Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Ven 9 Déc - 3:53

51 résultats trouvés pour vieillesse

Olivier Rolin

Extérieur monde


Tag vieillesse sur Des Choses à lire 41ltw910

Topocl a déjà beaucoup dit dans son commentaire, me reste à parsemer quelques extraits.
Digressions incessantes, presque systématiques − recherche du ton d’écriture, hésitations à trouver son chemin, ou peut-être réticences à le continuer…
« …] (puisque nous en étions là avant ces digressions qui seront je le pressens la matière même du livre, comme la liberté anarchique, rayonnante des branches, des rameaux, des feuilles, est l’être des arbres, et j’aime concevoir un livre comme un arbre, cette comparaison me venant peut-être de Flaubert qui voulait "que les phrases s’agitent dans un livre comme les feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leur ressemblance") [… »

« Tout d’un coup, je m’ennuie. Je m’ennuie moi-même, alors vous qui me lisez ? »

« Un écrivain ne voit vraiment que lorsqu’il a trouvé les mots pour dire ce qu’il voit. »

« Je digresse, c’est ainsi que j’avance. »

Éminemment digressif donc, parfaitement non-architecturé, dans le même ton en fait que Vider les lieux (publié ultérieurement mais annoncé dans ce livre), c’est un véritable work in progress, souvenirs et réflexions (ou « ruminations ») au fil de la plume (ou plutôt de la relecture de ses carnets) qui ne sait pas où elle va. Olivier Rolin brasse donc des ressouvenances, et parfois une évocation est suspendue par tant de parenthèses ou d’échappées sur d’autres ressouvenirs qu’elle revient comme dans un lent tourbillon en marge de l’écoulement général, telle la visite de l’ancienne demeure familiale de Nabokov à Saint-Pétersbourg, où d’ailleurs il ne nous emmènera pas, ou encore un vieux pont chinois.
« Juste après le vieux pont de Hangzhou, donc, il y a un café au bord de l’eau, sous les saules. »

Il y a aussi nombre de références à des livres qui ont compté, sa « petite bibliothèque portative » (Baudelaire, Proust, Lowry, Chateaubriand, etc.), et un beau passage sur des bibliothèques existant dans des endroits inattendus. Également sur le jardin du Luxembourg, des bonheurs de baignades et dans ses rapports à l’eau en général, l’écriture de Port-Soudan (ville qu’il n’a pas encore visitée et qu’il imagine infernale) dans la « Villa Médicine » où il est soigné pour une dépression consécutive à la fin d’une histoire d’amour.
« À Port-Soudan, je découvrais ce que j’avais imaginé, j’errais dans un paysage que j’avais inventé sans aucune prétention au réalisme, ni même au plausible, mais parfois, bizarrement, "ça marchait". »

Beaucoup de femmes, évidemment, souvent jeunes et minces, « cheveux noirs coupés au bol », de type asiatique – et souvent à peine entr’aperçues : « chronique d’occasions perdues ») …
« (les livres sont comme de grands cimetières, c’est encore Proust qui dit ça, mais sur les tombes, contrairement à lui, je peux lire les noms, que le temps n’a pas effacés. Une des – modestes – réussites de ma vie, c’est que les femmes qui l’ont traversée ne l’ont pas définitivement quittée). »

Un kaléidoscope de vues du monde qu’il a parcouru et qui l’a façonné, images poétiques à la Cendrars (plusieurs fois cité), énumérations hétéroclites comme dans L'Invention du monde, nostalgique « géographie personnelle » de lieux divers, avec quand même une forte récurrence du Soudan et de la Russie : toujours les voyages, qui rencontrent souvent l’Histoire.
« Bientôt on filera à onze mille mètres d’altitude, mobilis in mobile, on sera avalé par la cloche d’ombre de la nuit, on regardera dériver les grandes méduses pâles que font les villes en bas. »

(Mobilis in mobile, "Mobile dans l’élément mobile", est la devise du Nautilus, dans 20.000 lieues sous les mers de Jules Verne.)
La vieillesse venue, et le passé, le sien et celui de la jeunesse idéaliste.
« Vous trimballiez dans deux camions des choses pour Solidarnósć, ce mouvement qui fut le seul dans l’histoire du vingtième siècle à réaliser cette utopie communiste (qui fut celle de ta jeunesse), l’union des intellectuels et des ouvriers. »

« Cela fait des années que ça a commencé, ce lent effacement du monde, et la disparition des proches qui au début me semblait une effraction scandaleuse du néant dans la vie a pris désormais, tout en restant aussi choquante, la forme de l’inéluctable et presque de l’habituel. Il me semble que je dois en parler, même si je me suis promis d’exclure autant que possible l’intime de ce récit, ou de ne l’évoquer que lorsque c’est le monde extérieur qui le suscite, car cette attrition du territoire de l’amitié est une des raisons du mouvement qui m’emporte loin, sur les routes du plus vaste monde : je m’éloigne d’un lieu peu à peu, opiniâtrement déserté. »

Certes assez vain, et d’autant plus agaçant que je me reconnais nombre de traits communs, toutes proportions gardées, avec l’auteur…

\Mots-clés : #amour #ecriture #vieillesse
par Tristram
le Mer 21 Sep - 12:31
 
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Sujet: Olivier Rolin
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Jean-Claude Pirotte

Portrait craché

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Un vieil homme solitaire, diminué par un cancer et la paralysie faciale, s’accommode de ses peines, revisite sa vie et les livres qui l’ont toujours accompagné (notamment les Carnets de Joseph Joubert, Neruda, Michaux, Dhôtel, Chardonne, Perros). Il écrit et lit des poèmes. On y reconnaît l’auteur lui-même.
« Les livres le relient à tous les passés mémorables, et ce qu’il a négligé de lire constitue un avenir, car les livres font échec au temps. »

« Déjà, dans l’adolescence, il était hanté par cet étrange devoir qu’il entendait s’assigner : parler à la mort comme à la seule compagne. »

« L’homme » se répète dans le quotidien sans cesse repris des traitements, à la cadence de son écriture journalière dans ses carnets. Il se voit avec un humour grinçant, et regarde l’époque avec dureté.
« Rien de plus simple que de prolonger chez l’adulte les effets d’un infantilisme insidieux. Un infantilisme appris au biberon. L’héritage naturel de l’enfance, le rêve et la liberté, ou le rêve de la liberté, s’est évanoui devant des jeux abscons. Le mal des écrans vient à bout de la lumière du ciel, avec une facilité déconcertante. »

Puis il retrace son enfance, en conflit avec sa mère, la bonne, le « faux père », malgré le médecin et le grand-père attentifs, solitaire lecteur qui se dit malade pour éviter l’école, et bientôt fugue.
« La mort telle que je la concevais enfant était mon amie. »

« La mère le traitait de prétentieux et de rebelle. »

Souvenirs aussi de Namur (sans la nommer), la ville où il vécut, « avocat subversif » en lutte contre la démolition urbanistique, et où il aurait voulu ne pas revenir, alors qu’il s’était retiré à la campagne avec sa compagne.
« Tout est là-bas, à Saint-Léger, les livres, le bureau, le feu ouvert, l’évolution du ciel et des arbres du jardin, le cerisier centenaire, immense, qu’il voit de sa table par la fenêtre, les merles, les loriots, la vie. »

Puis dans sa vie il y eut les amitiés, les amours, les alcools.
Il garde l’espoir, sans illusion.
« Survivre est un miracle quotidien. »

« Étrange de convoiter toujours ce qui manque alors que l’on oublie ce qui est là, si proche et si familier que cela même ressemble à une absence. »

« Il faut mourir un jour. Cela aussi, à condition d’y arrêter sa pensée, est rassurant. Le scandale serait celui d’une vie interminable, dégradante et dénuée du moindre attrait, de l’heureuse incertitude qui fait de la surprise devant un instant de beauté le prix d’un moment, et la valeur de la mémoire. Or, le voici désarçonné de constater combien l’idée même du cancer devient vivifiante. Enfin l’ennemie ou l’amie la mort se déclare et le rassure. Il est mortel et conserve le droit de lutter pour la vie. »

« Le père, c’était d’abord et en tout le grand-père – maternel, bien sûr, il n’en a pas eu d’autre –, monsieur Prins ensuite, Jean Jannin en Bourgogne, et quand ce dernier est mort, il y a une douzaine d’années, il n’a simplement plus eu de père.
En face du père supposé, il n’éprouvait que de l’indifférence, du mépris, de l’hostilité certes, mais rien, dans son esprit, ne correspondait à l’idée qu’il s’était faite d’un père. Il en avait conclu très vite, avec un "petit sourire" qu’il n’était que le fruit bâtard d’une immaculée conception.
Les pères, il se les est donc choisis. C’est à eux qu’il ressemble dans toutes leurs diversités, c’est eux qui l’ont construit. »

J'ai beaucoup pensé à Bix au cours de cette belle lecture, attachante malgré la généralité du thème.

\Mots-clés : #mort #relationenfantparent #vieillesse
par Tristram
le Ven 4 Mar - 11:38
 
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Sujet: Jean-Claude Pirotte
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Henning Mankell

Les Bottes suédoises

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Ce roman est une suite « indépendante » de Les Chaussures italiennes.
Fredrik Welin, 70 ans, réchappe à la destruction par le feu de sa demeure ancestrale sur l’île qu’il est seul à habiter ; outre sa vie, il ne sauve de l’incendie qu’une paire de bottes, malheureusement deux pieds gauches, et ce sera un leitmotiv du livre.
« Avais-je encore l’énergie de voir une autre perspective que la vieillesse et la déchéance ? De trouver une nouvelle volonté de vivre ?
Au fond, ces questions se réduisaient à une seule. Est-ce que j’aurais la force de reconstruire la maison ? Ou allais-je laisser à Louise un tas de décombres en guise d’héritage ?
Je regardais la mer en espérant qu’une réponse se présenterait. Rien n’est venu. »

Entre rêves rapportés et remémorations (notamment d’expériences féminines), ce personnage ambivalent, morose et versatile, qui se reconnaît lui-même menteur et désastreux (surtout avec les femmes), se débat dans sa peine en cherchant un avenir tout en questionnant le sens de l’existence ; le ton est à l’unisson de l’archipel en automne, de plus en plus déserté dans la saison comme dans l’histoire/ l’avenir.
« J’étais trop vieux pour avoir mauvaise conscience. »

« Même quand on vit simplement, comme c’est mon cas, il semble que le grand enjeu de l’existence soit malgré tout d’accumuler des quantités invraisemblables d’objets sans valeur. »

« La proximité de la mort transforme le temps en un élastique tendu dont on craint sans cesse qu’il ne se rompe. »

Il est un peu agacé par Ture Jansson, son serviable voisin, ancien facteur porté aux commérages ; il s’éprend de la journaliste Lisa Modin…
« Soudain je ne savais plus si mon désir avait pour objet la femme que j’avais sous les yeux ou un souvenir. »

… Tandis que survient Louise, sa colérique fille… et d’autres incendies, manifestement criminels, adviennent aussi.
Un doute sur la traduction : j’ai été étonné de lire la présence de la perche et du gardon dans la mer Baltique…
Sinon, Les Bottes suédoises m’a moins séduit que Les Chaussures italiennes.
Fin de la postface :
« Je pense souvent, quand j’écris, à l’élévation du niveau de la mer, qui se poursuit progressivement, bien que nous ne puissions l’appréhender par nos sens. Un rivage est chose indéterminée, fluctuante, mobile. Il en va de même pour la fiction. Un récit entretient parfois, de loin en loin, une ressemblance avec la réalité. Cela n’annule pas la différence entre ce qui s’est produit et ce qui aurait pu se produire. Il doit en être ainsi.
Puisque la vérité est à jamais provisoire et changeante. »


\Mots-clés : #insularite #vieillesse
par Tristram
le Lun 7 Fév - 11:23
 
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Sujet: Henning Mankell
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Zyranna Zateli

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LE  VENT  D'  ANATOLIE. - Quidam Ed.

