Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 7:28

86 résultats trouvés pour traditions

Junichiro TANIZAKI

Le Pont flottant des songes

Tag traditions sur Des Choses à lire Le_pon11

Tadasu, le narrateur, relate comme il en vint à confondre ses deux mères, la vraie, décédée comme il avait cinq ans, et sa belle-mère, qui la remplaça si exactement dès ses huit ans qu’il en vint à ne plus les distinguer.
« Je pus alors mesurer à quel point mon père avait non seulement songé à lui, mais à moi aussi. Car je dois dire que seuls les efforts d'un père extraordinairement déterminé pouvaient arriver, en coulant ma nouvelle maman dans le moule de l'ancienne, à me faire penser à elles comme à une seule et même personne, même s'il va sans dire qu'il fallait aussi que la nouvelle venue y mît du sien. »

À Tadasu, qui a tété jusque quatre ans, sa belle-mère offre encore le sein ; lorsqu’il a dix-neuf ans, ses parents ont un fils qu’ils relèguent dans une campagne éloignée, et elle lui donne de nouveau de son lait. Dans le même temps, son père, condamné par la maladie, lui demande de se marier, et la nourrice de Tadasu lui apprend les rumeurs qui courent sur le compte de sa belle-mère, qui serait une ancienne geisha, et son amante.
Dans l'Ermitage aux hérons à la claquante bascule à eau, dans ce retirement plein de raffinement traditionnel, un véritable bouquet d’implicite et d’informulé : du pur Tanizaki.

\Mots-clés : #nostalgie #psychologique #relationenfantparent #traditions
par Tristram
le Lun 22 Aoû - 12:42
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Junichiro TANIZAKI
Réponses: 70
Vues: 6687

Pedro Cesarino

L’attrapeur d’oiseaux

Tag traditions sur Des Choses à lire Laattr10

Un anthropologue brésilien retourne une fois de plus dans sa famille adoptive amérindienne qu’il étudie, haut sur un fleuve amazonien de Colombie, mais cette fois il est las et mélancolique, quoique toujours torturé par le désir sexuel et obsédé par le mythe de l’attrapeur d’oiseaux, qu’il n’a jamais pu appréhender.
« …] je vais enfin pouvoir de nouveau m’empêtrer dans les trames des rivières et des histoires, en premier lieu celle qui me manque, celle de l’attrapeur d’oiseaux, ce récit étrange dont, pour une raison ou une autre, les racines d’un arbre obscur et inaccessible m’enveloppent. »

Avec la remontée du fleuve, je retrouve une fois encore cet univers fascinant, ces images rares qui ont demandé heures et journées de navigation pour devenir de justes métaphores.
« À ce stade du voyage, le fleuve n’est plus l’immense miroir du début, il est désormais mesurable. Nous apercevons ses deux rives qui forment peu à peu un couloir sinueux et interminable, un couloir-estomac qui nous aspire dans son tempo. »

« Des berges à n’en plus finir, des marigots et des lignes droites qui commencent à altérer la vue et l’ouïe. Le fleuve semble pénétrer comme un ver dans les concavités du cerveau et en modifier les axes. »

Cesarino cite « le vieux Français », Lévi-Strauss, dont la pensée et Tristes tropiques (ainsi que Saudades do Brasil) hantent le texte.
« En vérité, le mythe de référence n’est rien d’autre, comme nous essaierons de le montrer, qu’une transformation d’autres mythes provenant soit de la même société, soit de sociétés proches ou éloignées. »

Il commente :
« La variation des récits constitue pourtant une gymnastique mentale. Elle n’aurait de sens que si elle était motivée par quelque chose de plus – l’expérience de raconter une histoire, peut-être, ou d’être traversé par elle –, par autre chose se trouvant derrière les mots, par un monde singulier. »

Avec la fatigue, le paludisme, les rêves nocturnes, quelques substances absorbées, l’atmosphère est onirique, divinatrice (on peut penser Au cœur des ténèbres de Conrad) ; ainsi le rêve de Pasho, le nain :
« Il a rêvé des chairs et des os de sa mère éparpillés partout dans le ciel. La voûte bleue avait été envahie des os et des chairs de sa défunte mère, qu’il n’a pourtant pas connue, comme s’il s’agissait d’une couverture en patchwork ensanglantée. L’image m’impressionne, un ciel constellé d’os et de chairs, une mère-monde à l’envers. »

Un vague mal-être ronge l’anthropologue parvenu aux malocas de ses amis, dont il partage le quotidien et parle la langue, tandis que des prédictions apocalyptiques annoncent de proches perturbations. S’interrogeant sur le monde extérieur, « Manaus, Europe, Jérusalem », les caciques se réunissent pour choisir un nouveau « président » (et demandent au narrateur de leur ramener une fusée pour voyager plus vite qu’en pirogue), tandis que meurt le vieux pajé (chaman), le « grand épervier » :
« Quand une personne de la valeur d’Apiboréu meurt, il est interdit de faire le moindre effort. On s’allonge.
Les arbres semblent grandir derrière nous, tandis que nous passons devant d’autres villages et sommes suivis par toutes les pirogues qui descendent sans pagaies ni moteur, juste portées par le courant. Au-dessus de nos têtes, un phénomène inhabituel : des oiseaux de proie, qui d’ordinaire volent seuls, nous accompagnent en bande, comme si c’étaient des urubus. Harpies féroces, faucons aplomado, caracas huppés, ils assombrissent le ciel grisâtre de cette étrange journée. »

La cosmologie, c'est-à-dire le mythe en tant que façon de penser l’Autre, est bien sûr au centre du livre.
Le nom du benjamin des quatre frères fondateurs du monde, Amatseratu, le jeune « décepteur » mythique, le gâcheur, d’ailleurs entouré d’allusions au Japon, ne serait-il pas une référence facétieuse à la déesse solaire japonaise ?
L’anthropologue se sent seul, malmené entre ses incompréhensions et ses maladresses en passant par les malentendus, partagé entre la poursuite de son travail et le retour aux siens – enfin, ses autres proches. Cette autre civilisation se résumera aux aventuriers malfaiteurs rencontrés au départ et à la grotesque visite des missionnaires fondamentalistes nord-américains.

\Mots-clés : #amérindiens #autofiction #contemythe #merlacriviere #minoriteethnique #ruralité #temoignage #traditions
par Tristram
le Dim 31 Juil - 12:48
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Pedro Cesarino
Réponses: 2
Vues: 187

Pierre Moinot

Le Guetteur d’ombre

Tag traditions sur Des Choses à lire Le_gue10

Le narrateur revient dans la région où il a ses habitudes de chasse saisonnière au cerf. C’est l’époque du brame, et il chemine bientôt seul dans la forêt, dans une quête qui n’est pas que celle de son gibier, qu’il apprend à connaître, interprétant les traces, menant de long affûts.
« …] j’ai toujours cherché quelque chose, au-delà. »

C’est un journaliste qui eut une expérience d’ethnographie en Afrique, et une enfance marquée par la recherche des silex taillés préhistoriques ; le texte passe parfois au "je". Son ami le vieux garde est gravement malade ; plusieurs femmes gravitent autour de lui.
S’opposent la nature et la cité de laquelle il s’est temporairement retiré, dans un élan à caractère génésique où remontent les souvenirs, sa compagne (une restauratrice de peinture) et sa fille pour les plus récents ; il médite sa destinée, songe au passage du temps dans l’humanité (archéologie) comme dans son existence.
« Qu’est-ce que c’est que ma vie quand l’ayant si fortement remplie, je la sens si vide ? Le piège est fermé. Les gestes ne conduisent qu’à des usures. »

Prégnance des odeurs, chez l’humain comme chez l’animal. Observations sur la forêt, et notamment les cerfs, comme le « page » du vieux mâle qu’il cherche.
On retrouve la notion de mètis dont parle Marc Giraud dans Darwin, c’est tout bête :
« Ainsi le garde, qui recommandait de se mettre à la place des cerfs, prétendait-il que celui-là avait déjà su deviner ce qu’attendait son chasseur, pour le déjouer. »

Les remarques d’ordre psychologique sont également intéressantes :
« Elle l’exhortait dans ce moment toujours difficile où il devait enfin se séparer d’elle, où le départ, au fur et à mesure qu’il se rapprochait, brouillait les espoirs du voyage. »

J’ai retrouvé là nombre de mes préoccupations sur le rapport à la nature.

\Mots-clés : #mort #nature #ruralité #solitude #traditions
par Tristram
le Mar 19 Juil - 12:35
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Pierre Moinot
Réponses: 5
Vues: 415

Alexandra David-Néel

L’Inde où j’ai vécu – Avant et après l’Indépendance

Tag traditions sur Des Choses à lire Lainde10

« Je ne me propose pas de rédiger un journal de voyage dans lequel mes mouvements à travers l'Inde et les divers épisodes qui les ont accompagnés se succéderaient par ordre chronologique. Ce que je désire offrir ici, c'est plutôt une série de tableaux présentant la vie mentale, encore plus que la vie matérielle de l’Inde ; il convient donc de ne point morceler ces tableaux et de grouper en un tout les informations obtenues à divers moments sur un même sujet. »

Ce livre, paru en 1951, constitue me semble-t-il un témoignage majeur en Occident sur le monde (en particulier spirituel) de l’Inde : les notions qui peuvent être familières y sont étayées d’observations personnelles, de l’anecdote à la citation de textes sacrés en passant par des photos de l’autrice, qui sont regroupées assez librement par thèmes et réfléchies dans des analyses autorisées par le vécu, les études et les initiations de David-Néel.
« Temps aimables où il pouvait y avoir de la douceur dans les relations entre les Indiens et ceux des étrangers qui savaient les comprendre ... Temps à jamais révolus, je le crains.
Au cours de quarante années, j'ai graduellement vu s’accentuer les sentiments de xénophobie, non seulement dans l'Inde, mais partout en Asie. »

Images terribles des famines, des épidémies, des ghâts du Gange :
« Les solides gaillards préposés au service de la crémation, qui travaillent le torse nu, un court doti couvrant le haut de leurs cuisses, contribuent à leur opération macabre un vague et banal air de cuisine. Armés de longues gaules, ils tournent et retournent dans le feu les morceaux déjà disjoints des corps, le bassin surtout dont les os résistent les derniers.
Souvent, les familles pauvres n'ont pas les moyens d’acheter une quantité de bois suffisante pour amener une prompte et complète combustion. Alors, quoi ? Il faut pousser dans le Gange les restes à demi carbonisés.
Du reste, en période d'épidémie plus qu'en tout autre temps, il faut se hâter. Couchés sur des civières, enveloppés dans un linceul, les pieds ou la moitié du corps baignant dans le fleuve sacré pour assurer leur salut, d'autres "clients" attendent leur tour actuellement, ils font "queue". »

Sa vision de la colonisation, elle aussi vue de l’intérieur, semble plus nuancée que la nôtre ; nettement favorable à l’Indépendance, elle paraît reconnaître des aspects positifs de l’occupation anglaise, comme la lutte contre le système des castes ou les superstitions qui mènent à des excès tel le satî, suicide par le feu des veuves.
« Les dévots de Kâli-Dourgâ ne se sont pas arrêtés là. L'idée d'offrir à la Mère des victimes plus nobles que des animaux, les hantent. Ils voudraient lui offrir des hommes.
Que ceux qui entretiennent de pareilles pensées soient nombreux à notre époque, j'en doute fortement, mais je ne peux pas nier qu'il en existe.
Un jour, me trouvant dans le sud de l'Inde, un de ces fanatiques me déclara franchement : "Nous sacrifions des chèvres à la Mère, elle préférerait des hommes, mais nous ne pouvons pas lui en donner. Les Anglais le défendent." »

L’intérêt du témoignage de David-Néel est intéressant en tant que celui d’une femme et d’une étrangère qui s’emploie avec respect des usages locaux à observer par elle-même les cérémonies qui sont interdites d’accès aux non-initiés.
« Mon désir de me rendre compte par moi-même est trop fort pour me permettre de me contenter, en n'importe quelle matière, de ce que je puis apprendre dans les livres ou· par les récits d'autrui. »

« La curiosité surexcitée, mêlée d'un soupçon d'appréhension, me causait, pendant l'attente, un léger énervement qui, ma foi, n'était pas désagréable. Un subtil parfum d'aventure se mêlait aux effluves suaves qui emplissaient la salle et l'aventure est pour moi l'unique raison d'être de la vie. »

Le shaktisme (tantrique) et ses rites mystérieux, à la base métaphysique et la dérive orgiaque :
« Shakti, son nom l'indique − et, ceux qui ont sont initiés à ses mystères le savent − c’est l’Énergie. […]
"Sache, ô Sage, que nous les dieux, nous dépendons de Shakti, que nous n'existons que par elle, qu'elle est la cause de tous les phénomènes, qu'elle revêt toutes les formes comme par jeu.
"C'est par Shakti que Brahmâ est créateur, Vishnou conservateur et Shiva destructeur : ils sont aussi inertes que des cadavres. Seule l’Énergie (Shakti) est agissante.
Qu'est devenu le riche panthéon indien devant cette déclaration, de forme très orientale d'athéisme transcendant ?... »

