Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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121 résultats trouvés pour voyage

Julien Gracq

Les Terres du couchant

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Dans un Moyen Âge tardif assez mythique, le narrateur et quatre amis ont décidé de quitter la capitale du Royaume engourdi dans son administration fiscale, menacé par une mystérieuse armée encore éloignée. Les cinq s’enfuient en franchissant un rempart dont la garnison semble bizarrement chargée de contenir les gens à l’intérieur du Royaume, puis suivent le Perré, sorte d’antique voie romaine, dans les campagnes, le long du bord de mer, à travers la forêt, les marches limbiques, marginales : « la Route ensauvagée »…
« À présent, quand me revient l’image de la ville, il me semble discerner qu’une espèce de torpeur faisait refluer de là la vie vers les points bas. La ville s’endormait, pesante, amarrée par les siècles aux pitons de ses roches de vigie, son poids aveugle tassé au plus creux de ce hamac avachi, dans un bruit faible de viscères satisfaits et dans la respiration assoupie des grandes chaleurs. »

« La nuit soudain était là, assise au bord des mares, la joue immobile contre le reflet louche où les bêtes vont boire. »

« Parfois nous longions pendant des lieues des fleuves plats et gris qui coulaient au ras de l’herbe, tout crevés de vastes hernies d’eau calme qui s’étranglaient et s’élargissaient au travers des prairies mouillées. »

Dans une seconde partie, ils sont parvenus en altitude à la forteresse assiégée, aux avant-postes devant l’armée angarienne des barbares « djoungares » des steppes, et se succèdent les scènes comme la « table ouverte » dans le Bois de Ville, la chute du château d’Armagh, et s’exerce toute la prédilection gracquienne pour les vues panoramiques et les jeux de lumière.
« …] on croit entendre le temps mordre interminablement sur les pierres, dans un très fin égrisé de soleil. »

« Vers le soir, on voit s’épanouir sous ses pieds de charmantes fumées, qui charbonnent au long des courtines les tabliers de planches mal jointes, qui courent en encorbellement, et c’est là que tousse le soir, à neuf heures juste, tapi dans son fourré de troènes comme un crapaud de bronze, le petit mortier servi par un invalide qui annonce le couvre-feu. »

« On dirait que les bruits, que les ombres, dans ce noir peuplé d’yeux qui ne cillent pas, dans cette pureté écarquillée, tombent comme de son embrasse une draperie lourde, avec une plus comblante justesse, avec je ne sais quelle éternité dans l’aplomb. »

« …] – et comme on ne s’aperçoit pas que le temps change, mais seulement qu’il a changé, je comprends qu’il s’est fait ici comme un mûrissement grave, et qu’une nouvelle saison du siège a commencé ! »

« La plaine au pied du rempart couve encore la chaleur cuisante d’un lit de pierres étalé sous la cendre : sa sécheresse pince les narines avec l’odeur torréfiée, salubre, de paille et de poussière des aires où l’on vient de longtemps battre le blé. Je regarde l’ombre de la muraille qui maintenant s’y allonge et s’y établit, non comme la lave chaotique qui bave et dévale à travers les chasmes de la terre fracturée, mais comme le lé de toile qui retombe d’une tente, ou l’appentis qui s’accote au revers de la maison – un morceau de terre étroit couché dans la mouvance de l’homme, mesuré à son empan et marqué par sa griffe, et tout cerné par la grande sauvagerie merveilleuse. »

Curieuse récurrence des levers tôt. De même, on retrouve trois fois la lutte avec l’ange, thème qui tient une place importante dans Dimanche m’attend, de Jacques Audiberti.
Dans cette civilisation déclinante règne une apaisante atmosphère de fin de monde, de « somnambule au bord du néant. »
Il s’agit en fait d’Heroic fantasy, avatar du conte merveilleux, avec un style superbe.
Dans la première partie, on pense inévitablement aux paysages du pays de Loire et des forêts de l’Est, à Le Rivage des Syrtes et Un balcon en forêt, entre lesquels ce roman inabouti se situe (et cet inachèvement est sans doute pour beaucoup dans l’incohérence diffuse des enchaînements). Mais Julien Gracq est au mieux de son art, l’onirisme précis où il se complaît, caractéristique de son imaginaire descriptif d’une acuité, d’un rendu exceptionnels.

Mots-clés : #aventure #voyage
par Tristram
le Ven 3 Juil - 14:29
 
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Sujet: Julien Gracq
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Philippe Jaccottet

Un calme feu

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2007, 80-85 pages environ.

Bien qu'aéré et narrant un récit de voyage (au Liban, augmenté d'une escapade en Syrie), voici un texte qui peut s'avérer foisonnant.

Il me tenait à cœur de le lire, pour avoir voyagé au Liban à la même période (automne 2004, quelle coïncidence !), en compagnie de Mme, mais nous c'était en routards autonomes, nous ne fûmes pas reçus dans la haute société libanaise, ne nous en remettions pas à des guides appointés pour nos visites, etc...

C'était donc au temps de l'occupation syrienne, et nous avions aussi cette impression de monde délabré, de derniers jours d'une haute civilisation qui dut être souvent heureuse, dans un endroit qui eût pu être une approximation édénique à peu près réussie, et qui, de la nuit des temps...passe définitivement aux ténèbres du siècle.
Facile à dire peut-être, mais la suite nous donna raison, que ce soit Jaccottet ou nous-mêmes.

La conclusion du livre (exception, je ne cite pour ainsi dire jamais la dernière phrase d'un ouvrage) me va:
[...] à encore accepter le monde et même, oui, je persiste et signe, à le célébrer jusqu'au seuil de sa toujours possible et de plus en plus probable fin.



Beaucoup d'illustrations par des poèmes, remarquablement choisis -mais on n'en attendait pas moins de Philippe Jaccottet !- Hölderlin, Victor Hugo, Mandelstam, Paul Valéry, Charles Cornu, les proches-orientaux Georges Schehadé, Fouad Gabriel Naffah, Salah Stétié (tous libanais), Adonis (Syrie), Mahmoud Darwich (Palestine), Badr Chaker es-Sayyâb (Irak)...et une édition populaire des Mille et une Nuits, remontant à l'enfance de Jaccottet, jalonne aussi l'ouvrage.

Comme Jaccottet nous avions visité Baalbek déserte, un matin de bonne heure, nous étonnant de la facilité à se mouvoir dans ces ruines monumentales, isolées, posées dans le désert, seuls ou quasi, libre de baguenauder à notre guise.

Avec ce contraste, qu'il relève, entre les herbes folles, les petite fleurs qui surgissent, vives, entre les pierres écroulées parfois, et la végétation domptée, figurée avec un art savant sur les frises, les chapiteaux, les montants...

L'émotion m'a pris à la narration des chaos de pierres, des très antiques chapelles, la visite d'El-Bara et de Sergilla, la syrienne Qalb-Lozeh...Jaccottet, précis, dissèque bien la lumière, la minéralité, en déduit sa vision de l'âpreté de ceux qui édifièrent et vécurent là.

Toujours avec cette méticulosité, et cette façon précautionneuse propre à l'auteur lorsqu'il s'embarque dans des illustrations certes narratives, mais guère éloignées d'une valeur poétique.
Un exemple de cette technique d'amené pré-propos, ou de préparation de terrain littéraire si l'on veut, comme un grand coup de caméra périphérique et silencieux préalable:
Il faudrait d'abord montrer un territoire qui n'est qu'un grand désordre de pierres, comme à la suite d'un lointain cataclysme, et où marcher n'est pas toujours aisé. Toutefois, ce n'est pas un désert, car il y a là des oliviers et de la vigne, des pans de terre rose, des sentes dans les herbes folles et sauvages. Lieux rudes, peu amènes, mais d'une solide assise. Lieux nullement funèbres, mais sévères, dénudés, dont on se dit que, pour y vivre, il a fallu "s'armer de patience", se montrer frugal et endurant. Avec cela, un chaos partout couronné de beaucoup d'air, cuirassé de lumière.


Mots-clés : #voyage
par Aventin
le Mer 24 Juin - 18:01
 
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Sujet: Philippe Jaccottet
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Lance Weller

Les marches de l'Amérique

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1815, année de l’éruption du Tambora (qui provoqua "l’année sans été") et de la naissance de Tom Hawkins, beau migraineux taciturne et « tueur d’hommes » (mais en fait il ne tuera que porté par les circonstances, il ne sera jamais un brigand). Puis son enfance, sa rencontre avec Pigsmeat Spence son voisin sur une terre ingrate (grand et laid par contraste), enfin leur vie ensemble sur les routes, ou plutôt dans les immensités de l’Ouest et du Sud.
Puis leur voyage de conserve avec Flora, la belle et rebelle esclave (surtout sexuelle ; sa peau est si claire qu’au premier abord les gens ne s’avisent pas qu’elle a du sang noir, et donc est une esclave), vendue, violée, prostituée.
« Cette première nuit, il lui prit tout ce qu’elle avait à donner ; tout ce qu’elle ignorait même qu’elle possédait, jusqu’au moment où il le lui prit. Tout ce qui pour elle signifiait être une enfant lui fut pris sur ces draps frais. »

Les rares paroles de Tom sont volontiers oraculaires et sentencieuses :
« Tom haussa les épaules et dit que, d’après l’expérience qu’il en avait, dans la vie tout n’était pas aussi tranché que cela. Selon lui, les dénouements étaient des choses rares et, sauf si on comptait les morts naturelles et les meurtres, il n’y avait pas de vraies fins comme dans les livres. Il la regarda, puis détourna les yeux.
‒ J’en ai fait l’expérience, dit-il doucement, les choses ont une façon bien à elles de ne pas aboutir. (Il s’éclaircit la gorge.) On m’a dit un jour que les histoires des gens leur appartenaient en propre. Que c’étaient comme des possessions qu’on ne pouvait pas leur enlever, et que personne ne pouvait s’amener tout simplement, une fois que c’était passé, et démêler le récit de quelqu’un d’autre de manière à lui donner un sens convenable. »

Tom fait une rencontre marquante avec le vieux Gaspar :
« Maintenant me voilà plus vieux que j’aurais jamais cru en avoir le droit et, tout comme toi, à chaque pas que je fais je deviens encore un peu plus vieux et plus éloigné de ce que j’étais. C’est sûrement pour ça que j’aime tant rester assis au bord d’une rivière. Je m’installe et puis je les regarde faire tout le boulot. (Il haussa les épaules et se désigna d’un geste.) Mais je vais te dire une chose. Que je sois pendu si je sais comment c’est arrivé. J’ai laissé quelque chose m’échapper, quelque part, et je me sens tellement fini que je ne sais même plus quoi faire de ma carcasse. Je suis devenu un vieillard si désagréable que j’ai du mal à le supporter. »

« Une fois que tu auras traversé et que tu seras là-bas, dans ces territoires sauvages au-delà de la frontière, rien n’aura plus de sens, sauf celui que tu donneras toi-même aux choses. Il n’y a plus aucune mesure, tout est trop vaste, le pays lui-même te tuera si tu n’y prends pas garde. L’herbe, les pierres, le temps, sans parler des hommes que tu rencontreras au milieu de tout cela. »

