Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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81 résultats trouvés pour viequotidienne

Ihara Saïkaku

Histoires de marchands

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire Histoires_de_marchands
L’Époque d’Edo (1603 – 1868) a vu trois écrivains se distinguer, chacun dans leur genre : Bashô dans le haïku, Chikamatsu dans le théâtre et Ihara Saïkaku dans des textes en prose qui dépeignent la vie urbaine d’alors, à Edo, donc, ou à Ōsaka, sa ville natale. On est frappé par ce réalisme des petites choses, cette recherche du détail, qui dans Vie d’une amie de la volupté, pouvait être assez étourdissante. Avec ces Histoires de marchands, la vue d’ensemble est peut-être moins négligée par le conteur, au détour d’une généralité ou d’une fabuleuse description.

Ihara Saïkaku a écrit:À l’ouest du pont de Naniwa s’alignent à perte de vue les maisons de milliers de courtiers, et les murs blanchis des magasins le disputent en éclat à la neige au point du jour. Les sacs de riz s’entassent en pyramides comme autant de montagnes qui se seraient déplacées, et quand partent les files d’hommes et de chevaux, l’on dirait d’un tonnerre souterrain qui ébranle les grands chemins. Chalands et barques à l’infini voguent sur les flots des rivières, comme feuilles de saule au vent d’automne, et les piques à riz que des jeunes gens manient avec vigueur semblent une forêt de bambou où gîte le tigre; les feuilles de registres tourbillonnent et les boules des abaques crépitent comme grêle; sur les trébuchets, le maillet sonne plus haut que la cloche qui annonce deux fois six heures, et le vent qui de la fortune agite les tentures des portes.



Histoires de marchands contient cinquante textes de trois ou quatre pages, au cours desquels on passe souvent d’un personnage à un autre ; cent personnages qui rencontrent l’infortune ou la fortune en espèce sonnantes et trébuchantes (à propos, le traducteur fait là un choix vraiment très discutable qui est de remplacer la monnaie japonaise de l’époque par doublons, écus et deniers). Saïkaku décrit diverses façons d’ordonner sa vie, des tempéraments : vivre au jour le jour ou voir à longs termes n’ont pas les mêmes conséquences. La galerie des caractères s’étend, pingres, roublards, sages ou ingénieux, ayant des ambitions plus ou moins grande sinon excessive. Il est si difficile de gagner de l’argent, si facile de le perdre, clame les personnages à plusieurs endroits, et pourtant nombre d’entre eux de découvrir des moyens d’en acquérir rapidement : les japonais de l’époque tenaient Histoires de marchands pour « un traité sur l’art et la manière de faire fortune » bien qu’il n’y ait pas d’accord parfait entre les différents discours du livre ; épargne, crédit, abstinence, chance ou talent sont tour à tour fin mot de l’histoire. Mais pour nous ces Histoires de marchands constituent des témoignages plutôt vivants (bien qu’assez répétitifs) d’une minuscule comédie humaine en quelques sortes, d’une société partagée entre les riches et les pauvres, mais où les rôles changent souvent.

Lu le 17 septembre 2022

Vie d'une amie de la volupté

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On trouvera dans ce livre d’innombrables détails sur Yoshiwara, où la narratrice, cette « amie de la volupté », passa sa vie, y exerça le métier de « marchande d’amour ». Sachant quelle importance eut ce quartier, qu’il se peut qu’il fut dans une certaine mesure le reflet de la société nippone du dix-septième siècle ; on peut presque se dire que le roman de Saikaku va, à la manière d’un guide, nous faire pénétrer dans les arcanes de cette culture ancestrale. On fait fausse route. Au lieu de réalisme, parlons plutôt d’une minutie qui nous perd dans une multitude d’usages minuscules, dans les vêtements ou les oreillers « de bois ». On reprend quelquefois son souffle en profitant du talent de l’haïkiste pour tracer fugacement un paysage.

Ihara Saïkaku a écrit:Les bonzesses, pour la plupart, portaient un vêtement ouaté en coton, couleur bleu clair. De largeur moyenne, leur ceinture, en étoffe de soie ryûmon, était nouée par-devant. Un voile noir, en soie habutae, leur enveloppait la tête. Pour coiffure elles avaient un chapeau en forme de champignon conique, faits de carex tressé, fabriqué originellement par O-Shichi de Fukae. Elles portaient toutes sans exception des chaussettes de coton renforcées de festons ondulés faits de fils de même matière. Leur pagne de soie était court. Leur tenue, uniforme. La boîte dont elles étaient munies contenaient des amulettes du temple de Kumano, des coquillages sugai et une paire des assourdissantes claquettes yotsu-take.


En fait de reflet, nous en avons un aux contours indiscernables, et c’est peut-être cela qu’on appelle le « monde flottant », c’est-à-dire un monde fait d’autant d’impermanence que d’apparences, de tromperies, de jeux et de mensonges, en somme, d’irréalité. On s’y perd à plus forte raison s’il on est un lecteur occidental et néophyte en culture japonaise (et même si on ne l’est pas, j’imagine). Les intrigues, fourberies et vicissitudes racontées sont peu dissemblables mais sont assez souvent dotées de vérités psychologiques.

Lu le 3 Novembre 2019


\Mots-clés : #erotisme #nouvelle #viequotidienne
par Dreep
le Dim 18 Sep - 22:17
 
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Sujet: Ihara Saïkaku
Réponses: 3
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Andrea Camilleri

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Le roi Zosimo

Je pensais que c’était pure fiction avant d’avoir lu le propos de l’auteur en fin de livre ; il s’avère que Zosimo a bien existé, mais cette « biographie » elle,  est imagination de l’auteur.

Une première partie raconte l’aventure de son père avec un Prince par lui sauvé, et la naissance dans la paille de l’enfant Michele ( que tous appelleront Zosimo) entouré des animaux, non pas un bœuf et l’âne mais une chèvre, des gélines et un chien.

« Tout d’un train, à une poussée plus forte, elle se benouilla entre les jambes, c’étaient les eaux qu’aidaient la tête du bébé à sortir. La douleur était grande et Filònia prit à quincher, de toute façon elle était seule. À ce moment-là, tous leurs animaux approchèrent : un chien errant désormais amaisonné chez eux et que tout le monde appelait, sans trop se tarabuster, « l’chien », une cabre d’Agrigente, une belle bête au long pelage marron, avec deux cornes de licorne et de plantureuses mamelles sombres, et quatre gélines. »

Dès son plus jeune âge Zo se révèle exceptionnel, buvant et mangeant comme un homme à 7 mois, puis à 7 ans, instruit par le Père Uhu, ermite, il sait écrire, lire et connait même le latin, ce qui est rare au 18ème siècle pour un « pagan » un paysan.
Instruit, intelligent, aimable, il sera toute sa vie l’ami, le chef, « le roi » même des paysans qui réclament son couronnement. Ce couronnement sera fait devant toute la foule des paysans, à la barbe des nobles auxquels Zosimo appliquera « ses lois », lesquelles donneront aux paysans exploités ce qui leur est dû.
Malgré son courage, sa volonté, Zosimo sera trahi par les Nobles, arrêté et condamné au gibet.

Sur les marches du gibet se présenteront à lui, les animaux de sa naissance, le Père Uhu et un magicien.

« Et quand ils arrivèrent au point où il fallait gravir le premier des cinq degrés, le capitaine dit en basset :

« Je m’arrête ici. »
Et il le dit en parfait italien, rapport que le moment était ce qu’il était et que quand le moment est ce qu’il est, c’est nécessité de japiller en italien, sinon on dit que vous avez fait votre éducation autour du collège, que vous n’êtes qu’un pauvre riclaire et pas un marquant.
Zosimo s’arrêta et se retourna pour apincher le capitaine.
« Vous ne me tenez pas compagnie jusqu’au bout ?
— Non, il vaut mieux que vous montiez tout seul, comme ça le monde qu’est agrobé sur les toits vous voit mieux.
— Et comment savez-vous qu’il y a du monde sur les toits ?
— Parce que cette nuit mes soldats les ont aidés à y grimper. »
Il tendit la main à Zosimo, Zosimo la lui serra vigoureusement.
« Merci, dit-il. »

« Il remira vers le ciel, ébaffé, et vit son cerf-volant. Le cerf-volant était revenu et se maintenait immobile en hauteur, pile au-dessus de son coqueluchon. Comment avait-il pu revenir ? Et pourquoi était-il revenu ? Puis il comprit et sentit sa poitrine s’élargir : il avait cru perdre son imagination en lâchant la corde du cerf-volant et, en fait, les choses allaient tout autrement. Au moment précis où le capitaine laissait retomber son bras, Zosimo agrappa la corde des deux mains en percevant un arrachement violent, manquablement provoqué par le cerf-volant qui reprenait de la vitesse et de la hauteur Il se mit à grimper lestement à la corde, sans éprouver de fatigue, et il se sentait à chaque mouvement de bras plus léger et plus libre.
Arrivé un moment, il s’arrêta et remira en bas. Il vit la place, les maisons avec le monde qui redescendait des toits et au mitan de la place, il vit aussi une potence avec une chose, une sorte de sac, qui pendait du gibet en dodinant.
Il éclata de rire. Et reprit à grimper »

Ainsi commença et finit la vie de Zosimo dans un éclat de rire.