Dans un pauvre village du nord de la Grèce, une vieille femme agonise depuis des années. Nul ne l' approche, car on la dit malade et contagieuse. Anatolie est son nom et le vent est le déguisement que la mort a choisi pour arracher sa misérable vie. Mais Anatolie résiste résiste...

Seule une petite fille brave les interdits. Elle ne se contente pas de lui apporte à manger, elle mange avec elle et surtout elle l' écoute. Parce qu' Anatole, meme agonisante, a toute sa tete, ou à peu près. Et donc, Anatolie raconte sa vie et entraine la fillette dans ses "visions".


"Si j' avais vu en elle, comme les autres, une grande malade et une folle, je n' aurais sans doute pas jugé bon de l' observer d' aussi bon coeur, mais elle m' entrainait dans ses visions. Son récit était si convaincant, malgré ses vides et ses faiblesses, si invinciblement séduisant, que je n' avais alors qu' un désir, me laisser envelopper dans ses filets."

La jeune narratrice est plutot futée et la vielle femme, finaude et un peu sorcière. Entre ces deux-là s' établit une complicité, une forme d' amitié. Jusqu' à ce que le vent emporte la vieille dame.

Je me levai enfin  pour partir. Le vent avait laissé la porte ouverte.

Zyranna Zateli est une magienne du verbe sous une apparente simplicité.


\Mots-clés : #amitié #mort #vieillesse
par bix_229
le Lun 10 Jan - 15:45
 
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Sujet: Zyranna Zateli
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Antonio Lobo Antunes

Le Manuel des inquisiteurs

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Un propriétaire terrien, Francisco, monsieur le docteur, ministre proche de Salazar avant l’arrivée au pouvoir des « communistes », a été quitté par son épouse Isabel pour un financier. L’homme de pouvoir sera finalement interné, cancéreux et moribond :
« …] le pantin dont il semblait que le moteur détraqué d’une tondeuse à gazon se disloquait dans sa poitrine, mon père qui un an après la révolution s’obstinait à attendre les communistes dans le domaine dévasté, jouant du piano au milieu du salon dans une
le saint transformé en un mikado de tibias, en une paire de narines dilatées, en un fantoche sans mérite, et moi malgré tout attendant une parole sans savoir laquelle et qui ne venait pas, qui ne viendrait jamais, d’autant que le médecin m’a expliqué qu’il ne fallait pas y songer en me montrant des analyses et sur des radios des taches qu’il a entourées de son stylo avec un soin didactique [… »

Il a un fils, João, un faible vite spolié par la famille de sa femme, Sofia.
« ‒ Il n’y a plus rien qu’ils puissent me prendre
et les eucalyptus qui s’avançaient vers lui à travers une cohue de grenouilles, les eucalyptus qui occuperont de leurs coassements le domaine tout entier si les cousins de Sofia et le secrétaire du tribunal ne viennent pas m’expulser un de ces jours [… »

Longues phrases heureusement scandées de renvois à la ligne, rendant les ressassages et digressions d’un flux de conscience ininterrompu, des monologues aussi, chaque « récit » alternant avec un « commentaire » d’un des protagonistes ou proches impliqués, non sans allers-retours dans le temps. Ce procédé dans la lignée de Joyce et Woolf est toujours exigeant du lecteur, mais c’est ici une réussite qui n’empêche pas ce dernier d’identifier les personnages et leurs rapports autour de la figure de pouvoir ; de plus, une certaine évolution fixe l’attention dans l’entendement de révélations successives. (À déplorer malheureusement des fautes et coquilles, d’autant plus gênantes dans ce genre de texte.)
Outre les répétitions constantes, tels le cigarillo et les bretelles élastiques du ministre, des sortes de refrains ponctuent le cours du texte qui paraît parlé ; voici un de ces leitmotive temporaires, pour le coup empreint de poésie :
« ‒ Il n’existe rien au monde de plus lent que les troupeaux et les nuages »

Suivent donc la cuisinière, que monsieur le docteur saillit comme quelques autres, le vétérinaire qui devra assister cette dernière lorsqu’elle donnera le jour à Paula, (demi-)sœur de João, puis sa nourrice, et encore son amant César à qui cela vaudra une raclée, Dona Albertina, Titina la gouvernante, puis Lina sa soignante, qui se trouve connaître João expulsé du domaine…
« la clarté de Setúbal à travers les stores pareille à la lumière ambrée de la morgue où le Christ avec une tête de trafiquant de drogue mort d’overdose attend son autopsie sur le mur, les rideaux semblables à des tentures mortuaires, sur le marbre de la commode des boîtes et des brosses comme des os alignés pour l’examen du médecin légiste, ma femme s’affalant doucement comme une pieuvre s’endort, plongeant ses tentacules dans le sable des draps [… »

« …] même si à neuf ou dix ans je ne savais pas très bien ce que signifiait mourir, mourir c’était une personne mal élevée allongée avec ses chaussures sur un lit sans que personne ne lui en veuille d’abîmer le couvre-lit avec ses talons, c’était un visage couvert d’un foulard avec dessus des mouches à viande par dizaines et puis après on soupirait, on mangeait des sandwichs et on l’emmenait pour la punir dans un internat où elle n’abîmerait pas les couvre-lits ou bien on la remettait aux Gitans chez qui tout est déjà abîmé, les femmes, les mules et leur vie [… »

« ‒ Elle dit que c’est la fille de monsieur le ministre elle dit qu’elle veut parler à son père et dehors la ville aux veines ouvertes charriant des généraux de bronze, des pigeons et des laiteries vers le Tage, des pavillons avec des moteurs à gasoil de rive en rive dans une lenteur de frégates [… »

« …] remonte le ressort du perroquet de feutre qui piaille durant cinq minutes en oscillant d’arrière en avant avec un air de béatitude confuse
‒ Qui commande ? Salazar Salazar Salazar
de plus en plus lentement jusqu’à finir par se taire au milieu de la phrase et de sa danse en une expression d’attardé [… »

Autre personnage marquant : Romeu l’innocent, qui rêve des caravelles chères à Ántonio Lobo Antunes, est amoureux de Paula.
« ma mère lissant le costume avec le fer à repasser, soulignant les plis, vérifiant les boutons, nettoyant une tache de moisi avec l’élixir pour les dents, rangeant l’épingle de la cravate dans un petit sac de toile et le mélangeant aux oignons pour tromper les voleurs, branchant la télévision et moi en pyjama en train d’attendre la soupe tandis que la taverne s’assombrissait, que le fleuve s’assombrissait, qu’on allumait des torches autour de la potence et sur les caravelles de l’Infante, que les bœufs transportaient le canon en labourant l’écume avec l’araire que faisaient leurs cornes, la pendule clamant dix heures et ma mère sans interrompre son ouvrage au crochet
‒ Romeu au lit
un divan rembourré d’épis avec un chien en velours sur l’oreiller et ma mère refrénant la pendule qui, si on la laissait faire, saignait comme un porc la nuit entière
‒ Tu as ton chien-chien Romeu ? »

« …] une femme qui passait ses journées à protéger son fils des gamins de l’école, des vauriens de la taverne qui lui enfilaient une bouteille de gnôle dans les mains et lui baissaient le pantalon pour voir je ne sais quoi ou plutôt je pense ne pas le savoir mais je n’en suis pas sûre ou bon d’accord je le sais écrivez dans votre livre que je le sais et que ça ne vaut pas la peine d’en parler, la clique de la taverne le saluant sous des applaudissements, suffoquant d’hilarité [… »

Il apparaît que toutes ces paroles sont des réponses aux interrogations d’un écrivain qui se documente :
« D’ailleurs ce que Paula a raconté ne me concerne pas ni ne m’intéresse, ce n’est pas la peine de fouiller dans votre serviette, de me montrer ces papiers car j’ai d’autres chats à fouetter et je ne vais pas les lire, ou bien vous me croyez ou bien vous ne me croyez pas et vous avez déjà beaucoup de chance que je parle avec vous parce que s’il prenait à Adélaïde de feuilleter votre livre et qu’elle tombe sur mon nom et sur les mensonges de Paula à mon sujet je suis fichu [… »

Cette galerie de portraits reprend l’histoire portugaise récente, politique et sociale (fascisme, guerre d’Angola), caricaturée jusqu’au grotesque.
Le style (en flux jusqu’à atteindre des acmés, transe du beat), les métaphores (les images font fréquemment référence aux précédentes) sont puissants :
« ‒ C’est celui-là ?
un chalutier qui cheminait sur l’eau comme un apôtre en troublant les albatros, les vagues qui plissaient et déplissaient leur front soucieux, un rot du sergent qui sonnait comme un cri de l’âme, comme un discours de cirrhose et de solitude, le major montrant le carnet à l’homme au chapeau que je connaissais sans me souvenir d’où
‒ C’est celui-là monsieur le ministre »

« un drapeau sur le mur, la carte du Portugal, des étagères de livres, des téléphones, des piles de lettres, le lion chromé du presse-papiers s’élançant sur un cendrier pris au dépourvu, le gaillard âgé qui vu de près, avec ses verres lui grossissant les orbites, donnait l’impression que ses cils étaient des petites pattes d’insecte en train de s’agiter, que ses yeux allaient se mettre à courir hors de son visage, cavaler de sa veste vers son pantalon, de son pantalon vers le sol et se tapir sous un meuble comme des cafards, attendant que je parte pour retourner à leur place près du nez, ses doigts humides sur le nard, sur ma main, sur mon épaule, tâtant les tendons de mon cou en une supplique infantile »

« …] les prisonniers, des paniers percés comme moi ici, des cageots frottés de peau, des cages de côtes disloquées qui voyaient le sable et la mer à travers les murs [… »

Mademoiselle Milá, jeune maîtresse du ministre auquel elle rappelle son épouse,
« …] si encore elle avait été intelligente, si elle avait été sympathique mais elle ne l’était pas, c’était un lambeau de timidité, un pudding de stupeur, un frisson de trouille. »

dona Dores sa mère,
« ‒ Tu n’aimes pas les poupées Dores ?
j’aimerais les poupées si elles étaient vivantes, mais les poupées mortes m’épouvantent surtout si elles continuent à battre des paupières, si elles continuent à répéter
‒ Maman
ma marraine penchant la poupée en avant et en arrière, et la poupée de battre des paupières et de répéter
‒ Maman »

puis le concierge acariâtre, ensuite le fourrier chauffeur du ministre, qui participa à l’assassinat du général d’aviation Humberto Delgado et de sa compagne (opposé au régime) :
« …] il était là mon oncle au fond du puits où nous l’avons trouvé un jour, nous nous sommes penchés et nous sommes tombés tout en bas sur son visage qui nous souriait, des fois en me rasant le matin je me heurte à ses dents bleues en train de ricaner au fond de mon miroir, une rangée de dents bleues et usées sur des gencives tout aussi bleues qui me narguent [… »

Avec le passage sur les vieilles, l’évocation du ministre impotent constitue un sommet :
« ‒ Pipi monsieur le docteur pipi on ne veut certainement pas salir son petit pyjama tout propre n’est-ce pas monsieur le docteur ?
des mains qui me lèvent, me couchent, me lavent, me donnent à manger, me coincent un vase de nuit entre les jambes, moi m’écoulant de moi-même en un cliquetis d’osselets, et elles de me pincer le menton avant de s’éloigner contentes, le long du couloir, m’emportant avec elles dans le vase de nuit »

« ‒ Petit bouillon monsieur le docteur un excellent petit bouillon aux légumes passés au presse-purée, un filet de merlan frit sans aucune arête que j’ai passé une demi-heure à enlever mon chameau, une petite poire cuite, celle-là pour papa allez on y va celle-là pour maman plus vite que ça celle-là pour moi car le diable t’emporte vieillard si je n’en mérite pas une aussi celle-là c’est pour votre couillon de fils pour qu’il ne vous trouve pas maigre le jour de la visite on ne va pas effrayer son fiston avec une frimousse de crève-la-faim on ne va pas effrayer son fiston avec une frimousse de momie on va être doux comme un agneau monsieur le docteur avalez nom d’un sacré petit bonhomme ne me fermez pas ces dents avalez vas-tu avaler ou non garnement ? »

L’aspect halluciné qu’atteint par moments le texte m’a fait penser à une des sources, ibérique, (ou à un flux commun) du macabre voire du réalisme magique sud-américain.

