lecteur déjà épuisé, préférant l'enfilade à l'enchaînement. À l'égard de cette société si corrompu, Wou King-Tseu a somme toute donné le ton dès le premier chapitre de son livre en décrivant une attitude exemplaire : la fuite.


Mots-clés : #satirique #traditions
par Dreep
le Mer 24 Fév - 14:06
 
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Sujet: Wou King-Tseu (Wu Jingzi)
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Chen Fou (Shen Fu)

Récits d'une vie fugitive


Tag traditions sur Des Choses à lire Produc12

Nos yeux auront tendance à s'égarer dans ces lignes si l'on y cherche l'ombre fuyante de son auteur, Chen Fou (1763 - 1810), lettré chinois dont on ne sait pratiquement rien. Difficile d'imaginer une autobiographie moins égotiste que la sienne : il n'existe qu'en pointillé au travers de courts épisodes qui s'accumulent selon une ligne thématique, différente à chaque partie de l'ouvrage (il y en avait six à l'origine, deux ont été perdues). Parties où l'écrivain décrit, cite à profusion ses auteurs, où il expose une trajectoire décomposée en expériences toutes liées ce qu'était la société, la culture et le pays que connaissait Chen Fou. Car celui-ci se base sur des références communes et ce qu'il a vécu, d'autres ont pu le vivre. C'est d'abord la vie de famille ― institution prédominante dans la Chine de la dynastie Qing, et donc, un reflet de son organisation ― mais aussi les activités, les jeux, les poèmes, puis les voyages au sein de ce pays peuplé de montagnes de fleuves et de temples. La vie intime s'exprime par petites touches, par quelques sourires, mais elle est phagocytée par des us et des coutumes tyranniques. S'ils sont très discrets, les sentiments finissent par transparaître : à travers le paravent, on voit la lumière.

Mots-clés : #autobiographie #traditions #viequotidienne
par Dreep
le Ven 8 Jan - 22:47
 
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Sujet: Chen Fou (Shen Fu)
Réponses: 3
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Maurice Genevoix

La Dernière Harde

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Au-delà d’une connaissance manifestement née de longues et nombreuses observations, c’est à une véritable identification que Genevoix s’est livré dans la première partie du livre ; fabuleux interprète, il s’incarne (Genevoix a d’ailleurs confié dans son autobiographie Trente mille jours : « J'ai été le cerf rouge »), impressionnante immersion dans la harde où il entraîne le lecteur :
« L’eau était d’une fraîcheur délicieuse. Ils y plongeaient leurs jambes avec lenteur, jusqu’aux genoux, jusqu’aux cuisses, jusqu’au ventre. Leur poitrine y entrait à son tour, ils allongeaient leur cou sur l’eau, laissaient flotter leur tête en fermant les yeux de plaisir. Quand la surface, enfin, venait leur effleurer le mufle, ils buvaient, sans bouger, et laissaient la fraîcheur de l’eau couler en eux à petit bruit. »

« Au bout de deux semaines le premier andouiller apparut. Ses perches allongeaient toujours, poussaient un second andouiller, un autre encore. Au contraire de l’année passée, où la souffrance et la captivité avaient tari le croît de sa ramure, il surallait deux pousses d’un coup et devenait quatrième tête. Les battements de son sang se calmaient. Il oubliait maintenant, pendant des heures, le douloureux travail de ses bois. Les scions tendres du brout retrouvaient leur grisante saveur. »

« Quand il se rembuchait, le matin, il s’avançait loin dans un fort, s’y couchait lourdement pour bien marquer sa reposée, et puis, suivant son contre-pied, il en sortait par un grand saut en hourvari. Après quoi il le contournait avant d’y pénétrer encore, d’y écraser une autre reposée, et d’en sortir une seconde fois. Il ne s’y couchait point, pour son repos de la journée, qu’il n’eût ainsi dérobé sa remise par une série de faux rembuchements. Et souvent il l’abandonnait pour gagner, en celant sa voie, un autre fort plus écarté et plus secret. »

Si Genevoix prévient dans une note liminaire avoir renoncé au « riche et précis » lexique de la vénerie, il en utilise quand même ‒ et fait revivre ‒ le glossaire technique, ainsi qu’un vocabulaire malheureusement désuet de nos jours, dans notre éloignement de la "nature" ; je connaissais certains termes, comme "hampe", "forlonger", mais "volcelest"… il faut vraiment être du milieu. Et c’est sans compter de justes néologismes, comme cette métaphore du « chevelis de l'herbe », ou celle d’une « tramée de lumière »… Le style est d’une langue très pure, mais voici d’autres exemples du langage cynégétique manié de main de maître :
« Alors les valets de limiers, revenus faire le bois dans l’aiguail des petits matins, cherchèrent encore le pied des cerfs et rembuchèrent les derniers mâles. À la fin de janvier, ils ne restaient plus que trois : le Brèche-Pied, le daguet Rouge, et celui que nul n’avait revu, le Vieux qui s’était recelé dans un buisson connu de lui seul, ou qui peut-être, de nuit en nuit changeant ses reposées, avait déjoué jusqu’à présent le flair des chiens et la sagacité des hommes. »

« Il connaissait tous les gagnages où les bêtes douces vont faire leur viandis, les bêtes mordantes leurs mangeures nocturnes. »

Les « bêtes douces », menées par la vieille Bréhaigne si expérimentée, croisent les « bêtes noires » (sangliers) suivant la vieille laie qui les guide…
« Et toujours, un peu en avant de sa tête, le boutoir invisible tantôt faisait claqueter ses dents, tantôt entrefroissait ses défenses courbes et ses grais avec un grincement d’aiguisoir. »

Néanmoins, ce roman parle essentiellement des rapports des animaux sauvages avec les humains : ceux de « le Rouge », d’abord faon, hère, daguet, cerf puis grand cerf, avec la Futaie, premier piqueux d’équipage (et son compagnon Tapageaut, grand chien meneur de meute), mais aussi Grenou, « le Tueur ». Bêtes et hommes se croisent dans le même paysage à la géographie précise, repérée de toponymes qui paraissent aussi familiers aux unes qu’aux autres.
« L’odeur d’un homme et d’un limier, cela aussi se grave dans la mémoire, se reconnaît dans le vent qui passe. Les yeux voient clair, les oreilles tournent et se creusent, recueillant au passage les moindres tressaillements de l’air. La rumeur d’une forêt familière, si puissamment qu’elle comble l’espace, si amplement diverse qu’elle soit, ne couvre pas le frôlement d’un brin d’herbe que froisse le cuir d’un houseau, l’aigre sifflement de narines d’un limier qui raidit son trait. Alors on est une ombre sans poids qui s’efface au fond d’un taillis, qui traverse une allée, une autre, les pinces serrées sur les cailloux : et nul revoir, c’est le passage d’une ombre qui disparaît dans un autre taillis. Ici, en vérité, le Rouge a pris ce matin son buisson. Mais il l’a vidé en silence ; et même pour Tapageaut, pour La Futaie, ce ne sera qu’un buisson creux.
Voilà sept ans que dure cette joute, que l’Homme et le limier resserrent les cercles de leur quête. Maintenant, de plus en plus, le Rouge se laisse approcher. Invisible, rasé dans les broussailles, ses jambes ramenées sous le ventre et son mufle collé sur la terre, il les a vus passer à quelques pas, les regards fixes, les prunelles agrandies ; et de très longs frissons, comme autrefois dans l’enclos grillagé, lui couraient à travers le poil tandis qu’il les suivait des yeux, se relevait sans bruit derrière eux, et, caché derrière une cépée, tendait le cou pour les voir encore. »

Puis c’est l’ultime chasse à courre, d’un lyrisme épique, d’une passion atteignant à l’ivresse joyeuse dans la certitude de l’hallali assumé. Cette dernière partie, un peu fantastique, invraisemblable, m’a moins enthousiasmé ; elle justifie cependant le titre, et porte le constat de la dévastation accomplie par l’homme.
Chasse : nature, instinct, mort, beauté aussi. À une époque où la chasse à courre alimente les médias, cette histoire montre qu’elle remonte à profond, et que rien n’est si simple qui le paraissait. C’est une vie impitoyable qui est dépeinte, tant les chiens des veneurs que les combats du rut, ou le rejet de « la bête de chasse vouée à la curée », « le mâle déhardé » sacrifié par le clan à la meute tel un bouc émissaire aux gros yeux où se lit la « haineuse épouvante »… Texte retentissant dans l’entre-deux-guerres, un an avant la Seconde…
J’espère que beaucoup d’entre nous ont eu et auront encore leur enfance émerveillée par Raboliot ; La Dernière Harde en constitue une continuation (ainsi que de Rrou), et formerait avec lui et La Forêt perdue un triptyque consacré à la chasse. À ce propos, je recommande la consultation de l’article Wikipédia, qui ne se contente pas cette fois de recenser les prix littéraires : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Derni%C3%A8re_Harde
Une bien meilleure surprise que le plaisir de lecture attendu.