***********

Une intéressante lecture qui se déroule pendant le règne de Victor-Amédée II de Savoie alors que les Espagnols veulent reprendre la Sicile.
Evocation de la période de la « controverse de Lipari » affrontement entre les Royaume de Sicile et le Saint-Siège, qui a commencé en 1711 d'un petit conflit local entre Évêque de Lipari et deux agents fiscaux dans la même ville  (une histoire de taxes sur des poischiches)
Zosimo convainc les paysans, qui n’ont rien à gagner de ce conflit de se garder
« ni le Pape, ni le Roi »
Sage mesure.
Avec l’incarcération du Père Uhu est évoqué aussi « l’inquisition »
Evocation également de la « peste » qui décima la région, de la situation sociale des « pagans ».
L’écriture « buissonnière » j’ai bien aimé.

Cette lecture vaut d’être faite, même si par moment j’ai pensé que c’était un peu trop de mascarades mais il faut se rappeler dans quel siècle se déroule l’histoire.

Merci à ZeBebelo d'avoir conseillé cette lecture.


\Mots-clés : #famille #misere #viequotidienne XVIIIe s
par Bédoulène
le Ven 29 Juil - 9:15
 
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Sujet: Andrea Camilleri
Réponses: 21
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Kenneth White

La Maison des marées

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire La_mai13

Écossais devenu Français, Kenneth White s’est installé à Trébeurden près de Lannion, Côtes-du-Nord devenues Côtes-d’Armor, après dix-sept années passées dans le Sud-Ouest.
Lu après Le phare, voyage immobile, de Paolo Rumiz, dans un esprit proche – la mer, son « esprit pélagien » − (et de même origine – bouquinerie Emmaüs, avec peut-être, qui sait, le même ancien propriétaire), ce livre est aussi un « voyage immobile », évoque également le goût du « mauvais temps », et porte le même message, celui du gâchis par l’espèce humaine de notre environnement. Avec sa composante « celte » et son appétit de jouissance de l’existence, White rapporte son quotidien de bibliophile en « l’atelier océanique », sans omettre les visites intempestives d’éclopés, manuscrits en mal d’éditeur et autres indésirables qui abondent.

« C'est surtout quand la pluie tourbillonne autour de la maison que j'aime lire de vieux livres et consulter d'anciennes cartes. »

« Il y a une musique du paysage. On l’a rarement écoutée. Avant la civilisation, oui, peut-être – et encore. Peut-être les hommes primitifs guettaient-ils uniquement les bruits, les sons qui concernaient leur survie : le craquement d’une branche signalant l’approche d’un animal, le vent qui annonce la tempête… Loin d’entrer dans le grand rapport, ils rapportaient tout à eux. Il est possible que j’exagère. Peut-être qu’ici et là il y avait des oreilles pour écouter la musique pure du paysage qui n’annonce rien. Ce qui est sûr, c’est qu’avec l’arrivée de la civilisation et surtout son développement, on n’écoute plus rien de tel. Le civilisé écoute les harangues politiques, il écoute les homélies religieuses, il écoute toutes sortes de musiques préfabriquées, il s’écoute. Ce n’est que maintenant (la fin de la civilisation ?) que certains, ces solitaires, des isolés, se remettent à écouter le paysage. »

« Quand je ne peux pas me concentrer sur autre chose, je note tout ce que je vois, tout ce que j’entends. C’est fou la quantité de détails que l’on remarque de cette manière-là, et le sens aigu de la réalité que cela procure. »

L'étalage béat de son bonheur de privilégié, la moquerie des indésirables qui le dérangent m'ont cependant un peu indisposé.

\Mots-clés : #autobiographie #contemporain #nature #ruralité #viequotidienne
par Tristram
le Lun 25 Juil - 12:01
 
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Sujet: Kenneth White
Réponses: 12
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Thomas McGuane

La fête des Corbeaux


Tag viequotidienne sur Des Choses à lire La_fzo11

Recueil de dix-sept nouvelles :

Un problème de poids
La maison au bord de Sand Creek
Ma grand-mère et moi
Les enjoliveurs
Sur une route en terre
Une vue dégagée vers l’ouest
Le ragoût
Un bon filon
Un vieil homme qui aimait pêcher
Une fille de la prairie
Le bon Samaritain
Les étoiles
Le shaman
Partie de pêche à Canyon Ferry
Camping sauvage
Une histoire lacustre
La fête des Corbeaux


Tranches de vie dans des ranches du Montana, mais aussi à la ville (et bien sûr pêche à la truite), qui tournent autour de rapports humains toxiques ou empreints de faiblesse, de l’enfance à la vieillesse. Perce aussi, souvent, une satire de la culture états-unienne contemporaine (l’argent, les banques), mais également des références à la nature.
J’ai particulièrement apprécié la première nouvelle, Un problème de poids (où le fils d’une « famille dysfonctionnelle » rejette l’idée d’une vie de couple), Les enjoliveurs (ou l’enfance morose d’Owen), Les étoiles (démêlés de Jessica avec les humains), Camping sauvage (deux vieux amis s’affrontent sourdement à propos d’une infidélité conjugale tandis qu’ils campent avec un guide assez instable) et la dernière, l’éponyme (deux frères ont placé leur mère veuve atteinte de démence sénile en maison de retraite, et elle évoque un amant Crow…)
« Il avait sombré dans la dépression, découvrant qu’il n’est pas de maladie plus brutale, plus profonde, plus implacable, et qui fait une ennemie de la conscience elle-même. »
Le bon Samaritain

« De même que les géologues s’émancipent dans le temps, pensa-t-elle, les astronomes s’affranchissent grâce à l’espace. »
Les étoiles

« La chienne, qui avait mordu son maître la première fois qu’elle l’avait vu soûl, le regardait désormais avec un détachement similaire à celui d’Owen. »
Les enjoliveurs

« Je ne vois pas bien ce que les écolos trouvent à tous ces arbres, dit Jack.
− La nature nous hait. On sera sacrément vernis de quitter ce trou et de retrouver la civilisation. »

« Mon père était boucher et moi, je suis chirurgien, dit Tony. Je suis sûr que tu as entendu pas mal de plaisanteries là-dessus en ville.
− Oui, en effet.
− Le plus bizarre, c’est que je ne voulais pas être chirurgien, mais boucher. L’accession classique de la seconde génération à un genre de stratosphère où on ne se sentira jamais à sa place. Où on ne sait jamais vraiment où l’on en est. »

« Il lui apparaissait que la nature et la vie étaient exactement pareilles, mais il n’arrivait à formuler la chose. »
Camping sauvage


\Mots-clés : #humour #Nouvelle #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Ven 3 Juin - 17:21
 
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Etgar Keret

Sept années de bonheur

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Ces chroniques intimes, parues en 2013 en Israël, réunissent des ressentis et réflexions d’un habitant d’un pays menacé en permanence, et sa condition particulière, notamment lors de ses nombreux voyages à l’étranger. Significativement, la première évoque comme, ayant amené sa femme pour accoucher dans un hôpital, y affluent les victimes d’un attentat terroriste de plus. Mais c’est aussi un regard plus vaste sur cette société ; ainsi sa sœur est convertie à l’orthodoxie.
« En France, un réceptionniste nous dit, à moi et à l’écrivain arabe israélien Sayed Kashua, que si ça ne tenait qu’à lui, l’hôtel ne recevrait pas les juifs. Après quoi il me fallut passer le reste de la soirée à entendre Sayed râler : comme si ça ne suffisait pas d’avoir subi l’occupation sioniste pendant quarante-deux ans, il lui fallait maintenant supporter l’insulte d’être pris pour un juif. »

Beaucoup de choses sur les taxis, son fils, son père, et aussi La maison étroite, « une maison qui aurait les proportions de mes nouvelles : aussi minimaliste et petite que possible », qu’un architecte lui construit à Varsovie. Sur trois niveaux, elle est prévue dans une « faille » entre deux immeubles :
« Ma mère regarda l’image simulée pendant une fraction de seconde. À ma grande surprise, elle reconnut immédiatement la rue ; l’étroite maison serait construite, par le plus grand des hasards, à l’endroit précis où un pont reliait le petit ghetto au grand. Quand ma mère rapportait en fraude de quoi nourrir ses parents, elle devait franchir une barrière à cet endroit, gardée par un peloton de nazis. Elle savait qu’en se faisant surprendre avec une miche de pain elle serait exécutée sur-le-champ. »

Seule rescapée de sa famille, son père lui avait demandé de vivre pour faire survivre leur nom.
Voici l’extrait qui m’a conduit à lire ce livre (et constitue une bonne réponse possible dans le dossier La littérature c’est koi, notée par Bix en son temps) :
« L’écrivain n’est ni un saint ni un tsadik [(homme) juste, en hébreu] ni un prophète montant la garde ; il n’est rien qu'un pécheur comme un autre doté d’une conscience à peine plus aiguisée et d’un langage un peu plus précis dont il sert pour décrire l’inconcevable réalité de notre monde. Il n’invente pas un seul sentiment, pas une seule pensée ‒ tout cela existait longtemps avant lui. Il ne vaut pas mieux que ses lecteurs, pas du tout ‒ il est parfois bien pire ‒, et c'est ce qu’il faut. Si l'écrivain était un ange, l'abîme qui le séparerait de nous serait si vaste que ses écrits ne nous seraient pas assez proches pour nous toucher. Mais parce qu'il est ici, à nos côtés, enfoui jusqu'au cou dans la boue et l'ordure, il est celui qui plus que quiconque peut nous faire partager tout ce qui se passe dans son esprit, dans les zones éclairées et, plus encore, dans les recoins sombres. »