\Mots-clés : #corruption #historique #politique #regimeautoritaire #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Mar 19 Jan - 21:27
 
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Sujet: Antonio Lobo Antunes
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Irène Nemirovsky

Jézabel

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Une femme, la soixantaine, assez belle, est accusée du meurtre d’un jeune étudiant Bernard Martin âgé d’une vingtaine d’années.
Au tribunal les témoins se succèdent alors que la femme se délite, ne fait aucun effort pour qu’on comprenne le pourquoi de son geste ; un jeune amant ?
Au déroulé de la vie de l’accusée Gladys Eysenach, riche, un amant italien, le Comte de Monti, se dessine le portrait d’une jeune fille et d’une femme qui a été aimée et admirée par les hommes et jalousée par les femmes.
Une femme qui n’a jamais pu vivre sans être aimée, sans vouloir être aimée. Même quand elle est devenue mère, sa fille l’a plus aimée que ce qu’elle l’a aimée.
A l’aube de la quarantaine, encore très belle, encore jeune, Gladys refuse de reconnaître l’âge de sa fille, 19 ans, car l’accepter ce serait devenir la mère d’une jeune femme alors qu’elle se voit comme la mère d’une enfant. Aussi quand sa fille Marie-Thérèse tombe enceinte et après que Gladys est rejeté au préalable le mariage avec le jeune Olivier (lequel mourra à la guerre) Gladys cache l’état de sa fille qui meurt en accouchant et rejette l’enfant ; elle le confie à sa domestique.

Gladys continue sa vie au même rythme, dans le même cercle de gens riches, et ne  veut qu’être aimée. Mais le temps ne s’arrête pas et la trahie ; elle peut rire, danser à s’épuiser elle a soixante ans et son amant la trompe avec une femme plus jeune.

Dans ce même temps Gladys est interpellée par un jeune étudiant Bernard Martin et si dans un premier temps elle pense que c’est parce qu’il est séduit, le jeune homme l’a détrompe vite en se dévoilant : c’est son petit-fils, l’enfant qu’elle a rejeté. Que veut-il se demande Gladys ? de l’argent bien sur, mais encore ?
Il veut être reconnu comme son petit-fils. Refus immédiat de Gladys, ce serait reconnaître son âge vis-à-vis des autres et surtout de son amant, reconnaître qu’elle est une vieille femme, une grand-mère et ça lui est impossible, mourir est préférable.
Seul, déprimé, ivre, le jeune homme se rend chez Gladys, » Jézabel comme il la nomme » qui devant son insistance et les vérités qu’il lui jette à la figure, la recommandation qu’il réclame pour obtenir un travail (c-à-d reconnaître que le jeune homme est son petit-fils, donc qu’elle est vieille) ne se contrôle plus et le tue.

« Je vous ai assez attendue. J’ai assez souffert. C’est votre tour. Mais, peut-être attendez-vous quelqu’un ?… Eh bien, qu’imaginer de plus drôle que cette rencontre ?… Quoi de plus délicieux ? Quoi de plus imprévu ? Quoi de plus comique ? Quoi ? répéta-t-il avec rage : « La porte s’ouvrit et l’amant entra. Madame ! Quel est ce jeune homme ? Votre amant, sans doute ?… Non, pas son amant, son petit-fils !… » Oh ! la délicieuse minute… Votre figure… Mais regardez-vous dans la glace !… Ah ! vous avez bien l’air d’une grand-mère maintenant !… Vous ne pourriez pas songer à cacher votre âge ! Regardez, regardez, dit-il en lui mettant de force un miroir sous les yeux : regardez ces poches sous vos yeux qui paraissent sous le fard !… Vieille !… Vieille, vieille femme, répéta-t-il hors de lui : comme je vous déteste. »

***

Une excellente lecture, avec quelle justesse, quelle sourde violence, l’auteure lève le masque de Gladys cette femme autant belle qu’ égoïste, frivole, qui n’aime qu’une personne : elle-même.  Ce n’est pas aimer qu’elle veut, c’est être aimée.

Je comprends Simla que tu l' apprécies autant.

Autres Extraits

« Elle souffrait d’une douleur jamais éprouvée. Mais elle ne s’y trompait pas. Elle savait bien que ce n’était pas de l’amour… Elle n’avait jamais ressenti autre chose que la soif dévorante d’être aimée, la paix délicieuse de l’orgueil satisfait. »

« — Je ne suis plus une femme ! songea-t-elle : je ne suis plus que la mère de Marie-Thérèse… Moi, moi… Ah ! je le sais bien, c’est le sort commun. Mais mourir aussi est le sort commun, et qui envisage la mort sans terreur ? J’aime Marie-Thérèse, certes, de tout mon cœur, je désire son bonheur, mais moi, moi, qui aura pitié de moi ?… Sans doute, je me crois encore jeune et belle, mais je suis déjà vieille, aux yeux des autres, une vieille femme dont on va rire bientôt, dont on dit : « Elle a été belle, elle a été aimée »… Et ce petit…
Elle eût tant aimé lui plaire. Non pour le prendre à sa fille… La seule pensée que Marie-Thérèse pût connaître son désir la remplissait de honte, mais pour se relever à ses propres yeux, pour étouffer dans son cœur ce cruel sentiment d’humiliation et de déchéance, cette souffrance d’orgueil blessé… Elle eût tant aimé lui inspirer, ne fut-ce qu’un instant, du désir… »

à son amant :

« Elle ne répondit pas. Le mariage… Sa date de naissance… Il avait trente-cinq ans, et elle… Elle ne put même pas prononcer mentalement le chiffre exact. Une honte folle, douloureuse, l’envahissait. Non, jamais, jamais !… S’il l’épousait, malgré cela, comment se défendre de la pensée qu’il ne voulait que l’argent, qu’il la quitterait un jour, non pas demain peut-être, ni dans un an, mais dix ans encore passeraient… Cela passait si vite… Et alors… Il serait jeune alors, et elle… « Car enfin, c’est un sursis que Dieu m’accorde, c’est un miracle, songea-t-elle désespérément. Un jour de maladie, la fièvre, la fatigue, et je me réveillerai vieille, vieille, vieille… Et il le saura… »

Confrontation mère/fille :
«  Ce n’est pas vrai, dit Gladys, je t’ai toujours aimée…
— Oui, quand j’étais une enfant, un prétexte à de belles attitudes, dit Marie-Thérèse avec amertume : vous me preniez sur vos genoux et vous vous faisiez admirer… Et moi, sotte que j’étais, je vous aimais tant, je vous admirais tant, je vous trouvais si belle !… Je vous parlais, moi, votre fille, comme à une enfant, comme à mon enfant… Je vous déteste maintenant, je déteste vos cheveux blonds, votre visage qui paraît plus jeune que le mien… Quel droit avez-vous d’être belle, heureuse et aimée, tandis que moi ?…
— Ce n’est pas ma faute…
— Si, cria Marie-Thérèse, c’était à moi qu’il fallait penser, à moi seule, comme moi je ne pense qu’à lui, dit-elle en entourant son corps de ses faibles bras : laissez-moi ! Partez, allez-vous-en ! »

« C’est moi que tu veux faire souffrir ?… Quand j’entendrai le mot « grand-mère » sortir de ses lèvres, à moi, à moi, je crois que je me tuerai, dit-elle à voix basse. Je souffre !… Tu ne peux pas comprendre cela… Tu me crois un monstre… Mais c’est moi qui ai raison, moi, moi, parce que je vois la vie comme elle est, si courte, si triste sans amour, sans le désir des hommes, et cette longue et horrible vieillesse !… »



Mots-clés : #criminalite #relationenfantparent #vieillesse
par Bédoulène
le Jeu 17 Déc - 16:26
 
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Sujet: Irène Nemirovsky
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Honoré de Balzac

Ursule Mirouët

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Nemour10
Vue de Nemours

Roman, écrit en 1841, paru en 1842, dans les Études de mœurs, section des Scènes de vie de province de La Comédie humaine.

Une première partie dense, très habituelle chez Balzac, dans laquelle le lecteur sait qu'il ne faut pas lâcher, toute pétrie d'un fourniment de personnages, de caractères, de lieux campés, de multiples débuts de fils noués qui pourraient faire pelote plus tard.
Balzac vous l'a déjà faite, vous avez tenu ?

Bon, alors allons-y.

Le sujet:
Le roman commence en 1829, à Nemours.
Ursule a quinze ans et son parrain, le Docteur Minoret, plus de quatre-vingts. Elle est la fille légitime du demi-frère bâtard de la femme du Docteur Minoret (vous suivez ?).
Ursule est elevée entre trois vieillards de statuaire, qui se chargent de son éducation, autant de muses, autant d'exemples: le Docteur Minoret (la Raison, la Science), un ami de celui-ci, militaire à la retraite (la Droiture, l'Engagement), et l'abbé de la ville (la Foi, la Spiritualité). Les trois hommes sont, en outre, partenaires de trictrac.
L'enseignement dispensé par un professeur de musique vient compléter cette belle éducation.

Mais Ursule, au regard des lois de l’époque, n’est pour le Docteur Minoret ni une parente ni une étrangère, et tout testament en sa faveur un peu trop exclusive pourrait déboucher sur une action en justice de la part des héritiers plus directs: or le Docteur Minoret, bien que vivant simplement, est supposé être à la tête d'une jolie petite fortune.
Déjà, tous ces ayants-droits se méfient de la foi retrouvée du Docteur Minoret, en ignorant la cause, et craignent qu'il ne lègue à l'Église une part importante de ses avoirs...
Il s'inquiètent aussi pour le voisinage, tout en pensant que la noblesse de la maison d'en face est la meilleure protection face à une union qui serait mésalliance, avec la roturière Ursule Mirouët.
Ce qu'ils ne savent c'est que, parade à tout, le Docteur Minoret cache des titres au porteur d’une valeur considérable dans un livre de sa bibliothèque, à l'insu de tous...

Les portraits des ayants-droits héritiers du Docteur Minoret sont particulièrement gratinés, dans ce roman-là, Balzac fait dans le féroce, la caricature à gros traits.

Puis, histoire d'emmêler un peu le lecteur et de donner une petite dimension supplémentaire à l'opus, Balzac nous emmène, sans grande conviction pour ma part, sur les voies du Magnétisme, la transmission de pensée, les rêves prémonitoires, les visions, y voyant là une alliance Foi et Raison, lesquelles campaient au temps de Balzac plutôt dans des camps opposés, nous donnant au passage la clef de la métamorphose du Docteur Minoret.