\Mots-clés : #nature #ruralité #traditions
par Tristram
le Mer 6 Jan - 12:49
 
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Sujet: Maurice Genevoix
Réponses: 4
Vues: 316

Karel Schoeman

L'heure de l'ange

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Ce livre est donc le troisième volet de la trilogie des voix (c'est-à-dire des souvenirs), après Cette vie et Des voix parmi les ombres (que j’ai lus avec intérêt).
« Peu après midi, un jour de semaine, vers la fin de l’été de l’année 1838, l’ange du Seigneur apparut à Daniel Josias Steenkamp alors qu’il gardait les moutons de son frère dans le veld. »

Dans « l’État libre d’Orange », un ancien instituteur, en froid avec les notables locaux, cherche à se retrouver dans l’œuvre de sa vie : les notes où il consigne l’histoire de ce berger, aussi poète. C’est Jodocus de Lange, dit Jood, et après sa mort un scénariste de la télévision revient dans la petite ville périclitante où lui-même a vécu enfant, sur les traces de « Danie-Poète », « premier poète de langue afrikaans » : il visite le musée local, le lieu de sa sépulture, replonge dans cette époque où la Bible était omniprésente, sans cesse lue et citée en référence ; ainsi de la lutte de Jacob avec l’ange (qui m’a ramentu hors de propos Dimanche m’attend d’Audiberti). Le scénariste se rappelle une visite scolaire à Jood, l’érudit qui passe ses nuits à écrire (ou songer au passé ?), petite graine du souvenir qui a germé. Une mystérieuse Yvonne Engelbrecht lui laisse des messages pour qu’il la rappelle, ce qu’il néglige de faire.
« Peut-être qu’à force de travailler avec des mots et des images, de fil en aiguille, on devient incapable d’appréhender la réalité, alors on la transforme pour soi-même, pour pouvoir la comprendre, on écrit un scénario, on réalise un film, on rédige un article ou on publie un livre. »

« Mais sait-on jamais, peut-être qu’un jour l’un d’eux se souviendra de quelque chose, peut-être qu’une graine germera, nous avons un devoir envers les jeunes générations [… »

« Comment peut-on, en définitive, juger, comment peut-on mesurer, comment peut-on savoir qui lira ces mots, savoir où tombera – peut-être – la semence, et à quoi elle donnera naissance ? L’on croit en ce qu’on fait, l’on continue, cela suffit. »

Puis c’est de nouveau Jood qu’on écoute (auquel on doit les deux derniers extraits), qui s’égare un peu dans ses souvenirs (et rabâche quelque peu) et qui, étranger à la région, ne s’y est jamais vraiment intégré, qui travailla à une monographie jamais achevée sur l’histoire de la bourgade, est lui aussi poète, dont la publication à compte d’auteur fut largement ignorée, sinon éreintée.
« J’étais poète, mon recueil et les exemplaires entassés derrière la porte de mon bureau sont là pour le prouver. »

On comprend que ses démêlés dans les intrigues et médisances des notabilités du lieu l’aient aigri, rendu rancunier ‒ et expliquent son enflure vaniteuse. Et on apprend qu’il hérita des notes du pasteur Jacobus Theophilus Heyns, ou pasteur Japie, premier compilateur local et premier éditeur de Daniel Steenkamp, que Jood publie in extenso avec les mêmes déboires que précédemment.
C’est maintenant au pasteur Heyns d’évoquer ses débuts dans la paroisse, et comment il s’habitua progressivement aux accommodements avec ses ouailles
« Dans un certain sens, sans m’en rendre compte, j’avais commencé à apprendre non seulement ce qu’il fallait dire, mais aussi la manière de le dire, ce qu’il valait mieux passer sous silence [… »

… et comme il passe de la rédaction de ses sermons, puis de notices biographiques, à écrire l’histoire du district à partir des archives familiales qu’on lui confie pour qu’il sauvegarde le passé ; puis comment il recueille le manuscrit où Danie-le-Fol essaya de transmettre sa vision, lui dont la famille de basse extraction est mal vue de l’establishment. Tourmenté par sa vocation (et sa libido), ce que le pasteur confesse avec humilité est autrement fort proche de ce qu’exprimait Jood, notamment ce qui chez l’ecclésiastique est la nécessaire circonspection dans ce milieu pieux où il se dit « épié en permanence ».
Puis c’est Daniel qui parle de ses visions et prédications, une vie à « chanter et témoigner » auprès des pauvres jusqu’à ce que l’hostilité des nantis le fasse taire.
Ensuite Voix de femmes ‒ assez dépitées : la veuve de Japie, celle de Jood, d’autres regards sur les mêmes situations, confortant ce que nous avons appris de l’ambition du véhément Jood, et du doux Japie qui n’en avait pas.
« Fille de mon père, femme de Jood, quarante ans passés dans cette ville aux longues rues blanches et rectilignes, quarante ans de longues soirées assise à la table de la salle à manger en attendant de remonter, seule, le couloir jusqu’à ma chambre pour aller me coucher. »

C’est cette dernière qui fit brûler les archives de son mari Jood (et donc celles de Lapie et Danie).
Enfin la sœur aînée de Danie, plus amère encore, dont on apprend qu’elle l’éleva, recopia ses poèmes, et éclaire sa vie du contexte historique (la fin de l'esclavage, la spoliation des terres en pays bâtard par les Blancs, la guerre des Boers contre les Anglais).
Tout au long du texte on retrouve l’influence de Jacob Landman, Kosie, un des fermiers pionniers de la région, puis de son fils Kobus ‒ et tout le poids de la religion dans une société fermée, conservatrice.
Et bien sûr le veld, sa désolation, la sécheresse et la poussière blanche, avec pour seuls évènements depuis la récente colonisation afrikaner la disparition des Bâtards, des Griquas et des Bochimans, ainsi que de la faune sauvage ; aussi moutons et vergers, cyprès et gommiers ‒ et les réservoirs d’une eau si rare ‒, toute une contrée résumée de quelques mots.
Qu’est-ce qui a pu retenir mon attention dans cette lecture, qui traite longuement de choses éloignées de mes préoccupations et de mes goûts ? Peut-être l’impression qu’est habilement rendu le secret des vies disparues, suggéré par des signes énigmatiques, qui ne sera jamais vraiment connu, son existence seulement révélée : les traces du passé s’estompent, deviennent incompréhensibles.
« Comprendre n’est pas possible : celui qui est confronté à la vision ne peut qu’observer en silence, émerveillé, enregistrer et accepter, en restant immobile. Le voyage se fait vers l’intérieur. »

Demeure un leitmotiv :
« Le passé est un autre pays. »

« Le passé est un autre pays : où est la route qui y mène ? »

« Le passé est un autre pays, tellement lointain qu’il en est inaccessible, et ce que l’on peut en récupérer, ce que l’on peut en conserver, on l’emporte avec soi. »


\Mots-clés : #biographie #religion #traditions
par Tristram
le Sam 26 Déc - 23:01
 
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Sujet: Karel Schoeman
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Vassilis ALEXAKIS

Ap. J.-C.

