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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Dim 25 Oct - 23:49

150 résultats trouvés pour polar

QIU Xiaolong

Encres de Chine

Tag polar sur Des Choses à lire Encres10

Troisième polar avec l’inspecteur principal Chen, également poète et cadre du Parti, qui, plongé dans une traduction, suit de loin l’enquête sur le meurtre d’une ancienne garde rouge (mouvement étudiant utilisé puis opprimé par Mao) ayant été liée à un écrivain et traducteur victime de la Révolution culturelle.
« Peiqin avait remarqué que dans l’histoire de la littérature chinoise contemporaine, la plupart des intellectuels de formation universitaire étaient devenus traducteurs plutôt qu’écrivains, pour des raisons politiques faciles à comprendre. »

Ce livre paru en 2004 donne des vues très intéressantes sur la Chine en pleine évolution des années quatre-vingt-dix, sur la vie difficile des Shanghaïens dans de minuscules logements vétustes des années trente (tels ceux de l’architecture traditionnelle shikumen, « caractéristique de l’époque des concessions étrangères ») sans eau courante mais pot de chambre de rigueur, se nourrissant de plats cuisinés par les nombreux restaurants et petits commerces (les pousses d’oignon qui apparaissent dans différents plats sont vraisemblablement des cébettes). Ils croisent les Messieurs Gros-Sous, les nouveaux riches d’un capitalisme coexistant avec le socialisme…
« Le complexe New World serait peut-être à l’image de la Chine d’aujourd’hui, pleine de contradictions. Au-dehors, le système socialiste, sous l’autorité du Parti communiste ; à l’intérieur, le capitalisme sous toutes ses formes. La combinaison des deux pouvait-elle fonctionner ? Peut-être. Personne ne pouvait le dire, mais jusqu’à présent, cela marchait plutôt bien, malgré la tension entre les deux systèmes. Et malgré le prix à payer : l’écart toujours plus grand entre riches et pauvres. »

« Mais les autorités du Parti avaient dû se rendre compte que plus on tentait de retenir les dissidents au pays, plus on attirait l’attention sur eux à l’étranger. Une fois hors de Chine, ils cessaient d’être un centre d’intérêt, même temporaire. »

« Mais le camarade Deng Xiaoping avait sans doute eu raison d’affirmer qu’il fallait d’abord permettre à quelques Chinois de devenir riches dans la société socialiste, et qu’ensuite les richesses accumulées par eux "s’écouleraient peu à peu" vers les masses. »

(Refrain toujours repris, et aussi peu avéré, de la pseudo-théorie économique du ruissellement.)
Ces classes montantes, fortunées, élitistes, friandes de « petites secrétaires » et adeptes de la « consommation ostentatoire », ne sachant comment dépenser leur argent sont attirées par un décor rappelant « l’âge d’or » traditionnel, qui leur sert de référence culturelle ; c’est finement observé, et peut être constaté dans nombre d’autres sociétés (notamment au Moyen-Orient y compris Israël, et sans doute partout où infuse l’occidentalisme prospère).
De même j’ai retrouvé des aspects similaires et typiques des sociétés mal rétablies de l’assujettissement à un État omnipotent :
« ‒ Bah, c’est cela, un restaurant d’État, dit Gu. Bénéfices ou pas, les gens qui travaillent ici reçoivent le même salaire. Ils se fichent des désirs des clients. »

Les préoccupations chinoises ne sont pas toujours spécifiques à cette société :
« Il n’aimait pas cet aspect des réformes économiques de la Chine. Comment se débrouillaient ceux qui n’avaient ni argent ni relations ? La direction d’un hôpital aurait dû manifester un peu d’humanité. »

« Dans les années quatre-vingt-dix, des millions de paysans jugeaient impossible de rester dans leurs villages reculés, quand ils découvraient à la télévision le mode de vie des gens de la classe montante dans les villes de la côte. Malgré les efforts du gouvernement pour équilibrer le développement des villes et des campagnes, un clivage inquiétant s’était formé entre riches et pauvres, urbains et ruraux, habitants de la côte et habitants de l’intérieur des terres – conséquence des réformes économiques lancées par Deng Xiaoping dix ans plus tôt. »

« Un nouveau type de relations sociales semblait s’être développé, une sorte de toile d’araignée dont les fils reliaient les personnes en fonction de leurs intérêts. Chaque fil était dépendant des autres. »

L’évocation de Le Docteur Jivago de Boris Pasternak a aussi été développée par Qiu Xiaolong dans sa nouvelle La Bonne Fortune de Monsieur Ma : c’est l’histoire d’un petit libraire condamné à trente ans de prison pour avoir en rayon ce roman.
Ce livre m'a intéressé, et si la suite de la série "inspecteur Chen" me déçoit, je me pencherai sur les nouvelles de la Cité rouge.

Mots-clés : #historique #polar #politique #regimeautoritaire #revolutionculturelle #social
par Tristram
le Mer 30 Sep - 16:49
 
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Sujet: QIU Xiaolong
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Henning Mankell

Le retour du professeur de danse

Tag polar sur Des Choses à lire Le_ret10

Ce n’est exceptionnellement pas une enquête du commissaire Wallander, peut-être parce que Mankell n’a pas voulu affliger son personnage habituel d’un cancer de la langue. Ce dernier est une des causes de l’angoisse d’un policier s’intéressant au cas d’un ancien collègue, qui fut massacré et se révèle être un ancien nazi… Dans une Suède où le nazisme a encore des adeptes ‒ et ce n’est pas le seul pays concerné…
« Il se trouve que les nazis étaient allemands. Mais personne ne me fera croire que ce qui est arrivé ici n’aurait pas pu se produire en Angleterre. Ou en France. Ou, pourquoi pas, aux États-Unis. »

Il semble que la fameuse neutralité suédoise pendant la Seconde Guerre mondiale fut assez complaisante.
« Il y a toujours eu dans ce pays des personnes qui me respectaient à cause de mon courage. Des personnes qui partagent mes convictions, mais qui, pour différentes raisons, préfèrent ne pas se faire connaître. »

Sinon c’est très flic : en congé maladie, Stefan va s’immiscer dans l’enquête de confrères d'une autre région (ah ! si les autres fonctionnaires, pour le même salaire de misère, se jetaient de même sur le travail !) Il a la vie dure et encore de belles heures devant lui, le topos du policier sous-payé qui ne compte pas ses heures par conviction professionnelle !
Les fascistes sont aussi, comme souvent, décrits de façon caricaturale et peu convaincante ‒ mais peut-être sont-ils vraiment ainsi ?!
Ce roman (assez long) n’est pas le meilleur de Mankell (et il y a beaucoup d’invraisemblances), mais j’ai trouvé fort significative cette remarque :
« Stefan devina qu’il cherchait une réponse à la question que les policiers se posaient encore et encore, toujours la même. Qu’est-ce que je ne vois pas ? »

Deuxième couche :
« Mais je crois qu’il est temps de faire machine arrière. À un moment donné, on a vu quelque chose. Mais on n’a pas compris. »


Mots-clés : #deuxiemeguerre #polar
par Tristram
le Mer 9 Sep - 0:15
 
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Benoit Vitkine

Donbass

Tag polar sur Des Choses à lire Extern58

On est à deux pas de la ligne de front entre les légitimistes ukrainiens et les séparatistes soutenus par Poutine ; un lieu où petit-fils et grand-mère échangent ainsi :
-D’où vient ce bruit, Sacha (…)
-Ce n’est rien, baboulia, c’est la guerre qui recommence.
-Ah, très bien dit-elle d’un ton étrangement satisfait, je vais faire du thé. »
Rôdent aussi de sombres fantômes rapports par els soldats qui ont fait la guerre en Afghanistan, quelques décennies plus tôt.

Pour Henrik, le chef de la police désabusé et la population qui ne demande qu’une chose, qu’on la laisse enfin tranquille, le corps d‘un enfant cruellement assassiné rappelle que certaines choses ont encore un sens…

C‘est l’occasion d’un tour d’horizon – effroyable - sur les traumatismes, les petites compromissions et les grandes corruptions d’une région du monde dévastée par le conflit dans l’indifférence générale. L’enquête est pleine de surprises, les personnages ont du sens, le  chef de la police torturé à souhait : je n’ai pas lâché cette histoire d’une semelle et j’en suis  sortie meurtrie : quel monde terrible...

Mots-clés : #guerre #polar #violence
par topocl
le Dim 6 Sep - 10:48
 
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Valerio Varesi

Valerio Varesi, Or, encens et poussière

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Auto-exergue !?
« Et lui, défiant son Minotaure, noyé dans un brouillard aux improbables couleurs de foire. »

Incipit :
« Parme était sous un brouillard ouaté. »

Le ton est donc donné : vaste carambolage sur une autoroute dans le brouillard, taureaux et autre bétail errant, un campement tsigane dans une décharge, le commissaire Soneri et, ah oui, un corps assassiné… On parlera beaucoup des Roumain(e)s, thème d’actualité (paru en 2007 en Italie).
« ‒ Nos lois sont écrites et sont liées à un territoire. Les Tsiganes n’en ont pas, expliqua Angela. »

Le Dottore guette les coïncidences dans la ville qu’il regrette d’avoir vu basculer, défigurée, de populaire à hypocrite. Beaucoup de péripéties, situations et personnages prometteurs, comme le marquis déchu, Sbarazza, qui a coutume de terminer les assiettes des femmes qui lui plaisent après qu’elles aient quitté leur table au restaurant…
Question cuisine, on se contentera de quelques noms, comme la culaccia, succulente partie charnue du jambon, les anolini (pâtes farcies au parmesan servies dans un bouillon de viande), grana et torta fritta (pâte frite dans le saindoux) ‒ le tout parmigianino, bien sûr…
… Et question philosophie, on ne quitte pas le comptoir :
« ‒ Les pauvres ont trop d’emmerdes pour s’émouvoir devant la mort, et les riches ont la trouille d’y penser. »

« ‒ Dans ce monde, les ivrognes disent plus souvent la vérité que les gens qui ne boivent pas. »


Mots-clés : #polar
par Tristram
le Sam 8 Aoû - 21:03
 
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P. D. James

Par action et par omission

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L'inspecteur Adam Dalgliesh de Scotland Yard est venu à Larksoken, un cap sur la côte du Norfolk, pour estimer le moulin que sa tante qui vient de mourir lui a légué. Il est en vacances ; mais le Siffleur, un étrangleur de jeunes femmes, sévit dans les parages, où y a aussi une centrale nucléaire, et d’autres personnages…
« Mais quand la nuit tombe et que nous sommes assis auprès du feu, je l'imagine dehors dans le noir, qui guette et qui attend. C'est plutôt cette impression de menace invisible, inconnaissable qui est si inquiétante. C'est un peu l'effet que me produit la centrale : une force dangereuse, imprévisible, que je ne peux ni contrôler ni même comprendre. »

P. D. James est prodigue en considérations souvent originales, pertinentes et désabusées sur la société, les gens…
« Heureusement, l'échec conjugal avait été atténué par la richesse bien connue de l'amant. Il se rendait compte que pour une société matérialiste, perdre une épouse enlevée par un milliardaire était à peine une défaite. »

« Nous avons besoin, tous autant que nous sommes, d'être maîtres de nos vies et nous les réduisons jusqu'à ce qu'elles soient assez petites et minables pour nous en sentir maîtres. »

« La vie a toujours été peu satisfaisante pour la plupart des gens, la plupart du temps. Le monde n'est pas fait pour notre satisfaction. »

… et tout particulièrement sur la vieillesse :
« Il se dit que c'étaient les vieillards qui faisaient notre passé. Quand ils partent, il semble pendant un moment que ni ce passé ni nous n'avons plus d'existence réelle. »

« Mais à quatre-vingts ans, peut-être le principal était-il l'habitude, le corps détaché du sexe, l'esprit détaché des conjectures, les petites choses de la vie devenues plus importantes que les grandes et finalement la lente réalisation que rien n'avait aucune importance. »

Elle a un regard et une langue acérés :
« Cette subordination périnatale [de l’homme à la femme] née de la dépendance physique était trop enracinée pour être totalement éradiquée. »

Les personnages secondaires peuvent être fort piquants, tel Jonah le chemineau…
« Les lois de la route sont peu nombreuses et simples, mais impératives. Je vous les recommande. Le ventre libre, un bain par semaine, laine ou coton sur la peau, cuir aux pieds. »

« Ce bastion de ciment au bord d'une mer polluée déchaînera peut-être les ténèbres finales. Sinon ce sera quelque autre folie de l'homme. Il vient un moment où tout savant et Dieu même sont obligés de mettre fin à une expérience manquée. Ah, je vois un certain soulagement sur votre visage. Vous vous dites : “ Bon, il est fou, ce chemineau. Plus besoin de le prendre au sérieux. ” »

…ou la savoureuse scène d’interrogatoire du couple Jago, tenanciers du Local Hero. Je pense que la version originale doit être plus spirituelle encore, et d’ailleurs la traduction paraît parfois insuffisante ; le phrasé de P. D. James doit être difficile à restituer en français, et par moments le rendu est un peu confus.
Au total, je ressens ce roman comme inégal. Je ne sais pas s’il faut compter comme défauts certaines incohérences, qui se révéleront significatives plus tard…
Spoiler:
Le comportement d’espionne de Caroline, et Hilary si certaine d’être épousée par Alex…

Il m’a donc peut-être moins plu que d’autres de P. D. James ; extraits de bons souvenirs de lecture :
« La police − des agents de la Special Branch, elle en était sûre, − leur avaient demandé s’ils pouvaient utiliser leur salle de séjour pour prendre de photos par la fenêtre.
"Nous y avons consenti, bien sûr, et ils se sont montrés fort aimables. Mais, au fond de moi, j’étais un peu gênée. J’avais droit de leur dire : "Ce sont des sujets britanniques. Ils ont le droit de manifester s’ils en ont envie. Si vous voulez les photographier, pourquoi ne le faites-vous pas ouvertement dans la rue ?" Mais je me suis tue. Et puis, d’une certaine manière, c’était assez amusant. Nous avions l’impression de jouer aux espions, d’être "au parfum". D’ailleurs, ce n’était pas vraiment à nous de protester. Ils savent ce qu’ils font. Et ce n’est jamais bon de se mettre ces gens-là à dos.
Il s’était dit alors, comme il se le disait maintenant, que cette attitude résumait bien celle de tous les libéraux du monde entier : Ils savent ce qu’ils font. Et ce n’est jamais bon de se mettre ces gens-là à dos. »
« Un certain goût pour la mort », Cinquième partie, 1

« La mort est comme la naissance, pénible, malpropre, sans dignité. La plupart du temps en tout cas. Et c’est peut-être tout aussi bien, songea-t-elle. Ça nous rappelle que nous sommes des animaux. On s’en tirerait peut-être mieux si on essayait de se comporter un peu plus comme des animaux et un peu moins comme des dieux. »
« Meurtres en soutane », Livre III, 2

« Elle avait toujours eu le sentiment que ceux qui venaient s’installer durablement sur l’île fuyaient quelque chose, même si les griefs figurant sur sa liste personnelle étaient trop courants parmi les esprits chagrins de sa propre génération pour mériter qu’on s’y attarde : le bruit, les téléphones portables, le vandalisme, la violence et l’ivrognerie, le politiquement correct, la langue de bois et les attaques contre la méritocratie, rebaptisée élitisme. »
« Le Phare », Livre un, 1

Dans l’intéressant Il serait temps d'être sérieuse… P. D. James donne le fruit de ses réflexions sur l’existence, l’écriture (notamment du polar), mais aussi la société :
« Peut-être toutes ces raisons [pour écrire dans un journal intime] sont-elles subordonnées au besoin de piéger le temps, d’exercer une toute petite maîtrise sur ce qui nous maîtrise si bien, de nous assurer que le passé peut être réel, tout comme l’avenir peut contenir la promesse de la réalité. J’écris, donc je suis. »
« Et le passé n’est pas immobile. On ne peut le revivre que par la mémoire ; or celle-ci est faite aussi bien pour oublier que pour rappeler. Elle non plus n’est pas immuable. Elle redécouvre, réinvente, réorganise. Comme un passage de prose qui peut être révisé et reponctué. Dans cette mesure, toute autobiographie est une œuvre de fiction et toute œuvre de fiction est une autobiographie. »
« Il serait temps d'être sérieuse… », Prologue


Mots-clés : #polar
par Tristram
le Mer 22 Juil - 21:41
 
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Leonardo Padura Fuentes

Adiós Hemingway

Tag polar sur Des Choses à lire Adizs_10

Dans le parc de la Finca Vigía, résidence d’Hemingway près de la Havane depuis transformée en musée, sont retrouvés les restes d’un homme assassiné et une plaque du FBI. Mario Conde, ex-policier reconverti au commerce des livres anciens et admirateur d’Hemingway s’essayant à l’écriture, enquête.
De même que L’Homme qui aimait les chiens tourne autour de Trotski, ce roman gravite (sans surprise) autour d’Hemingway ‒ encore une personnalité ambivalente. Padura comme le Conde sont fort partagés entre l’écrivain, le « Papa » généreux avec les Cubains, et le machiste violent, injuste en amitié.
En début du fil d’Hemingway, Chamaco a placé une vidéo de la Vigía à Cojímar et un article où Padura déclare :
« La lecture de Hemingway a fait de moi un écrivain. Je l'ai admiré, infiniment. Mais j'ai découvert sa part d'ombre. Et j'ai écrit Adiós Hemingway pour régler mes comptes avec lui. »

Il n’est pas question pour moi de trancher sur le cas Hemingway, légende qui traîne de rédhibitoires casseroles de nos jours, surtout sur la foi d’un roman forcément peu objectif ‒ ce qui a beaucoup retiré d’intérêt à sa lecture.
D’après Padura, Hemingway ne s’était pas intéressé aux écrivains cubains :
« Au bout du compte, on pouvait vivre à Cuba sans avoir lu ses auteurs et on pouvait même, sans jamais les lire, accéder à la présidence de la République. »


Mots-clés : #polar
par Tristram
le Mar 7 Juil - 13:04
 
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Leonardo Padura Fuentes

Les brumes du passé

Tag polar sur Des Choses à lire Padura10
Titre original: La neblina del ayer. Roman, paru en 2005, 335 pages environ.

Polar juteux pour lequel Padura utilise à nouveau, à ce qu'il semble, le personnage de Mario Conde (que je découvre pour ma part).
Mario Conde est un ancien policier démissionnaire, la quarantaine approchant la cinquantaine, reconverti dans la chasse aux livres aux fins de revente, mais aussi par amour des livres, l'intérêt en termes lucratifs ne se substituant pas toujours à l'intérêt, celui qui donne sens.
Pour sa bonne ou mauvaise fortune - lui-même n'aurait su le préciser - son départ de la police et son entrée dans le monde du commerce avaient coïncidé avec l'annonce officielle de l'arrivée de la Crise dans l'île, cette Crise galopante qui allait bientôt faire pâlir toutes les précédentes, toujours les mêmes, les éternelles, parmi lesquelles le Conde et ses compatriotes s'étaient promenés pendant des dizaines d'années, périodes récurrentes de pénuries qui commençaient à se ressembler, à cause de la comparaison inévitable et de la mauvaise mémoire, à des temps paradisiaques ou à de simples crises sans nom n'ayant pas droit, de ce fait, à la terrible personnification d'une majuscule.


Donc notre Mario Conde pratique le porte-à-porte, en pleine disette quant à la pêche aux livres qui peuvent rapporter à la revente, toque à une énième porte d'une maison de grande allure mais fort délabrée, sans le moindre espoir.  
Accueilli par un frère et une sœur, âgés, qui gardent-là leur maman, selon eux très âgée et folle.

Visiblement tous deux sont sans ressources et affamés. Ils ouvrent à Conde la porte de la bibliothèque, condamnée et intacte (hormis son dépoussiérage hebdomadaire, tranche des livres comprise) depuis quarante ans.

Un trésor bibliophile, sans doute la plus extraordinaire bibliothèque de Cuba, celle de la haute famille des Montes de Oca, lignée de dignitaires disparus sans descendance, le dernier dans un accident de la route en Floride où il venait de s'installer, fuyant le régime castriste post-Batista (bien qu'il entretenait de très mauvais rapports avec Batista).

Mais, tout en entreprenant petit à petit de vendre ces livres avec l'accord du frère et de la sœur, qui s'y résolvent en dépit d'un interdit formel, une promesse de leur mère, c'est bien autre chose que Conde découvre: une piste consistant en une feuille glissée dans un livre, menant à une voix extraordinaire, celle de la chanteuse de boléro disparue et oubliée Violeta del Río...

Très bien bâti, tenant en haleine (même si on devine peut-être un peu trop tôt l'assassin), écriture vive sans être foisonnante, les codes du polar sont là.

S'y greffent un panorama de la réalité de l'île au début du XXIème siècle, bien des références littéraires et bibliophiles cubaines passionnantes (sujet oblige), une peinture sociale et sociétale des années de la dictature castriste puis du monde d'après celle-ci, ainsi que de la fin du Cuba des années Batista, et, pour ne pas que cette culture-là, de premier plan dans l'île, soit en reste, de la musique cubaine de la seconde moitié du XXème.  

On s'y délecte d'un bel humour de dignité dans la misère, l'interdit et les fléaux, prouesse qui me fait penser, avec Georges Duhamel, que l'humour est la politesse du désespoir. Le tout enrobé de chaleur moite caraïbe.

J'ai passé plus de soixante ans à jouer dans tous les orchestres qui se présentaient, à lever le coude dans tous les bars de La Havane, à baiser jusqu'à l'aube sept jours sur sept, alors vous imaginez combien de gens du spectacle j'ai connus ?
Depuis les années 20, La Havane était la ville de la musique, de la jouissance à n'importe quelle heure, de l'alcool à tous les coins de rue et ça faisait vivre beaucoup de gens, non seulement des maestros comme moi, car tel que vous me voyez, j'ai passé sept ans au conservatoire et j'ai joué dans l'orchestre philharmonique de La Havane, mais aussi tous ceux qui voulaient gagner leur vie en faisant de la musique et avaient les couilles pour s'accrocher...
Après, dans les années 30 et 40, c'est devenu l'époque des salles de bal, des clubs sociaux et des premiers grands cabarets avec casinos de jeux, le Tropicana, le Sans Souci, le Montmartre, le Nacional, le Parisién et tous les petits cabarets de la plage où mon copain El Chori était le roi.
Mais dans les années 50, ça s'est multiplié par dix, parce que de nouveaux hôtels ont ouvert, tous avec des cabarets, et les night-clubs sont devenus à la mode; je ne sais pas combien il y en avait dans le Vedado, à Miramar, à Marianao et là, il n'y avait plus de place pour les grands orchestres, seulement pour un piano ou une guitare et une voix. C'était l'époque des gens du feeling et des chanteuses de boléros sentimentaux, comme je les appelais. C'étaient vraiment des femmes singulières, elles chantaient avec l'envie de chanter et elles le faisaient avec leurs tripes, elles vivaient les paroles de leurs chansons et cela donnait de l'émotion pure, oui, de l'émotion pure.
Violeta del Río était l'une d'elles...
[...]
On m'a dit que très souvent elle se mettait à chanter pour chanter, pour le plaisir, toujours des boléros bien doux, mais elle les chantait avec un air de mépris, comme ça, presque agressive, comme si elle te racontait des choses de sa propre vie.
Elle avait un timbre un peu rauque, de femme mûre qui a beaucoup bu dans sa vie (NB: elle avait 18-19 ans), elle n'élevait jamais trop la voix, elle disait presque les boléros plus qu'elle ne les chantait et dès qu'elle se lançait les gens se taisaient, ils en oubliaient leurs verres, parce qu'elle avait quelque chose d'une sorcière qui hypnotisait tout le monde, les hommes et les femmes, les souteneurs et les putains, les ivrognes et les drogués, car ses boléros elle en faisait un drame et pas n'importe quelle chanson, je te l'ai déjà dit, comme si c'étaient des choses de sa propre vie qu'elle racontait là, devant tout le monde.
  Cette nuit-là j'en suis resté baba, j'en ai même oublié Vivi Verdura, une grande pute qui mesurait au moins six pieds, que j'avais dans la peau et qui m'a piqué mes consommations. Et pendant l'heure et quelque, ou les deux heures, je ne sais plus, où Violeta a chanté, c'était comme marcher loin du monde ou très près, aussi près que d'être là devant cette femme, sans jamais vouloir en sortir...    
     


Merci à Chamaco  Tag polar sur Des Choses à lire 1252659054 , si d'aventure il passe par cette page, pour l'excellente adresse Padura !

Mots-clés : #amitié #historique #insularite #polar #universdulivre #xxesiecle
par Aventin
le Dim 5 Juil - 16:48
 
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Léo Malet

120, Rue de la Gare

Tag polar sur Des Choses à lire 120_ru10


Pendant l’Occupation, entre Lyon et Paris, « Dynamite Burma », de retour du stalag, enquête sur un mystérieux personnage mort sous ses yeux… de fièvre.
Premier polar signé Malet, première apparition de Nestor Burma, c’est peut-être le premier roman noir français, type "dur-à-cuire".
En fait, Burma n’est pas tant hard-boiled qu’une personnalisation de l’enquêteur envers et contre tout, aussi tenace qu’intuitif. Et il manie avec bonheur l’imparfait du subjonctif.
Dans le prolongement de l’œuvre de Simenon, celle de Malet est également caractérisée par la prépondérance de l’atmosphère.
On trouve déjà le journaliste Marc Covet, l'inspecteur Florimond Faroux, sa secrétaire Hélène Chatelain, familiers qui apparaîtrons aussi dans les aventures suivantes.
J’ai un souvenir ému d’avoir découvert l’auteur et le personnage par quelques volumes de Les Nouveaux Mystères de Paris dans une bibliothèque en Afrique ; je connaissais assez (peu) la capitale pour que l’évocation de ses quartiers m’ait été précieuse.

Mots-clés : #deuxiemeguerre #polar
par Tristram
le Sam 27 Juin - 0:44
 
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Patrick Weber

La Vierge de Bruges

Tag polar sur Des Choses à lire La_vie11
Roman, 1999, 185 pages environ.

Polar se déroulant à Bruges, en 1475, sous le règne de Charles Le Téméraire.
Le livre s'ouvre sur une scène de crime, puis passe à Pieter Linden, jeune homme passionné de peinture, lequel entre, par l'entremise de son oncle et tuteur, comme apprenti dans l'atelier du plus célèbre peintre flamand de l'époque, Hans Memling, d'origine allemande.

Arrive un jeune et riche banquier florentin, Lorenzo Rienzi, qui vient se faire portraiturer dans l'atelier de Memling, alors que se nouent intrigues, conflits d'intérêts, crimes et tentatives de crimes...

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Je ne suis pas un grand adepte du polar, donc pas forcément bon public pour ce genre de parution; le style, l'écriture de Weber me semble un peu œuvre de scénariste par instants, plutôt que de romancier - une arborescence plutôt qu'une florescence.

Mais il y a de la rigueur dans la construction, et, comme en bande dessinée ou en art pictural en général, le souci de placer telle scène bien juxtaposée à telle autre, de manière à obtenir un effet de mise en valeur de tel paragraphe ou chapitre vis-à-vis de passages davantage de l'ordre du texte de liaison.

Il me semble aussi brider un peu son texte, vouloir le tenir bien en mains, alors que les prétextes à débordement d'imagination galopante sont susceptibles de fleurir à chaque coin de page.

Ainsi les passages les plus séduisants sont-ils les rêves décrits, et bien sûr tout ce qui a trait à la peinture flamande et à l'architecture de Bruges.  

Et l'on sort du roman édifié, avec envie d'en connaître davantage sur l'œuvre de Memling.
L'apport de celui est bien situé, sans ton professoral, dans la chronologie de la peinture flamande (Robert Campin, Jan Van Eyck, Petrus Christus...).

Quelques tableaux véritables traversent ce polar, outre celui -célèbre- de la couverture, avec le bout des doigts peints sur le cadre "comme si elle ne voulait pas rester emprisonnée dans sa toile", celui-ci:

Tag polar sur Des Choses à lire Memlin10

Ou ce diptyque, d'un personnage-clef du roman, Tommaso Portinari - et son épouse:
Tag polar sur Des Choses à lire Memlin11

Mots-clés : #creationartistique #polar #renaissance #violence
par Aventin
le Sam 13 Juin - 18:09
 
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Sujet: Patrick Weber
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André Brink

Une saison blanche et sèche

Tag polar sur Des Choses à lire Extern41

il y a le Ben d’avant : bon père, bon mari, bon paroissien et bon prof, un rien terne et décevant. Tellement commode pour son entourage. Et puis il y a le Ben d’après les morts de Gordon et son fils, Gordon le balayeur noir du collège, Jonathan, l’enfant brillant dont Ben finançait la scolarité, devenu activiste dans Soweto en flammes. Tous deux arrêtes et torturés à mort, des mort niées et camouflées.

Cherchant la vérité, Ben s’expose à l’opprobre publique et familiale, à la traque et l’inquisition sans limites de la Section Spéciale. Qu’importe, porter la vérité est devenu son seul chemin, c’est devenir vrai lui-même. Sa trahison est sa loyauté.

Interdit de publication à sa parution, Une saison blanche et sèche est un roman-massue extrêmement condensé, concentré, minéral, qui, comme son héros,  va droit au but de la dénonciation, n’omet aucun détail, chemine assidûment et sans détour. Tout est là, tout est utile.

Bien plus que l’histoire d’un autre homme, Gordon, domestique devenu frère par sa mort,  Ben, quelque soit son chemin de croix, veut dénoncer le mal de toute une nation bien-pensante, derrière son Dieu, ses certitudes et sa vertu. Ben est un homme ordinaire, lanceur d’alerte étonné de lui-même, qui se perd pour sauver le monde, car pour lui nul autre choix n’est devenu possible.

Le roman est d’un grand classicisme, mais échappe aux lourdeurs et clichés qu’on redoute par moment. Dans une belle économie de moyens, André Brink ne retient que ce qui est utile à  son propos, mais il laisse aussi la part belle aux doutes, aux interrogations de son héros anti-héros, profondément humain dans son sacrifice. Le déchaînement de violence et de terreur auquel il est confronté n’a d’égal que la sauvagerie des paysages tant urbains que désertiques.


Le fait que le papa de Quasimodo soit de bon conseil n’était plus à démontrer. Reste juste au fiston à entendre ce beau conseil.


Mots-clés : #historique #polar #racisme #segregation #social #xxesiecle
par topocl
le Lun 18 Mai - 11:06
 
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Sujet: André Brink
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Henning Mankell

Une main encombrante

Tag polar sur Des Choses à lire Une_ma10

Ainsi que Mankell l’annonce dans son avant-propos, ce roman est le dernier écrit de la série Wallander, l’avant-dernier par ordre chronologique de la fiction. Mais ce qui a surtout retenu mon attention à sa lecture, c’est la postface, Wallander et moi. Mankell rappelle d’abord des vérités toujours bonnes à entendre (et par définition pas nouvelles).
« Tout ce qu’on écrit relève d’une tradition. Les auteurs qui prétendent être entièrement dégagés de toute tradition littéraire racontent des mensonges. On ne devient pas artiste ex nihilo. »

« …] la meilleure histoire criminelle, la plus fondamentale, était la tragédie grecque antique. »

Cela éclaire le profond rapport polar/ énigme/ drame.
Suit le récit de la genèse de Wallander ; au risque de me montrer impertinent (dans tous les sens du mot), m’a fait un peu sourire la proclamation circonstanciée de l’auteur qui affirme que son personnage ne vaut, à ses yeux comme à ceux du lecteur, que comme « instrument » ayant « la charge de tirer le récit » pour promener « un miroir des années 1990 et 2000 en Suède et en Europe ».
Même si le dépressif Wallander s’étonne souvent, avec un peu de naïveté, de l’évolution d’une criminalité grandissante en Suède, ce n’est pas, je crois, comme messager de l’actualité qu’il nous captive. D’ailleurs, dans ce roman en particulier, en fait de dénonciation des grands maux de notre époque, il s’agit d’un drame familial vieux de plus d’un demi-siècle, et très lointainement rattaché à la situation des pays baltes pendant et après-guerre. Si Wallander a été un instrument efficace c’est plutôt, me semble-t-il, pour avoir encouragé la lecture méritée des autres livres de Mankell.
« Il y a des pages qu’il m’a été difficile d’écrire. Mais je sais que ce qui se passe dans la vie quotidienne est toujours pire que la fiction. Mon imagination ne peut pas égaler la réalité. En conséquence, je dois parfois écrire des scènes épouvantables afin de rester crédible. »


Mots-clés : #polar
par Tristram
le Mer 1 Avr - 14:45
 
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Sujet: Henning Mankell
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Wojciech Chmielarz

Tag polar sur Des Choses à lire 411ij010

Cette 4ème enquête de l'Inspecteur Jakub Mortka se déroule dans une résidence close, surveillée fréquentée par des gens aisés, alors que le cadavre d'une étudiante en journalisme est découvert sur la pelouse.
Dans ce livre l' enquête s'élargit en de nombreuses pistes qui se croisent, se rapprochent et  certaines aboutissent dans une impasse, mais Jakub  a une imagination perceptive qui le dirige le plus souvent vers des indices intéressants et cohérents.

D'autre part, l'inspecteur adjoint Kochan revient au commissariat après sa "pénitence". Il résout plusieurs affaires non résolues anciennes et le cas dont lui suggère de s'occuper Jakub  pourrait bien avoir un lien avec son actuelle enquête.

L'enquête fait ressortir le vif ressentiment qu'éprouvent les Polonais vis à vis des Ukrainiens car les massacres de Volhynie sont encore vivaces dans les mémoires. La victime est polonaise et la supposée criminelle est ukrainienne ; la situation économique en Ukraine contraint les ukrainiennes à travailler en Pologne et pour des emplois, le plus souvent, de femmes de ménage.

(https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacres_des_Polonais_en_Volhynie)

De plus la mafia, que connait bien Jakub, s'imbrique toujours dans les enquêtes et plus particulièrement de façon tentaculaire dans celle-ci. L'affaire semblait close après l'arrestation d'une personne, mais l' adjointe "la sèche" de Jakub fait une découverte dans les dernières pages du livre qui laisse le lecteur sur sa faim.

Mais ce qu'elle a découvert il me faudra attendre le prochain livre pour le savoir.

J'ai hâte, j'aime beaucoup cet inspecteur et l'écriture de l'auteur.







Mots-clés : #polar
par Bédoulène
le Ven 28 Fév - 11:46
 
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Sujet: Wojciech Chmielarz
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Abir Mukherjee

En 2019, je m’étais promis de parler de temps à autres sur le forum de mes romans "bonbons", ces tourne-pages qui, sans être à jamais inoubliables, m'ont fait passer un excellent moment. Je m’étais promis, et je ne l’ai pas fait. Mais il n’est jamais trop tard pour commencer, n’est-ce pas ? Alors j'inaugure avec ce polar que j’ai ouvert parce que l’action se déroulait en Inde, et que je n’ai plus réussi à lâcher.

Tag polar sur Des Choses à lire 41spzj10

L’Attaque du Calcutta-Darjeeling

1919. Le capitaine Wyndham débarque en Inde. La guerre et les tranchées lui ont enlevé amis et proches parents, la grippe espagnole a parachevé le travail en emportant sa femme. Ne lui restent que ses fantômes, les tentations des paradis artificiels, et ses talents d’enquêteur de Scotland Yard qui lui ont valu ce poste dans la police impériale de sa Majesté.
Wyndham n’a même pas le temps de s’acclimater à la moiteur et la chaleur torride de Calcutta : à peine arrivé, il doit faire face à l’assassinat d’un britannique de premier plan, bras droit du vice-gouverneur. Autorités militaires et police impériale se disputent un dossier qui ne cesse de se complexifier, les salons feutrés bruissent des coups tordus fomentés par les factions rivales, et Wyndham, qui ne connaît rien de ce monde, doit faire vite, très vite...

L’enquête du capitaine, quoique bien menée, est surtout un formidable prétexte pour nous faire découvrir l’atmosphère du Calcutta des années 20. L’hostilité envers les britanniques s’accroît, et deux choix s'offrent aux résistants : la lutte armée ou la voie non-violence, une idéologie nouvelle qui prend de l’ampleur. Pendant ce temps, les britanniques s’arque-boutent sur leurs privilèges et leur mode de vie en vase clos. L’auteur excelle à retranscrire par mille petits détails le pourrissement de la situation : les brimades quotidiennes subies par les indiens, le pernicieux sentiment de supériorité britannique (qui gangrène jusqu’aux âmes les moins colonialistes), la tension palpable entre communautés, et puis la vie qui continue vaille que vaille... Ce contexte historique particulièrement bien rendu est sans conteste l'atout majeur du roman.

J’ai quitté à regret les deux principaux protagonistes : le Capitaine Wyngham et son humour désabusé so british, bien sûr, mais aussi Sat Banerjee, le jeune sergent indien auquel il s’est attaché. J’avoue que j’ai bigrement envie de savoir ce qu’il adviendra de ces deux-là. Sachant que l’attaque du Calcutta-Darjeeling est le premier volume d'une série, je ne peux qu’espérer que Liana Levi n’en restera pas là et nous proposera la suite.
A suivre...


Mots-clés : #historique #polar
par Armor
le Ven 24 Jan - 6:45
 
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Sujet: Abir Mukherjee
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Meyer Levin

Crime

Tag polar sur Des Choses à lire Crime_10

(Je me suis dit que vous ne refuseriez pas un petit commentaire !)

Ce livre est passionnant, il relate un fait divers survenu à Chicago en 1924 et dont l’auteur en fait l’analyse. Malgré son titre, ce livre n’est pas construit comme un polar mais comme un roman classique voire documentaire. L'horrible assassinat d'un enfant avec demande de rançon, a été commis par deux étudiants de la jeunesse dorée, qui pourtant ne manquent pas de ressources financières, mais qui croient dur comme fer qu'ils sont des surhommes au sens nietzschéen. Bien sûr ils se croient au-dessus des lois et à l’abri de tout, grâce à des faveurs que pourraient leur procurer leurs parents richissimes, si toutefois...

Le lecteur assiste, quand ils sont les narrateurs, à toutes leurs manœuvres et manigances pour mettre en œuvre le meurtre, à la demande de rançon alors que l’enfant a été tué dès son enlèvement, et à tous leurs propos pervers ignobles, leurs éclats de rire, et leur mépris des autres qu’ils considèrent tellement inférieurs. Ils poussent le vice jusqu’à vouloir participer à l'enquête et se risquer à donner des vrais indices. Et en même temps prêts à applaudir la mise en examen d’enseignants de leur école considérés comme "invertis", l’homosexualité étant pointée du doigt et bannie à cette époque et donc source de suspicion. Leur personnalité nous apparaît alors, sombre, moche, pathologique.

La presse est à l’affût de cette affaire, et parmi les journalistes, un jeune assistant journaliste du Globe est chargé de participer à l’enquête pour le journal, ce jeune assistant, Meyer Levin, qui était aussi dans la même université qu’eux, donc qui les connaît bien, et avec qui il partage avec eux ses opinions sur l’affaire.
Les journalistes, et donc Meyer (qui porte un autre nom dans le livre), échangent leurs avis entre eux-mêmes, et avec les deux jeunes, y vont de leurs supputations, élaborent des hypothèses sur qui a pu commettre ce crime gratuit, pourquoi et comment. Si on donnerait le bon Dieu sans confession à ces garçons, des doutes viennent s'immiscer dans leurs échanges… Seraient-ils suspectés ?
La police mène aussi son enquête, et chacun y participe : journalistes, assassins, témoins, parents, policiers.

Mais seront-ils arrêtés et jugés, ces deux assassins qui sont certains d'avoir commis le crime parfait ? Peut-être ne faut-il pas en dire plus…

La deuxième partie de ce livre relate le procès de cette affaire qui a secoué le tout-Chicago.
Ce livre tient en haleine, et je suis conquise par cette belle étude d'un Crime.
Pas facile de choisir un extrait sans le sortir de son contexte, mais au hasard (les noms des deux jeunes sont changés dans le roman) :

« Cette peur soudaine avait arrêté la nausée. Au fait, pourquoi ne s’étaient-ils pas servi de l’éther ? Ils avaient projeté d'endormir proprement l'enfant et, une fois endormi, de lui passer la corde autour du cou, Artie et lui  [Judd] tirant chacun un des bouts de la corde. Aussi fort l'un que l'autre, d'un effort parfaitement égal, afin d'être liés à jamais, Artie et lui. Mais dès que le petit garçon était monté dans la voiture, tout s'était déroulé dans un éclair. Ils avaient tourné le coin de la rue, alors que Judd songeait précisément que l’acte suprême n’aurait peut-être jamais lieu. Se pouvait-il qu'Artie ait perçu cette dernière hésitation ? Il avait bondi vers l’irréparable, ainsi qu’on attaque une fille avant qu'elle ne rassemble ses esprits. »


Mots-clés : #faitdivers #justice #polar
par Barcarole
le Jeu 23 Jan - 13:38
 
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Sujet: Meyer Levin
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Valerio Varesi

Les mains vides

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Parme en été, il fait chaud et le commissaire Soneri sue en regrettant le brouillard. Confronté à la pègre calabraise et albanaise qui pourrit dorénavant sa ville, il lutte vainement pour la sauvegarder, idéaliste amer et impuissant.
« C’est de tout accepter sans aucun sens critique et sans jamais protester, même à voix basse. C’est ça, la barbarie. »

« Il trouvait aussi qu’il perdait son temps à enquêter sur la petite délinquance de rue au lieu de le passer sur la délinquance en col blanc. Un vieux défaut des forces de l’ordre. »

« Vous parlez comme un curé ou un communiste. Vous pensez vraiment que les gens la veulent, la liberté ? Foutaises. La plupart ne veulent que le confort, ils n’en ont rien à foutre du reste. »

« Que ça vous plaise ou non, ils le veulent, ils veulent être commandés. Croyez-moi, ajouta Gerlanda en ricanant avec cynisme, la plupart des gens ont la liberté en horreur parce qu’elle les écrase sous le poids de responsabilités qu’ils sont incapables de prendre. C’est beaucoup plus simple de se dire qu’il n’existe qu’une seule route : la contrainte sait souvent être plus douce que la liberté. »

« Personne n’en a plus rien à foutre des idées, nous sommes dans un monde de choses et d’objets. »

« ‒ Oui, on le sait, constata le commissaire, ils édictent leurs propres règles pour faire leurs saloperies, et après une armée de parasites diplômés en droit réfléchissent du matin au soir à comment baiser la justice. »

« Monsieur le commissaire, vous savez pas qu’aujourd’hui les délinquants, ils ont la cravate, et qu’ils ont remplacé les gens bien ? »


Mots-clés : #criminalite #immigration #polar
par Tristram
le Lun 20 Jan - 20:41
 
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Valerio Varesi

Les ombres de Montelupo

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Et de trois, et toujours dans la brume !
Cette fois, le commissaire Soneri est revenu se ressourcer à la cueillette des champignons dans les alentours de son village natal des Apennins (le Montelupo serait une montagne entre Parme et La Spezia). Il se trouve impliqué dans un drame où les obscurités de son passé le ressaisissent, alors qu’il ressent une impression d’exclusion de cette communauté originaire, due à son expérience de ville/ vie qui lui permet de voir une réalité assez répugnante. Resurgit aussi l'histoire (Seconde Guerre mondiale), et les problèmes actuels est prégnants (immigrés, perte d'identité, corruption politique, etc.)
Un roman prenant à la longue (malgré des incongruités, que je rejetterais sur la traduction, mais pas que ?) : décidément son surnom de Simenon transalpin n’est pas abusif : de trois fois rien une atmosphère tendue est instaurée ‒ ici plus amère que mélancolique.

Une curieuse conception de la cause de la solidarité :
« Quand quelqu’un est pauvre, il sait qu’il peut avoir besoin des autres. Du coup, il est disposé à aider tout le monde, parce qu’il craint d’être un jour celui qui se trouve dans la mouise. C’est tout. La bonté n’a rien à voir là-dedans ; comme toujours, ce qui anime les personnes, c’est le besoin et la peur. »


Mots-clés : #lieu #polar #ruralité
par Tristram
le Mer 25 Déc - 12:45
 
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Wojciech Chmielarz

"la ferme des poupées"

Tag polar sur Des Choses à lire 51klz510

Tome 2 de la trilogie

Nous suivons l'inspecteur Jakub Mortka à Krotowice ville dans les Carpates où il a été envoyé afin qu'il se fasse oublier à Varsovie où son attitude lors de la dernière enquête a été "hors les clous".
Il pense s'ennuyer mais une sale affaire se déclenche peu de temps après son arrivée. Il est donc considéré, vu ses compétences comme assistant dans le commissariat.
Dans ce livre une fois encore les affaires s'imbriquent dans un puzzle compliqué à mettre en place. Le point de départ est la disparition d'une fillette, s'ensuit la découverte de plusieurs corps de femmes.

Cette ville qui a l'époque des Soviets était à l'âge d'or grâce à la mine d'uranium, végète et avec elle ses habitants. Une communauté de Roms supporte les sentiments racistes de la population, bouc émissaire désigné.


Cette enquête se révèle riche en rebondissements, en suspens, c'est bien mené. Et le personnage de Jakub se révèle un peu plus (d'ailleurs ce n'est pas un quadra comme je le supposais mais un trentenaire).

et bientôt le T 3


Mots-clés : #polar
par Bédoulène
le Lun 23 Déc - 11:10
 
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Wojciech Chmielarz

Pyromane

Tag polar sur Des Choses à lire 41i3ir10

Nous sommes dans le feu du sujet d’emblée !

Mais le flair de l’inspecteur Jakubta Mortka va mettre à jour bien d’autres délits.

C’est un inspecteur « de la vieille école » (malgré sa quarantaine supposée) compétent, qui ne lâche rien, quitte à contourner et à aller au-delà de ses attributions.

« Il ne s’inquiétait pas pour la suite : le procureur qui dirigeait l’affaire était de la vieille école. Il avait fait ses classes dans la Pologne populaire, et il ne croyait pas à des trucs comme les prétendus droits des prévenus. Après le premier interrogatoire, il avait amené Mortka à la machine à café, lui avait tapé sur l’épaule et dit de ne pas s’en faire, qu’il se débrouillerait pour qu’il ne lui tombe pas un cheveu de la tête. Il avait ajouté que c’était une bonne chose qu’il ait abattu ce fils de pute, parce que, pour des raclures du genre de ce Grocki, même perpète aurait été une peine trop douce. »

Et comme beaucoup de policiers son métier cause des frictions dans son ménage ; il est d’ailleurs divorcé à l’initiative de sa femme. Ayant 2 enfants il a laissé l’appartement à sa femme et lui loge dans un appartement avec 2 locataires, un jeune couple d’étudiants, une situation pas facile pour lui.

Appelé sur un incendie repéré tout de suite par le pompier comme volontaire (curieusement allumé par un cocktail molotov) l’inspecteur devra non seulement découvrir et arrêter un pyromane mais aussi un assassin.

Varsovie est glaciale en cette période, la neige épaisse et il faut bien assumer sa fonction.

L’inspecteur et son adjoint Kachan,  et son équipe rencontrent les gens aisés du quartier chic où s’est déroulé l’incendie mais aussi quelques mafieux connus des services de police.
Bref l’ enquête se déroule à un rythme scandé par les nouvelles affaires qui se greffent sur l’incendie de la maison du couple Kameron.

Vous découvrirez la suite sous les pas de l’inspecteur Jakub Mortka dit le Kub !

***

J’ai apprécié la clarté de l’écriture, cet inspecteur qui travaille à l’ancienne, sa personnalité à l’ancienne aussi qui a des soucis avec l’ordinateur, internet, bref la nouvelle technologie, il préfère prendre des notes sur son carnet.
Le livre débute par la description de l’attirail du pyromane, son ascension sur le toit, mais une de ses actions engage la lecture vers une réflexion, le pyromane voyant le propriétaire de la maison affalé, saoul ; il continue son projet. D’où intrigue et interrogation sur le pourquoi. Le suspens est installé donc.

Ce livre est le premier de la trilogie, je vais donc poursuivre car cette première lecture m’a été très agréable.

Extraits

«   Compris, dit-il, en s’efforçant de garder son calme. Je vais te payer.
        — Pas moi ! C’est l’argent des enfants. Tes enfants !
— Mais je sais ! cria-t-il en s’arrachant du tabouret. Je t’ai dit que j’allais payer. J’irai lundi à la banque faire le virement.
        — Et tu ne peux pas faire comme tout le monde, un virement par Internet ?
        Il ne répondit pas.
        — Mon Dieu ! (Elle leva les bras au ciel.) Tu n’as pas encore de compte Internet ?
        — Non.
        — Tu peux au moins prendre de l’argent dans un distributeur et me l’apporter quand tu ramènes les enfants.
        Il sentit qu’il devenait rouge.
        — J’ai un retrait limité, avoua-t-il à voix basse. Je ne peux tirer que cinq cents zlotys.
        Elle se renfrogna et secoua la tête, incrédule.
        — Tu n’as pas encore réglé ça ?
        — J’ai eu du travail ! Un putain de travail ! »

"Le propriétaire était bien là où il devait être, allongé complètement ivre sur le canapé devant la cheminée. L’homme aperçut sur la table une bouteille de vodka vide, à côté de deux canettes de bière et d’un cendrier rempli de mégots. La puanteur du tabac froid devait être si lourde qu’il pouvait presque la sentir sur le bout de la langue.

Une pensée qui le tranquillisait. Il s’autorisa à regarder un temps encore l’incendie qu’il venait de provoquer.
          Il eut une érection."

« Quelqu’un se tenait juste derrière Mortka. Un homme. L’inspecteur sentit un souffle sur son cou.
        — C’est elle ?
        Mortka ne répondit pas. Il ne savait pas quoi dire. Et pourtant, c’était bien lui qui avait téléphoné à cet homme, lui qui l’avait fait venir ici. Car ce n’étaient pas les statistiques d’élucidation qui intéressaient l’inspecteur. Le sens de son travail, et ce qui le maintenait en vie, et ce qui lui laissait un peu de respect de soi, c’était que justice soit faite. Cela valait-il la peine d’être policier si aucune sanction n’était prononcée contre une personne responsable de la mort de deux jeunes garçons ?
        — Tu n’en sauras jamais rien. Et si ça te dégoûte, tu n’as même pas besoin de dire un mot. Juste un signe. C’est elle ?
        Mortka, malgré lui, hocha très lentement la tête.
        Il entendit l’homme s’éloigner. Il se retourna et eut le temps de voir Borzestowski monter dans la Porsche Cayenne et rouler vers le centre.
        Il se força à bouger. Il marcha sans but une bonne heure, avant de se décider à rentrer chez lui. Il savait qu’il ne pourrait plus se regarder dans un miroir jusqu’à la fin de sa vie. Mais il savait aussi que personne ne viendrait le fixer avec reproche dans ses rêves. Cela devrait lui suffire. »

« Son visage se ferma.
        — Sors d’ici, siffla-t-elle à voix basse, mais résolue. Sors d’ici avant de dire des choses que tu regretteras par la suite.
        Il obéit. Elle le raccompagna jusqu’à la porte, comme pour s’assurer qu’il quittait bien l’appartement. Il s’arrêta sur le seuil, se retourna et la regarda dans les yeux.
        — Il y a quelques jours, j’ai failli y rester.
        Ses narines frémirent.
        — Sors d’ici, le Kub, répéta-t-elle.
        Il ne bougeait pas. Elle avait maintenant des larmes dans les yeux.
        — Tu n’as pas entendu ? Dégage !
        — Il fila. Il entendit la porte claquer derrière son dos, et des clefs tourner dans les serrures. »



Mots-clés : #polar
par Bédoulène
le Ven 20 Déc - 15:42
 
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Sujet: Wojciech Chmielarz
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Jim Harrison

Péchés capitaux

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Je m’étais réservé la lecture gourmande du dernier roman de Jim Harrison ‒ et je l’ai savouré !
C’est (encore) l’histoire d’un sexagénaire, ici un inspecteur de police retraité et d’origine prolétaire, Sunderson, qui a beaucoup des traits communs avec l’auteur (c'est-à-dire la plupart des péchés capitaux, The Big Seven du titre original ‒ pour mémoire « l’orgueil, l’avarice, l’envie, la luxure, la gourmandise, la colère et la paresse »). Le titre vient d’un sermon qui marqua le jeune garçon alors fiévreux ; il ramentoit les Sept obsessions dans En marge. On reconnaît aussi Sunderson parce qu’il fut l’enquêteur de Grand Maître. Et le personnage s’adonne toujours à la pêche à la truite, à l’alcoolisme, à la fascination des corps de (jeunes) femmes.
« Il aurait dû se sentir coupable, il le savait, mais c’était rarement le cas. »

En fait, Sunderson culpabilise beaucoup (souvent à raison). Il est constamment rongé par l’échec de son mariage avec Diane (qu’il s’impute à juste titre).
« Il se dit qu’un monde sans voitures serait merveilleux. Un retour aux chevaux lui sembla une bonne idée. Sunderson était un luddite invétéré, un Don Quichotte rêvant d’un monde qu’il ne verrait jamais. »

(Le luddisme est une révolte d’artisans anglais au début du XIXe siècle, "briseurs des machines" de la révolution industrielle prenant son expansion.)

Un peu cassé par diverses mésaventures et autres échecs personnels, Sunderson s’installe dans un bungalow retiré du Nord Michigan, pas très éloigné de Marquette et proche de cours d’eau poissonneux ; mais il a pour voisins la famille Ames, ivrognes, méchants, fous à des degrés divers, hors-la-loi qui accumulent sans scrupule les crimes les plus crapuleux, tels que viols et meurtres. Ils sont présentés comme des « déchets humains » à cause de leur « sang vicié », et c’est l’occasion pour Jim Harrison de (faire) débattre sur l’opposition nature-culture, ici fondue dans la perspective historique de la violence intrinsèque de cette Amérique du Nord. La violence, « le huitième péché » sur lequel Sunderson va vouloir écrire un essai (on découvre plusieurs versions de la première page, laborieusement élaborée ; pour se trouver un style, il recopie des extraits de Le bois de la nuit de Djuna Barnes et de l’Ada de Nabokov).
« La violence est une tradition ancestrale en Amérique, dit Lemuel. À l’école, les livres d’histoire ne parlent pas des milliers de lynchages ni de cette habitude de tirer vers le sol dans les tipis pour tuer les femmes et les enfants indiens pendant leur sommeil. Beaucoup de journaux ont proclamé qu’il fallait exterminer tous les Indiens, comme la presse nazie dans les années trente avec les Juifs. »

D’ailleurs le roman est d’une grande actualité ; figurent notamment les détournements de mineures, les femmes battues, sans omettre les sévices sur enfants et l’inceste.
Sunderson, sans doute par déformation professionnelle, est sujet à des prémonitions alarmantes ‒ et rapidement les empoisonnements s’enchaînent chez les Ames.
Il sympathise cependant avec Lemuel, un Ames moins dégénéré, plus civilisé (il est passionné par les oiseaux), comme quelques enfants et jeunes filles ; Lemuel lui fait lire au fur et à mesure de sa rédaction son roman policier.
Scoop:
Ce texte place en abyme sa confession criminelle.

La place du sexe est importante (peut-être trop) :
« Je crois que l’instinct sexuel est profondément ancré, enfoui, encodé au fond de nous, et qu’il nous pousse à nous ridiculiser. […] Il faut de toute évidence peupler le monde, si bien que la nature nous a fait don de ces pulsions à peine contrôlables, qui se manifestent tôt et continuent jusqu’à un âge avancé. »

« On dit volontiers "Tout est dans la tête", mais ce serait où sinon ? Dans la rue ? »

Grâce à l’ami de Sunderson, Marion, un Indien, la question des peuples autochtones est aussi évoquée.
« Aucun épisode de l’histoire américaine n’était plus méprisable que notre traque meurtrière de Chef Joseph et de son peuple, sinon peut-être la guerre du Vietnam. »

« Heureusement pour notre société, presque aucun de nous ne connaît notre histoire. Sinon, les réjouissances du 4 Juillet seraient interdites. »

La fascination pour l’eau de Sunderson (et Harrison), pêcheur et pécheur, transparaît souvent.
« …] le grand mystère de son existence : l’eau en mouvement. »

« Il remarqua qu’il était très difficile de penser à soi quand on regardait un fleuve. En fait, c’était impossible. Un fleuve submergeait vos sens, du moins Sunderson en avait-il toujours eu le sentiment depuis l’enfance. »

Harrison nous promène aussi beaucoup géographiquement (USA, Mexique, Paris, Espagne), influence autobiographique de ses voyages (et observations) personnels.
Et, comme toujours chez lui, des remarques originales parsèment sa prose.
« Sunderson se dit qu’en général nous connaissons très mal les gens, mais qu’il était peut-être mieux que chacun de nous reste essentiellement un mystère pour autrui. »

« Toute la culture américaine incitait chacun à aimer quelqu’un ou quelque chose, une équipe de football ou de base-ball, une fille, une femme, un homme. Cette injonction était aberrante. »

« Il se rappela que l’Espagne avait assassiné son grand poète, Federico García Lorca. Pourquoi ? Comme s’il y avait jamais eu une bonne raison de tuer un poète. »

« En fait, comme la plupart des hommes, il vivait sa vie morceau par morceau et s’en souvenait par fragments. »

« Selon cet auteur, le vrai facteur émotionnel qui déprimait l’alcoolique était l’absolue domination chez lui de son égocentrisme. L’individu qui buvait était le centre fondamental de son propre univers, ses perceptions échouaient à atteindre le monde extérieur et demeuraient entièrement teintées par cet ego démesuré. »

Outre l'aspect roman noir, un peu prétexte, s’entrecroisent densément de nombreux fils narratifs, comme la littérature, les péchés capitaux qui obsèdent Sunderson, etc. ; Harrison reprend ses thèmes habituels dans un brassage toujours original.
(Ce livre m’a paru moins bien traduit que les précédents.)

Mots-clés : #contemporain #fratrie #polar #relationdecouple #sexualité #vengeance #vieillesse #violence
par Tristram
le Dim 1 Déc - 23:46
 
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Sujet: Jim Harrison
Réponses: 53
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Howard Fast

Il me manquait Fast, alors étant en panne pour cause matérielle, j'ai lu

"Cour martiale"

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Guerre de Birmanie, les combats ont cessés mais un théâtre d'opérations sous la gestion conjointe des E.U et des Britanniques subsiste . C'est dans cette situation d'attente, dans cette région au climat difficile, rongée de maladie, des habitants miséreux qu' un meurtre a été commis ; un Lt Winston de l'armée américaine  a tué un soldat Britannique, le Sergent Quinn.

Le Gal Kempton en responsabilité du secteur pour les E.U a réclamé le Capitaine Barney Adams, de retour de plusieurs campagnes (Afrique, Italie) à qui il souhaite confier la défense de l'accusé. Mais dès son premier entretien Adams apprend que le jugement est déjà "rendu", en accord avec le responsable Britannique et Kempton,  Winston doit mourir, sa mort seule préservera l'entente entre les E.U et les Britanniques ; il faut sauver la Grande Alliance à défaut de sauver Winston.
Adams s'étonne à juste titre de ce que le verdict soit annoncé mais le Gal Kempton lui dit que c'est parce qu'il veut pouvoir montrer une "défense honnête" qu'il souhaite que ce soit lui l'avocat.

Adams n'a jamais défendu, ni assisté en cour martiale, bien qu'il ait fait d'excellentes études, il n'a aucune pratique. Le Gal lui fait confiance, c'est le fils d'un ami, de bonne et vieille souche !

Durant le procès l'image de boy-scout que le Gal avait du Capitaine Adams s'efface, le Capitaine Adams met tout son savoir, son honnêteté, sa vigilance à traquer la vérité. Il démonte un à un les "oublis", traque, arrache les paroles des bouches qui se taisent, par crainte des responsabilités ou pour carrière.   Pour le Capitaine Adams,  quels que soient les sentiments qu'il éprouve pour l'accusé, ( lequel d'ailleurs il hait parce qu'il représente tout ce qu'il rejette et la raison de son engagement dans la guerre) celui-ci doit se voir offrir "le droit", l'un des principes fondateur de la démocratie.

Le Capitaine Adams n 'a que quelques jours pour connaître ce qui deviendra "l'affaire Winston"  et préparer sa défense, laquelle s'appuiera sur la pathologie de Winston. En effet après s'être entretenu avec plusieurs responsables militaires, les témoins du meurtre et surtout le médecin psychiatre qui  a placé Winston dans le service, vu l'attitude et les rares propos de l'accusé, Adams est convaincu qu'il défend un homme atteint de paranoIa, c'est-à-dire un malade.

Le capitaine Adams par son choix de défense sait qu'il s'affronte  au Gal Kempton, lequel lui demande s'il défend Winston, question à laquelle il répond qu'il "se défend lui". Ce qui, je pense, signifie qu'en défendant Winston, il défend le "droit" et donc il se défend lui défenseur du Droit, lui citoyen américain.

Winston est reconnu "non coupable", le tribunal souhaite son renvoi à l’hôpital pour y recevoir un traitement médical.

Adams est à nouveau en campagne, il est seul, l' infirmière rencontrée en Birmanie et qu'il était prêt à aimer l'a repoussé car leur différence de classe lui paraissait un obstacle majeur.  


J'ai encore une fois apprécié l'écriture de l'auteur, le choix du sujet, l'ambiance est bien rendue, les caractères des personnages. Il faut se rappeler que Fast a subi plusieurs procès lui-même et assisté à d'autres, le Droit est l'un des principes fondateur de la démocratie et l' auteur/Capitaine Adams s'en fait le garant dans ce livre.
Dans sa préface, François Guérif parle de "l'isolement des idéalistes", cette situation se retrouve aussi dans le récit, notamment dans la lettre que reçoit le Capitaine Adams du médecin psychiatre.


Mots-clés : #justice #lieu #polar #psychologique
par Bédoulène
le Lun 11 Nov - 15:49
 
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Sujet: Howard Fast
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