Le jeu du préjugé face à la vérité, les dessous inattendus, les dons d'Ursule, on pressent Balzac en pleine prise de risque alors qu'il pouvait se cantonner à une sombre histoire d'héritiers avides dans une petite ville de province, comme on disait alors, et faire ronronner son roman, juste une brique de plus dans La comédie humaine: cela aurait pu être "et pour quelques pages de plus...", en somme.

Mais ça ne l'est pas. Et le final, avec l'issue de la belle histoire d'amour -un peu à l'eau de rose, juste ce qu'il faut- entre Ursule et son prince charmant, peut désarçonner bien des lecteurs balzaciens: ce n'est pas à quoi ils sont rompus !
Pourtant, l'avant-propos de l'auteur aurait pu mettre la puce aux plus aiguisées d'entre leurs oreilles...   


Tag vieillesse sur Des Choses à lire H-300010
Un exemplaire de l'édition originale

Mots-clés : #amour #famille #jalousie #trahison #vieillesse #xixesiecle
par Aventin
le Mar 3 Nov - 18:27
 
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Sujet: Honoré de Balzac
Réponses: 108
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Prajwal PARAJULY

Tag vieillesse sur Des Choses à lire 41jeay10

Fuir et revenir

Chitralekha avait vu trop de gens mourir _ son mari, son fils, sa belle-fille. Elle serait incapable de supporter un nouvel évènement tragique. Selon le marché que la vieille femme avait conclu avec Dieu ce quart de sa vie au moins devait être préservé de toute tristesse. Et elle veillerait assurément à ce qu’il tienne promesse.


Chitralekha a 84 ans. Pour la communauté hindoue du Sikkim, c’est une date importante, que l’on célèbre lors d’une fête assortie d’une cérémonie religieuse, le chaudrasi. Tout naturellement, Chitralekha a invité ses petits-enfants, d’ordinaire éparpillés aux quatre coins du monde, afin de fêter l’évènement. Vous pensez avoir affaire à une bonne petite grand-mère qui attend sa famille les bras grands ouverts ? Vous avez grandement tord. Chitralekha est une maîtresse femme, qui mène son entreprise de confection de main de maître, et n’a pas sa pareille pour corrompre politiques et entrepreneurs… Rien ne lui résiste, ou presque. Et ses petits enfants, eh bien, il n’est même pas  dit qu’elle ait tant que cela envie de les revoir… D’ailleurs, tous ont une raison de redouter ces retrouvailles : Bhagwati, qui a osé braver les interdits de caste et s’est mariée à un intouchable, reverra son intraitable grand-mère pour la première fois depuis 18 ans ; Manasa, qui a dû renoncer à sa carrière pour s’occuper de son beau-père, n’est qu’aigreur et regrets… Agastaya, oncologue reconnu aux Etats-Unis, n’ose avouer son homosexualité à sa famille qui lui recherche activement la femme idéale. Et puis il y a Ruthwa, l’écrivain sulfureux, celui qui n’est même pas invité...

Et voilà que tous ces êtres qui n’ont, au fond, guère envie de se côtoyer, se retrouvent forcés de cohabiter une semaine durant. Ce qui, évidemment, ne va pas sans heurts, et ce d’autant plus que Prasanti, la servante haute en couleurs de la maison, n’a pas du tout l’intention de les laisser empiéter sur son territoire. Et donc, tout ce petit monde se jauge, se pique, se dispute, pleure, rit et s’évite. Rien de mièvre ou de sucré dans ces retrouvailles, c’est d’une plume caustique à souhait que l’auteur nous relate les lâchetés, les empoignades, l’amertume et la colère qui règnent dans la famille. Et aussi, les tendresses inavouées...

On ne va pas se mentir, le fait que l’auteur soit originaire du Sikkim, ce tout petit état himalayen majoritairement bouddhiste, est ce qui m’a attirée de prime abord. On apprend d’ailleurs quelques petites choses sur sa communauté hindoue, et notamment sur le sort inique réservé à certains de ses membres dans l’état voisin du Bhoutan (vous savez, le pays du bonheur ? Hum). Mais, derrière l’aspect « exotique » et les problématiques typiquement indiennes, c’est bien le thème universel de la quête d’identité qui est au coeur du livre. Une quête d’autant plus difficile dans une société aux mœurs cadenassées dont les clivages semblent à jamais indépassables. Ressortent en particulier les figures de deux beaux personnages féminins, la résiliente Bagwati et la hijra Prasanti, infiniment émouvante sous son masque gouailleur.

Une lecture que j’ai beaucoup aimée. J’espère bien qu’on n’en restera pas là avec cet auteur en France.


Mots-clés : #amour #famille #minoriteethnique #vieillesse
par Armor
le Lun 12 Oct - 17:00
 
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Sujet: Prajwal PARAJULY
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Guy de Maupassant

Fort comme la mort

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Fort-c10

Publié en 1889, « Fort comme la mort » est le cinquième et avant-dernier roman de Guy de Maupassant.
Olivier Bertin, un peintre mondain renommé, entretient depuis plus d’une dizaine d’années une liaison avec la comtesse Anne de Guilleroy. Cette relation, qui se transmue au fil de temps en tendre et profonde amitié, est soudain troublée par l’apparition d’Annette, la fille d’Anne qui ressemble étrangement à sa mère.

« … La porte du grand salon s’ouvrit de nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche, blondes, dans une crème de malines, se ressemblant comme deux sœurs d’âge très différent, l’une un peu trop mûre, l’autre un peu trop jeune, l’une un peu trop forte, l’autre un peu trop mince, s’avancèrent en se tenant par la taille et en souriant. »


Insidieusement, Olivier Bertin va tomber amoureux de la fille de sa maîtresse.
« Fort comme la mort » est un livre sur la vieillesse, celle du corps qui ne répond plus aux désirs et aux pensées qui eux ont gardé toute leur force d’origine. Le regard - le principal protagoniste est peintre - joue ici un rôle essentiel : apparition des rides, fraîcheur disparue du visage d’Anne, pratique sportive pour entretenir la musculature pour Olivier. Du reste, c’est une thématique importante chez l’auteur : le temps qui, de manière sournoise mais inéluctable,  détruit la beauté des êtres. Malgré la profondeur des sentiments qu’entretiennent Anne et Olivier, c’est le paraître qui gagne. Le visage d’Annette se superpose fatalement à celui de sa mère et vient occulter ce dernier.
« Fort comme la mort » est au final un roman d’amour, mais dans lequel l’apparence prime sur l’essence.
Un très vif plaisir de lecture vient de la clarté d’écriture de Maupassant et de sa capacité à traduire en quelques mots des scènes de la vie parisienne en ce début de la troisième république. C’est aussi un écrivain qui sait doser à merveille la quantité de vitriol à ajouter à son encre.

« L’air tiède et le soleil donnaient aux hommes des airs de fête, aux femmes des airs d’amour, faisaient cabrioler les gamins et les marmitons blancs qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes voyous ; les chiens semblaient pressés ; les serins des concierges s’égosillaient ; seules les vieilles rosses attelées aux fiacres allaient toujours de leur allure accablée, de leur trot de moribonds. »


« Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se déplaçaient tour à tour, distancés soudain par une victoria rapide, attelée d’un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, à travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, à travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait aux voitures qu’elle frôlait un étrange parfum de fleur inconnue. »


« Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant de compétence attachant et une clarté de vulgarisateur qui le faisait fort apprécier des femmes du monde, à qui il rendait les services d’un bazar roulant d’érudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses, sans avoir jamais lu que les livres indispensables ; mais il était au mieux avec les cinq Académies, avec tous les savants, tous les écrivains, tous les érudits spécialistes, qu’il écoutait avec discernement. »


« C’était un de ces sérieux médecins mondains dont les décorations et les titres garantissent la capacité, dont le savoir-faire égale au moins le simple savoir, et qui ont surtout, pour toucher aux maux des femmes, des paroles habiles plus sûres que des remèdes. »



« Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les salons, mais suspect de tripotages d’argent de toute nature, ce qui n’était pas étonnant, disait Bertin, après avoir tant vécu dans les tripots, marié, séparé de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques belges et portugaises, portait haut, sur sa figure énergique de don Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme à tout faire que nettoyait, de temps en temps, le sang d’une piqûre de duel. »


« Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du boulevard, le clan des académiques, corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou microscopiques, selon leur conception de l’élégance et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés de la famille entourant le père comme un chœur triomphal. »



Mots-clés : #amour #vieillesse #xixesiecle
par ArenSor
le Lun 17 Aoû - 11:04
 
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Sujet: Guy de Maupassant
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Robert Pinget

Monsieur Songe, suivi de Le Harnais et Charrue

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Monsie10


Monsieur Songe est un fonctionnaire retraité, assez à l’aise pour vivre au bord de la Méditerranée en conformiste étourdi qui affecte de lire Virgile et annote ses factures.
« Sur le perron il s’arrête un instant et contemple la mer en disant on a beau dire, ce pays est le paradis. Il semble à l’entendre répéter cette phrase toute la journée qu’il veuille s’en persuader sans y croire. »

Il est aussi « poète » : il note dans son « cahier d’exercices » (carnet qui renvoie à son alter ego, Robert Pinget) « ses mémoires », sorte d’autojournal :
« Il note dans son cahier travailler pour se passer l’envie de ne plus travailler qui mène à regretter de n’en plus avoir envie. »

« La grande difficulté quand on écrit son journal dit monsieur Songe c’est d’oublier qu’on ne l’écrit pas pour les autres… ou plutôt de ne pas oublier qu’on ne l’écrit que pour soi… ou plutôt d’oublier qu’on ne l’écrit pas pour un temps où on sera devenu un autre… ou plutôt de ne pas oublier qu’on est un autre en l’écrivant… ou plutôt de ne pas oublier qu’il ne doit avoir d’intérêt que pour soi-même immédiatement c’est-à-dire pour quelqu’un qui n’existe pas puisqu’on est un autre aussitôt qu’on se met à écrire…
Bref ne pas oublier que c’est un genre d’autant plus faux qu’il vise à plus d’authenticité, car écrire c’est opter pour le mensonge, qu’on le veuille ou non, et qu’il vaut mieux en prendre son parti pour cultiver un genre vrai lequel s’appelle littérature et vise à tout autre chose que la vérité.
Conclusion, ne pas écrire son journal… ou plutôt ne pas le considérer comme sien si on l’écrit. Ce n’est qu’à ce prix qu’il parviendra à l’intimité qui est le contraire de l’authenticité lorsqu’on se mêle d’écrire. »

Dans cet exercice inscrit dans la lignée des Monsieur Plume de Michaux et Monsieur Teste de Valéry, le rabâchage badin (qui confine au minimalisme "minuitien") propose peu à peu des réflexions sur le sens de l’écriture (en train de se faire) et de la vie vieillissante (selon son auto-analyse) :
« Quant à ses absences je sais exactement ce qu’il va m’en dire. C’est croire moins à ce qu’on fait, moins y tenir, se surprendre à penser à autre chose et cela de plus en plus, autre chose c’est-à-dire la mort, bref c’est se détacher qu’on le veuille ou non, connaître l’indifférence, n’être plus là vraiment mais déjà dans l’antichambre fatale où… »

Le Harnais et Charrue (qui constitueraient les carnets du narrateur-auteur) prolongent les réflexions de Monsieur Songe, dans une forme plus aphoristique, mais toujours avec le même mélange d’amertume et d’humour, rosserie et autodérision, ruminations à la même logique tordue.
« Je n’entends plus toujours ce qu’on me dit dit monsieur Songe mais je constate que c’est agréable. »