Dubitation face aux gourous (dont Rabindra Nath Tagore et Aurobindo Gosh) et leurs ashrams :
« Le besoin de révérer un maître ou de se faire révérer comme maître paraît inné chez les Indiens et la faculté qu'ils ont, de s'illusionner sur le caractère et les mérites des guides spirituels qu'ils se donnent, est invraisemblable. Je sais bien que la même observation peut être faite au sujet des chefs religieux ou politiques que suivent les masses occidentales. Ne nous enorgueillissons donc pas d'une supériorité que nous ne possédons pas. »

« D'une idée très belle en elle-même, celle du sage qui initie le jeune homme aux résultats de ses longues méditations, le système de l'enseignement donné par le gourou en est venu à couvrir les plus absurdes pratiques et les plus grotesques individus. Ce n'est point que l'on ne rencontre de respectables gourous, j'en ai connu, mais ils sont rares et ne souffrent point de publicité faite à leur sujet. »

Même approche des « saints professionnels », sadhous (« libérés », souvent nus, soit « vêtus des quatre points cardinaux »), yoguins et fakirs (David-Néel raconte avoir pris la place d’un ascète absent sur son lit de clous…), y compris les sannyâsins (de « rejet »), sortes de rebelles (aussi politiques), de sceptiques renonçant à la société.
« Un saint professionnel est un homme dont l'unique profession, son gagne-pain, est d'être soit un ascète, un mystique contemplatif, un philosophe cynique, un pèlerin perpétuel, ou de s'en donner les apparences. »

Nombreux sont les imposteurs et vauriens, mais pas tous… David-Néel retouche aussi les portraits de Gandhi et Nehru, et la notion de non-violence.
« "Dans l’Inde de mes rêves, disait-il [Gandhi], il ne peut pas y avoir de place pour "l'intouchabilité", pour les boissons alcooliques et les drogues stupéfiantes, pour les femmes jouissant des mêmes droits que les hommes." »


\Mots-clés : #spiritualité #traditions #voyage
par Tristram
le Dim 17 Juil - 17:54
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Alexandra David-Néel
Réponses: 3
Vues: 665

Eduard von Keyserling

Maisons du soir

Tag traditions sur Des Choses à lire Maison12

Au château de Paduren, le vieil et intransigeant baron von der Warthe et sa sœur Arabella attendent la mort dans la tristesse. Bolko, le fils du baron, a été tué dans un duel ; revient sa fille Fastrade, qui s’était enfuie, amoureuse de son précepteur, mort lui aussi. Gertrud Port, la fille de l’ami du baron, du château de Witzow, s’est aussi rendue à Dresde pour apprendre le chant, puis est revenue. Dietz von Egloff, je jeune descendant du château de Sirow, est joueur et dilapide son bien. Il est l’amant de Lydia, fille de « fabricant » et femme de Fritz Dachhausen, du château de Barnewitz. Il se fiance à Fastrade, puis Dachhausen découvre son infortune conjugale…
« Avant, les demoiselles de la noblesse n’avaient pas de ces talents qui ont besoin d’être développés, encore un effet des temps modernes. »

« Je n’aime pas penser le mal, mais avec ces dames qui ne sont pas de bonne famille, on ne sait jamais. »

« Et cette attente nous rend tous fous, on attend et attend, on fait ceci ou cela pour tuer le temps mais l’important, le principal doit encore arriver. Et le temps passe et rien ne vient et nous devenons fous. »

L’aristocratie est juste préoccupée de conserver noms et domaines attachés pour se les transmettre de génération en génération, sclérose conservatrice qui maintient ses membres dans l'effacement individuel, notamment les femmes.

\Mots-clés : #famille #social #traditions
par Tristram
le Mer 25 Mai - 13:15
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langue allemande
Sujet: Eduard von Keyserling
Réponses: 15
Vues: 1482

Junichiro TANIZAKI

Deux amours cruelles

Tag traditions sur Des Choses à lire 41jxkq10

L’histoire de Shunkin
À Osaka pendant l’ère Meiji, c'est-à-dire au XIXe siècle, Shunkin est déjà une musicienne prodige lorsqu’elle perd la vue à neuf ans. Nukui, son guide et serviteur, deviendra son disciple qu’elle traite durement.
« Autrefois, pour former les jeunes artistes, les professeurs se montraient d’une sévérité inimaginable, allant jusqu’aux châtiments corporels. »

Exigeante, voire capricieuse, à la fois éprise de luxe et avare, hautaine, cela lui vaut d’être défigurée dans une agression, et Nukui s’aveugle pour lui complaire en s’empêchant définitivement de voir son visage abîmé. Il lui donnera des enfants qu’ils abandonnent, avant de lui survivre vingt et un ans, toujours dans l’amour idéalisé de Shunkin.
« Les coups de la belle aveugle leur procuraient sans doute une étrange volupté ; il devait y avoir du Jean-Jacques Rousseau chez certains… »

Cette novella est typique du raffinement japonais tourné vers la beauté.
« Au Pont de Yodo, par les journées ensoleillées du printemps, les voisins de Shunkin voyaient souvent la musicienne aveugle lâcher son alouette dans le ciel. Sasuke se tenait toujours auprès d’elle, avec la femme de chambre chargée du soin de la cage. Shunkin donnait à sa servante l’ordre d’en ouvrir la porte. L’oiseau s’échappait joyeusement, volait de plus en plus haut, lançant ses trilles, jusqu’à disparaître dans la brume. La musicienne levait ses yeux aveugles comme pour suivre cet envol et tendait l’oreille pour percevoir la mélodie qui allait résonner dans les nuages.
Parfois d’autres amateurs se joignaient à elle avec leurs alouettes préférées et les voisins, alertés, apparaissaient sur leurs terrasses pour ne pas manquer ce spectacle. Parmi eux se trouvaient certes quelques curieux, plus désireux de voir la belle musicienne que les alouettes. Sa cécité leur semblait-elle un charme de plus ? Quand Sasuke la conduisait jusqu’à la demeure d’un élève, Shunkin, silencieuse, avait toujours un visage fermé. Mais quand elle lâchait ses alouettes, elle souriait, se mettait à parler avec vivacité et sa beauté prenait un éclat vivant et juvénile. C’est peut-être cette transformation que les curieux guettaient. »

C’est une histoire emblématique d’amour cruel, caractéristiquement japonaise jusque dans sa suave perversité.

Ashikari − Une coupe dans les roseaux (aussi publié sous le titre Le coupeur de roseaux)
Oyu, jeune veuve avec un enfant, doit traditionnellement rester fidèle à son mari décédé ; ne pouvant se remarier avec Serizawa qui l’aime et qu’elle aime, sa sœur cadette Oshizu épouse ce dernier, mariage blanc qui évite la séparation des deux amoureux, et en fait les rapproche.
L’histoire est racontée au narrateur par le (fantôme du) fils de Serizawa, revenu comme tous les ans épier Oyu qui célèbre en musique la pleine lune de septembre…
« "Le crêpe de soie n’est pas toujours de bonne qualité parce qu’il est souple, reprit mon père. Il faut l’apprécier d’après la finesse de ses plis. Quand on palpe un corps de femme à travers un tel crêpe, le grain de la peau est beaucoup plus sensible, et l’étoffe elle-même, quand elle recouvre un épiderme soyeux, se révèle très agréable au toucher. »

« Si mon père s’était entêté, il ne fût resté, pour Oyu-sama et pour lui, que la solution du double suicide. Plus d’une fois il y avait songé, m’avoua-t-il, mais il hésitait à la pensée d’abandonner Oshizu. Au fond de son cœur, il savait que ce serait une façon lamentable de lui témoigner sa gratitude et d’un autre côté, mon père répugnait à un triple suicide. »

Donc aussi une histoire d’amour étrange, de psychologie tordue, de dilemme cornélien, de tragédie grecque, vraiment… cruelle – et toujours d’une grande délicatesse, portée jusqu’au rituel nostalgique.

\Mots-clés : #amour #psychologique #traditions
par Tristram
le Sam 19 Mar - 11:49
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Junichiro TANIZAKI
Réponses: 70
Vues: 6687

Charles Stépanoff

L'animal et la mort – Chasses, modernité et crise du sauvage

Tag traditions sur Des Choses à lire L_anim10

Essai anthropologique (et historique) portant sur les rapports à la nature dans la société occidentale actuelle.
Dans l’introduction :
« L’Occident moderne a inventé un mode d’exercice de la violence anthropique caractérisé par l’articulation de deux formes originales de relation au vivant : l’une s’est appelée l’amour de la nature, qui condamne et rejette la violence, et l’autre l’exploitation de la nature, qui fait de la violence conquérante un but et une valeur en tant que condition de l’abondance et du progrès. »

« Deux formes originales de traitement des animaux se sont ainsi généralisées à une époque récente. D’un côté, l’animal de rente, éloigné des habitations humaines, désocialisé dans des bâtiments industriels, est réduit à une fonction productive : tel est l’animal-matière. De l’autre, l’animal de compagnie est nourri, intégré à la famille humaine, toiletté, médicalisé, privé de vie sociale et sexuelle avec ses congénères, rendu éternellement immature par une castration généralisée : il est l’animal-enfant. »

« La sensibilité protectrice anime nos idéaux, tandis que l’exploitation productiviste nous nourrit : indissociables, elles sont l’âme et le corps de notre modernité. L’exploitation-protection – appelons-la exploitection – est le pendant écologique du binôme métaphysique nature-culture. »

« Ancré dans son propre monde, l’animal-gibier n’est ni sacralisé comme un animal-enfant ni transformé en animal-matière. »

« Conceptuellement, la chasse implique nécessairement une altérité qui résiste. Dans un monde totalement domestiqué et artificialisé, il n’y a plus de place pour la chasse. »

Abondamment documentée, l’étude repose sur « une enquête d’immersion menée entre 2018 et 2020 aux confins du Perche, de la Beauce et des Yvelines auprès d’habitants locaux pratiquant des modes de chasse qu’ils présentent eux-mêmes comme "paysans" ou appartenant à des équipages de chasse à courre, mais aussi auprès de militants hostiles à la chasse. »
« Aujourd’hui, les perceptions des chasseurs ruraux qui imprègnent de colorations affectives contrastées l’hirondelle, la perdrix, le coucou ou la buse restent marquées par une cosmologie prénaturaliste, ce qui permet de mieux comprendre leur antagonisme avec la sensibilité des militants écologistes. »

La disparition de la perdrix dans le bocage est prise en exemple, peut-être plus due à la dégradation du biotope qu’aux prélèvements des chasseurs, et aggravée par une politique gouvernementale qui a essayé de « faire mieux que la nature » en promouvant la réinsertion d’animaux domestiqués. La destruction des haies par le remembrement a considérablement accéléré cette tendance et appauvri la biodiversité.
« La haie est une immense lisière écologique et cosmologique entre les mondes. »

« Au total, on estime que la France a perdu 70 % de ses haies et 90 % de ses mares au cours du XXe siècle. »

Simultanément, la surface de forêt a augmenté, ainsi que le nombre de sangliers : la chasse paysanne au petit gibier disparaît, la chasse au gros gibier, géré et agrainé dans les bois, est économiquement rentable (sauf pour les agriculteurs à cause des dégâts), et réservée aux actionnaires. Pour ces derniers la chasse est un sport, et le gibier est marchandisé : il y a industrialisation rationnelle de la production de gibier.
Le gibier de la chasse populaire est cuisiné, partagé ; cela favorise aussi une autolimitation, et participe à une relative autonomie alimentaire, comme à la socialité.
« Manger ce que l’on tue est un principe fortement revendiqué, non seulement pour des raisons éthiques mais comme affirmation d’une identité collective [… »

« La chasse au petit gibier est une relation socio-écologique de réciprocité avec des espèces qui se sont adaptées aux biotopes agraires, qui se nourrissent de l’activité humaine et dont les humains se nourrissent à leur tour. »

« Dans les collectifs indigènes, le rapport à l’animal sauvage ne se résume jamais à l’acte de prédation. »

Stépanoff évoque le partage d’un territoire entre hommes et animaux sauvages, les rapports familiers avec le gibier, (dont des apprivoisements), et les (nouveaux) rituels.
« Ces apprivoisements ont été interprétés par l’anthropologue Philippe Descola comme une forme d’absorption sociale de l’altérité faisant pendant à l’absorption physique que représentent la chasse et la consommation. »

« On peut voir dans ces innovations rituelles une forme de réponse sans langage mais par les gestes aux stigmatisations des élites, la revendication collective d’un rapport à l’animal et au sauvage qui n’est fondé ni sur la production gestionnaire (l’exploitation de la nature) ni sur la protection dominatrice (l’amour de la nature), mais sur la circulation de la chair et du sang. Il s’agit d’exhiber avec une démesure scandaleuse ce que l’éthique et la pudeur modernes cherchent à dissimuler : la violence, la mort et la part sauvage d’une humanité qui, loin d’être autonome et fermée sur le sentiment de sa dignité et de son exceptionnalité, se nourrit, par incorporation physique, d’une altérité non humaine. »