« À mon avis, ce qu’il te reste à faire maintenant, c’est trouver une façon de vivre avec ce que tu as fait. Mets de côté la question du bien et du mal. Maintenant, c’est fait. Alors ce que tu dois faire en attendant, c’est trouver une façon de tenir toute une journée, puis celle d’après, puis toutes celles qui vont suivre parce que, aussi sûr que je suis assis là avec mes douleurs, tu vas devoir tuer à nouveau. »

Ce roman d’aventures à fond historique est publié dans la collection "NATURE WRITING" chez Gallmeister, ce qui me paraît abusif ; il s’y trouve cependant de belles descriptions, notamment de la prairie et surtout de son ciel :
« Il qualifia de violette la couleur du ciel [nocturne] et lui affirma qu’il n’avait pas connaissance d’un autre endroit où une telle couleur était donnée à l’obscurité.
Il s’efforçait de décrire pour elle comment la lumière d’un soir d’été se recourbait à ses extrémités, à l’horizon des étendues les plus lointaines que l’on pouvait espérer voir, et comment elle se repliait sur elle-même, imprégnée de toutes les teintes imaginables. Des bleus si bleus qu’il était quasiment impossible de les concevoir comme étant une autre couleur. Et des ors, des rouges et des oranges si exotiques, si étranges qu’ils passaient certainement par le filtre d’un air parfumé. Des éclairs de vert provenant de la lisière du monde tandis que le soleil glissait doucement. »

Le propos de cet ouvrage, c’est finalement le destin des jeunes États-Unis :
« D’après son expérience, poursuivit-il, l’Amérique ne savait pas encore ce qu’elle était, elle ne savait pas quoi faire, ni dans quelle direction aller. Elle était encore jeune, elle se cherchait encore, mais la promesse qu’elle recelait avait d’autres ambitions qu’emprunter une voie comme celle de Kirker. Il dit que c’était en tout cas ce qu’il espérait parce que la voie suivie par Kirker était celle d’une bête sauvage et non celle d’un homme. »

Et bien sûr, toujours, la violence de l’espèce :
« ‒ La guerre va là où vont les hommes, dit-il. Et les hommes vont partout. »

La narration fait la navette entre passé, présent et même futur, d’une façon assez fine pour ajouter au plaisir de lecture sans dérouter le lecteur.

Mots-clés : #criminalite #guerre #historique #nature #voyage
par Tristram
le Lun 22 Juin - 13:27
 
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Sujet: Lance Weller
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Olga Tokarczuk

Les Pérégrins

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Très vite on comprend qu’on a entrepris l'exploration d’un livre très riche, d’une grande intelligence.
Ces 116 petits narrés, autant de départs d’histoires sans lien apparent entr’eux, ainsi aérés, procurent une lecture agréable, alerte et variée. Dès le deuxième, le dessein semble donné :
« Dans ce que j’écrivais, la vie prenait la forme d’histoires incomplètes, d’historiettes oniriques aux intrigues obscures ; elle y apparaissait, certes, mais de loin, selon des perspectives insolites, décalées, ou bien en coupes transversales, de sorte qu’il aurait été bien téméraire d’en tirer des conclusions quant à l’ensemble. »

Une courte nouvelle, plus longue que les autres textes, est reprise dans un suivant : c’est le récit de la disparition de la femme et du jeune fils d’un touriste dans une petite île croate « pelée », Vis.
« On est tous visibles ici, comme sur la paume. »

Le mari et père a même une vision panoptique qui aura de la postérité :
« Il songe aussi à ces puces électroniques qu’on attache aux pattes de certains animaux, des oiseaux migrateurs comme les cigognes ou les grues, mais que personne n’a jamais pensé utiliser pour les humains. Tout le monde devrait être équipé de ce machin pour sa propre sécurité ; on pourrait alors suivre tous nos mouvements sur Internet : trajets, arrêts, égarements. Combien de vies humaines pourraient être sauvées ! »

Un autre récit assez développé est celui d’Éric, un marin fasciné par Moby Dick, échoué sur une petite île après ses tribulations « sur les mers du monde ».
« Et c’était tous les soirs le même rituel. Chaque jour passait, en effet, à la façon d’un bac, qui va d’une berge à l’autre en tirant sur ses câbles, en suivant de sempiternelles bouées rouges qui sont censées briser le monopole de l’eau sur l’infini – pour en faire quelque chose de mesurable et donner une impression illusoire de contrôle. »

Les différents moyens de transport sont évoqués, avion (surtout), train, bateau, etc. Les lieux reliés sont souvent des hôtels, des aéroports, des musées, etc. La narratrice rencontre d’autres voyageurs :
« Le but de mes pérégrinations est toujours la rencontre d’un autre pérégrin. »

(Et cela deviendra un leitmotiv.)
Une théorie (où on perçoit une part du vécu de l’auteure, psychologue, mais aussi des échappées métaphysiques) est exposée :
« La psychologie du voyage s’intéresse à l’homme qui voyage, à l’homme qui est en mouvement et, ce faisant, elle prend le contre-pied de la psychologie traditionnelle qui a toujours étudié l’être humain dans un contexte immuable, dans une situation de stabilité et d’immobilité, par exemple, à travers le prisme de sa constitution biologique, de ses rapports familiaux, de sa position sociale et ainsi de suite. »

« Selon la psychologie du voyage, l’île constitue l’état le plus primitif, l’état d’avant la socialisation, quand l’ego s’est suffisamment individualisé pour acquérir un certain niveau de conscience de soi, mais n’a pas encore lié des relations complètes et satisfaisantes avec son entourage. »

« Notre perception de l’espace résulte de notre aptitude à nous déplacer. La perception du temps, quant à elle, tient au fait que nous sommes des êtres vivants sujets à des états fluctuants. Le temps n’est donc rien d’autre que le flux continuel de ces états.
Cet aspect de l’espace qu’on nomme un lieu est une pause dans le temps, une fixation momentanée de notre perception sur une configuration des objets. Il s’agit là, à la différence du temps, d’une notion statique.
Suivant cette conception, le temps humain se divise en étapes, de même que le mouvement dans l’espace est rythmé par des pauses, autrement dit, des lieux. Or ces pauses nous ancrent dans le flux du temps. […] À ces séquences du temps délimitées par des pauses, on donne souvent le nom d’épisodes. »

Sont abordés les concepts de panopticum (panoptique en français), kairos (opportunité, occasion à saisir ‒ « au bon endroit au bon moment »), synchronisme (dans le sens de relations entre coïncidences et correspondances ‒ comme dans le roman lui-même les îles, les baleines, etc.) :
« Cela relève d’un phénomène connu des psychologues du voyage sous le nom de synchronisme – preuve s’il en est que le monde n’est pas dépourvu de sens et qu’au milieu de ce beau chaos, il existe des fils chargés de signification qui, déployés dans toutes les directions, créent un maillage d’une étrange logique. »

Et contuition :
« ‒ La contuition… commença le professeur, dissimulant tant bien que mal son agacement, est – comme je l’ai déjà dit – une sorte d’introspection qui dévoile spontanément la présence d’une puissance bien supérieure à celle des hommes, d’une forme d’unité par-delà toute diversité. »

La contuition serait une intuition sans concept (d’après Jean de Dieu de Champsecret à propos de saint Bonaventure) ; le Cordial donne « Psychologie. Intuition seconde, connaissance d'une entité via une autre entité liée à celle-ci. », ce qui n’aide pas énormément. Le "dictionnaire de la métaphysique" http://www.metascience.fr/lexis.htm#c26 propose « conception ou représentation d'une chose obtenue indirectement depuis ce qui est connu d'une autre chose. »
L’imagination d’Olga Tokarczuk suit volontiers une inspiration géométrique :
« Chaque millimètre du rail entrera forcément en contact avec chacune des roues, devenant un point tangent, pendant une fraction de seconde. La roue et le rail, le temps et le lieu formeront alors une configuration unique, exceptionnelle, dans tout le cosmos. »

« Je vois des lignes, des surfaces et des volumes qui se transforment dans le temps. Le temps, quant à lui, semble être un simple outil pour mesurer les tout petits changements – un double décimètre d’écolier gradué juste de trois repères : ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. »

L’auteure fait preuve d’esprit et d’inventivité. À signaler une métaphore jubilatoire des envahissants sacs plastique :
« Nous sommes témoins de l’apparition sur Terre d’êtres nouveaux, des créatures qui ont déjà conquis tous les continents et la plupart des niches écologiques. Ils se caractérisent par un fort instinct grégaire et sont anémophiles, c’est-à-dire qu’ils ont la capacité prodigieuse de se déplacer sur de grandes distances, au gré des vents. »

Après l’évocation de reliques catholiques, c’est le domaine de l’anatomie, de la dissection qui est approché, l’occasion d’une biographie du chirurgien flamand Philippe Verheyen (XVIIe) :
« J’ai passé ma vie à voyager ; j’ai voyagé à travers mon propre corps, à l’intérieur de mon membre sectionné. Ce faisant, j’en ai dressé les cartes les plus précises. »

Suite à la découverte de la plastination (technique de préservation des tissus biologiques, notamment embaumement du corps humain), ainsi que d’un antécédent à la cour d’Autriche :
« Son successeur, l’empereur François Ier, n’avait pas hésité à faire empailler son courtisan noir, un certain Angelo Soliman. »

Il y a un côté Wunderkammer (cabinet de curiosités, tératologie) et Encyclopédie du savoir relatif et absolu de Bernard Werber : on a l’impression d’apprendre beaucoup de choses étonnantes et disparates (qu’on oublie aussi vite) :
« Le trouble léthologique est l’incapacité de se rappeler le mot dont on a besoin dans l’instant. »

Léthologique, du grec ancien Lếthê, « oubli » : dans l’aphasie léthologique, le patient est incapable de prononcer certains mots car il les a oubliés ou ne parvient pas à se les rappeler ; peut ne concerner que les noms propres (ou prénoms), Wikipédia. J’aurai mis un mot sur de mes troubles, noté pour briller sur les forums.
Sinon, c’est parsemé d’observations perspicaces :
« Ces sorties fatigantes, ennuyeuses, consistaient surtout à attendre que les retardataires eussent rejoint le groupe. »

« ‒ Ça ne me fait pas du tout plaisir de tomber sur mes compatriotes à l’étranger. »

D’analyses sociologiques :
« La mobilité, la variabilité, le caractère illusoire de ce qu’il entreprend, voilà ce qui caractérise l’homme civilisé. »

Ou plus vagues encore :
« …] et lorsqu’on connaît le but du voyage de quelqu’un, on en sait suffisamment sur lui. »

Puis sont narrés les errements d’une femme dans le métro moscovite, où elle rencontre la pérégrine, vieille clocharde d’une secte qui croit que s’arrêter de marcher permettrait à l’Antéchrist de vous saisir :
« Balance-toi, remue-toi ! Bouge ! Y a que comme ça que tu pourras lui échapper. Celui qui dirige le monde n’a pas de pouvoir sur le mouvement. Il sait que notre corps en mouvement est sacré. Tu lui échappes que quand tu bouges. Il n’a de pouvoir que sur ce qui est immobile et pétrifié, sur ce qui est passif et inerte. […]
Quiconque s’arrête de bouger sera pétrifié. »