« Il pense que la vieillesse l’a encore à demi épargné puisque admirer est signe d’enfance du cœur mais il ne s’attarde pas trop sur ses déductions, crainte de donner prise à l’ironie. »

« Il s’essayait autrefois à composer des récits selon toutes sortes de lois rigoureuses qui l’inspiraient. Il devait y avoir entre autres celle des nombres et de la symétrie, celle des alternances, des résonances et des reprises… »

« L’art se fout des idées. En littérature il joue avec les mots, avec leur ordonnance et s’appelle alors poésie. Le roman de nos jours ne peut y atteindre qu’en se coupant du romanesque. »


Mots-clés : #ecriture #journal #vieillesse
par Tristram
le Lun 24 Fév - 23:11
 
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Sujet: Robert Pinget
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Sandor Marai

Les Braises

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Les_br10

Dans son château de la forêt hongroise, Henri, un général retraité de l'armée impériale austro-hongroise, reçoit Conrad, son ami de jeunesse et condisciple de l'école militaire ; il y a 41 ans révolus que le second disparut après une partie de chasse au cours de laquelle il aurait pointé son fusil vers l’autre. C’est l’hôte qui parle, évoquant leurs liens dans le passé, et ses réflexions solitaires depuis. Le général a dans le sang l’armée et la chasse, qu’il considère comme le primordial rite sacré de tuer, tandis que Conrad, sans fortune, est un artiste contrarié ; au code de l’honneur de l’un répond l’orgueil de l’autre ‒ et ces différences de condition et de nature furent peut-être la pierre d’achoppement de leur amitié autrement extrême et profonde, au moins en son commencement. Le thème principal de ce roman psychologique est bien l’amitié, avec corollairement la fidélité, la passion, l’amour, toutes les relations humaines.
Les braises, ce sont celles des passions qui couvent sous les cendres du passé… et celles d’un carnet consumé qui contenait les aveux d’une femme ne mentant jamais.
La tension dramatique du récit, qui s’installe lentement, croît de façon progressive, relancée par une série d'éclaircissements : attente de la vérité, de la vengeance, de la mort.
« En ces temps-là, Vienne et tout l’Empire austro-hongrois formaient comme une grande famille, dans laquelle Hongrois, Allemands, Moraves, Tchèques, Serbes, Croates et Italiens comprenaient que seul un Empereur était à même de maintenir l’ordre au milieu des désirs extravagants et des revendications passionnées de ses sujets, oui, seul cet Empereur qui était à la fois maréchal des logis et souverain, bureaucrate et grand seigneur. »

« ‒ On prétend qu’arrivé à notre âge, on vit aussi longtemps que la vie nous intéresse, dit le général sur un ton encourageant. »

« C’est que parfois la solitude est aussi bien singulière… Elle nous réserve autant de surprise et de périls qu’une forêt vierge. J’en connais toutes les variantes. D’abord l’ennui que l’on cherche en vain à chasser en dressant un plan d’activités artificielles, puis les révoltes subites… Oui, la solitude est aussi remplie de mystère que la jungle… »

« Je me suis souvent demandé si la véritable essence de tous les liens humains n’est pas le désintéressement qui n’attend ni ne veut rien, mais absolument rien de l’autre et qui réclame d’autant moins qu’il donne davantage. »

« Quoi qu’il en soit, aux questions les plus graves, nous répondons, en fin de compte, par notre existence entière. »

« La passion ne se soucie pas de ce qu’elle recevra en échange. Ce qu’elle veut, c’est pouvoir s’exprimer entièrement, même si, en contrepartie, on ne lui accorde que sentiments tendres, amitié et indulgence. »

« Le cerf, les oreilles dressées, restait immobile, comme ensorcelé, car tout danger comporte une part d’attraction secrète. Quand nous devons affronter le destin, outre l’angoisse et la peur, nous ressentons comme un charme… car l’homme ne cherche pas uniquement à vivre, il veut aussi connaître son destin et cela, en dépit du danger et de la ruine possibles. »

« ‒ En effet, nous vieillissons tout doucement, dit le général. Tout d’abord, c’est notre joie de vivre et de voir nos semblables qui s’émousse. Peu à peu, le sens de la réalité prédomine en nous. Nous pénétrons mieux le sens des choses et nous assistons avec ennui à la succession d’événements qui se répètent. Le noter est déjà un signe de vieillesse. »

À cette lecture, celle de Dürrenmatt m’est revenue à l’esprit. À propos, oui, ce livre mérite amplement d’être lu.

Mots-clés : #amitié #psychologique #vieillesse
par Tristram
le Mer 19 Fév - 23:00
 
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Sujet: Sandor Marai
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Jacques Audiberti

Dimanche m’attend

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Dimanc10


« Qu’est-ce qu'un "journal" ?
Un roman.
Un roman ouvert débouchant sur le mystérieux espace qui s'étend après la série éphémère des anecdotes datées. Goncourt note les bons mots des anges. Léautaud décrit les spectres qui l'entourent.
Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le "journal", roman annelé, s'allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c'est-à-dire l'auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras.
Le "journal" traîne l'adjectif "intime". Mais il ne se borne pas à recenser à la file les avis du percepteur, les ressemelages et les chocs émotifs. L'extérieur pénètre le privé. Le journaliste intime n'a pas besoin de coiffer lui-même la triple couronne de la tiare pour qu'un voyage pontifical, lui donnant à penser, figure dans son histoire. Si l'on me demande : "Mais que vous est-il arrivé ?" je peux montrer tous ces quotidiens, tous ces hebdomadaires qui ne cessent en effet d'arriver jusqu'à moi. Mon récit colle à la durée commune et linéaire où le premier crocus répond à l'ultime violette, cependant que se succèdent bombardements et tours de force. Mais il dépend avant tout de moi, cerveau, boyaux.
Je tiens mon journal. Il me tient. »

Dernier livre d’Audiberti, sorte de roman-journal tenu un an alors que, malade, il se sait condamné au dimanche de la mort chrétienne.
Il note avec verve (« l’inquiétante facilité d’une prose lyrique ») ses promenades dans Paris (en cours de transformation en ces années soixante) et ses environs, ses souvenirs (d’écrivain et journaliste notamment, sous la houlette de Paulhan, mais aussi de son enfance antiboise, en passant par ses amis), ses réflexions sur les sujets les plus divers, mais surtout l’Église avec la figure majeure de La Lutte de Jacob avec l'Ange (peinture murale de Delacroix, dans l’église Saint-Sulpice), combat de l’homme révolté contre Dieu (voir Associations d'images et de livres). Il suit les sermons dominicaux :
« Unique originalité, ce messie s’affirme le Messie. À partir de là se développe, énorme bastide de volumes et de paroles, la Babel gothique et romane, antisémite de nature, qui décalqua le démon sur un certain prototype busqué qui conjuguerait bouc et dibbouk. »

(Le dibbouk est un esprit malin ou démon juif qui s’attache à quelqu’un.)
Audiberti retrouve sa maison, longtemps inhabitée, de « Coresse-en-Hurepoix. Une gare au commencement de la vallée de Chevreuse, entre deux lèvres boisées », sous les « bombes de bruit » des « bouings d’Orly ». Il explore ses archives, évoque « l’écrivanité » :
« Telles liasses dactylographiées me donnent, un instant, l’espoir de se rapporter à quelque mienne œuvre d’autrefois, inédite, germée d’elle-même dans ce rustique local. »

« Désormais je ne saurais écrire que ce que j’écrivis. Alors, à quoi bon écrire ? L’unique envisageable progrès ne réside point tant dans de nouveaux acquêts que dans l’abandon de certains thèmes, par exemple, le sexe. Quant à mes autres dadas majeurs, le passé, pseudonyme et substitut de l’inviolable avenir, le scandale de la souffrance, l’énigmatique destin juif, ils ne me fournirent jamais que des prétextes à guirlandes d’ébahissements consternés. »

« Le mot, toujours le mot et non pas seulement l’assonance. J’aime faire vivre les mots, même en dehors du sens qu’on leur accorde. J’aime les faire vivre comme des êtres, des entités vivantes.
Le chant poétique ‒ je proposerais volontiers ce raccourci ‒ n’est d’abord au fond du poète qu’un chant sans paroles comme l'arabesque d'un mouvement d'éloquence. Il passe comme un aimant parmi les stocks des mots, il passe et repasse jusqu’à l'accident d’une mystérieuse perfection, celui où le mot valable est retenu...
Ma mission ? Rafraîchir, par l’expression poétique, le monde créé, le replonger dans son principe. Il retourne à son origine. Il repasse dans le bain initial. Poète, je crée, je renomme, pour une durée indéterminée. Je puis donc croire à mon efficacité, non didactique, mais utile, urgente. Pour que les oiseaux chantent, que le vent passe sur les champs, que les vagues soulèvent la mer, il faut le vers réussi, digne du poète, cet avocat du Créateur.
Les poètes se partagent la besogne, selon la nation, le langage, le siècle. Chaque poète est un fragment du roc brisé qu’est le Créateur. Tous rassemblés, ils n’en donnent, je veux bien, qu’une image balbutiante. Ils demeurent cependant les héritiers de la puissance suprême : la parole ! »

Aux Deux magots :
« À la table à côté Simone de Beauvoir accumulait au stylographe des ligne parallèles légèrement montantes, sans ratures, sans fioritures. Elle s’arrêtait pour consulter l’espace un tout petit peu plus haut que sa tête. Vu nos tables juxtaposées, il advenait qu’un de ses feuillets touchât, de l’angle, l’un des miens où se démenait un bal flamboyant de monstres et de mots tirés de l’encrier que je transportais dans un sac de toile marron avec mes manuscrits. Du contact du Deuxième Sexe et de mes graffouillages, ne sortit, j’espère, rien de fâcheux pour la haute lucidité méthodique et entraînante de l’œuvre de ma voisine. »

Esprit audibertien :
« L’histoire, sciemment ou non, ne cesse ainsi, tout comme la zoologie, de se livrer à des essais. La tête de cheval s’esquisse dans l’hippocampe et le haricot vert préfigure Claudia Cardinale. »


Mots-clés : #journal #nostalgie #religion #vieillesse #xxesiecle
par Tristram
le Mar 18 Fév - 21:51
 
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Sujet: Jacques Audiberti
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Jim Harrison

Péchés capitaux

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Pzochz10


Je m’étais réservé la lecture gourmande du dernier roman de Jim Harrison ‒ et je l’ai savouré !
C’est (encore) l’histoire d’un sexagénaire, ici un inspecteur de police retraité et d’origine prolétaire, Sunderson, qui a beaucoup des traits communs avec l’auteur (c'est-à-dire la plupart des péchés capitaux, The Big Seven du titre original ‒ pour mémoire « l’orgueil, l’avarice, l’envie, la luxure, la gourmandise, la colère et la paresse »). Le titre vient d’un sermon qui marqua le jeune garçon alors fiévreux ; il ramentoit les Sept obsessions dans En marge. On reconnaît aussi Sunderson parce qu’il fut l’enquêteur de Grand Maître. Et le personnage s’adonne toujours à la pêche à la truite, à l’alcoolisme, à la fascination des corps de (jeunes) femmes.
« Il aurait dû se sentir coupable, il le savait, mais c’était rarement le cas. »

En fait, Sunderson culpabilise beaucoup (souvent à raison). Il est constamment rongé par l’échec de son mariage avec Diane (qu’il s’impute à juste titre).
« Il se dit qu’un monde sans voitures serait merveilleux. Un retour aux chevaux lui sembla une bonne idée. Sunderson était un luddite invétéré, un Don Quichotte rêvant d’un monde qu’il ne verrait jamais. »

(Le luddisme est une révolte d’artisans anglais au début du XIXe siècle, "briseurs des machines" de la révolution industrielle prenant son expansion.)