On retrouve souvent l’opposition rural-citadin (et néorural), populaire-noble/ bourgeois, entre bien communautaire et chasse commerciale privée, de la « mosaïque de relations » à l’univocité du rejet.
La chasse à courre s’est en fait démocratisée au XXe siècle, surtout la petite vénerie à petite meute (lièvre), la plus répandue ; elle n’est plus élitiste. Là encore, ne connaissant pas personnellement ce dont il est question, je mesure comme la perception "hors-sol" est défectueuse :
« De façon pour le moins paradoxale, les statistiques indiquent que les cerfs survivent plus facilement à une chasse à courre qu’à un sauvetage. »

Les militants anti-chasse, souvent animalistes, généralement issus de la classe moyenne, sont dans l’émotion, à la base d’une (nouvelle) culture de l’empathie. Les affrontements ont lieu avec les suiveurs, qui forment une communauté populaire festive.
« Comment expliquer ces incidents à répétition ? Le conflit de valeurs s’incarne dans un conflit d’éthos [us et coutumes d’un groupe] qui crée une mécanique de l’incident. »

« Les militants s’introduisent avec leurs caméras dans ce monde d’habitués en se soustrayant au cérémoniel des salutations et en s’abstenant généralement de tout échange verbal avec les participants. »

Les lieux de passage séculaires des cervidés sont maintenant situés en milieu périurbain.
Je suis allé de découverte en découverte (rejoignant cependant des lectures, comme celles de Genevoix), tels les rituels et la dimension éthique de cette pratique.
« Pour les veneurs, quand le cerf se tient aux abois, immobile face aux chiens et aux hommes, et qu’il cesse définitivement de fuir, ce n’est pas qu’il est physiquement épuisé comme on le croit généralement. Si le cerf cesse de fuir, c’est qu’il admet que la partie est perdue et que, plutôt que de se traîner lamentablement, il préfère affronter la mort. »

« Selon les veneurs, les cerfs auraient les qualités nécessaires pour faire face à la poursuite de la meute puisqu’ils en réchappent dans la majorité des cas et qu’un même animal peut être chassé sans succès quatre ou cinq fois de suite. »

Conclusion :
« Au cours de cette enquête, il nous est apparu que l’enjeu véritable du conflit entre les veneurs et leurs détracteurs n’est pas tant la défense des cerfs ou de la forêt que l’affrontement de mises en scène différentes du rôle de l’homme dans la nature. La sensibilité animaliste promeut une attitude empathique fondée sur l’attention à la souffrance de chaque animal, individu unique et irremplaçable. De ce point de vue, la mort de tout animal revêt une dimension tragique qui interdit à l’humain, seul être de la nature conscient de cette tragédie, de la provoquer volontairement. L’homme se distingue du reste du vivant par cet impératif moral de protection et de sauvetage auquel ne sont pas tenues les autres espèces.
La sensibilité des adeptes de la vénerie met l’accent non sur l’individu, mais sur les relations éco-éthologiques entre les espèces vivantes, invoquant la réalité de la prédation et de la mort dans la nature. Ils envisagent l’humain comme un prédateur parmi d’autres, intégré à un grand cycle de vie et de mort. Ils s’opposent à une vision de la nature dont l’humain serait exclu, une menace pour le mode de vie rural selon eux. Militants et veneurs partagent bien plus qu’ils ne le croient : l’amour de la forêt et l’admiration pour la grande faune sauvage, mais ils sont séparés par des conceptions différentes des continuités et des discontinuités entre humanité et nature. La vénerie se heurte frontalement à la cosmologie moderne de deux manières : en introduisant au cœur du monde sauvage une tradition culturelle avec costumes, fanfares et cérémonies, elle contrevient à la séparation entre nature et culture. D’autre part en associant protection, identification morale et confrontation sanglante avec le cerf, elle entretient une zone trouble de relation à l’animal qui résiste à la séparation des êtres, des lieux et des attitudes entre les deux grands schèmes relationnels de l’amour protecteur et de l’exploitation extractive. »

Le veneur communique avec ses chiens par un « pidgin trans-espèces », et comprend leur « musique » ; Zoé, interrogée, confie : « Qu’attendre d’un maître qui vous appelle "chien d’imbécile" quand ce n’est pas "Belle-de-dos" ? Plus récemment, c’est devenu "Palafox", mais ch’sais pas c’que ça veut dire. »
« Le chien est le seul animal domestique présent dans toutes les sociétés humaines, sur tous les continents. En conséquence, aucune société ne peut être considérée comme composée exclusivement d’humains ; toutes sont hybrides, intégrant le chien dans leurs habitats, leur vie économique, religieuse et émotionnelle. »

« Une étude comportementale récente est pourtant venue souligner que la faculté d’accomplir librement des choix et d’utiliser ses capacités olfactives dans des tâches sont des dimensions essentielles de l’épanouissement mental et émotionnel du chien. Or l’étude observe que ces conditions trouvent difficilement satisfaction dans le mode de vie captif associé au statut d’animal de compagnie. »

Rien qu’un bref chapitre comme Vies de chiens à travers le monde est passionnant.
« L’intimité des liens entre les Inuit et leurs chiens se manifestait dans le fait qu’on leur donnait à manger le corps des défunts et à travers une relative tolérance pour les unions sexuelles d’hommes ou de femmes avec des chiens. »

Paradoxalement, le chasseur serait un « prédateur empathique » se mettant à la place de sa proie pour deviner ses ruses :
« Les chasses rurales impliquent une projection mentale dans l’espace et dans l’esprit des animaux chassés. »

… et Stépanoff y débusque des aptitudes remontant à notre préhistoire, depuis les chasseurs-collecteurs du paléolithique.
« Le scénario du divorce néolithique est la projection dans l’évolution sociale d’une division conceptuelle entre nature et culture : si le Paléolithique est l’âge de l’état de nature, l’homme aurait franchi le seuil de l’âge de la culture avec le Néolithique. Or cette division nature-culture n’est pas une réalité de la vie des paysans néolithiques, ni des éleveurs sibériens, ni des horticulteurs amazoniens, ni des paysans-chasseurs percherons, c’est une fiction mythique. »

« Le Néolithique est au contraire cet âge où, dans les économies, l’alimentation, l’habillement, les figurations artistiques, les paysages, se tisse un réseau inextricable d’hybridations entre ce qui est spontané et naturel et ce qui est artificiel et domestique. »

Chasses royales et privilèges régaliens depuis Assurbanipal (et jusque Giscard ?) :
« Dans les sociétés anciennes, la chasse relève également de la souveraineté en tant qu’expression d’un monopole sur la violence, au même titre que la guerre et la justice. »

« Entre le Néolithique et notre époque, une innovation majeure a lieu : la naissance de la ville et de l’État. »

Le loup, de conflits "individuels" à une guerre d’extermination :
« C’est bien la modernité et non l’ancienne société rurale qui voit dans le loup une sauvagerie à éradiquer de la face de la terre. »

« Le système d’indemnisation des pertes parmi les troupeaux attaqués, calqué sur le modèle des dégâts de sangliers dont nous avons vu l’invention dans les années 1960, tend à faire des éleveurs ovins des nourrisseurs de loups rémunérés par l’État, comme les cultivateurs sont devenus des éleveurs passifs de sangliers. Paradoxalement, le mythe du prédateur sauvage est peut-être en train de transformer le loup en animal domestique, protégé et nourri par la puissance publique. »

La part du corbeau dans le partage de la dépouille du gibier :
« De nombreux observateurs ont en effet constaté que les corbeaux peuvent indiquer aux prédateurs, qu’ils soient loups ou chasseurs, la présence de gibier en vue de prendre part au festin. »

Stépanoff voit des reliquats de pensée animiste dans les rituels des chasseurs français, leur confronte des observations qu’il a faites en Sibérie ; il dégage une convaincante « communion dans le sang sauvage qui fait un pendant forestier au sacrifice de la messe », une « mystique de l’incorporation physique de l’altérité » et même un mythe de régénération.
« À l’issue d’une curée, un vieux veneur m’approcha et me dit : "La curée, c’est très beau, c’est le triomphe de la vie sur la mort, une forme de résurrection. Eh bien, moi, quand je serai mort, je ne veux pas être incinéré ou enterré, je souhaite être mangé par mes chiens, comme le cerf." »

Le point de vue est souvent politique, reflétant une lutte des classes.
« Il est frappant de constater que, contrairement à la légende tenace qui veut que la Révolution ait accordé à tous le droit de chasser en tout lieu, la nouvelle législation transfère le privilège cynégétique des seigneurs suzerains aux propriétaires fonciers. La paysannerie pauvre perd en réalité des droits puisque sont rendues illégales les coutumes provinciales de chasse banale qui faisaient du gibier un bien communautaire. »

Avec Montaigne, chasseur plein de compassion pour les larmes du cerf, et la place des femmes dans la chasse, on (ré)apprend beaucoup de choses.
« Le fonds de protection de la faune WWF est l’œuvre de princes chasseurs [… »

L’historique du sentiment anti-chasse est particulièrement intéressant.
« …] alors que les animalistes défendent les animaux en tant qu’individus, les écologistes entendent préserver des espèces et des communautés. »

« L’historien Rémi Luglia a récemment noté à juste titre que, chez ces défenseurs de la nature, "seules les causes directes et surtout illégales de destruction sont envisagées, en négligeant les transformations des “milieux” (biotopes) et des pratiques culturales". »

Avec le cas exemplaire de la vache sacrée en Inde (« l’un des premiers producteurs mondiaux de viande bovine »), on mesure toute la posture d’évacuation des contacts directs avec la mort sur les « impurs » Intouchables.
« L’enjeu profond n’est pas dans l’existence de catégories telles que sauvage et domestique, nature et culture, car tous les collectifs humains produisent des catégories ; il est dans la nature des limites entre catégories : interfaces poreuses permettant de troubles circulations chez les non-modernes ; frontières à protéger des incursions étrangères pour les modernes. »

« La valorisation de l’idéal moral de bienveillance religieuse envers la vache en Inde n’a pas impliqué sa soustraction à l’exploitation et à la mort, mais a entraîné un déplacement de la violence : désocialisée et stigmatisée, elle se brutalise et s’amplifie, tout en réifiant les inégalités sociales dans une hiérarchie morale. »

Ce sujet qui nous divise (et sur lequel je m’interroge depuis longtemps sans parvenir à un avis tranché) apporte beaucoup d’éclairage sur nos relations avec l’animal, nos rapports actuels à la nature et à la mort – à la chasse comme mort socialisée. Il y une grande diversité de chasses et, une fois encore, toute généralisation est impossible, même si on peut distinguer par exemple les viandards et les chasseurs traditionnels. Ce livre permet de dépasser la fracture "culture identitaire" et "passéisme barbare" : il semble bien qu’il y ait quelque chose d’"atavique" dans la chasse, malheureusement trop souvent vue de loin, sans vraie connaissance de ses réalités et de ses "ressorts secrets".
Peut-être eut-il mieux valu étudier le savoir-faire de l’agriculteur retraité de 76 ans récemment condamné à de la prison ferme pour avoir braconné à la glu des petits oiseaux protégés ?
Toutefois, j’aimerais trouver confirmation (ou contestation) de certaines interprétations données dans ce livre.
L’ethnologie démontre une fois encore sa capacité à expliciter nos goûts et dégoûts dans un cadre social.
Un aperçu, en 23 minutes :
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-vendredi-19-novembre-2021

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #mort #nature #ruralité #social #traditions #violence
par Tristram
le Jeu 3 Mar - 14:48
 
Rechercher dans: Sciences humaines
Sujet: Charles Stépanoff
Réponses: 7
Vues: 422

Joseph Roth

Tag traditions sur Des Choses à lire 00817410

Job, roman d'un homme simple

Une tonalité sombre pour cette vie de Mendel Singer, humble professeur d'école. Très croyant et pratiquant il est possible que dans sa maison la religion pèse lourdement sur la famille. Un fils handicapé arrive, Menouchim. Le début des tracas... Je ne vais pas trop en dire pour laisser les lecteurs découvrir ce cheminement. On peut cependant parler de l'exil de cette famille juive et du mirage ou miracle américain, de la communauté. Beaucoup de chose dans cette trame de vie apparemment "simple".

Le fond de l'histoire se situe dans la foi, la pratique de la religion, les doutes, l'épreuve.. et le miracle ? Il y a ça et le portrait consciencieux, amer peut-être, d'un homme d'abord confiant puis en colère. Le portrait du père au fil des ans dans une langue nette et mesurée. Un portrait assez lourd, si ce n'était le texte en lui-même, la fin semblerait-elle aussi lumineuse ?

Pas si simple et pourrait favoriser les mauvais rêves. L'image du texte religieux qui se superpose autant qu'elle sert de miroir ne doit pas faire perdre de vue ce que le propos a d'essentiel : amour, souffrance, âge, doute, espoir, ... et surtout l’ambiguïté persistante donne toute son humanité et sa force au mélange.

