Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 7:29

53 résultats trouvés pour universdulivre

Éric Chevillard

Prosper à l'œuvre

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Retour de Prosper Brouillon dans ce petit livre désopilant, où notre auteur s’essaie au polar. Les poncifs rappellent de façon hallucinante la façon dont ce thème est invariablement décliné en série sur notre télé nationale. C’est hilarant, comme les acceptions de l’adjectif "goguenard", rattaché à Van Gogh, puis Gauguin par notre romancier à succès.
Nos médiatiques producteurs nationaux de page-turners sont une fois encore écornés de tout cœur ; en fait c’est tout le business de l’édition nationale qui est férocement satirisé.
« Il enchaînera directement avec le festival Pleines Pages de Tarloire-sur-Vilaine, où il a accepté de prononcer une conférence (« Mots et mottes »), puis avec Les Encrières de Clonche qui attirent dans un décor riant malgré la pluie un public chaque année plus âgé. De là, il est attendu aux Journées de L’Ivre Livre d’Anchoix pour une lecture publique des Gondoliers (accompagnée à la scie musicale par Jean-Estève Ducoin). »

« Oui, car force est de reconnaître que les Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke, datent un peu. Datent même de 1929 ! Certaines de ses recommandations ne sont plus aussi pertinentes aujourd’hui.
Le marché n’est plus du tout le même. »

« La littérature pour Prosper Brouillon n’est pas un simple divertissement.
Elle n’est pas une de ces vaines passions impérieuses et vitales.
Il se fait d’elle une plus haute opinion.
Il y a de fortes sommes en jeu. »

« Le commandant arrache une tenture, frappe du poing contre le mur.
Ça sonne creux.
Nous sommes bien chez Prosper Brouillon. »

Chevillard crache dans la soupe (au moins dans celle de ses confrères) – et c’est un régal…

\Mots-clés : #humour #universdulivre
par Tristram
le Lun 19 Sep - 12:21
 
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Sujet: Éric Chevillard
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Pierre Michon

Corps du roi

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Cinq brefs textes :
Les deux corps du roi (sur Beckett)

Corps de bois (sur Flaubert)
« Le feuillage, c’est le livre. Le corps est de bois. »

« …] nous sommes comme des montres où il n’y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d’intelligence, tourneraient jusqu’à ce qu’ils se fussent usés, sans savoir pourquoi et se disant toujours : puisque je tourne, j’ai donc un but. »

L’oiseau (sur Muhamad Ibn Manglî)
« Il y a deux sortes d’hommes − ceux qui subissent le destin, et ceux qui choisissent de subir le destin. »

L’éléphant (sur Faulkner)
« Dans sa main droite le petit sablier de feu, la très précieuse cigarette qui marque avec une intolérable acuité le passage du temps, qui réduit le temps à l’instant, la durée de combustion d’une cigarette étant comparable et cependant très sensiblement inférieure à celle de cette combustion complexe d’un corps d’homme qu’on appelle une vie. »

Le ciel est un très grand homme (avant quelques péripéties biographiques sur le même thème, Michon évoque deux prières qu’il adressa : La Ballade des pendus au chevet de sa mère morte, Booz endormi à la naissance de sa fille).
« Ils [ces deux poèmes] rassurent le cadavre, ils assurent l’enfant sur ses jambes. Voilà sans doute la fonction de la poésie. Je n’en vois guère d’autre. »

Relecture pour moi de ces petits récits bien saisis, qui gravitent autour de la littérature, de l'écrivain-roi dans ce qu'il a d'immortel et d'individuel.

\Mots-clés : #essai #universdulivre
par Tristram
le Mer 7 Sep - 12:52
 
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Sujet: Pierre Michon
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Olivier Rolin

Vider les lieux

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Olivier Rolin doit « vider les lieux » (pendant le confinement), déménager de l’appartement qu’il habite depuis trente-sept ans, à l’instigation de son ex-éditeur et d’un requin de l’immobilier. Il a emballé ses livres (on pense à Je remballe ma bibliothèque d’Alberto Manguel), et s’apprête à quitter la rue de l’Odéon, le voisinage des librairies disparues la Maison des Amis des Livres d’Adrienne Monnier et Shakespeare and Company de Sylvia Beach – occasion d’évoquer Ulysse de Joyce, puis…
« …] un gueuleton spectaculaire dans un restaurant de fruits de mer du bord de la Rivière des Perles. "Fruits de mer" n’est pas le mot : trop étriqué pour qualifier les invraisemblables étals de cet établissement entre zoo marin et restaurant. Crabes géants d’Alaska, langoustes de corail bleues aux pattes tigrées, langoustes australiennes rouge sang, crevettes-mantes de Thaïlande, grands abalones, turbots, crabes violets, verts, crabes tigrés, mérous léopards, mérous marbrés, tortues sous leur filet, crocodiles, serpents de mer, anguilles marbrées, murènes, anguilles de la rivière Beijiang, écrevisses aux longues pinces bleu nuit, oursins chevelus, poissons mandarins, boisseaux grouillants, noirs, de scarabées d’eau, et l’abominable, l’obscène geoduck clam, « panope » en français, espèce de palourde géante qui sort de ses valves une énorme langue ou trompe jaune noirâtre (cette saloperie, fort prisée en Orient, peut vivre paraît-il cent cinquante ans). On se balade autour des aquariums, bouche bée tels le professeur Aronnax, son valet Conseil et le harponneur Ned Land contemplant à travers le panneau vitré du Nautilus "l’enchanteresse vision" des créatures de la mer de Chine (pour mémoire : labres verts, mulles barberins, gobies éléotres, scombres japonais, azurors, spares rayés, spares fascés, spares zonéphores, aulostones, salamandres du Japon, murènes échidnées… "Etc.", ajoute Jules Verne, qui n’eût pas été en peine d’en déverser encore de pleines mannes). On choisit (pas le panope, en ce qui me concerne, ni le crocodile qui serait d’ailleurs plutôt un gavial, ni la tortue), on fourre la bête dans un sac et hop ! à la casserole, sous vos yeux. Sous les yeux impassibles, derrière de petites lunettes rondes cerclées de métal, façon officier japonais de la Seconde Guerre mondiale, de Chen Tong le munificent [l’éditeur qui l’invita].
On s’est un peu éloigné d’Ulysse, c’est comme ça. Les livres font voyager, divaguer, ils servent à ça, entre autres. Et puis, une petite énumération de temps en temps, ça ne fait pas de mal. L’écriture contemporaine, note Perec dans Penser/Classer, a presque oublié cet art de l’énumération que pratiquaient Rabelais et Jules Verne (et Homère et Zola), et c’est dommage. Joyce, qui se permet tout, ne recule devant rien, n’y répugne pas − témoin par exemple les listes désopilantes de "héros de l’antique Irlande" ou d’"Amis de l’Île d’Émeraude" dans le chapitre dit du Cyclope. »

Olivier Rolin a de belles lectures, et en parle bien :
« Ulysse, c’est un gigantesque carnaval flamand, à la Jérôme Bosch (ou à la James Ensor). »

Il recourt également à Leiris, Chateaubriand, Claude Simon, Tchékhov, Proust, Calvino, etc.
L’évacuation, ou la séparation de ses souvenirs est l’occasion de parler de la syllogomanie, cette « collectionnite aigüe ; tendance excessive à l’accumulation d’objets hétéroclites et inutiles » (Wiktionnaire), et la crise sanitaire est surtout perçue comme une limitation des déplacements et l’interdiction des voyages (notamment en train, comme il les affectionne).
Il remue donc les livres de sa bibliothèque (sur lesquels il a noté date et lieu de lecture, parfois plus) comme autant de souvenirs ; il digresse, commente son métier d’écrivain, évoque ses propres livres.
« Toujours un peu troublante est cette façon qu’ont des événements complètement étrangers à l’écriture d’un livre de venir soudain poser leur rayon sur telle partie à laquelle on n’aurait pas, dans d’autres circonstances, prêté attention. »

« Je ne divague pas, ou pas plus que je ne le veux : si je m’égare, "c’est plutôt par licence que par mégarde", dit encore Montaigne, l’ami lointain et irremplaçable. Je ne me suis pas perdu. »

À propos de la Russie, où il enquête sur le goulag (pour Le Météorologue), et de ses remarques sur la désolation sordide d’un hôtel :
« Elles font partie d’un immense travail de domestication du peuple − d’apprentissage de la résignation − dont la terreur était la forme la plus violente, mais l’habitude du moche et de l’insuffisant une autre composante, plus insidieuse et omniprésente. »

Et toujours l'art de la digression (à proprement parler excursion et discours), discuté et mis en pratique :
« J’aime, et de plus en plus en vieillissant, me semble-t-il, par opposition aux livres qui poursuivent une idée fixe, les livres madréporiques, infiniment ramifiés et laissant le lecteur à chaque fois au bord d’un nouveau champ imaginaire, vite laissé (mais pas oublié) pour passer à un autre (à "sauts et à gambades" à la façon de Montaigne). Il n’est presque pas une page des Anneaux de Saturne qui ne me renvoie à d’autres horizons que ceux de l’East Anglia, d’autres livres encore que ceux qu’évoque l’auteur. Cette lecture en étoile est peut-être le symptôme d’une dissipation de l’esprit, d’une perte de sa faculté de concentration — ce n’est pas par coquetterie que je fais état de cette crainte, elle est très réelle, et probablement fondée. »

Donc une lecture de bon ton, cultivée, qui se situe entre Sebald et Kenneth White pour mes plus récentes dans le genre : je ne boude pas, d’autant qu’Olivier Rolin s’épanche en divagations digressives, ce qui m’a toujours plu – et que ses lectures recoupent les miennes !