Nous retrouvons kunicki, le mari de l’île de Vis, refusant de croire sa femme qui prétend s’être juste égarée trois jours durant avec leur enfant.
« Il voit avec une clarté saisissante que tout ce trajet, qu’il connaît par cœur, est jalonné de signes – ça crève les yeux –, d’informations qui lui sont exclusivement destinées. Dressés sur une patte maigrelette, des cercles, des triangles jaunes, des carrés bleus, des panonceaux vert et blanc, des flèches, des instructions. Des feux. Et des lignes blanches peintes sur l’asphalte, des tableaux d’information, des mises en garde, des rappels. »

« Il se rend compte tout à coup qu’il existe différentes façons de voir les choses. L’une permet de voir tout bonnement des objets, des choses utiles pour l’homme, de braves choses, bien concrètes, dont on sait d’emblée à quoi elles servent et comment on les utilise. Mais il y a aussi une façon de voir plus globale, panoramique, qui permet d’entrevoir les liens entre les objets, le jeu de leurs reflets. Les choses cessent alors d’être des choses, et ce à quoi elles servent devient secondaire, ce n’est qu’un faux-semblant. »

Puis c’est un vieux professeur de civilisation grecque qui donne des conférences lors de croisières, vu par son épouse :
« Voici un nouveau type d’esprit – songeait Karen –, un esprit qui ne fait plus confiance aux mots lus dans les livres, dans les ouvrages fondamentaux, dans les monographies, les essais et les encyclopédies. Esprit malmené pendant les études et qui a maintenant le hoquet. Esprit dépravé par la facilité avec laquelle on lui a décomposé en éléments premiers toutes les constructions, même les plus compliquées. Et aussi par cette pratique de ramener à l’absurde toute démarche intellectuelle non fondée sur une analyse poussée. Et par la tendance à adopter tous les deux ans un nouveau langage à la mode qui – à l’instar du dernier modèle de couteau suisse – est capable de tout faire : ouvrir une boîte de conserve, vider le poisson en deux temps trois mouvements, analyser un roman ou anticiper l’évolution de la situation politique en République centrafricaine. C’est un esprit de charades, esprit qui manipule renvois et addenda comme une fourchette et un couteau. Un esprit rationnel et discursif, solitaire et stérile. Un esprit qui se rend compte de tout, et même du fait qu’il ne comprend pas grand-chose. Certes, c’est un esprit vif, lucide – une impulsion électronique intelligente –, qui ne souffre aucune limitation, qui lie tout avec tout, mû par la conviction que tout cela pris ensemble signifie quelque chose, mais voilà, nous ne savons pas quoi. »

Puis…
J’ai quand même un peu regretté que cette mystérieuse quête, cet intrigant jeu de piste, ne mène pas (évidemment) à une élucidation…
Voilà cependant de bien belles variations sur le nomadisme en marge de la société. Pour situer, ce serait quelque part entre Auster et Murakami...

Mots-clés : #romanchoral #voyage
par Tristram
le Ven 19 Juin - 15:22
 
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Sujet: Olga Tokarczuk
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Sylvain Tesson

Tag voyage sur Des Choses à lire CVT_Une-tres-legere-oscillation_5296




Ah....décidément j'adore Sylvain Tesson !

Voici son journal tenu de 2014 à 2017....petit livre de quelques 200 pages...mais quel délice !

Plein d'humour, de réflexions philosophiques auxquelles j'adhère pour la plupart, sur l'état de notre société, sur la politique, etc... de citations (quelle culture) et bien entendu quelques pages sur ses randonnées et ses escalades un peu partout.... " Agir, c'est connaître le repos" Fernando Pessoa ..Le livre de l'intranquillité. Je suis tout à fait d'accord avec cette pensée....et lui aussi visiblement Laughing

Il y relate également son terrible accident, tombé du toit d'une maison d'un ami, ayant quelque peu abusé du vin de Savoie ( il ne fréquente visiblement pas les bars à eau) mauvaise réception sur le dos, crâne ouvert, une vingtaine de fractures et 4 mois d'hôpital..rééducation : escalader les marches de la Tour Eiffel et ensuite celles qui mènent aux Tours de Notre Dame... 450 marches !!!! Quelle énergie et quelle force !


Bref, je vous laisse découvrir les pensées de ce grand voyageur....et quelques uns de ses aphorismes...et réflexions :


Une troisième voie : Face à l'accident, il ne faut exprimer ni révolte ni résignation. Il conviendrait plutôt d'inventer un nouveau solfège de l'existence. Une manière de continuer le voyage en compagnie d'une deuxième personne : la faiblesse.

Never complain : La pathologie des malades est de s'appesantir sur leur mal, ne parler que de leurs tracas. Le commentaire permanent de nos maux finit par les entretenir. Si l'on veut guérir, il faut mépriser la souffrance, la considérer avec désinvolture, ne jamais la nommer.


Il est plus intéressant de boire un verre avec les paumés, les errants, les hommes dans le doute. Les gens qui ont raté leur vie, en général, réussissent bien leurs soirées.

Etant donné l'état d'abrutissement dans lequel la fréquentation de la télévision plonge l'humain, il est heureux que l'invention du petit écran soit advenue après des conquêtes telles que l'aiguille à coudre ou l'imprimerie, dont les découvertes respectives n'auraient pas été possibles si la télé leur avait préexisté !

Un fleuve bordé de saules pleureurs est-il une rivière de larmes ?

La nuit tombe, le vent se lève, l'hiver avance : qui se tient encore tranquille ?

Y-a-t-il des hommes qui se sont pendus de n'avoir pu se jeter au cou d'une femme ?

Pour l'animal, l'homme est le criminel en liberté.

Enterrement : toute vie se termine par une séance de spéléologie


Un vrai régal, ce journal Smile Smile


Mots-clés : #autobiographie #journal #voyage
par simla
le Dim 15 Mar - 23:28
 
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Sujet: Sylvain Tesson
Réponses: 131
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Sylvain Tesson

Géographie de l'instant, Bloc-notes

Tag voyage sur Des Choses à lire Gzoogr10


Brèves qui débutent en 2006 : notes de lecture (donc des pistes), sur l’actualité (un peu datées parfois, parfois piquantes avec le recul), impressions de voyage, pensées, aperçus, citations ‒ citons donc :
« On me reproche de trop citer d’auteurs. Mais les citations ne sont pas des paravents derrière lesquels se réfugier. Elles sont la formulation d’une pensée qu’on a caressée un jour et que l’on reconnaît, exprimée avec bonheur, sous la plume d’un autre. Les citations révèlent l’âme de celui qui les brandit. Elles trahissent le regret de ne pas avoir su ou de n’avoir pas pu dégainer sa pensée. »
« Citer l’autre », avril 2007

Écologie :
« L’enjeu de la préservation de la Nature ne se réduit pas à l’impératif d’assurer la survie de la race humaine. Il touche au désir profond de sauvegarder la possibilité d’une vie sauvage. »
« Wilderness », janvier 2008

Citation de Lévi-Strauss, dont Tesson partage la crainte de la surpopulation :
« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure et l’air non pollué. »
« Deux photos », juillet 2008

(Assertion concernant les dauphins fluviaux de Chine qui me laisse dubitatif : )
« Dans les profondeurs aquatiques, la pesanteur réduite a permis à ces animaux de développer de gros volumes cérébraux. »
« Du progrès », février 2007

Un point de vue pertinent sur la sortie du nucléaire (et toute action écologique) :
« Mais on devrait poser une question préalable à celle du nucléaire. Sommes-nous prêts à consommer moins ? À changer de mode de vie ? À mener une existence moins rapide, moins confortable ? Car nous nous sommes drôlement accoutumés à cette énergie depuis que le général de Gaulle nous a dotés de notre indépendance atomique ! C’est l’offre qui a créé notre appétit. Puisque l’énergie était si peu coûteuse pourquoi nous en serions-nous privés ? Pour sortir du nucléaire, il faudrait abolir nos mauvaises habitudes. On croit le problème technique, il est culturel. »
« La sortie », mai 2011

Vues sur la société :
« Aujourd’hui l’Europe se rachète en célébrant une grand-messe mémorielle. (Depuis quelques années le Souvenir est devenu un bien de consommation, l’Histoire une affaire de marchands et les commémorations des aubaines commerciales pour les éditeurs, les producteurs et les commissaires d’expositions.) »
« Les livres contre les chars », janvier 2007

« Des amis me reprochent de ne pas participer aux défilés pro-tibétains organisés ci et là dans Paris et de fomenter uniquement des actions à caractère symbolique. Mais je n’ai pas le penchant manifestant. Marcher au pas cadencé dans un cortège en réduisant les élans de l’âme et les opinions de l’esprit à quelques slogans ne me plaît pas. J’aime mieux accrocher des petits lungtas aux fenêtres et aux arbres dans le silence de la nuit, qu’hurler dans les mégaphones. Je crois davantage à la valeur mantique de ces gestes qu’à l’utilité du beuglement collectif. Et puis le militantisme m’indiffère au plus haut point. Le combat idéologique m’intéresse encore moins que le marketing ! »
« La manif », juillet 2008

« Aperçu une affiche de cinéma avec ce sous-titre d’une crasse rare : "Pour devenir un homme, il faut choisir son camp." Si j’avais eu une bombe (de peinture), j’aurais tagué du Cioran par-dessus : "C’est folie d’imaginer que la vérité réside dans le choix, quand toute prise de position équivaut à un mépris de la vérité." Mais, hélas, je me promène toujours en ville sans matériel de graffiti. Je passe mon chemin en me disant qu’après tout, "pour être un homme, il faut savoir foutre le camp plutôt que le choisir." »
« Slogan débile », septembre 2008

Et bien sûr le voyage, vu notamment comme un moyen de modérer l’écoulement du temps :
« Le voyage ralentit, épaissit, densifie le cours des heures. Il piège le temps, il est le frein de nos vies. »
« Pourquoi voyager », février 2009

« La grande angoisse, c’est la fuite du temps. Comment le ralentir ? Le déplacement est une bonne technique, sous toutes ses formes : l’alpinisme, la navigation, la marche à pied, la chevauchée. En route, les heures ralentissent parce que le corps est à la peine. Elles s’épaississent parce que l’expérience s’enrichit de découvertes inédites. Le voyage piège le temps. »
« Le temps, ce cheval au galop », décembre 2009

« J’ai identifié dans la marche et l’écriture des activités qui permettent sinon d’arrêter le temps du moins d’en épaissir le cours. »
« Je marche donc je suis », Trek, 2011

Le thème du temps fait l’objet d’une défense de l’instant présent, ici prônée avec provocation :
« La seule compagnie vivable : les chiens, les plantes, les enfants, les vieillards, les alcooliques, les êtres capables d’accepter l’inéluctabilité du temps sans vouloir le retenir ni le presser de passer. »
« Ces lieux que l’on ne retrouvera plus », octobre 2011

De l’humour aussi :
« Je me demande si la "théorie du complot" n’a pas été fomentée, en secret et dans la clandestinité, par un petit groupe d’hommes. »