A lire mais à lire dans les bons jours ?

A noter aussi qu'on trouve apparemment plusieurs traductions dont une initiale qui franciserai trop la manière.

Mots-clés : #exil #famille #religion #traditions
par animal
le Lun 27 Déc - 20:41
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langue allemande
Sujet: Joseph Roth
Réponses: 28
Vues: 3105

Le One-shot des paresseux

Nicolas Bourcier, Les Amazoniens, en sursis

Tag traditions sur Des Choses à lire Les_am10

D’abord une petite déception, les témoignages et reportages datent du début du siècle, au moins au début.
Des interviews documentent le sort des Indiens (mais aussi des caboclos et quilombolas), abandonnés par l’État, qui poursuit une politique d’exploitation productiviste de la forêt (quel que soit le régime politique), aux exactions des garimpeiros et de leurs pistoleros, des trafiquants, des fazendeiros et autre agrobusiness qui suivent. La pression des Blancs tend à les sédentariser pour les réduire (gouvernement, congrégations religieuses) : c’est aussi l’histoire de nomades malvenus dans notre société. En plus de la pression économique, il y a également les maladies contagieuses, la pollution au mercure, l’exclusion et la discrimination, la bureaucratie, l’exode et l’acculturation, etc. Mais, dorénavant, la population indienne augmente, ainsi que la réaffirmation de l’identité ethnique traditionnelle.
« Les besoins en matière de santé et d’éducation restent considérables. »

Malgré la reconnaissance des droits des Indiens par la constitution, le gouvernement de Lula a déçu les espoirs, et afin de favoriser le développement les forces politiques se coordonnent pour saper toute cohésion des réclamations sociales et foncières.
« Juridiquement, l’Amazonie a connu la reconnaissance des droits des indigènes en 1988, la reconnaissance de la démarcation des terres trois ans plus tard et une succession de grignotages de ces droits par la suite… »

Face à l’extinction des derniers Indiens isolés, les sertanistes (qui protègent leurs terres), ont fait passer le paradigme de l’intégration (ou de l’éradication) à la suppression quasi intégrale des contacts. L’un d’eux, Sydney Possuelo :
« Darcy Ribeiro, qui contribua à la classification légale de l’Indien, comptait trois types : l’Indien isolé, l’Indien en contact mais de façon intermittente (comme les Yanomami et tous ces groupes vivant entre deux mondes), et l’Indien intégré. De ces trois groupes, je n’en vois que deux : l’isolé et l’intermittent. L’intégré n’existe pas. Il n’y a pas d’ethnie qui vive harmonieusement avec la société brésilienne. L’Indien respecté et intégré dans notre société est une invention. »

« Pour résumer, si on ne fait rien, les fronts pionniers tuent les Indiens isolés ; si on entre en contact, voilà qu’ils disparaissent sous l’effet des maladies. La seule option possible est donc de savoir où ils se trouvent et de délimiter leur territoire. C’est ensuite qu’il faut mettre en place des équipes autour de ce territoire pour en bloquer les accès. Pourquoi ne pouvons-nous pas délimiter une zone où vivent des personnes depuis des temps immémoriaux et empêcher qu’elle ne soit envahie ? »

Qu’on soit intéressé de près ou de loin par le sujet, une lecture qui interpelle.

\Mots-clés : #amérindiens #colonisation #contemporain #discrimination #documentaire #ecologie #genocide #identite #minoriteethnique #nature #racisme #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Mer 22 Déc - 12:14
 
Rechercher dans: Nos lectures
Sujet: Le One-shot des paresseux
Réponses: 248
Vues: 11744

Jean Giono

Triomphe de la vie

Tag traditions sur Des Choses à lire Triomp10

Dans ce supplément aux Vraies Richesses, c’est toujours l’engagement de Giono pour les « réalités essentielles ».
Une défense et illustration de valeurs telles que le respect de l’individu, le travail manuel, la vie près des saisons :
« La paysannerie et l’artisanat sont seuls capables de donner aux hommes une vie paisible, logique, naturelle »

Intéressant à (re)lire en ces temps d’épuisement des extractions, d’essoufflement capitaliste ; daté par certains aspects factuels, une réflexion qui cependant dénonce la fuite en avant, et annonce une fin de cycle :
« On a tellement poussé de hourras que tous les chevaux de l’esprit emballés, sans rênes ni freins, on s’est enivré d’une vitesse de route sans s’apercevoir que c’était une vitesse de chute, qu’on roulait en avalanche sur des pentes de plus en plus raides, qu’on tombait (alors, oui, ça va vite) [… »

« Le seul mot d’ordre depuis l’ivresse de la fin du XIXe siècle, c’est aller de l’avant. Tout cela est bel et bon quand on sait en premier lieu qu’aller de l’avant c’est retourner en arrière. »

« Si le progrès est une marche en avant, le progrès est le triomphe de la mort. […]
Car l’opération qui s’appelle vivre est au contraire un obligatoire retour en arrière de chaque instant. En effet, vivre c’est connaître le monde, c’est-à-dire se souvenir. »

Giono fait référence au Triomphe de la mort de Breughel, puis allègue une sorte de mémoire de la vie chez le nouveau-né :
« Car, à peine déposée aux confins où notre connaissance des choses commence, cette chair est déjà pleine de souvenirs ; déjà elle peut aller en arrière d’elle-même, se souvenir de la réalité essentielle qui lui permet, dès que je mets mon doigt dans cette petite main neuve, de serrer mon doigt [… »

On retrouve sans surprise une récusation des cités artificielles vis-à-vis de « la petite ville artisanale », des décisions venues de haut et de loin versus « les lois naturelles ».
Magnifique description du travail du cordonnier, avec une précision ethnographique, mais non sans le comparer à un « oiseau magique, le rock de quelque conte arabe » qui bat des ailes… C’est bien sûr la figure paternelle. Puis c’est l’évocation du début de la journée d’humble labeur paisible des autres métiers, lyrique, splendide, presque gourmande (dans les années trente).
« La matière qui se transforme en objet appelle furieusement en l’homme la beauté et l’harmonie. »

Critique du travail à la chaîne, réduit à un seul geste « machinal », sans « goût », et du « squelette automobile » qui remplace la marche.
« Le souci des temps d’autrefois s’est souvent préoccupé de cette disparition des valeurs premières. Il se la représentait sous la forme d’une danse macabre. C’étaient des temps où l’on avait tellement confiance dans l’appareil passionnel qu’on s’efforçait de recouvrir de chair tous les symboles, tous les dieux. L’inquiétude, au contraire, décharnait et le symbole de la chute des hommes rebelles, c’était le squelette. Ils voyaient des squelettes envahir les jardins, marchant avec de raides génuflexions à la pavane ; ils claquaient des condyles, oscillaient de l’iliaque, basculaient de l’épine, balançaient les humérus, saluaient du frontal, arrivaient pas à pas, secs, les uns après les autres un peu comme des machines qu’un esprit conduirait ; ils se mêlaient à la vie et le somptueux déroulement des champs, des fleurs et des collines s’éloignait de l’autre côté du grillage blanc de leurs os. Le même rire éperdu qu’aucune lèvre ne contenait plus éclairait toutes ces têtes aux grandes orbites d’ombre. »

Giono revient à son éloge de « l’amour d’être », abordant la réalité paysanne :
« …] agneler la brebis, frotter l’agneau, soigner l’agneau qui a la clavelée, le raide, le ver, la fièvre, faire téter l’agneau dans le seau avec le pouce comme tétine, lâcher les agneaux dans l’étable, aller les reprendre sous chaque ventre, les enfermer dans leurs claies, porter l’agneau dans ses bras le long des grands devers de fougères qui descendent vers les bergeries, tuer l’agneau, le gonfler, l’écorcher, le vider, lui couper la tête, abattre les gigots et les épaules, scier l’échine par le milieu, détacher les côtelettes, racler la peau, la sécher, la tanner, s’en faire une veste [… »

Il réaffirme ses valeurs :
« Je n’ai pas intérêt à être malin ou riche d’argent ou puissant sur les autres ; vivre, personne ne peut le faire à ma place. »

Puis il narre en conteur éblouissant la livraison de commandes artisanales à la ferme écartée de Silence, où leur arrivée suscite une « fête paysanne » impromptue. Bonheur d’expression dans ce chant des beaux chevaux, de l’odeur de l’huile d’olive, de la joie champêtre… sans compter les « vraies nourritures terrestres ».
Giono médite tout ce texte dans un triste café de Marseille.
« Une grande partie de ce pauvre million d’andouilles passe sa vie à des besognes parfaitement inutiles. Il y en a qui, toute leur vie, donneront des tickets de tramway, d’autres qui troueront ces billets à l’emporte-pièce, puis on jettera ces billets et inlassablement on continuera à en donner, à les trouer, à les jeter ; il en faudra qui impriment ces billets, d’autres qui passeront leur temps à coller ces billets en petits carnets ; quand ils seront bien imprimés, bien collés, bien reliés, celui-là vient qui passe toute sa vie à les déchirer du carnet, à les donner, puis un qui les troue, puis un qui les jette. »

Giono se fait une « machine à cinéma », et reparaît Pan tandis qu’il panoramique sur un regain de village, où on a besoin d’un forgeron pour faire un soc de charrue adapté à la terre – un ouvrier pour qui la passion coïncide avec le métier.
Grand nocturne de la scène XII, les forêts dans le vent :  
« Chaque fois que la traînée d’étoiles tombe sur la terre avec un claquement de tout le ciel, les forêts apparaissent tassées arbre contre arbre, comme des troupeaux de cerfs : ramures emmêlées, hêtres allongeant le museau sur l’encolure des chênes ; bouleaux serrant leurs flancs tachetés contre les érables ; alisiers secouant leurs crinières encore rouges. Les arbres piétinent leur litière de feuilles mortes ; ils se balancent sur place, emmêlant leurs cous et leurs cornes ; ils crient, serrés en troupeau. Arrive le hurlement de détresse d’une forêt perdue loin dans le nord ; on l’entend s’engloutir ; elle a dû se débattre et encore émerger ; elle appelle de nouveau. C’est dans ce côté du ciel où même il n’y a pas d’étoiles ; les gouffres sont luisants comme de la soie à force de frottement de vent. Des montagnes étrangères passent au grand large, en fuite devant le temps, couchées en des gîtes de détresse, embarquant jusqu’à moitié pont ; la fièvre soudaine d’une constellation que le vent attise éclaire leurs agrès épars dans les bouillonnements de la nuit. »

Je pense n’avoir pas lu auparavant ce texte présenté comme un essai, en tout cas il vaut d’être lu pour l’actualité des propos en cette époque où l’on parle d'authenticité, de retour à la campagne et de décroissance, et surtout pour la superbe verve de Giono, ses métaphores filées, son écriture comparable à celle de ses romans.

\Mots-clés : #identite #nature #ruralité #solidarite #traditions #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Dim 12 Déc - 19:38
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jean Giono
Réponses: 170
Vues: 10672

Chigozie Obioma

Tag traditions sur Des Choses à lire Cvt_la14


La prière aux oiseaux

Chinonso jeune Igbo, est éleveur de volailles, il vit seul dans la ferme héritée de leur père dans une petite ville du Nigéria. Chinonso aime les volatiles depuis son enfance.

Il sauve une jeune fille en la dissuadant de se jeter du haut d'un pont. Il retrouve plus tard cette jeune fille dont la famille est aisée, les deux jeunes gens s'aiment, mais Nonso est rejeté par la famille de Ndali.
Il comprend qu'il doit s'élever au même niveau que la famille de la jeune fille afin d'être accepté.

Alors que Ndali s'absente pour études, Nonso retrouve un camarade de classe -Jamike - avec son ami d'enfance Elochuckwu. Jamike  lui dit qu'il faut qu'il s'inscrive en Chypre où il pourra acquérir facilement son diplôme. Il se propose de tout préparer la-bas, Nonso vend sa ferme, ses poulets et confie donc son argent à Jamike pour  l'inscription, et l'année de cours et l'hébergement.

Lorsque Chinonso arrive à Chypre, pas de Jamike pour l'accueillir, et après maintes démarches, aidé par un étudiant de son pays, il apprend par l'institution que Jamike est connu comme escroc ; il a perdu tout son avoir. Il n'ose téléphoner à Ndali pour l'en informer, il pense trouver du travail, mais c'est très difficile, il ne connait pas la langue, ni les us de ce pays.

Dans l'éthnie Igbo, chaque personne est protégée spirituellement par un "chi", lequel n'a que très peu de pouvoir d'ailleurs ; il ne peut "parler" "influer" sur les décisions ou le comportement de son "hôte" qu'en lui murmurant dans son esprit, il ne peut agir physiquement. Mais le Chi de Nonso se désole de ce qui arrive à son hôte, il tente de lui  donner des idées et du réconfort, espérant que ses conseils atteindront l'esprit de Nonso.

Témoin d'un accident Nonso donne son sang, une infirmière présente - Fiona - , le félicite et l'invite à prendre un Thé. Chinonso lui raconte sa situation, elle l'aidera à trouver un travail.