Tag traditions sur Des Choses à lire Produc14

Le narrateur est un jeune étudiant en philosophie présocratique qui fait la lecture à une vieille dame aisée, Nausicaa, et celle-ci lui demande d’enquêter sur les moines athonites, qui maintiennent la tradition orthodoxe (d’origine byzantine). Il nous raconte la progression de son histoire, mais surtout nous suivons ses pensées, volontiers emportées par son imagination, sa libido, et ponctuées de réflexions, souvent d'un humour subtil…
« J'ai de nouveau pensé aux arbres de Tinos qui demeurent courbés même lorsque le vent ne souffle pas. "Ils regardent les feuilles mortes qui sont tombées à terre."
– J'ai conservé l'habitude de me coiffer devant le miroir, malgré le fait que je ne vois pas, a dit Nausicaa. Je ne sais pas que je vieillis. Je m'imagine que mon visage n'a pas changé. »

Le monachisme du mont Athos, empreint d’intégrisme (le mot n’apparaît pas dans le livre), est basé sur la soumission des moines. Et dès le début pensée et croyance, philosophie et religion sont opposés.
« Les moines ne pensent pas, ils prient. »

« Ce sont de rudes écoles où l'on apprend à ne pas se souvenir, à ne pas penser, à ne pas avoir d'opinion, et à obéir bien sûr. »

Une autre notion rapidement marquante est celle d’abaton de la Sainte Montagne, lieu interdit d'accès, particulièrement aux femmes. Mais la situation est ambiguë : on y vénère principalement la Vierge Marie (qui d’ailleurs remplace la tutélaire Athéna, alors que les orthodoxes haïssent le polythéisme), et nombre de moines sont des amoureux déçus.
« Le monachisme constitue apparemment une solution pour ceux qui n'ont ni le courage de mourir ni l'envie de vivre. »

« Ce n'est pas vrai qu'il n'y a pas de femmes sur la Sainte Montagne, je dirais même que leur présence y est plus sensible que partout ailleurs. »

Puis, comme le narrateur se rend au mont Athos, est évoqué l’aspect théocratique et mercantile des riches monastères, habiles spéculateurs dénués de philanthropie. Portrait à charge (un peu lourd peut-être) : ils ne respectent pas les vestiges antiques, trafiquent les documents historiques et entretiennent mal les bâtiments, sont antisémites, pratiquent homosexualité…
Alexakis imagine le dépit des dieux de l'Antiquité, et les fait parler :
« Ils savent tous apparemment que la nouvelle religion promet monts et merveilles aux trépassés. »

« Nous n'avons jamais soutenu, nous, que nous avions créé le monde. Nous l'avons reçu tel qu'il était et nous n'avons pas cherché à le changer. J'espère qu'un jour les Grecs nous sauront gré de les avoir laissés libres. »

On apprend aussi comme l’empire byzantin et les Pères de l'Église, en « ennemis jurés de l'éducation et de la culture classiques », font disparaître avec le paganisme toute la civilisation hellénique, éclipsée du VIe au XIXe :
« Mais nous aurons traversé entre-temps treize siècles d'inertie intellectuelle, treize siècles de silence. Le mot « liberté » disparaît des textes grecs pendant cette période. »

« Le fanatisme religieux était inconnu à Rome aussi bien qu'à Athènes. Il a été introduit par les premiers chrétiens, qui avaient une mentalité proche de celle des fondamentalistes musulmans d'aujourd'hui. Ils étaient les soldats d'un Dieu qui ne tolérait aucune autre autorité que la sienne, aucune autre vérité non plus. Le monothéisme est un monologue. »

(Voir aussi la citation faite par Cliniou, que j'avais également notée...)
On en vient à la question (toujours d’actualité) de la séparation de l'Église et de l'État…
Chez les moines du mont Athos, c’est une déconcertante visite ethnologique à la fois dans le conservatisme anachronique et dans l’étonnant statut privilégié de cette communauté qui échappe au droit commun.
Écrit dans un style dense, bourré d’érudition et de nombreux éléments d’enquête (journalistique, historique), ce roman se lit pourtant avec aisance ; par contre, j’ai moins apprécié la chute de l’action-prétexte, dont je n’ai pas saisi la portée.

\Mots-clés : #historique #traditions
par Tristram
le Sam 19 Déc - 12:50
 
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Sujet: Vassilis ALEXAKIS
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Yukio Mishima

Neige de printemps

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Roman, 1969, 360 pages environ, titre original 春の雪.



Difficile de passer après le magnifique commentaire d'Églantine !
Et combien mes craintes étaient similaires aux siennes, on tique à l'idée de lire une traduction depuis...la traduction anglaise (tout de même, pour un auteur de la portée de Mishima...), au final ça passe bien, et comme nous ne sommes pas armés pour évaluer la déperdition (Gnocchi, si tu passes par là ?), on s'en contentera !

Mais, passons.

Ce premier volume de la tétralogie La mer de la fertilité est, de bout en bout, une splendeur.
Beaucoup de souplesse stylistique et de raffinements, de légèreté sans vacuité, de justesse descriptive sans pesanteurs.

Une prosodie chatoyante transparaît de ces pages, quant à l'histoire, nous sommes embarqués dans un Japon du début des années 1910, époque antérieure à la naissance de l'auteur et de peu postérieure à la guerre russo-japonaise en Mandchourie, sans doute la première guerre "moderne" par les moyens employés, et "terrible" par le nombre des victimes, d'entre les conflits militaires du XXème siècle. C'est aussi l'extrême fin de l'Ère Meiji, à laquelle il est souvent fait allusion dans le roman, ainsi qu'en filigrane l'Ère Edo (voir par ex. le second extrait), l'histoire devant s'achever aux alentours des années 1920.

Un Japon que Mishima campe entre modernité et traditions, s'européanisant, pour une mise en scène des hautes classes nobles et riches, en orchestrant son roman autour de deux beaux jeunes gens, Satoko Ayakura et Kiyoaki Matsugae.  
Histoire d'amour, non seulement sentimentale mais passionnelle, non seulement forte mais dramatique.  

Fait remarquable, dans ce roman, que d'aucuns estimeront épais ou long (ou bien les deux), mais que je ressens surtout comme dense, les descriptions d'apparence externe ou de l'ordre du détail (nature, temple, jardins, animaux, portrait peint, photographie, mer, considérations d'ordre météorologique, incidents, intérieurs, etc.), de même que les personnages secondaires (particulièrement remarquables, ceux-ci) lorsque la narration s'attarde font toujours sens, tout un jeu de correspondances est mis en place, avec raffinement, doigté, et, je n'en doute pas une seconde, immense talent d'écrivain, ceci étant composé avec grâce, légèreté, d'une plume alerte.  

Chapitre 12 a écrit:Kiyoaki tournait et retournait ces pensées, assis dans le demi jour de l'étroit carré bringuebalant du pousse-pousse. Ne voulant pas regarder Satoko, il n'y avait rien d'autre à faire que de contempler la neige dont la clarté jaillissait par la minuscule fenêtre de celluloïd jauni. Pourtant, à la fin, il passa la main sous la couverture où celle de Satoko attendait, à l'étroit dans  la tiédeur du seul refuge disponilbe.
  Un flocon, en entrant, vint se loger dans un sourcil de Kiyoaki. Cela fit s'écrier Satoko et, sans y penser, Kiyoaki se tourna vers elle en sentant les gouttes froides sur sa paupière. Elle ferma les yeux brusquement. Kiyoaki considérait son visage aux paupières closes; on ne voyait luire dans la pénombre que ses lèvres légèrement empourprées, et à cause du balancement du pousse-pousse, ses traits se brouillaient un peu, telle une fleur qu'on tient entre des doigts qui tremblent.
  Le cœur de Kiyoaki battait sourdement. Il se sentait comme étouffé par le col haut et serré de sa tunique d'uniforme. Jamais il n'avait été en présence de rien d'aussi impénétrable que le visage blanc de Satoko, ses yeux clos, dans l'attente. Sous la couverture, il sentit que l'attirait une force douce mais irrésistible. Il pressa sur ses lèvres un baiser.
   L'instant d'après, une secousse du véhicule allait séparer leurs lèvres, mais Kiyoaki, d'instinct, résista au mouvement, si bien que tout son corps parut en équilibre sur ce baiser, et il eut la sensation qu'un vaste éventail invisble et parfumé se dépliait autour de leurs lèvres unies.
  En cet instant, si absorbé qu'il fût,  il n'en avait pas moins conscience d'être un très beau garçon. La beauté de Satoko et la sienne: il vit que c'était précisément leur étroite correspondance qui dissipait toute contrainte, les laissant s'écouler de concert et se confondre aussi aisément que mesures vif-argent. Tout ferment de désunion, tout désenchantement naissaient de choses étrangères à la beauté. Kiyoaki comprenait maintenant que vouloir à toute force rester complètement indépendant était maladie, non de la chair, mais de l'esprit.