Un peu cassé par diverses mésaventures et autres échecs personnels, Sunderson s’installe dans un bungalow retiré du Nord Michigan, pas très éloigné de Marquette et proche de cours d’eau poissonneux ; mais il a pour voisins la famille Ames, ivrognes, méchants, fous à des degrés divers, hors-la-loi qui accumulent sans scrupule les crimes les plus crapuleux, tels que viols et meurtres. Ils sont présentés comme des « déchets humains » à cause de leur « sang vicié », et c’est l’occasion pour Jim Harrison de (faire) débattre sur l’opposition nature-culture, ici fondue dans la perspective historique de la violence intrinsèque de cette Amérique du Nord. La violence, « le huitième péché » sur lequel Sunderson va vouloir écrire un essai (on découvre plusieurs versions de la première page, laborieusement élaborée ; pour se trouver un style, il recopie des extraits de Le bois de la nuit de Djuna Barnes et de l’Ada de Nabokov).
« La violence est une tradition ancestrale en Amérique, dit Lemuel. À l’école, les livres d’histoire ne parlent pas des milliers de lynchages ni de cette habitude de tirer vers le sol dans les tipis pour tuer les femmes et les enfants indiens pendant leur sommeil. Beaucoup de journaux ont proclamé qu’il fallait exterminer tous les Indiens, comme la presse nazie dans les années trente avec les Juifs. »

D’ailleurs le roman est d’une grande actualité ; figurent notamment les détournements de mineures, les femmes battues, sans omettre les sévices sur enfants et l’inceste.
Sunderson, sans doute par déformation professionnelle, est sujet à des prémonitions alarmantes ‒ et rapidement les empoisonnements s’enchaînent chez les Ames.
Il sympathise cependant avec Lemuel, un Ames moins dégénéré, plus civilisé (il est passionné par les oiseaux), comme quelques enfants et jeunes filles ; Lemuel lui fait lire au fur et à mesure de sa rédaction son roman policier.
Scoop:

La place du sexe est importante (peut-être trop) :
« Je crois que l’instinct sexuel est profondément ancré, enfoui, encodé au fond de nous, et qu’il nous pousse à nous ridiculiser. […] Il faut de toute évidence peupler le monde, si bien que la nature nous a fait don de ces pulsions à peine contrôlables, qui se manifestent tôt et continuent jusqu’à un âge avancé. »

« On dit volontiers "Tout est dans la tête", mais ce serait où sinon ? Dans la rue ? »

Grâce à l’ami de Sunderson, Marion, un Indien, la question des peuples autochtones est aussi évoquée.
« Aucun épisode de l’histoire américaine n’était plus méprisable que notre traque meurtrière de Chef Joseph et de son peuple, sinon peut-être la guerre du Vietnam. »

« Heureusement pour notre société, presque aucun de nous ne connaît notre histoire. Sinon, les réjouissances du 4 Juillet seraient interdites. »

La fascination pour l’eau de Sunderson (et Harrison), pêcheur et pécheur, transparaît souvent.
« …] le grand mystère de son existence : l’eau en mouvement. »

« Il remarqua qu’il était très difficile de penser à soi quand on regardait un fleuve. En fait, c’était impossible. Un fleuve submergeait vos sens, du moins Sunderson en avait-il toujours eu le sentiment depuis l’enfance. »

Harrison nous promène aussi beaucoup géographiquement (USA, Mexique, Paris, Espagne), influence autobiographique de ses voyages (et observations) personnels.
Et, comme toujours chez lui, des remarques originales parsèment sa prose.
« Sunderson se dit qu’en général nous connaissons très mal les gens, mais qu’il était peut-être mieux que chacun de nous reste essentiellement un mystère pour autrui. »

« Toute la culture américaine incitait chacun à aimer quelqu’un ou quelque chose, une équipe de football ou de base-ball, une fille, une femme, un homme. Cette injonction était aberrante. »

« Il se rappela que l’Espagne avait assassiné son grand poète, Federico García Lorca. Pourquoi ? Comme s’il y avait jamais eu une bonne raison de tuer un poète. »

« En fait, comme la plupart des hommes, il vivait sa vie morceau par morceau et s’en souvenait par fragments. »

« Selon cet auteur, le vrai facteur émotionnel qui déprimait l’alcoolique était l’absolue domination chez lui de son égocentrisme. L’individu qui buvait était le centre fondamental de son propre univers, ses perceptions échouaient à atteindre le monde extérieur et demeuraient entièrement teintées par cet ego démesuré. »

Outre l'aspect roman noir, un peu prétexte, s’entrecroisent densément de nombreux fils narratifs, comme la littérature, les péchés capitaux qui obsèdent Sunderson, etc. ; Harrison reprend ses thèmes habituels dans un brassage toujours original.
(Ce livre m’a paru moins bien traduit que les précédents.)

Mots-clés : #contemporain #fratrie #polar #relationdecouple #sexualité #vengeance #vieillesse #violence
par Tristram
le Dim 1 Déc - 23:46
 
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Sujet: Jim Harrison
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Ernesto Sábato

Avant la fin

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Avant_11


Ce sont les mémoires d’Ernesto Sábato, rédigées à 86 ans.
Dans la première partie, l’auteur suit la chronologie. Jumeau d’un mort-né, traumatisé par un père autoritaire, le monde lui apparaît très tôt comme une noire source de terreur dans le malheur du manque d’amour. Après les misère et rigueur d’une triste enfance de pauvres immigrés dans la pampa, « cette métaphore du néant », il passe du communisme à l’anarchisme sans jamais renoncer à l’humanisme, de la physique dans les laboratoire Curie et MIT au surréalisme, de la pureté absolue des théorèmes mathématiques et du rationnel à l’art (il est aussi peintre).
Ayant abandonné la science et sa position confortable, il retourne à Paris pour travailler à l’UNESCO :
« L’édifice où était situé l’UNESCO avait été le siège de la Gestapo, et dans cette atmosphère raréfiée de paperasseries bureaucratiques je sentis une fois encore se fissurer autour de moi cet univers kafkaïen où je me mouvais. Sombrant dans une grave dépression, face aux eaux de la Seine, je fus submergé par la tentation du suicide.
Un roman profond surgit quand notre existence affronte des situations limites, douloureuses croisées des chemins où nous sentons la présence inéluctable de la mort. Dans un tremblement existentiel, l’œuvre est notre tentative, jamais tout à fait réussie, de reconquérir l’unité ineffable de la vie. Torturé par l’angoisse, je me suis mis avec fébrilité à écrire, sur une machine portative, l’histoire d’un peintre qui cherche désespérément à se faire comprendre [Le Tunnel].
Égaré comme je l’étais dans un monde en décomposition, parmi les ruines d’idéologies en banqueroute, l’écriture a été pour moi le moyen fondamental, le plus absolu et puissant, qui m’a permis d’exprimer le chaos dans lequel je me débattais ; et j’ai pu ainsi libérer non seulement mes idées, mais surtout mes obsessions les plus secrètes et inexplicables.
La véritable patrie de l’homme n’est pas l’univers pur qui fascinait Platon. Sa véritable patrie, à laquelle il revient toujours après ses détours dans l’idéal, c’est cette région intermédiaire et terrestre de l’âme, ce territoire de déchirements où nous vivons, aimons et souffrons. Et dans une époque de crise totale, l’art seul peut exprimer l’angoisse et la désespérance de l’homme, parce que, à la différence de toutes les autres activités de la pensée, c’est la seule qui capte la totalité de son esprit, et tout spécialement dans les grands romans qui réussissent à pénétrer jusqu’au domaine sacré de la poésie. La création est ce début de sens que nous avons conquis de haute lutte contre l’immensité du chaos.
"Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l’enfer." Vérité absolue, cher, admiré et douloureux Artaud ! »

Cet aspect cathartique de l’écriture n’est pas propre à Sábato ; c’est même sans doute l’un des principaux moteurs de la création littéraire.
Pessimisme et doute métaphysiques, proximité avec Camus dans une sorte d’existentialisme humanitaire, conscience de la tragique condition humaine et de l’avenir compromis de la planète, dans une seconde partie Sábato expose sa vision de l’illusion du progrès civilisationnel compromis par la technique et la raison aveugles et orgueilleuses, en fait régression et involution dues à la croissance économique qui exclut l’humanité, l’argent qui a remplacé les valeurs, le pouvoir entre les mains de quelques-uns.
Sábato cite, à cinquante ans d’écart, son premier essai (1951), Hommes et engrenages :
« Ce paradoxe, dont nous subissons actuellement les ultimes et plus tragiques conséquences, a été le résultat de deux forces dynamiques et amorales : l’argent et la raison. Ce avec quoi l’homme s’empare du pouvoir séculier. Mais ‒ et c’est là que le paradoxe prend ses racines ‒ cette conquête se fait sous les espèces de l’abstraction : du lingot d’or au clearing, du levier au logarithme, l’histoire de la maîtrise croissante de l’homme sur l’univers a été aussi l’histoire des abstractions successives. Le capitalisme moderne et la science positive sont les deux faces d’une même réalité dépourvue d’attributs concrets, d’une fantasmagorie abstraite dont fait partie l’homme lui-même, non plus désormais l’homme concret et individuel mais l’homme-masse, cet être étrange à l’aspect encore humain, doté d’yeux et de larmes, de voix et d’émotions, mais devenu en réalité un engrenage d’une gigantesque machine anonyme. C’est là le destin contradictoire de ce demi-dieu de la Renaissance qui avait revendiqué son individualité, qui s’était soulevé avec orgueil contre Dieu, en proclamant sa volonté de dominer et transformer les choses. Il ignorait qu’il finirait lui-même par se transformer en chose. »

C’est chose faite sur ce forum… Mais si ce discours n’est pas nouveau de nos jours, je vois presque de la prophétie dans cette progression de l’artificiel "hors-sol", qui se prolonge si symptomatiquement aujourd’hui dans le virtuel : une sorte de confirmation de l’analyse de Sábato.
« …] malheur des hommes, destinés à la beauté mais condamnés à survivre dans la banalité de cette culture où ce qui autrefois avait un sens a dégénéré en une grossière diversion, en excitants et en pathétiques objets décoratifs. Triste épilogue d’un siècle déchiré entre les délires de la raison et la cruauté de l’acier. »

Là, je ne peux que penser aux "substances" et aux récupérations "ethniques" (et mercantiles) actuelles…
Rappel avec à propos d’un titre de gravure de Goya :
« Les rêves de la raison engendrent des monstres »

Sábato parle aussi de la commission nationale (argentine) sur les disparus de 1976, qu’il présida, et son rapport Nunca Más (Jamais plus) ‒ cette surenchère du « terrorisme d’état » qui n’a pas pu trouver l’apaisement…
Dans la troisième partie, toujours par courts textes regroupés selon une thématique, Sábato évoque ses grandes douleurs, comme la perte d’un fils, la détresse de la jeunesse actuelle, l’ombre du suicide, soit ce « testament spirituel » de sa quête de vérité et de sacré. L’épilogue est une adresse aux jeunes gens, aux enfants déshérités : un message d’espoir, d'ouverture et de solidarité, un appel aux « héros, saints ou martyrs » nécessaires.
Voici ses derniers mots (cervantesques), avant la fin de sa vie, ou du monde :
« Seuls ceux qui se montreront capables d’incarner l’utopie pourront mener le combat décisif, celui dont l’enjeu est de recouvrer toute l’humanité que nous avons perdue. »

L’auteur étant un grand lecteur, les références et citations littéraires sont nombreuses : Dostoïevski, « ce diabolique Rimbaud » et bien d’autres, notamment Cioran, avec qui Sábato se trouve des affinités :
« Comme la nécessité de démythifier un rationalisme qui ne nous a apporté que la misère et les totalitarismes. »

Je dois signaler que ‒ en tout cas dans la traduction française ‒ ce livre est entaché par endroits de poncif, de pathos et d’un certain passéisme, ce qui ne retire rien aux convictions de l’auteur, ni à la valeur de son témoignage.