Mais un jour alors qu'il se trouve chez elle, son mari entre ivre et agresse l'infirmière, Nonso tape sur le crâne du mari avec une chaise et le blesse sérieusement. Nonso est arrêté et emprisonné car la femme et son mari disent que Nonso est entré chez eux pour violer Fiona. Ce n'est que 4 ans plus tard qu'il sera relâché car Fiona a retiré son accusation. Elle donne en compensation une somme d'argent à Chinonso, ce qui lui permet de rentrer dans son pays.

Après avoir été, arnaqué par Jamike, accusé injustement et fait 4 ans de prison, Nonso pense trouver dans sa ville l'apaisement et retrouver celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer et qui n'a jamais reçu de nouvelle de lui.

Jamike est retourné lui aussi dans la ville, Nonso le rencontre prêt à se venger,  mais Jamike a changé, il porte la bonne parole à présent, pour lui c'est la rédemption, il avoue l'escroquerie, reconnait l'injustice faite à Nonso il l'aide du mieux possible. Il retrouve Ndali, et  le soutien quand Nonso se trouve face à Ndali, il se comporte en ami serviable.

Ndali est mariée et a un enfant de 4 ans, Nonso essaie de lui parler, ce qu'elle refuse, mais il comprend que cet enfant c'est le sien, malgré toutes ses tentatives et après un dernier et dur refus de Ndali, il part rejoindre son oncle dans une autre ville, mais met le feu à la pharmacie de Ndali, sans savoir qu'elle s'y trouve.

Tout, l'amour de Nonso et Ndali, sa mésaventure à Chypre, son retour malheureux est conté par le Chi au Dieu Igbo, aux anciens qui siègent dans le ciel de la spiritualité traditionnelle de l'ethnie Igbo. C'est par des incantations que le Chi expose ce qu'il sait, ce qu'il a vu, plaide en faveur de son "hôte".

*********************

Une écriture poétique, de belles et nombreuses métaphores.

Les incantations du Chi s'inscrivent dans la tradition et la religion Igbo. Les digressions du "Chi" qui se souvient de ses précédents "hôtes" permettent de connaître un peu des traditions, proverbes, légendes et de l'histoire de l'ethnie Igbo

Lors du séjour en prison de Chinonso, il y a une réflexion sur l'état de prisonnier, des effets de toutes les privations subies.

La colonisation est évoquée ainsi que la situation de l'Etat, celle difficile des habitants.

La société vue par le jeune couple, société qui pose des barrières entre les "classes" et ne permet pas à un fermier d''aimer au-dessus de sa classe.

Une très belle lecture, je vous engage à la faire. (nonobstant la faiblesse de mon commentaire, je suis certaine que vous trouverez à apprécier).

extraits

"À dater de cet instant, je n’ai cessé de veiller sur lui de mes yeux écarquillés comme ceux d’une vache, infatigables comme ceux d’un poisson. D’ailleurs, sans mon intervention, ou si j’étais un mauvais chi, il ne serait même pas venu au monde.

    À ces mots, un froid murmure se répandit dans les rangs de cette assemblée immortelle.

[...] L’attaque eut un effet immédiat. À voir son regard hébété, je compris que la morsure était terrible. Une perle de sang sombre apparut aussitôt. Elle hurla si fort que tout le monde accourut à son aide. J’étais conscient que le poison se diffusait et pouvait tuer mon hôte dans sa demeure utérine. Alors j’intervins. Je voyais le venin progresser vers ce pauvre fœtus endormi. Ce poison était dense, chaud et puissant, destructeur et fulgurant, et rongeait le sang de la mère. Je demandai à son chi de la faire crier assez fort pour alerter les voisins. Un homme s’empressa de lui attacher un garrot de tissu autour du bras, juste au-dessus du coude, pour empêcher le venin de remonter et le bras d’enfler. Les autres voisins s’attaquèrent au serpent et le réduisirent en bouillie à coups de pierres, sourds à ses supplications."

" Esprit protecteur, tu as parlé comme parlerait l’un d’entre nous. Tu as parlé d’une langue mûre et sage, et tes mots tiennent debout, et se tiennent parmi nous. Mais n’oublions pas que si l’on commence sa toilette par les genoux, on risque de manquer d’eau pour se laver la tête.

    Tous s’écrièrent :
    — Tu parles bien "

"Il comprenait aussi qu’il n’était pas le seul à nourrir de la haine, à porter une pleine jarre de ressentiment d’où s’écoulaient une ou deux gouttes à chaque pas de sa marche pénible sur le sentier usé de la vie. Bien des gens étaient dans ce cas, peut-être même tout le monde, tous les habitants de l’Alaigbo, voire tout son peuple, dans ce pays où il vivait bâillonné, aveuglé, terrorisé. Chacun peut-être nourrissait une rancœur. Certainement. Il y avait forcément un vieux grief, tel un fauve immortel, enfermé dans une cage inviolable du cœur. Certains étaient révoltés par la pénurie d’électricité, d’équipements publics, par la corruption. Ou encore les militants du MASSOB, les manifestants abattus à Owerri, blessés à Ariaria, en réclamant la renaissance d’une nation morte : eux aussi devaient être furieux que ce qui était mort ne puisse reprendre vie. Et tous ceux qui avaient perdu un être cher ou un ami ? Forcément, au plus profond de son cœur, chaque homme, chaque femme devait nourrir du ressentiment. Nul ne goûte une paix absolue. Personne au monde."

Les poules :
"Ensemble, ils les firent lentement sortir du poulailler et les déposèrent dans une des cages de raphia tressé. Dans le poulailler, l’angoisse était palpable. À chaque bête déposée dans la cage, les cris étaient si forts qu’il devait s’interrompre. Même Ndali sentit qu’il y avait quelque chose d’anormal.
    — Mais qu’est-ce qui leur arrive ? demanda-t-elle.
    — Elles comprennent, mama. Elles comprennent ce qui se passe.
    — Oh mon Dieu ! C’est vrai, Nonso ?
    Il hocha la tête.
    — Tu sais, elles en ont déjà vu beaucoup entrer dans cette cage. Donc elles comprennent.
    — Oh mon Dieu ! – elle rentra la tête dans ses épaules. Alors ça doit être comme ça qu’elles pleurent – elle ferma les yeux, et il vit des larmes enfler au bord des paupières. C’est déchirant, Nonso. Ça me fend le cœur"

— On les emprisonne et on les tue comme on veut parce qu’on a plus de pouvoir qu’elles – la colère dans sa voix était pour lui comme une brûlure. "

"Ô Egbunu, l’une des différences les plus criantes entre les usages des grands anciens et ceux de leurs enfants, c’est que ces derniers ont emprunté au Blanc sa conception du temps. De longue date le Blanc a estimé que le temps était une entité divine, et que l’homme devait se soumettre à sa volonté. Selon une heure fixée à l’avance, on arrive à tel endroit avec la certitude que les choses vont commencer à l’heure dite. Les Blancs semblent dire : « Frères, le bras de la divinité est parmi nous et a fixé son dessein à midi quarante ; nous devons donc nous soumettre à son injonction. » Si un événement se produit, le Blanc se sent tenu de l’imputer au temps : « En ce jour, le 20 juillet 1985, il s’est passé ci et ça. » Alors que pour les vénérables anciens le temps était chose à la fois spirituelle et humaine. Il échappait pour une part à leur contrôle et était ordonné par la même force qui avait créé le monde. Lorsqu’ils voulaient discerner le début d’une saison, évaluer l’âge d’un jour ou mesurer la longueur des années, ils se tournaient vers la nature"


\Mots-clés : #amitié #amour #traditions
par Bédoulène
le Sam 14 Aoû - 10:28
 
Rechercher dans: Écrivains d'Afrique et de l'Océan Indien
Sujet: Chigozie Obioma
Réponses: 21
Vues: 1801

Ahmadou Kourouma

Allah n’est pas obligé

Tag traditions sur Des Choses à lire Allah_10

« Je décide le titre définitif et complet de mon blablabla est Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas. Voilà. Je commence à conter mes salades. »

Après cet incipit, Birahima, un jeune garçon de Togobala (Guinée ; mais la précision géographique a peu d’importance, c’est l’ensemble de l’Afrique occidentale qui peut convenir comme théâtre de ces tribulations) commence à raconter sa vie dans un français laborieux (et savoureux), s’aidant de dictionnaires et d’un lexique de français d'Afrique ; Kourouma donne entre parenthèses la définition des mots peu courants, et c’est peut-être parce que ce texte fut écrit à la demande d’anciens enfants-soldats d’Afrique de l’Est.
« Ces dictionnaires me servent à chercher les gros mots, à vérifier les gros mots et surtout à les expliquer. Il faut expliquer parce que mon blablabla est à lire par toute sorte de gens : des toubabs (toubab signifie blanc) colons, des noirs indigènes sauvages d’Afrique et des francophones de tout gabarit (gabarit signifie genre). Le Larousse et le Petit Robert me permettent de chercher, de vérifier et d’expliquer les gros mots du français de France aux noirs nègres indigènes d’Afrique. L’Inventaire des particularités lexicales du français d’Afrique explique les gros mots africains aux toubabs français de France. Le dictionnaire Harrap’s explique les gros mots pidgin à tout francophone qui ne comprend rien de rien au pidgin. »

« (Au village, quand quelque chose n’a pas d’importance, on dit qu’il ne vaut pas le pet d’une vieille grand-mère. Je l’ai expliqué une fois déjà, je l’explique encore.) »

Birahima est élevé par sa mère infirme puis, devenu orphelin, surtout par la rue : « j’étais un enfant sans peur ni reproche ».
Le principal leitmotiv dans l'aire musulmane, c’est bien sûr que tout dépend d’Allah, qu’il faut célébrer avec fatalisme – mais l’antienne varierait peu sous d’autres cieux monothéistes.
« Les sacrifices, c’est pas forcé que toujours Allah et les mânes des ancêtres les acceptent. Allah fait ce qu’il veut ; il n’est pas obligé d’accéder (accéder signifie donner son accord) à toutes les prières des pauvres humains. Les mânes font ce qu’ils veulent ; ils ne sont pas obligés d’accéder à toutes les chiaderies des prieurs. »

Parti rejoindre sa tante au Liberia avec Yacouba, féticheur et « multiplicateur de billets de banque », il devient enfant-soldat, small-soldier, dans le camp du colonel Papa le bon, une sorte de prêtre inféodé à Taylor, « avec la soutane, les galons, les grigris en dessous, le kalach et la canne pontificale » (nombreux sont les personnages religieux, d'obédience « œcuménique », souvent féminins, qui encadrent les factions).
« La sœur Hadja Gabrielle Aminata était tiers musulmane, tiers catholique et tiers fétichiste. »

Tableau bien documenté de l’horreur délirante de « la guerre tribale » (civile), d’abord au Liberia puis en Sierra Leone, sans concession pour les dirigeants de la sous-région et « leurs troupes d’interposition qui ne s’interposent pas », la diaspora libanaise, les associations de chasseurs traditionnels, et la communauté internationale.
« Comparé à Taylor, Compaoré le dictateur du Burkina, Houphouët-Boigny le dictateur de Côte-d’Ivoire et Kadhafi le dictateur de Libye sont des gens bien, des gens apparemment bien. Pourquoi apportent-ils des aides importantes à un fieffé menteur, à un fieffé voleur, à un bandit de grand chemin comme Taylor pour que Taylor devienne le chef d’un État ? Pourquoi ? Pourquoi ? De deux choses l’une : ou ils sont malhonnêtes comme Taylor, ou c’est ce qu’on appelle la grande politique dans l’Afrique des dictatures barbares et liberticides des pères des nations. (Liberticide, qui tue la liberté d’après mon Larousse.) »

« (la Conférence nationale, c’est la grande foire politique qu’on a organisée dans tous les pays africains vers 1994, au cours de laquelle chacun a raconté ce qui lui passait par la tête). »

Témoignage précis sur le système :
« La première fois que j’ai pris du hasch, j’ai dégueulé comme un chien malade. Puis c’est venu petit à petit et, rapidement, ça m’a donné la force d’un grand. Faforo (bangala du père) ! »

« Le camp était limité par des crânes humains hissés sur des pieux comme tous les casernements de la guerre tribale. »

Épisodes terribles, comme celui de la méthode « Pas de bras, pas d’élections » :
« On procéda aux "manches courtes" et aux "manches longues". Les "manches courtes", c’est quand on ampute les avant-bras du patient au coude ; les « manches longues", c’est lorsqu’on ampute les deux bras au poignet. Les amputations furent générales, sans exception et sans pitié. Quand une femme se présentait avec son enfant au dos, la femme était amputée et son bébé aussi, quel que soit l’âge du nourrisson. Autant amputer les citoyens bébés car ce sont de futurs électeurs. »