Chapitre 39 a écrit:"Faire un enfant à la fiancée d'un prince impérial ! Voilà ce que j'appelle un exploit ! Combien de ces minets, à notre époque, se montreraient capables de rien de pareil ? Il n'y a pas de doute, Kiyoaki est bien le petit-fils de mon mari. Tu n'en auras nul regret, même si on te met en prison. En tous cas, il n'y a pas de danger qu'on t'exécute", dit-elle, prenant un plaisir visible. Les rides austères de sa bouche avaient disparu et une vive satisfaction semblait l'enflammer, comme si elle avait banni des décennies d'ombre étouffantes, dispersant d'un coup les vapeurs anémiantes qui enveloppaient la maison depuis que le présent marquis en était devenu le maître. D'ailleurs, elle ne rejetait pas le blâme sur son seul fils. À cette heure, elle parlait aussi en représailles contre tous ceux qui l'entouraient dans sa vieillesse et dont elle sentait la puissance perfide se refermer sur elle pour la broyer. Sa voix portait l'écho joyeux d'une autre ère, une ère de bouleversements, ère de violence que cette génération-ci avait oubliée, où la crainte de la prison et de la mort n'arrêtait personne, où cette double menace constituait la trame de la vie quotidienne. Elle appartenait à une génération de femmes qui tenaient pour rien de laver leurs assiettes dans un fleuve que l'on voyait charrier des cadavres. Ça, c'était vivre ! Et aujourd'hui, chose remarquable, voilà que ce petit-fils, à première vue tellement fin de race, ressuscitait sous ses yeux l'esprit d'un autre âge.
  Le regard de la vieille dame se perdit, quelque chose comme une ivresse se répandant sur ses traits. Le marquis et la marquise considéraient en silence, scandalisés, ce visage de vieille femme trop austère, trop pleine de rude beauté paysanne pour qu'on pût la présenter en public comme la maîtresse douairière de la maison du marquis.    





Mots-clés : #amitié #amour #culpabilité #education #traditions #xxesiecle
par Aventin
le Dim 13 Déc - 7:39
 
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Sujet: Yukio Mishima
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Peter May

L'île des chasseurs d'oiseaux

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C’est toujours sympa, une vue sur un pays intégriste, ici les Hébrides ‒ les (très) anciennes ‒ : là les balançoires sont enchaînées le dimanche (il fallait quand même y penser). L’anthropologie historique de la chasse traditionnelle des gugas, gros poussins de fous de Bassan, est également remarquable, ainsi que les aperçus gaéliques (le polar tient en définitive peu de place dans le récit, largement constitué par des souvenirs d’enfance et une histoire d’amour).
À propos, le machair est un « terrain fertile au bord et au-dessus des plages en Écosse, en particulier aux Hébrides » (Wiktionnaire). The Blackhouse (titre originel) fait référence aux anciennes habitations, « qui étaient constituées de murs de pierres sèches et d’un toit de chaume, et dans lesquelles s’abritaient hommes et bêtes. » Il y a aussi beaucoup de vent et de pluie, des moutons et de la tourbe…
Tout cela fait un roman dense, à la lecture intéressante.

\Mots-clés : #ruralité #traditions
par Tristram
le Lun 9 Nov - 22:38
 
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Sujet: Peter May
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Shichirô Fukazawa

Narayama

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Depuis sa publication en 1957, Narayama est connu pour être LE roman évoquant le mythe nippon d’Obasute, selon lequel quand dans une famille pauvre un parent commence à prendre de l’âge, à devenir une charge, on l’emmène et on l’abandonne dans une montagne. Que cette pratique ait été une réalité du Japon provincial ou ancestral, rien n’est moins sûr. Peu importe, Fukazawa fait comme si, en présentant le plus simplement possible les mœurs des habitants d’un village où cette pratique est une tradition accepté par tout le monde (peut-être encore plus par les plus âgés, d’ailleurs). Ce qui préoccupe ces villageois c’est les chansons, le mariage, pouvoir manger à sa faim ainsi que les quelques superstitions qui ont trait à leurs coutumes et à leur mode de vie. Avec ce titre complet : « Étude à propos des chansons de Narayama » on dirait que le roman a été écrit dans un esprit ethnographique. Mais Fukazawa ne fait pas seulement parler ses personnages il les fait penser, avec fort peu de mots du reste et moins encore d’idée : on voit comment ils vivent. Le roman prend une tournure autrement dramatique mais bien sûr, assez attendue. Je dois dire que je suis assez déçu pour tout ce qui précède cette ascension fatidique ; je ne peux m’empêcher de penser à ce qu’aurait fait Ichiyô Higuchi d’un tel sujet. Avec aussi peu d’éléments cette dernière parvenait à suggérer des images plus fortes, ainsi qu’une palette d’émotions plus complexes.


Mots-clés : #traditions
par Dreep
le Ven 30 Oct - 11:19
 
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Sujet: Shichirô Fukazawa
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Le One-shot des paresseux

   Suzanne Labry

Au pays de Luchon
Contes et récits de la vallée de l'Oueil
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Paru en 2002, probablement écrit à la fin des années 1970-début 1980.

Titre et sous-titre (voire même préface, de William Fournier) assez peu heureux; certes la vallée d'Oueil se situe dans ce qu'on peut appeler le Pays de Luchon, mais c'est vraiment pour situer - aucune allusion à Luchon proprement dit ni aux vallées adjacentes dans ce propos.
Surtout: ce ne sont en rien des contes, juste des récits, ce qui est déjà fort plaisant et se suffit amplement !

Mais qu'on se rassure, le livre lui-même, en matière de forme -de style- file doux et agréable, pour un ensemble très maîtrisé...on se sent bien à lire votre écriture, madame...

Le thème est celui de la déprise humaine et de l'exode rural, Suzanne Labry narre avec passion, retenue et sobriété son amour de la vie rurale et montagnarde traditionnelle.
Quelques petites références bien glissées, du type Virgile, Jean-Jacques Rousseau, les vitraux de Marc Chagall...
Mais où sont les neiges d'antan ? Où les fileuses de laine ?



Elle cite le Professeur Fourcassié de la faculté de Lettres de Toulouse, qui écrivait en 1946:
[...] À Bourg-d'Oueil par exemple, à 1350 mètres, les quarante habitants et les deux mille brebis qui peuplent ces toits de chaume et d'ardoise pourraient sans doute se passer de l'autobus qui descebd à Luchon. Chacune des neuf familles du village récolte sur les terres qu'elle possède assez de lé pour cuire elle-même son pain. La cave contient des réserves de pommes de terre et des pois, de ces pois fondants, semés en même temps que le seigle et qui, en septembres, marient leurs cosses aux épis mûrs. Dans la cheminée pendent des jambons; au plafond, la saucisse ou des gigots fumés de brebis. À la cave encore, les fromages. L'hiver peut venir et bloquer de ses neiges rotes et sentiers. Il suffit de maintenir ouverte la tranchée qui va à l'étable. Les raffinements de la division du travail sont ici inconnus. Chaque chef de famille est à la fois propriétaire, boucher, quand il faut tuer une brebis, boulanger tous les dix jours, maçon et menuisier, quand il s'agit d'agrandir son étable ou de restaurer l'église, bûcheron en hiver, berger en automne, coiffeur le dimanche, carilloneur quand vient son tour, chantre ou lutrin, marchand de laine blanche et fine. Et, en été, du lever au coucher du soleil, il fauche ses prés et rentre son foin.     


À l'appui de son vertigineux propos, lequel est qu'en trente ans, cette civilisation -car c'en est une- à peu près immuable depuis les carolingiens et peut-être -sans aucun doute même- bien plus avant encore, qui vivait en osmose avec sa montagne, dans une relative liberté de petits propriétaires -ce qui n'excluait certes pas les tâches dures, la vie difficile- et le tout sans impact humain négatif sur la nature, entretenue, la montagne dont on prenait soin.

En trente années seulement tout cela s'est effondré.

Cette vie, la plus simple et la plus vraie, la plus pauvre et la plus riche, dans ces espaces encore purs, où le temps ne compte pas, où les jours s'écoulent comme la source, dans le silence et l'uniformité, sans ces vides du cœur que l'homme des villes appelle l'ennui, "la première vie" [...] !


Hélas, aujourd'hui, dans cette douce vallée d'Oueil, les carrés clairs et propres des prés encore fanés se font de plus en plus rares sur le vert-de-gris uniforme de ma montagne en friches. On s'inquièrte devant cet abandon, on craint qu'elle ne soit d'ici peu envahie par les genévriers, la ronce, la mauvaise herbe lisse qui provoque les avalanches. Et l'on ne voit plus les moutons en hiver.