\Mots-clés : #antisémitisme #autobiographie #communautejuive #conflitisraelopalestinien #contemporain #ecriture #terrorisme #viequotidienne
par Tristram
le Jeu 19 Mai - 12:45
 
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Lyonel Trouillot

Kannjawou

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Le narrateur tient son journal, lit des romans (et veut en écrire) dans la rue de l’Enterrement, qui tient son nom du cimetière proche. Il raconte le quartier miséreux, et surtout le pire fléau, les forces d’Occupation des marines (1915-1934, puis l’actuelle, la « molle »). Il parle de ses proches, de Popol son jeune frère (ils sont orphelins depuis l’enfance), de Sophonie et Joëlle, les deux sœurs filles d’Anselme, paysan dépossédé de ses terres devenu tireur de cartes − « les deux femmes que j’aime » sans se déclarer ; la première est serveuse dans un bar dansant :
« Le “Kannjawou”. C’est un beau nom qui veut dire une grosse fête. »

Regard acerbe sur les expatriés qui y forment un clan, dont « la petite brune », « oie et autruche ».
Il rapporte aussi les conversations de man Jeanne qui évoque le passé, Wodné le militant qui se prépare sempiternellement à ce que les conditions soient réunies, le petit professeur qui promeut la lecture chez les jeunes laissés à eux-mêmes, Halefort le voleur de cercueils.
Un beau matériau, de l’amertume, de la rancœur, des bons sentiments, le ton est peut-être un peu maladroit malgré d'attachants personnages.
« Des promesses de kannjawou, en veux-tu, en voilà. Car chacun a droit à sa fête. Il suffit de prendre à la vie seulement la part qui te revient. Et d’inviter l’autre à la fête. Il suffirait. »


\Mots-clés : #contemporain #misere #viequotidienne
par Tristram
le Dim 27 Mar - 12:25
 
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Bernard Malamud

Le Tonneau magique

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Treize nouvelles sur les déboires de petits juifs, généralement à New York (ou en Italie), souvent réfugiés polonais après la Seconde Guerre mondiale, et qui cherchent un peu de bonheur.
Les Sept Premières Années : Sobel est amoureux de la fille du cordonnier Feld pour qui il travaille, mais ce dernier rêve d’un beau-fils plus prospère.
Les Pleureurs : Kessler, un ancien mireur d’œufs, est expulsé par son "marchand de sommeil" ; il pleure sur son existence (il a abandonné femme et enfants), et son propriétaire se joint à lui.
La Fille de mes rêves : auto-autodafé de manuscrits…
L’Ange Levine : Manischevitz, un infortuné tailleur, hésite à croire en un ange gardien, juif noir de Harlem.
Attention à la clé : un pauvre étudiant aves femme et enfant cherche un logement à Rome.
Prenez pitié : Rosen, un ancien représentant malade, s’efforce de donner de l’aide à une jeune veuve dans le besoin avec deux enfants, jusqu’à sacrifier sa vie.
La Prison : piégé, un ancien délinquant tente de prévenir une délinquante en herbe.
La Dame du lac : Levin, un ancien chef de rayon juif américain, profite d’un petit héritage pour visiter l’Italie, où il rencontre Isabella del Dongo sur son île du lac de Streza – croit-il −, et ment pour rehausser sa condition.
Lectures d’été : George a abandonné l’école, et reprend les livres pour se conformer à ce qu’il prétend faire.
La Facture : Willy Schlegel, concierge, achète à crédit dans la petite boutique d’en face, et ne peut pas rembourser.
Le Dernier Mohican : Arthur Fidelman, un étudiant du Bronx, arrive à Rome pour écrire une étude critique sur Giotto, et d’emblée Shimon Susskind, un réfugié, juif comme lui, le sollicite en quémandant son vieux costume. Le premier chapitre que Fidelman a écrit lui est dérobé, et il suspecte Susskind, qu’il cherche longuement, ne parvenant plus à poursuivre son ouvrage.
Le Prêt : Kobotsky réapparaît chez Lieb le boulanger. Amis lorsqu’ils étaient jeunes immigrants, une question d’argent les sépare jusque dans leurs misères.
Le Tonneau magique : Léo Finkle, un étudiant rabbinique de l’Université de Yeshivah de New York, passe par un marieur pour rencontrer une future épouse.
« Il lui fit remarquer en passant que la fonction du marieur était antique et honorable, hautement approuvée par la communauté juive, car elle rendait le nécessaire pratique sans entraver la joie. »


\Mots-clés : #communautejuive #misere #nouvelle #viequotidienne
par Tristram
le Mer 15 Déc - 12:31
 
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Jean Giono

Triomphe de la vie

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Dans ce supplément aux Vraies Richesses, c’est toujours l’engagement de Giono pour les « réalités essentielles ».
Une défense et illustration de valeurs telles que le respect de l’individu, le travail manuel, la vie près des saisons :
« La paysannerie et l’artisanat sont seuls capables de donner aux hommes une vie paisible, logique, naturelle »

Intéressant à (re)lire en ces temps d’épuisement des extractions, d’essoufflement capitaliste ; daté par certains aspects factuels, une réflexion qui cependant dénonce la fuite en avant, et annonce une fin de cycle :
« On a tellement poussé de hourras que tous les chevaux de l’esprit emballés, sans rênes ni freins, on s’est enivré d’une vitesse de route sans s’apercevoir que c’était une vitesse de chute, qu’on roulait en avalanche sur des pentes de plus en plus raides, qu’on tombait (alors, oui, ça va vite) [… »

« Le seul mot d’ordre depuis l’ivresse de la fin du XIXe siècle, c’est aller de l’avant. Tout cela est bel et bon quand on sait en premier lieu qu’aller de l’avant c’est retourner en arrière. »

« Si le progrès est une marche en avant, le progrès est le triomphe de la mort. […]
Car l’opération qui s’appelle vivre est au contraire un obligatoire retour en arrière de chaque instant. En effet, vivre c’est connaître le monde, c’est-à-dire se souvenir. »

Giono fait référence au Triomphe de la mort de Breughel, puis allègue une sorte de mémoire de la vie chez le nouveau-né :
« Car, à peine déposée aux confins où notre connaissance des choses commence, cette chair est déjà pleine de souvenirs ; déjà elle peut aller en arrière d’elle-même, se souvenir de la réalité essentielle qui lui permet, dès que je mets mon doigt dans cette petite main neuve, de serrer mon doigt [… »

On retrouve sans surprise une récusation des cités artificielles vis-à-vis de « la petite ville artisanale », des décisions venues de haut et de loin versus « les lois naturelles ».
Magnifique description du travail du cordonnier, avec une précision ethnographique, mais non sans le comparer à un « oiseau magique, le rock de quelque conte arabe » qui bat des ailes… C’est bien sûr la figure paternelle. Puis c’est l’évocation du début de la journée d’humble labeur paisible des autres métiers, lyrique, splendide, presque gourmande (dans les années trente).
« La matière qui se transforme en objet appelle furieusement en l’homme la beauté et l’harmonie. »

Critique du travail à la chaîne, réduit à un seul geste « machinal », sans « goût », et du « squelette automobile » qui remplace la marche.
« Le souci des temps d’autrefois s’est souvent préoccupé de cette disparition des valeurs premières. Il se la représentait sous la forme d’une danse macabre. C’étaient des temps où l’on avait tellement confiance dans l’appareil passionnel qu’on s’efforçait de recouvrir de chair tous les symboles, tous les dieux. L’inquiétude, au contraire, décharnait et le symbole de la chute des hommes rebelles, c’était le squelette. Ils voyaient des squelettes envahir les jardins, marchant avec de raides génuflexions à la pavane ; ils claquaient des condyles, oscillaient de l’iliaque, basculaient de l’épine, balançaient les humérus, saluaient du frontal, arrivaient pas à pas, secs, les uns après les autres un peu comme des machines qu’un esprit conduirait ; ils se mêlaient à la vie et le somptueux déroulement des champs, des fleurs et des collines s’éloignait de l’autre côté du grillage blanc de leurs os. Le même rire éperdu qu’aucune lèvre ne contenait plus éclairait toutes ces têtes aux grandes orbites d’ombre. »

Giono revient à son éloge de « l’amour d’être », abordant la réalité paysanne :
« …] agneler la brebis, frotter l’agneau, soigner l’agneau qui a la clavelée, le raide, le ver, la fièvre, faire téter l’agneau dans le seau avec le pouce comme tétine, lâcher les agneaux dans l’étable, aller les reprendre sous chaque ventre, les enfermer dans leurs claies, porter l’agneau dans ses bras le long des grands devers de fougères qui descendent vers les bergeries, tuer l’agneau, le gonfler, l’écorcher, le vider, lui couper la tête, abattre les gigots et les épaules, scier l’échine par le milieu, détacher les côtelettes, racler la peau, la sécher, la tanner, s’en faire une veste [… »

Il réaffirme ses valeurs :
« Je n’ai pas intérêt à être malin ou riche d’argent ou puissant sur les autres ; vivre, personne ne peut le faire à ma place. »