Dans ce récit teinté d’oralité et d’autres caractéristiques de la narration africaine, Birahima fait souvent l’oraison funèbre d’enfants-soldats tués, occasion de raconter leur histoire et la façon dont ils furent recrutés.
Partout recommencés, les grigris, les kalach, la corruption, l’anarchie, des « rebelles » aux coupeurs de route et « autres fretins de petits bandits », comme les « sobels » : « C’est-à-dire des soldats dans la journée et des rebelles (bandits pillards) dans la nuit », jusqu’à la sauvagerie extrême.
« Dans les guerres tribales, un peu de chair humaine est nécessaire. Ça rend le cœur dur et dur et ça protège contre les balles. »

« J’ai voulu devenir un petit lycaon de la révolution. C’étaient les enfants-soldats chargés des tâches inhumaines. Des tâches aussi dures que de mettre une abeille dans les yeux d’un patient, dit un proverbe des nègres noirs indigènes et sauvages. […]
"Eh bè, les lycaons, c’est les chiens sauvages qui chassent en bandes. Ça bouffe tout ; père, mère, tout et tout. Quand ça a fini de se partager une victime, chaque lycaon se retire pour se nettoyer. Celui qui revient avec du sang sur le pelage, seulement une goutte de sang, est considéré comme blessé et est aussitôt bouffé sur place par les autres. Voilà ce que c’est. C’est pigé ? Ça n’a pas pitié." »

Yacouba et Birahima, le grigriman et l’enfant-soldat, sont ballotés d'une péripétie à l'autre ; mais chaque flambée de violence est une aubaine pour eux, un regain de prospérité dans un monde en ruine.
« En ce temps-là, les Africains noirs indigènes sauvages étaient encore cons. Ils ne comprenaient rien à rien : ils donnaient à manger et à loger à tous les étrangers qui arrivaient au village. »

Finalement j’ai trouvé peu de romanciers africains qui m’aient convaincu ; mais Ahmadou Kourouma sait transmettre une bonne partie de l’esprit caractéristique de l’Afrique occidentale, notamment celui de la Côte d’Ivoire.
J’ai beau avoir vécu dans les parages et connaître les évènements, j’ai été frappé par le rendu des faits : c’est un livre d’une grande puissance. Heureusement qu’il a été écrit par un Noir, un Africain, parce que d’une autre couleur, d’une autre origine, il aurait été vilipendé, surtout à notre époque de chasse gardée de la parole.
Me reste à lire la suite et fin de ce récit, Quand on refuse on dit non, chronique du retour de Birahima en Côte d’Ivoire.

\Mots-clés : #aventure #enfance #guerre #historique #independance #politique #racisme #Religion #temoignage #traditions #violence #xixesiecle
par Tristram
le Ven 14 Mai - 20:35
 
Rechercher dans: Écrivains d'Afrique et de l'Océan Indien
Sujet: Ahmadou Kourouma
Réponses: 24
Vues: 2804

Jacques Abeille

Les Voyages du Fils

Tag traditions sur Des Choses à lire Les_vo11

« J’étais fatigué des livres, de ceux bien trop nombreux que j’avais lus autant que du seul que j’aie écrit et auquel il me semblait avoir sacrifié toute ma jeunesse. »

C’est l’incipit de la première partie, et j’ai déjà un doute sur la désinence de « que j’aie écrit » : pourquoi le subjonctif et pas l’indicatif ? Plus je lis et vérifie les formes du français, plus j’ai des doutes…
Le narrateur, le fils d’un bûcheron qu’il n’a pas connu et qui est le Veilleur du Jour du livre précédent, retrouve, dans les Hautes Brandes où les cavaliers barbares se sont sédentarisés, Barthélemy Lécriveur devenu vieux, qui lui raconte comment il rencontra une variante de Circé aux porcs et sa déchéance consécutive.
Puis sa quête d’identité le mène à suivre les traces du passage de Léo Barthe, le pornographe, jusqu’à apprendre que ce dernier avait un frère jumeau, Laurent, son père, qui fut victime d’un sacrifice rituel atroce.
Les lupercales forestières sont un rite coutumier où les vierges sont livrées à la chasse des charbonniers… ethnologie fantasmatique de nouveau…
Le thème de la mémoire et de l’oubli est marquant.
« Les hommes sont contraints de mettre beaucoup d’imagination dans les souvenirs qu’ils gardent de leur vie – c’est ça ou l’oubli – et même leurs gestes immédiats portent l’ombre de rêveries qui les redoublent. La vie est si plate, si peu réelle. »

Après avoir publié le livre précédent à la mémoire de son père, Ludovic le narrateur prend des notes pour rédiger le compte-rendu de ses voyages à son retour en Terrèbre ; l’écriture tient une place prépondérante dans les livres d’Abeille.
« Cette histoire que j’avais passé ma jeunesse à scruter pour la mettre au propre, avait précédé ma vie. Comme si la chose écrite pour moi bénéficiait en regard de l’existence d’une précellence tacite, je me trouvais, quant à mes actes, à mes sentiments aussi, dans la situation d’un auteur scrupuleux qui s’interdirait la répétition de certains mots ou de certaines tournures de langage pour en ménager l’éclat. Je m’avisais ainsi que chaque texte qui s’écrivait, selon l’axe de son propos, ne s’autorisait, si vaste soit-elle, qu’une réserve limitée de termes et que, celle-ci épuisée, le récit, l’essai ou la rêverie rencontrait son point final. À longue échéance, peut-être, certains retours du même étaient-ils admissibles, mais non sans parcimonie. »

« On ne devrait jamais se laisser conter l’histoire d’un manuscrit, soupira-t-il ; elle est toujours plus belle que son contenu. »

Nous retrouvons l’image de l’écrivain-médium d’une inspiration qui lui est étrangère, idée assez récurrente dans la littérature pour ne pas être totalement sans fondement.
« Mais le plus souvent les signes donnaient son tracé à l’œuvre sans que ma volonté prît la moindre part à cette opération. L’écriture se dévidait pour ainsi dire de son propre mouvement et avec une autorité qui m’en imposait. Je n’avais pas mon mot à dire. »

« J’étais habité par une pensée qui ne me visitait qu’à la condition que j’eusse la plume en main et qui, pour ainsi dire, me dictait le texte pour m’en offrir l’inlassable surprise. Oui, une pensée errante et forte, n’émanant de personne et qui, de temps à autre, m’élisait comme l’instrument de sa manifestation. Une grâce, en somme, car je suis bien sûr que je ne saurais, par mes seuls moyens, parvenir à une vérité si intense et vibrante. »

Il y a une certaine dimension érotique, mais aussi politique, avec notamment « les auteurs du second rayon » (libertins) et « la très ancienne et vénérable tradition anarchiste des métiers du livre ».
« Les discours, les écrits qui concernent les réalités du sexe ne peuvent rien avoir que de très commun. Les images qu’ils développent ne gravitent qu’autour d’un nombre fort limité de motifs qui appartiennent à tous. Le trait dominant de l’érotisme est la répétition et l’uniformité, inéluctablement. »

« …] sans hâte et par mille ruses, les pouvoirs politiques modelaient l’opinion et s’apprêtaient à régler avec une rigueur croissante le problème des livres, comme si la proche désuétude de ce véhicule de la pensée le rendait plus subversif. »

Avec toujours le même style soutenu, qui fait beaucoup du charme de ces récits.

\Mots-clés : #contemythe #ecriture #traditions #universdulivre #voyage
par Tristram
le Jeu 6 Mai - 0:35
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Jacques Abeille
Réponses: 17
Vues: 1267

Pierre Bergounioux

Miette

Tag traditions sur Des Choses à lire Miette10


Le narrateur, sculpteur en « ferrailles » comme l’auteur, a repris la propriété d’une famille paysanne du plateau limousin (quasiment de nos jours), qu’il nous présente au travers de ses membres, Baptiste l’opiniâtre, massif et impétueux maître-esclave de la terre, négociant voyageur et paysan planteur d’arbres, sa femme Jeanne, la douce institutrice sans dot « que la possession ne possédait pas » et que sa belle-famille déteste, les trois autres membres de la fratrie, Adrien le benjamin, Octavie la chipie à « l’air d’ajonc » et Lucie, enfin Miette (diminutif de Marie) la parcimonieuse, la mère si présente bien qu’il l’eut à peine croisée.
Au travers des photos de famille et des suppositions avouées par le « je » qui narre, mais aussi ses rencontres avec les survivants, se reconstitue le destin de chacun, « jouet de la nécessité sans faille du temps immobile et des lieux clos. »
Ce que Pierre Bergounioux relate, ce sont les règles de la vie dans cette région âpre, où le granit semble être aussi trait de caractère : l’abnégation, la dureté, le silence impassible et la maîtrise de soi des individus régis par la primogéniture et le statut de bru (autrement dit d’origine "allogène" dans un mariage de raison), dans le cadre traditionnel de l’usage.
Bergounioux développe une dialectique « du non et du oui », de l’acceptation et du refus de son sort désigné.
Il revient fréquemment sur « les choses, de la terre d’abord et ensuite des outils pour la travailler », « les choses, la maison, les terres », celles que Baptiste s’est fait devoir de perpétuer, celles qui brisèrent Octavie promise à une carrière de mathématicienne en Amérique :
« Elle avait bûché avec l’énergie qui apparentait l’effort, la peine, le vouloir à des propriétés matérielles, ce qu’à la limite ils étaient en un lieu qui ne souffrait la présence humaine qu’asservie à son despotique vouloir. »

« Ce que je veux dire, c’est que dans le même temps qu’elle se faisait l’interprète du temps d’avant, des choses éternelles, elle devinait la suite, c’est-à-dire la fin des temps, si le temps n’existe pas en soi mais toujours en un lieu qu’il baigne, et que ce lieu allait sortir du temps ou le temps – c’est tout un – le déserter. »

De l’importance d’être « gens du haut » :
« Ça paraît compliqué alors que c’est très simple, d’une évidence tangible : c’est l’endroit. Dès lors qu’on s’établissait à demeure au-dessus du grand pré, face à la chaîne des puys, à sept cents mètres d’altitude, avec le granit sous les pieds, la brande et les bois autour et le silence posé là-dessus comme une chape, on avait tout le reste, l’inflexible volonté qu’ils dictaient aux hommes, l’oppression que, par leur truchement, ils exerçaient sur les femmes, le calcul d’utilités infimes, le non, le oui, le désespoir, l’inutile fidélité. »

On apprend qu’on enrésinait déjà en Douglas dans cette région dès les années 10 ; Baptiste aurait planté un million de résineux, prévoyant, ayant compris qu’au bout de « trois mille ans » leur mode d’existence devait changer.
« Mais quoiqu’on ait fait en prévision de l’éternité d’absence où l’on va entrer, comment ne pas s’attrister, secrètement, de la venue du temps où l’on sera sorti du temps. »

Le narrateur, venu de la plaine, explicite son approche de ces « trois millénaires » incarnés :
« J’ai vu ce qui, de prime abord, avait été pour moi un mystère et le resta longtemps, la filiation profonde, l’identité secrète entre cet homme [Baptiste] né de la terre, pareil à elle, à la lande, aux bois et la grâce farouche, singulière, des filles qu’il avait engendrées après que, femmes, elles l’eurent porté.
Ce qui serait bien, c’est que nos jours, d’eux-mêmes, se rangent derrière nous, s’assagissent, s’estompent ainsi qu’un paysage traversé. On serait à l’heure toujours neuve qu’il est. On vivrait indéfiniment. Mais ce n’est pas pour ça que nous sommes faits. La preuve, c’est que l’avancée se complique des heures, des jours en nombre croissant qui nous restent présents, pesants, mémorables à proportion de ce qu’ils nous ont enlevé. Ils doivent finir, j’imagine, par nous accaparer. Quand cela se produit, qu’on est devenu tout entier du passé, notre terme est venu. On va s’en aller. »

Le récit s’achève comme cette génération disparaît.
Il m’a semblé que les circonlocutions de la langue châtiée de Bergounioux le distanciaient un peu de ses considérations sur la parentèle, en contrepoint de ce témoignage à la valeur ethnographique sans en avoir le ton.
Je ne suis pas le seul à avoir pointé cette curieuse convergence thématique contemporaine que certaines œuvres de Bergounioux partagent avec d’autres de Michon, Millet, Marie-Hélène Lafon, Jourde, qui gravite autour des petites gens dans un proche passé du centre de la France – notre centre de gravité national ?
Sinon, Quasimodo, tu peux te lancer sans crainte dans ce livre : m’étonnerait qu’il te déçoive !