Pourtant, je le crois, hommes et femmes reviendront un jour au flanc des montagnes, pas seulement pour glisser sur les pentes enneigées, mais pour réapprendre la fatigue heureuse de la fenaison; on verra peut-être, chantant et joyeux, des groupes de faneurs, heureux de remonter la pente. L'ordre du monde se reformera: l'homme ira aux foins, le foin aux bêtes, les bêtes à l'homme: la magie de l'herbe recommencera.


Mais, aux parfums anisés de ces quelques foins ne se mêle plus l'odeur maternelle du pain, cuit au four de la maison, ni celle des pommes tombées, car les pommiers sont vieux ou morts. Et tout le monde se demande avec une certaine angoisse jusqu'à quand flotteront encore les senteurs laiteuses des étables, l'odeur âcre et chaude des bergeries, quand les brebis descendues de l'estive y séjournent pendant l'hiver.

 Dans ses formes d'autrefois la vie rurale ici se meurt rapidement. Il y a des scènes qu'on ne verra plus et qui font déjà partie du folklore: la paysanne à demi-nie campée devant son four ardent où elle retire le pain, le paysan "dayant" son pré en silence, affûtant de temps à autre avec la pierre cachée dans le coffin de bois suspendu à sa ceinture la fine lame de la faux, la force des hommes au marronage, la patience des femmes lavant dans l'eau vive des bassins de pierre la laine grasse des brebis.

  Il y a des bruits, des odeurs qui disparaissent. Ils seront remplacés par d'autres, et ce sera un nouvel univers.

 Aussi le spaysans qui vient cette mort la vivent-ils avec le cruel sentiment de mourir tout vifs. Les solutions proposées, en général collectives, groupement pastoral, remembrement des pacages, étable collective, ventilastion en grange, ils les refusent avec des prétextes variés. Ces idées un peu diaboliques les entraîneraient au-delà d'eux-mêmes, les empêcheraient de mourir comme ils ont vécu, les dépossèderaient à leurs propres yeux. Ils préfèrent enterrer avec eux ce passé qu'ils ne peuvent ni ne veulent sauver, et volent même au-devant de leur mort.



Spoiler:
]center]Tag traditions sur Des Choses à lire Suzann10
Suzanne Labry[/center]


Mots-clés : #nature #nostalgie #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Aventin
le Lun 26 Oct - 18:26
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Junichiro TANIZAKI

Le goût des orties

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Le titre s’explique par le proverbe mis en exergue :
« À chacun selon ses goûts,
Certains insectes aiment les orties. »

Kaname est un indécis, « faible de caractère », procrastinateur, mais de mœurs libérales, et il laisse complaisamment son épouse, Misako, vaquer à son nouvel amour en attendant le divorce : c’est « un ménage où l’amour est mort. » Kaname est un personnage hésitant qui pourrait être archétypal, entre négligence et délicatesse, type d’un égoïsme soucieux de sa tranquillité. (Et la situation triangulaire, avec Aso, l'amant de Misako, serait d'inspiration autobiographique.)
« Le triste, c’est que dès le début de leur mariage, il avait perdu très vite toute attirance pour elle. Cette fraîcheur, cette jeunesse conservées aujourd’hui venaient justement de ce qu’il l’avait condamnée à mener pendant plusieurs années une existence de veuve ; à cette pensée, il éprouva un frisson de tristesse. »

« Il désirait liquider cette question avec élégance sans salir son visage de larmes et souhaitait que la séparation s’accomplisse en plein accord avec sa femme, comme si leurs sentiments à tous deux coulaient d’un même cœur. »

« Si je ne bouge plus, se disait Kaname, mon destin se réglera de lui-même. Il ne faisait aucun effort de volonté, tâchant de rester inerte, passif, pour flotter au gré du courant, jusqu’au dénouement où le mènerait le jeu des circonstances. »

Dans le même temps, il découvre auprès de son beau-père, esthète attaché aux valeurs du passé japonais, et de sa jeune maîtresse " pygmalionisée" O-Hisa, le charme désuet du bunraku, théâtre de marionnettes traditionnel, et du shamisen (luth classique), selon les mérites comparés de Tôkyô et d’Ôsaka.
« Tout le monde devient comme cela en vieillissant. À propos, j’ai remarqué le sac de son dans la salle de bains. Je vois que vous vous en servez toujours.
‒ Oui. Il emploie du savon, lui, mais il me l’interdit, sous prétexte que cela gâte l’épiderme des femmes.
‒ Et la fiente de rossignol ?
‒ Bien sûr, mais je n’en suis pas plus blanche. »

Ce qui ne l’empêche pas de lire avec intérêt Les Mille et Une Nuits, version « pour les grandes personnes », traduite en anglais par Richard Barton, ni d’aller au bordel de Mrs. Brent, où il a ses habitudes avec une prostituée blanche…
« Ce n’était qu’une prostituée, et il avait pris la ferme résolution de ne plus y retourner – mais quelle idiotie pourtant, pensait-il, de se sentir lié par de pareils serments… Il décidait donc toujours de se parjurer. »

Ce roman à l'humour subtil se termine abruptement, après de longs atermoiements pour informer leur fils Hiroshi et des tergiversations avec le cousin Takanatsu, sur fond d’hésitations entre cultures moderne occidentale et traditionnelle japonaise (publié en 1928).
Et ce livre donne l’impression que Tanizaki musardait sans bien savoir où il voulait aller : je lui ai trouvé beaucoup de charme, peut-être à cause de cela…

Mots-clés : #relationdecouple #traditions
par Tristram
le Dim 11 Oct - 23:58
 
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Sujet: Junichiro TANIZAKI
Réponses: 46
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MORI Ōgai

Aux environs de 1912, Mori Ogai entreprit la rédaction de plusieurs récits historiques, plutôt à part dans son œuvre. Quelques uns d’entre eux nous sont proposés dans ce livre.

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Vengeance sur la plaine du temple Goji-in, et autres récits historiques

Autant le dire tout de go, ce fut une lecture... déconcertante. Car ces récits historiques sont majoritairement composés d’une succession de faits bruts, exempts de tout sentiment, de toute explication. Et je me suis retrouvée bien perplexe devant ces interminables énumérations qu’évoquaient déjà shanidar, et dont l’extrait qui suit n’est qu’un petit exemple :

Le bateau arriva à Saganoseki dans le pays de Bungo. Ils passèrent à Tsurusaki, entrèrent dans le pays de Higo où ils se rendirent en pèlerinage au santuaire impérial du mont Aso, ainsi que sur la tombe du seigneur Seishô à Kunamoto. Ils enquêtèrent pendant 3 jours dans cette même ville, de même qu’à Takahashi, avant de se rendre en bateau à Shimabara dans le pays de Hizen. Ils y restèrent 2 jours, puis partirent à Nagasaki. Après 3 jours, ils apprirent que l’on avait vu à Shimbara un moine qui pouvait être leur ennemi. Ils rebroussèrent chemin et enquêtèrent encore pendant 5 jours.  Après cela ils repassèrent 3 nouvelles journées à Kunamoto, puis 2 jours à Udo, un jour à Yatsushiro et 2 jours à Nanku-juku, avant de reprendre le bateau jusqu’à un port situé au pied du mont Onsen-dake dans le pays de Hizen.


Bien sûr, parfois, Mori Ogai nous fait la grâce d’un dialogue ou d’une amorce de sentiments. Je me jetais avidement sur ces passages, avant que mes espoirs de voir les personnages prendre corps ne tombent immanquablement à l'eau quelques lignes plus loin… J’ai donc fait le yo-yo émotionnel durant toute ma lecture… Et ce n’est évidemment pas un hasard si les deux textes qui m’ont le plus plu, Yu Xuanji et Les derniers mots, sont aussi ceux où les sentiments des personnages affleurent le plus.
Je ne sais à quel point ces récits sont caractéristiques du style de Mori Ogai, mais une chose est certaine : Vita Sexualis, l’une des œuvres les plus connues de l’auteur, s’est révélée aux antipodes des récits une fois feuilletée. Il faut dire que Mori Ogai expérimenta beaucoup ; s’éloignant des carcans classiques, il inventa un style moderne et novateur. Les récits historiques, rédigés à la fin de sa carrière, sont eux aussi une forme d’expérimentation. De toute évidence, la nouveauté stylistique ne passant pas la barrière de la traduction, c’est tout un pan du récit dont le lecteur occidental se retrouve privé. La postface de Takemori Ten.yû. s’avère alors bien utile pour comprendre le côté subtilement subversif de ces textes sous leur apparence anodine et désincarnée.