\Mots-clés : #universdulivre
par Tristram
le Mar 9 Aoû - 16:11
 
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Sujet: Olivier Rolin
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Pascal Quignard

Les Larmes

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À la charnière des VIII et IXe siècles en Francie, entre raids des Normands et razzias des Sarrasins, Hartnid fut accouché par Sar la Sorcière (« la Chamane ») après son jumeau Nithard, de la princesse Berthe fille du futur Charlemagne, et du comte Angilbert, père abbé laïc de l’abbaye de Saint-Riquier en baie de Somme. Dans ce monastère, l’excellent copiste Frater Lucius, qui était amoureux de son chat, appris leurs lettres aux deux frères. Hartnid est toujours accompagné d’un geai, a la passion des chevaux ; il part courir le monde à la recherche d’un visage de femme. Nithard, devenu moine copiste, est celui qui prend note du premier texte en français.
« La première trace écrite de la langue française date du vendredi 14 février 842, à Strasbourg, sur les bords du Rhin.
La première œuvre de la littérature française date du mercredi 12 février 881, à Valenciennes, sur les bords de l’Escaut. »

Cette première œuvre est un poème dédié à sainte Eulalie, s’achevant sur l’envol d’une colombe de son cou coupé, tel le français du latin ; ce passage du livre est remarquable.
« Le premier livre où notre langue fut écrite est le premier livre brûlé de notre langue. »

Puis au travers de la vieille Sar est évoquée l’origine de l’écriture dans les grottes ancestrales.
Quignard renoue dans ce "roman" − on pourrait dire chronique de France (et d’Europe), des merveilles, légendaires et poétiques, de l’époque carolingienne −, avec sa méthode de juxtaposition de petits textes d’apparence indépendants (épisodes, scènes − détails d’une tapisserie ?) qui forment une mosaïque dont la vue globale est d’abord malaisée, mais qui bientôt enchante.
« Ce qu’il y a de plus affreux, dans l’existence que mènent les femmes, c’est que nous aimons les hommes alors qu’ils nous désirent. Chacune d’entre nous se donne tout entière à l’un d’eux alors qu’ils oublient qu’ils sont dans nos bras aussitôt qu’ils nous ont pénétrées et courent apprendre partout ce qu’ils ne savent jamais. »

« Il y a de la colère dans le désir comme il n’y a rien d’autre que de la destruction dans la faim. »

« Les sapins sont les arbres préférés des nuages.
Ils poussent spontanément vers eux leurs cimes. Les nuages viennent, ils tournent, ils s’approchent, ils s’accrochent. Soudain ils pèsent. Ce sont des compagnons sûrs et certainement de merveilleux amants. »


\Mots-clés : #contemythe #moyenage #universdulivre
par Tristram
le Lun 1 Aoû - 12:56
 
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Sujet: Pascal Quignard
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Virginie Symaniec

Barnum – Chroniques

Tag universdulivre sur Des Choses à lire Barnum10

Virginie Symaniec raconte au jour le jour comment, historienne exclue de la recherche universitaire et ainsi condamnée à la précarité, elle a créé sa maison d’édition à partir de presque uniquement elle-même − comme le ver du mûrier son cocon et sa soie. C’est donc un regard inédit sur le monde de l’édition, mais aussi du marché (le lieu où Symaniec propose ses livres à côté des légumes et foies gras, à Léon dans les Landes et ailleurs) : « l’économie réelle ». Le livre retourne à sa source d’objet fondamentalement humain au travers des péripéties (elles sont innombrables) d’un chemin éminemment existentiel, original, créatif, résilient.
« Sur un marché, un éditeur est un producteur dont le statut se rapproche parfois de celui de l'artisan s'il est lui-même imprimeur ou typographe, ou bien s'il fait lui-même le labeur en fabriquant, par exemple, des livres-objets. Le libraire, en revanche, aura sur un marché le même statut qu’un bouquiniste. Qu’il vende du neuf ou de l’occasion, comme il ne fabrique rien, il sera donc classé parmi les revendeurs. Pourtant, dans les faits, un libraire est un revendeur un peu particulier. Il est le seul à être assujetti à la loi sur le prix unique du livre, qui permet à l’éditeur de garantir le droit d’auteur et au libraire de ne pas disparaître au profit des hypermarchés. L’éditeur est donc habituellement un fournisseur qui fixe le prix auquel le libraire vendra le livre. »

« Certains sont de vrais commerçants. D’autres ont simplement "rompu". Ils font le marché comme ils se seraient réfugiés ailleurs. Au fond, c’est mon cas et ma ligne éditoriale. Et lorsque je dis que je travaille aussi sur l’exil, cela résonne beaucoup, ici. La plupart de mes acheteurs me posent mille questions. Certains de mes collègues, non. Ils me fixent, auraient mille choses à dire, c’est juste que cela ne peut pas se raconter comme ça, ce qu’on a décidé un jour de fuir, mais je sais qu’ils savent, que je n’ai rien à leur expliquer. Ceux-là m’aident beaucoup. »

« Nous, les éditeurs, sommes des producteurs qui n’avons aucune obligation d’assouvir avec notre propre argent le désir d’autrui d’être publié. Car c'est bien cela qu'on nous demande lorsqu'on nous envoie un texte : de financer sa fabrication sous forme de livre et d'en assurer l'exploitation moyennant contrepartie financière sur la vente de chaque exemplaire. […]
Éditrice, ce n’est pas non plus coach en écriture : il peut m'arriver de corriger des coquilles, de suggérer des modifications, mais je suis devenue plutôt taiseuse sur ces questions. Une écriture, cela se voit. Lorsqu'il y en a une, c'est assez incontournable. Au fond, lorsqu’il y en a une, c’est qu’il y a quelqu’un. Et un auteur qui fait son métier revient généralement lui-même sur son texte. Cela ne loupe jamais, en fait. Dix minutes avant que je n'envoie le fichier à l'imprimeur, il relit encore, demande à corriger encore, travaille encore, modifie encore. Un auteur prend sa place, jusqu'au bout. Cet effort est sacrément beau à regarder et cela se respecte, me semble-t-il. Alors je respecte cela, le métier d’écrire, pas la graphomanie. »

Les savoureuses anecdotes rapportées, à peine contextualisées, sont parfois d’un entendement difficile. Des encarts présentent l’écurie de l’éditrice, auteurs traduits d’Europe orientale, primo-romanciers et autres plumitifs qui ne seraient pas parvenus autrement jusqu’aux lecteurs. La ligne éditoriale de Symaniec pivote autour du voyage en tant que quête, exil, mouvement en littérature, voir https://www.leverasoie.com/index.php/le-ver-a-soie.
L’aspect artisanal et singulier de ce travail me semble condensé dans le concept des « poèmes à planter », effectivement fabriqués à la main à partir de « matériau spécifique », papier à ensemencer que les auteurs et lecteurs font croître dans l’imaginaire et le réel : la magie du langage avec ces mots qui poussent, recueillis et à cueillir.
« Le premier test de fabrication réalisé à partir de L’Albatros de Baudelaire est actuellement en train de se transformer tranquillement en fleurs des champs dans ma cuisine. »
2 mai 2017

« L’Albatros de Baudelaire, planté mi-mai dans ma cuisine sur graines de fleurs des champs, pousse. Se pourrait-il que quelque chose soit non seulement en train de pousser, mais aussi de fleurir au Ver à soie ? Fragilité apparue au croisement d’un pot de terre, d’eau, de lumière, de temps et de soin. L’anti-start-up par excellence. »

Outre la captivante introduction à un modèle flexible et hautement adaptatif d’entreprise, de fabrication et d’auto-diffusion-distribution (ainsi qu’à l’univers solidaire – ou pas − des camelots), l’expérience aventureuse révèle une personne marquante par l’intelligence, l’esprit de liberté, la curiosité de l’autre, la valeur du travail, la rigueur, l’humour (y compris autodérision) dans une approche subtile de la condition féminine. Une de ces réjouissantes "autres" façons de faire.

