Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Mar 20 Avr - 16:21

140 résultats trouvés pour regimeautoritaire

Joseph Conrad

Sous les yeux de l'Occident

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Roman, titre original: Under Western Eyes, paru en langue originale en 1911, 350 pages environ

Spoiler:
Les éditions Autrement ont une réputation qui me paraît fondée de maison sérieuse et de confiance, mais là je sens que je suis à deux doigts d'ouvrir un fil, quelque chose comme "les couvertures les plus saugrenues et à côté de la plaque", qu'a-t'il pu passer par les boîtes crâniennes responsables pour nous pondre une partie -même pas un détail- d'une photo du grand poète irlandais W.B. Yeats en guise d'illustration  Shocked  ?


Un roman de Conrad de plus composé avec une gestation et un accouchement dans la douleur - deux ans et demi de labeur avec des périodes de plusieurs semaines sans parvenir à aligner deux mots, puis un manuscrit-fleuve de 1350 pages à peu près, retaillé façon bonzaï, puis ré-écrit, calibré pour une parution en feuilleton, et, au bout, Conrad tombe malade et sans le sou, ce qui obéra les dernières révisions et corrections, puis le roman fait un bide à la parution...

[Encore un] grand Conrad, pourtant.
Pessimiste dans sa vision de l'humanité (comme d'habitude), et enfourchant un dada déjà rencontré chez lui (le thème du devoir et de la faute, est-ce assez Lord Jim ?). "Sous les yeux de l'occident" certes, mais Conrad n'a pas la dent moins dure envers la Suisse démocratique qu'envers la Russie tsariste, ni non plus envers l'empire britannique, lequel apparaît sous les traits du narrateur (NB: le "je" d'écriture n'est pas Conrad).  

Saint Pétersbourg, début XXème.
L'autocratie des Romanov, la police politique, le fait de se surveiller en permanence, de prendre toutes les précautions oratoires et comportementales.
Un jeune étudiant, Kirylo Sidorovitch Razumov pioche et bachotte afin de réussir ses études, qui promettent d'être brillantes. Il est orphelin, se soupçonne (c'est une quasi-certitude) bâtard d'un grand de la Cour qui se serait mésallié.
Solitaire, peu bavard, vie sobre.
Un soir, en rentrant chez lui, il y trouve Harlin, un étudiant qu'il connaît vaguement, qui lui déclare avoir commis un attentat terroriste, et le somme de faire pour lui une commission, ce qui bien évidemment compromet notre brillant étudiant, qui risque le pire s'il obtempère.
Que faire ?

Le roman se déroule ensuite en Suisse avant de faire un bref retour en Russie à la fin. Razumov, toujours solitaire mais à présent auréolé de prestige, est en exil dans le quartier russe de Genève, où ses fréquentations révolutionnaires ont pour lui un immense respect. Mais il rencontre la sœur et la mère de Harlin...



Après "tu ne connaîtras jamais les Mayas" d'Apollinaire, "tu ne connaîtras jamais les Russes" de Conrad ?

Roman brillant, dense, sur faux-rythme souvent, faisant passer le chaud et le froid. Les personnages sont campés fortement - et non juste crayonnés pro commoditate au service de l'histoire - et, roulement de caisse claire et coup de cymbales, Conrad -je le note !- nous gratifie (enfin) de quelques caractères féminins [réussis] - au moins quatre, mazette !

Conrad module à merveille l'intensité, joue à saute-chronologie, amène joliment les temps forts du roman, je ne vais pas trop en dire afin de ne pas déflorer l'histoire.
C'est un livre qui m'a laissé méditatif, qui "fait réfléchir" comme on dit bêtement communément.

Troisième partie, chapitre 2 a écrit: Il s'assit. Vus de près, les pommettes fardées, les rides, les petits sillons de chaque côté des lèvres trop rouges le stupéfièrent. Il fut accueilli gracieusement, par un sourire de tête de mort grimaçante:
- Il y a quelque temps que nous entendons parler de vous.

Il ne sut que dire et murmura des syllabes incohérentes. L'effet tête de mort disparut.
- Et savez-vous que tout le monde se plaint de votre réserve excessive ?

Razumov garda un instant le silence, réfléchissant à ce qu'il allait répondre.
- Je ne suis pas un homme d'action, voyez-vous, dit-il d'un air ténébreux, le regard levé vers le plafond.

 Piotr Ivanovitch attendait dans un silence menaçant, à côté de son fauteuil. Razumov se sentit légèrement nauséeux. Quels pouvaient être les liens qui unissaient ces deux êtres ?  Elle, semblable à un cadavre galvanisé issu des Contes d'Hoffman; lui, le prédicateur de l'évangile féministe dans le monde entier, et de plus un ultra-révolutionnaire ! Cette vieille momie peinte aux yeux insondables, et cet homme massif, déférent, au cou de taureau ? ... Qu'est-ce que c'était ? De la sorcellerie, de la fascination ? ..."C'est pour son argent, pensa-t-il. Elle possède des millions !"

les murs et le sol du salon étaient nus comme ceux d'une grange. Les quelques meubles qu'il contenait avaient été dénichés sous les combles et descendus sans même avoir été bien dépoussiérés. C'était le rebut laissé par la veuve du banquier. Les fenêtres, sans rideaux, avaient un aspect indigent, générateur d'insomnies. Deux d'entre elles étaient aveuglées par des stores fripés, d'un blanc jaunâtre. Tout ceci suggérait non la pauvreté mais une avarice sordide.




Mots-clés : #culpabilité #espionnage #exil #politique #regimeautoritaire #terrorisme #trahison #violence #xxesiecle
par Aventin
le Lun 15 Fév - 19:48
 
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Sujet: Joseph Conrad
Réponses: 78
Vues: 6379

Hans Fallada

Seul dans Berlin

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« Il aimerait pendre toute la Gestapo haut et court. J’aimerais bien savoir combien de temps vous resteriez encore en sécurité ici si nous n’étions pas là. En définitive : c’est tout l’Etat qui est la Gestapo. Sans nous, tout s’écroulerait – et c’est vous qui seriez pendus haut et court ! »


A Berlin en 1940 : les Quangel, un couple d’ouvriers, viennent de perdre leur fils unique, mort au combat. Ils décident alors de distribuer un peu au hasard des cartes dans les immeubles, dénonçant la politique guerrière d’Hitler.
Inspiré d’un fait réel, ce roman a été publié en 1947 à titre posthume. Il a donc le mérite d’avoir été écrit peu de temps après les faits. Ceci lui donne un caractère d’authenticité, mais également accentue, je pense, un aspect quelque peu manichéen (les nazis sont toujours brutaux, grossiers, malhonnêtes ; non pas qu’ils ne le furent dans la réalité, mais celle-ci devait être tout de même plus nuancée.)
Ce qui en ressort est une peur constante qui couvre la ville et ses habitants sous une terrible chape de plomb ; n’importe qui, voisin, ami, peut se révéler un mouchard et vous mener directement au camp de concentration ou à l’échafaud. La Gestapo règne en maître !

« C’était malheureux ce peuple, tout de même ! Maintenant, alors qu’on faisait la plus grande guerre pour lui assurer un avenir heureux, même maintenant il se montrait rétif. Partout où l’on fourrait le nez, ça puait. L’inspecteur Escherich était intimement convaincu qu’il trouverait dans presque tous les foyers allemands le même ramassis de cachotteries et de mensonges. Presque personne n’avait la conscience tranquille.».


La police joue sur ses ressorts habituels : terreur, faiblesse, lâcheté ; tares qui ont gangrené une grande partie de la population.

« Sans doute auraient-elles dû être bien plus dures, à l’instant, avec la Quangel, elles auraient dû elles aussi lui hurler dessus et la démonter. Mais cela ne leur ai malheureusement pas donné – elles appartiennent à celles qui se couchent, toujours, elles sont sans défense. Et parce qu’elles le savent, elles deviennent le paillasson de tous ceux qui savent crier. »


Dans ce contexte, les cartes rédigées par les Quangel sont de vrais brûlots. Quiconque est tombé dessus a hâte de s’en débarrasser au plus vite.
Cet acte de résistance pourrait paraître puéril et vain. C’est ce que pense la Gestapo puisque la presque totalité des cartes arrive promptement dans ses mains :

« La monotonie bornée avec laquelle il écrivait des cartes toujours de la même teneur, que personne ne lisait, que personne ne voulait lire et qui plongeaient tous les gens dans l’embarras ou la peur, le rendait ridicule et stupide. ».


Bien sûr, dans leur action naïve, les Quangel sont l’honneur du peuple allemand. L’auteur souligne qu’ils sont de millions qui luttent ainsi dans leur coin, à leur manière, de façon dérisoire face à cet état totalitaire.
« Seul dans Berlin » est un ouvrage marquant, à l’écriture classique, à l’intrigue savamment construite ménageant le suspens.
Attention : lire les versions postérieures à 2011, les précédentes ayant été quelque peu caviardées par le régime d’Allemagne de l’Est.
Livre que je recommanderais volontiers à Armor, si elle ne l’a pas lu.


\Mots-clés : #historique #regimeautoritaire #antisemitisme
par ArenSor
le Lun 1 Fév - 21:48
 
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Sujet: Hans Fallada
Réponses: 19
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Antonio Lobo Antunes

Le Manuel des inquisiteurs

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Un propriétaire terrien, Francisco, monsieur le docteur, ministre proche de Salazar avant l’arrivée au pouvoir des « communistes », a été quitté par son épouse Isabel pour un financier. L’homme de pouvoir sera finalement interné, cancéreux et moribond :
« …] le pantin dont il semblait que le moteur détraqué d’une tondeuse à gazon se disloquait dans sa poitrine, mon père qui un an après la révolution s’obstinait à attendre les communistes dans le domaine dévasté, jouant du piano au milieu du salon dans une
le saint transformé en un mikado de tibias, en une paire de narines dilatées, en un fantoche sans mérite, et moi malgré tout attendant une parole sans savoir laquelle et qui ne venait pas, qui ne viendrait jamais, d’autant que le médecin m’a expliqué qu’il ne fallait pas y songer en me montrant des analyses et sur des radios des taches qu’il a entourées de son stylo avec un soin didactique [… »

Il a un fils, João, un faible vite spolié par la famille de sa femme, Sofia.
« ‒ Il n’y a plus rien qu’ils puissent me prendre
et les eucalyptus qui s’avançaient vers lui à travers une cohue de grenouilles, les eucalyptus qui occuperont de leurs coassements le domaine tout entier si les cousins de Sofia et le secrétaire du tribunal ne viennent pas m’expulser un de ces jours [… »

Longues phrases heureusement scandées de renvois à la ligne, rendant les ressassages et digressions d’un flux de conscience ininterrompu, des monologues aussi, chaque « récit » alternant avec un « commentaire » d’un des protagonistes ou proches impliqués, non sans allers-retours dans le temps. Ce procédé dans la lignée de Joyce et Woolf est toujours exigeant du lecteur, mais c’est ici une réussite qui n’empêche pas ce dernier d’identifier les personnages et leurs rapports autour de la figure de pouvoir ; de plus, une certaine évolution fixe l’attention dans l’entendement de révélations successives. (À déplorer malheureusement des fautes et coquilles, d’autant plus gênantes dans ce genre de texte.)
Outre les répétitions constantes, tels le cigarillo et les bretelles élastiques du ministre, des sortes de refrains ponctuent le cours du texte qui paraît parlé ; voici un de ces leitmotive temporaires, pour le coup empreint de poésie :
« ‒ Il n’existe rien au monde de plus lent que les troupeaux et les nuages »

Suivent donc la cuisinière, que monsieur le docteur saillit comme quelques autres, le vétérinaire qui devra assister cette dernière lorsqu’elle donnera le jour à Paula, (demi-)sœur de João, puis sa nourrice, et encore son amant César à qui cela vaudra une raclée, Dona Albertina, Titina la gouvernante, puis Lina sa soignante, qui se trouve connaître João expulsé du domaine…
« la clarté de Setúbal à travers les stores pareille à la lumière ambrée de la morgue où le Christ avec une tête de trafiquant de drogue mort d’overdose attend son autopsie sur le mur, les rideaux semblables à des tentures mortuaires, sur le marbre de la commode des boîtes et des brosses comme des os alignés pour l’examen du médecin légiste, ma femme s’affalant doucement comme une pieuvre s’endort, plongeant ses tentacules dans le sable des draps [… »