Malgré la forme parfois rébarbative, tout comme shanidar, je soulignerai l’intérêt culturel de cette lecture. Ainsi le premier récit, consacré à une vengeance familiale, nous apprend que suite au meurtre de l’un des leurs, une famille de guerriers pouvait solliciter une « autorisation de vendetta ». Un permis de tuer, certes, mais surtout l’obligation pour les hommes chargés de cette vendetta d’arpenter le pays sans relâche, des années durant parfois, afin de retrouver le coupable. Impossible pour eux d’envisager un renoncement, au risque de se condamner à une vie de paria. Honneur oblige...

En conclusion, ce fut une expérience déroutante mais, étonnamment, pas ennuyeuse. J’ai bien du mal à démêler ce qu’elle m’inspire, et à expliquer à la fois cette sensation de désarroi face à une forme dont la finalité m’est restée hermétique, et le sentiment que c’était une lecture que j’étais contente de faire malgré son aspect parfois poussif. Pour apprécier malgré tout ces récits, il faut probablement accepter qu’une bonne part nous en échappe…


Mots-clés : #historique #traditions
par Armor
le Lun 31 Aoû - 0:33
 
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Sujet: MORI Ōgai
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Cheikh Hamidou Kane

L'Aventure ambiguë ‒ récit

Tag traditions sur Des Choses à lire L_aven10

Samba Diallo, de la tribu des Diallobé (Toucouleurs sénégalais de langue peule) et d’origine noble, a sept ans lorsqu’il devient disciple du saint maître Thierno ; celui-ci lui inculque de force « la Parole » ‒ les versets coraniques (en langue arabe que l’enfant ne comprend pas) ‒, et l’envoie mendier sa nourriture. Ces pratiques ne sont plus perçues comme respectables, ni même acceptables de nos jours, ainsi que les initiations des jeunes, jusqu’à leurs formes plus bénignes comme le bizutage, notamment lorsqu’il y a coercition et/ou mutilation. Nous avons de bonnes raisons pour cela, mais nos raisons ne sont ou ne furent pas toujours celles d’autrui. (À ce propos, Cheikh Hamidou Kane fut fonctionnaire de l’UNICEF, et son avis serait intéressant à connaître.)
Quoiqu’il en soit, et aussi choquante que soit l’entrée en matière de ce récit, la question qu’il pose principalement n’est pas là. Samba représente en quelque sorte cette question que se posent Thierno, le sage chef et sa sœur, la Grande Royale, forme de pouvoir plus autoritaire/ affirmée : leur peuple doit-il continuer à suivre la voie divine et péricliter jusqu’à disparaître, ou adopter la culture des étrangers qui les ont vaincus, au risque d’oublier leur culture ? Entre un religieux, un chef indécis et son étonnante sœur, voici les trois positions :
« Les Diallobé voulaient plus de poids.
Lorsque sa pensée buta sur ce mot, le maître tressaillit. Le poids ! Partout il rencontrait le poids. Lorsqu’il voulait prier, le poids s’y opposait, chape lourde de ses soucis quotidiens sur l’élan de sa pensée vers Dieu, masse inerte et de plus en plus sclérosée de son corps sur sa volonté de se lever, dans les gestes de la prière. Il y avait aussi d’autres aspects du poids qui, de même que le Malin, revêt divers visages : la distraction des disciples, les féeries brillantes de leur jeune fantaisie, autant d’hypostases du poids, acharnées à les fixer à terre, à les maintenir loin de la vérité.
‒ Dites-leur qu’ils sont des courges. »

« ‒ Si je leur dis d’aller à l’école nouvelle, ils iront en masse. Ils y apprendront toutes les façons de lier le bois au bois que nous ne savons pas. Mais, apprenant, ils oublieront aussi. Ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront ? Je voulais vous demander : peut-on apprendre ceci sans oublier cela, et ce qu’on apprend vaut-il ce qu’on oublie ? […]
‒ Si je ne dis pas aux Diallobé d’aller à l’école nouvelle, ils n’iront pas. Leurs demeures tomberont en ruine, leurs enfants mourront ou seront réduits en esclavage. La misère s’installera chez eux et leurs cœurs seront pleins de ressentiments… »

« Mais je crois que le temps est venu d’apprendre à nos fils à vivre. Je pressens qu’ils auront affaire à un monde de vivants où les valeurs de mort seront bafouées et faillies. »

(Elle reproche au maître l’orientation vers la mort qu’il grave dans l’esprit de Samba.)
La question est donc de choisir entre la culture peule et la culture française (et plus généralement les cultures africaine et occidentale).
La puissante Grande Royale tient un discours aussi déroutant que novateur :
« ‒ J’ai fait une chose qui ne nous plaît pas, et qui n’est pas dans nos coutumes. J’ai demandé aux femmes de venir aujourd’hui à cette rencontre. Nous autres Diallobé, nous détestons cela, et à juste titre, car nous pensons que la femme doit rester au foyer. Mais de plus en plus, nous aurons à faire des choses que nous détestons, et qui ne sont pas dans nos coutumes. […]
‒ L’école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous aimons et conservons avec soin, à juste titre. Peut-être notre souvenir lui-même mourra-t-il en eux. Quand ils nous reviendront de l’école, il en est qui ne nous reconnaîtront pas. Ce que je propose c’est que nous acceptions de mourir en nos enfants et que les étrangers qui nous ont défaits prennent en eux toute la place que nous aurons laissée libre. »

Samba passe donc de l’école coranique à l’école étrangère, et devient en mesure de comprendre le sort des colonisés comme de juger les colonisateurs et leur civilisation. (Il se réfère à Pascal et Descartes, s’orientant vers la philosophie.)
« Ceux qui avaient combattu et ceux qui s’étaient rendus, ceux qui avaient composé et ceux qui s’étaient obstinés se retrouvèrent le jour venu, recensés, répartis, classés, étiquetés, conscrits, administrés. »

« La civilisation est une architecture de réponses. »

« Ils sont tellement fascinés par le rendement de l’outil qu’ils en ont perdu l’immensité infinie du chantier. Ils ne voient pas que la vérité qu’ils découvrent chaque jour est chaque jour plus étriquée. »

« Peut-être est-ce le travail qui fait l’Occident de plus en plus athée… »

Nostalgique autant de l’enfance que de l’Afrique, où la mort était familière, Samba continue ses études à Paris, et vit le drame d’être partagé entre deux cultures.
« ‒ Il arrive que nous [les étudiants noirs] soyons capturés au bout de notre itinéraire, vaincus par notre aventure même. Il nous apparaît soudain que, tout au long de notre cheminement, nous n’avons pas cessé de nous métamorphoser, et que nous voilà devenus autres. Quelquefois, la métamorphose ne s’achève pas, elle nous installe dans l’hybride et nous y laisse. Alors, nous nous cachons, remplis de honte. »

« Je suis devenu les deux. Il n’y a pas une tête lucide entre deux termes d’un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de n’être pas deux. »

Puis interviennent Pierre-Louis, avocat ayant défendu les droits des Camerounais sur leur terre, et un fou qui alla chez les Blancs et fut proche du maître peu avant sa fin.
« ‒ Non, je suis las de cette rondeur fermée. Ma pensée toujours me revient, réfléchie par l’apparence, lorsque, pris d’inquiétude, je l’ai jetée comme un tentacule. »


Mots-clés : #colonisation #spiritualité #traditions
par Tristram
le Lun 24 Aoû - 21:37
 
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Sujet: Cheikh Hamidou Kane
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Ismail Kadare

Avril brisé

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C'est fou qu’il y ait encore des gens pour penser qu’une matière aussi visqueuse que le sang puisse « laver » quoi que ce soit ! Je ne sais pas s’il faut parler de fascination ou d’obsession sordide pour la « vendetta » dont il est tout le temps question dans Avril brisé. Il existe même des spécialistes du fameux « Kanun » pour résoudre des questions techniques un peu ardues. Ce qui est effrayant est qu’un meurtre ne suscite plus tellement de réaction émotive, ces « montagnards » trouvent la vengeance indispensable (tout aussi absurde, mais sans jamais l’avouer) elle ne répond pas un cri du cœur mais est réglementée par un code indiscutable. Les personnages sont des coquilles vides, asséchées. Les paysages n’attirent pas particulièrement l’attention parce qu’ils sont en fond, en décor, d’un récit extrêmement lent (et ici, cela m’a ennuyé) et centré sur l’action. On se croirait dans un western.

Là-dessus arrive ce couple (un écrivain et sa femme) venu étudier les mœurs dans ce plateau reculé d’Albanie, loin de Tirana. J’ai envie de dire que leur présence à cet endroit est aussi incongrus que dans le roman de Kadaré : leur histoire et leurs personnalités n’ont aucun intérêt, mais ce sont des voyeurs : « Vos livres, votre art, sentent tous le crime. Au lieu de faire quelque chose pour les malheureux montagnards, vous assistez à la mort, vous cherchez des motifs exaltants, vous recherchez ici de la beauté pour alimenter votre art. Vous ne voyez pas que c’est une beauté qui tue. » cite-t-on a juste titre dans le résumé du livre. Je ne sais quoi faire de cette « fascination » qui m’est absolument étrangère et que eux éprouvent pour cette marginalité sanguinaire, si encore ils étaient moins creux et si on parlait un peu moins des sentiments qu’ils ont l’un pour l’autre… Que reste-t-il lorsque tout le sang est parti ? Rien. Il y a tout de même une image assez émouvante, celle de Gjorg apercevant un avion dans le ciel. Le lecteur avait oublié qu’on était à la fin du vingtième siècle.

Mots-clés : #traditions #vengeance #violence #xxesiecle
par Dreep
le Jeu 20 Aoû - 18:46
 
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Sujet: Ismail Kadare
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Bérengère Cournut

Tag traditions sur Des Choses à lire Cvt_ne10

Née contente à Oraibi


Originale : Français, 2016 (incluant un annexe d’une vingtaine de photos)

CONTENU 
4ème de couverture: a écrit:Née contente à Oraibi conte le destin d'une jeune Amérindienne d'Arizona. Le peuple hopi vit depuis des siècles sur un plateau aride, dans des conditions de dénuement extrême. Soumis aux contraintes d'une région désertique, il a développé une cosmogonie extraordinaire et des croyances qui font communier la vie et la mort, la lumière et la nuit, les esprits, les animaux et les hommes. À travers la quête d'une jeune orpheline qui salue le Soleil en riant, c'est la beauté de ce monde aux antipodes du nôtre qui se révèle, et demeure.


REMARQUES :
Le resumé laisse penser – à juste titre – à un livre ayant un aspect très authentique, assez recherché ou/et documenté. Cournut avait vraiment visité les Hopis du Nord-Est d’Arizona, a eu des contacts, a fait des recherches sur la culture… Cette civilisation a été sedentaire dans cette region déjà au plus tard autour du XIème siècle ! Voir aussi : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hopis .

Ici alors on trouvera comme narratrice une fille Hopi, Tayatitaawa. Elle raconte sa propre vie depuis sa naissance (dans les souvenirs de ses proches), sur les liens familiaux et claniques, sa perte de son père bien aimé, le deuxième mariage de sa mère etc. jusqu’à ses propres expériences d’initiation et de guérison, d’aventures et de marches.

Dans tous ces 22 chapitres nous entrons et plongeons dans une autre cosmogénie, représentation du monde, avec ses rites, ses coutûmes, ses fêtes d’initiation, de guérison. Un monde quasi onirique souvent, plein de symboles et de vues mystérieuses et intéressantes sur le monde et sa réprésentation. Tout cela sonnent si authentiques et « non-européenne », qu’on ne peut que s’émerveiller sur le tour de force d’écriture et d’imagination de Bérengère Cournut. Sa façon d’entrer dans cet autre « monde », humble et profonde, est assez fascinant !

La fille sera spécialement – comme l’auteure apparemment ? - marquée par la perte du père, même s’il n’y aura pas de conflit (aucun!) avec le deuxième mari de sa mère. Est-ce cette perte ou l’origine de celle-ci qui occasionera une sorte de handicap physique dès la naissance ? Quelle est la place de l »absence » dans une vie ? Qu’est-ce qui la pousse de chercher de l’aide auprès d’un homme de médecine traditionnel ?

Donc, un livre qui est « mystérieux », mais qui sonne très juste et authentique, voir même tendre et apaisant. Impressionnant !


Mots-clés : #amérindiens #spiritualité #traditions
par tom léo
le Mar 11 Aoû - 7:51
 
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Sujet: Bérengère Cournut
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Joseph Conrad

Il y a deux mois, je disais...
Spoiler:

@Aventin a écrit:
Normalement, il faudrait enchaîner par Lord Jim, déjà lu relu pas mal de fois (et adoré bien sûr, vraiment on cherche les superlatifs pour ce roman, mais je ne vais pas ajouter une énième lecture, la dernière n'est pas si lointaine), et par Rescousse - Rescue - qu'en revanche je n'ai jamais lu, il faut juste que je le dégotte, ce n'est pas un titre de Conrad très en vue.

...et le voici entre mes mains, un exemplaire de l'édition originale française de 1936 en assez bon état, pour la modique somme d'1 €...
La vie de chineur, des fois, vous réserve de ces petites surprises !


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La Rescousse

Tag traditions sur Des Choses à lire La_res10
Titre original: The Rescue: A Romance of the Shallows (1920), 385 pages environ.


Peut se lire ici en langue originale.

Un lieu commun notoire à propos de Conrad consiste à souligner que ce qu'il fit de meilleur fut écrit avant 1910, on y souscrit ou pas, mais il y a le cas à part de La Rescousse.
Ouvrage entamé en 1896, achevé en 1920: une de ses toutes dernières parutions de son vivant: On le classe où ?

En préface comme dans la note liminaire de l'auteur c'est tout un décor d'affres d'écrivain devant une page blanche, de renoncements, de tortures inouïes, de doutes, d'efforts paraissant vains qui défile:
Au final une gestation anormalement lente et douloureuse (même si Conrad ne passe pas pour avoir jamais écrit dans la facilité), avec un gros arrêt vers la page manuscrite 102 ou 103 (ce qui pourrait donner, dans l'édition définitive, vers la fin de la seconde des six parties du livre).
 
Autre particularité de La Rescousse, nous y trouvons un personnage féminin de premier plan, Edith Travers, là où la critique acerbe se gaussait de son incapacité rédhibitoire à dépeindre un caractère féminin, au point de souligner qu'il n'essayait même pas...
Gageure définitive, bizarrerie isolée frisant l'incongruité dans sa biblio, Conrad écrit, à peine en filigrane, un roman d'amour (sans jamais que le mot amour n'apparaisse, sauf à deux reprises, sur deux lignes se suivant, dans les toutes dernières pages) !

Conrad, comme on l'a dit dans les commentaires précédents, était fort en avance sur son temps, et aussi très démarqué, en matière qu'acceptation de l'altérité, de colonialisme, sans illusion sur le monde globalisé et financier qu'on appelait encore, à son époque, le progrès et la civilisation: ce roman donne tout à fait dans cette direction-là, un de plus; il me semble percevoir aussi qu'il a une autre vision de la femme et de son rôle, très en avance sur son temps également: à nous faire regretter, avec la critique, que Joseph Conrad n'ait pas placé davantage de personnages féminins de prime importance dans ses romans...

Enfin, cet ouvrage entre bien évidemment dans la suite Malaise et même plus précisément dans un sous-ensemble de celle-ci, la trilogie Tom Lingard (aux côtés de La Folie Almayer et d'Un paria des Îles). Il est, chronologiquement, le premier des trois (soit l'ordre inverse de l'ordre de parution), puisque l'action se situe cinq ans après la Guerre de Crimée (1861, donc), et le capitaine Tom Lingard n'est alors que trentenaire, mais déjà Rajah Laut (le Seigneur des Mers), ou encore King Tom, et, pour les Blancs, l'Homme du Destin.