\Mots-clés : #contemporain #creationartistique #ecriture #exil #journal #mondedutravail #universdulivre
par Tristram
le Mer 20 Juil - 12:45
 
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Sujet: Virginie Symaniec
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George Steiner

Un long samedi, entretiens avec Laure Adler

Tag universdulivre sur Des Choses à lire Un_lon10

« Ce livre est issu de plusieurs séries d’entretiens inities par France Culture entre 2002 et 2014, puis réécrits et restructurés par les auteurs. »

Le premier tiers du livre traite de la judéité, et est fort déroutant : qu’est-ce que l’identité, la spécificité juive ?
On connaît ma sensibilité aux majuscules, et j’ai attentivement surveillé les occurrences du substantif avec ou sans ; il porte généralement une majuscule, et se rattacherait donc au peuple des Juifs. Steiner se dit non croyant, pratiquement antisioniste ; il se targue de réflexion rationnelle et d’esprit scientifique, rejetant notamment la notion de « race ». Qu’est-ce alors qu’être Juif, ou juif ? Ce serait appartenir à un peuple, « une vision intellectuelle, morale, spirituelle », voire « avoir une certaine culture, une certaine éducation, un certain sens esthétique » ; une sorte d’état d’esprit, de méritocratie. Partager, bénéficier d’une franc-maçonnerie de l’information, ne pas être pédophile :
« …] (je suis prudent, car que savons-nous des grands secrets ?)… »

On voit qu’à ce jeu des citations on peut vite glisser dans une vision complotiste, monter de nouveaux Protocoles des Sages de Sion !
« L’Amérique juive domine une grande partie de la science et de l’économie de la planète. »

« Mais fondamentalement, ce qui me fascine, c’est le mystère de l’excellence intellectuelle juive. Il ne faut pas être hypocrite : en sciences, le pourcentage de Nobel est écrasant. Il y a des domaines dans lesquels il y a presque un monopole juif. Prenez la création du roman américain moderne par Roth, par Heller, par Bellow, et tant d’autres. Les sciences, les mathématiques, les médias aussi… Pravda était édité par des Juifs. »

« Pourquoi est-ce que 70 % des Nobel en sciences sont juifs ? Pourquoi est-ce que 90 % des maîtres d’échecs sont juifs, que ce soit en Argentine ou à Moscou ? Pourquoi les Juifs se reconnaissent-ils entre eux à un niveau qui n’est pas seulement celui de la réflexion rationnelle ? Il y a de longues années, Heidegger disait : "Quand on est trop bête pour avoir quelque chose à dire, on raconte une histoire !" C’est méchant. Alors je vais raconter une histoire ! Il y a des années et des années, alors que j’étais jeune doctorant, je suis allé à Kiev. Je sors le soir pour me promener, j’entends des pas derrière moi, un homme se met à marcher à mon côté et prononce le mot Jid. Je ne savais pas le russe et lui ne savait pas l’allemand, mais nous découvrons que l’un comme l’autre nous savons un peu de yiddish. Je lui dis : "Vous n’êtes pas juif ? − Non, non. Mais je vais vous expliquer. Pendant les années noires des purges staliniennes, des extraterrestres auraient pu atterrir dans le village voisin qu’on ne l’aurait pas su : on ne savait rien ! Mais les Juifs, eux, avaient des nouvelles du monde entier ! Comment ? Nous ne l’avons jamais compris, mais ils savaient ce qu’il se passait." Une vraie franc-maçonnerie de la communication souterraine. Il a ajouté : "J’ai appris assez de yiddish pour pouvoir au moins leur poser la question : ‘‘Que se passe-t-il à Moscou ?’’ Parce que, eux, ils savaient." »

Tout cela est troublant, d’autant que Steiner cite fréquemment Heidegger, penseur qui fut pourtant nazi (il est vrai que les Cahiers noirs, marqués d’antisémitisme, n’avaient pas encore été publiés à l’époque). Jusque dans sa conception personnelle de la judéité, il y a une réactivation du mythe du Juif errant : être « celui qui est en route, fier de ne pas avoir de chez-lui. »
« Et dans l’errance, je vois un très beau destin. Errer parmi les hommes, c’est leur rendre visite. »

« Être juif, c’est appartenir à cette tradition plurimillénaire du respect pour la vie de l’esprit, du respect infini pour le Livre, pour le texte, et c’est se dire que le bagage doit toujours être prêt, qu’il faut toujours que la valise soit faite, je le répète. »

Suit la question de la langue, ou plutôt des langues, chez ce polyglotte.
« Pour Nabokov, Byron vient presque avant Pouchkine ; et sa nounou – capitale dans l’histoire – lui parlait anglais. »

Mademoiselle O, sa gouvernante, était de langue française, et lui apprit… le français (langue dans laquelle il écrivit ce texte) ?!
« Une langue, c’est une façon de dire les choses, tout simplement : le verbe au futur – qui s’appelle l’espoir dans certaines langues – est différent dans chaque langue. L’attente du potentiel de l’aventure humaine, de la condition humaine varie de langue en langue. Tout autant que le souvenir, que l’immense masse du souvenir. »

Puis le Livre, et les livres.
« …] on peut presque définir le Juif comme étant celui qui lit toujours avec un crayon en main parce qu’il est convaincu qu’il pourra écrire un livre meilleur que celui qu’il est en train de lire. C’est une des grandes arrogances culturelles de mon petit peuple tragique. Il faut prendre des notes, il faut souligner, il faut se battre contre le texte, en écrivant en marge : "Quelles bêtises ! Quelles idées !" »

Et la littérature.
« Bien sûr, il y a Proust et Céline qui divisent la langue française moderne entre eux. Il n’y en a pas de troisième. »

La psychanalyse.
« "Vider son sac" – comme on dit en français – dans les mains d’autrui, contre paiement, cela m’horripile. C’est se prendre au sérieux d’une façon à mes yeux inexcusable. Et d’ailleurs, dans les camps de la mort ou sous les bombardements, dans les vraies horreurs de la vie, sur les champs de bataille, on ne fait pas de psychanalyse ; on trouve en soi-même des forces presque infinies, des ressources presque infinies de dignité humaine. »


\Mots-clés : #antisémitisme #communautejuive #entretiens #religion #universdulivre
par Tristram
le Dim 8 Mai - 13:58
 
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Sujet: George Steiner
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Michael Cunningham

Les Heures

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Le prologue figure le suicide de Virginia Woolf.
Clarissa Vaughan, surnommée Mrs Dalloway par son ami Richard, cinquante-deux ans en cette fin du XXe à New-York, est une éditrice socialement engagée qui vit avec une autre femme, Sally, productrice de télévision ; elle est partie chercher des fleurs pour sa réception du soir.
Virginia Woolf, en 1923 à Richmond, s’apprête le matin à écrire Mrs Dalloway. Elle rêve de retourner vivre à Londres.
Laura Brown, en 1949 en Californie, commence à lire Mrs Dalloway, puis se résout à jouer son rôle de jeune mère enceinte, de femme au foyer.
La réception de Clarissa est destinée à Richard, célèbre écrivain atteint du sida et son ancien amant ; on apprendra qu’il est aussi le fils de Laura, et qu’il entend des voix, comme Virginia Woolf. D’autres proches gravitent autour des trois personnages féminins, tels Louis, ami de Richard et Clarissa, Julia la fille de cette dernière et son amie Mary, ou encore Nelly la cuisinière ; le mari de Virginia, sa sœur Vanessa et ses trois enfants ; le mari de Laura et leur voisine, Kitty.
Nombre de détails font coïncider les trois récits. Les thèmes récurrents se confirment : le vieillissement et la mort, notamment le suicide, l’homosexualité (qui concerne peut-être la moitié des personnages, si on inclut les bisexuels), l’accomplissement et a contrario la résignation à l’existence conventionnelle et bienséante de maîtresse de maison. La folie aussi : Laura s’efforce de réussir un gâteau, part dans une velléité de fuite parallèle à celle qui est décrite chez Virginia, pour lire dans un hôtel. Le roman varie sur le dédoublement de personnalité, de la personne elle-même et aussi de l’extérieur.
« Dans sa prime jeunesse, Clarissa Dalloway aimera une autre jeune fille, imagine Virginia ; Clarissa croira qu’un riche et tumultueux avenir s’ouvre devant elle, mais en fin de compte (comment, exactement, ce changement s’accomplira-t-il ?) elle reviendra à la raison, comme le font les jeunes femmes, et épousera un homme convenable. »