Puis il narre en conteur éblouissant la livraison de commandes artisanales à la ferme écartée de Silence, où leur arrivée suscite une « fête paysanne » impromptue. Bonheur d’expression dans ce chant des beaux chevaux, de l’odeur de l’huile d’olive, de la joie champêtre… sans compter les « vraies nourritures terrestres ».
Giono médite tout ce texte dans un triste café de Marseille.
« Une grande partie de ce pauvre million d’andouilles passe sa vie à des besognes parfaitement inutiles. Il y en a qui, toute leur vie, donneront des tickets de tramway, d’autres qui troueront ces billets à l’emporte-pièce, puis on jettera ces billets et inlassablement on continuera à en donner, à les trouer, à les jeter ; il en faudra qui impriment ces billets, d’autres qui passeront leur temps à coller ces billets en petits carnets ; quand ils seront bien imprimés, bien collés, bien reliés, celui-là vient qui passe toute sa vie à les déchirer du carnet, à les donner, puis un qui les troue, puis un qui les jette. »

Giono se fait une « machine à cinéma », et reparaît Pan tandis qu’il panoramique sur un regain de village, où on a besoin d’un forgeron pour faire un soc de charrue adapté à la terre – un ouvrier pour qui la passion coïncide avec le métier.
Grand nocturne de la scène XII, les forêts dans le vent :  
« Chaque fois que la traînée d’étoiles tombe sur la terre avec un claquement de tout le ciel, les forêts apparaissent tassées arbre contre arbre, comme des troupeaux de cerfs : ramures emmêlées, hêtres allongeant le museau sur l’encolure des chênes ; bouleaux serrant leurs flancs tachetés contre les érables ; alisiers secouant leurs crinières encore rouges. Les arbres piétinent leur litière de feuilles mortes ; ils se balancent sur place, emmêlant leurs cous et leurs cornes ; ils crient, serrés en troupeau. Arrive le hurlement de détresse d’une forêt perdue loin dans le nord ; on l’entend s’engloutir ; elle a dû se débattre et encore émerger ; elle appelle de nouveau. C’est dans ce côté du ciel où même il n’y a pas d’étoiles ; les gouffres sont luisants comme de la soie à force de frottement de vent. Des montagnes étrangères passent au grand large, en fuite devant le temps, couchées en des gîtes de détresse, embarquant jusqu’à moitié pont ; la fièvre soudaine d’une constellation que le vent attise éclaire leurs agrès épars dans les bouillonnements de la nuit. »

Je pense n’avoir pas lu auparavant ce texte présenté comme un essai, en tout cas il vaut d’être lu pour l’actualité des propos en cette époque où l’on parle d'authenticité, de retour à la campagne et de décroissance, et surtout pour la superbe verve de Giono, ses métaphores filées, son écriture comparable à celle de ses romans.

\Mots-clés : #identite #nature #ruralité #solidarite #traditions #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Dim 12 Déc - 19:38
 
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Sujet: Jean Giono
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Carlo Emilio Gadda

L'Adalgisa - Croquis milanais

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire L_adal10

Dans la continuation de La Connaissance de la douleur, huit textes situés dans la Milan de l’entre-deux-guerres (et traduits par Jean-Paul Manganaro).
Nuit de lune
Brève description du crépuscule.
Quand le Girolamo a fini…
Ça commence avec les employés de la Confiance, cireurs de parquets, puis voilà Bruno le bellâtre en triporteur…
« Cette cassure, ce cracking des nénies et de la plainte procédurale, exerce une fascination incroyable sur le cœur des femmes : cric-crac sublime, giclement subit de la lame et de la pointe hors de sa coquille : du couteau à cran d’arrêt. »

Claudio désapprend à vivre
S’effondre le pont de l’oncle, ingénieur et professeur à Polytechnique…
Il eut quatre filles et chacune fut reine
Dans le nouveau logement du Nobilis Homo Cipriano de’ Marpioni, l’ample donna Giulia et leur turbulente progéniture, appartement amélioré de tomettes branlantes et de traîtresses marches pour rattraper les dénivelés dans le couloir-boyau, un régal de caricature farfelue.
Les moments perdus
Lectures d’un ingénieur encore, entre journal humoristique et ressources bibliothécaires.
Dans ce texte comme pour les autres, des notes de l’auteur, de bas de page ou renvoyées à la fin, explicitent didactiquement le projet littéraire, une métaphore, un point d’architecture locale ou d’histoire, l’étymologie d’un terme de dialecte, une notion scientifique…
« Les locutions et vocables empruntés à une langue étrangère (1928) sont destinés à reprendre le ton (autant dire à le singer) de certaine conversation cultivée − ou cultivée moyennement − du milieu et de l’époque : qu’on veuille bien ne pas les attribuer à une défaillance des possibilités lexicales de la part de l’auteur ou à une diminution de sa déférence pour la langue maternelle. »

Un « concert » de cent vingt professeurs
Valerio emmène sa jeune tante Elsa à l’opéra, où se presse la société mélomane (superbe scène du prélude de l’orchestre qui s’accorde !).
« Voilà, déjà tous, toutes, les regardaient. Certaines avec de longs regards de travers, plus forts que toute interdiction de décence, de ceux que les femmes dédient aux femmes, longs sillages d’éternelle envie. D’autres, debout, leurs grosses pattes dans les poches, balançant une gambette guillerette sous le globe du ventre, et savourant leur propre langue comme couenne bien grasse : enfermé, le globe, en un gilet de paon fat, "qui s’y connaît". »

« Un pot de brillantine avait été absorbé par leurs cheveux doucement ondulés : et qui distillaient la pureté du nard, comme, des broches du temps, un rôti ruisselant. »

« Ils semblaient farcis de petites pommes de terre rôties jusqu’au cou et aux amygdales comme le vide-ordures quand il est engorgé. »

Au Parc, un soir de mai
Donna Eleonora la mauvaise langue y est halée par son haridelle, et on retrouve Elsa, et on rencontre Adalgisa.
L’Adalgisa
L’ex-cantatrice est veuve avec deux enfants de Carlo, comptable entomologiste amateur.
« En douze ou quinze boîtes de bois, chacune pavée de son double fond de liège, et ce dernier, enfin, recouvert d’une feuille de papier blanc à coordonnées rectilignes, sur des épingles en nombre infini, devant les yeux écarquillés des deux enfants, le pauvre Carlo avait méticuleusement transpercé les scarabées et les dytiques en nombre infini de la nature, les cébrionidés, les curculionidés, les cérambyx, les buprestes, les élatéridés : les fuyantes cicindèles à l’odeur de rose et de mousse, luisantes comme Jeanne d’Arc dans leur cuirasse d’acier fermé, bruni : puis les infatigables ateuchus et les silphes, et toute l’engeance si salubre des croque-morts agrestes et sylvains. »

Puis l’auteur passe au « je », évoquant l’époque où il était énamouré de la belle tétonnière avant son mariage (hilarante séance photo).

Le riche enchevêtrement lexicographique de Gadda, qu’un italianisant érudit goûterait davantage ! En effet, cela déborde d’allusions et sous-entendus plus ou moins abscons…
Il y a du Federico Fellini, de l’Albert Dubout dans ces croquis, un impérieux besoin de rapporter le moindre détail, même accessoire, de saturer, densifier la description, et d’utiliser toute la palette lexicale.

\Mots-clés : #humour #viequotidienne
par Tristram
le Mer 10 Nov - 12:07
 
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Sujet: Carlo Emilio Gadda
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Raymond Queneau

Le Dimanche de la vie

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire Le_dim10

L’incipit tiré d’Hegel incite à suspecter un niveau philosophique à ce livre :
« …c’est le dimanche de la vie, qui nivelle tout et éloigne tout ce qui est mauvais ; des hommes doués d’une aussi bonne humeur ne peuvent être foncièrement mauvais ou vils. »

Dans les années trente à Bordeaux : des deux sœurs Ségovie, seule Chantal est mariée, et son aînée, Julie (ou Julia), mercière, décide d’épouser Valentin Brû, seconde classe depuis cinq ans, bien qu’il soit nettement plus jeune qu’elle. Valentin, curieusement absent des registres de l’armée, n’est pas trop futé, et accepte le mariage avec cette femme de caractère (mari obéissant, il partira seul en voyage de noces à Bruges-la-Morte, parce que c’est la haute saison en mercerie...). Puis il se met avec enthousiasme au commerce de l'encadrement dans la boutique parisienne que lui cède sa belle-mère avant de mourir ; il s’émancipe progressivement dans son oisiveté relative, s’instruisant grâce à Marie-Claire, « son magazine (féminin) ». Ses clients et autres familiers se confient à lui, alors qu’il ne sait pas encore que son épouse est devenue Madame Saphir, la diseuse de bonne aventure du quartier ; lorsque son commerce périclite et que Julie tombe paralysée, il la remplace…
« − T’en fais pas, dit Julia, quand les gens ont décidé de marcher y a plus moyen de les arrêter. C’est plus de la connerie, c’est de la rage. »

Valentin essaie de suivre la grande aiguille de l’horloge sans s’égarer dans une rêverie.
« Valentin suit toujours la marche de la grande aiguille, mais il sent bien qu’il n’ira pas loin, écrasé par le poids des mots et des images. »