« …] même si à neuf ou dix ans je ne savais pas très bien ce que signifiait mourir, mourir c’était une personne mal élevée allongée avec ses chaussures sur un lit sans que personne ne lui en veuille d’abîmer le couvre-lit avec ses talons, c’était un visage couvert d’un foulard avec dessus des mouches à viande par dizaines et puis après on soupirait, on mangeait des sandwichs et on l’emmenait pour la punir dans un internat où elle n’abîmerait pas les couvre-lits ou bien on la remettait aux Gitans chez qui tout est déjà abîmé, les femmes, les mules et leur vie [… »

« ‒ Elle dit que c’est la fille de monsieur le ministre elle dit qu’elle veut parler à son père et dehors la ville aux veines ouvertes charriant des généraux de bronze, des pigeons et des laiteries vers le Tage, des pavillons avec des moteurs à gasoil de rive en rive dans une lenteur de frégates [… »

« …] remonte le ressort du perroquet de feutre qui piaille durant cinq minutes en oscillant d’arrière en avant avec un air de béatitude confuse
‒ Qui commande ? Salazar Salazar Salazar
de plus en plus lentement jusqu’à finir par se taire au milieu de la phrase et de sa danse en une expression d’attardé [… »

Autre personnage marquant : Romeu l’innocent, qui rêve des caravelles chères à Ántonio Lobo Antunes, est amoureux de Paula.
« ma mère lissant le costume avec le fer à repasser, soulignant les plis, vérifiant les boutons, nettoyant une tache de moisi avec l’élixir pour les dents, rangeant l’épingle de la cravate dans un petit sac de toile et le mélangeant aux oignons pour tromper les voleurs, branchant la télévision et moi en pyjama en train d’attendre la soupe tandis que la taverne s’assombrissait, que le fleuve s’assombrissait, qu’on allumait des torches autour de la potence et sur les caravelles de l’Infante, que les bœufs transportaient le canon en labourant l’écume avec l’araire que faisaient leurs cornes, la pendule clamant dix heures et ma mère sans interrompre son ouvrage au crochet
‒ Romeu au lit
un divan rembourré d’épis avec un chien en velours sur l’oreiller et ma mère refrénant la pendule qui, si on la laissait faire, saignait comme un porc la nuit entière
‒ Tu as ton chien-chien Romeu ? »

« …] une femme qui passait ses journées à protéger son fils des gamins de l’école, des vauriens de la taverne qui lui enfilaient une bouteille de gnôle dans les mains et lui baissaient le pantalon pour voir je ne sais quoi ou plutôt je pense ne pas le savoir mais je n’en suis pas sûre ou bon d’accord je le sais écrivez dans votre livre que je le sais et que ça ne vaut pas la peine d’en parler, la clique de la taverne le saluant sous des applaudissements, suffoquant d’hilarité [… »

Il apparaît que toutes ces paroles sont des réponses aux interrogations d’un écrivain qui se documente :
« D’ailleurs ce que Paula a raconté ne me concerne pas ni ne m’intéresse, ce n’est pas la peine de fouiller dans votre serviette, de me montrer ces papiers car j’ai d’autres chats à fouetter et je ne vais pas les lire, ou bien vous me croyez ou bien vous ne me croyez pas et vous avez déjà beaucoup de chance que je parle avec vous parce que s’il prenait à Adélaïde de feuilleter votre livre et qu’elle tombe sur mon nom et sur les mensonges de Paula à mon sujet je suis fichu [… »

Cette galerie de portraits reprend l’histoire portugaise récente, politique et sociale (fascisme, guerre d’Angola), caricaturée jusqu’au grotesque.
Le style (en flux jusqu’à atteindre des acmés, transe du beat), les métaphores (les images font fréquemment référence aux précédentes) sont puissants :
« ‒ C’est celui-là ?
un chalutier qui cheminait sur l’eau comme un apôtre en troublant les albatros, les vagues qui plissaient et déplissaient leur front soucieux, un rot du sergent qui sonnait comme un cri de l’âme, comme un discours de cirrhose et de solitude, le major montrant le carnet à l’homme au chapeau que je connaissais sans me souvenir d’où
‒ C’est celui-là monsieur le ministre »

« un drapeau sur le mur, la carte du Portugal, des étagères de livres, des téléphones, des piles de lettres, le lion chromé du presse-papiers s’élançant sur un cendrier pris au dépourvu, le gaillard âgé qui vu de près, avec ses verres lui grossissant les orbites, donnait l’impression que ses cils étaient des petites pattes d’insecte en train de s’agiter, que ses yeux allaient se mettre à courir hors de son visage, cavaler de sa veste vers son pantalon, de son pantalon vers le sol et se tapir sous un meuble comme des cafards, attendant que je parte pour retourner à leur place près du nez, ses doigts humides sur le nard, sur ma main, sur mon épaule, tâtant les tendons de mon cou en une supplique infantile »

« …] les prisonniers, des paniers percés comme moi ici, des cageots frottés de peau, des cages de côtes disloquées qui voyaient le sable et la mer à travers les murs [… »

Mademoiselle Milá, jeune maîtresse du ministre auquel elle rappelle son épouse,
« …] si encore elle avait été intelligente, si elle avait été sympathique mais elle ne l’était pas, c’était un lambeau de timidité, un pudding de stupeur, un frisson de trouille. »

dona Dores sa mère,
« ‒ Tu n’aimes pas les poupées Dores ?
j’aimerais les poupées si elles étaient vivantes, mais les poupées mortes m’épouvantent surtout si elles continuent à battre des paupières, si elles continuent à répéter
‒ Maman
ma marraine penchant la poupée en avant et en arrière, et la poupée de battre des paupières et de répéter
‒ Maman »

puis le concierge acariâtre, ensuite le fourrier chauffeur du ministre, qui participa à l’assassinat du général d’aviation Humberto Delgado et de sa compagne (opposé au régime) :
« …] il était là mon oncle au fond du puits où nous l’avons trouvé un jour, nous nous sommes penchés et nous sommes tombés tout en bas sur son visage qui nous souriait, des fois en me rasant le matin je me heurte à ses dents bleues en train de ricaner au fond de mon miroir, une rangée de dents bleues et usées sur des gencives tout aussi bleues qui me narguent [… »

Avec le passage sur les vieilles, l’évocation du ministre impotent constitue un sommet :
« ‒ Pipi monsieur le docteur pipi on ne veut certainement pas salir son petit pyjama tout propre n’est-ce pas monsieur le docteur ?
des mains qui me lèvent, me couchent, me lavent, me donnent à manger, me coincent un vase de nuit entre les jambes, moi m’écoulant de moi-même en un cliquetis d’osselets, et elles de me pincer le menton avant de s’éloigner contentes, le long du couloir, m’emportant avec elles dans le vase de nuit »

« ‒ Petit bouillon monsieur le docteur un excellent petit bouillon aux légumes passés au presse-purée, un filet de merlan frit sans aucune arête que j’ai passé une demi-heure à enlever mon chameau, une petite poire cuite, celle-là pour papa allez on y va celle-là pour maman plus vite que ça celle-là pour moi car le diable t’emporte vieillard si je n’en mérite pas une aussi celle-là c’est pour votre couillon de fils pour qu’il ne vous trouve pas maigre le jour de la visite on ne va pas effrayer son fiston avec une frimousse de crève-la-faim on ne va pas effrayer son fiston avec une frimousse de momie on va être doux comme un agneau monsieur le docteur avalez nom d’un sacré petit bonhomme ne me fermez pas ces dents avalez vas-tu avaler ou non garnement ? »

L’aspect halluciné qu’atteint par moments le texte m’a fait penser à une des sources, ibérique, (ou à un flux commun) du macabre voire du réalisme magique sud-américain.

\Mots-clés : #corruption #historique #politique #regimeautoritaire #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Mar 19 Jan - 21:27
 
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Sujet: Antonio Lobo Antunes
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Andreï Makine

L’ami arménien

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Originale: Français, 2021

CONTENU :
Grasset - raccourci a écrit:A travers l’histoire d’une amitié adolescente, Makine révèle dans ce véritable bijou de littérature classique un épisode inoubliable de sa jeunesse.
Le narrateur, treize ans, vit dans un orphelinat de Sibérie à l’époque de l’empire soviétique finissant. Dans la cour de l’école, il prend la défense de Vardan, un adolescent que sa  pureté, sa maturité et sa fragilité désignent aux brutes comme  bouc-émissaire idéal. Il raccompagne chez lui son ami, dans le quartier dit du « Bout du diable » peuplé d’anciens prisonniers, d’aventuriers fourbus, de déracinés égarés «qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances. »
Il est accueilli là par une petite communauté de familles arméniennes venues soulager le sort de leurs proches transférés et emprisonnés en ce lieu, à 5 000 kilomètres de leur Caucase natal, en attente de jugement pour « subversion séparatiste et complot anti-soviétique » parce qu’ils avaient créé  une organisation clandestine se battant pour l’indépendance de l’Arménie.



REMARQUES :
Le narrateur de l’histoire raconte une épisode de plusieurs semaines en automne d’une année au début des années 70 dans une grande ville de Sibérie au bord de l’Ienissei : Il a treize ans, vit dans un orphelinat, connaît déjà les tracasseries d’une vie sous la violence. A l’école il se fait garde de corps de Vardan, d’un an son aîné, mais plus fin, gracieux, pure, atteint même d’une maladie dite « arménienne » - objet idéal pour les railleries. Ce garçon, bien plus mûr et « spirituel », va ouvrir au narrateur un autre monde. De par ses actes et paroles, il l’ouvre à une « autre dimension », à une vie qu’il ne croyait pas possible. La bonté exercée envers une prostituée ivre… ; le parabole du ciel qui commence sous nos pieds… Et ce garçon va le guider vers son chez soi, dans la petite communauté arménienne de la ville. Gens qui suivent leurs parents à ce lieu de détention, en attente de jugement… Il y rencontrera des figures splendides : Sarven la patriarche, imposant, sage ; Chaviram, la mère adoptive de Vardan, aimante ; la belle Gulizar qui a suivi avec dignité son mari qui se trouve au prison. Et quelques personnages autour qui goûtent aussi l’hospitalité de ce groupe bien pauvre, mais si chaleureux. Mais oui : « Le Royaume d’Arménie » tout proche, une sorte de refuge… Quel monde pour ce garçon orphelin qui en est transformé et marqué en ces quelques semaines de cotoiement !

Les victimes de la « Histoire », des guerres, des persécutions, revêtent une dignité et transmettent une nostalgie d’autre chose, ouvre  à un changement de vision. Ce milieu est complètement nouveau, et à jamais marquant, pour le jeune narrateur, l’Alter Ego de Makine, lui, qui reste si mystèrieusement inconnu dans sa biographie...

La langue est magnifique, c’est un français pas compliqué, mais d’une finesse et ciselé où chaque mot est bien pesé. C’est un bonheur. Et je le dis aussi vu que son dernier livre m’avait un peu étonné et laissé sur ma faim. Ici il réjoind les plus beaux livres qu’il nous a déjà laissés !