Suite à ces blocs-notes pour Grands reportages, des articles parus ailleurs dans la presse, dont cette vigoureuse prise de position contre la contemporaine (toujours actuelle) condition féminine :
« Mais cela se passe aussi près de chez vous. L’Enquête nationale [sur les violences] envers les femmes en France (ENVEFF) révèle dans une étude récente qu’on viole mille femmes par an en Seine-Saint-Denis. Un petit air de Berlin le jour où les Russes sont arrivés. Et le pire c’est que tout le monde s’en fout. Aucune vague d’indignation massive pour ce tsunami de sperme, aucun élan solidaire comme la France, ce pays de l’émotion, est si prompt d’habitude à en manifester au moindre cyclone. Le gouvernement s’en balance. C’est que le viol, moins que le banditisme ou que les ouragans, n’a jamais ébranlé les structures d’un État. Une femme détruite ne menace pas les fondations d’une société. Sarkozy d’ailleurs s’en est pris aux esclaves plutôt qu’aux proxénètes dans ses lois sur le racolage. Du coup à Saint-Denis, à cause de l’étude, on placarde des affiches contre la violence faite aux femmes : "Être mâle ce n’est pas faire mal", "Tu es nul si tu frappes". Je redeviendrai chrétien lorsqu’on ajoutera aux tables de la loi (écrites par des hommes) : "Tu ne violeras pas." »
Libération, automne 2005


Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #mondialisation #nature #voyage
par Tristram
le Ven 14 Fév - 23:30
 
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Sujet: Sylvain Tesson
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Jacques Abeille

Les Jardins statuaires

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Étrange contrée où l’on fait découvrir au narrateur la culture de pierres, champignons qui poussent et deviennent des statues, amendées par les jardiniers de différents domaines. Ces statues contractent parfois une lèpre qui les condamne à être jetées dans un gouffre. Parfois les statues évoquent un jardinier disparu ‒ ou même un vivant ‒ devenant ainsi un ancêtre.
« Si on brise la statue, on ne trouvera rien ;  
Elle est si pleine qu’elle n’a pas d’intérieur. »

« Aucune statue, me dit le doyen, ne voit le jour sans caresses. »

Le récit construit une géographie fantastique, sorte d’ethnologie fictive, de relation de voyage imaginaire écrite au fil de l’inspiration (dans une belle écriture), souffle poétique d’un Michaux qui développerait ses poèmes, à la fois onirique et d’une précision kafkaïenne, à rapprocher de l’heroic fantasy et de l’utopie/ dystopie, surtout du réalisme fictionnel de ces mondes légendaires et pourtant cohérents et plausibles créés par les grands noms de la science-fiction au sens large (j’ai souvent pensé aux Villes invisibles d’Italo Calvino), tout en demeurant au carrefour du surréalisme.
C’est encore une (pseudo-)allégorie de la création artistique où l'artiste se limiterait à guider son inspiration, l’auteur s’interrogeant sur son projet d’écriture, et sur les biographies glosées des ancêtres des jardiniers.
« ‒ Sans doute, sans doute, mais il faut toujours choisir. Et il faut bien choisir, savoir reconnaître l’ébauche qui mérite de se développer, celle qu’on n’a encore jamais vue, la promesse du chef-d’œuvre rare. Il n’est pas possible de laisser venir à terme tout ce qui naît et s’efforce de croître. »

« Comme si de négliger tous les artifices de la littérature permettait aux biographes d’atteindre dans toute sa pureté, et souvent en dépit d’eux-mêmes, à quelque chose d’essentiel ; à ce sans quoi il n’est point de littérature et que toute littérature indéfiniment recouvre comme sa source cachée ; quelque expérience sacrée, peut-être. »

« ‒ Et toi, me demanda l’enfant, tu dors toujours la nuit ?
Je la regardai par-dessus mon épaule. Elle était très grave.
‒ Non. Pas toujours.
‒ Qu’est-ce que tu fais alors ?
‒ La même chose que si je dormais. Je rêve, je fume la pipe, j’écris.
‒ Tu écris des mots comme moi ?
‒ Oui, tout à fait comme toi. »

« [je] me mis à filtrer le temps. Que faire d’autre, une fois encore, sinon remettre au creuset la masse du passé pour l’exposer de nouveau au feu de l’imagination. »

Une statue non académique incarne la marche (et fait penser à Giacometti) :
« C’était un homme qui marchait, mais sans bras ni tête, réduit, et je devrais peut-être mieux dire exalté, à la marche même. Il était d’une stature gigantesque, me dépassant d’au moins deux têtes, tout incomplet qu’il fût. Ses jambes étaient à la fois puissantes et lasses de toutes les routes parcourues, et surtout, me sembla-t-il, de toutes celles qui s’ouvraient. La poitrine était offerte avec une renversante franchise, le dos creusé d’abîmes – tous les efforts grands et vides d’un homme debout y étaient lisibles. »

Non finito ou esthétique de l'inachevé (volontairement ou non) chez Michel-Ange (ses Esclaves) et Auguste Rodin qui s’en inspire, êtres se dégageant partiellement de la matière :
« Douze blocs énormes, écrasants, et prise dans chacun une figure humaine, à des degrés d’ébauche divers, qui se convulsait et dont on ne savait si elle s’efforçait d’échapper à la pierre ou de s’y enfouir à nouveau. On eût dit que la pierre avait voulu figurer aux yeux des hommes par quels spasmes elle devait passer pour se modeler statue. Certains voulurent y voir des esclaves enchaînés, ils pensaient trop vite, je le crains, au titre sous lequel ils eussent vendu les statues si celles-ci étaient parvenues à une maturité dégagée de cette part de pierre brute. Pour moi, j’y voyais la concrétion de toutes les passions humaines, cette façon que nous avons d’être mi-partie dehors, mi-partie dedans les choses. Notre engagement à la terre. »

L’invisibilité des femmes qui sont cloîtrées intrique le narrateur, qui s’emploie à découvrir leur rôle :
« Au nombre des activités que, en étranger, j’eusse versées aussi dans le registre des arts, il convient de citer toutes les opérations entraînées dans le sillage de la couture, tous ces gestes qui ourlent ou rapprochent les bords éloignés ou même comblent les creux, les blancs que le regard masculin enjambe et confond dans le vide ou l’absence. Teinture des fibres, des fils et des tissus, broderie comme un chemin vagabond qui engendre son propre paysage [… »

« Pour rendre compte de leur état d’esprit, je dirais qu’ils ne semblaient capables de percevoir une femme que comme attachée à un domaine ou dans le statut de prostituée, et qu’à l’égard de toute autre situation ils souffraient d’une sorte de cécité. Il n’y avait pour eux que deux sortes de femmes, hors de quoi il s’agissait d’un vivant sans lieu et comme inexistant. »

Le voyageur découvre que l’impression de pérennité que donne cette paisible culture n’est que superficielle :
« …] je croyais avoir découvert ici le pays de l’harmonie. J’imaginais chaque domaine stabilisé dans une sorte de permanence heureuse. »

Lorsque, dans le Sud, la terre est temporairement muette, stérile :
« Il n’y a aucune douleur alors pour nous. En fait, il n’y a rien. Nous n’éprouvons rien. Toute sensation nous quitte. Nous ne sommes plus que les spectateurs impassibles et distants de notre propre existence qui semble s’être éloignée de nous. Pour tout vous dire, le désir, sous quelque forme qu’il se manifeste, nous abandonne absolument. Plus rien n’a la puissance de nous émouvoir. Nous sommes affrontés à la vacuité de toute chose. Et nous ne sommes pas loin de penser que ce qui généralement rattache un homme aux êtres et aux choses procède essentiellement de liens arbitrairement construits par l’imagination. En dehors de cela, il n’y a qu’une plate survie. »

Après la visite des « faiseurs de nuages », celle d'un domaine moribond, envahi par la prolifération monstrueuse d’une statue en tuméfaction cancéreuse, sera l’occasion d’une étonnante évocation fantasmagorique des tubérosités encéphaliques de la pierre :
« Privées des soins des hommes qui ne les transplantaient ni ne les émondaient plus, elles s’étaient développées dans la profusion et le désordre les plus grands, poussant toujours plus haut leurs cimes, s’entre-empêchant l’une l’autre, s’embarrassant mutuellement de leurs excroissances, se contrariant enfin et s’étouffant au point de provoquer, comme je venais de le constater, des éclatements semblables à ceux que produit le gel parmi les rochers des sommets montagneux. »

« Et tous ces plis qui se creusaient et s’entrecroisaient, jusqu’à provoquer une sorte de nausée chez l’observateur, déterminaient une pullulation hallucinante de lobes dont chacun était un impavide visage de pierre au front renversé, au nez axé sur le lointain de quelque étoile, aux yeux ouverts fixant de leur regard aveugle l’infini du ciel. »

La rencontre de Vanina sera d’un érotisme lyrique, tandis que le voyageur découvre les quartiers féminins reconquis par la végétation :
« Ici, nous accédions à l’envers du décor et à son exact pendant. La fureur minérale qui affrontait la demeure sur ses devants trouvait son semblable, côté jardin, dans une colère végétale échevelée. Il semblait que tout ne fût plus que ronciers, désordres feuillus, combats de bas buissonnements. Et par ces taillis serpentait, tortueuse et menacée comme une couleuvre d’eau, une vague sente où m’attirait Vanina. Un lierre foisonnant barrait de ses langues rampantes le tracé de ce chemin, en sorte que, presque à chaque pas, nous faisions lever des bouffées de sa senteur vivace, entêtante et roide. »

La seconde moitié du livre m’a paru plus faible que la première, en tout cas moins originale : c’est l’excursion dans les steppes nordiques parcourues par les nomades formant la horde qui envahira les jardins statuaires, la rencontre de leur chef venu de ces derniers (et d’une cavalière chasseresse). La menace d’une invasion barbare apparente le récit aux Rivage des Syrtes, En attendant les barbares et Désert des Tartares, etc. (Gracq et Abeille se sont connus) :
« ‒ À quoi bon se battre si, dans les moyens mêmes dont nous userons pour nous défendre, le monde où reposent nos raisons de vivre doit disparaître ?
‒ Vous battre ne sera peut-être qu’un moyen de supporter l’insupportable. »

Le jardinier qui l’a guidé au début meurt tandis que croît une statue qui lui ressemblerait :
« Déjà les contradictions de la vie me lâchent au profit de l’identité des choses. »

Quittant l’hôtel dont le tenancier taille d’hideuses figurines de bois, il se rend avec Vanina sa sœur et une enfant promise à la prostitution chez le gardien du gouffre, qui forge des statuettes de métal, puis...