« Le temps qui passe, lui, n’est ni beau ni laid, toujours pareil. Peut-être quelquefois pleut-il des secondes, ou bien le soleil de quatre heures retient-il quelques minutes comme des chevaux cabrées. Le passé ne conserve peut-être pas toujours la belle ordonnance que donnent au présent les horloges, et l’avenir accourt peut-être en pagaye, chaque moment se bousculant pour se faire, le premier, débiter en tranches. Et peut-être y a-t-il du charme ou de l’horreur, de la grâce ou de l’abjection, dans les mouvements convulsifs de ce qui va être et de ce qui a été. »

Valentin suit (toujours sans sa femme) un circuit touristique en Allemagne sur le thème des victoires napoléoniennes (dont Iéna). Son antienne a toujours été que la future guerre va arriver, et il est remobilisé, comme bien d'autres qui n'y croyaient pas...
Le langage populaire et les personnages remarquablement rendus, de la bêtise benoîte de Paul le beau-frère fonctionnaire pingre à grandes oreilles qui se pique le nez (il faut reconnaître qu’il doit pourvoir à l’avenir de sa fille Marinette, qui a une réputation de garce − mais n’apparaît jamais −, et qu'il se reconvertira comme cadre dans l'industrie des crosses de fusil) dont le nom de famille varie comiquement (de Butugra à Batugra en passant par Babagras, etc.), à un petit peuple plus vrai que nature (voir notamment le personnage de Jean-sans-Tête le simple d’esprit), donnent à ce roman une atmosphère franco-française (le bistro est incontournable, on est un peu médisant et/ou xénophobe) bourrée d’humour affectueux. Centrée sur le quartette des deux sœurs et de leur mari respectif, plus particulièrement Valentin, la vie est rapportée simplement, avec autant de bonhomie que d’esprit.
C’est drôle, du bon Queneau, gouleyant à souhait ! Tu devrais essayer, Bédoulène, ça se lit aisément, un pur plaisir !

\Mots-clés : #humour #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Mar 26 Oct - 14:17
 
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Sujet: Raymond Queneau
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Isaac Babel

Récits d’Odessa et autres récits

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire Rzocit10

Évocation d’habitants d’Odessa au début du XXe, surtout des bandits, des soldats, mais aussi des prostituées, des commerçants, des ivrognes, juifs, musulmans, Russes, Polonais, Cosaques, Tsiganes, honnêtes ou pas mais hauts en couleur. Certains personnages reviennent d’une histoire à l’autre, notamment Bénia Krik, dit le roi, et Froïm Gratch, le borgne, truands célèbres.
« … J’étais devenu courtier. M’étant fait courtier à Odessa, je me suis couvert de verdure et j’ai déployé mes rameaux. Encombré de branchages, je me sentais malheureux. La raison ? La raison est dans la concurrence. Sans ça, je ne me serais pas mouché dessus, sur la justice. Mes mains ne renferment aucun métier. L’air se tient droit devant moi. Il brille comme la mer au soleil, ce bel air vide. Les rameaux veulent manger. Ces rameaux, j’en ai sept, ma femme est le huitième. Je ne me suis pas mouché sur la justice. Non. C’est la justice qui s’est mouchée sur moi. La raison ? La raison est dans la concurrence. »

(« La justice » est, aussi, une coopérative.)
Ces contes truculents valent beaucoup pour leur style, inspiré de leur origine traditionnelle.
« − Il n’est pas encore temps, répondit Bentchik, mais le temps passe. Écoute ses pas et laisse-le passer. Mets-toi de côté, Liovka. Et Liovka se mit de côté pour laisser passer le temps. »

C’est Nathan Zuckerman, rencontré il y a peu, qui m’a ramentu Babel ; pas de ségrégation positive chez eux !

\Mots-clés : #humour #viequotidienne
par Tristram
le Jeu 22 Juil - 16:33
 
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NATSUME Sōseki

Petits contes de printemps

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire Petits16

Réunion baroque de 25 petits textes disparates extraits d’un journal où Sôseki a recueilli des impressions proches de l’impondérable, des souvenirs (du Japon comme du Royaume-Uni), des scènes de la vie quotidienne, des instantanés finement observés, des images à la concision de haïku, un rêve, aussi des fragments de fiction − pochades dont se dégage une émotion teintée de délicatesse et d’intimité.
« Comme le fruit vert hier encore est aujourd’hui doux comme le miel, la vallée tout entière est en train de mûrir. »

« J’ai posé la petite serviette de bain humide sur la rambarde de la fenêtre du premier étage et j’ai regardé la rue en bas pleine de rayons du soleil printanier. La tête couverte d’un capuchon, une barbe blanche peu fournie, un raccommodeur de socques franchissait justement la haie. Il a attaché un vieux tambourin à une palanche et il frappe dessus à l’aide d’une palette en bambou, mais le bruit, pourtant sonore, manque de vigueur, comme un souvenir affleurant soudain à la mémoire. »


\Mots-clés : #nouvelle #viequotidienne
par Tristram
le Mar 6 Juil - 13:01
 
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Sujet: NATSUME Sōseki
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Elias Canetti

La Langue sauvée - Histoire d’une jeunesse 1905-1921

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire Canett10


A paru en 1977, récit autobiographique (premier opus de ceux-ci), 210 pages environ.

Histoire d'une trajectoire, avec une petite enfance dans un milieu plutôt très aisé à Roustchouk (aujourd'hui Roussé ou Ruse, dans l'actuelle Bulgarie), dans une famille Séfarade (s'orthographie "Sépharade" dans la version dont je dispose).
Classiquement ladinophone, originaire d'Anatolie, où leurs ancêtres avaient migré à la toute fin du XVème siècle suite aux lois d'expulsion des juifs des royaumes d'Espagne et du Portugal, comme nombre de Séfarades, alors bienvenus dans l'empire Ottoman, la famille Canetti s'appelait alors Cañete et a modifié son patronyme suite à une installation du côté de Venise, qui s'avèrera provisoire.

Un grand père commerçant, grossiste, qui emploie outre son frère le père d'Elias (lequel Elias a reçu le prénom du grand père), lequel père  a épousé Mathilde Arditti, d'une des meilleures familles juives Séfarade de l'Empire établie à Roustchouk, ils se sont connus à Vienne, sont férus d'art, en particulier de musique et de littérature, parlent allemand entre eux, et Elias grand père a tout fait pour contrarier la vocation de musicien de son fils, le faisant entrer de gré ou de force dans l'entreprise qu'il mène.
Elias a deux frères, Georg et Nissim, une cousine qui réside dans la même grande maison, Laurica, qui faillit l'ébouillanter, peut-être en réaction du fait qu'il l'a poursuivie un jour, hache piquée au tas de bois en mains, pour une histoire de cahier qu'elle refusait de lui montrer, ces deux évènements sont déterminants.

Il y a dans la petite enfance d'Elias Canetti un attachement viscéral à sa mère, des propos dithyrambiques envers son père, et un départ brusque pour Manchester, le père d'Elias s'étant fâché avec son grand père, se dernier finira par le maudire -chose terrible et extrêmement rare parmi les juifs Séfarades.

Peu de temps après l'installation de la famille à Manchester, où le père d'Elias est associé aux brillantes affaires d'un frère de Mathilde (il s'agit toujours de commerce, d'import-export), ce père meurt brusquement, âgé de 31 ans, laissant Mathilde veuve à 27 ans.

La suite de ce premier volume autobiographique se déroule d'abord en Suisse, vécu comme une étape avant Vienne, le retour à Vienne étant la grande perspective de Mathilde, laquelle est souffrante et se voit préconiser des soins, de préférence dans quelque sanatorium Suisse. D'abord Lausanne, puis Zürich, tout le corpus se déroule autour de la relation mère-fils aîné, peu ordinaire il est vrai, et de l'adaptation à la vie Suisse ainsi que de questions relatives à la scolarité, et au personnel de maison, puis -enfin- c'est Vienne, 1913-1916, période qui forme la troisième et dernière section de l'ouvrage.        

Vienne, mais via Zürich où Elias est scolarisé sans ses frères et loin de sa mère, ce sont aussi les premières manifestations d'antisémitisme au lycée, joliment narrées au demeurant, les camarades, les professeurs, et une admission dans un pensionnat tenu par quatre sœurs (ou presque sœurs) âgées, où Elias est le seul garçon.  
Sur le titre de l'ouvrage ("La langue sauvée"), on s'aperçoit qu'en effet Elias jongle déjà avec bonheur avec les langues, outre le Ladino, l'Anglais, le Français (peut-être un peu en-deçà sur cette langue-là, toutefois), l'Allemand - et le Latin... et aussi les lieux, les us, les cultures.
Truffé de personnages fort bien campés, ce volume d'entrée en matière est assez prenant:
On sent que Canetti éparpille des pièces de puzzle, tout en nous les donnant à voir chacune, et, une fois le mélange bien effectué, il devrait peu à peu nous donner à discerner quelque chose, mais quoi ?  

