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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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Olga Tokarczuk

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Message par Bédoulène Lun 15 Fév - 18:03

merci Arensor, je note !

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Message par Tristram Ven 2 Avr - 0:36

Dieu, le temps, les hommes et les anges

nouvelle - Olga Tokarczuk - Page 4 Proxy180

Incipit :
« Antan est l’endroit situé au milieu de l’univers. »
C’est aussi un hameau de la Pologne rurale pendant les Première et Seconde Guerres mondiales jusqu’à nos jours en passant par l’époque communiste. Vaste fresque où l’on suit des destins particuliers (polonais et juifs), y compris légendaires (magie, fantômes, etc.), notamment ceux des membres des familles Céleste et Divin, y compris de beaux personnages féminins, dans un éventail des possibles expériences du monde ; mais aussi des considérations métaphysiques (Dieu, le temps, etc.), chaque fois identifiés en titres de chapitres précisant « Le temps de … »  
Mention spéciale pour le châtelain Popielski, ayant perdu la foi et découvert le Jeu (qui m’a ramentu Le Jeu des Perles de Verre de Hermann Hesse, et plus certainement la gnose biblique juive), labyrinthe concentrique des huit cercles ou mondes, dont la règle est contenue dans le livre « Ignis fatuus ou Jeu instructif pour un seul joueur ».
« Le Jeu est une sorte de chemin sur lequel se succèdent de multiples choix, annonçait le texte au début. »
Il s’engage dans cette étude qui l’absorbe, méditant des choix sous les auspices de Dieu, du hasard ou du libre arbitre. Le « mycélium » apparaîtra comme au centre d’Antan/ du monde (la nature et particulièrement les arbres ont également une grande importance dans le roman).
L’image du "machinisme" de l’existence est récurrente.
« Machine inhumaine de l’existence… »

« − Imagine maintenant qu’il n’y a aucun Dieu derrière tout ça, comme tu dis. Que personne ne surveille rien, que le monde entier n’est qu’une grosse pagaille ou bien, pis encore, une espèce de machine, une sorte de hache-paille détraqué qui continue à tourner sur sa lancée… […]
Les événements se produisaient par accident, et quand l’accident faisait défaut apparaissaient des lois mécaniques. Machine rythmique de la nature. Pistons et engrenages de l’histoire. »

« Mécanisme détraqué, le moulin du monde s’était arrêté. »
Voici d’autres extraits qui ont retenu mon inattention :
« La vue du gant rouge surgissant de dessous la neige sale convainquit le châtelain que la plus grande imposture de la jeunesse est l’optimisme sous toutes ses formes, la foi obstinée dans le fait que quelque chose va changer, s’améliorer, qu’il y a un progrès en toute chose. »

« − Dormez donc, dormez jusqu’à la mort ! cria la Glaneuse en tournant la tête de ce côté. Qu’est-ce qui vous a pris de naître, si c’était pour dormir ? »

« Dieu nous voit
Et le temps fuit.
La mort nous poursuit,
L'éternité attend. »
(Inscription au cimetière.)
Sinon, le livre est marqué par une certaine dérision facétieuse vis-à-vis de la religion (catholique), si prégnante en Pologne.
Tout cela, assez disparate, est narré sur le ton de la chronique, recueil de contes ou fable.
J’ai aussi pensé à Jean d'Ormesson, Dieu, sa vie, son œuvre, plus sérieusement à Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, à Gogol, voire à Salman Rushdie). Plus globalement, ce roman m’a un peu déçu : une fois de plus, après nombres d’auteurs qui s’y sont essayé avec plus ou moins de bonheur (notamment sous l’étiquette "réalisme magique"), la vision totalisante d'un salmigondis existentiel allégorico-symbolique veut nous représenter que le monde a un sens, sans théorie particulière, et sans vraiment me convaincre. Ou, pour le dire autrement, je suis sans doute passé à côté de pas mal de choses… parce que je pense que la littérature, c’est essentiellement la recherche de sens à l’existence. Mais on n’accroche pas toujours...

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Message par topocl Ven 2 Avr - 12:49

Tristram a écrit: parce que je pense que la littérature, c’est essentiellement la recherche de sens à l’existence..
Je ne suis pas forcément d'accord à limiter la littérature à ça. Si on ouvrait un fil : la littérature c'est koi?

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Message par Tristram Ven 2 Avr - 13:00

Je me doutais bien ne pouvoir faire l'unanimité sur ce point, mais il me semble que depuis les contes, dans la littérature en général, celle de l'absurde y compris, il existe un fort courant d'interrogation sur la signification éventuelle de l'existence du monde. Et ce livre, comme beaucoup d'autres, me paraît jouer avec l'idée de "raison d'être" de l'univers.
Mais bien sûr les livres répondent à d'autres motivations, ne serait-ce que tenter de combler la compulsion de lecture de certain.e.s.x.z.

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Message par Dreep Ven 3 Déc - 18:30

Les Livres de Jakob

Entre fiction et réalité historique, le « magnus opus » d’Olga Tokarczuk balance et peut faire hésiter le lecteur, eu égard à l’énorme masse de documents dont s’est servi l’auteur pour son livre et dont elle donne un aperçu dans le texte (citations, dessins, portraits, cartes, etc…). Plus on avance dans Les Livres de Jakob, plus on sent que cette frontière n’est pas tout à fait médiane, et même que la dimension romanesque a nettement l’avantage, ce que Tokarczuk d’ailleurs revendique. À travers l’histoire de Jakob Frank et de ses disciples, c’est toute la seconde moitié du XVIIIème siècle de l’Europe de l’Est que l’on revisite. Des démêlés entre le judaïsme, le frankisme et le christianisme, la bataille ne se joue pas uniquement sur le plan théologique (loin s’en faut, en fait) mais aussi sur le terrain politique. Et cependant encore si Tokarczuk raconte les réussites et les revers d’une secte (en termes d’influence) en Europe, elle raconte en contrepoint ceux de Jakob envers ses propre sectateurs. Au cours de ces mille pages, Jakob n’évolue pas beaucoup, il grandit, il mûrit, il vieillit ; l’entourage qui le voyait comme un messie, s’habitue à le considérer comme un homme.

La multiplication des narrateurs ne tend pas seulement à montrer qu’il y a plusieurs versions de l’histoire, elle permet d’entrer de manière totalement subjective dans la vie de chacun d’entre eux, avec pleins de détails culturels et d’aspects psychologiques. C’est là que le roman se montre assez passionnant à défaut de montrer clairement où il va, ce qu’il veut dire. Un point sur Ienta : le seul personnage qui pourrait livrer une forme d’objectivité à l’histoire ; mais, ironie de Tokarczuk, Ienta s’élève et de se détache de plus en plus des autres. Elle est beaucoup plus intéressante en tant que sujet qu’en tant qu’observatrice : elle personnalise le rapport entre le vivant et les morts, tandis que les autres personnages le font avec leur propre mortalité.
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Message par Bédoulène Ven 3 Déc - 19:05

donc tu as apprécié Dreep ! merci pour ton commentaire !

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Message par bix_229 Mar 14 Déc - 18:42

nouvelle - Olga Tokarczuk - Page 4 Olga_t11


Sur les ossements des morts : Olga Tokarkzuk. - Noir sur blanc


Aujourd'hui, plus personne n'a le courage d'inventer quelque chose de nouveau. On se réfère sans cesse à ce qui existe déjà et l'on ne fait que ressortir de vieilles idées. La réalité a pris de l'âge, elle est devenue gâteuse, car, à l'évidence, elle obéit aux mêmes lois que n'importe quel organisme vivant : elle vieillit. Ses plus petits composants -les sens-obéissent au phénomène de l'apoptose, au même titre que les cellules du corps.
L'apoptose est une mort naturelle provoquée par la fatigue ou par l'épuisement de la matière. En grec, ce mot signifie la "chute des feuilles". Le monde a donc perdu ses feuilles.



Janina Doucheyka vit seule dans un petit village des Sudètes. Ex enseignante et ex ingénieuse, elle se livre à des activités solitaires,
comme l'étude de William Blake. Elle se passionne pour la nature et les animaux, l'astrologie. L'hiver elle assure la surveillance  des maisons, habitées seulement l'été.
Sa relation aux humains est sporadique et marginale.
Mais quand même chaleureuse.

Au début du livre, il ne se passe presque rien. A peine un braconner assassiné. Un sale type qui dévastait la forêt et posait des collets.
C'est ainsi qu'il a tué ses chattes, ses "belles filles."
Madame D (ne jamais l'appeler Janina) souffre, on ne sait pas de quoi. Madame rêve. Parfois lui apparaissent à la porte de sa maison,
sa mère et sa grand mère, mortes toutes les deux.

Des hommes meurent. Tous assassinés. Tous chasseurs, magouilleurs ou pire.
On se réjouit.
La théorie de Madame D est que, à force d'être chassés, les animaux sont devenus chasseurs et que donc ce sont eux les assassins
légitimes de ces affreux.
Cette théorie part d'un bon sentiment, et elle ne se prive pas de la diffuser. D'ailleurs, dit-elle, on trouve des traces d'animaux dans la neige sur les lieux des crimes.
Mais nul ne la croit. On la dit folle.
Ah, s'ils savaient !  nouvelle - Olga Tokarczuk - Page 4 3933839410

Madame D, moi je l'adore. Je crois qu'elle satisfait des pulsions meurtrières que je ressens plutôt souvent sans pouvoir les satisfaire.  nouvelle - Olga Tokarczuk - Page 4 3761541388
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Message par Bédoulène Mar 14 Déc - 20:26

tu es inquiétant Bix ! Wink

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Message par bix_229 Mar 14 Déc - 23:20

Bédoulène a écrit:tu es inquiétant Bix ! Wink
A force d'endurer, on se radicalise ! nouvelle - Olga Tokarczuk - Page 4 2042282828
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Message par Tristram Mar 8 Nov - 11:56

Histoires bizarroïdes

nouvelle - Olga Tokarczuk - Page 4 Histoi10

Le passager : La peur est d’origine interne.

Les Enfants verts ou Le récit des événements étranges survenus en Volhynie et établis par William Davisson, médecin de Sa Majesté Jean II Casimir, Roi de Pologne : Histoire rapportée par le médecin et botaniste français d’origine écossaise dans la Respublica polonaise à la mi-XVIIe (en guerre avec ses voisins, comme souvent dans son histoire). Elle évoque deux petits sauvageons sylvestres, portant comme de nombreux Polonais la plique, longue chevelure enchevêtrée et feutrée.

Les bocaux : La mère d’un cinquantenaire meurt ; lui qui vivait à ses crochets, bière et foot à la télé, subsiste des conserves qu’elle avait accumulées, jusqu’à ce qu’il en meure.

Les coutures :
« Ce matin-là, assis sur la cuvette des toilettes, il remarqua que ses chaussettes étaient toutes les deux traversées en leur milieu par une couture, une couture bien faite, à la machine, des orteils au rebord élastique. »
Le vieil homme veuf constate aussi que l’encre devient marron, les timbres ronds, etc.
« – Avec nous, il en est comme avec les vieux sabliers, savez-vous, mon ami. J’ai lu quelque chose là-dessus. Dans ceux-ci, les grains de sable deviennent de plus en plus ronds à force de glisser, et ils vont plus vite. Les vieux sabliers sont bien plus pressés. Le saviez-vous ? Il en est de même avec notre système nerveux, il s’est usé, voyez-vous, il est fatigué, les stimuli le traversent comme une passoire et nous avons l’impression que le temps nous échappe. »
La visite :
« Mes créations s’adressent aux enfants, eux seuls lisent vraiment. Les adultes se sentent coupables de leur logophobie et ils la compensent en achetant des petits livres à leurs fillettes et leurs garçonnets. »
La narratrice est une créatrice de BD dans un futur où les égons (égo + on ?) vivent en égotons, sortes de familles où on débranche l’égon dont on n’a plus besoin.

Une histoire vraie : Mésaventure d’un étranger dans une ville inconnue, apparemment peu empathique.

Le cœur : Le receveur d'une transplantation cardiaque s’interroge sur le donneur.

Le Transfugium : Par choix, on peut dorénavant être métamorphosé en loup, et lâché dans le Cœur, ce qu’on appelait autrefois une réserve, là où les humains ne peuvent pénétrer.

La montagne de Tous-les-Saints :
« La réussite de ma vie, c’est ce test psychologique qui permet d’étudier les caractéristiques psychiques in statu nascendi, autrement dit alors que celles-ci ne se sont pas encore révélées, structurées en système, pour aboutir à la maturité d’une personnalité d’adulte. Mon Test des Tendances Évolutives s’est rapidement attiré une reconnaissance mondiale et était utilisé partout. Il me valut d’être connue, de devenir professeur d’université et de vivre paisiblement en améliorant régulièrement le détail des procédures. Le temps montra que le TTE avait une justesse de prédiction au-dessus de la moyenne et, grâce à lui, il était possible de prévoir avec une grande exactitude ce qu’un individu deviendrait, quelle direction emprunterait son évolution. »

« Je disais que toute tentative pour prévoir l’avenir fascinait et, dans le même temps, suscitait une immense résistance irrationnelle. Provoquait une inquiétude panique qui est indéniablement identique à la crainte de la fatalité que l’humanité affronte depuis l’époque d’Œdipe. Au fond, les gens ne veulent pas connaître l’avenir.
Je leur disais aussi qu’un bon outil psychométrique rappelait un piège génialement bien construit. Une fois que le psychisme s’y laisse prendre, plus il se débat, plus il sème de traces derrière lui. Nous savons aujourd’hui qu’à sa naissance l’homme est une bombe de potentialités diverses, et que, tandis qu’il grandit, il ne s’enrichit guère ni n’apprend, mais élimine plutôt des possibilités successives. Pour finir, la plante fournie et sauvage se transforme en une sorte de bonsaï nain, taillé de partout, miniature rigide du soi possible. Mon test diffère des autres en ce qu’il ne mesure pas ce que nous gagnons dans notre évolution, mais ce que nous perdons. Nos possibilités se restreignent, mais, de ce fait, il est plus aisé de prévoir qui nous deviendrons. »
La narratrice, vieille et malade du cancer, fait passer son test à des adolescents adoptés dans le cadre d’un programme de recherche à l’Institut, dans la montagne suisse. Dans le même temps, elle fréquente un couvent de moniales qui périclite à proximité, et révère facétieusement la dépouille momifiée de Saint Auxence, adornée avec zèle depuis le XVIIe ; c’est un de ces saints martyres romains préparés par l’Église avec les cadavres découverts dans les catacombes et distribués dans la chrétienté pour soutenir la foi catholique à l’époque de l’hérésie luthérienne.
« On y découvrait que se répétait régulièrement, au cours des décennies qui se succédaient, ce que l’on pouvait appeler des modes. Ainsi par exemple, à la fin du XVIe siècle, en quelques années, apparurent de nombreux saints empalés par des païens ; à chaque fois, la description de leurs souffrances était crue, imagée. Le talent littéraire du rédacteur anonyme faisait qu’un véritable frisson d’effroi parcourait le lecteur. À la même époque, les saintes femmes souffrirent principalement de voir leurs seins coupés et ceux-ci devinrent leurs attributs. Elles les présentaient sur un plateau devant elles. Durant la deuxième décennie du XVIIe siècle, ce furent les décapitations qui eurent le vent en poupe. Les têtes coupées retrouvaient miraculeusement leur corps auquel elles se scellaient tout aussi miraculeusement. »
Sœur Anna est allée en Inde, où elle croyait la sainteté encore présente, chercher de nouvelles religieuses.
« Elles me dirent que les intouchables y déposaient les cadavres des vaches sacrées pour qu’ils ne polluent pas la cité. Ils les laissaient simplement au soleil brûlant et la nature faisait son œuvre. Je demandai à faire un arrêt et, étonnée, j’approchai d’un des monticules. Je m’attendais à ce qu’il soit fait de restes, avec la peau et les os desséchés par le soleil. Pourtant, de près, c’était autre chose : des sacs en plastique chiffonnés, à demi décomposés, avec le nom toujours visible de chaînes de magasins, des fils, des élastiques, des bouchons, des gobelets. Aucun suc digestif naturel ne pouvait venir à bout de la chimie humaine la plus élaborée. Les vaches se nourrissaient d’ordures qu’elles transportaient non digérées dans leur estomac. Voilà ce qui reste des vaches, me dit-on. Le corps disparaît, dévoré par les insectes et les rapaces. Reste ce qui est éternel. Les ordures. »
La narratrice entrevoit le but des recherches. Novella qui est le texte m’étant paru comme le plus attachant du recueil.

Le calendrier des fêtes humaines : Ici aussi, nous sommes dans le futur :
« Initialement, ces bactéries avaient été injectées dans les mers pour qu’elles y dissolvent les détritus en plastique, mais, avec le temps, elles avaient migré sur la terre ferme et avaient attaqué tous les plastiques du monde. »
Ilon le Masseur s’occupe du corps (fort meurtri) de Monodikos, « le Phoros, le Vecteur vers l’Avenir » de cette société, qui meurt et revient à la vie tous les ans. Il a reporté sur une « mappe-corps » (mannequin en latex, carte du corps à l’instar d’une mappemonde) ce qu’il a découvert dans cet organisme qu’il connaît exceptionnellement bien.
« Avec le temps, on admit cette vérité : le corps gardait en mémoire les événements et le vécu, il les conservait en lui telles des archives. »
Et, dans ce monde où sévit la rouille, ordonné par les solstices, cette sorte de bouc émissaire s’épuise.
« Son intelligence [celle de Monodikos] était un peu différente de celle des hommes. Il avait un esprit de synthèse plus développé. Peut-être était-ce pour cela que cette variante bizarre des médias – des t-shirts à la place des journaux et des maigres informations télévisées – lui convenait mieux. L’ensemble du monde, avec ses problèmes, s’y trouvait représenté sous la forme la plus condensée, avec, en sus, un peu d’ironie et de sarcasmes, qui sont le meilleur des assaisonnements. »
Tokarczuk s’intéresse à l’histoire comme à l’avenir, et surtout au présent, à l’empathie (ou plutôt à son manque) comme à l’écologie et au féminisme.

\Mots-clés : #nouvelle

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Message par Bédoulène Mar 8 Nov - 13:41

merci Tristram, je suppose que tu as apprécié ?

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Message par Tristram Mar 8 Nov - 15:32

Pas mal !

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Message par Pinky Sam 4 Fév - 14:22

Les Pérégrins
nouvelle - Olga Tokarczuk - Page 4 Cvt_le10

Prendre le large au sens propre ou figuré est une des thématiques du livre ; voyager, pérégriner à travers le vaste monde mais aussi à travers les époques répond à cette envie de larguer les amarres du quotidien : cartes de ville, de réseaux, plans d'aéroports répondent à des explorations du corps : anatomie, dissections, conservations d'organes, de personnes, d'animaux. Le tout se répond, s'enchevêtre en mêlant les voix de la narratrice, ses impressions et des récits historiques et contemporains. Textes courts ou récits plus développés se succèdent vous prennent un peu par la main, vous font voyager au gré de l'auteur (auteure ou autrice, je ne me suis pas encore décidée). Il faut se laisser guider pour, peu à peu, découvrir une cohérence à ces sinuosités du développement.  Un éloge au mouvement et en même temps, une fascination pour la préservation de la vie, figée dans des naturalisations de plus en plus sophistiquées à travers les siècles. Fascination mais aussi prise de distance avec ces corps humains exposés comme des trophées du colonialisme. Partir mais pour aller où ? surtout partir pour rencontrer d’autres pérégrins.

Les aéroports
« Autrefois on implantait les aéroports à la périphérie des grandes villes comme leur complément, à l’instar des gares. Mais, de nos jours, ils ont acquis suffisamment d’autonomie pour avoir leur propre identité. Et, dans un avenir très proche, on pourra dire des villes qu’elles sont les annexes de l’aéroport, dédiées au travail et au repos. On sait bien que la vraie vie rime avec le mouvement.

Cartes gommées
Je gomme mentalement de mes cartes tout ce qui me blesse : les endroits où j’ai trébuché, où je suis tombée, ceux où l’on m’a frappée, outragée, piquée au vif, ceux où j’ai souffert. Tous ces lieux, d’un coup, cessent d’exister sur ma mappemonde.
Aussi, j’ai effacé plusieurs grandes villes, et même une province entière. Peut-être en viendrais-je un jour à gommer un pays entier. Il faut dire que les cartes acceptent ce traitement radical avec beaucoup de compréhension : elles doivent garder la nostalgie des taches blanches, de cette époque bienheureuse de leur enfance.

Lettres à une jambe amputée
Plusieurs récits longs sont écrits sous forme de lettres, le plus souvent sans réponse. Celles-ci sont étonnantes : Au XVIIe siècle, Philippe Verheyen, passionné d’anatomie et de préservation des corps et des organes humains, a dû se faire amputer d’une jambe et il ressent ce qu’on appelle une douleur dans un membre « fantôme », phénomène qui est étudié encore actuellement. Son disciple découvre les lettres qu’il a écrite à cette jambe qu’il a conservée.
« Ces pages éparses, reçues après la mort de Verheyen me plongèrent dans l’embarras. Durant les dernières années de sa vie, mon maître consignait ses pensées sous forme de lettres adressées à une destinataire bien singulière, ce que toute personne jouissant d’une bonne santé mentale tiendrait pour preuve de folie. Néanmoins, une lecture attentive de ces notes griffonnées rapidement, écrites sans nul doute comme support pour sa mémoire et non pas pour être lues par d’autres, laisse l’impression d’une sorte de voyage vers une terre inconnue et d’une tentative d’en établir la carte. »
Encore une allusion à la carte, cartes, plans que l’on retrouve dans le livre et qui font écho à l’organisation anatomique des corps.

Anouchka quitte son domicile et erre dans la ville

« Les escaliers mécaniques mènent tous ces êtres droit dans le gouffre infernal, dans l’abîme. Voici les yeux des cerbères dans leurs guérites vitrées, au pied des escalators, voici les colonnes et les marbres trompeurs, les sculptures colossales de démons : certains tiennent une faucille, d’autres une gerbe de blé. Des jambes puissantes comme des piliers, des bras de géants. Des tracteurs -machines infernales, tirant derrière elles des instruments de torture, avec lesquels elles infligent à la terre des plaies qui ne cicatrisent pas Partout, des gens affolés, serrés comme des sardines, leurs bras implorant lancés vers le ciel, dans la panique, ici, dans les souterrains du métro, éclairés par des lustres de cristal qui projettent une lumière jaunâtre, sans vie. Et si l’on ne voit pas les juges, leur présence est partout perceptible. Anouchka veut faire demi-tour et remonter l’escalator quatre à quatre, à contre-courant, mais cet engin ne la relâchera pas, et elle doit descendre jusqu’en bas, rien ne lui sera épargné. Les mâchoires des wagons du métro s’ouvriront devant elle, avec un sifflement, et elle se retrouvera aspirée dans des sombres tunnels. »

Au début du XXIe siècle Un professeur d’histoire de la  Grèce antique anime une croisière en faisant visiter des sites archéologiques. Il vit à l’époque de Périclès.
« Quant aux idées philosophiques abordées, elles l’habitaient au point de troubler son sommeil. Les dieux ? il était à tu et à toi avec les dieux ; il déjeunait avec eux au restaurant à deux pas de la maison, et ne saurait compter leurs nuits de palabres, duraient lesquelles ils éclusaient une mer Egée de vin. Il avait sous la main leur adresse et leur numéro de téléphone et, en cas de besoin, il pouvait les joindre à toute heure du jour et de la nuit. Athènes ? Il la connaissait comme sa poche, mais pas cette ville bruyante qu’ils venaient de quitter en bateau -celle-ci, à franchement parler, ne l’intéressait nullement. Non, il s’agissait de l’Athènes d’autrefois, du temps de Périclès, la cité dont le plan se superposait sur celui de la métropole d’aujourd’hui, conférant à cette dernière un aspect quelque peu fantomatique, irréel. »

Partir, partir

« Les hôtesses, belles comme des anges, vérifient nos compétences au voyage et, d’un geste posé de la main, nous autorisent à plonger dans les rondeurs moelleuses du tunnel tapissé de moquette, lequel nous conduira à bord de l’avion et, de là, par la fraîche voie des airs, vers des mondes nouveaux. Leur sourire-nous semble-t-il- cache une promesse. Celle de renaître, peut-être, mais cette fois, au bon moment et au bon endroit. »

J'ai aimé ces voyages, errances, rencontres qui confinent parfois au fantastique. Bien sûr, son livre Les livres de Jacob peut sembler plus ambitieux ; c'est une somme mais pour moi, pas de hiérarchie, on est dans un univers qui rappelle plutôt Dieu, le temps, les hommes et les anges.
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Message par Bédoulène Sam 4 Fév - 16:28

merci Pinky pour ton ressenti

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