Dans une préface (qu’il convient comme souvent de lire après coup), Bernard Noël dit justement :
« L’écriture conduit en guide absolu le trajet qui s’invente et se visionne à mesure. Cette coïncidence produit un accord sans faille entre l’amble de l’écriture et l’allure du récit. »


Mots-clés : #contemythe #creationartistique #ecriture #traditions #voyage
par Tristram
le Mer 12 Fév - 20:50
 
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Sujet: Jacques Abeille
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Juan José Saer

Le Fleuve sans rives

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El río sin orillas: tratado imaginario (1991)
"Essai" qui présente le Río de la Plata (et son prolongement chimérique, l’Argentine) de manière géographique, historique, ethnologique, toponymique, littéraire, sociologique, politique :
« Disons qu’ayant été chargé de fabriquer un objet significatif, j'ouvre le tiroir, je le renverse sur la table et me mets à chercher, puis à examiner les souvenirs les plus évocateurs, afin de les organiser ensuite selon un ordre approprié qui ne soit ni celui du reportage, ni celui du traité, ni celui de l'autobiographie, mais celui qui me paraît le plus conforme à mon sentiment et à mes goûts artistiques : un hybride sans genre défini mais dont la tradition ne cesse de se perpétuer, me semble-t-il, dans la littérature argentine, du moins telle que je la vois. […]
Disons par conséquent qu’il n’y a pas dans ce livre un seul fait relevant d’une volonté de fiction. »

La pampa fut d’abord un lieu de passage, un désert premièrement habité par les chevaux (à partir du peu abandonné par les Espagnols), les vaches puis les chiens, ensuite les Indiens qu’ils attirent, puis les gauchos (« créés par le cheval », et arrivés deux siècles après ce dernier), avant le patriarcat des propriétaires fonciers, puis la vague d’immigration européenne, enfin les dictatures, les militaires initiés aux techniques nazies, l’emprise états-unienne.
À la fascination nationale pour l’Europe et sa pensée semble répondre le symptomatique exil de tant de penseurs argentins.
Saer donne des informations éclairantes sur les auteurs argentins (Borges, etc.), mais aussi Caillois et Gombrowicz, retenus à Buenos-Aires par la Seconde Guerre mondiale.
Ce livre évoque les éléments de L’ancêtre (1983), et le fleuve sans rives apparaît aussi dans L’enquête (1994) ; en fait, il constitue un trousseau de clefs pour élucider ces romans (ainsi, Saer dit que si des Indiens ont dévoré des Espagnols, c’est parce qu’ils les auraient pris pour du gibier, n’y reconnaissant pas des humains).
« Il est bien connu que le mythe engendre la répétition, la répétition la coutume, la coutume le rite, le rite le dogme, et le dogme, enfin, l’hérésie. »

Un passage lumineux de nos jours, auquel j’adhère totalement :
« Peut-être le Rio de la Plata (comme d’autres régions de la planète ayant connu également de forts courants d’immigration) a-t-il reçu en partage un privilège très différent de ceux de sa classe patriarcale : celui de préfigurer, en une sorte de mirage paradigmatique, les grands déplacements du XXe, les grandes migrations dont la dimension dorénavant planétaire a bouleversé le monde traditionnel des cinq continents. Cette impossibilité de s’identifier à une tradition unique, ce déchirement entre un passé trop lointain et un présent insaisissable, cette impression d’être perdu au milieu d’une foule sans racines, contraint d’adopter des règles de conduite individuelle et sociale dont personne ne serait capable de justifier la légitimité, ce flou, si révélateur de notre époque, touchant à la nature même de notre être, tout cela est apparu, plus tôt probablement qu’en toute autre partie du monde, dans les environs immédiats de notre fleuve sans rives. Au lieu de vouloir à tout prix être quelque chose ‒ appartenir à un pays, à une tradition, se connaître comme une classe, un nom, une situation sociale ‒, peut-être n’existe-t-il pas aujourd’hui d’autre orgueil légitime que celui de se reconnaître comme rien, moins que rien, fruit mystérieux de la contingence, produit des combinaisons complexes qui mettent tous les vivants sur un même pied d’égalité, celui d’une présence aléatoire et fugitive. Le premier pas de la découverte de notre véritable identité consiste justement à admettre qu’à la lumière de la réflexion, et, pourquoi pas, de la compassion, aucune affirmation d’identité n’est possible. […]
Confrontés les premiers aux signes avant-coureurs de l’obscure irréalité qui allait se généraliser, ils [les habitants du Rio de la Plata] cherchaient obstinément une réponse, sans soupçonner que l’imprévisible réponse était dans la nécessité où ils avaient été de se poser la question. »

Les réflexions de l’écrivain concernent également la création littéraire :
« Créer un objet capable d’embrasser ce que spécialistes et profanes ont en commun : ainsi peut se résumer la fonction de la littérature. […] plus nous [les] mettons en valeur [les détails], plus nous tâchons d’éclairer l’image que nous voulons donner, et plus nous procurons de plaisir à notre destinataire, qui du seul fait de les évoquer, les reconnaît comme siens. Le but de l’art n’est pas de représenter l’Autre, mais le Même. Le terrain le plus favorable à l’Autre, c’est, bien qu’à première vue cela paraisse contradictoire, l’accidentel et le stéréotype : l’accidentel, parce qu’il n’exprime que les contingences extérieures, la résolution purement technique des actions humaines, et le stéréotype, parce qu’il est la cristallisation stylisée, dorénavant indépendante de l’imaginaire, de ces accidents. »

Cette lecture constitue un régal (une excellente conversation érudite et de bon ton, où j’aurais eu celui de me taire), et dans la première partie on pense inévitablement au Danube de Rumiz et Magris…

Mots-clés : #amérindiens #essai #immigration #lieu #voyage
par Tristram
le Lun 6 Jan - 12:03
 
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Sujet: Juan José Saer
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Wolfgang Büscher

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Allemagne, un voyage


Original: Deutschland, eine Reise (Allemand, 2005)

Le voilà, notre voyageur sur les routes et chemins en Allemagne. En 2005 cela fût un vrai « bestseller » chez nous, mais aussi dans la distance on va pouvoir apprécier ce livre. C’est surtout à pieds, mais aussi en bateau, train et bus (rarement en voiture et comme auto-stoppeur) qu’il fait dans le vrai sens du terme le tour de l’Allemagne. Il démarre là, où le Rhin s’apprête à entrer aux Pays-Bas et poursuit son chemin dans le sens des aiguilles d’une montre. Il est toujours proche des frontières, faisant des fois aussi des incursions au pays limitrophe. Mais est-ce que ces zones aux frontières, dans le contact parfois avec l’autre, ou une frontière ancienne ou nouvelle, ne sont pas des lieux particuliers pour mesurer l’atmosphère d’un pays? Le voyage le mènera aussi bien par des villes et places connus (Brême, Dresde, Lac de Constance, Aix-la Chapelle) qu’aussi des lieux retirés et loin de tout, oui, et souvent oubliés.  Mais tous ces lieux, les histoires, racontées avec une certaine poésie, autour d’événements locaux et de personnes rencontrées, nous montrent des facettes multiples de l’Allemagne. Des visages presque insoupçonnés, l’atmosphère et le poids (ou la légèreté) de l’histoire.

Il ne suffit pas juste de se déplacer. Mais Büscher a la sensibilité intérieure pour bien voir et écouter, pour se rendre disponible aux rencontres du hasard avec les personnes rencontrées. Certains récits paraissent presque un peu irréels, ou « arrangés », mais celui qui a voyagé sait qu’on peut vivre des choses invraisemblables.

Une lecture qui peut donner à des non-Allemands (comme il avait fasciné les lecteurs allemands!) une idée de certaines facettes de notre pays. Certainement il y a des noms qui évoquent pour un Allemand toute de suite une histoire – est-ce que cela sera toujours le cas pour un étranger ? Ainsi, en passant, on apprend beaucoup et cela rappelle des bons souvenirs des grands écrivains voyageurs. Mais certainement il y a aussi un coté contemplatif et poétique, qui peut séduire.

Une recommandation!


Mots-clés : #voyage
par tom léo
le Jeu 28 Nov - 15:41
 
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Sujet: Wolfgang Büscher
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Wolfgang Büscher

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Berlin-Moscou, un voyage à pied


Originale : Berlin - Moskau. Eine Reise zu Fuß (allemand)  

C’est par le titre que j’étais attiré par ce livre, et j’ai découvert un grand voyageur ! Voici mon commentaire pour ce livre :

CONTENU: Le titre l’indique bien: un voyage à pied de Berlin à Moscou, ceci en trois mois et sur les traces des troupes d’invasions aussi bien celles de Napoléon et aussi celles de l’offensive allemande pendant la deuxième guerre mondiale. Parmi ces soldats là, la personne du grand-père de l’auteur qui est tombé quelque part sur le chemin et que Wolfgang Büscher n’a jamais connu. L’auteur traverse la Pologne au milieu de l’été, puis la Biélorussie pour arriver au début d’hiver à Moscou.

OPINION: Büscher ne veut pas nous donner un récit parfait avec des détails exactes de chaque jour, mais selon moi les impressions et rencontres racontées dans ce récit veulent plutôt dévoiler une atmosphère, dans laquelle on plonge peu à peu si loin des chemins parcourus par les touristes on s’avance – encore plus à pied ! – vers l’Est ! Cet « Est » recule toujours plus, chacun voyant « l’Est » encore plus à l’Est…jusqu’à Moscou. Bien sûr, nous apprenons beaucoup de choses, faisons la connaissance de gens intéressants, fascinants avec leurs histoires, mais l’essentiel me paraît encore au-délà de cela.

Qu’on ne s’attende pas à des descriptions romantiques ! Mais à celui qui aimerait pressentir quelque chose de la réalité, de l’ambiance à l’Est de Berlin, je recommande profondément ce livre. Il s’y trouvera confronté avec les données difficiles, mais il comprendra peut-être quelque chose de l’être humain. Büscher sait décrire les pays traversés dans leurs contradictions fondées dans le cours de l’histoire et des mentalités différentes. Si nous autres, on n’y voit pas la vie en rose, je me demande si ce n’est pas plutôt notre problème. L’auteur partage ce que ces pays ont réveillés en lui, des choses profondes.

Après mes propres voyages en Russie et en Pologne, et des contacts avec des gens de ces pays, je ne peux que dire oui à ces intuitions et analyses. Mais la solution des soi-disant « problèmes » à l’Est ne va probablement pas se trouver dans une occidentalisation en outrance et de les mesurer éternellement de notre point de vue, mais serait plutôt une recherche de son identité en l’approfondissant.


Mots-clés : #voyage
par tom léo
le Jeu 28 Nov - 7:40
 
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Herman Melville

Omoo : récits des mers du Sud

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Dans cet ouvrage, on apprendra grâce à l’auteur (et pas aux éditeurs) que ce récit forme la suite de Taïpi Typee »).
Sur un ton de l’aveu-même de l’auteur « familier », ce récit autobiographique présente la vie sur « un très vieux trois-mâts barque d’un beau gabarit, jaugeant plus de deux cents tonneaux et de construction américaine », à la marche « vive et folâtre », mais dans un état franchement misérable (nourriture, rats, cancrelats).
« J’appris plus tard que nos aliments avaient été achetés à Sydney par les armateurs, à une vente aux enchères de vivres maritimes avariés. »

« Le navire entier était dans un triste état ; mais le poste, lui, ressemblait au creux d’un vieil arbre pourrissant. Complètement humide et décoloré, le bois se montrait par endroits mou et poreux ; de plus, le cuisinier ne se gênait pas pour venir taillader les bittes et les couples à coups de hache et de scie afin de se procurer des copeaux pour allumer son feu. Au-dessus de notre tête, les entremises étaient noires de suie et l’on pouvait y déceler de gros trous calcinés, souvenirs laissés par des marins ivres au cours d’un précédent voyage. D’en haut, on entrait par une planche munie de deux taquets, qui descendait obliquement de l’écoutille, simple ouverture dans le pont. Comme nous manquions de panneau à glissière pour la fermer, le prélart temporaire qui était censé le remplacer, offrait une bien faible protection contre les embruns projetés au-dessus des bossoirs : aussi, dès qu’il y avait un soupçon de brise, notre retraite se trouvait lamentablement inondée. S’il tombait un grain, l’eau se déversait en nappes, cascadait, éclaboussant brutalement tout le poste ; puis, rejaillissant entre les coffres, elle nous arrosait de ses jets comme une fontaine. »

L’existence est rude, la compagnie fruste et « inhumaine », même si le rire est souvent de mise.
Melville nous entretient notamment de son ami, le docteur Long Ghost, médecin du bord démissionnaire… mais la diversité de l’équipage occasionne une remarquable galerie de portraits (y compris d’autres figures hautes en couleur) ! Tel Salem (du nom du port américain où il embarqua), beach-comber :
« Ce terme est en vogue parmi les marins du Pacifique. Il s’applique à certains personnages errants qui, sans rester attachés d’une façon permanente à un même navire, prennent la mer de temps à autre sur un baleinier pour une croisière de courte durée, mais sous condition d’être libérés sur leur demande, n’importe où, la première fois que l’ancre sera mouillée. Cette clique se compose principalement de gaillards insouciants et fantasques attachés au Pacifique, et ne rêvant jamais de doubler le cap Horn pour revenir un jour chez eux. De là vient leur mauvaise réputation. »

Et justement une (sorte de) mutinerie survient ; j’ai trouvé fort intéressant d’être documenté sur le Round Robin, la pétition en forme de roue :
« Juste au-dessous de la supplique, je traçai une circonférence dans laquelle devaient s’inscrire nos noms, – car le principal objectif d’un Round Robin est de disposer les signatures en étoile, afin que personne ne puisse être désigné comme étant le promoteur de la pétition. »


Tag voyage sur Des Choses à lire Round_11

Puis Melville nous présente plusieurs îles polynésiennes vues par un marin embarqué dans les années 1840 sur les mers du Sud.
Publié en 1847, l’ouvrage renferme nombre de considérations sur la rivalité Anglo-saxon/Français, sur celle des missionnaires protestants et catholiques (les premiers avec leur inquisitoriale milice des bonnes mœurs). Et, sans grande surprise, avec la religion on aborde la dégradation de la société indigène par disparition des coutumes.
« Mais, avant de poursuivre, je veux que vous compreniez bien que tout ce que je dis, ici et plus loin, ne tend absolument pas à nuire aux missionnaires ou à leur doctrine : je désire seulement montrer les choses sous leur jour actuel. »

« En vérité, les marins se font de ces païens nus une idée qui dépasse l’entendement. Ils les tiennent à peine pour des humains. Mais il est à remarquer que plus les hommes sont ignorants et vils, plus ils méprisent ceux qu’ils jugent leurs inférieurs. »

« C’était dans l’ensemble une race gaie, pauvre et sans dieu. »

Les deux compères jouiront d’une musarderie curieuse :
« Le titre de l’ouvrage – Omoo – est emprunté au dialecte des îles Marquises ou, entre autres sens, ce mot signifie un vagabond, ou mieux, un homme qui erre d’île en île, comme certains indigènes désignés par leurs concitoyens sous le vocable de Taboo Kannakers. »

A ce propos, Kanaka est le terme qui désigne les indigènes chez les étrangers ("Canaques").
Vagabonder dans une région tropicale, où les indigènes sont extrêmement hospitaliers, est une sinécure :
« Je ne puis m’empêcher de glorifier ici les avantages très supérieurs qu’offrent les contrées tropicales aussi bien aux simples vagabonds comme nous, qu’aux sans-le-sou en général. Dans ces climats bénis, les gens éprouvent naturellement moins de besoins et il est facile de satisfaire ceux qui sont indispensables. On peut se passer complètement de combustible, de toit et même, si cela vous plaît, de vêtements. Quelle différence avec nos rudes latitudes nordiques ! »

Mais, finalement, « la nostalgie de la grande houle » est la plus forte, même si Melville préfère « rentrer plus agréablement au pays par petites étapes. »


Mots-clés : #autobiographie #aventure #temoignage #voyage
par Tristram
le Lun 21 Oct - 13:45
 
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Olivier Rolin

Extérieur monde

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 Il y a des erreurs de jeunesse. Eh bien là, je vais peut-être plutôt parler d’une erreur de vieillesse. Olivier Rolin réalise qu’il arrive à un moment de sa vie où on ne parle plus du « temps qui passe » mais « du temps qui reste ». Il se dit que c’est peut-être le moment de se retourner en arrière.

Mais comme il tient à être un écrivain singulier, un Écrivain, quoi, il ne va pas s’en tenir à écrire de vulgaires mémoires, très peu pour lui. Il lui faut un truc plus original, rien qu‘à lui. Adieu l’ordre chronologique, voilà un bouquin en train de s’écrire, bienvenues les errances de la mémoires, les digressions et associations d’idées ! Formidable ! Mais quand même avec un peu des thèmes, restons raisonnables et et assez basiques, des rolinades on dira : les femmes qui m’ont fait rêver, les lieux oùj’ai eu le plus le bourdon, les alcools que j’ai dégustées, les carnets où je prends des notes, les livres qui m’ont marqué, les cafés dont je me souviens etc... Mais quand même en entretenant un certain désordre, c’est mieux.

Alors il y a  des passages magnifiques, des portraits saisissants, des descriptions épatantes. Il y a toujours l’humour-Rolin nonchalant,  une autodérision (parfois un peu surfaite?), une érudition et une vie unique de bourlingueur du monde, dans la proximité avec les gens. Mais aussi un fouillis abominable, des moments d’ennuis profonds, l’impression d’une certaine vanité et d’un narcissisme tout aussi certain.

Ou alors on trouve que c’est ça, la littérature, ce fouillis créatif qui ne s’occupe pas du lecteur. Ou alors,  comme moi, on vit ça comme une soirée diapo chez un ami, non seulement il faut se tartir toutes les innombrables diapos, les commentaires passionnés sur des lieux dont on ne connaît même pas le nom, mais en plus le gars qui invite  a laissé échapper le panier-photo, n’ a pas pris le temps de re-ranger, et c’est tout sans dessus-dessous. C’est un copain alors on ne dit rien. Mais, bon…..la prochaine fois, on se demande si on ne trouvera pas  une décale.

Mots-clés : #autobiographie #voyage
par topocl
le Sam 19 Oct - 19:55
 
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Sujet: Olivier Rolin
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Alain Damasio

La Horde du Contrevent

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La Horde, une sorte d’équipe de rugby solidaire, fait face contre le vent. Ode à la ténacité, saga au courage, avec son ton épique ce récit participe surtout du genre heroic fantasy.
Aussi chant du voyage et ouverture au monde, à la découverte :
« ‒ Longtemps je me suis fait de la vie, ainsi que toi Lerdoan, une exigence de parcours. Rien ne fut donc plus précieux pour moi que les voyages puisqu’ils avaient potentiellement cette force : celle de faire jaillir le neuf, le virginal des filles, l’inouï. M’offrir plus que l’univers humain : le Divers ! Pendant des années, je me suis abreuvé de différences. »

Un nouveau monde doit évidemment avoir sa propre langue, et Alain Damasio l’a créée telle que le lecteur s’y retrouve sans trop de difficulté.
« Un instant, je crus que Silamphre délirait, tant la vocifération du schnee occupa à nouveau tout le champ de l’audible. Puis rien, une brève plainte, une mince fibre mélodique, à peine discernable à la frange du sensible, comme sinuant d’un rêve, se dégagea au sein du tronc hurlant. Pas une musique, ni un bruit, encore moins une voix, non, ça montait et descendait en fréquence, mêlé au froissement horrible, l’entrecoupant, y surnageant par instants puis y replongeant. »

Tout un univers conçu autour du vent, régi par la mécanique des fluides, avec pour but l’aérodynamisme, exprimé en marques de ponctuation.
« La notation du vent, qui est en son essence différentielle, n’a rien d’une science exacte, tout le monde le sait. La perception du temps entre les salves, l’ampleur accordée à une turbulence, la distinction entre un décéléré bref avec reprise de salve et une simple turbule, est fine, parfois indécidable. On n’enseigne pas l’exactitude aux scribes comme on le fait aux géomaîtres. On nous apprend une précision éminemment plus dérangeante : l’architecture des écarts – ce sens, si poussé chez les meilleurs, de la syntaxe, qui est pur art rythmique des inflexions et des ruptures. Écrire ensuite, avec des mots, en découle benoîtement, si bien que les cours de récit, l’apprentissage à proprement parler de la narration d’un événement, ne sont dispensés qu’un an plus tard et seulement à ceux qui ont su capter, en son tissage cadencé, le phrasé du vent. »

Tout est donc orienté d’aval en amont, et aussi tourné vers le ciel, verticalité, transcendance, où l’airpailleur tend ses filets et l’oiselier-chasseur lance son gerfaut, où voguent les vélivoles navires. C’est bourré de trouvailles, souvent poétiques, comme « muage » pour nuage, « vélivélo » pour vélo volant (et non pas volé), ou le pharéole, « la sirène éolienne qui guide les vaisseaux par gros temps ». Les principales armes sont le boo (merang) et… l’hélice ! Dans cette civilisation éolienne, le souffle, la parole, le « vortexte » sont centraux, de même que les notions de mouvement, de ligne.
« ‒ L’air, de la même façon, vient évidemment du vent, et non l’inverse ! À la base, l’air est un vent stationnaire. Il faut apprendre à penser que le mouvement est premier : c’est le stable, l’immobilisé qui est second et dérivé. »

L’histoire, comme l’attention du lecteur, est regroupée en périodes, temps forts tels que la traversée du lac, la joute verbale, le volcan de vent, etc.
De beaux personnages, tous représentés par des glyphes : des personnes, mais aussi (et surtout ?) des fonctions dans le groupe. Récit polyphonique, chaque voix a son idiosyncrasie, syntaxe et point de vue particulier. Mais c’est souvent Scribe qui parle (l’auteur ?) ‒ après tout, c’est lui qui tient le « carnet de contre », témoignage adressé d’une horde à ses successeurs. Une autre voix fréquemment entendue est celle de Caracole le troubadour, assez mystérieux conteur, boute-en-train facteur de cohésion dans l’équipe, et variation orale dans la narration.
L’extraordinaire combat (aérien) typique du genre a moins retenu mon attention, malgré d’originales élucubrations post-newtoniennes sur la vitesse (projetée en prévision). Il y a tout un jeu pseudo-scientifique sur les lois physiques entremêlant espace-matière et temps, avec des aperçus à la limite de la métaphysique, aussi abscons que chimériques.
« ‒ À chaque dimension de la vitesse correspond une lenteur ou une fixité propre. À la rapidité s’oppose la pesanteur ; au mouvement s’oppose la répétition ; au vif s’oppose le continu. D’une certaine façon, être vivant ne s’atteint que par ce triple combat : contre les forces de gravité en nous – la paresse, la fatigue, la quête du repos ; contre l’instinct de répétition – le déjà-fait, le connu, le sécurisant ; et enfin contre les séductions du continu – tous les développements durables, le réformisme ou ce goût très fréole de la variation plaisante, du pianotement des écarts autour d’une mélodie amusante. »

« Le solide est un liquide lent… »

« Rythmer, c’est apprendre à plier dans le mouvement, sans le rompre. »

Voici un concept outrepassé de l’âme, longuement étudié, et qui sonne lointainement comme de l’Égypte antique :
« ‒ Le vif est la puissance la plus strictement individuelle de chacun. Il tient du néphèsh, ce vent vital qui circule en nous, qui nous fait ce que nous sommes. Rien ne peut s’y mêler. Il est pur, insécable et automoteur. Il peut seulement se disperser si sa vitesse vient à décliner, il peut s’ajouter à un autre vif, mais pas fusionner… »

En découlent des perceptions originales :
« Chaque être, vous savez, déforme autour de lui l’espace et la durée. Les vents coulis de la tour se sont invaginés, à peine certes, mais ça m’a intrigué. Chacun a sa vitesse d’émotion, son rythme fécal, ses fulgurances. Avec deux décades d’attention ténue, il devient envisageable de sentir sang et eau couler dans les corps qu’on rencontre, l’air incubé et rejeté dans une pièce, de deviner les nœuds, les plexus. J’entends : dans le maillage de l’air. »

Exercice classique depuis Borges, celui de la bibliothèque :
« ‒ La tour d’Ær est faite entièrement de livres, mademoiselle, des fondations jusqu’aux lauzes du toit. Chaque bloc de la paroi est un livre, chaque latte du plancher, chaque surface verticale ou horizontale. C’est la seule bibliothèque du monde qui ne soit faite que de livres. Mais dans leur écrasante majorité, ils n’ont pas de pages. Ils sont gravés sur des briques d’argile ou de gypse, dans le marbre, sur des cubes d’étain, des plaques d’argent et de bronze, des billes de chêne puis insérés dans le mur de la tour. L’architecture du pharéole d’Ær est unique à Alticcio. C’est la seule tour non jointoyée de la cité. Cent dix mètres de pierres sèches. Et vous pourrez retirer n’importe quel bloc, le mur tient. Tous les livres restent consultables. […]
Ce fut là tout le génie du concepteur de la bibliothèque, je pense, un génie qui n’est plus vraiment compris aujourd’hui. Par ce choix de n’accepter que des blocs, il savait que les livres qui lui parviendraient seraient éminemment denses. Il savait que la contrainte de graver lettre par lettre et l’espace exigu favoriseraient une expression contractée à l’extrême, une pensée ramassée, hautement vitale, aphoristique. »

Une dimension humaniste parcourt le roman (parfois un rien grandiloquente ou bisounours) :
« Moins que d’autres, je ne savais si le but de notre vie avait un sens. Mais je savais, plus que quiconque, qu’elle avait une valeur. Par elle-même, directement, hors de toute réussite ou déroute. Cette valeur venait du combat. Elle venait du rapport profondément physique que nous avions au vent. Un corps à corps. »

« Ou fallait-il que j’en conclue, comme me le lança Sov avec un aplomb qui m’agaça, que l’être "en-soi" n’existait pas, qu’il n’y avait que des êtres "pour et parmi les autres", que chaque hordier n’était au fond "que le pli particulier d’une feuille commune", "un nœud dont la corde est fournie par les autres" ? »

Une portée politico-sociétalo-philosophique transparaît, conformément à l’engagement de Damasio (il est plus côté « racleurs » que « Tourangeaux » ‒ roture qu’élite…) :
« "Caste obsolète", j’ai entendu hier. Continuez surtout à penser que nous serons superflus demain face à vos technologies qui s’affinent… »

« Un seul racleur qui réussit suffit à faire croire aux autres qu’ils ont tous leur chance. L’exploitation inepte qu’ils subissent tient parce qu’ils envient ceux qui les exploitent. Les voir flotter là-haut ne les révolte pas : ça les fait rêver ! Et le pire est qu’on leur fait croire que seul l’effort et le mérite les feront dépasser cinquante mètres d’altitude ! Alors ils filtrent, et ils tamisent, et ils raclent le lit du fleuve jusqu’à atteindre ce sentiment de mériter… Mais quand ils l’atteignent, ils comprennent que personne, nulle part, ne peut juger de leur effort, qu’aucun acheteur ne reconnaît la valeur de ce qu’ils font. »

Là, c’est le prince (sic) de la Horde qui parle, puis le scribe qui évoque la basse caste du « Fleuvent » ; les hordeux, eux, ils ont quand même bien du mérite…
Damasio déploie une admirable inventivité dans la description cohérente de choses imaginaires. Le vocabulaire est riche (y compris en néologismes), la syntaxe à l’occasion tordue de façon fort expressive, avec un goût marqué pour les jeux de mots oulipiens. Le style confine parfois au lyrisme baroque :
« Aussi incroyable que ça put paraître, le conte, à peine ébauché, était déjà fini. Ne subsistait qu’un tintamarre vertébral de sons rugis des planches et des lambourdes, sifflés du feu et bramés des mâts, de sons pleins, creux et fluides, de sons de cordages et de discordes, qui, jetés tous ensemble, tohués et bohuant, n’offraient pas la moindre prise à une quelconque eurythmie, fut-elle de hasard – plutôt donnait à entendre, pour une oreille dont le velours n’eut pas été déchiré (et telle fut la mienne) quelque aperçu appropriable du chaos primitif. »

Sans qu’il y ait de vraies longueurs, le livre reste épais, et le lecteur souffre un peu avec la Horde ; perso je me lasse vite quand le vent pause dans les trémolos de vibrants énamourements à peine ados.
Ce roman m’a ramentu tantôt Dune, de Frank Herbert, tantôt Les Aventures d'Arthur Gordon Pym et Une descente dans le Maelstrom, de Poe ; mais peut-être ne s’agit-il que d’impressions, par attraction des étendues désertes… Il y a aussi des rapprochements possibles avec Vian (inventions néologiques), Michaux (monstres) ; la tour-fontaine m’a fait penser à… Rabelais.
Sinon, c’est quand même encore et toujours le panégyrique de la gniaque (même avec des prodiges et du pathos), une brillante réactualisation du parcours initiatique, « cette même doctrine de l’épreuve et de la récompense qui postulait un univers moral, une fin à toute quête […] »

Mots-clés : #aventure #initiatique #sciencefiction #voyage
par Tristram
le Lun 2 Sep - 20:47
 
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Sujet: Alain Damasio
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Alexandra David-Néel

Le Lama aux cinq sagesses

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Alexandra David-Néel présente ce roman comme une traduction d’un texte de son fils adoptif, le Lama Yongden, rédigé afin de présenter le Tibet sans fiction…
C’est donc une visite guidée de la région, surtout sous l’angle religieux, avec un intérêt ethnologique et métaphysique, spirituel.
Mipam (« invincible »), enfant de paysan, aspire à l’amour universel bouddhique, et les péripéties du destin lui font suivre la voie religieuse. Disciple d’un tsipa (astrologue), il apprend à lire et fait preuve d’une excellente mémoire. Il apprendra même d’un naldjorpa (yogi, initié), que les mots lus ont un sens :
« ‒ Ah ! dit-il, lorsque le garçon l’eut salué par les prosternations habituelles, c’est toi qui veut apprendre ce que "disent les livres". Tu croyais que lire n’était que produire des sons ; plus d’un le croit aussi, mais il n’en est rien. »

Amoureux de la petite Dolma (« déesse ») et rêvant de la contrée pleine de compassion, Mipam est bien humain (gourmand, emporté et un peu vaniteux) même si sa naissance a été entourée de prodiges et s’il se pense fils du Bodhisatva suprême. Ces aventures mêlent spiritualité bouddhique et magie superstitieuse. Le thème duel des végétarisme-carnivorisme revient souvent dans le livre. Mipam devient commerçant pour faire fortune et pouvoir épouser Dolma ‒ lui-même partagé entre vies laïque et spirituelle.
Mipam est aussi confronté aux Blancs et à la religion chrétienne :
« Mipam répondait en indiquant les contradictions existant entre certaines de leurs théories et les faits réels. Lorsqu’ils lui parlaient de l’amour de Dieu pour ses créatures, il leur rappelait l’universelle détresse des êtres en proie à la maladie, à la vieillesse, à la mort. Il désignait les drames de la nature, le plus faible servant de nourriture au plus fort ; l’insecte à l’oiseau, le chevreuil au léopard ; il leur disait l’angoisse de l’arbre fixé au sol, qui sent la liane s’attacher à lui, croître et l’enserrer, ou les mousses tisser autour de ses branches immobiles un linceul qui l’étouffera. Si nous n’avons pas vécu d’autres vies avant notre vie présente, où donc est la justice, la divine bonté, quand certaines naissent aveugles, infirmes ou stupides. Qui donc s’amuse à les créer ainsi ? »

Mais c’est bien sûr l’aspect tibétain qui est principalement présenté, comme la croyance en la réincarnation :
« ‒ La fille à qui tu penses, n’est-ce-pas ?  ‒ C’est d’elle qu’il s’agit. Il y a longtemps, longtemps que vos chemins se rencontrent pour votre bonheur ou pour votre malheur. Bien des fois, au cours de vos vies passées, vous avez fait route ensemble. Et la voilà revenue sur ta voie. Mais les compagnons de voyage n’avancent pas toujours du même pas. L’un ralentit sa marche, s’engage dans un sentier de traverse, s’attarde à quelque hostellerie s’ouvrant sur le bord du chemin ou, fatigué, s’assoit au pied d’un arbre, tandis que l’autre se hâte et le dépasse… »

« Et peut-être, ainsi, s’étaient-ils rencontrés des milliers de fois au cours de leurs vies successives, naissant et se rejoignant, mourant et se séparant, sans parvenir à se vraiment comprendre, à se vraiment aimer. »

J’ai profité de la lecture de ce roman pour ouvrir le fil de l’auteure, qui le mérite éminemment, mais surtout pour sa peinture du Tibet ; je recommanderais sans doute plus volontiers ses récits de voyage, dont son journal-lettres à son mari, à qui chercherait une porte d’entrée à cette œuvre.

Mots-clés : #religion #spiritualité #voyage
par Tristram
le Ven 2 Aoû - 23:44
 
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Sujet: Alexandra David-Néel
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Paolo Cognetti

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Sans jamais atteindre le sommet – Voyage dans l’Himalaya


Originale : Senza mai arrivare in cima (Italien, 2018)

Présentation a écrit:« J’ai fini par y aller vraiment, dans l’Himalaya. Non pour escalader les sommets, comme j’en rêvais enfant, mais pour explorer les vallées. Je voulais voir si, quelque part sur terre, il existait encore une montagne intègre, la voir de mes yeux
avant qu’elle ne disparaisse. J’ai quitté les Alpes abandonnées et urbanisées et j’ai atterri dans le coin le plus reculé du Népal, un petit Tibet qui survit à l’ombre du grand, aujourd’hui perdu. J’ai parcouru 300 kilomètres à pied et franchi huit cols à plus de 5 000 mètres, sans atteindre aucun sommet. J’avais, pour me tenir compagnie, un livre culte, un chien rencontré sur la route, des amis : au retour, il me restait les amis. »

 
REMARQUES :
Il s’agit donc bien d’un récit d’un voyage que l’auteur entrepris en Octobre 2017 avec quelques amis dans la région du Dolpo, dans le Nord-Ouest du Népal, une zone frontalière du Tibet (chinoise) et vivant encore plus authentiquemment dans les traditions tibétaines. Pour Cognetti, même dans un certain sens allergique des vrais hauteurs (il est pris par des lourdeurs, des vomissements etc), c’est la première fois qu’il va dépasser les 5000 mètres, mais toujours en passant par des côls, pas en atteignant des sommets. Il s’agit d’autre chose : y-a-t-il encore des régions vraiment intouchées (plus ou moins) face aux Alpes urbanisées et ultramaîtrisées ?