Goppenstein était encore plus inhospitalier, plus désert que je ne m'y attendais. On grimpa jusqu'au Löschendal par l'unique sentier qui relie la valée au monde extérieur. J'appris que ce sentier était encore plus étroit peu de temps auparavant; les bêtes chargées de leur faix ne pouvaient y progresser que l'une derrière l'autre. Il y avait moins de cent ans, les ours étaient encore nombreux dans le coin; à présent, on n'en rencontrait plus et c'était bien dommage. Je songeai avec regret aux ours disparus quand la vallée s'ouvrit brusquement devant nous; éclatante sous la lumière du soleil, elle s'étendait en penteascendante, se terminant par un glacier à hauteur des montagnes blanches qui se profilaient par derrière.
Il ne fallait pas beaucoup de temps pour rejoindre l'autre extrémité de la vallée.
De Ferden à Blatten, le chemin sinueux passait par quatre localités. Tout ici était différent, d'un autre âge.
Les femmes portaient un chapeau de paille noir. Et non seulement les demmes mais aussi les petites filles. Il y avait quelque chose de solennel, même dans l'allure des enfants de trois ou quatre ans, à croire que l'on était conscient ici, dès sa naissance, de la particularité de l'endroit où l'on vivait et, par suite, forcé pour ainsi dire de prouver aux intrus qu'on était différent, qu'on n'avait rien à voir avec eux.
Les enfants se pressaient contre les vieilles femmes au visage érodé sous le regard desquelles ils jouaient encore un instant auparavant.
La première phrase que j'entendis prononcer me parut provenir du fond des âges.
Un très petit garçon mais fort entreprenant s'était avancé vers nous; une vieille femme l'avait rappelé et les deux mots qu'elle lui lança pour le détourner de nous me parurent si beaux que je n'en crus pas mes oreilles: "Chom Buobilu ! - viens mon garçon", fit-elle.
Quelles voyelles étranges ! "Buebli" que j'avais l'habitude d'entendre pour "Büblein" devenait "Buobilu", sombre assemblage de u, o et i qui me fit penser aux poésies en vieux haut allemand que nous lisions en classe.
Je savais que le dialecte suisse était proche du moyen haut allemand; maintenant seulement, je découvrais qu'il y avait des patois encore plus anciens et qui sonnaient comme du vieux haut allemand.
La phrase de la vieille femme s'est d'autant mieux gravée dans ma mémoire qu'il ne me fut pas donné d'entendre autre chose de la journée. Les gens étaient muets et semblaient nous éviter.


\Mots-clés : #autobiographie #communautejuive #relationenfantparent #viequotidienne #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Dim 4 Juil - 20:57
 
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Richard Brautigan

Willard et ses trophées de bowling

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire Willar10

San Francisco, dans les années 70 : Bob et Constance forment un couple bien assorti, nonobstant un souci de santé qui a transformé leurs rapports, notamment sexuels ; lui surtout en fait, devenu d’une étourderie extrême, quand il n’est pas plongé dans les fragments d’une anthologie des écrivains de la Grèce Antique – plutôt dépressif semble-t-il.
« Mais enfin, ne pouvait-elle s’empêcher de penser depuis des mois, et plus exactement depuis le jour où il s’était embarqué dans son trip maso, ficeler et bâillonner quelqu’un c’est à la portée de n’importe qui, non ? Alors, pourquoi pas lui ? »

« …] ça avait commencé de manière assez simple. C’était elle qui avait eu les verrues en premier. Des verrues vénériennes. À l’intérieur du vagin. »

John et Patricia, les voisins du dessous, possèdent cette figure d’oiseau dont l’expression change, et qui me ramentoit vaguement une image de cinéma :
« Et d’abord, Willard, l’oiseau en papier mâché d’environ un mètre de haut, muni de longues pattes noires emmanchées à un corps noir, lui aussi, mais seulement en partie parce que par ailleurs recouvert d’un étrange motif bleu, blanc et rouge, d’un motif comme vous n’en avez jamais encore vu, le tout étant surmonté d’un bec aussi exotique que celui d’une cigogne. Tel était Willard. Et ses trophées de bowling ? Volés. Évidemment. »

Les Logan Brothers, à qui on a dérobé les trophées, les recherchent pendant trois ans, et forment un trio parodique de l’Américain de base et de sa représentation dans le roman et au cinéma.
Brautigan atermoie, reprend et temporise à plaisir, ménageant dilatoire un certain suspense malgré cette intrigue fort ténue, narrée sur un ton dérisoire et faussement archaïque : la grâce presqu’impondérable du charme brautiganesque (ici diluée dans les longueurs).

\Mots-clés : #viequotidienne
par Tristram
le Ven 21 Mai - 23:50
 
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Richard Millet

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire 97823610

Journal, tome 3

@majeanne, j'espère que ça ne t'ennuie pas que je récupère une partie de notre échange du fil des lectures du mois ?

Quasimodo a écrit:
majeanne a écrit:J'ai lu deux fois "Ma vie parmi les ombres" de Millet et "La gloire des Pythre" aussi.
En revanche, l'homme ne m'étant pas vraiment sympathique je n'ai pas essayé son Journal. Tu en as pensé quoi ?

J'en ai pensé que cet écrivain qu'obsède la supposée décadence de la littérature occidentale n'est pas à la hauteur de ses prestigieux aînés (ce qui tend à valider sa théorie).
Le journal est intéressant : il s'y montre le jouet de pulsions destructrices, de haines incompressibles, de désirs qui sont une torture ; il décrit le champ littéraire et éditorial avec un dégoût communicatif (il y a dans ce versant du journal un côté Paris-Match, sauf le style) et se complaît dans une posture de victime poussée à la marginalité par le "Grand Consensus". C'est un paria volontaire dominant la mesquinerie de l'époque (dans la fiction qu'il se joue), violent dénonciateur du cosmopolitisme et misanthrope incurable. Son style de polémiste du début du siècle dernier est séduisant, mais guère plus : c'est un peu juste pour la postérité.


Il dénonce l'étroitesse morale de l'époque et la dictature du politiquement correct mais ne semble pas remarquer que la plupart de ses récriminations possèdent elle-même une assise morale. En réalité, il fait exactement ce qu'il reproche aux "tenants de l'ordre moral" : il ne tolère pas d'autre éthique que la sienne, qu'il érige en orthodoxie. Il est intransigeant pour les autres et n'est "que" sévère pour lui-même, ce qui est une drôle de manière de se ménager. Il est puéril dans ses paroxysmes, et franchement vulgaire (ce qui est à l'origine de déplaisantes dissonances dans son écriture habituellement élégante). Dans de rares passages, il déplore être sujet à de pareils emportements : il se révèle ainsi être la victime de pulsions tyranniques, ce qui certes n'excuse pas tout. En sus, il est d'une extrême fatuité touchant son office : il consigne soigneusement les flatteries qu'on lui prodigue et rapporte avec complaisance les vacheries tenues par d'autres sur les rares écrivains auquel il reconnaît du talent. Il faudrait enfin mentionner sa passion pour la musique, qui occupe une part importante de sa vie et de son journal, et qui exerce sur son écriture une influence telle qu'elle devient un obstacle à sa pensée : écrivant à l'oreille, ne se préoccupant pas d'autre chose que de faire fonctionner le langage, le monde sensible lui échappe et il n'en retient que de mesquines apparences ; sa vérité propre se dérobe et il n'exprime de lui-même que le déchet de ses amertumes.


#contemporain #creationartistique #journal #viequotidienne
par Quasimodo
le Mar 6 Avr - 21:02
 
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Sujet: Richard Millet
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Eugène Ionesco

Le Solitaire

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire Le_sol13

(Je signale au passage d’intéressante illustration de couverture par Eric Provoost pour Folio.)
Un autre personnage de roman à verser au dossier des héros peu tournés vers l’effort et encore moins tentés par le travail ! Le narrateur n’a guère de scrupule à quitter son poste d’employé à 35 ans pour vivre en retraité sur un héritage inopinément perçu.
Il emménage dans un appartement d’un autre quartier de Paris en ce début des années 70, s’engage avec plaisir dans une vie tranquille, faite d’observation des passants et de réflexions philosophiques (portant sur la finitude de l’univers, l’ailleurs ou la part de libre arbitre). Il est devenu :
« Un spectateur sur le plateau au milieu des acteurs. »

Fait digne d’intérêt rétrospectif, il est incapable de tenir son ménage sans une servante et de manger autrement qu’au restaurant, ce que je trouve significatif à plus d’un titre.
Il médite donc, entre ennui et angoisse, éveil et sommeil, s’adonnant volontiers à l’alcool, pensant au passé, dans ce monde qui est une prison où tout n’est qu’ignorance.
« En somme nous regrettons tout, cela prouve bien que ce fut beau. »

« La vie est merveilleuse quand on la regarde dans son ensemble, dans son passé, dans cette sorte d’espace que devient le temps quand tout s’est éloigné. »

« Le passé est une mort sans cadavre. »

« La grâce que vous procure l’alcool est précaire. La grâce ou la lucidité. Quand est-ce que je me réveille sur la vérité ? Quand je ne vois que misère et pestilence ou lorsque je pense que toute l’existence, que toute la création est un mois de mai fleuri et lumineux ? Mais nous ne savons rien. »

« Je me rendis compte que je pensais trop, moi qui m’étais promis de ne pas penser du tout, ce qui est bien plus sage puisque, de toute façon, personne n’y entend rien. »

« "Vous n’avez pas honte de vivre pour rien ?" m’a demandé un jour Pierre Ramboule ou Jacques, je ne sais plus qui. En me scrutant je m’aperçois que je n’ai pas cette honte : vaut-il mieux engager les autres à se massacrer ou vaut-il mieux les laisser vivre et mourir comme ils peuvent ? Je ne sens pas le besoin de répondre à cette question. »