\Mots-clés : #autobiographie #jeunesse #regimeautoritaire
par tom léo
le Jeu 14 Jan - 16:48
 
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Sujet: Andreï Makine
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Luciano Bolis

Mon grain de sable

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire 12232510

Je ne me souviens d’aucun roman qui atteigne une telle inventivité dans la terreur (les fascistes sont apparemment beaucoup plus imaginatifs que les romanciers). Par égard pour le lecteur, Luciano Bolis ne s’étend pas sur les tortures subies, mais même sans qu’il insiste, l’image du prisonnier qui, une main dans sa gorge qu’il a tranchée, essaie d’arracher ses organes vitaux, dépasse la fiction ‒ sans doute parce que c’est une "histoire vraie".
Il apparaît évident que nous ne sommes pas tous égaux : je suis incapable d’une telle force de caractère, et il est clair que, déterminismes génétiques ou culturels, éthique, pratique de l’effort, chance aussi, Luciano Bolis est exceptionnel ‒ et sans doute "exemplaire".
À une époque où les autoritarismes et autres abus de pouvoir ressurgissent (s’ils avaient disparu, au moins des caméras), ce témoignage donne amplement à penser, peut-être à agir, mais surtout à se conduire.

\Mots-clés : #regimeautoritaire #temoignage
par Tristram
le Ven 27 Nov - 19:56
 
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Sujet: Luciano Bolis
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Ödön von Horváth

Un fils de notre temps

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Dieu sait où peut nous mener notre réflexion ! C'est ce qui inquiète ce fils de la guerre ― né en 17 ― et le texte de nous plonger dans la tête de ce fasciné des drapeaux et des armées. Les pensées fusent, vont et viennent et emportent notre personnage comme une feuille morte à la moindre rafale, au temps où même le vent assassine.

Je ne suis pas une crapule, mon cœur est une mer noire.
Sous un ciel enflammé.
Les nuages, ils avancent si furieusement...


L'organisation typographique du texte (un retour à la ligne à chaque phrase) soutient le rythme des pensées de ce jeune homme sensible, si vite fanatisé et si vite refroidi. Les rencontres sont brèves, les événements sans suite. Dès le début Ödön von Horváth nous fait comprendre et répète que son héros respire la solitude, et que cette solitude n'a pas le moindre poids. Il n'attend qu'une idée pour se fondre dans la masse ou pour aimer. Si par ailleurs l'auteur est assez transparent dans son propos (le message est clair : on est foutu lorsque la société a décidé de supprimer l'individu) j'ai mis beaucoup de temps à saisir l'importance de ce qui traverse le récit de bout en bout, et de ce fait, ai mis également beaucoup de temps à sympathiser avec notre héros et même à le trouver intéressant.

Mots-clés : #regimeautoritaire #solitude
par Dreep
le Mar 13 Oct - 19:30
 
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Sujet: Ödön von Horváth
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QIU Xiaolong

Encres de Chine

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Troisième polar avec l’inspecteur principal Chen, également poète et cadre du Parti, qui, plongé dans une traduction, suit de loin l’enquête sur le meurtre d’une ancienne garde rouge (mouvement étudiant utilisé puis opprimé par Mao) ayant été liée à un écrivain et traducteur victime de la Révolution culturelle.
« Peiqin avait remarqué que dans l’histoire de la littérature chinoise contemporaine, la plupart des intellectuels de formation universitaire étaient devenus traducteurs plutôt qu’écrivains, pour des raisons politiques faciles à comprendre. »

Ce livre paru en 2004 donne des vues très intéressantes sur la Chine en pleine évolution des années quatre-vingt-dix, sur la vie difficile des Shanghaïens dans de minuscules logements vétustes des années trente (tels ceux de l’architecture traditionnelle shikumen, « caractéristique de l’époque des concessions étrangères ») sans eau courante mais pot de chambre de rigueur, se nourrissant de plats cuisinés par les nombreux restaurants et petits commerces (les pousses d’oignon qui apparaissent dans différents plats sont vraisemblablement des cébettes). Ils croisent les Messieurs Gros-Sous, les nouveaux riches d’un capitalisme coexistant avec le socialisme…
« Le complexe New World serait peut-être à l’image de la Chine d’aujourd’hui, pleine de contradictions. Au-dehors, le système socialiste, sous l’autorité du Parti communiste ; à l’intérieur, le capitalisme sous toutes ses formes. La combinaison des deux pouvait-elle fonctionner ? Peut-être. Personne ne pouvait le dire, mais jusqu’à présent, cela marchait plutôt bien, malgré la tension entre les deux systèmes. Et malgré le prix à payer : l’écart toujours plus grand entre riches et pauvres. »

« Mais les autorités du Parti avaient dû se rendre compte que plus on tentait de retenir les dissidents au pays, plus on attirait l’attention sur eux à l’étranger. Une fois hors de Chine, ils cessaient d’être un centre d’intérêt, même temporaire. »

« Mais le camarade Deng Xiaoping avait sans doute eu raison d’affirmer qu’il fallait d’abord permettre à quelques Chinois de devenir riches dans la société socialiste, et qu’ensuite les richesses accumulées par eux "s’écouleraient peu à peu" vers les masses. »

(Refrain toujours repris, et aussi peu avéré, de la pseudo-théorie économique du ruissellement.)
Ces classes montantes, fortunées, élitistes, friandes de « petites secrétaires » et adeptes de la « consommation ostentatoire », ne sachant comment dépenser leur argent sont attirées par un décor rappelant « l’âge d’or » traditionnel, qui leur sert de référence culturelle ; c’est finement observé, et peut être constaté dans nombre d’autres sociétés (notamment au Moyen-Orient y compris Israël, et sans doute partout où infuse l’occidentalisme prospère).
De même j’ai retrouvé des aspects similaires et typiques des sociétés mal rétablies de l’assujettissement à un État omnipotent :
« ‒ Bah, c’est cela, un restaurant d’État, dit Gu. Bénéfices ou pas, les gens qui travaillent ici reçoivent le même salaire. Ils se fichent des désirs des clients. »

Les préoccupations chinoises ne sont pas toujours spécifiques à cette société :
« Il n’aimait pas cet aspect des réformes économiques de la Chine. Comment se débrouillaient ceux qui n’avaient ni argent ni relations ? La direction d’un hôpital aurait dû manifester un peu d’humanité. »

« Dans les années quatre-vingt-dix, des millions de paysans jugeaient impossible de rester dans leurs villages reculés, quand ils découvraient à la télévision le mode de vie des gens de la classe montante dans les villes de la côte. Malgré les efforts du gouvernement pour équilibrer le développement des villes et des campagnes, un clivage inquiétant s’était formé entre riches et pauvres, urbains et ruraux, habitants de la côte et habitants de l’intérieur des terres – conséquence des réformes économiques lancées par Deng Xiaoping dix ans plus tôt. »

« Un nouveau type de relations sociales semblait s’être développé, une sorte de toile d’araignée dont les fils reliaient les personnes en fonction de leurs intérêts. Chaque fil était dépendant des autres. »

L’évocation de Le Docteur Jivago de Boris Pasternak a aussi été développée par Qiu Xiaolong dans sa nouvelle La Bonne Fortune de Monsieur Ma : c’est l’histoire d’un petit libraire condamné à trente ans de prison pour avoir en rayon ce roman.
Ce livre m'a intéressé, et si la suite de la série "inspecteur Chen" me déçoit, je me pencherai sur les nouvelles de la Cité rouge.

Mots-clés : #historique #polar #politique #regimeautoritaire #revolutionculturelle #social
par Tristram
le Mer 30 Sep - 16:49
 
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Sujet: QIU Xiaolong
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Ossip Mandelstam

Arménie
Voyage en Arménie & poèmes

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Lu dans l'édition La Barque parue en 2015, qui réunit à la fois "voyage..." et les poèmes afférents à l'Arménie.
Il reste tentant de lire "voyage..." dans la traduction d'André du Bouchet, ce sera sans aucun doute pour une autre fois.


Voyage entrepris comme une bouffée d'air chipée à nuit totalitaire du Kremlin.
Mandelstam, sentant sa fin proche, est-il déjà le condamné qui couchera les seize vers de l'Épigramme contre Staline ?
La thèse se tient, Mandelstam, en passeur, tente en effet de transmettre quelques bribes d'une Arménie millénaire ou éternelle, une Arménie culturelle, dirait-on aujoud'hui, aussi irrémédiablement vouée à destruction par rouleau compresseur soviétique que ne le fut le peuple arménien de Turquie, victime du génocide que l'on sait quelques années auparavant, incluant aussi la Géorgie (terre natale de Staline, soit mentionné en passant), l'évocation des Kurdes (chapitre Alaguez).

L'Arménie ?
C'est l'exotisme extrême, les confins au midi de l'Empire, une culture, un héritage et une langue non russes.
Mandelstam dévie de son propos, en coq-à-l'âne, pour nous confier quelques admirables pages dans ce curieux fourre-tout, chapitres "Moscou", "Les naturalistes", "Les français"...

Le poésie n'est pas sans sourdre de ces pages, témoin les deux premières phrases de l'extrait ci-dessous, quant aux termes utilisés pour eau et village, ils ont marqué André du Bouchet, dans le recueil "Ici en deux", peut-être en bafouillerai-je trois mots sur son fil un de ces jours:

Chapitre Sevan a écrit:Tout autour frisaient des copeaux. Le sel rongeait la terre, et les écailles de poisson clignaient de l'œil comme des éclats de quartz.
À la cantine de la cooprétavie, toute en rondins comme partout à Noradouz, et dans un style allemand cher à Pierre le Grand, on mangeait côte à côte d'épais chachlyks de moutons élevés en artel.
  Les ouvriers remarquèrent que nous n'avions pas de vin et, comme il sied à de vrais hôtes, ils remplirent nos verres.
  Je bus en mon for intérieur à la santé de la jeune Arménie, à ses maisons de pierre orange, à ses commissaires du peuple aux dents blanches, à la sueur de ses chevaux, au piétinement des files d'attente et à cette langue que nous ne sommes pas dignes de parler, tenus de rester à l'écart dans notre infirmité.
  Eau en arménien se dit: djour.
  Village: gyouk.


Mots-clés : #lieu #poésie #regimeautoritaire #voyage
par Aventin
le Ven 4 Sep - 13:29
 
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Sujet: Ossip Mandelstam
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MA Jian

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LA ROUTE SOMBRE


Effectivement, on peut dire ça...sombre, très sombre, même carrément noire....âmes sensibles et femmes enceintes ou projetant de le devenir, s'abstenir !

Quatrième de couverture : "Jeune paysanne née au coeur de la Chine rurale, Meili est mariée à Kongzi, l’instituteur du village, lointain descendant de Confucius. Ensemble, ils ont une fille, mais Kongzi, qui veut à tout prix un fils pour poursuivre la lignée de sa célèbre famille, met à nouveau Meili enceinte, sans attendre la permission légale. Lorsque les agents de contrôle des naissances envahissent le village pour arrêter ceux qui ont transgressé les règles, père, mère et fille fuient vers le fleuve Yangtze. Ils commencent alors une longue cavale vers le Sud, à travers les paysages dévastés de la Chine, trouvant de menus travaux au passage, parfois réduits à mendier et obligés de se cacher des forces de l’ordre. Alors que le corps de Meili continue d’être pris d’assaut par son mari et que l’État cherche à le contrôler, elle se bat pour reprendre en main sa vie et celle de l’enfant à naître.
Avec La route sombre, Ma Jian, célèbre dissident chinois, signe un roman bouleversant où la violence du contrôle social vous saisit de plein fouet."


Je dois dire que j'ai lu ce roman, excellent, très bien écrit et construit, ne sombrant jamais dans le pathos..un peu comme des faits cliniques analysés....absolument abasourdie par les malheureuses aventures qui arrivent à ce jeune couple et par le tableau de cette Chine... que je n'imaginais même pas...pas à ce point en tout cas.....on est bien loin de Pearl Buck !.

La politique de l'enfant unique mise en place par le gouvernement chinois en 1979 a eu des conséquences dramatiques....stérilisation forcée, avortement jusqu'à 8 mois, commerce des foetus qui finissent dans des restaurants et qui sont censés apporter santé, vigueur et force....tout ce petit monde, hormis les principales intéressées, évidemment, qui se gave....une corruption générale et organisée :

"Les autorités du village ne se contentent plus d'arrêter ceux qui ont enfreint les lois du planning familial [...] Ils confisquent l'argent qu'ils ont sur eux, vident leurs comptes en banque - et tout cela va remplir les poches des dirigeants du district."


Le mari de Meili, notre héroïne, Kongzi, descendant lointain de la lignée de Confucius...

"ces salauds de communistes ont réussi à détruire l'héritage de Confucius : la bienveillance, la droiture, la propriété, la sagesse - toutes les valeurs qu'il mettait en avant ont disparu. Quand la femelle d'un panda attend un petit, la nation entière se réjouit. Mais quand une femme tombe enceinte, on la traite comme une criminelle. Dans quel pays sommes nous donc ?"

Meili, admirable de courage, de détermination, ne cesse de lutter pour assurer sa survie, celle de sa famille... cache sa nouvelle grossesse ( interdite) tant qu'elle le peut....se bat et se débat comme un beau diable pour progresser socialement...ce qui est son but ultime...

"Elle a découvert que les femmes ne sont pas maîtresses de leur propre corps, dont leurs maris et l'état se disputent la possession: les maris pour satisfaire leurs besoins sexuels et engendrer des héritiers mâles - et l'Etat pour affermir son pouvoir et faire régner la terreur, en les contrôlant sans arrêt. Ces intrusions constantes dans les régions les plus intimes de son corps l'ont coupée de son identité profonde......"Mieux vaudrait encore être morte, pense t- elle..."

A ceci s'ajoutent les dégâts écologiques causés par les usines, le recyclage des matériels électroniques récupérés de toute l'Europe....etc....

Un roman glaçant.... faut s'accrocher ! Hallucinant !

Je comprends que l'auteur vive désormais à Londres et soit indésirable en Chine No


\nMots-clés : #conditionfeminine #regimeautoritaire
par simla
le Lun 3 Aoû - 2:46
 
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Sujet: MA Jian
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Vénus Khoury-Ghata

Les derniers jours de Mandelstam

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Paru en 2016, 120 pages environ.

Plutôt qu'une bio narrative de la fin d'Ossip Mandelstam, avec ce côté source et références et tâcheron du "travail universitaire", Vénus Khoury-Ghata reste poétesse qui parle d'un poète, nul lecteur ne s'en plaindra je crois.

Âpre dans son écriture, ciselant froid, avec cette étrange façon, déjà observée dans d'autres de ses œuvres, de ressasser, ou de remettre à nouveau un point déjà abordé plus tôt dans son ouvrage, une redite en somme, le truc qu'aucun éditeur n'accepterait, le machin à éviter absolument dans les bons conseils à écrivain:
Eh bien, qu'on se le dise: il y a, à la règle, l'exception Vénus Khoury-Ghata.

Par exemple quand elle prend appui sur, puis utilise en leitmotiv ces deux vers de la première version du poème de Mandelstam sur Staline:
On n'entend que le montagnard du Kremlin,
L'assassin et le mangeur d'hommes.

 
D'autant qu'elle remet tel ou tel point (celui ci-dessus et bien d'autres encore) avec un ajout, parfois très ténu, une manière "l'air de rien"...
Et puis, comme un couplet de refrain dans une chanson, on y est appâté, on démarre comme lors d'une reprise en chœur...avec quel autre auteur un tel procédé pourrait-il fonctionner en prose, je me demande ?  

Bien entendu je n'ai pas évité l'écueil prévisible, qui est que ce livre oriente vers de nouveaux livres dont on se fait une joie de les classer parmi les "à lire absolument, bientôt" (PAL en langage du forum):

- En premier lieu l'intégralité de la poésie de Mandelstam bien entendu, en dépit de mon extrême réticence à lire de la poésie traduite en provenance d'une langue qui m'est totalement inconnue.

- Ensuite Le ciel brûle, de Marina Tsvetaïeva (quelqu'un aurait lu ?), et Contre tout espoir, Souvenirs (trois tomes) de Nadedja Mandelstam (idem, quelqu'un aurait lu ?), les poésies de Nikolaï Stepanovitch Goumilev (réitérons: quelqu'un aurait...).

- Bien sûr l'ouvrage de Vénus Khoury-Ghata paru en 2019 sur Marina Tsvetaïeva...

A contrario, subitement, une moindre envie de parcourir à nouveau des pages de Gorki, Boukharine, Pasternak (encore que ce dernier, bien que flageolant sur le chapitre courage, n'a pas été sans aider le couple Mandelstam)...  


On apprend tout de même pas mal de choses sur Mandelstam, sa folie, sa misère, sa fin horrible dans l'univers concentrationnaire stalinien, l'opiniâtreté de Nadedja pour que la poésie de Mandelstam nous parvienne - tard il est vrai, dans les années 1960 et elle s'est imposée très doucement, petit à petit.

Ces éléments-là, pas forcément tous à portée de clic sur moteur de recherches, sont à l'évidence de l'ordre de la bio classique.
Mais en sus, Vénus Khoury-Ghata, la plume acérée, concise et poignante, nous livre un ouvrage plein, fin et sensible - faisons rapide: de grande qualité.

Enfin, il est bon qu'un autre poète (Jean-Paul Michel) me le martèle pour que j'opine quand je n'y crois plus, mais si vous prenez pour une boutade le fait que la poésie a le pouvoir de changer le monde (quoique rarement en temps réel, c'est-à-dire dans l'immédiateté synchrone à l'époque d'écriture), jetez donc un coup d'œil à ces pages-là...  


Mandelstam est le seul à entendre sa voix déclamer ses poèmes à ses voisins, des déportés comme lui.

  La poésie, dernier souci de la horde de prisonniers, susceptibles d'être fusillés d'un jour à l'autre.
  Ils veulent du pain, pas des mots.
  Ils sont en colère, les moins malades brandissent des poings vengeurs.
  Leurs hurlements n'empêchent pas le poète de poursuivre sa lecture.
  Sa voix, il en est certain, finira par couvrir leur vacarme.
  En plus du pain, ils réclament une soupe moins diluée et exigent d'être traités en êtres humains.
  Entassés depuis des mois dans le camp de transit situé à un jet de pierres de Vladivostok sans voir le ciel.

  Sans voir le bout du tunnel, sans savoir la date de départ pour la Sibérie, devenue lieu de villégiature comparée à l'enfer du camp.
  Pas de train pour les transporter en Sibérie, leur dit-on.
  Les rumeurs dans le chaos tiennent lieu de décret.
  Venus de toutes les villes du pays, les wagons déversent sur les quais à déporter ou à fusiller puis repartent à la recherche d'autres suspects, d'autres dissidents à déporter ou à fusiller.

  Comment fait-on le tri ?
  Qui décide d'écourter ou de prolonger une vie ?
  "Écrémer le pays le débarrasser de tous ceux qui pensent autrement que le régime en place" est le mot d'ordre.
  Un bruit de bottes scande le sommeil de Mandelstam alors que personne ne marche; le typhus a cloué ses voisins sur leurs planches.

  "Lève-toi, tu es interdit de séjour au camp. Interdit de mourir sans la permission de Staline".
  Une fausse impression, les mains qui le secouent, la bouche qui crie son nom.
  Peu importe à Mandelstam qu'il soit devenu fou, il sait qu'il est poète et cela lui suffit.
  Il sait aussi qu'il est encore en vie, sinon il ne saurait pas que ses voisins de planches s'appellent Fédor, Piotr, Vlada ou Anton.
  Il connaît leurs noms mais n'arrive pas à coller un visage sur chacun de ces noms.
  Leurs noms, la bouée de sauvetage. Il s'y accroche pour ne pas sombrer. Mourrait si jamais il les oubliait.    

 



Mots-clés : #biographie #devoirdememoire #exil #poésie #regimeautoritaire #violence #xxesiecle
par Aventin
le Dim 5 Juil - 9:03
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
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Gabriel Garcia Marquez

L'automne du patriarche

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Le dernier puisque à l'évidence le cadavre découvert dans la maison du pouvoir, un véritable capharnaüm,  est bien celui du dictateur, sa défunte mère Bendicion Alvarado pourrait en témoigner, elle la canonisée laïque ! Le corps en habit de général, son physique : des pieds de pachiderme et son appareil génital que défigure une vilaine hernie ! Il n'a pas survécu à ses précédentes morts !

"pourtant quand les rumeurs de sa mort semblaient les plus sûres on le voyait paraître plus vivant et plus autoritaire que jamais au moment le plus imprévu pour imposer d’autres caps imprévisibles à notre destin. Il aurait été facile de se laisser convaincre par les indices immédiats du sceau présidentiel ou la dimension surnaturelle de ses pieds de marcheur increvable ou l’évidence insolite de cette roupette volumineuse que les charognards n’avaient pas osé picorer, mais quelqu’un gardait toujours le souvenir d’autres indices semblables chez d’autres morts moins importants du passé. "

Le Général président qui n'a pas d'âge défini mais que l'on peut situer entre 107 et 232 ans a exercé de nombreuses années  son pouvoir tyrannique.

Tout les ingrédients sont là, arrestations arbitraires, tortures, tueries de masses,  l'enrichissement ( l'argent et les propriétés du général), sa paranoïa, ses superstitions, sa sexualité.

S'y mêlent l'ingérence et la spoliation d'autres pays, notamment la capture de "la mer" cette mer qu'il aimait observé de sa fenêtre. La décrépitude de la vieillesse surgit au long du récit, de la perte des souvenirs à la perte de la vie.


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[center]-----------------

Tout ce que je pourrais dire ne serait que faiblesse devant une telle écriture, une telle imagination ; car ce n'est que de la fiction, une satire  non ? ......................quoi que !

La longueur XXL des phrases  ajoute à la fantaisie, à la bizarrerie de cette  écriture débridée, ensorcelante, poétique.

(je ne sais si c'est habituel  le changement de personne, sautant impromptûment du je au il ou se nommant général)

Ce n'est que ma première intrusion dans l'oeuvre de l'auteur ; je laisse donc parler les extraits

" il était minuit et le général Rodrigo de Aguilar n’arrivait toujours pas, quelqu’un tenta de se lever, avec votre permission, dit-il, il le pétrifia d’un regard mortel qui signifiait que personne ne bouge, que personne ne respire, que personne ne vive sans ma permission jusqu’au douzième coup de minuit où les rideaux s’ouvrirent et où l’illustre général de division Rodrigo de Aguilar fit son entrée sur un plat d’argent, étendu de tout son long sur une garniture de choux-fleurs et de laurier, macéré dans les épices, doré au four, accommodé avec son uniforme à cinq amandes d’or des grandes occasions et les ganses du courage illimité sur la manche retroussée de son bras de manchot, sept kilos de médailles sur la poitrine et un brin de persil dans la bouche, prêt à être servi à ce banquet de camarades par les équarisseurs officiels devant nous tous les invités pétrifiés d’horreur qui assistâmes le souffle coupé à l’exquise cérémonie du découpage et de la distribution, puis quand il y eut dans chaque assiette une part de ministre de la Défense farci aux pignons et aux herbes, il donna l’ordre de commencer, bon appétit messieurs !"

"... il nous promit de reconstruire une réplique exacte du panthéon des hommes illustres dont les décombres calcinés sont restés tels jusqu’à nos jours, il ne fit rien pour dissimuler le terrible exorcisme du mauvais rêve mais profita de l’occasion pour liquider l’appareil législatif et judiciaire de la vieille république, écrasa d’honneurs et de fortune les sénateurs les députés les magistrats dont il n’avait plus besoin désormais pour sauver la façade comme au début de son régime, il les exila dans des ambassades heureuses et lointaines ne gardant pour toute suite que l’ombre solitaire de l’Indien à la machette qui ne l’abandonnait jamais, goûtait sa nourriture et son eau, maintenait les distances, surveillait la porte tandis que lui restait chez moi alimentant la rumeur qu’il était mon amant secret alors qu’en réalité il me rendait visite deux fois par mois pour consulter les tarots durant ces nombreuses années où il se croyait encore mortel, avait la vertu du doute, savait se tromper et accordait plus de confiance aux cartes qu’à son instinct primitif, arrivait toujours aussi effrayé et vieux que la première fois où il s’était assis devant moi et sans dire un mot m’avait tendu ces mains aux paumes lisses et tendues comme un ventre de crapaud telles que je n’en avais jamais vu et ne devais jamais en revoir au cours de ma longue vie de liseuse de destins étrangers, il les avait posées en même temps sur la table comme deux suppliques muettes de condamné, il me parut alors si anxieux et désabusé que je fus moins impressionnée par ces paumes arides que par sa mélancolie sans soulagement, la débilité de ses lèvres, son pauvre cœur de vieillard rongé par l’incertitude et dont le destin non seulement nous échappait dans les lignes de ses mains mais dans toutes les sources de consultation dont nous disposions, car dès qu’il les coupait les cartes devenaient des puits troubles, le marc de café s’embrouillait au fond de la tasse où il avait bu, les clefs de tout ce qui avait quelque chose à voir avec son avenir, son bonheur et la réussite de ses actions s’évanouissaient pour devenir limpides dès qu’il s’agissait par contre du destin des gens qu’il fréquentait de près ou de loin, nous vîmes donc sa mère Bendicion Alvarado en train de peindre des oiseaux........................

"elle s’était agrippée à pleines mains à mes cheveux pour ne pas mourir seule dans le vertige abyssal où je me mourais sollicité à la fois et avec la même violence par toutes les urgences du corps, et cependant il l’oublia, il resta seul dans les ténèbres à se chercher lui-même dans l’eau saumâtre de ses larmes général, dans le fil paisible de sa bave de bœuf, général, dans l’étonnement de son étonnement de madre mía Bendicion Alvarado comment ai je pu vivre tant d’années sans connaître ce doux supplice, pleurait-il, étourdi par les désirs de ses reins, le chapelet de pétards de ses tripes, le déchirement mortel du tendre entacule qui lui arracha les entrailles et le transforma en bête égorgée dont les bonds d’agonie éclaboussaient les draps neigeux d’une matière chaude et acide qui corrompit dans sa mémoire l’air de verre liquide de cette soirée de pluie radieuse de la moustiquaire, car c’était de la merde, général, et cette merde-là c’était la vôtre"
Mots-clés : #regimeautoritaire #satirique
par Bédoulène
le Dim 10 Mai - 14:34
 
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Sujet: Gabriel Garcia Marquez
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Evguenia Guinzbourg

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Le vertige Tome 1

« L’année 1937 commença, en vérité, à la fin de 1934, très exactement le 1er décembre 1934.
À 4 heures du matin, le téléphone sonna. Mon mari, Pavel Vasilevitchi Axionov, membre du Secrétariat du Comité régional du parti de Tatarie, était en mission. De la pièce à côté me parvenait la respiration régulière des enfants qui dormaient.
— Rendez-vous à 6 heures au Comité régional, bureau 38 !
C’est à moi, membre du parti, qu’on l’ordonnait »


Evguénia (Jénia) est accusé de ne pas avoir dénoncé le Trostkyste Elvov avec qui elle travaillait et qui a été arrêté. Ce dernier la prévient « vous ne comprenez pas les évènements qui viennent pour vous ce sera très difficile ». Ce le fut.

« — Mais il avait toute la confiance du Comité régional. Les communistes l’avaient élu membre du Comité urbain.
— Vous deviez signaler que l’on commettait une erreur. C’est bien pour cela que vous avez reçu une éducation supérieure et un titre académique.
— Mais a-t-on dès à présent prouvé qu’il était trotskyste ?
Cette naïveté provoqua une explosion de sainte indignation.
— Il a été arrêté, oui ou non ? Pensez-vous peut-être qu’on arrête sans disposer de faits précis ? »


Arrestation, procès où les accusés doivent se repentir de ce dont on les accuse, c’est-à-dire tout et n’importe quoi puisque la réalité est la fausseté des accusations.

« se frappant la poitrine, les coupables criaient bien haut qu’ils avaient fait preuve de myopie politique, qu’ils avaient manqué de vigilance, qu’ils s’étaient montrés conciliants à l’égard d’individus douteux, qu’ils avaient porté de l’eau au moulin du coupable, qu’ils avaient fait preuve de libéralisme pourri. Ces formules, et bien d’autres du même genre, retentissaient sous les voûtes des édifices publics »

« Après chaque procès, les choses allaient plus mal. Bientôt se répandit la terrible accusation d’« ennemi du peuple ». Par une logique infernale, chaque région et République devait avoir son quota d’« ennemis » pour ne pas se montrer en retard sur la capitale ».

Sommée de rendre sa carte du parti communiste, qu’elle gardait précieusement, lui est retiré le droit d’enseigner et arrive l’année 1937 où elle est convoquée au « Lac Noir », se suivront l’internement dans plusieurs prisons, le procès : Evguenia ne s’est jamais repentie, elle fut condamnée à 10 ans ! En isolement pendant 3 ans à Laroslavl d’où elle fut envoyé à Kolyma.

Que ce soit en prison, à l’isolement, au cachot disciplinaire Evguenia récitait à haute voix quand s’était permis ou dans sa tête les poèmes d’Essénine, Maïakoski, Nekrassov…….la poèsie, la littérature la soutenaient.
Déjà avant leur départ en train portant mention « outillage spécial »(elles les incarcérées) Jénia et les autres détenues avaient pu avoir des nouvelles de l’extérieur, les bourreaux devenaient à leur tour victimes. Que d’ennemis du peuple , l’année 1937 en était fructueuse !!

Vous pouvez suivre le parcours de Jénia d’après les extraits qui suivent :

« Parfois le convoi, obéissant à je ne sais quel ordre supérieur, s’arrêtait des journées entières. Pas le moindre souffle d’air ne pénétrait dans notre fourgon, qu’envahissait en revanche une terrible puanteur. La porte était fermée hermétiquement. Nous avions l’ordre de nous taire, même lorsque le train était arrêté en pleine campagne. »
Camps de transit  de Vladivostok: « Carcérales »… Les affreuses bêtes qu’on appelle « carcérales »… Nous traînerons avec nous cette définition, comme un poids écrasant, pendant près de dix ans. Nous sommes les plus méchantes des méchantes, les plus criminelles des criminelles, les plus malheureuses des malheureuses ; le comble du mal. »

Avec un cynisme qui désarmait et qui n’étonnait plus personne, le médecin du camp faisait son « diagnostic » d’après la condamnation. Les travaux forcés les plus durs, qui exigeaient une santé de « première catégorie », étaient réservés aux « politiques.
« Bizarrement, ce nom de Kolyma qui terrorisait tout homme libre, non seulement ne nous effrayait pas, mais éveillait en nous une espérance.
— Si nous pouvions partir bientôt !
— À Kolyma, au moins, nous mangerons à notre faim.
— Le froid et le gel sont préférables à cet étouffement ! »


Sur le Djourma – le bateau qui emmène à Kolyma, embarque aussi les femmes du « milieu » :

« Ce n’étaient pas des garces banales, mais l’extrême du monde de la délinquance : des récidivistes, des homicides, des perverses, des maniaques sexuelles. Aujourd’hui encore je suis fermement convaincue qu’on ne devrait pas reléguer ce genre de femmes dans des prisons ou dans des camps, mais dans des hôpitaux psychiatriques. Lorsque je vis s’engouffrer dans la cale cette horde aux visages simiesques, ces corps à moitié nus et tatoués, je crus qu’on avait décidé de nous faire exterminer par des folles. »

Poème d’Essénine :
« Pas de chance, aujourd’hui,
Madame la mort ! Au revoir.
Jusqu’à la prochaine. »

A Magadan : Pour Jénia travail de « droit commun » à l’hôtel, puis au réfectoire, elle récupère. Elle a la chance de trouver des « aides », la répartitrice des travaux (contre un manteau), le cuisinier sourd, un médecin.

Arrive un convoi d’hommes : « « Il y a parmi nous un gars de chez vous, oui, de Kazan… C’est la fin. Il ne tiendra pas jusqu’à ce soir. Il a su qu’une femme de Kazan travaillait au réfectoire et il m’a envoyé demander du pain. Pouvez-vous lui en donner ? Avant de mourir, il voudrait au moins manger à sa faim. Il s’agit d’un de vos compatriotes. Vous qui êtes au réfectoire…
« — Tenez, fis-je en lui tendant ma ration. Et donnez-lui un salut de ma part. Attendez ! Comment s’appelle-t-il ?
— C’est le major Elchine. Il travaillait au N.K.V.D., à Kazan.
Je laissai tomber le morceau de pain. Le major Elchine !
Voilà le pain. Donnez-le lui… Attendez ! Dites-lui seulement qui le lui envoie. Rappelez-vous mon nom, et dites-le lui.


C’était l’enquêteur qui avait estimé « ses crimes » ! Le bourreau était à présent victime !

A l’abattage des arbres, départ vers Elguen !

« — Vous avez trois jours pour vous entraîner. Pendant ces trois jours, la nourriture vous sera distribuée sans tenir compte de la norme. Après, on vous la distribuera en proportion de votre travail. Vous mangerez autant que vous abattrez.
Pendant trois jours, Galia et moi, nous tentâmes l’impossible. Pauvres arbres ! Comme ils souffraient sous nos coups maladroits ! »

« À partir de ce jour, celles qui n’atteignaient pas la norme – c’était le cas de toutes les « politiques » tirées de prison, sans exception – furent, au retour du travail, conduites non plus dans les baraques, mais directement au cachot. Il est difficile de décrire ce cachot disciplinaire. C’était une petite baraque sans chauffage et qui ressemblait à des latrines publiques : il était absolument interdit d’en sortir et aucun seau n’y avait été installé. »

« Un jour de mai, alors que j’étais occupée à couper les nœuds d’un mélèze que nous venions d’abattre, je vis pour la première fois, près d’une souche fraîche, dans la vapeur de la glace qui fondait, un petit rameau de myrtilles conservé sous la neige, un vrai miracle de fragilité, une création parfaite de la nature. Il portait six baies d’un rouge presque noir, si délicates qu’on avait le cœur serré à les regarder. Comme tout ce qui est trop mûr, les baies tombaient au moindre contact. On ne pouvait les cueillir sans qu’elles fondissent entre les doigts. Mais en se couchant par terre, sur le ventre, on pouvait les manger directement à même la branche. Je les saisis de mes lèvres sèches et crevassées par le vent, et les pressai une à une entre ma langue et mon palais. Elles avaient une saveur indescriptible : celle d’un vin qui « bonifie en vieillissant ». La saveur acidulée des myrtilles ordinaires n’est en rien comparable à l’arôme enivrant de ces baies que les souffrances endurées pour surmonter l’hiver rendaient encore meilleures. Quelle découverte ! Je mangeai les fruits de deux branches, à moi toute seule. Et ce n’est que lorsque j’en découvris une troisième, que je redevins un être humain, capable de solidarité ; je criai, agitée :
— Galia ! Galia ! Jette ta hache et viens vite ! Regarde… J’ai rencontré « du raisin aux larmes d’or ».


« — On t’envoie à la maison d’enfance. Tu y seras infirmière, me dit d’un ton aimable le jeune soldat qui était venu nous chercher.
Je l’aurais embrassé.
Pendant le trajet, notre remorque se détacha du tracteur et tomba dans le canal qui, bien que nous fussions en juin, était gelé. Mais comment donner de l’importance à cet épisode ? Encore une fois, j’avais échappé à la mort. »


La suite dans le Tome II.

C’est une excellente lecture, nous découvrons le terrifiant régime stalinien, le destin de la personne accusée d’être un « ennemi du Peuple », des premiers instants où on s’interroge d’une convocation, puis où on commence à craindre, l’arrestation, le procès, la condamnation.

L’auteure en racontant son drame personnel montre également celui de ses compagnes de tout horizon, de toutes opinions politiques : des socialistes révolutionnaires, des communistes, des trotkystes ……
En fond la société dans les années 30 et le rappel des évènements internationaux (la guerre d’Espagne…)


Mots-clés : #autobiographie #campsconcentration #regimeautoritaire
par Bédoulène
le Sam 28 Mar - 0:08
 
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Sujet: Evguenia Guinzbourg
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Vassili Axionov

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Paysages de papier

1973 à Moscou sous la présidence de Brejnev. Un jeune ingénieur Igor Vélocipèdov , nom ayant  200 ans d’existence donc bien avant l’invention du vélocipède, se plait-il à rappeler, travaille consciencieusement et efficacement au Secteur des Pistons du Laboratoire des Moteurs n° 14 du Ministère de l’Industrie Automobile de la RSFSR,  est contrarié du fait qu’il n’a reçu que des refus à ces demandes pour l’obtention :

- Un lotissement horticopotager
- Son voyage prévu dans la République de Bulgarie (invité par un collègue) est jugé inopportun, donc pas de passeport
- L’inspection autoroutière d’Etat de l’URSS l’informe qu’il n’y avait pas de possibilité de l’inclure sur la liste d’attente des postulants à l’achat d’une voiture de tourisme

Serait-il si insignifiant alors que d’autres se félicitent de leurs acquis ?
S’en étant ouvert à son amie Fenka, celle-ci lui suggère d’écrire une lettre fondamentale, mais à qui ?

- Le Parti est le maître  ( Le Parti est une main aux millions de doigts serrés en un poing martelant)

La première lettre l’ayant conduit devant Féliaïev (directeur de la division idéologique du comité de Frounzé, l’ inconscient Igor signe sur sa demande une lettre ouverte de critiques contre Soljénitsyne et Sakharov, ladite lettre paraissant à la revue « Parole d’honneur » vaudra à sa parution les foudres de Fenka et de ses amis (les violon jazzy)POUR le "renouveau démocratique de la Russie" ainsi que les reproches de Spartakus qui travaille avec lui.

— Curieux manque de discernement ! Que je tourne pute, il avale tout ce qu’on lui sert ! Ne pas savoir reconnaître ces crapules, ces authentiques bons à rien soviétiques ! Strange, very étrange…
- C’est donc que je suis bouché, c’est donc que je suis un petit-bourgeois, voilà pourquoi ma nana m’a chassé, je ne suis rien d’autre qu’une victime des usurpateurs de papiers, une fourmi dénuée de raison.


Igor est débordé par les convocations, Féliaïev lui demande de refaire ses demandes etc…  Instruit par les lectures que lui a prêtées sa voisine Agrippine, Igor écrit une seconde lettre au « Très honnoré Brejnev ». Dans laquelle il critique la détente internationale, la colonisation, l’hégémonie de Mao, la non restitution de leur île au Tatars de Crimée, réclame la liberté pour plusieurs prisonniers, de laisser la liberté de création à Sakharov et Soljénitsyne, le retrait de l’armée en Tchécoslovaquie, la presse, la psychiatrie forcée, élections truquées au Soviet Suprême d’URSS etc………………. Bref tout pour déplaire au Parti, au représentant du Peuple.

De plus, Igor demande à Brejnev de considérer sa précédente lettre  comme nulle et non avenue et il ajoute :

Je retire ma signature sous la couverte de La Parole d’Honneur, car dans certains de la capitale continue à circuler le que je me suis vendu et aurais contribué à persécuter les plus brillants des Droits de l’Homme.

Evidemment Igor est licencié, son camarade Spartakus aussi, les deux se retrouvent à travailler « au noir » Igor se découvre après que sa lettre ait été publiée dans des journaux occidentaux, un "héros", de nombreux amis.

Mais on ne se sort pas facilement de « la main aux millions de doigts », à la suite d’un détournement de fait Igor et Spartkus sont arrêtés et malgré les nombreuses interventions en leur faveur seront envoyés dans les camps. Igor y passera 10 ans. A sa sortie il parviendra à gagner les USA pays où se sont exilés tous ses amis.

Là-bas aussi la paperasse confirme les actes, il faut conserver les "papiers".

— La bureaucratie russe, mon cher Vélocipèdov, est vieille, lourde, torturée par un complexe de culpabilité caché. Sous son aspect soviétique, elle est quasi parvenue à l’agonie. La bureaucratie américaine est jeune, équipée d’ordinateurs et produit ses montagnes de papier en débordant d’autosatisfaction. Par chance, pour l’instant (je le souligne : pour l’instant), elle n’encourage pas la délation idéologique ; cependant, la délation russo-soviétique ne se fait pas à la machine, mais à la main, elle conserve un lien, aussi hideux soit-il, avec la personne humaine. Imaginez un délateur électronique, mon cher Vélocipèdov. Si jamais le socialisme remporte la victoire ici, pour nous tous, pour tout ce qui se nourrit de sentiments humanitaires, ce sera la merdouille.

autres extraits

"Du gâteau montent de langoureuses senteurs de printemps et d’alpages, car on le confectionne avec ce même exceptionnel beurre de l’Altaï. Tout alangui par cette douceur, Vélocipèdov franchit le seuil de son appartement sans se douter qu’il a fait, pour ainsi dire, un pas en direction de sa vie nouvelle.
  Or, c’est précisément des natures comme la sienne, avec son système végétatif instable, sa mémoire génétique et sa peau sèche, que visent, pour une large part, les œuvres de ce qu’on appelle le Samizdat, ce qui les différencie des œuvres de Gosizdat qui, pour une large part, compte sur des natures au système végétatif stable, à la peau moyennement humide, et dénuées de mémoire génétique."

"j’obtiens une carte de crédit Visa. Le voilà, le symbole de la confiance : une petite plaque en matière plastique pas plus grande qu’une boîte d’allumettes, épaisse comme la moitié d’une boîte d’allumettes, je suis aux anges ! C’est comme si les chimères de ma jeunesse se réalisaient, celles d’un monde où le papier aurait fait son temps.
  Hélas, Stuart, mon patron, ne tarde pas à m’instruire : chaque fois que tu payes avec ta carte, tu dois conserver l’un des trois exemplaires de la facture, dûment tamponnée. Dans le monde américain, tu n’es encore qu’un bleu, tu ne sais pas encore ce qui sera hors taxe ou avec taxe. Ramasse tous tes papiers, que je tourne pute, range-les dans une boîte à part, tu les trieras plus tard."

"Dans mon innocence, je ne comprends pas tout de suite à quel point la fortune de Valioucha est fabuleuse. Ils m’ont ramené de l’aéroport dans une assez vieille voiture aux sièges usés, mais je découvre que c’est une Silver Shadow, modèle 193651, comme peu de sénateurs pourraient s’en offrir, seulement ceux qui ont épousé une star ou qui possèdent des biens personnels, de l’« argent ancien » comme on dit ici ? "  


 
J’ai beaucoup apprécié, l’écriture, le ton de la critique, l’ironie, l’humour.
L’auteur démontre ce qu’un simple « papier » est et évolue, se multiplie dans l’autocratie du pays ; la fin jette un regard amusé mais non inconscient sur les USA.


Mots-clés : #regimeautoritaire #satirique
par Bédoulène
le Dim 15 Mar - 19:01
 
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Sujet: Vassili Axionov
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Vassili Grossman

Vie et destin

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suite du premier Tome de cette fresque historique, la bataille de Stalingrad où le lecteur retrouve en autre la famille CHAPOCHNIKOV.

La lettre annoncée de la mère du physicien Strum 2ème mari de Lioudmila porte un bouleversant témoignage à son fils de la réalité du ghetto où elle vit et duquel elle va partir pour un camp de concentration allemand parce qu'elle est juive.

Prise de conscience pour Strum de sa judéité pendant cette guerre (comme Grossman d'ailleurs qui n'a pas pu/su éviter le camp à sa mère) ; de même lorsque alors que ses travaux ne sont pas reconnus, les contrats des assistants Juifs de son laboratoire ne sont pas reconduits.

La guerre a déplacé des milliers d'habitants d'une ville à l'autre au gré des avancées de l'armée allemande, la pénurie c'est installée.

D’un goulag soviétique à un camp de concentration allemand, du QG du feld-maréchal Paulus à un état-major de l’armée rouge, d' un laboratoire scientifique de Kazan (celui de Strum), d’une cave de Stalingrad où se terrent des soldats allemands, à la maison "6 bis" que tiennent vaillamment une poignée d'hommes sous les ordres de Grekov,  aux immenses steppes russes Kalmoukes ( l'une des nations minoritaires de l'union soviétique)l'auteur démontre la similitude de la politique de deux états totalitaires.

La conversation entre Liss (SS responsable du camp) et Mostovkoï vieux Bolchevik de la première heure (détenu) est révélatrice en ce sens.

Avec les paroles d'un détenu de droit commun dans un camp allemand, Ikonnikov : « Je ne crois pas au Bien je crois à la Bonté ! « illustré notamment par cette vieille femme russe qui aide un soldat allemand,  l'auteur rejette les notions de Bien et de Mal ! Il le rappellera, il croit en "la bonté".

Novikov, Colonel de chars,  fait le choix de retarder de 8 minutes l’attaque pour épargner ses hommes.

"Il existe un droit plus grand que celui d'envoyer les hommes à la mort sans se poser de questions, c'est celui de se poser des questions en envoyant les hommes à la mort."



alors que du côté allemand Paulus :

Bien sûr, il aurait pu ne pas se soumettre à l’ordre reçu ! Le Führer l’aurait fait exécuter, mais ses hommes auraient été sauvés. Il lisait ce reproche dans bien des regards.
  Oui, il aurait pu sauver son armée !
  Mais il avait peur d’Hitler et craignait pour sa peau


L'auteur s'il évoque évidemment la puissante étreinte du Parti, l'année de terreur 1937 lors de procès truqués, il rappelle avec force aussi que chacun a son "libre arbitre". Certains l'ont exercé et bien sur l'ont payé très cher.

L’homme qui a péché connaît toute la puissance d’un État totalitaire : elle est incommensurable. Cette force énorme emprisonne la volonté de l’homme, au moyen de la propagande, de la solitude, du camp, d’une mort paisible, de la faim, du déshonneur… Mais dans chaque pas que fait l’homme sous la menace de la misère, de la faim, du camp et de la mort, se manifeste, en même temps que la nécessité, le libre arbitre de l’homme.
« le destin mène l’Histoire mais l’homme le suit parce qu’il le veut et il est libre de ne pas vouloir »


"Ceux qui s’obstinaient à revendiquer le droit d’être des hommes étaient, peu à peu, ébranlés et détruits, brisés, cassés, grignotés et mis en pièces, jusqu’au moment où ils atteignaient un tel degré de friabilité, de mollesse, d’élasticité et de faiblesse, qu’ils ne pensaient plus à la justice, à la liberté, ni même à la paix, et ne désiraient qu’être débarrassés au plus vite de cette vie qu’ils haïssaient."

L'accusé devant le juge n'est plus un homme c'est une "créature" !

C’est du délire pur et simple, marmonna la créature à la vareuse largement ouverte.
Le juge d’instruction répondit :
  — Réfléchissez !
La créature, elle, pensait. Elle avait de quoi réfléchir.
C’est du délire pur et simple, marmonna la créature à la vareuse largement ouverte.
Le juge d’instruction répondit :
  — Réfléchissez !
La créature, elle, pensait. Elle avait de quoi réfléchir.


Durant cette première nuit, il avait prononcé des discours séditieux, compati au sort des détenus des camps, raconté son intention de devenir apiculteur et jardinier. Mais, peu à peu, au fur et à mesure qu’il retrouvait sa vie d’antan, ses discours s’étaient modifiés.


Strum, le scientifique accepte de signé le document collectif qui doit être adressé à la presse et dans lequel est nié les condamnations de médecins Juifs, dont les Etats unis notamment ont eu connaissance et accuse l'Union soviétique. Encore une fois l'auteur rappelle le "libre arbitre" de chacun. (comme le personnage de Strum Grossman a lui aussi signé un document collectif, reconnaissant la culpabilité de certains accusés)

La tristesse, le dégoût, le pressentiment de sa docilité l’envahirent. Il sentait sur lui le souffle tendre du grand État et il n’avait pas la force de se jeter dans les ténèbres glacées… Il n’avait plus de force du tout. Ce n’était pas la peur qui le paralysait, c’était autre chose, un sentiment terrifiant de soumission.
Que l’homme était donc curieusement bâti ! Il avait trouvé la force de renoncer à la vie, et il était soudain incapable de rejeter quelques gâteries. Allez donc repousser la main omnipotente qui vous caresse la tête, vous tapote l’épaule !


En rappelant : "Trois événements grandioses ont été à la base d’une nouvelle vision de la vie et des rapports humains : la collectivisation des campagnes, l’industrialisation, l’année 1937." pour argumenter l'Etat/Parti de Staline. Staline à qui renvoie d'ailleurs plusieurs conversations ou réflexions de militaires, scientifiques ou intellectuels. Conversations ou réflexions discrètes car dangereuses pour le responsable.


Stalingrad devint la philosophie de l'Histoire !

Ce qui se jouait dans la bataille de Stalingrad c’était le sort des pays de l’Europe, la fin des camps nazis, le sort des prisonniers russes et allemands, le destin des Juifs, des minorités de l’Union Soviétique, les relations de l’ Union soviétique et des autres pays, le devenir d’Hitler et de Staline.

Selon que l'armée soviétique subissait ou au contraire dominait, les rapports entre les Russes et les nations minoritaires changeaient ; le sentiment nationaliste de la patrie  s'exerçait différemment et,  force dans le malheur,  pouvait devenir dictature, antisémitisme.....

L'armée soviétique a beaucoup subi, des millions de morts autant civils que militaires, mais a finalement encerclé l'armée allemande, la célèbre 6ème division de Paulus qui a conduit à sa capitulation.

Il faut remarquer que les détenus dans les camps soviétiques ont travailler pendant et après la guerre pour l'armée, pour la reconstruction ; leur conditions de détention sont aussi révélées, de même dans un chapitre poignant  le sort des Juifs dans un camp de concentration.

***

Une lecture qui m'a confirmée dans mes sentiments sur cette triste période, pas si lointaine, et qui réveille des questions encore d'actualité comme l'antisémitisme (en France notamment) ; le fait que des millions de personnes aient cru en le communisme (je ne jetterais jamais la pierre à quiconque pour avoir voulu, cru en des jours meilleurs, à cette utopie ?, ni à ceux qui ont encore gardé cet espoir).
D'ailleurs je ne sais pas  (n'ayant pas lu ni Marx, Engels....) ce qu'est véritablement le marxisme, le communisme mais ce que je sais - après plusieurs de mes lectures, documentaires vus,  que le Stalinisme est terrifiant ; que le nazisme l'était encore plus ( conduisant à une paranoÏa certaine chefs et serviteurs). Que des millions de gens ont payé de leur vie d'avoir vécu sous ces régimes ou de les avoir combattus ;  et que malheureusement de nos jours se réveillent dans plusieurs pays d'Europe des politiques extrêmes.

Strum est l'alter-égo de l'auteur, scientifique comme lui, ayant dans sa vie privée également des rapprochements - 2 femmes dont le mari de la première a été prisonnier de goulag, une mère morte dans le camp de concentration,  signataire lui aussi d'un texte collectif en 1937, publié dans la presse et demandant la peine de mort pour les inculpés d’un grand procès de prétendus traitres, parmi lesquels figurait Boukharine.
Je pense que l'auteur était bien conscient que son livre était une condamnation, une dénonciation du régime et que donc son oeuvre risquait d'être confisquée. Une manière de s'amender de  son pro-soviétisme d'avant la guerre ? .......mais c'était son pays !

d'autres extraits :

Soldats allemands après la capitulation :
Ils étaient laids et faibles, tels qu’ils avaient été mis au monde par leurs mères et tels qu’elles les aimaient. On cherchait en vain les représentants de cette nation au menton lourd, à la bouche hautaine, têtes blondes, visages clairs et poitrails de granit.
Ils ressemblaient comme des frères à ces misérables foules de malheureux, nés, eux, de mères russes, que les Allemands chassaient à coups de baguette et de bâton vers les camps de l’ouest à l’automne 1941.

Un soldat s’était introduit entre les côtes du cheval et ressemblait à un charpentier œuvrant parmi les chevrons d’un toit en construction. À deux pas de là, au milieu d’une maison en ruine, brûlait un feu au-dessus duquel un chaudron noir était suspendu à un trépied : tout autour, des soldats casqués ou en calots, enveloppés dans des couvertures ou des châles, fusil à l’épaule, grenades au ceinturon. De la pointe de sa baïonnette, le cuisinier renfonçait dans l’eau du chaudron les morceaux de viande de cheval qui remontaient. Assis sur le toit d’un abri, un soldat rongeait lentement un os de cheval qui ressemblait à un incroyable et gigantesque harmonica.

Stalingrad, l’offensive de Stalingrad, ont contribué à créer une nouvelle conscience de soi dans l’armée et la population. Les Soviétiques, les Russes, avaient maintenant une autre vision d’eux-mêmes, une autre attitude à l’égard des autres nationalités. L’histoire de la Russie devenait l’histoire de la gloire russe au lieu d’être l’histoire des souffrances et des humiliations des ouvriers et paysans russes. Le national changeait de nature ; il n’appartenait plus au domaine de la forme mais au contenu, il était devenu un nouveau fondement de la compréhension du monde.



Mots-clés : #deuxiemeguerre #regimeautoritaire #xxesiecle
par Bédoulène
le Dim 15 Déc - 18:04
 
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Sujet: Vassili Grossman
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Miriam Toews

Ce qu’elles disent

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Nous exigeons que soit reconnu notre droit de penser par nous-mêmes, dit-elle.
Oui, précise Mejal, tout ce que nous voulons, c’est penser. Qu’on nous en reconnaisse le droit ou pas.


Des femmes sont réunies pour décider de leur sort. Des femmes qui n’ont jamais droit à la parole, à la décision, corps et esprit au service des hommes et du groupe selon la loi du Dieu de cette communauté mennonite, qui vit à l’écart du monde réel.

C’est un acte farouche d’émancipation face à la menace : presque toutes ont été anesthésiées, puis violées, au fil des années. Le diable a d’abord été accusé, puis on a parlé du châtiment des pêchers. Mais ce sont bien les hommes qui  ont agi. Faut-il les aimer encore ?

Faut-il partir, accepter ou se rebeller ? Comment choisir quand on ne vous a pas donné les outils (elles sont toutes analphabètes, n’ont jamais vu le monde), quand on veut respecter la foi qui vous a été imposée, mais qui est la seule force dont on dispose ? Comment choisir quand un châtiment éternel s’oppose à un choix juste ?

Les femmes argumentent, se soutiennent, se disputent, les révoltées et  les soumises, les inquiètes et les décidées, solidaires quoique différentes.

Ce huis-clos est rapporté par l’instituteur, le seul homme qui assiste à la réunion, un homme qui fut jadis excommunié, qui observe avec satisfaction cette libération en route. Le récit en est donc livré avec une séduisante maladresse, et on y trouve toute la finesse de cet homme qui a déjà vu le monde.

Mots-clés : #conditionfeminine #huisclos #regimeautoritaire #religion
par topocl
le Sam 12 Oct - 18:03
 
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Sujet: Miriam Toews
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Héctor Abad Faciolince

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Angosta

C’est une ville dystopique mais d’une cruelle réalité.
Trois niveaux géographiques, trois climats, trois peuples.

Niveau sekteur C – terres chaudes - près du fleuve, un fleuve tragique y vivent les « tercerons », peuple le plus pauvre qui subi toutes les plaies sociales, pauvreté, criminalité, injustice…..

Niveau Tempéré Sekteur T, y vivent les » secondons », niveau économiquement moyen ou pauvre aussi mais d’un niveau social plus évolué

Niveau Sekteur F (comme froid) y vivent les « Dons », les riches, ceux possèdent, ceux qui imposent, il faut un laisser-passer pour accéder à ce secteur, porte d’entrée par un check-point.

Sekteur T se trouve l’Hôtel « La comédie » y vivent notamment Jacobo Lince – lequel possède une librairie « la Cale » où travaillent Quiroz et Jursich, lesquels logent également à la Comédie, le Professeur Dan, ami de Jacobo, et dans les autres étages, notamment Vanessa une prostituée, Carlota qui gère le « Poulailler ». Contrairement aux niveaux de la ville, plus on est pauvre plus on loge dans les étages élevés. Virginia jeune « terceron » invitée de Jacobo loge au Poulailler, ainsi qu’un jeune poète Andrès.
Le Poulailler étant le moins doté en pièces sanitaires, le moins lumineux.

C’est notamment par le journal d’Andrès que nous suivons certains évènements concernant les locataires de la Comédie.

A la Cale se réunissent les amoureux des mots, de la littérature. L’héritage livresque du père de Jacobo, de son oncle constituèrent les fonds de la librairie, laquelle était en fait sa maison ; chassé par ses livres Jacobo s’installa à la Comédie.

Bien que secondon Jacobo par l’héritage économique (l' argent étant l'un des critères indispensable en sekteur F) de sa mère aurait le droit d' y vivre, il n’y aspira jamais, mais avait un laisser-passer qui lui permettait ainsi de voir la fille qu’il avait eue de son mariage, et qui vivait avec sa mère et son mari.

La ville vit sous le régime de l’ « apartamiento » plus fondé sur le niveau social et économique que sur le racisme. Apartamiento renforcé d’une part par les tueries officielles , les guerilla (tel le Jamas), les narcotrafiquants, les paramilitaires. Le bras exécuteur est le plus souvent la Secur.

Tous les « disparus » sont jetés au « Saut du désespéré », lieu de suicides ; le saut se jette dans le fleuve Trouble qui emporte toute trace. Quant aux emprisonnés ils sont envoyés au Camp de Guantanamo où nul ne sait où il se trouve, sauf évidemment ceux qui le gère.

C’est donc à travers la vie quotidienne des personnages que la ville d’Angosta se révèle ou plutôt « les villes » car les habitants des différents sekteurs non pas le sentiment de vivre dans la même ville. En haut c’est le Paradis, en bas l’Enfer.  Et les "7 sages (tels les jours de la semaine) du sekteur F, le Paradis,  décident de la mort des "gêneurs".



Une écriture prégnante  par la puissance de l’ ambiance, l’humanité ou la déshumanité qui sourdent des dialogues, et l’amour et l’hommage à la littérature bien présente. (l’auteur se joue de lui dans un passage, où il critique l’auteur Faciolince) Il ne se cache pas puisque l’un des personnages se nomme Jacobo Lince.

L’auteur a certainement puisé dans son vécu pour rendre le réalisme et la dramaturgie de cette ville qui pourrait bien être située en Colombie, comme dans certain pays d’Afrique où autre lieu de notre terre.

La composition sur 3 niveaux de la ville  et également les étages de l'hôtel La Comédie qui marquent aussi le statut des logés m' ont rappelé le livre (Hôtel Savoy de J. Roth pour lequel Shanidar avait fait un rapprochement avec l’Enfer de Dante).

Sous ce régime il n'y a pour se "sauver" que la fuite, du pays ou de la vie.

C’était une excellente lecture qui me conduira vers un autre de ses livres.

(il y a aussi, comme souvent chez les auteurs latinos du sexe)


Mots-clés : #regimeautoritaire #social
par Bédoulène
le Mer 28 Aoû - 18:52
 
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Sujet: Héctor Abad Faciolince
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Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné [Madame de Sévigné]

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Nicolas Foucquet

Les lettres à Monsieur de Pomponne (novembre et décembre 1664) valent reportage sur le procès du Surintendant Nicolas Foucquet, qui exerça cette charge de tout premier plan de 1653 jusqu'à son arrestation (à Nantes en septembre 1661).

L'on s'aperçoit, avec autant de liberté que Madame de Sévigné puisse s'en permettre, de tout ce qui fut ourdi contre l'accusé; le complot est tramé par Colbert, dans le camp des pro-Foucquet mis à mal par cette triste affaire on retrouve, outre Madame de Sévigné, Bussy-Rabutin dont il vient d'être question, La Rochefoucauld (oui, celui des Maximes), La Fontaine, etc...

D'emblée, Foucquet est sur la sellette,  s'y asseoir signifie qu'on assiste à son procès en qualité de coupable convaincu, autrement on répond debout, derrière le "Barreau".  
Foucquet, si l'on en croit Madame de Sévigné, répond avec beaucoup d'adresse à ses accusateurs, certains en notoire collusion avec ceux qui ont tout intérêt à le voir condamner, en particulier avec le Chancelier, homme de main et de paille de Colbert.
On croise aussi D'Artagnan, le vrai, un Monsieur d'Ormesson (est-ce un ancêtre de l'écrivain ?), on observe qu'un fait quasi-miraculeux (Madame Foucquet mère, très pieuse, donna un emplâtre à la Reine qui se trouva guérie de son mal) plaide autant si non plus que d'habiles réponses en faveur de Foucquet. Quelques déballages et autres assauts à fleurets mouchetés, avec tout le passé récent de la Fronde qui plane sur l'audience, sont susceptibles d'intéresser quiconque n'est pas indifférent à l'Histoire.

Au final Foucquet sauve sa tête et, mécontent de la sentence d'exil prononcée, le Roi fait ajouter l'emprisonnement à l'exil, à la citadelle de Pignerol, enclave française située dans le Piémont italien, en ne laissant pas la possibilité à son épouse de le rejoindre, ce qui scandalise Madame de Sévigné.
Et, pour faire bonne mesure, le Roi fait éparpiller toute la famille de Foucquet hors de Paris.



Mots-clés : #ancienregime #historique #justice #politique #regimeautoritaire #temoignage
par Aventin
le Jeu 15 Aoû - 8:30
 
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Sujet: Marie de Rabutin-Chantal, Marquise de Sévigné [Madame de Sévigné]
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François Cheng

Quand reviennent les âmes errantes
Sous-titré: Drame à trois voix avec chœur.

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Court roman, 140 pages environ, paru en 2012.

François Cheng a bâti ce livre comme un opéra, voir le sous-titre en guise de clin d'œil musical.
Cinq actes comme autant de Mouvements, et un chant final.

Tout comme dans Le Dit de Tian-Yi le cœur de l'ouvrage est une relation à trois, une femme, Chun-niang (qui incarne la Beauté) et deux hommes, Jing Ko (le Chevalier) et Gao Jian-li (le Barde).
Ce trio prend le "je" narratif à tour de rôle, mais il y a aussi un narrateur extérieur: cela concourt à cet aspect presto ! qui semble être la marque de fabrique formelle de ce roman.

C'est aussi un roman historique, situé au troisième siècle avant Jésus-Christ, c'est la période, noire, trouble, des Royaumes combattants, avec la victoire unificatrice de l'autocrate plus que très cruel Qin Shi Huang (Zheng dans le roman), le Premier Empereur de Chine, considéré comme le père de la Grande Muraille, qui pense fonder une dynastie pour "dix mille générations", or elle ne lui survivra...que trois ans.  

La poétique (un lyrisme voyant mais jamais criard) et le découpage à la façon musicale ne viennent en rien estomper l'intensité et la noirceur de ce qui est une dramatique, quelques pages (dispensables pour les âmes sensibles) de tortures nous rappellent combien cru et cruauté s'accordent.

Opus un peu en-dedans par rapport aux splendeurs déployées par Le Dit de Tian-Yi, la comparaison ne tourne pas en faveur de Quand reviennent les âmes errantes, peut-être même faut-il conseiller de commencer par ce dernier livre avant d'entreprendre la lecture du Dit (le lecteur pressé et soucieux de quelques éléments de la thématique du trio amoureux chez M. François Cheng y verra une bonne aubaine, d'ailleurs) ?

Le chant final, je ne sais pas ce qu'il vaut en chinois, ni s'il a été composé en français directement (probablement), mais il sonne un peu trop "traduit du" pour valoir...emballage final: allez, lecteur exigeant et conscient du talent de l'auteur, je le dis: j'attendais mieux de M. François Cheng, poète de qualité.

Reste que, et ça va peut-être vous sembler contradictoire avec ce que je viens d'écrire, l'écrivain élégant qu'il est, racé sans préciosité, limpide, est toujours un bonheur de lecture.  


Acte III a écrit: Le repas terminé, Gao Jian-Li se lève et se met à l'écart. Son zhou posé sur les genoux, il joue. Tout d'abord un morceau grave et solennel, puis il entre dans le mode zhi, celui du ton rompu. C'est dans ce mode que les musiciens expriment les sentiments les plus tragiques. À mesure que le chant avance, les sons mêlés au bruit de l'eau sont plus poignants, plus intenses. Les participants à la scène ont les yeux exorbités et les cheveux dressés.  


Acte I a écrit:À peine deux ans plus tard arriva le malheur. Le vert de la nature vira au jaune terreux. Privé de pluie, accablé de chaleur, le sol se mit à craqueler. La sécheresse s'installa, inexorablement, suivie d'une terrible famine. Partout plantes et bétail périssaient. Torturés par la soif et la faim, nous étions réduits à traquer le moindre fruit sauvage, la moindre flaque d'eau, le moindre brin d'herbe, le moindre insecte. Une nuit, la poitrine creuse et le ventre gonflé, mon frère expira dans les bras de ma mère. Le lendemain, enveloppé d'un drap, son pauvre corps fut enterré. L'inexorable exode commença. Nous fuyions sur la grand-route jonchée de cadavres. Mes parents, exténués, devaient me porter tour à tour car, totalement épuisée, je ne pouvais plus avancer d'un pas. Afin que j'ai une chance d'avoir la vie sauve, ils furent acculés à me laisser à un couple d'aubergistes, en échange d'une petite somme d'argent. C'est ainsi que je fus vendue à des étrangers en un rien de temps.  




Mots-clés : #conditionfeminine #guerre #historique #mort #regimeautoritaire
par Aventin
le Dim 9 Juin - 18:50
 
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Sujet: François Cheng
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Jesus Carrasco

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La terre que nous foulons

Originale : La tierra que pisamos (Espagnol, 2016)

Quatrième de couverture : a écrit:Quand l'Espagne est annexée au plus grand empire que l'Europe ait jamais connu, Iosif et Eva Holman se voient attribuer une propriété en Estrémadure. Sur cette terre âpre vivent des hommes et des femmes qu'ils considèrent à peine mieux que des bêtes. Jusqu'au jour où un vagabond hagard, à moitié fou, s'installe dans leur jardin. Contre toute attente, Eva le cache et le nourrit. Elle écoute ses divagations sur le massacre de sa famille, sur ses années d'esclavage dans un camp de travail. Au fi l du temps, les cauchemars de cet homme se mêlent à ses propres souvenirs, aux révoltes qu'elle a toujours tues, aux colères qui la hantent. Peu à peu, leurs deux voix se confondent, élevant un terrible lamento en mémoire des victimes d'une idéologie de mort et de destruction.

" Jesús Carrasco trouve une nouvelle et sensible façon d'évoquer les cicatrices indélébiles infligées par les régimes totalitaires. "



REMARQUES :
Après son roman début « L’intempérie », que j’ai énormément apprécié, je ne pouvais que retourner vers cet auteur. Et confirmation par ce deuxième roman ! Oui, une histoire en quelque sorte horrible, liée avec des dictatures et l’oppression, mais néanmoins avec une étincelle d’espoir, de résistance.

En 87 chapitres courts, de 1-5 pages de longueur, nous sommes face à une narratrice, Eva. Elle décrit, raconte, pas tellement de dialogues. Son époux, Iosip est un ancien militaire craint et influent, mais maintenant dans la dépendance, malade. Il faisait partie de « l’Empire », si vaste et vainqueur, occupant pratiquement l’Europe, une partie d’Asie, d’Afrique. Situation de fiction, mais néanmoins reprenant la série des « grandes » dictatures militaires, militaristes du XXème siècle, et des éléments de l’oppression, du travail forcé jusqu’à l’indicible. Les peuples soumis – ici donc cela joue en Espagne – sont soumis à une forme d’esclavage très dure.

Eva quant à elle a « donné » son fils sur le champ de la bataille… Mais comment se révolter dans ces extrêmes ? Faisant partie des privilégiés de l’Empire, ils ont reçu comme « cadeau » à la retraite de Iosip une propriété. Et quant alors apparaît et s’installe dans le jardin, d’une façon non-aggressive, Leva, elle serait presque capable de le dénoncer (pour cette situation non-permise), voire même de le tuer (sans encourir aucun danger, tant ces gens-bêtes sont en-dessous de ce qui compte). Mais à son propre étonnement elle va doucement s’approcher, voir solidariser. Le réfugié, fuyant, deviendra un caché, voir un accueilli qu’elle nourrira.

La narratrice trouvera de plus en plus refuge dans l’écriture et s’approprie l’histoire de Leva à peine racontable, l’exprime. Déjà cela fait d’elle un « ennemi » de son propre camp. A-t-elle à choisir ? Quoi faire ?

Au milieu de cette ténèbre, aussi dans sa fin,il y a une minuscule étincelle d’espoir et de lumière dans la résilience possible et la décision folle pour une solidarisation et le courage civil. Malgré tout !

Le livre a déjà gagné le prix de littérature de la Communauté européenne. Pas un miracle là ! La dictature et le populisme, la ségrégation toujours possible sont thématisés d’une façon très forte, une langue dépouillée qu’on compte dans le genre du « néoruralisme » espagnole. Des parties me rappellent un Philippe Claudel sombre ou un Gonçalo Tavares, voir de la littérature des camps.

Cet auteur est à suivre !


Mots-clés : #esclavage #regimeautoritaire #segregation
par tom léo
le Sam 8 Juin - 15:18
 
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Sujet: Jesus Carrasco
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Cécile Wajsbrot

Tag regimeautoritaire sur Des Choses à lire Destru10

Destruction

Honte à moi je n'arrive pas à l'auteur par la lecture du fil mais par un conseil du libraire en réponse, suite à une râlerie, échantillons à l'appui, ayant pour thème un nivellement par le bas de la production actuelle, à la question : "mais alors, un exemple, d'un auteur d'aujourd'hui, et vivant ?"

Destruction donc. Une faible anticipation, une projection qui nous entraîne avec une tonalité étrangement et étonnamment familière vers la dissolution ou destruction de notre aujourd'hui. Ou autrement une reconfiguration, voire une réécriture par un totalitarisme discret.

Le récit d'un journal audio adressé à une personne inconnue par une femme qui a pour mission de rendre compte de son présent. Un constat qui dit l'effacement du passé dans la culture, la ville, l'habitude. Disparition des livres, technologie et réseaux sociaux... des grands thèmes traités à la fois avec évidence, finesse et références et pour les deux derniers sans diabolisation.

Une "lecture monde", envoûtante par sa régularité et son homogénéité (et qui ferait une belle mine à citations ?). Une voix à la fois singulière et presque collective.

Une belle expérience, un peu flippante aussi, qui trouve beaucoup d'échos dans le paysage contemporain, ses propositions politiques, médiatiques (plus que culturelles ?) ou de "normalisation".

La possibilité d'un futur moins noir n'est pas absente pour autant et l'ouverture sur une référence-citation à Stifter...

Pour insister sur les surprises qui nous concernent plus particulièrement ici, le récit de la relation qu'on dirait trop vite virtuelle et le flottement qu'elle induit parfois entre ce qui est communiqué et le plus intime... le réconfort incertain mais palpable (ou l'inverse) qu'elle peut être, sa collectivité potentiellement très réelle. Cécile Wajsbrot n'est pas dans l'effet de manche.

Très construit, très réfléchit, intellectualisé mais aussi très sensoriel, sensitif, sensible, observateur.... ça m'a rappelé ? Potentiellement Hélène Cixous mais pas seulement ? Trou de mémoire.

C'est du solide et ça fait quelque chose de relire ce fil ouvert par Shanidar...

Mots-clés : #contemporain #journal #regimeautoritaire #romananticipation
par animal
le Jeu 23 Mai - 19:39
 
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Sujet: Cécile Wajsbrot
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