« Elle aurait pu, pense-t-elle, entrer dans un autre univers. Elle aurait pu avoir une vie aussi riche et dangereuse que la littérature. »

« Oui, Clarissa aura aimé une autre femme. Clarissa aura embrassé une femme, rien qu’une fois. Clarissa sera désespérée, profondément seule, mais elle ne mourra pas. Elle aimera trop la vie, et Londres. Virginia imagine quelqu’un d’autre, oui, quelqu’un plein de force physique mais fragile d’esprit ; quelqu’un qui possède une touche de génie, de poésie, broyé par les rouages du monde, par la guerre et l’administration, par les médecins ; une personne qui est, au sens technique, mentalement malade, parce qu’elle voit des significations partout, sait que les arbres sont des êtres sensibles et que les moineaux chantent en grec. Oui, quelqu’un de ce genre. »


\Mots-clés : #identitesexuelle #psychologique #universdulivre
par Tristram
le Mar 15 Fév - 12:20
 
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Sujet: Michael Cunningham
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Julien Gracq

En lisant en écrivant

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Les sous-titres, c'est-à-dire les thèmes abordés, et quelques glanures parmi ces bribes si phrasées :

Littérature et peinture
« Il ne serait pas sans conséquence de se demander pourquoi, dans ce procès depuis si longtemps ouvert entre la parole et l’image, les grandes religions monothéistes, Israël comme l’Islam, ont jeté les Images au feu et n’ont gardé que le Livre. La parole est éveil, appel au dépassement ; la figure figement, fascination. Le livre ouvre un lointain à la vie, que l’image envoûte et immobilise. »

« Les personnages, en effet, dans un roman tout comme dans la vie, vont et viennent, parlent, agissent, tandis que le monde garde son rôle apparent et passif de support et de décor. Pourtant quelque chose les rapproche puissamment, qui ne tient aucune place dans la vie réelle : hommes et choses, toute distinction de substance abolie, sont devenus les uns et les autres à égalité matière romanesque – à la fois agis et agissants, actifs et passifs, et traversés en une chaîne ininterrompue par les pulsions, les tractions, les torsions de cette mécanique singulière qui anime les romans, qui amalgame sans gêne dans ses combinaisons cinétiques la matière vivante et pensante à la matière inerte, et qui transforme indifféremment sujets et objets – au scandale compréhensible de tout esprit philosophique – en simples matériaux conducteurs d’un fluide. »

« C’est que la séduction de la femme ne s’exerce, sur l’artiste comme sur le calicot, que selon les canons de la beauté-du-jour, mais que le peintre, quand il peint sa maîtresse, n’est plus amoureux que de sa toile, et de ses exigences – tandis que la main à plume, elle, parce qu’elle évoque et ne peut jamais montrer, fait aisément de l’or avec du plomb sans avoir vraiment à transmuer. »

Stendhal – Balzac – Flaubert – Zola
« La psychologie dans la fiction est création pure, doublée d’un pouvoir de suggestion active. »

« …] la littérature, comme la démocratie, ne respire que par la non-unanimité dans le suffrage. »

Paysage et roman
« Qu’est-ce qui nous parle dans un paysage ?
[…]
Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d’enthousiasme qu’il communique est une ivresse du parcours. »

Proust considéré comme terminus

Roman

« Tout ce qu’on introduit dans un roman devient signe : impossible d’y faire pénétrer un élément qui peu ou prou ne le change, pas plus que dans une équation un chiffre, un signe algébrique ou un exposant superflu. »

« L’envoûtement que je subissais en l’écoutant [le Salomé de Wilde et Strauss] m’aidait à comprendre ce qui se cachait d’exigence vraie derrière la règle si absurde parce que maladroitement formulée des trois unités : l’exigence de l’absolue clôture de l’espace dramatique, le refus de toute fissure, de toute crevasse par où puisse pénétrer l’air extérieur, comme de tout temps de repos qui laisse place au recul pris. »

L’écriture
« Tout comme est peintre seulement quelqu’un qu’inspire le jeu des lignes et des couleurs (et non l’envie de représenter un arbre, une scène de genre, ou un rêve) est littérateur seulement celui que le maniement de la langue inspire peu ou prou. »

Lecture

Lectures

« Je suis toujours curieux de lire les réactions qui nous ont été conservées toutes fraîches des contemporains d’une œuvre capitale, tutoyant irrévérencieusement des ouvrages dont ils ne savent pas encore qu’ils feront un jour ployer le genou. »

« …] en littérature, comme en politique, les moyens subvertissent immanquablement les fins. »

Littérature et histoire

Allemagne

Littérature et cinéma

Surréalisme

Langue

Œuvre et souvenir

Demeures de poètes

Siècles littéraires

« Certes, il n’y a pas de raison de croire au "progrès" en matière d’art. Si d’ailleurs on remonte de quelques siècles dans le temps, il apparaît que l’homme n’y a jamais cru que peu sérieusement et très passagèrement (en revanche, pendant de longues périodes, et de toute son âme, il a cru à la réalité et presque à la fatalité de sa régression). »

Peut-être un peu trop péremptoire, et abscons parfois, mais ça reste une lecture très riche, d’une langue superbe (même si je ne suis pas d’accord avec tout ce qui est dit, et que je n’ai pas tout compris).

Ne me reste qu’à mettre la main sur En Vivant, en écrivant, d’Annie Dillard, titre apparemment démarqué de celui de Gracq, et parlant également, je crois, de vie et de littérature…

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par Tristram
le Mar 1 Fév - 15:24
 
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Sujet: Julien Gracq
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Alberto Manguel

Le Voyageur et la Tour. Le lecteur comme métaphore

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En partant de métaphores fondamentales (le monde est un livre, le livre est un voyage, etc.), Manguel réfléchit sur la lecture, au travers de saint Augustin, l'épopée de Gilgamesh, Dante et Montaigne en particulier (les références érudites sont un des intérêts de cet essai).
« Le livre est un monde dans lequel nous pouvons voyager parce que le monde est un livre que nous pouvons lire. »

« Écouter est dans une grande mesure une activité passive ; lire est une entreprise active, comme voyager. »

Si ça m’a fait penser, hors de propos, au livre à venir mallarméen, j’ai pu apprécier à quel point nous sommes déterminés à voir le monde, y compris celui d’un livre, comme « un système de signes cohérent », ayant un sens qu’on peut y chercher.
Manguel dénonce la raréfaction de la lecture en profondeur au profit du feuilletage sur la Toile :
« Aujourd’hui, le voyage n’a plus de destination. Il n’a plus pour but le mouvement mais l’immobilité, le séjour dans l’ici et maintenant ou, ce qui revient au même, le passage quasi instantané d’un lieu à un autre, de telle sorte qu’il n’y a plus de traversée d’un point à un autre, ni dans l’espace ni dans le temps, ce qui ressemble beaucoup à nos nouvelles habitudes de lecture. »

Après le lecteur voyageur, le solitaire studieux dans la tour d’ivoire, menacé d’acédie ou de mélancolie et/ou en retrait du monde dans son refuge, avec comme support de réflexion Hamlet et Prospero. (À ce propos, Manguel rapporte une édifiante appropriation du premier par le Troisième Reich.)
« À une époque où les valeurs que notre société présente comme désirables sont celles de la vitesse et de la brièveté, cette démarche lente, intense et réflexive qu’est la lecture est considérée comme inefficace et démodée. »

Le rat de bibliothèque, ou fou de livres (« ver », worm, en anglais) : le dévoreur de livres (qui n’en retient rien). Sont évoqués cette fois Don Quichotte, Bouvard et Pécuchet, Bovary.
On pense inévitablement à Umberto Eco...
« Les Muses de la poésie (ou Muses des meilleures ventes, pourrait-on dire de nos jours) gavent de sottises le lecteur grossier ; les Muses de la philosophie nourrissent d’aliments salutaires l’âme du lecteur inspiré. Ces deux notions opposées de la façon d’ingérer un texte dérivent, nous l’avons vu, du livre d’Ézéchiel et de l’Apocalypse. Lorsque saint Jean eut obéi à l’ordre de le prendre et de le dévorer, le petit livre, nous raconte-t-il, “était dans ma bouche doux comme du miel ; mais quand je l’eus dévoré il me causa de l’amertume dans les entrailles”. »