« J’ai le vertige et j’ai peur de l’ennui ; il y avait quelque temps, j’avais eu une dépression, pour être inconsciemment à la mode peut-être, due à l’ennui ou étant l’ennui lui-même. Si on écrit sur l’ennui, c’est que l’on ne s’ennuie pas. »

Sans surprise, la solitude est le thème principal du livre.
« D’habitude on n’est pas seul dans la solitude. On emporte le reste avec soi. »

« Mais elle n’est pas facile à supporter la quotidienneté, enfin, tout de même, l’oisiveté devait être préférable au travail. Entre l’effort et l’ennui, c’est toujours un certain ennui que je choisissais, que je préférais. »

« Je n’ai rien d’intéressant à dire aux autres. Et ce que disent les autres, cela ne m’intéresse pas non plus. La présence des autres m’a toujours gêné. »

Il ne fréquente que les bistrots, lit le journal.
« C’est bien malin de philosopher sans avoir appris à philosopher et après sept apéritifs. Je repris mon journal, je ne lis jamais la page sportive. Ces équipes qui se jettent les unes contre les autres illustreraient pourtant bien le fait que ce n’est pas le ballon qui compte et quand les équipes plus grandes que sont les nations se jettent les unes contre les autres ou lorsque les classes sociales se font la guerre, ce n’est pas pour des raisons économiques, ni pour des raisons patriotiques, ni pour des raisons de justice ou de liberté, mais tout simplement pour le conflit en soi, pour le besoin de faire la guerre. Mais je ne suis pas polémologue. Et puis qu’ils se fassent la guerre ou pas, cela ne m’intéresse pas. Je n’ai pas d’agressivité ou à peine, c’est en cela que je suis différent des autres. »

Puis il sombre dans la neurasthénie et l’amertume, vit un temps avec la serveuse de son restaurant ; on entend des combats de rue, qui se rapprochent de jour en jour : c’est la révolution.

\Mots-clés : #solitude #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Sam 3 Avr - 23:48
 
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Louise Erdrich

La Chorale des maîtres bouchers

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À la fin de la Première Guerre mondiale, le jeune Fidelis Waldvogel rentre du front et rencontre Eva, la fiancée enceinte de son ami mort au combat, et l’épouse. Puis, quittant l’Allemagne défaite, il part en Amérique, avec une valise de saucisses fumées pour payer le voyage (et ses couteaux de boucherie) jusqu’à Argus, Dakota du Nord, où Eva et Frank le rejoindront. Ils rencontreront ensuite Cyprian Lazarre l’équilibriste et sa partenaire Delphine, Roy le père ivrogne de cette dernière, et son amie d’enfance Clarisse l’embaumeuse. Les protagonistes hauts en couleur sont souvent remarquables, comme Un-Pas-Et-Demi la chiffonnière, mais « Tante » est caricaturale.  
Au début, Fidelis paraît être le personnage principal (qui sera plutôt Delphine), et semble trop parfait :
« Avant de le rencontrer, elle sentit sa présence, tel un afflux de courant électrique dans l’air lorsque les nuages sont bas et que la foudre passe en bondissant sur la terre. Puis elle sentit une pesanteur. Un champ de gravité lui traversa le corps. Elle essayait de se lever, de chasser cette sensation, lorsqu’il remplit brusquement tout l’encadrement de la porte. Puis il entra et remplit toute la pièce.
Ce n’était pas sa taille. Il n’était pas extraordinairement grand, ni large. Mais de lui émanait une puissance, comme s’il contenait un homme plus grand tassé à l’intérieur. Ou était-ce, pourquoi pas, qu’il était bourré de hurlements d’animaux ? C’était peut-être ses épaules musclées, ou son silence attentif. »

C’est un roman à la fois classique et original sur le rêve américain, relevé de quelques scènes épouvantables et surtout de bizarreries dont on ne sait si elles sont des maladresses dues à la traduction :
« …] il devait abattre une truie primée appartenant aux Mecklenberg, et la décréer en côtelettes, filet, jambons, jarrets, pieds en saumure, lard maigre, bacon et saucisses. »

« D’un coup de talon, il referma avec soin la porte derrière eux, puis déposa Delphine sur le couvre-lit jaune d’or, froid et glissant. »

Il y a une évidente part d’inspiration puisée par Erdrich dans son vécu (mari allemand, etc.), et la Seconde Guerre mondiale sera un dilemme pour les États-Uniens d’origine allemande ; le livre critique par moments la société états-unienne.
« Une réclame pour du chewing-gum laissant entendre qu’une tablette dans chaque lettre combattrait la solitude, et aviverait même les facultés d’observation des troupes. "Voilà comment nous sommes dans ce pays, cria-t-elle. La destruction est une façon de vendre du chewing-gum !" »

Les odeurs (pas forcément agréables) sont prégnantes.
« Elle sentait les érables, les pins, le suintement de la rivière plutôt que l’odeur crue, primitive et caverneuse des bœufs que l’on ouvre. »

Certaines observations psychologiques me paraissent douteuses :
« Par contraste, Clarisse réservait sa précision à son métier et négligeait sa maison, tenait les lieux dans un état de désordre féminin. »

Erdrich a une sensibilité particulière, qui occasionne de beaux passages.
« En entrant dans la cuisine d’Eva, quelque chose de profond arriva à Delphine. Elle ressentit une fabuleuse expansion de son être. Prise de vertige, elle eut l’impression d’une chute en vrille et puis d’un silence, à la façon d’un oiseau qui se pose. »

On peut s’interroger sur une influence amérindienne de sa perception du monde.
« Si je meurs, ne soyez pas trop tristes, leur recommanda-t-elle, la mort n’est qu’une partie de choses plus vastes que ce que nous pouvons imaginer. Nos cerveaux entament simplement ce qui est grand, pour apprendre comment faire des choses telles que voler. Et après ? Vous verrez, et vous verrez que votre mère fait partie du plan d’ensemble. Et je serai toujours composée de choses, et les choses seront toujours composées de moi. Rien ne peut se débarrasser de moi parce que je suis déjà contenue dans le motif. »

Mais j’ai regretté une certaine outrance, et une sorte de manque de cohérence dans l’ensemble.
Il me semble que l’œuvre de Louise Erdrich s’apparente à celle de Joyce Carol Oates (mais je n’ai pas assez lu celle-ci pour être affirmatif), ou plus largement à Jean-Christophe Grangé et consorts (même remarque).

\Mots-clés : #famille #immigration #viequotidienne #xixesiecle
par Tristram
le Ven 29 Jan - 13:17
 
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Sujet: Louise Erdrich
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Albert Cossery

La Maison de la mort certaine

Tag viequotidienne sur Des Choses à lire Cosser10

Une vieille bâtisse sordide menace ruine au sommet d’une venelle des quartiers populaires du Caire ; y cohabitent plusieurs familles démunies.
« Alors, ils se disaient avec sagesse qu’un malheur qu’on connaît vaut sans doute mieux qu’un malheur sournois et qui se cache. »

Cette résignation me paraît typique de la mentalité égyptienne (mais aussi fort répandue ailleurs en Afrique et en Orient), marque d’un certain fatalisme. Un des locataires est Abdel Al le charretier, aussi famélique que les autres, mais révolté et cherchant la cause leur misère, qui va comprendre que la solidarité seule peut leur rendre justice.
« Abdel Al ne cessait jamais de secouer la torpeur de ses compagnons d’infortune. Il les rabrouait continuellement. Leur nonchalance de pauvres animaux apathiques le navrait. Indifférents aux véritables raisons de leur misère, ils ne savaient que vivre honteusement en exhalant des plaintes. Ils menaient une vie amère et pleine de tristesse. Abdel Al leur en voulait de cette immonde résignation. Il eût voulu les voir rejeter ce destin trop lourd par des actes audacieux, ou simplement tenter d’en connaître la source intarissable. Il est vrai que lui-même n’avait qu’une connaissance très vague des origines de son abjecte condition sociale. Mais cet éveil imperceptible de sa conscience suffisait à lui faire sentir sa supériorité sur les autres. Il ignorait encore l’inextricable enchevêtrement de l’économie, pour pouvoir résoudre les problèmes qui le hantaient. Il en était encore à la simplicité primitive de la raison. Ce n’était encore, chez lui, que des idées imprécises, voilées, comme une aube d’hiver. Il était souvent la proie d’intuitions, de lucidités éphémères. Une force magique le poussait à comprendre et à saisir les causes secrètes de sa misérable destinée. »

Les autres habitants déclinent la pauvreté sous toutes ses formes, paresse, bêtise, y compris la désolation.
« Chéhata, le menuisier, abandonnant son travail, fixait le sol avec une obstination stupide d’aveugle. Il semblait pétrifié depuis des siècles. À quoi pensait-il ? Un jour, peut-être, on le saura. Il faudra bien qu’il dise un jour tout l’inconnu de sa souffrance. On ne pourra plus jamais le faire taire. Il criera si fort sa grande faim que personne, après, ne pourra plus dormir. »

Quant au propriétaire, les « marchands de sommeil » ne datent pas d’hier :
« Si Khalil, c’était un propriétaire de la pire espèce. Tout d’abord, sa miteuse fortune, il la devait à des spéculations franchement criminelles. Après des années de recherches sordides, il avait découvert un merveilleux filon. Muni d’un petit capital, il s’était lancé dans l’achat de certaines maisons croulantes, d’innommables ruines que leurs propriétaires – trop heureux de s’en débarrasser quelques heures peut-être avant leur complet effondrement – lui abandonnaient pour un morceau de pain. Pour repérer ces effroyables taudis, il avait acquis un flair de chien policier. Sa capacité dans la reconnaissance et l’évaluation des futures ruines de la ville était presque légendaire. À l’heure actuelle, il possédait une dizaine de ces avalanches en suspens, éparpillées dans différentes venelles des quartiers indigènes. Cependant, c’était là un jeu de hasard auquel se livrait Si Khalil, car ces maisons pouvaient très bien s’écrouler avant d’avoir jamais rien rapporté. Mais Si Khalil avait foi en sa chance. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir quelques meurtres collectifs sur la conscience, par suite de certains hasards malheureux. Toutefois ces catastrophes n’étaient pas faites pour le décourager dans sa tentative d’être un homme respectable et fortuné. »

Les pronostics allant bon train sur le moment où le taudis s’effondrera sur ses occupants, ceux-ci chargent Ahmed Safa le hachâche (consommateur de hachich) d’écrire une lettre de plainte au gouvernement (bien qu’ils se défient des autorités).
« Les enfants aiment beaucoup Ahmed Safa. Il les charme par des récits fantastiques. Comme eux, il vit en enfant. Il n’a pas les soucis des adultes ; ces soucis, lourds et puants. Le hachâche n’a pas honte de sa misère. Il n’a pas cette dignité idiote qu’ont les autres, lorsqu’il s’agit de mendier. Car le plus terrible ce n’est pas d’être pauvre, c’est d’avoir honte de l’être. »

« ‒ Quelle est l’adresse du gouvernement ? dit-il.
Cette adresse allait compromettre toute l’affaire.
Personne ne savait l’adresse du gouvernement.
‒ Le gouvernement, dit Rachwan Kassem, n’a pas d’adresse. Personne ne sait où il habite et personne ne l’a jamais vu.
‒ Pourtant il existe, dit Abdel Al.
‒ Qui le saura jamais ? dit Ahmed Safa. On n’est sûr de rien, en ce monde. »

« ‒ Peut-être que le gouvernement ne sait pas lire, mon fils, dit-il comme en se parlant à lui-même. »

Un passage saisissant de cette novella, l’épisode où le vieux Kawa est "séduit" par une gamine étique qui convoite son orange pourrie…
Pour avoir vécu au Caire, je peux confirmer que, comme à Marseille, il est trop fréquent qu’un immeuble s’écroule ; le savoir-faire des bâtisseurs des pyramides n’est pas en cause, mais plutôt la corruption et l’incurie (permis de construire pour un étage, et on en monte deux-trois par-dessus…) Ça et le goût pour les encorbellements (balcons et autres moucharabiehs) dans une région où l’activité sismique n’est pas négligeable… J’ai en mémoire un bâtiment qui s’est effondré dans mon quartier, loin d’ailleurs d’être des plus miséreux : pour agrandir au rez-de-chaussée, on avait supprimé des piliers, évidemment porteurs…
La venelle, ou ruelle, c’est la hara cairote, lieu caractéristique qu’évoquent tous les romanciers de la ville.
« Jusqu’au soir, ils discutèrent de la situation, accroupis dans la cour. Ils n’avaient plus envie de se lever ni de faire le moindre geste. Ils se sentaient emprisonnés dans leur destinée et à jamais bannis du reste du monde. La maison pouvait s’écrouler, elle les trouverait prêts au suprême sacrifice. À quoi bon bouger, si tout doit finalement retomber dans le néant de la mort ? »


\Mots-clés : #lieu #misère #viequotidienne
par Tristram
le Sam 9 Jan - 14:49
 
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Chen Fou (Shen Fu)

Récits d'une vie fugitive


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Nos yeux auront tendance à s'égarer dans ces lignes si l'on y cherche l'ombre fuyante de son auteur, Chen Fou (1763 - 1810), lettré chinois dont on ne sait pratiquement rien. Difficile d'imaginer une autobiographie moins égotiste que la sienne : il n'existe qu'en pointillé au travers de courts épisodes qui s'accumulent selon une ligne thématique, différente à chaque partie de l'ouvrage (il y en avait six à l'origine, deux ont été perdues). Parties où l'écrivain décrit, cite à profusion ses auteurs, où il expose une trajectoire décomposée en expériences toutes liées ce qu'était la société, la culture et le pays que connaissait Chen Fou. Car celui-ci se base sur des références communes et ce qu'il a vécu, d'autres ont pu le vivre. C'est d'abord la vie de famille ― institution prédominante dans la Chine de la dynastie Qing, et donc, un reflet de son organisation ― mais aussi les activités, les jeux, les poèmes, puis les voyages au sein de ce pays peuplé de montagnes de fleuves et de temples. La vie intime s'exprime par petites touches, par quelques sourires, mais elle est phagocytée par des us et des coutumes tyranniques. S'ils sont très discrets, les sentiments finissent par transparaître : à travers le paravent, on voit la lumière.

Mots-clés : #autobiographie #traditions #viequotidienne
par Dreep
le Ven 8 Jan - 22:47
 
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Sujet: Chen Fou (Shen Fu)
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Roberto Arlt

Eaux-Fortes de Buenos Aires

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Bienvenue chez les flâneurs, flemmards et autres fainéants portègnes ! « le joyeux parasite avec le squenun [une variété locale de vaurien particulièrement mou] ou l’homme qui fait le mort » ! le chômeur professionnel (ou pas) en marcel qui lanterne assis sur le seuil, « marié à une repasseuse » qui l’entretient…
« L’homme bouchon, qui jamais ne s’enfonce, quels que soient les événements troubles auxquels il est mêlé, est le type le plus intéressant de la faune des enflures. »

« C’est le propre des crapules, des malandrins, des arnaqueurs, des roublards, des médiocres, des imbéciles brevetés, des voleurs, des futés, des lèche-bottes, des feignasses et des flambeurs ; c’est le propre des misérables prétentieux, des hommes ruinés avec un nom aristocratique, des sous-fifres aux velléités de patron, des patrons ayant une âme de sous-fifre, que de proclamer après un quart d’heure de conversation et avec l’air pincé d’une demoiselle dont on douterait du pucelage : "Moi, j’suis né avec une cuillère en argent dans la bouche…" »

« Ils en ont ras-le-bol. La flemme les a bouffés jusqu’à la moelle. Ils s’ennuient tellement que, pour parler, il leur faut prendre des minutes de vacances et des arrêts maladies d’un quart d’heure. Ils en ont ras-le-bol. […]
En Inde, ces indolents seraient de parfaits disciples de Bouddha, puisqu’ils sont les seuls à connaître les mystères et les délices de la vie contemplative. »

« Il ne fait aucun doute que nous vivons dans un pays de vagabonds, de fainéants, de bons à rien, d’aspirants fonctionnaires et de fanatiques du hamac paraguayen. »

Presque aussi fielleux qu’Ambrose Bierce et acerbe qu’Ian McEwan (c’est le mordant des eaux-fortes), cette humanité est aussi « fourbe » qu’ailleurs, mais on devine chez l’auteur de ces chroniques journalistiques une misanthropie (il est vrai concernant plus les notables que les malfrats ou miséreux) et une acrimonie singulières.
Misogynie également :
« Une femme doute du mari, du fiancé, du frère et du père, mais il suffit qu’elle croise sur son chemin un dévergondé loquace, pure pyrotechnie, gestes mélodramatiques, prestance étudiée, théâtralité comme on en trouve dans les romans de cette idiote appelée Delly, et frère, fiancé ou mari se trouvent annihilés par le charlatan. »

Goût (amer) de la vie urbaine :
« Tout au long des saussaies, il y a des rues plus mystérieuses que des repaires de brigands, des maisons à deux étages en tôle de zinc et, sur le fond ondulé de ces maisons, un tramway ocre jette une ombre mouvante de progrès. » (Les Grues abandonnées sur l’île Maciel)

« Les extraordinaires rencontres de la rue. Les choses qu’on y voit. Les mots qu’on y entend. Les tragédies qui vous sautent au visage. Et soudain, la rue, la rue lisse et qui semblait destinée à n’être qu’une artère de trafic avec les trottoirs pour les hommes et la chaussée pour les bestiaux et les chariots, devient une vitrine, ou plutôt une scène grotesque et épouvantable où, comme dans les cartons de Goya, les possédés, les pendus, les ensorcelés, les fous, dansent leur sarabande infernale. » (Le Plaisir de vagabonder)

Il m’a semblé que, bien qu’ils ne furent pas du même milieu social, Arlt concrétisait la fascination de son contemporain Borges pour les bas-fonds et le tango. Il fait souvent référence aux auteurs russes, mais use surtout de la langue populaire de l’argot (le lunfardo de Buenos Aires et le cálo gitan), souvent d’origine italienne ; un petit lexique arltien en fin de volume s’adresse plus aux hispanophones.
M’a donné le goût de retourner aux Livres de Chroniques d’António Lobo Antunes, qui dans mes souvenirs, certes incertains, sont peut-être plus substantiels.

\Mots-clés : #criminalite #urbanité #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Ven 1 Jan - 20:45
 
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Sujet: Roberto Arlt
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