\Mots-clés : #famille #fratrie #lieu #relationdecouple #relationenfantparent #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 26 Avr - 12:45
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Pierre Bergounioux
Réponses: 36
Vues: 2585

Kazuo Ishiguro

Les Vestiges du jour

Tag traditions sur Des Choses à lire 18035010

Une fois n’est pas coutume, j’ai le film en mémoire – et un peu trop ?! Le souvenir de la prestation des acteurs de ce scenario fort original nuit à celle d’Ishiguro ; bien évidement, il faudrait lire le livre avant de voir sa transposition à l'écran.
Stevens, (grand) majordome d’une maison « distinguée », fait preuve d’un dévouement total, d’une rigueur pratiquement sans défaut dans son appartenance à un univers social désuet, dépassé – de dignité dans sa subordination à laquelle il se conforme le plus exactement possible, incarnant jusqu’à l’abnégation son idéal professionnel. De même que celui d’un aristocrate, c’est un rôle à vie (cf. le père, lui-même majordome, devenu sénile et toujours en service).
« Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette. Il existe une situation et une seule où un majordome qui se préoccupe de sa dignité peut se sentir libre de se décharger de son rôle : lorsqu’il est entièrement seul. »

Stevens garde la réserve toujours à l’esprit (il vante la retenue du paysage anglais, qu’il considère comme supérieur alors qu’il n’en connaît pas d’autre), et se caractérise par une stoïque maîtrise de soi.
Cette fierté pleine de morgue transposée dans la servitude féale inclut donc la nation (l’Angleterre actuelle n’est d’ailleurs pas encore totalement affranchie du servage) :
« On dit parfois que les majordomes, les "butlers", n’existent qu’en Angleterre. Dans les autres pays, quel que soit le titre utilisé, il n’y a que des domestiques. »

Cette profession le place parfois bien près du déroulement de l’Histoire (lors des tractations pour alléger les sanctions du traité de Versailles dans le premier après-guerre) :
« Certains d’entre eux estimaient, comme Sa Seigneurie elle-même, que l’on avait manqué de fair-play à Versailles et qu’il était immoral de continuer à punir une nation pour une guerre qui était maintenant révolue. »

L’attachement à la valeur morale de l’employeur, plus qu’à sa noblesse de sang comme auparavant, conduit même à s’efforcer d'être utile à l’humanité au travers d’un personnage important, en servant près « du moyeu de cette roue qu’est le monde ».
« "Cet employeur incarne tout ce que je trouve noble et admirable. Dorénavant, je me consacrerai à son service." Cela, c’est de la loyauté jurée intelligemment. Où est l’absence de "dignité" dans cette attitude ? On accepte simplement une vérité inéluctable : que les gens comme vous et moi ne seront jamais à même de comprendre les grandes affaires du monde d’aujourd’hui, et que le meilleur choix est toujours de faire confiance à un employeur que nous jugeons sage et honorable, et de mettre notre énergie à son service, en nous efforçant de nous acquitter le mieux possible de cette tâche. »

Cette ambition est plutôt déçue avec le maître de Stevens, Lord Darlington, manipulé par Hitler dans l’entre-deux-guerres (mais à la mémoire duquel il restera loyal).
« Herr Hitler n’a sans doute pas eu dans ce pays de pion plus utile que Sa Seigneurie pour faire passer sa propagande. »

Son comportement est particulièrement distant et emprunté avec Miss Kenton, l’intendante.
Le comble de la rigidité mentale est atteint avec ses efforts pour s’exercer au badinage que semble lui suggérer son nouvel employeur, un homme d’affaires américain (entraînement reporté non sans humour par Ishiguro, comme l’absurde mais rituel entretien de l’argenterie).
« Il me vient à l’idée, de surcroît, que l’employeur qui s’attend à ce qu’un professionnel soit capable de badiner n’exige pas vraiment de lui une tâche exorbitante. Bien entendu, j’ai déjà consacré beaucoup de temps à améliorer ma pratique du badinage, mais il est possible que je n’aie jamais envisagé cette activité avec tout l’ardeur souhaitable. »

Sa raideur psychique ne lui permet pas de s’émanciper de l’élitisme :
« La démocratie convenait à une ère révolue. Le monde est devenu bien trop compliqué pour le suffrage universel et toutes ces histoires. Pour un parlement où les députés se perdent en débats interminables sans avancer d’un pas. Tout ça, c’était peut-être très bien il y a quelques années, mais dans le monde d’aujourd’hui ? »

Le style guindé rend parfaitement les déférentes circonlocutions de Stevens, même lorsqu’il pense (essentiellement à son service).
L’autoportrait du majordome par Ishiguro est magistral, et il pousse à des réflexions sur de possibles perspectives allégoriques sur la vie en société, le conformisme, etc.
Au soir de sa vie de majordome, c’est un bilan peu satisfaisant de son existence qui justifie le titre : gâchis de sa vie affective, d’abord avec son père, et déceptif don absolu à « Sa Seigneurie ».

\Mots-clés : #portrait #psychologique #social #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 22 Mar - 13:05
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Kazuo Ishiguro
Réponses: 38
Vues: 3298

Darcy Ribeiro

Maíra

Dans sa préface à Maíra, Ribeiro dit que le véritable sujet de son roman est la mort des dieux. Le roman est en effet construit comme un requiem à la mort annoncée de ce peuple Maïrun (4 parties dans le roman : antienne, homélie, canon, corpus). Le récit s’ouvre sur la découverte du cadavre d’une Blanche près du village maïrun et l’on suit alternativement le début de l’enquête policière pour découvrir les raisons de cette mort, les pensées d’Isaïas, maïrun converti au christianisme en proie à une crise existentielle majeure arrivé au moment où il doit devenir prêtre à Rome, mais également des parties consacrées à la cosmogonie maïrune complètement éloignée du paradigme chrétien.

Ribeiro ne se propose pas de faire une reconstitution littéraire de ce qu’aurait été la vie dans ce village indien, il ne tend pas du tout à l’objectivité : il fait parler des divinités, des morts. C'est une œuvre de fiction. Il se positionne de manière intermédiaire entre une restitution scientifique, ethnologique, objective, occidentale (on suit à la loupe des rites mortuaires, par exemple) et une pure subjectivité née de l’artifice romanesque.

C'est un roman que j'ai beaucoup apprécié, il est très riche, très mélancolique sur la fin. Très nuancé aussi, la destruction n'est pas que du côté brésilien. Beaucoup de personnages sont écartelés par les injonctions de leur propre culture (je pense au parcours christique d'Isaias et d'Alma) et Ribeiro le traduit bien.


 « Ce qu’il faut, je le sais, c’est la capacité d’affronter la vie, d’assumer mon rôle, quel qu’il soit. Finalement, être mairum, ou brésilien blanc, noir, indien ou métis n’a aucune importance. Le mauvais en moi, l’erreur, c’est de ne pas l’oublier, ni jour, ni nuit. C’est de ruminer et ressentir des bêtises, d’en souffrir. Je dois trouver dans la foi la confiance et l’acceptation de mon image et de mon essence. Pour ça il me faut prier encore plus. Mais je prie de moins en moins et avec moins de foi. Ma foi s’étiole. Serait-ce de tant demander ce qu’elle ne peut me donner ? Je n’ai pas le droit d’attendre des miracles. Y a-t-il encore des miracles ? Peut-être n’y en a-t-il jamais eu. Et finalement le miracle que je demande, quel est-il ? C’est que Dieu change ma substance, me fasse génois ou congolais ou brésilien ou un homme quelconque. Ce n’est pas le problème de Dieu. C’est mon problème. Je dois m’accepter tel que je suis, pour mieux respecter en moi son œuvre. Pauvre œuvre de merde, que Dieu me pardonne. »


« Grâce à Dieu, j’ai saisi, compris, enfin ! La pureté de Dieu, si elle existe, si Dieu existe, est dans la vie, dans la capacité de copuler, de jouir, d’enfanter. »


« La nudité, je l’ai appris hier, est l’acte très intime, très secret, de l’homme et de la femme qui, seuls au monde, délient leurs minces parures l’un devant l’autre pour l’amour et la contemplation. »


« La vérité n’est pas en un seul lieu. Et elle n’est pas chose unique. Elle est partout, elle est multiple, dispersée et contradictoire. »


« Son amour, Seigneur, est le paradis unique auquel j’aspire. Si avec elle je dois me perdre, sans elle je ne veux pas me sauver. Donne-moi, Seigneur, mon amour infortuné. Dût-il être jonché de tous les scorpions de la jalousie. Dût-il me coûter la condamnation éternelle de mon âme passionnée. Son amour, Seigneur, ou ma mort, donne-moi. »



\Mots-clés : {#}identite{/#} {#}religion{/#} {#}traditions{/#}
par Invité
le Dim 14 Mar - 0:02
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Darcy Ribeiro
Réponses: 14
Vues: 742

Wou King-Tseu (Wu Jingzi)

Chronique indiscrète des mandarins

Tag traditions sur Des Choses à lire Produc20

Il y a bien quelque chose d'excessif dans cette Chronique indiscrète des mandarins. Sa complexité d'abord, reflétant l'organisation d'une société que, plusieurs siècles durant, on a tenté de conformer à l'héritage confucianiste. C'est une enfilade de nœuds, dont on ne vient à bout qu'avec beaucoup de patience, qui structure la Chronique et qui explique aussi sa difficulté. Schématiquement, le chapitre qu'on lit introduit toujours le personnage du suivant, on comprend ainsi quel système lie et enchaîne ces personnages entre eux : des usages et des traditions qui consacrent le droit d'aîné, hiérarchisation de tous les citoyens en fonction de leurs résultats aux examens impériaux, censés sanctionner le mérite moral et intellectuel. La patience du lecteur est récompensée lorsque Wou King-Tseu lui révèle combien la grossièreté et la tyrannie sont sous-jacente dans ce système, combien ces personnages écornent la férule sous laquelle ils vivent tout en proclamant l'excellence de ce même système, à l'appui d'un enseignement et d'une culture qu'ils comprennent mal (les personnages ne s'accordent pas tous sur une vision de ce système, loin s'en faut !).

C'est peut-être une erreur de ma part d'avoir enchaîné les deux volumes de Chronique indiscrète des mandarins l'un à la suite de l'autre. J'ai hésité et cédé, pris par le goût que j'avais de cette succession d'épisodes indépendants entre eux, ou du moins, dont l'interdépendance était plus ou moins relâchée... c'est beaucoup moins vrai dans la deuxième moitié, où la cohérence du récit est bien réelle faute de pouvoir être comprise de bout en bout par un lecteur déjà épuisé, préférant l'enfilade à l'enchaînement. À l'égard de cette société si corrompu, Wou King-Tseu a somme toute donné le ton dès le premier chapitre de son livre en décrivant une attitude exemplaire : la fuite.


Mots-clés : #satirique #traditions
par Dreep
le Mer 24 Fév - 14:06
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Wou King-Tseu (Wu Jingzi)
Réponses: 6
Vues: 631

Chen Fou (Shen Fu)

Récits d'une vie fugitive


Tag traditions sur Des Choses à lire Produc12

Nos yeux auront tendance à s'égarer dans ces lignes si l'on y cherche l'ombre fuyante de son auteur, Chen Fou (1763 - 1810), lettré chinois dont on ne sait pratiquement rien. Difficile d'imaginer une autobiographie moins égotiste que la sienne : il n'existe qu'en pointillé au travers de courts épisodes qui s'accumulent selon une ligne thématique, différente à chaque partie de l'ouvrage (il y en avait six à l'origine, deux ont été perdues). Parties où l'écrivain décrit, cite à profusion ses auteurs, où il expose une trajectoire décomposée en expériences toutes liées ce qu'était la société, la culture et le pays que connaissait Chen Fou. Car celui-ci se base sur des références communes et ce qu'il a vécu, d'autres ont pu le vivre. C'est d'abord la vie de famille ― institution prédominante dans la Chine de la dynastie Qing, et donc, un reflet de son organisation ― mais aussi les activités, les jeux, les poèmes, puis les voyages au sein de ce pays peuplé de montagnes de fleuves et de temples. La vie intime s'exprime par petites touches, par quelques sourires, mais elle est phagocytée par des us et des coutumes tyranniques. S'ils sont très discrets, les sentiments finissent par transparaître : à travers le paravent, on voit la lumière.