Voici un passage qui résonne particulièrement en moi (mais pas pour le style), sans doute compte tenu de ce que j'ai pu observer de mon côté :
« Dans la ville de Resistencia, j’ai fait une expérience qui me paraît déterminante. C’était au début de l’année, pendant les grandes inondations du Paraná. J’ai été alors bouleversé de voir une telle pauvreté et à la fois une telle humanité. Comme si elles étaient inséparables, comme si l’essentiel de l’homme se révélait dans l’indigence. »


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #temoignage #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Dim 14 Juil - 16:23
 
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Sujet: Ernesto Sábato
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Jocelyne Saucier

Il pleuvait des oiseaux

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Cvt_il10
Originale : Français (Quebec/Canada, 2011)

CONTENU :
1996 : Dans les larges étendues du Canada, une photographe est à la recherche d'Edward (ou Ted, Ed) Boychuck, l'un des derniers témoins des « Grands Feux » des années 1911-16 (voir aussi par exemple : http://voyagesontario.com/points-interets/le-grand-incendie-de-1916 ), en vue d'un réportage et une exposition de portraits de ces survivants. Mais c'est trop tard : quand elle arrive devant des baraques isolées, loin de tout, Boychuck était mort depuis juste une semaine. Ses compagnons des dernières années, vivant plus ou moins proche, mi-éremite, mi se tenant compagnie, se montrent plutôt pas impressionnés par cette mort, mais en font plutôt des blagues. L'arrivée de la photographe (qui demeurera sans nom) est presque vécue comme une intrusion, même si elle est sous le charme de ces vieillards loufoques. Mais qu'est-ce qui s'est vraiment passé ? Et pourquoi est-ce que ces trois avaient décidé de vivre dans un tel éloignement du monde ?

Plus tard apparaît encore une femme d'âge avancée, tante d'un des hommes qui sert comme intermédiaire entre les hommes et la ville. Cette femme va remuer les habitudes des uns et des autres et apporter une touche de féminité dans cet univers masculin. Et au bout, ce sera aussi une histoire d'amour...

REMARQUES :
Je suis tombé sur ce livre par la récommandation de notre bibliothècaire, et en plus il y avait une histoire de discerner/découvrir le Prix France-Québec (que ce livre a finalement gagné!). Je me suis laissé avoir et je n'ai pas regretté.

Les chapitres différents sont introduits – en français même différents par le choix de lettres en italique – par des espèces de vues panoramiques. Les trois premières parties seront racontées par trois différents acteurs (la photographe et deux des personnages intermédiaires entre le camp et le monde extérieur), avec leur vues sur le déroulement des choses, leur connaissance des « trois vieux ». Puis un narrateur omniscient (première personne) qui va, en partie chronologiquemment, mais aussi avec des regards en arrière, parler d'éléments divers.

En 1996 Tom a 86 et Charles déjà 89 ans. Avec Ed ils étaient plus ou moins longtemps ensemble dans cet écart du monde et il doit y avoir des raisons. Ed avait été le premier à s'installer : il avait survécu le grand feu de Matheson de 1916, sujet (Leitmotiv) qui revient plusieurs fois au cours du roman. Il s'est retiré plus tard dans sa vie ici et travaillait pendant des mois sans grand contact extérieur sur ses peintures. Aussi chez les autres il a du y avoir des raisons diverses qui les a menées dans cet isolement choisi. Pas seulement par haine envers l'espèce humaine, mais partiellement même « chassés » de la communauté. Et il y a des raisons différentes qui poussent alors des hommes (et ici plus tard aussi une femme) à chercher la solitude relative. Fuite ? Protection ? Calme ?

Vers les nouveaux arrivants il peut y avoir une méfiance : est-ce qu'il ou elle va déranger l'ordre de cette cohabitation ? Le mépris, est-il justifié ? Peu à peu l'histoire nous revèle ce cheminement, et pendant des moment on pourrait bien se sentir un peu sur une mauvaise piste et se faire désorienter par une espèce de jeu avec les genres : au début il y a même une allusion qui laisserait craindre le pire (un crime) ! L'installation de la vieille Gertrude – qui avait été internée injustement pendant 60 ans dans un asyle psychiatrique ! - va bousculer l'ordre et remuer ces vieux messieurs. Et des sentiments naissent. Oui, le grand âge n'empêche pas de tout une histoire d'amour à naître. Dont il sera question, comme aussi du sujet de la liberté (de quoi ? Pour quoi?), et du vieillissement, la dignité, la mort.

Un bon roman, une belle histoire d'amour tardif, mais aussi un témoignage sur ces grands feux si dévastateur au Canada, surtout dans les années 10 du XXème siècele. Et le titre n'a d'un coup rien de symbolique : derrière une formulation quasiment poètique se cache une dure réalité qui me rappelait un autre roman, allemand, sur les incendies de Dresde : dans la chaleur inimaginable il pleuvait littéralement des corps calcinés d'oiseaux...


Mots-clés : #amour #catastrophenaturelle #solidarite #vieillesse
par tom léo
le Sam 15 Juin - 18:08
 
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Sujet: Jocelyne Saucier
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William Faulkner

Trois nouvelles (Une rose pour Emily - Soleil couchant - Septembre ardent)

Tag vieillesse sur Des Choses à lire A_rose10
Titres originaux: A Rose for Emily - That evening sun - Dry September.

Lu en version Folio bilingue (ci-dessus).
Dates de premières publications: 1930 pour A Rose for Emily, 1931 pour That evening sun et pour Dry September.


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A Rose for Emily (Une rose pour Emily):

Le narrateur écrit au "je", plus exactement au "nous", "nous" englobant ainsi tous les habitants de la ville (Jefferson, bien connue des lecteurs de Faulkner).
Emily et sa maison sont, en quelque sorte, deux monuments, deux exceptions à Jefferson. L'histoire débute par l'évocation de la date du décès d'Emily. Ce décès donne enfin l'occasion à la communauté villageoise de pousser la porte de la maison d'Emily, où elle vivait recluse en compagnie d'un vieux serviteur, qui disparaît dès le décès officialisé:

V a écrit:Le Noir vint à la porte recevoir la première des dames. Il les fit entrer avec leurs voix assourdies et chuchotantes, leurs coups d'œil rapides et furtifs, puis il disparut. Il traversa toute la maison, sortit par-derrière et on ne le revit plus jamais.
Les deux cousines arrivèrent tout de suite. Elles firent procéder à l'enterrement le second jour. Toute la ville vint regarder Miss Emily sous une masse de fleurs achetées. Le portrait au crayon de son père rêvait d'un air profond au-dessus de la bière, les dames chuchotaient, macabres, et, sur la galerie et la pelouse, les très vieux messieurs - quelques-uns dans leurs uniformes bien brossés de Confédérés - parlaient de Miss Emily comme si elle avait été leur contemporaine, se figurant qu'ils avaient dansé avec elle, qu'ils l'avaient courtisée peut-être, confondant le temps et sa progression mathématique, comme font les vieillards pour qui le passé n'est pas une route qui diminue mais, bien plutôt, une vaste prairie que l'hiver n'atteint jamais, séparé d'eux maintenant par l'étroit goulot de bouteille des dix dernières années.


V a écrit:The Negro met the first of the ladies at the front door and let them in, with their hushed, sibilant voices and their quick, curious glances, and then he disappeared. He walked right through the house and out the back and was not seen again.The two female cousins came at once. They held the funeral on the second day, with the town coming to look at Miss Emily beneath a mass of bought flowers, with the crayon face of her father musing profoundly above the bier and the ladies sibilant and macabre; and the very old men --some in their brushed Confederate uniforms--on the porch and the lawn, talking of Miss Emily as if she had been a contemporary of theirs, believing that they had danced with her and courted her perhaps, confusing time with its mathematical progression, as the old do, to whom all the past is not a diminishing road but, instead, a huge meadow which no winter ever quite touches, divided from them now by the narrow bottle-neck of the most recent decade of years.


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That evening sun  (Soleil couchant):

Le thème de la peur, traité très en finesse. Quelle virtuosité dans l'inexprimé, quelle économie de mots, aussi. Beaucoup de dialogues, mettant en avant le langage des enfants:
En effet le narrateur au "je" de la nouvelle est un enfant de neuf ans, Quentin:
Autant Christian Bobin m'avait exaspéré avec ce procédé-là dans La folle allure, autant William Faulkner m'enchante dans That evening sun !

IV a écrit:
Alors, Nancy se remit à faire le bruit, pas fort. Assise, penchée au-dessus du feu, elle laissait pendre ses longues mains entre ses genoux. Soudain, l'eau se mit à couler sur sa figure, en grosses gouttes. Et, dans chaque goutte, tournait une petite boule de feu, comme une étincelle, jusqu'au moment où elle lui tombait du menton/ "Elle ne pleure pas, dis-je".
- "Je ne pleure pas" dit Nancy. Elle avait les yeux fermés. ""Je ne pleure pas. Qui est-ce ?
- Je ne sais pas, dit Caddy qui se dirigea vers la porte et regarda au-dehors. Il va falloir que nous partions, dit-elle. Voilà Papa.
- Je vais le dire, dit Jason. C'est vous qui m'avez forcé à venir."


IV a écrit:Then Nancy began to make that sound again, not loud, sitting there above the fire, her long hands dangling between her knees; all of a sudden water began to come out on her face in big drops, running down her face, carrying in each one a little turning ball of firelight like a spark until it dropped off her chin. "She's not crying," I said.
"I ain't crying," Nancy said. Her eyes were closed. "I ain't crying. Who is it?"
"I don't know," Caddy said. She went to the door and looked out. "We've got to go now," she said. "Here comes father."
"I'm going to tell," Jason said. "Yawl made me come."




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Dry September (Septembre ardent):

Un salon de coiffure pour hommes [blancs] dans une petite ville du Sud Faulknérien. Une rumeur de viol d'une femme blanche célibataire par un noir enflamme la conversation. Seul le coiffeur s'interpose et est persuadé de l'innocence du noir.

Nouvelle où action et suggestion sont étroitement imbriquées, avec finesse: la non-description du lynchage est remarquable, dans ce registre-là (il fut, paraît-il, reproché à Faulkner de ne pas avoir couché ce lynchage sur papier). Très sobre dans son écriture, Faulkner nous gratifie d'une nouvelle dense, paroystique: du grand art.

III a écrit:
La vitesse précipita Hawk parmi les ronces poussiéreuses jusque dans le fossé. Un nuage de poussière s'éleva autour de lui, et il resta étendu, haletant, secoué de nausées, parmi les craquements ténus, agressifs de tiges sans sève, jusqu'à ce que la seconde voiture soit passée et ors de vue. Alors, il se leva et s'éloigna, traînant la jambe. Arrivé sur la grand-route, il prit la direction de la ville en brossant de ses mains son vêtement. La lune avait monté, elle glissait très haut, sortie enfin du nuage de poussière sous lequel, au bout d'un moment, la lueur de la ville apparut.

 

III a écrit:The impetus hurled him crashing through dust-sheathed weeds, into the ditch. Dust puffed about him, and in a thin, vicious crackling of sapless stems he lay choking and retching until the second car passed and died away. Then he rose and limped on until he reached the highroad and turned toward town, brushing at his clothes with his hands. The moon was higher, riding high and clear of the dust at last, and after a while the town began to glare beneath the dust.