Donc un petit essai sur la lecture, par un lecteur, et pour les lecteurs.
« Nous sommes des créatures qui lisons, nous ingérons des mots, nous sommes faits de mots, nous savons que les mots sont notre mode d’existence en ce monde, c’est par les mots que nous identifions notre réalité et au moyen des mots qu’à notre tour nous sommes identifiés. »


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par Tristram
le Mer 1 Déc - 12:20
 
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Sujet: Alberto Manguel
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Umberto Eco

De Bibliotheca

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Conférence prononcée le 10 mars 1981 pour célébrer le 25e anniversaire de l’installation de la Bibliothèque communale de Milan dans le Palais Sormani.
À partir du fameux texte de Borges, Eco se propose de définir une « mauvaise bibliothèque » (on pense évidemment à celle de Le Nom de la rose).
« P) Les horaires doivent coïncider exactement avec les horaires de travail, décidés par accord préalable avec les syndicats : fermeture absolue le samedi, le dimanche, le soir et à l’heure des repas. Le pire ennemi de la bibliothèque est l’étudiant qui travaille ; son meilleur ami est l’érudit local, celui qui a une bibliothèque personnelle, qui n’a donc pas besoin de venir à la bibliothèque et qui, à sa mort, lègue tous ses livres. »

Mais le grand praticien va au-delà de l’humour :
« La notion de bibliothèque est fondée sur un malentendu, à savoir qu’on irait à la bibliothèque pour chercher un livre dont on connaît le titre. C’est vrai que cela arrive souvent mais la fonction essentielle de la bibliothèque, de la mienne et de celle des amis à qui je rends visite, c’est de découvrir des livres dont on ne soupçonnait pas l’existence et dont on découvre qu’ils sont pour nous de la plus grande importance. Bien sûr on peut faire cette découverte en feuilletant le catalogue mais il n’y a rien de plus révélateur et de plus passionnant que d’explorer des rayons où se trouvent par exemple rassemblés tous les livres sur un sujet donné, chose que le catalogue auteurs ne donnera pas, et de trouver à côté du livre qu’on était allé chercher un autre livre qu’on ne cherchait pas et qui se révèle être fondamental. La fonction idéale d’une bibliothèque est donc un peu semblable à celle du bouquiniste chez qui on fait des trouvailles et seul le libre accès aux rayons le permet. »

Je ne peux pas m’empêcher de penser que cet idéal bibliothécaire s’apparente évidemment au feuilletage sur la Toile…

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par Tristram
le Ven 26 Nov - 12:22
 
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Daniel Mendelsohn

Trois anneaux ‒ Un conte d'exils

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Dans ce texte mi-essai mi-confidence d'écrivain, Mendelsohn étudie la structure de l’Odyssée ; Ulysse y est qualifié de polytropos, qui a plusieurs tours (dans son sac), et cette épithète a aussi un aspect littéraire :
« Ce procédé s’appelle la composition circulaire. Dans cette structure annulaire, le récit semble se perdre dans une digression (l’interruption du fil de l’intrigue principale étant annoncée par une formule toute faite ou une scène convenue), mais cette digression, qui a toutes les apparences d’une divagation, décrit au bout du compte un cercle, puisque le récit reviendra au point précis de l’action dont il s’est écarté, ce retour étant signalé par la répétition de la formule ou de la scène convenue qui avait indiqué l’ouverture de la parenthèse. Ces cercles pouvaient recouvrir une seule et même digression ou une série plus complexe de récits enchevêtrés, imbriqués l’un dans l’autre, à la manière des boîtes chinoises ou des poupées russes. »

« En ceci, la digression n’est jamais une déviation. Ses tours et détours poursuivent le même objectif, à savoir nous aider à comprendre l’action unique et complète qui constitue le sujet de l’œuvre dans laquelle ils s’inscrivent. »

Enchâssement de narrations secondaires mises en parenthèses, boucles discursives rompant la linéarité chronologique du récit et faisant de celui-ci une histoire au-delà des faits historiques rapportés, voilà qui encore récemment nous a interpelés sur le forum, avec des interrogations irritées à propos de mises en œuvre peut-être mal agencées. Ce procédé qui remonte aux Mille et Une Nuits me fascine, mais m’agace lorsqu’il est stéréotypé, embrouillant l’intrigue au lieu de la rehausser.
Brillante démonstration avec « Un étranger arrive dans une ville inconnue au terme d’un long voyage », séquence de l’exilé reprise da capo, leitmotiv revenant plusieurs fois, autant de faux départs séparés par des digressions-commentaires qui apportent indirectement des renseignements en lien avec le sujet principal ; cette ludique leçon de philologie appliquée enrichit élégamment le texte, qui comporte cependant des redites apparemment gratuites.
Mendelsohn suit le même fil jusque dans Fénelon (Les Aventures de Télémaque), puis Proust, enfin Sebald, et la trame s’étoffe de correspondances partagées dans cette remarquable mise en abyme du procédé. Cet ingénieux tour de pensée m'a ramentu Nabokov, c'est dire !

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par Tristram
le Sam 6 Nov - 12:44
 
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Pierre Michon

Trois auteurs. Balzac, Cingria, Faulkner

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Commentaires littéraires… mais quel bonheur d’expression ! quelle intimité avec Balzac, dont les souvenirs se mêlent à ceux de proches dans une affectueuse nostalgie. Évidemment les personnages de l’auteur, mais aussi ses expressions, parfois archaïques, entrées dans la langue, tant qu’on en oublie l’origine (« il est connu comme le houblon », c’est lui).
« Je me demande si on y a encore le loisir et la passion de s’étriper pendant toute une vie pour un héritage, maintenant que tout va plus vite. »

Affinités avec le pauvre Cingria (hagiographie médiévale notamment).
Michon nous apprend que c’est Absalon ! Absalon ! qui lui a permis de franchir le pas et d’entrer en écriture avec Les Vies minuscules – Faulkner père de son texte…


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par Tristram
le Ven 5 Nov - 11:21
 
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Hermann Hesse

Le métier d'écrivain

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Cinq articles portant sur la littérature, la sienne comme celle d’autres, y compris d’un œil critique. L’ensemble est daté et m’a paru de peu d’intérêt. Mais j’ai apprécié, dans L’esprit du romantisme, la notion (orientale) de possible coexistence de positions opposées, comme les regards du classicisme et du romantisme.
« Ne voir au contraire dans la réalité qu’apparences, mutabilité ; douter au plus haut point de la différence entre les plantes et les animaux, l’homme et la femme ; accepter à chaque instant que toutes les formes se dissolvent et se confondent, c’est se conformer au point de vue romantique. »

Écriture et écrits :
« Tout ce qui est écrit s’éteint plus ou moins vite, l’espace de quelques millénaires ou de quelques minutes. Tous ces écrits, comme toute leur extinction, l’esprit universel les lit et en rit. Pour nous, il est bon d’en avoir lu certains et d’en deviner le sens. Ce sens, qui se dérobe à toute écriture et lui est cependant inhérent, reste toujours le même. J’ai joué avec lui dans mes notes. J’ai contribué à le rendre un peu plus clair ou plus voilé aussi. Je n’ai rien dit de nouveau ; je ne le voulais pas non plus. Nombre de poètes et d’esprits pénétrants l’ont déjà dit maintes fois, à chaque fois d’une façon légèrement différente, légèrement plus plaintive ou plus gaie, plus amère ou plus douce. On peut choisir les mots autrement, entrelacer et structurer les phrases différemment, employer et disposer sur la palette les couleurs d’une autre manière, prendre un crayon dur ou un crayon tendre, il n’y a toujours qu’une seule chose à dire : l’Ancien, l’objet récurrent de nos paroles, l’objet récurrent de nos tentatives, l’Éternel. Ce qui est intéressant, c’est à chaque fois l’innovation ; ce qui est captivant, c’est à chaque fois la révolution qui secoue les langues et les arts ; ce qui est envoûtant, ce sont tous les jeux des artistes. Ce qu’ils veulent dire avec tout cela, ce qui mérite d’être dit sans être pourtant toujours et tout à fait dicible, demeure un à jamais. »


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par Tristram
le Ven 1 Oct - 21:15
 
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Maxime Decout

Éloge du mauvais lecteur

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Essai sur la lecture qui établit, historiquement et au travers de nombreux exemples de livres, une dialectique entre "bon" et "mauvais" lecteur, situés entre deux attitudes contraires, l’immersion ou identification et l’interprétation ou déchiffrement (sans oublier l’opposition émotion et intellection).
« Le mauvais lecteur est un révélateur hors pair d’une situation inévitable mais qu’on accepte rarement de reconnaître : deux personnes ne lisent jamais le même texte. Une œuvre n’est nullement une chose objective mais une représentation mentale que chacun se forge à partir de son interprétation, de ses impressions et de ses souvenirs. »

La participation active du lecteur (voir ICI) semble de plus en plus fréquemment soulignée dans le domaine de la pensée critique : ainsi, on prône de nos jours que chaque lecture réactualise le texte lu.
J’ai été gêné par l’impression que Decout considèrerait par endroits les livres comme univoques (il n’y aurait qu’un seul "message", une seule lecture voulue de chacun), et précisément projetés, planifiés par un auteur absolument maître de ses intentions et réalisations, alors que l’œuvre littéraire peut être polysémique, même en dehors de ses desseins.
Pareillement, les « textes fantômes », « représentations mentales » des possibilités non réalisées dans l’œuvre, forment une notion pertinente, mais trop souvent perçus comme inconscients chez les auteurs.
Cet essai m'a paru un peu pécher par redondance superfétatoire, usant le fil complaisant du "mauvais lecteur" que son propre lecteur voudrait devenir. Heureusement, Decout fait référence de façon captivante à des travaux critiques (Barthes, Blanchot, etc.) comme à des œuvres littéraires (de Cervantès, Flaubert, James, Borges, Perec, Nabokov, Bolaño, Senges, etc.). L’ouvrage évoque notamment les travaux de Christine Montalbetti et les fictions d’Éric Chevillard, chouchous de Topocl et Louvaluna…

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par Tristram
le Dim 26 Sep - 15:10
 
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Sujet: Maxime Decout
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Alberto Manguel

La cité des mots

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Cinq conférences qui parlent de la littérature et de comment, au-delà de rendre compte de la réalité, elle la crée. Manguel utilise beaucoup la dichotomie dans son approche, cherchant des clés souvent effectives dans les oppositions entre des notions comme dedans et dehors, etc. Il fait référence notamment aux tablettes de Gilgamesh et à la Bible (Job, Babel), à Döblin, Kafka, à la Légende de l’homme rapide de Zacharias Kunuk, à Cervantes… C’est si érudit qu’on trouve toujours au moins un passage intéressant.
« J’ai découvert que, les années passant, mon ignorance en d’innombrables domaines – anthropologie, ethnologie, sociologie, économie, science politique, et bien d’autres – est devenue de plus en plus parfaite tandis que, dans le même temps, d’une vie entière passée à lire au petit bonheur, il m’est resté en tête une sorte de recueil de citations dans les pages duquel je trouve mes propres réflexions formulées avec les mots d’autrui. »

« Søren Kierkegaard, que Kafka lisait durant son séjour à Zürau, écrivit en 1843 la kafkaïenne observation que voici : “Ce que les philosophes ont à dire de la réalité est aussi trompeur qu’un panonceau trouvé dans un marché aux puces, REPASSAGE EFFECTUÉ SUR PLACE. On apporte son linge et on s’aperçoit qu’on s’est fait avoir : le panonceau ne se trouve là que parce qu’il est à vendre.” »

« Nous savons que les conflits naissent de perceptions artificielles d’autrui, de dogmes qui nous identifient et qui, par crainte de dissolution, excluent afin de mieux définir, oubliant que ceux que nous considérons comme des monstres ne “restent pas à jamais des monstres”. »

Point de vue sur le marché de la publication littéraire :
« Pris entre le stratège en marketing éditorial et l’acheteur responsable pour les grandes enseignes de librairie, et peut-être aussi moins consciemment attentifs à leur responsabilité, les éditeurs, les écrivains qui enseignent la création littéraire et presque tous les participants à l’industrie du livre sont devenus, dans une large mesure, des éléments d’une chaîne de fabrication produisant des artefacts destinés à un public qui n’est plus constitué de lecteurs (au sens traditionnel) mais de consommateurs. »

« Les suppléments littéraires, contraints par une politique d’ensemble de la presse de s’adresser à des lecteurs supposés peu avertis, accordent de plus en plus de place à ces mêmes ouvrages de type “fast-food”, contribuant ainsi à donner l’impression que ces livres sont aussi valables que n’importe quel classique démodé, ou que les lecteurs ne sont pas assez intelligents pour apprécier la “bonne” littérature. Ce dernier point est très important : l’industrie doit faire notre éducation en matière de stupidité, car ce n’est pas naturellement qu’on devient stupide. Au contraire, nous venons au monde en tant que créatures intelligentes, curieuses et avides d’instruction. Il faut un temps et des efforts immenses, aux plans individuel et collectif, pour amortir et finalement réprimer nos capacités intellectuelles et esthétiques, notre perception créatrice et l’usage que nous faisons du langage. »

« Le travail de tels ["bons"] editors paraît plus remarquable encore si l’on considère le combat qu’ils mènent contre les gros groupes industriels exigeant la production d’une littérature industriellement efficace, à vente rapide, qui assimile difficulté à manque de talent, veut que chaque situation fictionnelle soit résolue, oppose des affirmations à chaque doute suggéré par l’imagination, et présente du monde une image pleinement compréhensible, d’où toute complexité a été éliminée et pour laquelle nulle connaissance nouvelle n’est requise, offrant en échange un état de “bonheur” décervelé. »

Encore une fois, Manguel semble renvoyer à ma récente lecture d'Eco !

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par Tristram
le Sam 25 Sep - 0:03
 
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Sujet: Alberto Manguel
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Umberto Eco

De Superman au surhomme

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Essais des années soixante à quatre-vingt-dix, traitant essentiellement du roman populaire ou historique et du feuilleton (paternaliste, populiste) bref de la « narrativité de masse », « culture de grande consommation », « l’industrie de l’évasion » qui « console » le lecteur, versus le roman problématique, « qui propose des fins ambiguës », et remet en question la notion acquise de Bien et de Mal :
« Il faut démonter les mécanismes. »

L’étude notamment d’Eugène Sue et Alexandre Dumas, des surhommes (nietzschéens) de Vatekh à Tarzan et des superhéros des comics ainsi que le James Bond d’Ian Fleming, mène à des rapprochements passionnants entre littérature et idéologie.
« L’apaisement – qui, dans le roman commercial, résulte de la consolation par réitération de l’attendu – se présente, sous une forme idéologique, comme la réforme destinée à changer certaines choses afin que tout reste immuable : ce qui revient à nommer l’ordre, né de l’unité dans la répétition, de la stabilité des sens acquis. Idéologie et structure narrative se rejoignent en une union parfaite. »

« Le Comte de Monte-Cristo est sans doute l’un des romans les plus passionnants qui aient jamais été écrits, et c’est aussi l’un des romans les plus mal écrits de tous les temps et de toutes les littératures. »

Eco analyse Six Problèmes pour Isidro Parodi, le polar de Borges et Bioy Casares.
« Assumer que les livres se parlent entre eux sans que les auteurs (utilisés par les livres pour parler – une poule est l’artifice qu’un œuf utilise pour produire un autre œuf) se connaissent nécessairement, cela constitue, je crois, un excellent procédé borgésien. »

Il dégage « une excellente clé de lecture de l’œuvre de Borges » : dans ses récits l’enquête est du même registre de fiction que les faits rapportés, qui sont mis en scène et racontés par un autre esprit.
« On n’est jamais face au hasard, ou au fatum, on se trouve toujours à l’intérieur d’une trame (cosmique ou situationnelle) pensée par un quelconque autre esprit selon cette logique fantastique qu’est la logique de la Bibliothèque. »

Je pense que c’est cette cohérence fictionnelle qui induit chez le lecteur la satisfaction de découvrir un monde qui a un sens (comme il voudrait que le nôtre en ait un).
« …] ce qui caractérise le roman policier, fût-il d’investigation ou d’action, ce n’est pas tant la variation des faits que le retour d’un schéma habituel dans lequel le lecteur reconnaîtra quelque chose de déjà vu auquel il s’est attaché. »

Dans une conclusion de 1993 qui garde de sa pertinence :
« L’idiot du village des programmes télé actuels […] peut être aussi un intellectuel qui a compris que, au lieu de se fatiguer à écrire un chef-d’œuvre, il était possible d’avoir du succès en baissant son pantalon à la télé et en montrant son postérieur, en lançant des insanités lors d’un débat culturel, ou carrément en agressant à coups de gifles son interlocuteur. »


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par Tristram
le Lun 20 Sep - 13:34
 
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Jacques Abeille

Les Voyages du Fils

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« J’étais fatigué des livres, de ceux bien trop nombreux que j’avais lus autant que du seul que j’aie écrit et auquel il me semblait avoir sacrifié toute ma jeunesse. »

C’est l’incipit de la première partie, et j’ai déjà un doute sur la désinence de « que j’aie écrit » : pourquoi le subjonctif et pas l’indicatif ? Plus je lis et vérifie les formes du français, plus j’ai des doutes…
Le narrateur, le fils d’un bûcheron qu’il n’a pas connu et qui est le Veilleur du Jour du livre précédent, retrouve, dans les Hautes Brandes où les cavaliers barbares se sont sédentarisés, Barthélemy Lécriveur devenu vieux, qui lui raconte comment il rencontra une variante de Circé aux porcs et sa déchéance consécutive.
Puis sa quête d’identité le mène à suivre les traces du passage de Léo Barthe, le pornographe, jusqu’à apprendre que ce dernier avait un frère jumeau, Laurent, son père, qui fut victime d’un sacrifice rituel atroce.
Les lupercales forestières sont un rite coutumier où les vierges sont livrées à la chasse des charbonniers… ethnologie fantasmatique de nouveau…
Le thème de la mémoire et de l’oubli est marquant.
« Les hommes sont contraints de mettre beaucoup d’imagination dans les souvenirs qu’ils gardent de leur vie – c’est ça ou l’oubli – et même leurs gestes immédiats portent l’ombre de rêveries qui les redoublent. La vie est si plate, si peu réelle. »

Après avoir publié le livre précédent à la mémoire de son père, Ludovic le narrateur prend des notes pour rédiger le compte-rendu de ses voyages à son retour en Terrèbre ; l’écriture tient une place prépondérante dans les livres d’Abeille.
« Cette histoire que j’avais passé ma jeunesse à scruter pour la mettre au propre, avait précédé ma vie. Comme si la chose écrite pour moi bénéficiait en regard de l’existence d’une précellence tacite, je me trouvais, quant à mes actes, à mes sentiments aussi, dans la situation d’un auteur scrupuleux qui s’interdirait la répétition de certains mots ou de certaines tournures de langage pour en ménager l’éclat. Je m’avisais ainsi que chaque texte qui s’écrivait, selon l’axe de son propos, ne s’autorisait, si vaste soit-elle, qu’une réserve limitée de termes et que, celle-ci épuisée, le récit, l’essai ou la rêverie rencontrait son point final. À longue échéance, peut-être, certains retours du même étaient-ils admissibles, mais non sans parcimonie. »

« On ne devrait jamais se laisser conter l’histoire d’un manuscrit, soupira-t-il ; elle est toujours plus belle que son contenu. »

Nous retrouvons l’image de l’écrivain-médium d’une inspiration qui lui est étrangère, idée assez récurrente dans la littérature pour ne pas être totalement sans fondement.
« Mais le plus souvent les signes donnaient son tracé à l’œuvre sans que ma volonté prît la moindre part à cette opération. L’écriture se dévidait pour ainsi dire de son propre mouvement et avec une autorité qui m’en imposait. Je n’avais pas mon mot à dire. »

« J’étais habité par une pensée qui ne me visitait qu’à la condition que j’eusse la plume en main et qui, pour ainsi dire, me dictait le texte pour m’en offrir l’inlassable surprise. Oui, une pensée errante et forte, n’émanant de personne et qui, de temps à autre, m’élisait comme l’instrument de sa manifestation. Une grâce, en somme, car je suis bien sûr que je ne saurais, par mes seuls moyens, parvenir à une vérité si intense et vibrante. »

Il y a une certaine dimension érotique, mais aussi politique, avec notamment « les auteurs du second rayon » (libertins) et « la très ancienne et vénérable tradition anarchiste des métiers du livre ».
« Les discours, les écrits qui concernent les réalités du sexe ne peuvent rien avoir que de très commun. Les images qu’ils développent ne gravitent qu’autour d’un nombre fort limité de motifs qui appartiennent à tous. Le trait dominant de l’érotisme est la répétition et l’uniformité, inéluctablement. »

« …] sans hâte et par mille ruses, les pouvoirs politiques modelaient l’opinion et s’apprêtaient à régler avec une rigueur croissante le problème des livres, comme si la proche désuétude de ce véhicule de la pensée le rendait plus subversif. »

Avec toujours le même style soutenu, qui fait beaucoup du charme de ces récits.

\Mots-clés : #contemythe #ecriture #traditions #universdulivre #voyage
par Tristram
le Jeu 6 Mai - 0:35
 
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Sujet: Jacques Abeille
Réponses: 17
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Jasper Fforde

L'affaire Jane Eyre

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Thursday Next, jeune vétéran de la guerre de Crimée (qui dure depuis 131 années en 1985), est « détective à la Brigade Littéraire du Service des Opérations Spéciales basée à Londres », qui s’occupe des faux en bibliophilie ; elle se retrouve impliquée dans la lutte contre Achéron Hadès, son ancien professeur d’anglais devenu un célèbre et dangereux maître du crime.
« Mais le chiffre d’affaires et les sommes d’argent liquide que brassait la distribution d’œuvres littéraires avaient éveillé l’intérêt du grand banditisme. Je connaissais au moins quatre LittéraTecs londoniens tombés dans l’exercice de leurs fonctions. »

L’originalité de cette fantaisie entre science-fiction uchronique, polar à suspense et métatextualité férue de littérature, c’est la survenue des personnages de fiction dans le monde réel et vice-versa ; cependant, ce monde réel n’est pas tout à fait le nôtre, plutôt un univers parallèle (et occasion de parodie, voire de satire ; on peut ainsi s’interroger sur le mystérieux Groupe Goliath qui pèse tant sur la politique internationale…)
L’enlèvement de Quaverley, personnage secondaire de Martin Chuzzlewit de Dickens, pour l’éliminer du manuscrit original, prélude celui de Jane Eyre.
« Ce n’était pas ainsi que je l’imaginais. Thornfield Hall, je le voyais plus grand et plus fastueusement meublé. Il y régnait une forte odeur d’encaustique et, à l’étage, il faisait un froid de canard. Il n’y avait pratiquement aucune lumière dans la maison ; les couloirs semblaient se fondre dans une obscurité insondable. C’était austère et peu accueillant. Je remarquai tout cela, mais par-dessus tout, je remarquai le silence ; le silence d’un monde sans machines volantes, sans circulation automobile et sans grandes métropoles. L’ère industrielle avait à peine commencé ; la planète avait atteint le tournant du C’était Mieux Avant. »

Une autre belle idée : un théâtre qui joue Richard III tous les vendredis soir avec des interprètes choisis dans le public d’afficionados ! Shakespeare est omniprésent, avec notamment l’énigme de son identité.
Exemple de trouvaille loufoque : les touristes japonais croisés dans un roman victorien.
Il est préférable de bien connaître les grands romans (anglais : Charlotte Brontë, mais aussi Austen, Milton, Carroll, etc.), leurs personnages et leurs intrigues pour goûter cette lecture pleine d’allusions, et surtout d’humour. On pourrait regretter une certaine superficialité ou puérilité, un peu trop de platitudes et clichés dans cette métafiction, mais l’imaginaire original est là.
Et je ne peux m’empêcher d’y voir une allégorie des réécritures et autres révisionnismes historiques…

\Mots-clés : #historique #humour #polar #sciencefiction #universdulivre
par Tristram
le Ven 8 Jan - 12:45
 
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Sujet: Jasper Fforde
Réponses: 8
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Italo Calvino

La Machine littérature

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Table a écrit:1
Cybernétique et fantasmes
Entretien sur science et littérature
Philosophie et littérature
La littérature comme projection du désir
Définitions de territoires : le comique
Définitions de territoires : l'érotique
Définitions de territoires : le fantastique
Film et roman : problèmes du récit
Pour qui écrit-on ? ‒ L'étagère hypothétique
Des bons et des mauvais usages politiques de la littérature
Les niveaux de la réalité en littérature
2
Pourquoi lire les classiques
Les « Odyssées » dans l'« Odyssée »
Ovide et la contiguïté universelle
La structure du « Roland furieux »
« Candide » ou la vélocité
La cité-roman chez Balzac
Le roman comme spectacle
« Les Fiancés » : le roman des rapports de force
Pour Fourier. 1. Pour introduire à la société amoureuse
Pour Fourier. 2. L'ordinateur des désirs
Pour Fourier. 3. Congé. L'utopie pulvérisée
Petit guide de « la Chartreuse » à l'usage de nouveaux lecteurs
La connaissance de la Voie lactée
Le rocher de Montale
La plume à la première personne (Pour les dessins de Saul Steinberg)
En mémoire de Roland Barthes
En guise d'appendice : Autobiographie

(La seconde partie reprend plus ou moins le Pourquoi lire les classiques que j’ai déjà lu et commenté en mars. Encore merci aux éditeurs pour entretenir le flou et empêcher les lecteurs de se retrouver dans les différentes publications mélangées.)
La première partie est un recueil de conférences et articles de 1967 à 1978, portant sur l’approche structurale de la littérature, ou « les rapports entre jeu combinatoire et inconscient dans l'activité artistique », mais aussi la bibliothèque idéale et divers écrivains (la revue Tel Quel, Barthes, Queneau et l’OULIPO, démarche mathématique, mythe et conte, etc.).
Cet aperçu de sémiologie littéraire est souvent éclairant, ne serait-ce que parce qu’exposé simplement ; il peut paraître daté, mais aide à intégrer les apports des approches modernes, partiellement ou mal assimilées au moins dans mon cas.
« Nous avons dit que la littérature est, tout entière, implicite dans le langage, qu'elle n'est que la permutation d'un ensemble fini d'éléments et de fonctions. »

« Le combat de la littérature est précisément un effort pour dépasser les frontières du langage ; c'est du bord extrême du dicible que la littérature se projette ; c'est l'attrait de ce qui est hors du vocabulaire qui meut la littérature. »

« Le mythe est la part cachée de toute histoire, la part souterraine, la zone non explorée, parce que les mots manquent pour arriver jusque-là. »

« La ligne de force de la littérature moderne tient dans sa volonté de donner la parole à tout ce qui, dans l'inconscient social et individuel, est resté non exprimé : tel est le défi qu'elle relance sans relâche. »


Mots-clés : #ecriture #essai #universdulivre
par Tristram
le Lun 12 Oct - 23:43
 
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Sujet: Italo Calvino
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Collectif - Ombres de Chine (traductions proposées par André Markowicz)

Ombres de Chine

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Traductions proposées par André Markowicz.

Dans un premier temps Ombres de Chine propose une intéressante remise en question de l’idée que l’on se fait de la traduction. Il est pour le moins inhabituel qu’un auteur propose des poèmes traduits par lui d'une langue qu’il ne connaît pas. Cependant il y a là la même ambivalence, sûrement problématique, que pour toute traduction : ces poèmes ont été écrits (en français) par André Markowicz ― ces poèmes sont de Lu Zhao-Lin, Wang Wei, Li Po, Tu Fu, Han Yü ou Li Ho, etc… les deux propositions sont également vraies. Ce qui change fondamentalement avec Ombres de Chine c’est la méthode : à partir de nombreuses sources et du mot-à-mot, puis suivant l’intuition de Markowicz pour tout ce qui concerne le choix des mots, in fine la composition finale du poème. Il a été guidé en cela par ce qui l’a motivé à écrire ces poèmes et composer cette anthologie : à savoir tout un « monde » de sens qu’il avait perçu dans les traductions en russe de ces poèmes Tang, et qu’il n’avait pas retrouvé dans les autres traductions françaises. Un monde de sens qui a réveillé en lui l’écho de l’histoire du vingtième siècle ― en particulier la seconde guerre mondiale ― un écho qu’il a voulu partager aux lecteurs francophones.

En 755 a eu lieu, en Chine, la révolte d’An Lushan qui a probablement (il y a une controverse sur ce nombre) fait près de quarante millions de morts. Ce funeste record n’a précisément été dépassé que lors de la seconde guerre mondiale (près de mille deux cent ans plus tard !). S’il est vrai que ces poèmes s’étalent sur trois siècles, ceux-ci paraissent tous, de diverses façons, liés à cet événement central.

Malade seul retiré sur ce pic
Las du silence et de la solitude
Mais le Song-shan de la haute retraite
Appelle d’heure en heure le regard.
Le séjour des esprits et des merveilles
Recouvert jour et nuit par les nuages
La bruine ne se lève qu’aujourd’hui.
Le soir rougeoie sur la vallée profonde.
L’herbe est touffue sur le bord des torrents
Les arbres verts au pied de la montagne.
Le cœur se tourne vers l’immensité
Sur les versants du pic les arbres gênent.
La Yi la Luo descendent vers le fleuve
De courant en courant de plaine en plaine.
L’été prend fin ― foison de vie sauvage
L’automne ― les cultures sont semées.
Désirs restreints dans un jardin enclos
La paix revient ― le travail de la ferme.
Mais pas d’ami à qui offrir du vin :
Juste ― au creux de la main ― un peu d’eau pure.


« Malade à la maison des sources chaudes à Yang Chung » Song Zhiwen, 690

Le cœur serré traversant un village :
Sur dix maisons pas une n’est debout.
Les survivants baissent les yeux et pleurent
Ils sont en loques pour vous accueillir.
Ils semblent effrayés quand on leur parle
Mais la porte fermée le cœur s’épanche :
― À droite de Chang An la terre est pauvre
Les gens vivent souvent dans la misère.
Ce pays dans le temps était heureux.


« Poème de deux cent vers écrit en traversant les faubourgs de l’ouest » Li Shang-Yin, 838 (extrait)

Sur trois siècles, plusieurs « écoles » ont eût le temps de se former : nombre ― la plupart j’ai l’impression ― de ces poèmes sont très narratifs. Le dernier poème, que Markowicz a choisi pour clore son anthologie, est peut-être celui qui donne l’image la plus clair ― autrement dit la plus violente ― du climat qui a régné en Chine pendant tout ce temps. Ce dernier poème est de 884, il décrit un autre conflit que celui qui a éclaté lors de la révolte ; il décrit un conflit lié, toujours, à celui de 755.

D’autres poèmes ― je ne sais dans quelles proportions, mais certainement non négligeables ― se concentrent entièrement sur des images poétiques, fort belles ou émouvantes. On retrouve cependant ces images dans tout les poèmes : elles structurent les uns, se trouvent en incise dans les autres. Markowicz partage ― traduit ― un monde d’images, reflets d’un monde intérieur qui se mélangent à la chronique guerrière, à la vie des gens.

Rosée de l’orchidée
Cachée ― des yeux en larmes.
Elle ne nouera plus de liens d’amour.
Fleur de brouillard ― pas de celles qu’on cueille.
L’herbe fait ses coussins
Les pins lui font un toit
Le vent lui fait sa robe
L’eau ― ses pendants d’oreilles.
Rideaux huilés du char
Toute la nuit l’attente.
Bougie d’azur glacé
Vacillante lumière.
Au pied des monts de l’Ouest
Le vent souffle à la pluie.


« La tombe de la petite Su » Li Ho (791 – 817)

Le plus souvent, ce sont les poèmes les moins narratifs que j’ai préférés. Certains poèmes de Li Ho, ou ceux de Tu Fu. Les moins longs. Sans le fait que tous les poèmes du livre se répondent entre eux, sans les explications et les nombreuses pistes proposés dans les notes, ces courts poèmes seraient obscurs. Mais il y a une puissance d’évocation similaire à celle du haïku. L’image s’impose à l’esprit et absorbe un instant le contenu du poème et celui qui le dit : une voix ― dont le locuteur est indéfini ― un personnage, ou bien le poète lui-même, se mettant souvent en scène dans sa poésie.

Il est vrai que l’on sait peu choses sur la révolte d’An Lushan, sur cette Chine du VIIème au IXème siècle. Ombres de Chine transmet des images, raconte une histoire ― ici ces deux actes deviennent équivalents ― dans un même effort pour nous rendre cette Chine contemporaine en quelque sorte.

Au pied des monts de l’Ouest
Le vent souffle à la pluie.
Banni loin de chez moi de ma famille
Je me trouve exilé en terre étrange.
Je me surprends à comprendre que l’âme
Ressente peu d’angoisse et de douleur.
Je retourne aux chapitres de Tchouang-tseu
Je réalise d’où je peux venir
Ma patrie véritable je suppose
C’est le pays qui n’est d’aucun pays.


« En lisant Tchouang-Tseu » Po Chü-I (815)

Pays brisé ― monts et rivières restent
Ville au printemps ― herbe et arbres foisonnent.
Pleurant les temps les fleurs versent des larmes
Coupé de tout l’oiseau perce le cœur.
Depuis trois mois les feux d’alarmes brûlent
Une lettre reçue vaut un trésor
On se gratte la tête ― cheveux blancs
Si rares que l’épingle n’y tient plus.


« Scène de printemps » Tu Fu, mars 757

Mots-clés : #poésie #universdulivre
par Dreep
le Mar 8 Sep - 10:32
 
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Sujet: Collectif - Ombres de Chine (traductions proposées par André Markowicz)
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