Mots-clés : #autobiographie #traditions #viequotidienne
par Dreep
le Ven 8 Jan - 22:47
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Chen Fou (Shen Fu)
Réponses: 3
Vues: 648

Maurice Genevoix

La Dernière Harde

Tag traditions sur Des Choses à lire La_der10

Au-delà d’une connaissance manifestement née de longues et nombreuses observations, c’est à une véritable identification que Genevoix s’est livré dans la première partie du livre ; fabuleux interprète, il s’incarne (Genevoix a d’ailleurs confié dans son autobiographie Trente mille jours : « J'ai été le cerf rouge »), impressionnante immersion dans la harde où il entraîne le lecteur :
« L’eau était d’une fraîcheur délicieuse. Ils y plongeaient leurs jambes avec lenteur, jusqu’aux genoux, jusqu’aux cuisses, jusqu’au ventre. Leur poitrine y entrait à son tour, ils allongeaient leur cou sur l’eau, laissaient flotter leur tête en fermant les yeux de plaisir. Quand la surface, enfin, venait leur effleurer le mufle, ils buvaient, sans bouger, et laissaient la fraîcheur de l’eau couler en eux à petit bruit. »

« Au bout de deux semaines le premier andouiller apparut. Ses perches allongeaient toujours, poussaient un second andouiller, un autre encore. Au contraire de l’année passée, où la souffrance et la captivité avaient tari le croît de sa ramure, il surallait deux pousses d’un coup et devenait quatrième tête. Les battements de son sang se calmaient. Il oubliait maintenant, pendant des heures, le douloureux travail de ses bois. Les scions tendres du brout retrouvaient leur grisante saveur. »

« Quand il se rembuchait, le matin, il s’avançait loin dans un fort, s’y couchait lourdement pour bien marquer sa reposée, et puis, suivant son contre-pied, il en sortait par un grand saut en hourvari. Après quoi il le contournait avant d’y pénétrer encore, d’y écraser une autre reposée, et d’en sortir une seconde fois. Il ne s’y couchait point, pour son repos de la journée, qu’il n’eût ainsi dérobé sa remise par une série de faux rembuchements. Et souvent il l’abandonnait pour gagner, en celant sa voie, un autre fort plus écarté et plus secret. »

Si Genevoix prévient dans une note liminaire avoir renoncé au « riche et précis » lexique de la vénerie, il en utilise quand même ‒ et fait revivre ‒ le glossaire technique, ainsi qu’un vocabulaire malheureusement désuet de nos jours, dans notre éloignement de la "nature" ; je connaissais certains termes, comme "hampe", "forlonger", mais "volcelest"… il faut vraiment être du milieu. Et c’est sans compter de justes néologismes, comme cette métaphore du « chevelis de l'herbe », ou celle d’une « tramée de lumière »… Le style est d’une langue très pure, mais voici d’autres exemples du langage cynégétique manié de main de maître :
« Alors les valets de limiers, revenus faire le bois dans l’aiguail des petits matins, cherchèrent encore le pied des cerfs et rembuchèrent les derniers mâles. À la fin de janvier, ils ne restaient plus que trois : le Brèche-Pied, le daguet Rouge, et celui que nul n’avait revu, le Vieux qui s’était recelé dans un buisson connu de lui seul, ou qui peut-être, de nuit en nuit changeant ses reposées, avait déjoué jusqu’à présent le flair des chiens et la sagacité des hommes. »

« Il connaissait tous les gagnages où les bêtes douces vont faire leur viandis, les bêtes mordantes leurs mangeures nocturnes. »

Les « bêtes douces », menées par la vieille Bréhaigne si expérimentée, croisent les « bêtes noires » (sangliers) suivant la vieille laie qui les guide…
« Et toujours, un peu en avant de sa tête, le boutoir invisible tantôt faisait claqueter ses dents, tantôt entrefroissait ses défenses courbes et ses grais avec un grincement d’aiguisoir. »

Néanmoins, ce roman parle essentiellement des rapports des animaux sauvages avec les humains : ceux de « le Rouge », d’abord faon, hère, daguet, cerf puis grand cerf, avec la Futaie, premier piqueux d’équipage (et son compagnon Tapageaut, grand chien meneur de meute), mais aussi Grenou, « le Tueur ». Bêtes et hommes se croisent dans le même paysage à la géographie précise, repérée de toponymes qui paraissent aussi familiers aux unes qu’aux autres.
« L’odeur d’un homme et d’un limier, cela aussi se grave dans la mémoire, se reconnaît dans le vent qui passe. Les yeux voient clair, les oreilles tournent et se creusent, recueillant au passage les moindres tressaillements de l’air. La rumeur d’une forêt familière, si puissamment qu’elle comble l’espace, si amplement diverse qu’elle soit, ne couvre pas le frôlement d’un brin d’herbe que froisse le cuir d’un houseau, l’aigre sifflement de narines d’un limier qui raidit son trait. Alors on est une ombre sans poids qui s’efface au fond d’un taillis, qui traverse une allée, une autre, les pinces serrées sur les cailloux : et nul revoir, c’est le passage d’une ombre qui disparaît dans un autre taillis. Ici, en vérité, le Rouge a pris ce matin son buisson. Mais il l’a vidé en silence ; et même pour Tapageaut, pour La Futaie, ce ne sera qu’un buisson creux.
Voilà sept ans que dure cette joute, que l’Homme et le limier resserrent les cercles de leur quête. Maintenant, de plus en plus, le Rouge se laisse approcher. Invisible, rasé dans les broussailles, ses jambes ramenées sous le ventre et son mufle collé sur la terre, il les a vus passer à quelques pas, les regards fixes, les prunelles agrandies ; et de très longs frissons, comme autrefois dans l’enclos grillagé, lui couraient à travers le poil tandis qu’il les suivait des yeux, se relevait sans bruit derrière eux, et, caché derrière une cépée, tendait le cou pour les voir encore. »

Puis c’est l’ultime chasse à courre, d’un lyrisme épique, d’une passion atteignant à l’ivresse joyeuse dans la certitude de l’hallali assumé. Cette dernière partie, un peu fantastique, invraisemblable, m’a moins enthousiasmé ; elle justifie cependant le titre, et porte le constat de la dévastation accomplie par l’homme.
Chasse : nature, instinct, mort, beauté aussi. À une époque où la chasse à courre alimente les médias, cette histoire montre qu’elle remonte à profond, et que rien n’est si simple qui le paraissait. C’est une vie impitoyable qui est dépeinte, tant les chiens des veneurs que les combats du rut, ou le rejet de « la bête de chasse vouée à la curée », « le mâle déhardé » sacrifié par le clan à la meute tel un bouc émissaire aux gros yeux où se lit la « haineuse épouvante »… Texte retentissant dans l’entre-deux-guerres, un an avant la Seconde…
J’espère que beaucoup d’entre nous ont eu et auront encore leur enfance émerveillée par Raboliot ; La Dernière Harde en constitue une continuation (ainsi que de Rrou), et formerait avec lui et La Forêt perdue un triptyque consacré à la chasse. À ce propos, je recommande la consultation de l’article Wikipédia, qui ne se contente pas cette fois de recenser les prix littéraires : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Derni%C3%A8re_Harde
Une bien meilleure surprise que le plaisir de lecture attendu.

\Mots-clés : #nature #ruralité #traditions
par Tristram
le Mer 6 Jan - 12:49
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Maurice Genevoix
Réponses: 12
Vues: 750

Karel Schoeman

L'heure de l'ange

Tag traditions sur Des Choses à lire Ha1_10

Ce livre est donc le troisième volet de la trilogie des voix (c'est-à-dire des souvenirs), après Cette vie et Des voix parmi les ombres (que j’ai lus avec intérêt).
« Peu après midi, un jour de semaine, vers la fin de l’été de l’année 1838, l’ange du Seigneur apparut à Daniel Josias Steenkamp alors qu’il gardait les moutons de son frère dans le veld. »

Dans « l’État libre d’Orange », un ancien instituteur, en froid avec les notables locaux, cherche à se retrouver dans l’œuvre de sa vie : les notes où il consigne l’histoire de ce berger, aussi poète. C’est Jodocus de Lange, dit Jood, et après sa mort un scénariste de la télévision revient dans la petite ville périclitante où lui-même a vécu enfant, sur les traces de « Danie-Poète », « premier poète de langue afrikaans » : il visite le musée local, le lieu de sa sépulture, replonge dans cette époque où la Bible était omniprésente, sans cesse lue et citée en référence ; ainsi de la lutte de Jacob avec l’ange (qui m’a ramentu hors de propos Dimanche m’attend d’Audiberti). Le scénariste se rappelle une visite scolaire à Jood, l’érudit qui passe ses nuits à écrire (ou songer au passé ?), petite graine du souvenir qui a germé. Une mystérieuse Yvonne Engelbrecht lui laisse des messages pour qu’il la rappelle, ce qu’il néglige de faire.
« Peut-être qu’à force de travailler avec des mots et des images, de fil en aiguille, on devient incapable d’appréhender la réalité, alors on la transforme pour soi-même, pour pouvoir la comprendre, on écrit un scénario, on réalise un film, on rédige un article ou on publie un livre. »

« Mais sait-on jamais, peut-être qu’un jour l’un d’eux se souviendra de quelque chose, peut-être qu’une graine germera, nous avons un devoir envers les jeunes générations [… »

« Comment peut-on, en définitive, juger, comment peut-on mesurer, comment peut-on savoir qui lira ces mots, savoir où tombera – peut-être – la semence, et à quoi elle donnera naissance ? L’on croit en ce qu’on fait, l’on continue, cela suffit. »

Puis c’est de nouveau Jood qu’on écoute (auquel on doit les deux derniers extraits), qui s’égare un peu dans ses souvenirs (et rabâche quelque peu) et qui, étranger à la région, ne s’y est jamais vraiment intégré, qui travailla à une monographie jamais achevée sur l’histoire de la bourgade, est lui aussi poète, dont la publication à compte d’auteur fut largement ignorée, sinon éreintée.
« J’étais poète, mon recueil et les exemplaires entassés derrière la porte de mon bureau sont là pour le prouver. »

On comprend que ses démêlés dans les intrigues et médisances des notabilités du lieu l’aient aigri, rendu rancunier ‒ et expliquent son enflure vaniteuse. Et on apprend qu’il hérita des notes du pasteur Jacobus Theophilus Heyns, ou pasteur Japie, premier compilateur local et premier éditeur de Daniel Steenkamp, que Jood publie in extenso avec les mêmes déboires que précédemment.
C’est maintenant au pasteur Heyns d’évoquer ses débuts dans la paroisse, et comment il s’habitua progressivement aux accommodements avec ses ouailles
« Dans un certain sens, sans m’en rendre compte, j’avais commencé à apprendre non seulement ce qu’il fallait dire, mais aussi la manière de le dire, ce qu’il valait mieux passer sous silence [… »

… et comme il passe de la rédaction de ses sermons, puis de notices biographiques, à écrire l’histoire du district à partir des archives familiales qu’on lui confie pour qu’il sauvegarde le passé ; puis comment il recueille le manuscrit où Danie-le-Fol essaya de transmettre sa vision, lui dont la famille de basse extraction est mal vue de l’establishment. Tourmenté par sa vocation (et sa libido), ce que le pasteur confesse avec humilité est autrement fort proche de ce qu’exprimait Jood, notamment ce qui chez l’ecclésiastique est la nécessaire circonspection dans ce milieu pieux où il se dit « épié en permanence ».
Puis c’est Daniel qui parle de ses visions et prédications, une vie à « chanter et témoigner » auprès des pauvres jusqu’à ce que l’hostilité des nantis le fasse taire.
Ensuite Voix de femmes ‒ assez dépitées : la veuve de Japie, celle de Jood, d’autres regards sur les mêmes situations, confortant ce que nous avons appris de l’ambition du véhément Jood, et du doux Japie qui n’en avait pas.
« Fille de mon père, femme de Jood, quarante ans passés dans cette ville aux longues rues blanches et rectilignes, quarante ans de longues soirées assise à la table de la salle à manger en attendant de remonter, seule, le couloir jusqu’à ma chambre pour aller me coucher. »

C’est cette dernière qui fit brûler les archives de son mari Jood (et donc celles de Lapie et Danie).
Enfin la sœur aînée de Danie, plus amère encore, dont on apprend qu’elle l’éleva, recopia ses poèmes, et éclaire sa vie du contexte historique (la fin de l'esclavage, la spoliation des terres en pays bâtard par les Blancs, la guerre des Boers contre les Anglais).
Tout au long du texte on retrouve l’influence de Jacob Landman, Kosie, un des fermiers pionniers de la région, puis de son fils Kobus ‒ et tout le poids de la religion dans une société fermée, conservatrice.
Et bien sûr le veld, sa désolation, la sécheresse et la poussière blanche, avec pour seuls évènements depuis la récente colonisation afrikaner la disparition des Bâtards, des Griquas et des Bochimans, ainsi que de la faune sauvage ; aussi moutons et vergers, cyprès et gommiers ‒ et les réservoirs d’une eau si rare ‒, toute une contrée résumée de quelques mots.
Qu’est-ce qui a pu retenir mon attention dans cette lecture, qui traite longuement de choses éloignées de mes préoccupations et de mes goûts ? Peut-être l’impression qu’est habilement rendu le secret des vies disparues, suggéré par des signes énigmatiques, qui ne sera jamais vraiment connu, son existence seulement révélée : les traces du passé s’estompent, deviennent incompréhensibles.
« Comprendre n’est pas possible : celui qui est confronté à la vision ne peut qu’observer en silence, émerveillé, enregistrer et accepter, en restant immobile. Le voyage se fait vers l’intérieur. »

Demeure un leitmotiv :
« Le passé est un autre pays. »

« Le passé est un autre pays : où est la route qui y mène ? »

« Le passé est un autre pays, tellement lointain qu’il en est inaccessible, et ce que l’on peut en récupérer, ce que l’on peut en conserver, on l’emporte avec soi. »


\Mots-clés : #biographie #religion #traditions
par Tristram
le Sam 26 Déc - 23:01
 
Rechercher dans: Écrivains d'Afrique et de l'Océan Indien
Sujet: Karel Schoeman
Réponses: 41
Vues: 4866

Revenir en haut

Page 1 sur 5 1, 2, 3, 4, 5  Suivant

Sauter vers: