Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Lun 1 Mar - 18:54

250 résultats trouvés pour nouvelle

Sadegh Tchoubak

Nuit d'insomnie

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Sadegh_tchoubak_nuit_d_insomnie_couverture

De loin la plus longue, la nouvelle ayant pour titre Le singe dont le maître était mort est aussi la plus belle du recueil : où un singe est confronté au difficile apprentissage de sa liberté… Il est toujours délicat d’imaginer en mots ce que peut ressentir un animal, mais Tchoubak s’en sort assez subtilement : toutes les fois où il y a expression d’une pensée élaborée, rien n’indique qu’elle soit du singe ; on parle en revanche de sa fatigue, ou de sa colère. De toute façon l’art de Tchoubak n’est pas dans les grandes phrases, ce sont de petits détails, quelquefois matériels, qui sont comme le clou vicieux autour duquel l’écrivain fixe le sens de toute la nouvelle. Sur vingt-cinq pages comme en trois, Tchoubak exploite les nuances et les échos pour atteindre son lecteur… tout a l’air si simple, mais mené d’une main de maître.



Mots-clés : #nouvelle
par Dreep
le Sam 6 Fév - 23:28
 
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Sujet: Sadegh Tchoubak
Réponses: 1
Vues: 253

Marie-Hélène Lafon

Histoires

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Histoi10


Peu d’auteurs français contemporains trouvent grâce à mes yeux. De plus, dans le cas présent, je me suis trompé, croyant lire un livre de Lola Lafon ! Bref, ça commençait mal…. Mais, ça a continué plutôt bien, et même très bien !
« Histoires » est un recueil des nouvelles écrites par Marie-Hélène Lafon et préalablement publiées sous les titres de « Liturgie » et « Organes ». On y trouve également quelques récits parus à part.
L’auteur nous plonge dans le milieu paysan des plateaux du Cantal dans les années 70-80, monde âpre et rude, qui travaille dur, qui compte et où il n’est guère de mise de montrer la moindre sensiblerie.
Alphonse, Jeanne, Roland, autant de figures dont la vie navrante nous est présentée dans un style sec mais d’une forte densité, en phrases courtes, en mots imagés. Dans les histoires de la seconde partie du recueil ce sont des objets qui jouent le rôle d’introduction à ces parcours humains : les mazagrans dans lequel boivent les femmes lors de leurs discussions, le cahier de classe de Momo, le vieux dans la maison Santoire, terrifié par les services municipaux et les services sociaux qui guettent la moindre faiblesse pour l’expédier en maison de retraite et transformer la demeure en gîte rural.
On pense bien sûr aux « Vies minuscules » de Michon, mais aussi au Limousin magnifié par Richard Millet dans sa saga des Pythre, ou encore, dans le domaine des images, à l’œuvre de Depardon.
Au final, un grand plaisir de lecture.

« Jeanne n’a plus de visage. Jeanne est morte depuis longtemps. C’est une vieille morte. Elle a suinté dans la terre noire. Ceux qui devraient se souvenir d’elle hésitent sur la date de sa mort. Elle n’a plus d’âge. Sa vie coule aux interstices de celle des autres, nièces, neveux, petites-nièces, petits-neveux, qui devraient se souvenir et ont oublié parce que la tante Jeanne n’a pas d’importance. »


« Injustice d’être née Jeanne, sœur d’une sœur qui avait déserté, fille d’une mère aux yeux durs, fille d’un père aux yeux trop mouillés ; Jeanne, elle, Jeanne de la terre, dont elle n’était plus, Jeanne seule, Jeanne pour mourir ; injustice d’être de ceux qui n’ont droit à rien. »


« Personne n’a porté Roland ; personne ne l’a regardé pendant toutes les années de sa vie d’homme, sauf son chien. Personne ne l’a reconnu. C’est de cela qu’il est mort, sans bruit. Je crois qu’aucune femme ne l’a choisi. Il eût peut-être aimé les hommes, il ne l’a pas su. Peu importe qu’il ait ou non connu l’ardeur des corps, à la sortie d’un bal, sur un chantier, dans une ferme isolée, ou dans son atelier ; peu importe puisqu’il ne reste de lui qu’une trace de solitude, lisse et infime, à la surface de nos mémoires. »


« Je crois qu’il avait honte, honte de cette famille de fous, qui se suicident, qui se pendent, qui se donnent en spectacle, en pâture, aux autres, à ceux du village, si prompts à déchirer ; honte d’en être, d’être le dernier et de devoir encore porter ça, d’être rattrapé toujours par eux, par leur puanteur, leur énormité, leur démesure, leur impuissance, leur solitude. »


« Récupérer était son mot. Il récupérait tout. Ses mains, ses bras, son dos, son corps long se penchait sur les choses, les vieilles, les cassées, les usées, celles qui d’avoir trop servi finalement s’abandonnaient. Il les touchait ; il les mesurait de l’œil ; et il disait, on va voir. Et on voyait. »


« La fleur surnaturelle ne frémit pas. Elle est lisse et douce. Elle méprise les frimas, les toise et les confond. Elle ne craint pas la morsure blanche du gel. Elle l’ignore avec superbe. Elle n’ira pas, dès la mi-novembre, rejoindre le cortège navré des naturelles, chrysanthèmes pommelés et autres orgueilleuses fantaisies, brunâtres, pitoyables, molles et déshonorées, entassées en monceaux nauséabonds, promises à la lente putréfaction à ciel ouvert à la sortie des cimetières. La fleur surnaturelle tient bon. Elle résiste. Elle s’obstine et perdure. Elle macule de couleur les aubes d’hiver, et les matins, et les après-midi, et les crépuscules blafards. Au cimetière, elle éclate en orange pour longtemps dans le noir des nuits longues de l’hiver. Il l’a choisie. »



\Mots-clés : #nouvelle
par ArenSor
le Lun 25 Jan - 19:33
 
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Sujet: Marie-Hélène Lafon
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Vues: 2777

Julien Gracq

La Presqu’île

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Le premier texte, La Route, est rescapé de Les Terres du couchant¸ qui n’a été publié qu’après la mort de Gracq et contre sa volonté. De mémoire, le ton est différent (plus simple, moins épique) ; mais on sent bien que ce n’est qu’un fragment, ou plutôt deux avec le passage sur les femmes de rencontre, un peu incongru.
« …] et c’était soudain toute une femme, chaude, dénouée comme une pluie, lourde comme une nuit défaite, qui se laissait couler entre vos bras. »

Ce « Perré » (voie empierrée) qui avec le temps épouse les paysages (ou l’inverse) est très sensiblement rendu.

La Presqu’île : c’est essentiellement une description soignée, avec recherche du mot juste (parfois rare), dans un style dépouillé, des paysages de la Bretagne des vacances d’enfance de Simon le narrateur, tandis qu’il se promène dans l’attente de sa maîtresse qui doit venir par le train.
« Il arrêta sa voiture un moment avant d’entrer dans Kergrit, et, sans même ouvrir la portière, il coupa le contact pour laisser les bruits familiers l’emplir : il entendit le bruissement des pins, où jadis, quand il arrivait pour l’été, la mer l’enivrait davantage encore que sur la plage – mieux que présente : annoncée – il sentit l’odeur brûlée de la résine, qui après les parfums de sève crue du bocage était pour lui comme la quintessence d’une distillation presque spirituelle. »

(C'est moi qui ai mis en gras.)
Ce sont donc les éclairages et cieux changeants au cours d’une journée d’automne, avec encore la fascination des syrtes, ici le « Marais Gât » (la terre gaste est en vieux français un terrain désert, inculte, inhabité, aussi pillé, ruiné, également un territoire désolé et devenu stérile dans la légende arthurienne) :
« …] on entendait le marais vivre : un vaste crépitement bulleux et gras, épaissement digestif, montait du chaume spongieux, qui tenait de la mousse de savon qui se résorbe et du coassement liquide des grenouilles ; le long des fossés, des cloques brunes venaient crever une à une sur l’eau. »

Un suspense se tend progressivement comme approche l’heure des retrouvailles.
« Une minute, il pensa qu’il était profondément heureux, c’est-à-dire qu’il sentit qu’il allait cesser de l’être. »


Le Roi Cophetua : au bord d’une forêt, pendant la guerre dont on entend la canonnade en fond sonore, le narrateur attend un ami dans la demeure de ce dernier, seul avec une jeune femme, servante et/ou maîtresse.
L’atmosphère est théâtrale, étrange ‒ dramatique, « d’attente et de tension pure ».
« On n’attend personne – songea-t-il de nouveau. Le monde n’attend rien. Jamais rien. »

« Il ne faudrait qu’attendre, pensa-t-il encore. Seulement attendre. Mais il y a quelque chose de défendu à attendre cela. »


\Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Dim 24 Jan - 23:16
 
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Sujet: Julien Gracq
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Vladimir Nabokov

Nouvelles complètes

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Présentée par ordre chronologique (avec assez souvent une brève introduction de l’auteur, remise en contexte, appréciation et/ou facétie), l’intégrale des nouvelles de Nabokov révèle que celles-ci sont plus fortement marquées par l’exil que je ne l’avais réalisé. Poignante nostalgie (il excelle à évoquer les souvenirs, notamment d’enfance), mais aussi burlesque, comme dans Ici on parle russe, qui raconte comment emprisonner à vie un tchékiste dans sa salle de bain…
Parfois le lecteur partage ce mal d’un pays, d’une époque qu’il n’a pas connu, peut-être Vienne, les passantes, les ombres bleuissantes des tableaux d’avant-guerre… et il sourit à cet humour bonhomme, comme dans L’orage, où le char emballé du prophète Elie perd une roue dans la cour du narrateur, ou Une affaire d’honneur, un duel à la fois grotesque et pathétique…
La fameuse synesthésie de Nabokov, ici dans Bruits, une histoire d’amour assez cynique :
« Et soudain il devint si clair pour moi que le monde avait durant des siècles fleuri, fané, tourné, changé, à seule fin maintenant, à cet instant, de lier et fondre en un accord la voix qui avait retenti en bas, le mouvement de tes omoplates soyeuses, l’odeur des planches de pin. »

Et là dans Printemps à Fialta :
« J’adore Fialta ; je l’adore parce que je perçois dans le creux de ces syllabes violacées l’humidité douce et obscure des petites fleurs les plus froissées, et parce que le nom d’une charmante ville de Crimée, aux sonorités d’alto, est repris en écho par sa viole ; et aussi parce qu’il y a quelque chose dans la somnolence même de son Carême humide qui vous bénit l’âme d’une onction particulière. »

Fialta est une ville imaginaire, et c’est un beau texte évoquant les rencontres du narrateur avec Nina, un flirt maintes fois croisé au hasard ici et là, et abordant plus généralement les incertitudes entre passé et présent (et futur), réel et illusoire (remémoration et sentiment de la perte, récurrences de détails curieux, considérations critiques sur la littérature à propos de Ferdinand, le mari) :
« Retour sur le passé, retour sur le passé comme chaque fois que je la rencontrais, passant en revue tous les rebondissements de l’intrigue depuis le début jusqu’au dernier ajout – de même, dans les contes de fées russes, ce qui a déjà été dit est repris à chaque tournant de l’histoire. »

Un ange, dont la fourrure a une odeur animale, survient dans une station de ski : Un coup d’aile : un conte superbe, qui pourrait plusieurs fois s’interrompre accompli, et qui se poursuit de plus en plus riche de sens.
Dans Jeu de hasard, un Loujine (déjà) occasionne un convaincant portrait de cocaïnomane, et surtout l’évocation de trajectoires destinales qui ne coïncident pas, se manquant de peu.
Ce que je considérerais volontiers comme la profession de foi de l’auteur, dans Bonté :
« Je compris que le monde n’était pas du tout une lutte, n’était pas des successions de hasards rapaces, mais une joie papillotante, une émotion de félicité, un cadeau que nous n’apprécions pas. »

La Vénitienne est une élégante variation sur le thème du portrait enchanté (cf. Dorian Gray, de Wilde), que je lis pour la troisième fois, avec un plaisir intact puisque je n’en garde aucun souvenir malgré ses grandes qualités.
Je me souviens par contre au moins du titre de L'Elfe-patate, bel exemple de la sensibilité de Nabokov aux déshérités, ici des artistes du cirque.
Hédonisme/ sensualité doucement païen, cosmopolitisme, attention aux petites gens et aux détails, goût de ce qui disparaît (Guide de Berlin, texte superbe qu’on pourrait citer in extenso) :
« Comme le tram à chevaux a disparu, le trolley disparaîtra, et quelque écrivain berlinois excentrique dans les années 2020, désirant dépeindre notre époque, ira dans un musée d’histoire de la technologie pour trouver un tramway vieux d’un siècle, jaune, lourdaud, aux sièges incurvés à l’ancienne, et dénichera, dans un musée de vieux costumes, un uniforme noir de receveur orné de boutons brillants. Puis il rentrera chez lui pour décrire les rues du Berlin d’autrefois. Chaque chose, chaque détail seront précieux et chargés de sens : la sacoche du receveur, la réclame au-dessus de la fenêtre, ce cahotement bien particulier qu’imagineront peut-être nos arrière-arrière-petits-enfants, tout sera ennobli, légitimé par les ans.
Je crois que tout le sens de la création littéraire réside là : dans l’art de décrire des objets ordinaires tels que les réfléchiront les miroirs bienveillants du futur, de trouver dans les objets qui nous entourent cette tendresse embaumée que seule la postérité saura discerner et apprécier en ces temps lointains où les petits riens de notre simple quotidien auront pris d’eux-mêmes un air exquis, un air de fête – en somme le jour où le veston le plus ordinaire aujourd’hui servira de déguisement pour un élégant bal masqué. »

Malin, malicieux, magicien, Nabokov excelle dans les descriptions, les métaphores, les fantasmagories.
L’Aurélien (de "aurelia", chrysalide) :
« De temps en temps, un stock d’insectes vivants faisait son apparition : chrysalides brunes et pleines au thorax parcouru d’un réseau symétrique de lignes et de stries délicates qui se rejoignaient, laissant voir comment les rudiments d’ailes, de pattes, d’antennes et de trompes étaient ramassés. Lorsqu’on touchait à l’une de ces chrysalides, posée sur son lit de mousse, le bout effilé de l’abdomen annelé se mettait à gigoter d’un côté et de l’autre comme les membres emmaillotés d’un bébé. »

L’irrésistible : encore un voyage en train, ici rendu par petites touches d’un passager salace, mêlant avec équanimité ignoble et pragmatique.
Un homme occupé : Graf Itski le Rêveur, qui fait partie des gens de lettres émigrés, craint de mourir à ses proches trente-trois ans. Incipit du texte :
« Celui qui se préoccupe par trop de la mécanique de son âme est fatalement amené à être le témoin d’un phénomène banal mais pourtant curieux et un peu attristant ; la mort subite d’un souvenir insignifiant, rappelé par une circonstance fortuite de l’humble hospice reculé où il achevait paisiblement son existence obscure. Il clignote, il palpite encore et reflète un peu de lumière, mais l’instant d’après, sous vos yeux, il pousse un dernier soupir et tombe raide mort, victime de cette transition trop brutale vers la lumière crue du présent. Tout ce qui reste entre vos mains désormais, c’est une ombre, une transposition abrégée de ce souvenir, dépourvue, hélas, de l’authenticité magique et convaincante de l’original. Graf Itski, homme au tempérament doux et qui craignait la mort, se rappelait un souvenir d’enfance qui avait contenu une prophétie laconique ; mais il y avait longtemps qu’il ne sentait plus aucun lien organique entre lui et ce souvenir, car, lors d’une des premières convocations, ce souvenir s’était présenté tout blême pour mourir aussitôt – et de ce rêve il n’avait plus désormais que le souvenir d’un souvenir. »

… et description du personnage :
« Le voici. Son visage est composé de lunettes foncées en écaille où luit un regard aveugle, et d’une verrue duveteuse sur la joue gauche. Son crâne commence à devenir chauve et, entre les mèches raides des cheveux jaunâtres peignées en arrière, on aperçoit la peau de chamois rose pâle de son crâne. »

Le « Léonard », écrit en 1933, dénonce déjà le nazisme et l’abrutissement populaire : deux frères en rustrerie harcèlent Romantovski, un maigre lecteur.
« Répéter : tu connaîtras le monde la sueur au front, tu seras grassement nourri. Les parasites, les oisifs et les musiciens ne sont pas admis. »

Le cercle est un bel exemple de bouclage de la boucle : la nouvelle commence par le « deuxièmement » qui suit le « premièrement » de la fin ‒ où, comme le dit plus heureusement l’auteur,
« Sur le plan technique, le cercle décrit ici est du même type "du serpent se mordant la queue (la dernière phrase existe implicitement avant la première)" que celui du quatrième chapitre du Don (ou encore, c’est Finnegans Wake, qui est postérieur). »

Conçue d’après Nabokov alors qu’il achevait le roman Le Don, on retrouve
« L’idée qu’eut Fédor de composer la biographie de Tchernychevsky en forme de cercle terminé par l’agraphe d’un sonnet apocryphe (de telle sorte que le résultat n’aurait pas la forme d’un livre, ce qui par son côté achevé est opposé à la nature circulaire de toute chose dans l’existence, mais d’une phrase suivant une courbe continuelle et qui serait ainsi infinie), lui sembla tout d’abord impossible à réaliser sur du papier rectangulaire et plat ‒ et elle en fut d’autant plus transportée de joie quand elle remarqua qu’un cercle se formait néanmoins. »
Vladimir Nabokov, « Le Don », chapitre III

Cela me ramentoit notamment Les Gommes (Robbe-Grillet), et le commentaire de Leiris sur La Modification (Butor) :
« …] ce livre qu’on peut dire parfait en ce sens qu’il se referme sur lui-même et qu’il n’est pas autre chose que le récit de sa propre genèse [… »

« …] le dédale dont un modèle est proposé par ce roman où tout, certes, se passe doublement en un circuit fermé puisque le personnage y revient à son point de départ quant à sa vie privée et que, le livre s’achevant où il est pour l’écrire, la fin en rejoint le commencement, mais qui se place en apparence seulement sous le signe négatif de l’éternelle répétition puisque le personnage qui écrira ne sera plus celui qu’il était [… »
Michel Leiris, « Réalisme mythologique de Michel Butor », compte-rendu de La Modification, in « Brisées »

Léthargie :
« Énorme, vivant, un vers métrique prenait forme et, à la césure, une rime se manifestait, pleine de charme, chaudement éclairée ; comme elle brillait de plus en plus fort, apparut, telle une ombre sur le mur lorsque l’on monte un escalier, la silhouette mouvante d’un autre vers. »

Recrutement, petit texte plein d’esprit, ou comment un auteur rencontre et choisit un personnage secondaire…
Lac, nuage, château (où il est fait référence à Invitation au supplice) est l’histoire d’un doux rêveur confronté à la société vulgaire ; j’en ai retenu cette phrase, qui fait sens si on a voyagé en train (à vapeur) :
« La locomotive, jouant rapidement des coudes, courait à vive allure à travers une forêt de pins, puis, soulagée, au milieu des champs. »

Et cette fine observation sur notre perception des gens que l’on va rencontrer pour la première fois :
« Qui seraient-ils ces êtres endormis, endormis comme semble l’être toute créature que l’on ne connaît pas encore ? »

L’extermination des tyrans (1938) :
« Il a transformé mon pays de fleurs sauvages en un vaste jardin potager où l’on cajole avec un soin particulier les navets, les choux et les betteraves ; ainsi toutes les passions de la nation furent-elles réduites à l’amour des gros légumes dans une terre grasse. »

« Et, finalement, la loi qu’il édicta – le pouvoir implacable de la majorité, le sacrifice incessant à l’idole de la majorité – perdit tout sens sociologique car, à lui seul, il est la majorité. »

Lik : sobriquet d’un émigré russe mal intégré, acteur de profession jouant une pièce nommée L’abîme en tournée et sujet aux palpitations cardiaques, qui retrouve Koldounov, un haïssable cousin éloigné, tombé plus bas encore que lui.
« Il se disait qu’il avait été condamné à vivre à la périphérie de l’existence, qu’il en avait toujours été ainsi, qu’il en irait toujours de même, et que, par conséquent, si la mort ne lui avait pas ouvert une porte sur la réalité véritable, il ne serait jamais parvenu à connaître la vie. »

Mademoiselle O : évocation assez longue de son « institutrice », préceptrice française qui lui enseigna à partir de six ans le français, langue dans laquelle ce texte est écrit. Singulièrement, elle vit malheureuse en exil, alors que l’auteur le vivra par la suite, et en sera également fort marqué ; mais son vrai pays perdu, c’est l’enfance, dont il prête les souvenirs à ses personnages, comme les séances de lecture sur la véranda aux « petites fenêtres rhomboïdales et multicolores ».
« Non, maintenant que j’y pense bien – elle n’a jamais vécu. Mais désormais elle est réelle, puisque je l’ai créée, et cette existence que je lui donne serait une marque de gratitude très candide, si elle avait vraiment existé. »

Dans Ultima Thulé, chapitre d’un roman inachevé et son dernier texte en russe, Nabokov déploie une brillante sophistication de pensée, ainsi que la subtile variation solipsiste suivante :
« Et je veux bien admettre, par ailleurs – ne serait-ce qu’au nom de l’artifice – que si le monde et moi, nous vivons encore après ta disparition, c’est parce que tu te souviens et du monde et de moi… »

Solus Rex est le chapitre II de ce même roman abandonné. Histoire d’un roi apparemment réel (même s’il y a référence à celui des échecs) dans une Thulé qui paraît parfois magique.
« Une armoire en chêne, obèse, aveugle, droguée à la naphtaline, frôlait un panier à linge sale en osier, ovoïde, qu’un obscur Colomb avait posé là. »

Le producteur associé parle de populaire, populiste, bolchevique, nazi et autres espions sur fond de théâtre et de cinéma : les méprisables…
« Qui donc commande à ces infra-Rouges ? »

Un jour à Alep…
Brillantissime texte sur l’exil devant l’avancée nazie, mêlé d’humour, où le narrateur évoque dans sa correspondance à son ami écrivain les disparitions de sa femme « fantôme ».
« Imaginez un peu la scène : le minuscule jardin couvert de gravier avec sa potiche bleue style Nuits d’Arabie et son cyprès solitaire ; la terrasse craquelée où le père de la vieille dame avait sommeillé avec un plaid sur les genoux quand il se retira de son poste de gouverneur de Novgorod pour venir passer quelques dernières soirées à Nice ; le ciel vert pâle ; une bouffée de vanille dans la pénombre grandissante du soir ; les grillons qui poussaient leurs trilles métalliques deux octaves au-dessus du do du milieu ; et Anna Vladimirovna dont les bajoues se balançaient par saccades tandis qu’elle me jetait à la figure une insulte, maternelle peut-être, mais totalement imméritée. »

Un peu sur le même thème, avec cette fois un humour féroce, les soutiens révisionnistes et antisémites à l’Allemagne au sortir de la Seconde Guerre mondiale, du point de vue d’un homonyme en Amérique.
« Cela peut vous paraître un paradoxe, mais, vraiment, quand on pense à ces soldats massacrés en Europe, on se dit qu’au moins ils n’ont pas à affronter les terribles doutes que nous, civils, devons supporter en silence. »

« Aussi je sais que quand l’armée Rouge est entrée dans les villes allemandes, pas un seul cheveu n’est tombé des épaules allemandes.
‒ Tête, dit Mrs. Hall.
‒ Oui, dit le colonel. Pas une seule tête de leurs épaules. »

Signes et symboles : rendu de troubles psychiques.
« "Névrose référentielle", avait dit Herman Brink. Dans ces cas très rares, le malade s’imagine que tout ce qui se passe autour de lui est une référence voilée à sa personnalité et à son existence. […]
Des cailloux, des souillures ou encore des taches de soleil forment des motifs qui représentent, de manière assez terrible, des messages qu’il doit intercepter. Tout est chiffre, de tout il est le thème. »

Les sœurs Vane : fantaisie spiritiste.
« Je continuai ma promenade ; toute mon attention exacerbée semblait transformer mon être en un énorme globe oculaire roulant dans l’orbite du monde. »

Lance : variation cette fois science-fictionnesque (et scripturale).
« Les clichés sont, bien sûr, camouflés ; fondamentalement, ils restent les mêmes à travers toute la littérature à bon marché, qu’elle soit à l’échelle de l’Univers ou du salon. Ils sont comme ces biscuits "assortis" qui ne diffèrent que par leur forme et leur couleur, artifices par lesquels les fabricants rusés attirent sournoisement le consommateur qui salive déjà, dans un monde fou à la Pavlov où, pour le même prix, des variations de simples valeurs visuelles influencent et remplacent peu à peu le goût, lequel subit le même sort que le talent et la vérité. »

« Tout ce que je parviens à discerner, c’est un effet de lumière évanescente d’un côté de sa chevelure vaporeuse, et là, j’imagine, je suis influencé de manière insidieuse par les canons artistiques de la photographie moderne et je perçois combien il devait être plus facile d’écrire autrefois, à l’époque où l’imagination n’était pas assaillie par d’innombrables supports visuels et où un homme de la frontière, regardant son premier cactus géant ou ses premières neiges éternelles, n’était pas condamné à se rappeler telle affiche publicitaire d’une compagnie de pneus. »

Une fois n’est pas coutume, je recommande vivement la lecture de ces textes d’une grande finesse !

\Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Mer 20 Jan - 20:10
 
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Sujet: Vladimir Nabokov
Réponses: 37
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Dylan Thomas

Portrait de l'artiste en jeune chien

Tag nouvelle sur Des Choses à lire 411ebb10

Dix nouvelles, autant de séquences autobiographiques se suivant chronologiquement comme autant d’instantanés saisis ; le titre, démarqué de James Joyce, fait référence à la sixième, Comme de petits chiens, lui-même en référence au mot d’un magistrat évaluant les mœurs amoureuses et sexuelles de jeunes gens.
Très vite dans le premier texte de ce recueil de souvenirs d'enfance surgit le fantastique teinté de surréalisme de Dylan Thomas :
« La venelle s’emplit d’une ombre trop soudaine, la foule des murs m’assaillit et je vis se tapir les toits. »

L’humour innerve les scènes de la vie quotidienne galloise.
« Le souper aurait dû être chaud, mais elle ne voulait pas qu’il vît les domestiques qui étaient vieux et sales. Son père ne voulait pas les remplacer parce qu’ils avaient toujours été chez lui. C’est là un exemple éclatant de la mentalité de ces conservateurs. »

Bord de mer :
« Depuis qu’il s’était promené et amusé, là-bas, dans la solitude de cette foule, cherchant des excuses à son désespoir et des compagnons tout en les refusant, il avait trouvé celle qui lui donnerait le vrai bonheur et l’avait perdue en trente secondes d’affolement et de maladresse près des urinoirs et de l’horloge de fleurs. »

Bien que j'y aie retrouvé beaucoup de ma jeunesse (ou à cause de cela), ce recueil ne m'a pas transporté...

\Mots-clés : #jeunesse #nouvelle
par Tristram
le Dim 10 Jan - 14:01
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Dylan Thomas
Réponses: 11
Vues: 1093

Julio Cortázar

Octaèdre

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Octazo10

Octaèdre : huit faces/ nouvelles, autant de regards dérangeants projetés sur notre étrange quotidien.

Liliana pleurant
Notes écrites d’un moribond sous forme de flux de conscience : ses proches, anticipation de ses funérailles et souvenirs.
« Se pencher pour allumer la cigarette qui tremblait entre ses doigts, attendre simplement, sans parler, savoir qu’il n’y aurait peut-être pas de paroles, que Liliana ferait un effort pour avaler la fumée et qu’elle l’exhalerait avec un gémissement, qu’elle se mettrait à pleurer avec des hoquets, du fond d’un autre temps, sans éloigner son visage de celui d’Alfredo, sans se refuser, pleurant en silence rien que pour lui maintenant, du fond de tout le reste qu’il saurait comprendre. Inutile de murmurer des choses trop connues, Liliana pleurant c’était le terme, le bord à partir duquel allait commencer une autre façon de vivre. »

Les pas dans les traces
Un critique écrit la biographie d’un poète mort jeune et devenu légendaire, qui s’avère duplice.
« Après tout, la poésie de Claudio Romero était trop vraie pour qu’une meilleure connaissance de sa genèse pût l’amoindrir. »

Manuscrit trouvé dans une poche
Témoignage écrit d’un curieux passager du métro parisien, au plan de squelette ou d’arbre « mondrianesque » (ainsi qu’excellent rendu des comportements standards des usagers).
« La règle du jeu était celle-ci, un sourire dans la vitre et le droit de suivre une femme et d’attendre désespérément que son parcours coïncide avec celui que j’avais choisi avant chaque voyage [… »

Il manque « correspondre » avec une jeune femme, mais reviennent les araignées de la crampe dans le puits de l’estomac...

Été
Un cheval surgit dans la nuit, perturbant « les multiples infimes délicates cérémonies conventionnelles du couple ».

Là mais où, comment
Le scripteur nous explique comme il rêve de son ami Paco, mort il y a trente et un ans, mais même de jour le revoit près de mourir, « d’une mort indéfiniment remise ».

Lieu nommé Kindberg
Rencontre d’une auto-stoppeuse : ce qui arrive selon qu’on part plus ou moins tôt…

Les phases de Severo
Veillée funèbre autour de Severo agonisant, avec ses phases des sueurs, puis des sauts, des papillons, des numéros, des montres et du sommeil final.

Cou de petit chat noir
De nouveau le métro parisien, où cette fois des mains gantées se rencontrent, et jouent sans qu’on y puisse rien, indépendamment, comme étrangères aux personnes. (Le thème de la rencontre, souvent ratée ou fugace, entre le narrateur et une femme dans la foule est récurrent chez Cortázar).

Un recueil idoine pour apprécier les longues phrases caractéristiques, à la fois pressées et soigneusement construites, de celui qui demeure un grand novateur dans l’écriture.

\Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Dim 20 Déc - 15:01
 
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Sujet: Julio Cortázar
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Hugo von Hofmannsthal

Andréas et autres récits

Tag nouvelle sur Des Choses à lire 41qitz10

Neuf récits "dans l'atelier" de l'écrivain : Hugo von Hofmannsthal ébauche des nouvelles qui serviront de base à d'autres textes, plus tardifs. Mais pour l'essentiel ce recueil reconstitue un travail de réécriture, dans lequel l'autrichien reprend aventures et contes à son... conte si je puis me permettre. Hofmannsthal a le goût du suranné et je ne peux pas dire que la veine orientale ne le réussisse tout à fait. Andréas, Lucidor et le Conte de la femme voilée sortent du lot. Là où Hofmannsthal m'impressionne le plus, c'est lorsqu'il décompose la narration en plusieurs strates de consciences. Passant du rêve à la réalité, d'un personnage à un autre, d'une métamorphose à une autre, sans coupure nette. Dernier bémol, le français est souvent un peu lourd dans cette traduction.

Hugo von Hofmannsthal a écrit:Andréas, un peu plus tard, se trouvait seul dans sa chambre. Debout devant la table il serrait les attaches de son portemanteau. Il y avait un briquet devant lui mais il n'avait que faire de la lueur d'une bougie ; la lune, par la fenêtre, donnait en plein dans la pièce et chaque chose se trouvait partie en noir et blanc. Il avait retiré ses bottes ; il écoutait les bruits de la maison. Il ne savait pas ce qu'il attendait. Il le savait pourtant et soudainement il se trouva dans le couloir, devant une porte. Il retint son souffle : deux êtres couchés côte à côte parlaient entre eux d'une voix étouffée et affectueuse. Ses sens étaient aiguisés, il pouvait entendre que la fermière, tout en parlant, nattait ses cheveux et, en même temps, qu'en bas dans la cour le chien se déplaçait et mangeait quelque chose. « Qui peut donner à manger au chien, maintenant, en pleine nuit ? »


Mots-clés : #contemythe #nouvelle #reve
par Dreep
le Mer 16 Déc - 14:40
 
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Sujet: Hugo von Hofmannsthal
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Guy de Maupassant

La Maison Tellier

Tag nouvelle sur Des Choses à lire La_mai10

Quel bonheur d’expression ! même si elle est légèrement datée. Il est vrai que Maupassant évoque si excellemment le plaisir, la sensualité, le bien-être printanier…
« Sa nouvelle profession l’entretenant dans la mollesse et l’immobilité, il était devenu très gros, et la santé l’avait étouffé. »

« Les étourdissements du vin, développés par la chaleur torrentielle qui ruisselait autour d’elle, faisaient saluer sur son passage tous les arbres de la berge. » [en canot]

Ces nouvelles respirent la bonhomie, la belle humeur, l’empathie aussi, et réveillent des souvenirs de messes, de pique-niques (d'autant plus que, dans mon cas, il s'avère que c’est une relecture) ; aussi un peu de nostalgie (même si on n’a pas connu le canotage du dimanche sur la Seine et les bordels), mais avec si peu de distance pour des textes qui ont 140 ans !
Cependant l’ombre perce sous la lumière ; Sur l’eau mêle le goût de la rivière et celui de la peur fantastique, avec une prémisse de la schizophrénie :
« J’essayai de me raisonner. Je me sentais la volonté bien ferme de ne point avoir peur, mais il y avait en moi autre chose que ma volonté, et cette autre chose avait peur. Je me demandai ce que je pouvais redouter ; mon moi brave railla mon moi poltron, et jamais aussi bien que ce jour-là je ne saisis l’opposition des deux êtres qui sont en nous, l’un voulant, l’autre résistant, et chacun l’emportant tour à tour. »


\Mots-clés : #nouvelle #xixesiecle
par Tristram
le Sam 5 Déc - 23:55
 
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Sujet: Guy de Maupassant
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Klaus Mann

Avant la vie

Tag nouvelle sur Des Choses à lire 313svp10

Un ouvrage du grand Klaus Mann suscite toujours beaucoup d'attente. Il s'agit ici d'un recueil de jeunesse de huit nouvelles. le style est daté, emprunté même parfois, il y a un manque de rythme dans l'écriture et dans la construction des récits. Pourtant je ne me suis pas ennuyé. Peut être est ce du au fait d'être le témoin de l'éclosion presque introspective d'un grand écrivain. Ce n'est par conséquent pas le contenu qui intéresse mais surtout la place et le statut de cet ouvrage.


Mots-clés : #nouvelle
par Hanta
le Mar 1 Déc - 20:12
 
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Sujet: Klaus Mann
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Carlo Emilio Gadda

La Madone des Philosophes

Tag nouvelle sur Des Choses à lire La_mad10

Quatre récits :
Du théâtre : un spectateur ennuyé commente une représentation grandiloquente avec ironie.

Manœuvres d’artillerie de campagne : description précise de tirs en montagne et de leurs conséquences.
« Un brouillard cache les camarades et le toxique des préparations trinitriques serre la gorge et la dessèche. Quelque monstre mal mort révèle l’âme lâche qui fut la sienne : un cylindre, on dirait du parmesan, de cheddite jaune et granuleuse.
Mais, parmi les cubes de rocher arraché, d’atroces haillons, des masques tuméfiés contraignent nos yeux à une fixité perverse et horrible. Oh, mères !
Rêves des nuits les plus sombres, ce soleil vous dépasse : c’est le noyau de l’impensable, le support irréel de l’impossibilité. »

« Quand l’ordre fut donné : "feu rapide", alors le biscuit passa d’une main à l’autre et ce furent des bonds sauvages. Les quatre pièces alternaient rythmiquement avec le fracas des freins et le hurlement rouge au-delà du bouclier, tandis que les jeunes châtaigniers se pliaient, branches dans la tempête. Avec un rythme égal du dos, à chaque coup, le pointeur reconsidère les bulles de niveau, vérifie les instruments de pointage. La croupe de la colline était fouettée par des foudres folles et des menaces sifflantes et tous les branchages, rythmiquement, se détendaient et se repliaient, avec un effroi forcené.
Le sursaut de l’affût et les saccades de la récupération immédiate, la diligence des servants et les furieux flamboiements alternaient entre les quatre pièces comme le jeu des tiges de commande sur l’arbre à cames d’une motrice. On aurait dit qu’un axe invisible liait les quatre pièces sauvages en une succession mathématique de phases. Et c’était un commandement. »

Batterie en manœuvre (inclus) : une pièce tractée par deux chevaux peine dans la rocaille.
Mêmes images dantesques et mythologiques, d’une ingénierie baroque, et même ton emphatique et railleur que dans le texte précédent.

Études imparfaites : de I à VIII, descriptions sans lien entr’elles, souvent d’un style savoureux.

Cinéma : cette fois, une séance populaire, toujours dans un genre à la fois pompeux et goguenard que je ne peux rapprocher que de Joyce (de même le glossaire savant, avec des néologismes farfelus et autres trouvailles lexicales).
« …] ce fut ainsi que les grillons, dès le premier gel de l’aube, entendirent stupéfaits le bisaïeul de Caliban, en proie alors à ses humeurs de jeunesse, égutturer des apostrophes monosyllabiques contre ses concurrents mâles. »

On retrouvera ce guttural « égutturer » dans La Connaissance de la douleur :
« La lavandière Peppa parvint donc à égutturer, avec des glouglous manzoniens de dindon femelle, que la nuit précédente, monsieur le cavaliere Trabatta se trouvait en son lit, à dormir, comme de coutume. »


La Madone des Philosophes : histoire (plus développée) des Ripamonti de Lombardie, notamment Maria, et de l’ingénieur Baronfo.
Les nombreuses allusions à l’Italie n’aident pas à ma compréhension (qui reste limitée).

\Mots-clés : #nouvelle
par Tristram
le Mar 17 Nov - 15:31
 
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Sujet: Carlo Emilio Gadda
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Necati Cumali

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Maczod10

Necati Cumali : Macédoine 1900. - Sindbad/Actes Sud

"Les onze nouvelles réunies dans cet ouvrage restituent une période charnière de l'Empire ottoman dans les Balkans : fin du XIXe-début du XXe siècle. Elles éclairent aussi les tragédies récentes dans cette région ravagée par les conflits ethniques et confessionnels. Chacune des nouvelles pose le problème des mutations des cadres traditionnels de la vie sociale, de la naissance des nouvelles identités, des revendications politiques des différentes communautés dans un Empire à bout de souffle. Pratiquement autobiographiques, ces nouvelles font penser inévitablement aux oeuvres des classiques balkaniques : Ivo Andric, Panaït Istrati ou encore Nikos Kazantzakis. Mais contrairement à Panaït Istrati, qui déclarait "n'adhérer à rien", Necati Cumali pensait que dans ces Balkans déchirés et perpétuellement en guerre, seule l'idéologie socialiste et humaniste pouvait instaurer un climat d'apaisement et de fraternité." 

Les Balkans; longtemps dominés par l'EmpireOttoman sur une mosaique de peuples, parfois en accord, parfois à l'origine de conflitsethniques comme dans l'ex Yougoslavie.
Avec ses souvenirs, ses enquètes familiales, Cumali reconstitue le cadre géograhique, social et 
politique de la Macédoine de la fin du 19e et du début du 20e siècle
Il considère comme un devoir de contribuer à la fraternité du genre humain par son écriture
et ses témoignages.
Ce que l'auteur ajoute, c'est le vécu intime de la famille de l'auteur, chassée de Macédoinei, ajoutant à la dimension humaine un grand talent d'écrivain qui le situe très haut, à la meme place que des auteurs tels que Ivo Andric, Panait Istrati ou Kazantzakis, tous classiques des Balkans
et excellents écrivains.

Mots-clés : #famille #historique #nouvelle #xxesiecle
par bix_229
le Dim 1 Nov - 16:12
 
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Sujet: Necati Cumali
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Stefan Zweig

première lecture de l'auteur des Nouvelles :

Amok suivie de Lettre d'une inconnue, la ruelle au clair de lune


Tag nouvelle sur Des Choses à lire Amok10

Le fil rouge de ces trois nouvelles est l'Amour !

L'amour offre beaucoup ou réclame beaucoup.

Amok :  Ici c'est d'honneur pour la première nouvelle : Un médecin installé en Malaisie dans une région isolé refuse son aide à une jeune femme qui est enceinte de son amant car celle-ci est fière, belle et riche et que contre beaucoup d'argent elle exige après l'intervenion qu'elle souhaite, le départ de la Malaisie du médecin. Pour se venger de la fière jeune femme il demande un paiement en nature, elle le rejette vivement écoeurée. Il regrettera son attitude et se précipite comme un fou à sa poursuite dans la ville, se conduisant tel un "amok" (folie qui touche les autochtones). C'est trop tard qu'il lui priera d'accepter son aide, il ne sera proche d'elle que pour l'assister dans sa mort et pour lui promettre de garder son "secret" ; personne ne devra savoir. Un voyageur sur le paquebot qui ramène le médecin dans son pays et à qui il se confie comprendra que celui-ci honnorera sa promesse en se  jetant à l'eau avec le cercueil lors de son débarquement prévu ; cercueil avec lequel il coulera.

Lettre d'une inconnue : Une jeune femme qui aimera sa vie durant un homme alors que celui-ci ignore complètement être l'objet de cet amour, lui l'infidèle, l'homme à femmes, le superficiel à qui en mourant elle lèguera son secret, un enfant né de 3 nuits d'amour et qui vient de mourir,  et son amour depuis le jour où alors enfant il a posé un regard sur elle et un de ses sourires enjoleur. Elle lui dit son amour dans cette lettre, lui dévoile qu'à deux reprises ils se sont revus et aimés sans qu'il la reconnaisse, à son regret, malgré les quelques "indices" qui aurait pu l'interpeller. Mais non, comment se rappellerai-t-il une enfant, puis une jeune fille, puis une femme lui qui a eu tant de maîtresses ? Cet amour c'est une véritable abnégation de la part de cette femme justement parce qu'elle n'idéalise aucunement cet homme et auquel tous les ans elle aura fait porter un bouquet de roses le jour de son anniversaire.
(Ouliposuccion avait du mal à croire possible une telle abnégation, je peux comprendre son interrogation,  mais  ce récit date et "l'amour a ses raisons que la raison ignore")

La ruelle au clair de lune : Un marin dans un port de France est en attente d'un train pour rentrer dans son pays, l'Allemagne. Pour prendre le frais il déambule dans la ville et  fuyant l'agitation se retrouve dans une ruelle où manifestement les marins et les gens de passage trouvent délassement, alcool et l'amour commandé. Un homme manifestement usé et insistant est rejeté grossièrement par l'une des femmes de bar. L'attitude de la femme déplait à notre marin qui quitte l'établissement, suivi par l'homme rejeté qui sentant en lui un compatriote lui raconte sa vie et celle de la femme qui se trouve être la sienne. Puis n'obtenant pas l'aide supplié retourne vers l'établissement, honteux et comme fou, un couteau à la main.

*****
Ceux sont donc trois histoire d'amour, de cet amour qui peut conduire à la folie, folie douce ou furieuse.

C'était une très agréable surprise que l'écriture de l'auteur, qui sait parfaitement créer l'ambiance, le suspens, l'attente, le paroxisme mais pas de délivrance car les mots poursuivent le lecteur, la page refermée. Il devait en connaître de l'homme et de sa vulnérabilité,  Zweig.

Je reviendrai vers lui.

Extraits

« Je… tremblai… je tremblai de colère et… aussi d’admiration. Elle avait tout calculé, la somme et le mode de paiement, qui devait m’obliger à partir ; elle m’avait évalué et acheté sans me connaître ; elle avait disposé de moi dans l’intuition de sa volonté. J’avais bien envie de la gifler… mais, comme je me levais en tremblant, – elle aussi s’était levée – et que précisément, je la regardais dans les yeux, je me sentis soudain, en voyant cette bouche close qui ne voulait pas supplier, et ce front hautain qui ne voulait pas se courber… envahi par une… une sorte de désir violent. Elle dut s’en apercevoir, car elle fronça les sourcils comme quand on veut écarter quelqu’un d’importun : entre nous, brusquement, la haine fut à nu. Je savais qu’elle me haïssait parce qu’elle avait besoin de moi, et je la haïssais parce que… parce qu’elle ne voulait pas supplier. »

« Alors son regard martyrisé me fixa longuement… Ses lèvres remuèrent légèrement… Ce ne fut plus qu’un dernier son qui s’éteint lorsqu’elle dit… :
« – Personne ne le saura ?… Personne ?
« – Personne, fis-je avec la plus grande force de conviction, je vous le promets.
« Mais son œil demeurait inquiet… Les lèvres fiévreuses, elle arriva encore à prononcer indistinctement :
« – Jurez-moi… personne ne saura… Jurez.
« Je levai la main comme on prête serment. Elle me considéra… avec un regard indicible… il était tendre, chaud, reconnaissant… oui vraiment, reconnaissant… Elle voulait encore ajouter quelque chose, mais ce lui fut trop difficile. Longtemps, elle demeura étendue, les yeux fermés, complètement épuisée par l’effort.
« Puis commença l’horrible, l’horrible chose… une heure entière, épouvantable, elle lutta encore : au matin seulement, ce fut la fin… «

« Jamais je n’ai connu chez un homme, dans ses caresses, un abandon aussi absolu au moment présent, une telle effusion et un tel rayonnement des profondeurs de l’être – pour s’éteindre ensuite à vrai dire dans un oubli infini et presque inhumain. Mais moi aussi je m’oubliais : qu’étais-je à présent dans l’obscurité, à-côté de toi ? Étais-je l’ardente gamine de jadis, la mère de ton enfant, étais-je l’étrangère ? Ah ! tout était si familier, déjà vécu pour moi, et cependant tout était si frémissant de vie nouvelle, en cette nuit passionnée ! Et je priais pour qu’elle ne prît jamais fin ! »

« Toute ma vie, depuis que je suis sortie de l’enfance, a-t-elle été autre chose qu’une attente, l’attente de ta volonté ? »

« Il faut qu’elles se cachent quelque part dans un bas-fond de la grande ville, ces petites ruelles, parce qu’elles disent avec tant d’effronterie et d’insistance ce que les maisons claires aux vitres étincelantes, où habitent les gens du monde, cachent sous mille masques. »
« Pendant une seconde je croisai son regard : on y lisait une honte indicible et une rage écumante. Ce regard asservi toucha en moi l’homme, le frère. Je sentis l’humiliation par la femme, et j’eus honte avec lui »


Mots-clés : #amour #nouvelle #psychologique
par Bédoulène
le Mar 27 Oct - 18:13
 
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Sujet: Stefan Zweig
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Albert Cossery

Les Hommes oubliés de Dieu

Tag nouvelle sur Des Choses à lire Les_ho10

Recueil de cinq nouvelles, ou plutôt suite de portraits cairotes, dans les années quarante :
I – Le facteur se venge
Un repasseur drogué qui ne sort de sa paresse que pour insulter le facteur, souffre-douleur du quartier, et pour baiser sa femme ou la battre. Or le facteur rêve d’une revanche de tyran… C’est un sommet d’abjection, et on est loin d’une ode à la paresse…
« Il se sentait trop fatigué pour aller jusqu’à chez lui et battre sa femme. Il aurait voulu plutôt dormir. »

II – La jeune fille et le haschache
(Le haschache est le consommateur de haschich). Une jeune fille en proie au désir se livre à un drogué qui peine à sortir de son sommeil.
« Tous les gens qui habitent ce quartier sont des imbéciles. Quant aux femmes, ce sont toutes des putains. Elles ne savent faire que des commérages lorsqu’il n’y a pas un homme pour les baiser. Comme je voudrais leur pisser à tous sur la tête. La drogue qui me rendra fou, il y a cinq jours que je n’en ai pas senti l’odeur. Le monde va bientôt finir. Si ça continue encore quelques jours, il n’y aura plus de monde. »

III – Le coiffeur a tué sa femme
Chaktour, le misérable ferblantier de la ruelle Noire, n’a plus d’espoir. Son fils arrive avec une botte de trèfle, pour le « mouton de la fête », que son père n’a pas les moyens d’acheter. (Traditionnellement, chaque famille sacrifie un mouton pour le repas de l'Aïd el-Kebir, la "grande fête" musulmane qui commémore le sacrifice d'Abraham.)
« L’homme tout en travaillant pensait à la mort comme à la seule délivrance possible, et il la désirait ardemment pour lui, sa femme, son enfant et toute la ruelle. »

« Il n’était pas gêné pas sa misère. Elle était grande et large et il s’y promenait librement. Elle était comme une prison spacieuse ; il était libre d’aller d’un mur à l’autre de sa misère sans demander la permission à personne. Il était seulement gêné de la sentir si abondante. C’était une misère riche. Il ne savait comment la dépenser. Il regarda l’enfant, l’héritier d’une telle richesse. »

Le gendarme, autre despote de quartier, évoque la « révolte des balayeurs » qu’il a maté la veille. Chaktour est déconcerté par cet évènement, ainsi que par le crime du coiffeur ambulant ; mais lui vient la conviction que la misère arrive à sa fin.
Sarcastique, Cossery personnifie la ville qui broie les pauvres au profit des puissants (il distingue « ville européenne » et ville indigène) ; ce texte fut considéré comme subversif par les autorités…
IV – Danger de la fantaisie
« L’école des mendiants se trouve au bout du sentier de l’Enfant-qui-Pisse, dans un endroit appelé la place du Palmier. C’est une vieille masure à l’état de ruine, effroyablement noyée dans les immondices. Elle sert en même temps de demeure à Abou Chawali. »

Abou Chawali est le maître de cette « école des mendiants », et le scandalise la théorie du lettré Tewfik Gad, « intellectuel raté », qui est d’user de psychologie, et de substituer la sympathie à la pitié pour toucher les « clients » :
« La sympathie était un sentiment encore inexploité par la classe mendiante. Jusqu’alors la valeur d’un mendiant résidait dans sa misère crapuleuse, ses plaies suppurantes et son indicible saleté. Aussi cette race de pleurnicheurs incurables, aux douleurs criardes et à l’aspect mortel, devait disparaître et faire place à une foule de petites créatures habillées comme des poupées en sucre, et aux attitudes naïves et charmantes. Par leur maintien et leurs gestes pleins d’une grâce exotique, elles sauront établir chez le client un courant de sympathie, vite récompensé, car rien ne plaît à l’homme satisfait comme le spectacle qui l’émeut d’une manière agréable, sans le salir ni l’effaroucher. Il était certain que tous les idiots sentimentaux de la ville européenne seraient séduits par l’attrait irrésistible de ce pittoresque nouveau. »

Une fantaisie qu’Abou Chawali rejette au nom du réalisme ‒ et de la dignité des mendiants :
« Abou Chawali, lui, répugnait à la fantaisie ; il était partisan du réalisme le plus cru, le plus dénué de complaisance, celui qui prend les clients à la gorge, les étouffe et les rend inaptes à tout genre d’optimisme. Il lui fallait des créatures rassemblant en elles les pires mutilations corporelles, souillées par mille maladies contagieuses et inguérissables. En somme, une matière humaine qui fût en mesure d’apitoyer les cœurs pourris et les consciences tarées de l’humanité repue. Et non seulement les apitoyer, mais aussi leur faire peur. Car Abou Chawali portait en lui, profondément enracinée, une idée sociale, pleine de sombres révoltes. »

« Il faut que nos enfants apparaissent tels qu’ils sont en réalité, c’est-à-dire immondes et crasseux et qu’ils traînent dans les rues comme de vivants reproches. Il faut que le monde nous craigne et qu’il sente monter autour de lui l’odeur nauséabonde de notre énorme misère. […]
‒ La mendicité ne subira pas de modifications. Elle devra rester telle qu’elle est ou bien disparaître complètement de la surface de la terre. »

On atteint dans ce texte goguenard un sommet de sordidité…
Qui a vécu au Caire se ramentera :
« Les ordures incalculables de plusieurs générations mortes et oubliées fleurissent le long de ce sentier maudit. C’est la fin du monde ; on ne peut pas aller plus loin. La misère humaine a trouvé ici son tombeau. »

Excellente observation sur le mécanisme de l’émeute :
« Alors les gens du terrain comprennent qu’un délire a éclaté quelque part et ils se précipitent tous vers le lieu du tumulte. Sans rien demander, sans s’inquiéter du motif, ils prennent l’affaire en mains, se lancent des injures et créent d’inutiles et irrémédiables confusions. »

V – Les affamés ne rêvent que de pain
Tristes amours de misère, la nuit, dans l’attente d’une aube d’espoir.
« Passèrent d’abord un vieillard aveugle traîné par un enfant nu, mais complètement nu et qui n’avait rien fait pour l’être. Mendiant et fils de mendiant. La rue les avala peu à peu, lentement, avec dégoût.
Puis passa une femme mariée qui était très pressée, mais personne ne savait pourquoi.
Puis une charrette avec deux hommes dedans, deux hommes maigres et silencieux.
Puis quelques vagues échantillons de l’humanité crasseuse, sans couleur ni relief, et qu’on ne peut pas décrire.
Puis la rue redevint ce qu’elle était. »

Cossery préfigure Naguib Mahfouz et ses harafîch (gueux des ruelles), avec une dimension plus critique ; on trouve déjà dans ce livre le petit peuple des terrasses qu’Alaa al-Aswany dépeindra.

Mots-clés : #nouvelle #social #urbanité
par Tristram
le Jeu 10 Sep - 16:22
 
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Sujet: Albert Cossery
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Ivo Andrić

Tag nouvelle sur Des Choses à lire 51w9j810

L'Eléphant du vizir


Il était une fois, en Bosnie, dans la ville de Travnik, un vizir nouvellement nommé. Comme ses prédécesseurs, il se fit connaître et par sa cruauté, et par un animal fétiche. Certains avaient fait venir des panthères, d'autres des singes, lui fit venir un éléphant. Bientôt il fut clair pour tout le peuple que cet éléphant, qui bousculait les étals au marché et faisait trembler de peur toute personne honnête, était bien semblable au vizir ; et une même haine les confondit tous les deux. L'Éléphant du vizir, nouvelle-titre de ce recueil, donne le ton de l'ouvrage, car pour Ivo Andrié, prix Nobel de littérature, c'est le petit peuple de Bosnie, qui est le véritable héros de l'Histoire. Passeront les vizirs et leurs animaux extravagants, Turcs, Français et Autrichiens pourront se succéder, seul le peuple demeure. Et en souriant, le soir, à l'auberge, les hommes se racontent l'histoire de l'éléphant du vizir...


Tout est dit ou à peu près dans cette citation. Cette nouvelle, un petit roman, se déroule en 182O sous domination Ottomane.
Comme dans les autres nouvelles, c'est le peuple Bosniaque dans sa diversité qui est le personnage principal.
Paysans, vagabonds, boutiquiers, prostituées. De confessions musulmane ou chrétienne orthodoxe. Serbes, croates, juifs, tziganes, ils cohabitent pour le moment pacifiquement.

Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, la démarche artistique d'Ivo Andric n'est pas de faire revivre le passé dans sa réalité historique. Mais plutot de traduire dans le tissu romanesque ce qui a échappé à l'histoire réelle.

"Le conteur et son oeuvre ne servent à rien s'ils ne servent pas d'une manière ou d'une autre à l'humanité."

C'est donc une histoire perdue, qui n'aura jamais sa place ailleurs que dans l'expérience vécue et vivante. Plus qu'une recréation c'est une intuition créatrice à laquelle nous assistons. Une tranche de sensibilité comme saisie à vif par un observateur et un lecteur du passé hors pair.

D'une certaine façon, Andric  donne une vision hétérogène de l'Empire Ottoman. Les vizirs ne sont pas des représentants officiels de l'Empire. Ils relèvent de leur psychologie personnelle. Et ils ne sont présents que par l'image qu'on se fait d'eux, meme si les bruits les plus divers courent dans la population.

De ce point de vue, L'Eléphant du vizir peut etre considéré comme un conte philosophique sur la mentalité totalitaire. De fait,  si l arrivée  du vizir se traduit par un bain de sang chez les notables régionaux, il se montrera ensuite plus discret. Invisible. Mais d'autant plus craint. C'est pour cela que l'éléphant qu'on conduit dans la ville et qui commet des ravages, le peuple l'identifie au vizir avec le temps.

Andric est un merveilleux conteur, on le répètera jamais assez. Et la matière qu'il brasse est énorme. Il faudrait parler de la Bosnie qu'il sent comme une "terre maudite." Les rapports ratés entre Orient et Occident."

Et ceci dans un style sobre et pourtant enchanteur.
Mots-clés : #nouvelle
par bix_229
le Sam 29 Aoû - 17:12
 
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Krishna Monteiro

Ce qui n'existe plus

Tag nouvelle sur Des Choses à lire 71016

C'est le premier livre de Krishna Monteiro (publié au Brésil en 2015 sous le titre O que não existe mais). J’avoue que je ne m’attendais pas à ce que ce recueil de sept nouvelles me plaise particulièrement. On y poursuit des ombres, des mains, des voix, dans une sorte de pénombre pleine de douceur. C’est que les personnages évoquent des impressions mais ne racontent pas précisément des histoires, ou du moins ils laissent le lecteur dans le vague sur le contexte de cette prise de parole (car chaque nouvelle en est une) : on devine qui parle de quoi au bout de quelques phrases, ou quelques pages. L’écriture de Monteiro n’est jamais surchargée d’images, même si elle n’est pas dépourvue de quelques « couleurs locales ». Jamais de bavardage, au contraire on pourrait même dire que les personnages parlent comme pour eux-mêmes, donc beaucoup d’allusion, beaucoup de non-dits. Une narration qui évoque beaucoup plus qu’elle ne raconte : une fouille ou une reconstitution de la mémoire et des sensations.

Krishna Monteiro a écrit:Aujourd’hui en me souvenant de l’une des dernières époques de ma vie où je vis mon grand-père, j’ai l’impression de déterrer mon passé comme un archéologue qui enlève des couches et des des couches de cendres volcaniques, et découvre, fasciné, à chaque mètre qu’il creuse, les rues, les palais, les marches et les places d’une imposante ville romaine; mais trébuche sur des corps rigides, tordus, durs comme la pierre.


Krishna Monteiro a écrit:Il se demanda pourquoi les mains dans les tribunes étaient si nerveuses ― elles soulevaient des nuages de poussière, se débattaient et empoignaient l’air, ne rappelant aucunement celles qui en d’autres temps, éclairées par des flammes, faisaient naître des oiseaux noirs sur un mur blanc en guise d’écran. Ces mains l’avaient toujours intrigué. Il pense : En plus de voler comme des oiseaux aux plumes d’ombre, ces mains crient comme des corbeaux.


Mots-clés : #nouvelle
par Dreep
le Ven 21 Aoû - 12:54
 
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Ivan Sergueïevitch Tourgueniev

L'exécution de Troppmann et autres nouvelles

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Dans ces cinq nouvelles, Tourgueniev s’interroge sur son époque, sur l’être humain (parfois sur lui-même) alors que la société s’apprête à vivre certains changements (révolution de 1848 à Paris, disparition progressive de l’aristocratie telle qu’il a connue). Certaines de ces nouvelles ont été dictées à Pauline Viardot, notamment Un incendie en mer, quelques jours avant la mort de l’écrivain russe. L’auteur rend compte d’attitudes qu’il a pu observer, comportements révélateurs des grands bouleversements qui s’annoncent. On reste dans la petite touche, dans l’anecdote, où Tourgueniev a parfois mélangé réalité et fiction dans un subtil dosage, par exemple dans le curieux personnage de la première nouvelle, Monsieur François. « Monsieur François » n’a rien d’un personnage Dostoïevskien, au côté « fou qui voit plus loin que les autres » près ; ses prédictions et ses visions sur l’art et sur la philosophie font une sorte de portrait mental qui, à la veille de 1848, est malgré tout plus amusant que réellement frappant. Tourgueniev est peut-être plus intéressant, plus palpitant lorsque il parle de choses qu’il a vécu de l’intérieur : dans L’exécution de Troppmann auquel il a participé en tant que spectateur, dans Un incendie en mer, épisode de sa jeunesse, où il s’est sauvé d’un bateau qui prenait feu sur la mer Baltique. Il analyse, au rythme de l’événement (étape par étape, dans L’exécution de Troppmann) ses peurs, sa honte, l’état de fébrilité irrationnelle qui le poussait à se fondre dans la foule en liesse.

Tourgueniev a écrit:On a bien raison de dire que rien n'égale le tragique, si ce n'est le comique, d'un naufrage en mer.



Mots-clés : #nouvelle
par Dreep
le Mar 18 Aoû - 12:12
 
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Sujet: Ivan Sergueïevitch Tourgueniev
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Roger Caillois

La Lumière des songes

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Recueil de deux nouvelles assez brèves.

Un mannequin sur le trottoir
Un mannequin de brocante, sur lequel a été peint un paysage avec un « Café du rêve »… un imaginaire qui ne peut que renvoyer au surréalisme, et à Bruno Schulz.

Le rêve de Solange
Caillois déploie une fiction sur un rêveur entrant dans le rêve d’un autre, « rêves parallèles », et opportunité d’une réflexion sur le rêve, inspirée par les méditations extrême-orientales.
« …] les êtres, les choses et les événements doivent posséder nécessairement tantôt des sosies aussi fidèles que reflets de miroir, tantôt des répétitions, des récurrences infinies qui les ont annoncés dans le passé et qui les reproduiront après eux. »

« [l’esprit] répugne profondément à penser qu’il puisse exister quelque chose en vain, fût-ce le plus évanescent des simulacres, de sorte que la moindre apparence doit forcément connaître quelque part une manière de réplique ou de complément.
L’univers est innombrable, mais fertile en symétries, en coïncidences, en pléonasmes, en contradictions. Rien n’y est suspendu, isolé, flottant dans une totale indépendance. Sans cesse il se répète et sans cesse on y découvre de nouveaux prodiges. Les rêves, qui à leur façon appartiennent à l’univers, eux aussi constituent une cohérence, à un niveau du monde qui possède comme les autres ses constances et ses aberrations. »

Mots-clés : #nouvelle #reve
par Tristram
le Ven 14 Aoû - 17:21
 
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Anton Tchekhov

Le Duel et autres nouvelles

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Dans ces cinq nouvelles, les personnages évoquent "l'esprit du temps", les pensées qui ont cours dans cette Russie qui, après les siècles d'asservissement et de dureté ― de Moyen Âge, disent-ils ― dont on a voulu se débarrasser, s'achemine lentement vers le vingtième siècle. Je crois que c'est très russe, cette façon de parler des idées. Seulement Tchekhov, chez qui on a dit justement qu'il n'y a pas de leçon de morale, les idées et la vie des personnages, leurs sentiments, sont de la même eau dont l'écrivain se sert pour peindre sa Russie. Il est difficile de dire ce qui fait le charme des nouvelles de Tchekhov, tant celui-ci est lié à une multitude de détails qui expliquent merveilleusement bien la complexité de ces vies, de ces personnages découragés, gagnés par le sentiment de l'absurde ou au contraire plein d'espoir. Oui, c'est comme un tableau, les descriptions n'ont pas besoin d'être abondantes pour s'imprégner dans l'esprit du lecteur.


Mots-clés : #nouvelle
par Dreep
le Mer 12 Aoû - 10:44
 
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Sujet: Anton Tchekhov
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Julien Gracq

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bon j'ai terminé "la presqu'île" !

enthousiaste ? non
déçue ? non

je ne sais si ce n'était pas le bon moment ou si Gracq n'est pas pour moi, j'ai trouvé dans cette lecture le temps longgggggggggggggggggg

La route : la première nouvelle, la plus courte m'annonçait pourtant bien une bonne lecture ; cette longue route,  les reliefs d'un temps passé, l' étrange, l'inconnu, comme d'ailleurs quelques "passantes" rencontrées, apportaient beaucoup d'émotions. (j'ai pensé "aux passantes de Brassens)

La presqu'île : De très belles et très  nombreuses métaphores ; la flânerie fait ressurgir les souvenirs d'enfance dans la nouvelle qui donne son titre au livre et l'attente, celle d'un train, d'une femme, de l'amour donc.
Le moral du narrateur passe de l'enthousiasme à la déception, et l'environnement s'accorde à son moral ou bien est-ce l'inverse ?

Le roi Cophetua : La troisième nouvelle n'est qu'attente aussi, celle de l'ami et hôte qui n'arrive pas, sur fond de guerre, la voix assourdie du canon meuble la maison. Tout est ombre, la femme qui le reçoit (servante et/ou maîtresse du propriétaire ?), la maison elle-même, et la mort supposée de l'ami ; même l'acte d'amour n'apporte pas l'apaisement. Seul le départ dénoue le narrateur (et la lectrice)

En ce qui concerne les annexes, je ne suis pas à même d'apprécier, j'ai seulement compris (j'espère) que Gracq critiquait le "nouveau roman" auquel il reprochait de s'intéresser à l'objet plutôt qu'à l'humain ; mais que les critiques trouvaient tout de même certains points de ressemblance. (vu que c'est ma seule lecture de Gracq et que je n'ai pas lu les "nouveaux romanciers", un quelconque avis de ma part serait impertinent)


C'est certain que l'écriture est très belle, poétique, de ça je suis convaincue.

Judicieux le rapprochement du tableau (le roi Cophetua et la mendiante) avec ce que le narrateur suppose des relations entre son ami et la servante.

Et comme dit plus haut de très belles et nombreuses métaphores et références.

Je lirai plus tard "le rivage des Syrtes" que recommande Tristram, peut-être rencontrerais-je vraiment l'auteur.


Mots-clés : #nouvelle
par Bédoulène
le Dim 9 Aoû - 11:19
 
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Sujet: Julien Gracq
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Jean Ray

Les Derniers Contes de Canterbury

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Le narrateur (principal) relate comme il assiste, dans la vieille taverne londonienne où les pèlerins des Contes de Canterbury de Chaucer se sont rencontrés six siècles plus tôt, à une soirée où chacun leur tour racontent leur histoire des êtres déplacés dans le temps, « ou vivant plutôt dans un présent de plusieurs siècles ». Parmi eux, le Chat Murr d’Hoffmann, le Falstaff de Shakespeare, et nombre d’autres références littéraires du genre fantastique (au sens large), mais aussi des fantômes de bourreau, de marin, de sorcière…
Volontiers macabre, souvent horrifique, avec beaucoup d’humour noir mais aussi d’ironie, notamment inspirés du roman gothique anglais et de Dickens, ces contes valent surtout par l’atmosphère que Ray sait excellemment rendre, et par son style baroque, au vocabulaire étendu, volontiers archaïsant. Quelques extraits en donneront peut-être un meilleur aperçu :
« Ma maison !… La douce et vieille maison de Stanworth Street, sentant bon l’excellente cuisine d’Elfrida, et la fraîche amertume des lauriers-tin en cuvelle de mon jardinet, où un jet d’eau, svelte comme une liane, taquinait les petits rochers de margritin… »

Premières phrases de Le bonhomme Mayeux (ou Uriah Chickenhead) :
« En 1849, je n’étais qu’une sotte image, tavelée de rouille et tachée de graisse, épinglée sur une porte de placard dans les cuisines du château de Claremont, à cinq lieues françaises de Londres.
Le cuisinier Trochard, soldat de Valmy et demi-solde, dévoué au roi en exil et à sa fortune, dans un geste de rancune, me cloua à cette place comme à un pilori.
‒ C’est toi, sale merle, bavard et stupide, qui portes la faute de la perte royale, me criait-il après boire.
Et, non content de m’accabler d’injures, il me lapidait de rogatons et d’ordures.
Un historien lui aurait certes donné tort, mais Trochard savait à peine épeler les gazettes venant de France.
Heureusement, aux créatures idéalement plates les peines et les souffrances des êtres à trois dimensions sont épargnées, et je n’éprouvai ni goûts de révolte ni désirs de vengeance.
Jusqu’au jour… à la nuit, pour être plus véridique…
Il y avait un fantôme à Claremont. »

De même, début de Reid Unthank :
« J’étais content de moi. Ma plume éclata du bec comme je signai mon manuscrit d’un large paraphe, ce qui est généralement d’excellent augure.
‒ Il plaira ! aurait dit mon vieux maître d’école qui avait foi dans les signes bons et mauvais, appogiatures des prophéties.
J’empruntai à ma logeuse, dont le mari était maître corroyeur aux tanneries de Putney Communs, le cachet de la corporation, portant la drayoire et, de cire rouge, scellai mon envoi au Club Littéraire d’Upper-Thames.
Ma modestie m’empêcha d’inscrire en tête de mon œuvre une devise, où discrètement mes espérances se trouvaient encloses : « Honneur et Profit ».
J’attendis le samedi suivant avec fièvre.
Souvent, en mes copieuses heures de loisir, mes pas me portaient vers une de ces larges eaux mortes de Isle of Dogs, où l’on prend encore un peu de poisson. Un vieux Chinois, du nom de Su, y avait établi une sorte de bourdingue à claies, dont le coutel s’ouvrait près de l’une des berges de Limehouse Reach, et qui retenait captifs merlans, turbotins, carrelets et émissoles en rupture d’eau salée. »

Une quinzaine de textes divers, souvent fort inventifs, liés par le fil de cette réunion fantomale et la récurrence de certains personnages/ conteurs (ou de lieux, comme le quartier de Tyburn) ‒ en fait une structure plus ingénieuse encore, avec mise en abyme de l’histoire du narrateur principal.

Mots-clés : #fantastique #nouvelle
par Tristram
le Ven 7 Aoû - 0:18
 
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Sujet: Jean Ray
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