Mots-clés : #criminalite #justice #mort #psychologique #racisme #segregation #vieillesse #violence
par Aventin
le Dim 9 Juin - 13:35
 
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Nuala O'Faolain

Best Love Rosie

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Rosie10

La cinquantaine passée, Rosie qui a parcouru le monde pour son travail décide de quitter celui-ci et de revenir vivre en Irlande auprès de sa tante Min qui l'a élevée.

Les deux femmes n'ont pas eu la même existence, n'ont pas les mêmes idées, et le retour de Rosie s'accompagne pour celle-ci d'une multitude de questions concernant sa vie passée et celle qui l'attend.

Je n'en dirai pas plus parce qu'il faut découvrir les choses petit à petit. Les paysages de l'Irlande, la vie de ce pays, son Histoire et la présence de l'"écrit"- des livres et des auteurs cités - font de ce roman un réel bonheur de lecture.
C'est le livre à lire quand les jours paraissent tristes et que la nostalgie envahit tout.

On en sort ragaillardi, "dépoussiéré" par le vent irlandais et plein de projet pour l'avenir !


Je n'ai pu m'empècher de murmurer en refermant ce livre, la même phrase que j'avait dite en ayant regardé La vie est belle de Franck Capra : "la vraie vie n'est pas si simple que cela...."

Mots-clés : {#}contemporain{/#} {#}famille{/#} {#}nostalgie{/#} {#}solitude{/#} {#}vieillesse{/#}
par Invité
le Dim 26 Mai - 15:43
 
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Sujet: Nuala O'Faolain
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Wallace Stegner

Vue cavalière

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Sans-t11

Après La vie obstinée (seul autre livre de Stegner que j’ai lu), on retrouve Joe Allston, narrateur maintenant septuagénaire, lisant à son épouse Ruth (en 1974) le journal intime qu’il tint lors de leur voyage au Danemark (en 1954) après la mort de leur fils unique : tempête en mer, résidence avec une comtesse à Copenhague, surtout considérations sur la vieillesse (d’un vieux grincheux contre la contre-culture, les jeunes et les romanciers contemporains) et une histoire sordide de génétique et d’inceste.
« Pour qu’un homme consigne le récit de sa vie, il faut qu’à ses yeux elle en vaille la peine. Cela procède d’une arrogance, d’une assurance ou d’une compulsion à se justifier que je n’ai pas. »

« En fac, cherchant à vérifier je ne sais plus quel principe optique, après avoir collé à l’aide de ruban adhésif des lunettes à un poulet de laboratoire, nous lui avions jeté du blé. Au début, il inclinait la tête, visait et manquait chaque grain d’un bon pouce ; mais au bout d’un moment, il avait appris à corriger l’astigmatisme que nous lui avions infligé, et, une fois pris le pli, il était devenu aussi précis de l’un ou de l’autre œil.
Eh bien, en ce moment même, alors que Ruth dort et moi pas, et que cet inconfortable navire nous transporte sur des mers qui ne connaissent pas l’apaisement, je me sens comme un grain de blé, avec le Grand Poulet de l’Univers debout au-dessus de moi en train d’ajuster son coup. J’ignore s’il possède ou non la vision binoculaire ; peut-être est-il, pour ce que j’en sais, aveugle des deux yeux. Mais il ne me ratera pas quand il commencera à picorer. J’ai pour principe de ne pas croire aux verres déformants. Le premier gallinacé venu est capable de s’en remettre au bout de quelques heures. Bertelson [décédé pendant la traversée] pensait probablement l’avoir endormi avec ses soixante-cinq années de piété, et regardez ce qui est arrivé.
Moralité : on ne peut se fier à l’optique, mais on peut compter sur l’appétit. »

Joe a vécu dans le monde littéraire, et son récit est imprégné de références qui me manquent aux auteurs anglo-saxons anciens, entre autres renvois à Shakespeare, des auteurs américaines ou des ouvrages mystiques. À propos, on rencontre Karen Blixen !
C’est aussi un livre sur le questionnement identitaire ‒ ayant perdu sa seule ascendante et son seul descendant, Joe est en quête de ses origines danoises (comme Hamlet).
Belle langue soutenue :
« Je ne sache pas que le couple batte de l’aile, mais cela ne prouve rien non plus. Un des rares préceptes pertinents que je suis parfois tenté de transmettre à une postérité médusée est que tout est possible et à tout moment. »

Une sorte de petite métaphysique de lecture fort agréable, humaine, non dénuée d’humour et de mélancolie, qui entraîne l’empathie pour le vieux couple et ceux qu’il côtoie.
« Ce moment me fait toucher du doigt à quel point la vie change peu ; de quelle façon, sans événements dramatiques ni résolutions cardinales, sans tragédie, sans même de pathos, l’homme raisonnablement doué, raisonnablement bien intentionné, peut franchir dans sa longueur la grande cuisine du monde et arriver au bout avec la faim au ventre. »

« La caverne de Platon équipée de l’hydrothérapie. M’est revenu une observation de Willa Cather : on ne peut pas peindre la lumière du soleil, mais seulement ses jeux d’ombres sur un mur. Quand on examine sa vie, comme Socrate nous y engage depuis des siècles de façon un tantinet appuyée, n’examine-t-on pas plutôt les ombres qu’elle projette sur d’autres vies ? Une chose en soi ou bien des interférences ? Une réalité objective ou bien le point de fuite d’un exercice aux multiples perspectives ? Le prisme ou bien les couleurs de l’arc-en-ciel qu’il réfracte ? Et si l’on était soi-même le mur en question ? Et si l’on ne projetait jamais d’ombre ou l’arc-en-ciel à soi, qu’on ne fit que capter ceux des autres ? »

Petit rappel, une perspective cavalière est vue d'arrière et de haut, ce qui correspond assez au titre original, The Spectator bird.
Tant qu’à faire, je partage d’autres recherches de définition en rapport avec cette lecture :
Atticisme = Ensemble des qualités propres aux écrivains attiques : sens de la mesure, délicatesse de langage, finesse. Qualités d'élégance, de mesure, de délicatesse propres aux Attiques. Littéraire. Se dit d'un style élégant et pur. (Dans d'autres domaines artistiques). Idéal de beauté, de délicatesse, comparable à celui des écrivains attiques.
Kouros = Arts. Statue grecque archaïque représentant un jeune homme (le fém. correspondant est koré).
(Merci Robert.)
Voilà un roman dont je me suis efforcé de faire durer la délectable lecture le plus longtemps possible. Il va me falloir mettre la main sur les autres livres de Stegner !


Mots-clés : #vieillesse
par Tristram
le Mer 3 Avr - 0:54
 
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Sujet: Wallace Stegner
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Philip Roth

Tag vieillesse sur Des Choses à lire Roth1110

Le rabaissement

Simon Axler, acteur vieillissant, a perdu son talent, et songe au suicide. En cure psychiatrique, il rencontre Sybil Van Buren, une jeune mère qui a surpris son mari abusant de sa fillette, et lui demande de tuer ce démon. Puis Simon se met en couple avec Pegeen Mike, une jeune lesbienne, dans une renaissance… temporaire.
Drame crûment échafaudé en à peine plus de cent pages.


Mots-clés : #amour #vieillesse
par Tristram
le Mar 2 Avr - 1:01
 
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Pierre Jourde

Pays  perdu

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« C’est un pays perdu », dit-on : pas d’expression plus juste. On n’y arrive qu’en s’égarant. Rien à y faire, rien à y voir. Perdu depuis le début peut-être, tellement perdu avant d’avoir été que cette perte n’est que la forme de son existence. Et moi, stupidement, depuis l’origine, je cherche à le garder. Je voudrais qu’il soit lui-même, immobilisé dans sa propre perfection, et qu’à chaque instant puisse s’en emplir.


Ce pays perdu auvergnat, il faut des heures pour le rejoindre par de petites routes tortueuses au-delà de l’autoroute. Pierre Jourde y a passé de grands temps de son enfance, y a fait les foins avec les paysans, pris des cuites en sa jeunesse. Il y est retourné au fil des années dans la ferme familiale désormais confiée à un métayer, nourrissant les liens d’amitié, visitant les vieux solitaires accrochés à leur terre, à leur maison.

Lorsqu’il y arrive avec son frère pour deux jours, il apprend le décès de la jeune Lucie, 15 ans, dont la leucémie avait vaincu la chevelure mais pas le sourire. Chez les parents de Lucie, ses amis, chacun « entre » l’un après l’autre pour un dernier salut à la jeune morte, un moment de silence et d ‘émotion partagés.Aux obsèques, tout le village est là.

C’est l’occasion de parler de ce pays sauvage, dresser un portrait  de chacun, de ces hommes et femmes qui vivent dans ces vallées  pleines de rudesse , des gens dont les citadins ne savent même pas qu’ils existent - et qui ignorent comment vivent les citadins.  

Pierre Jourde livre dans une très belle écriture  ces portraits qui n’épargnent personne mais font transparaître la tendresse, mêlée  de compassion,  qu’il éprouve pour eux, ces gens en voie de disparition dont on parle moins que des pandas et des dauphins. Ils sont pour Pierre Jourde un élément indispensable de son paysage intérieur, un lien avec quelque chose de solide, d’attachant, des hommes et femmes qui vivent de plein pied dans leur milieu, dans la nature, alors que la société les ignore, et impose de ce fait un jugement, une exclusion, une souffrance.

Les morts aussi sont là, tout aussi présents que les vivants, au cimetière , sur le monument au mort, dans les pensées et dans les cœurs, ils sont là comme s’ils étaient dans la pièce. Son père qui dit si peu sur lui-même de son vivant, si présent dans ce paysage, que, comme beaucoup, il regrette de n’avoir pas assez questionné.

La petite stèle qui énumère les morts de la Première Guerre mondiale a été érigée, comme d’habitude, devant l’école qui sert peut-être encore de mairie. Bessègues, à peu près inhabitée, est une commune. Commune à l’étrange territoire, composé de vallées parallèles, séparées par des arêtes montagneuses, et sans communication entre elles. La stèle anodine, au fond de ce grand calme, diffuse tranquillement sa  double ironie funèbre : dérisoire parcours, de l’instituteur à l’adjudant et puis à rien, quelques décimètres de l’école communale au cénotaphe collectif ; dérisoire population de morts, une quinzaine, pour ce village qui compte un habitant. Ils sont là, tous ensemble, serrés sur la même pierre, leurs maisons s’effondrent, leur noms n’ont plus de sens et ne sont plus lus par personne.


J’ai moins aimé les deux passages plus « sociologiques », sur l’alcoolisme endémique et sur la merde où, c’est le moins qu’on puisse dire,il n’y va pas de main morte. Il s’éloigne des gens gens spécifiquement,  j’ai trouvé ça long et lourds, - regardez comme je suis sans tabous, comme j’écris bien sur les différents états des bouses,  de leurs éclaboussures, des murs et culs de vaches embrenés. Comme quoi, la limite est subtile, et c’est sans doute ainsi qu’il l’ a franchie, avec les conséquences que l’on sait, la complicité s’y est perdue, un pas était franchi pour attiser la haine de certains villageois, qui déclencha le caillassage familial à son passage suivant. j’ai essayé de mener ma lecture à l’écart de ce fait divers, c’est quand même le plus souvent un  très beau texte, Zola en zone rurale, la poésie en plus.

mots-clés : #autofiction #lieu #nature #ruralité #solitude #vieillesse
par topocl
le Ven 15 Mar - 11:58
 
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Sujet: Pierre Jourde
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