Il y a toujours ce sens descriptif, aussi ces petites longueurs (langueurs, plutôt ?) communes aux romans de Conrad se déroulant sous ces latitudes-là. Et aussi un je-ne-sais quoi de poétique, permanent dans les descriptions, de nuit, de couchant, de flots, de berges, de navires, de foules (voir extrait pour un minuscule échantillon) ...
Bref, un harmonieux mélange de raretés réellement surprenantes et d'éléments plus habituels, qu'on s'attend, en tant que lecteur conradien, à trouver, qu'on serait déçu de ne pas trouver...
En tout cas, ce drame est fort charpenté, beau comme l'Antique.
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Encalminé près d'une côte de l'archipel Malais, avec un équipage local sauf le désagréable Second nommé Shaw, Lingard et son fameux brick, L'Éclair, sont abordés par une petite embarcation leur demandant de porter secours à un yacht d'européens, britanniques pour la plupart, échoué sur des hauts-fonds (Swallows, voir sous-titre anglais) de vase.

Lingard s'y rend, selon le code d'honneur de la Marine, sans décolérer: le motif de sa venue dans ces parages, hautement diplomatique et risqué, étant de rétablir sur leur trône son jeune ami Hassim et sa sœur, Inmada, la situation du yacht l'encombre au plus haut point.
Le yacht a un capitaine insignifiant, et un trio de personnalités, Martin Travers, puant représentant de la haute société, riche à millions, son épouse Edith, et un subtil, distingué et nuancé caractère, l'espagnol d'Alcacer.
La première rencontre de Lingard et de Martin Travers se déroule extrêmement mal, et c'est fort courroucé que Lingard regagne son bord.    

Dans les parages, Lingard a aussi volontairement échoué un autre navire, l'Emma, sorte de base arrière qui lui sert de magasin d'armes, de munitions, de provisions et diverses richesses (étoffes...).
Celui-ci est gardé par un curieux ami de Lingard, le capitaine Jörgenson, espèce de fantôme errant, fin connaisseur des mœurs, modes de vie, langues, personnalités, imbroglios et de plus ou moins tout ce qui trame dans l'archipel.

Martin Travers et d'Alcacer sont fait prisonniers lors d'une peu prudente ballade nocturne sur un banc de sable, compliquant encore la situation et réduisant la marge de manœuvre de Lingard. Par sécurité, ce dernier prend à son bord l'équipage du yacht et Mme Edith Travers, qui, tout à l'opposé de son mari, s'avère un caractère aussi fort, patient, courageux, endurant que compréhensif...

Mrs Travers l'avait suivi dans l'embarcation, où les Malais regardaient fixement en silence, tandis que Jörgenson, raide et anguleux, ne donnait aucun signe de vie, pas même par un simple mouvement des yeux.
Lingard l'avait installée à l'arrière et s'était assis près d'elle. L'ardeur du soleil absorbait les couleurs. L'embarcation avait fait route sur cette éblouissante lumière vers la berge de corail qui étincelait comme un croissant de métal chauffé à blanc.
Ils avaient débarqué. Gravement, Jörgenson avait ouvert un grand parasol de coton blanc, et elle s'était avancée éblouie, entre les deux hommes, comme dans un rêve et comme si elle n'eût d'autre contact avec la terre que celui de la plante de ses pieds.
Tout était silencieux, désert, incandescent, fantastique. Puis une fois ouverte la porte du fortin, elle avait vu une multitude immobile de silhouettes de bronze, drapées d'étoffes de couleur. Elles remplissaient les taches d'ombre que formaient dans cette enceinte trois grands arbres, vestiges de la forêt, entre des espaces découverts dont la terre battue était brûlée de soleil.
Les larges fers des lances ornées de crinières rouges lançaient de de froids reflets sous l'avancée des branches.
À gauche, un groupe d'habitations sur pilotis, à longues vérandas et à toits immenses, se dressait dans l'air au-dessus de cette foule et semblait flotter dans cet étincellement moins substantiel en apparence que ses lourdes ombres.
Lingard, en lui désignant l'une des plus petites, lui avait dit: "J'y ai habité pendant quelques jours, lors de ma première visite à Belarab".
Et Mrs Travers avait eu plus que jamais l'impression de marcher dans un rêve, lorsqu'elle avait aperçu, au-delà de la balustrade de la véranda, et visibles de la tête aux pieds, deux silhouettes à cottes de maille et casques d'acier en pointe, surmontés de plumes blanches et noires, et qui montaient la garde près de la porte d'entrée fermée.
Un banc élevé drapé d'andrinople se voyait à l'endroit où se tenaient les audiences.


Mots-clés : #aventure #colonisation #insularite #traditions #xixesiecle
par Aventin
le Lun 27 Juil - 19:41
 
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Sujet: Joseph Conrad
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NATSUME Sōseki

Oreiller d'herbes

Tag traditions sur Des Choses à lire Oreill11
Titre original: Kusamakura - 草枕, 160 pages environ, 1906.

Bel écrit, à la fois dépaysant, poétique, pittoresque (au sens pictural).
Un peintre, jeune trentenaire, également poète - il compose des haïkus - se retire à la montagne afin de réfléchir sur son art - et aussi se concentrer dessus.
Les rencontres, sur fond de Japon traditionnel (mieux dit: éternel ?) qu'il y fait sont autant de prétextes à prolongements artistiques potentiels, en premier lieu celle de son hôtesse.

Beaucoup de réflexions sur l'art, le rôle de l'artiste, jalonnent cet ouvrage en apesanteur, tout en finesse, très sensoriel.
De haute volée donc, ces pages traversées par les montagnes, la mer au loin, les intérieurs, les monologues et les dialogues, la flore et les harmonies, et la belle et fascinante Nami.

Le peintre, qui ne peint pas en dépit des occasions offertes, est-il venu pour un plus grand accomplissement qu'un tableau, ou bien guette-t-il l'occasion d'un chef-d'œuvre ?  

La porte de la salle de bains s'ouvrit soudain discrètement.

 Quelqu'un vient, me dis-je, en glissant un regard vers l'entrée, et en laissant flotter mon corps. Comme je reposais la tête sur le rebord de la baignoire le plus éloigné de la porte, je pouvais apercevoir de biais les marches qui descendaient vers la baignoire à environ six mètres. Mais dans les pupilles de mes yeux levés rien n'apparaissait. Pendant un moment, je n'entendais que les gouttes qui s'abattaient sur l'auvent. Le son du shamisen s'était arrêté on ne sait quand.
 
  Puis quelque chose fit son apparition sur les marches. Comme la salle de bains spacieuse n'était éclairée que par un lampion, à cette distance, même si l'air était transparent, o n aurait eu du mal à distinguer quoi que ce soit et à plus forte raison dans cette vapeur qui monte et qui, combattue par la bruine, n'a pas d'autre échappatoire possible, il est extrêmement difficile de reconnaître quelqu'un. Si la personne qui descend une marche et s'arrête à la deuxième ne reçoit pas le faisceau lumineux de plein fouet, il est exclu de décider si c'est un homme ou une femme.

  La chose noire est encore descendue d'une marche. La pierre sur laquelle elle a posé ses pieds est d'une douceur si veloutée que, si l'on s'en tient au bruit de ses pas, on peut croire qu'elle n'a pas bougé. Mais ses contours se dessinent plus nettement. Mon métier de peintre rend ma vue plus sensible à l'ossature humaine. Lorsque cette chose inconnue a avancé d'un cran, j'ai enfin compris que je me trouvais dans le bain avec cette femme.  

  Sans cesser de flotter, je me demandais si je devais prêter attention ou non, lorsque la silhouette de la femme m'apparut en totalité. À voir apparaître ainsi entièrement la silhouette gracile de cette femme dont les cheveux noirs ondulaient comme des nuages à travers l'épaisse vapeur qui semblait retenir chaque particule de lumière diffuse, dans la douceur d'un rouge pâle, j'abandonnai tout scrupule de de courtoisie, de bonnes manières ou de civilité, et ma seule préoccupation était que j'avais trouvé un beau sujet de tableau.




NB: Quelques réparties d'humour daté (deux brèves, en tout, je crois) peuvent passer pour blessantes aujourd'hui pour les femmes en général: je crois qu'il convient de contextualiser -époque, lieu...- et ne pas s'y attarder, il s'agit d'un ouvrage vraiment recommandable, petit délice succulent, qui pourrait plaire sinon à la totalité des contributeurs habituels de ce forum, du moins à une très large majorité d'entre ceux-ci.    



Mots-clés : #autofiction #peinture #poésie #traditions
par Aventin
le Mar 21 Juil - 20:15
 
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Sujet: NATSUME Sōseki
Réponses: 35
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