Après une introduction on va accompagner l’auteur à travers quatre chapitres, bien accompagnés par quelques desseins de crayons simples et sympas. Un guide, un livre de chevet emporté est bien « Le léopard de neiges » de Peter Matthiessen, qui lui a traversé une partie de ces chemins en Septembre 1973.

Avec toute une recherche d’authenticité reste bien sûr la sécurité d’un groupe constitué finalement de plus que deux douzaine de gens, porteurs, guides etc inclus, qui font que Cognetti peut profiter des temps « vides », n’a pas besoin de s’occuper trop des aléas pratiques…

Il y a du charme dans les descriptions de ces contrées encore réculées (juques à quand?). Cognetti se met en dialogue avec la nature, les personnes et l’environnement qu’il rencontre ou avec lesquels il fait cette expédition, partage ses expériences face à la hauteurs et le mal des hauteurs qui peut mener jusqu’au vertige et un état mi-hallucinatoire.

Peut-être on peut s’étonner de la minceur du livre (en Italien seulement une bonne centaine de pages!)? D’une certaine forme de contradiction : justifier sa propre présence tout en ayant parfois une mauvaise conscience ou un mauvais pressentiment ?

Néanmoins Cognetti reste sympa et attachant!


Mots-clés : #alpinisme #voyage
par tom léo
le Jeu 18 Juil - 15:57
 
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Jacques Réda

L’herbe des talus

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Suite de textes assez brefs comme autant de poèmes en prose ou pas, d’entrées d’un journal gidien comme autant d’auto-confidences, souvenirs nostalgiques en fragments de mémoires, références littéraires choisies ‒ rien d’étonnant à ce qu’un aspect cabalistique en obscurcisse parfois l'acception. Balades réflexives, y compris voyages internationaux, et au détour de chaque vadrouille quelques brins d’herbe font fil conducteur. Phrases que Jacques Réda modèle avec soin, désarticule occasionnellement en inversant les segments ‒ une tournure à laquelle je suis sensible.
Volontiers ludique, pas dénué d’humour, il pratique la pêche aux nuages avec un cerf-volant, les trains, le jazz…
« On se figure souvent en voyage qu’on devient un autre, que de l’imprévu en sortira, et je tâchais au moins d’éprouver l’intérêt qu’un de ces autres eût pris au spectacle. »


Mots-clés : #poésie #voyage
par Tristram
le Mer 17 Juil - 22:29
 
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Robert Gaillard

La forêt les dévora

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L’auteur à placé une intrigue romanesque (sans grande originalité) sur le río Marañón, partie péruvienne de l’Amazone, qu’il paraît avoir au moins partiellement parcouru. Il y a même des illustrations, photos et aussi dessins de « Madame Paule Gaillard ». L’image donnée de l’Amazonie est celle de l’enfer vert qui détruit les hommes, manifestement influencée par La Vorágine, livre de José Eustasio Rivera où cette forêt est présentée comme une dévoreuse de caucheros (saigneurs de caoutchouc) ; une vorágine, espagnol, est un vortex particulier de ces cours d’eau :
« C’était un de ces tourbillons quasi invisibles, même le jour. Ils se produisent on ne sait trop pour quelles raisons, mais toujours en des endroits où plusieurs courants se heurtent, se combattent. En effet il n’est pas rare de trouver sur ce fleuve un courant descendant, normal, allant d’amont en aval, un autre remontant et au centre, un autre courant indécis, tellement indécis qu’il produit une de ces dangereuses voraginas. »

« L’arbre meurt et pourrit et se mélange au sol et s’il brûle ce sont ses cendres qui vont engraisser la terre nourricière de tout ce qui vit. C’est pourquoi je pourrais dire que la mort n’est pas éternelle car en somme elle prépare la vie, d’autres vies. […]
‒ C’est bien simple cependant : si toutes ces dépouilles n’étaient destinées finalement qu’à entretenir ou à engendrer d’autres vies, je serais fondé à dire que le jaguar qui a dévoré un homme est devenu un peu cet homme. On sait que c’est faux : il a simplement assimilé une substance étrangère à celle qui le constitue mais qui est devenue de la chair de jaguar par la chimie de l’assimilation. »

Outre l’intérêt pour l’amateur d’Amazonie vue il y a un demi-siècle par un auteur avec une teinture de formation scientifique, ce roman peut présenter un autre intérêt, celui de l’évocation ambivalente des Allemands dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale (le guide du narrateur est un Allemand réfugié en Amérique du Sud qui évoque son expérience du conflit). Et bien sûr les informations données ne sont pas à prendre au pied de la lettre : il s’agit d’un mélange de faits avérés, d’erreurs et de fictions, d’ailleurs typique de ce genre de récit.

Mots-clés : #aventure #voyage
par Tristram
le Dim 7 Juil - 8:33
 
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Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen

Les Aventures de Simplicissimus

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Universalis a écrit:
Le livre s'ouvre sur le récit de l'enfance misérable du héros dans une ferme du Spessart. Après le pillage de la ferme par les impériaux, il erre dans les bois où il est recueilli par un ermite qui lui donne sa première formation religieuse et morale. La mort de l'ermite le rejette dans la guerre, d'abord du côté des impériaux, puis du côté des protestants. Habillé d'une peau de veau, il devient bouffon du gouverneur de Hanau et mérite son nom ambigu de Simplicius. Puis à Soest, en Westphalie, sous le nom du Chasseur Vert, il est sur le point de faire fortune en trompant les autres au lieu de donner l'apparence d'être lui-même trompé.

La situation de départ est paradoxale : le narrateur-protagoniste est un enfant apparemment simplet, qui acquiert auprès d’un ermite une éducation cultivée (surtout religieuse, mais il lit, écrit, a des notions de latin) tout en restant fort naïf et totalement ignorant de la société des hommes.
Revenu à celle-ci, l’innocence de Simplici est telle qu’il prend pour crise de folie l’abêtissement alcoolique et l’excès de table (en période de famine), chapitre I, XXX et suivants. Ses cocasses mésaventures sont pleines d’humour (et même d’autodérision), notamment fondé sur le ressort traditionnel de la scatologie, surtout pétomane ‒ et tout naturellement Simplicius devient bouffon à la cour du gouverneur qui l’a recueilli. Déguisé en veau, devenu « fou », le rire lui permet de dire impunément leur fait à tous ceux qui le dominent ‒ et c’est un moyen d’appréhender son propre triste sort :
« Je ne pus me retenir de rire de mon désastre parce que je vis, à considérer le nid et les plumes, quel genre d’oiseau je devais être. » (II, VI)

« Vint alors le repas de midi auquel je me laissais employer, car je m’étais prescrit de relever toutes sottises et de châtier toutes vanités, ce qui répondait à merveille à ma condition de ce temps-là. Aucun des convives n’était assez bon que je ne blâmasse et condamnasse son vice, et s’il s’en trouvait un à qui cela déplût, ou bien il en était tourné en dérision par les autres, ou bien mon maître lui remontrait qu’un sage ne saurait s’échauffer la bile comme un fou. » (II, X)

Subordonné d’un gouverneur militaire, il réfute l’hérédité nobiliaire des qualités d’un ancêtre héroïque, d’ailleurs souvent basée sur des combats meurtriers ou des arts « ramas de vanités et de folies » :
« Mais qu’est-ce qu’une gloire que vient souiller tant de sang humain innocent répandu, et qu’est-ce qu’une noblesse conquise et confirmée par la perte de tant de milliers d’autres hommes ? »

Le récit témoigne de la grande inventivité humaine dans la barbarie au cours de la guerre de Trente Ans, conflit pan-européen entre catholiques et protestants à une époque où un monde sans Dieu ni religion était encore inconcevable. C’est l’occasion de considérations religieuses et/ou philosophiques, morales :
« …] tu dois avec le temps de mieux en mieux te connaître, et quand tu devrais vivre aussi vieux que Mathusalem, ne laisse pas cette pratique déserter ton cœur, car si la plupart des hommes sont damnés, c’est pour n’avoir pas su ce qu’ils étaient ou ce qu’ils pouvaient devenir ou devaient devenir. » (I, XII)

…qui ne sont pas dénuées de satire impie :
« Ainsi je pris congé de l’ecclésiastique qui par son saint zèle spirituel n’avait rien mérité de moi si ce n’est qu’un jour je lui refusai un lapin qu’il me demandait instamment, sous prétexte qu’il s’était prit tout seul à un collet et donc lui-même occis, que par conséquent il n’était pas séant qu’en sa qualité de suicidé il fût enseveli dans un sol béni. » (IV, XI)

Un étonnant rêve-métaphore des reîtres-partie aérienne d’arbres dont les paysans sont les racines malmenées, filée dans les chapitres XV et suivants du livre I.
Une danse de sabbat est décrite :
« …] ; mon banc qui m’emportait se posa près des ménétriers qui se tenaient autour de la danse en dehors des cercles ; mais au lieu de flûtes droites, flûtes traversières et chalumeaux, ils n’avaient rien de mieux que couleuvres, vipères et orvets dont ils sonnaient avec entrain : d’autres avaient des chats, leur soufflaient au cul et leur pinçaient la queue comme à des cithares ; on aurait dit son de cornemuse ; d’autres jouaient de l’archet sur des têtes de cheval comme sur la chanterelle d’un violon ; d’autres encore chatouillaient la harpe sur des carcasses de vaches comme on en voit chez l’équarisseur ; il y en avait même un qui avait une chienne sous le bras ; il lui tirait la queue d’une main en faisant de l’autre le doigté sur les tétins, parmi quoi les diables jouaient de la trompe nasale que la forêt en retentissait ; [… » (II, XVII)

Les armées fourragent au détriment des populations rurales, et les tribulations de notre héros connaissent des hauts et des bas :
« De ce moment-là, nous eûmes la vie la plus paresseuse du monde, où jouer aux quilles était notre plus gros travail ; quand j’avais étrillé, affouragé et abreuvé le bidet de mon dragon, je faisais le métier de gentilhomme : j’allais me promener. » (II, XXIX)

« Je ne pus me débarrasser de mon Jupiter, car le commandant n’en voulait pas, vu qu’il n’y avait rien à lui plumer, mais disait vouloir m’en faire cadeau gratis ; donc je fus affublé d’un bouffon à moi sans que j’eusse besoin d’en acheter un, bien que l’année précédente j’eusse dû m’en laisser tenir le rôle. Si étrange et capricieuse est la fortune, et si variable le temps ! Peu avant, les poux me tracassèrent, et maintenant j’avais en mon pouvoir le roi des puces ; une demi-année avant, je servais de petit domestique à un méchant dragon ; désormais je possédais deux valets qui me disaient Monsieur ; un an à peine était encore passée que les loqueteux me faisaient la course à la gueuse pour faire de moi leur paillasse ; maintenant, c’était au point que les jeunes filles se toquaient d’amour pour moi ; alors je m’aperçus opportunément qu’il n’y a rien au monde d’aussi constant que l’inconstance elle-même. J’en vint à redouter que la fortune ne tournât contre moi ses lubies et ne me fit ravaler chèrement ma prospérité du moment. » (III, VIII)

Simplicius est toujours intéressé d’explorer de nouveaux domaines de connaissance, que ce soit la topographie locale, l’artillerie ou la médecine. Et il paraît condamné à provoquer une funeste envie par son ostentation.
A la moitié du livre, le récit s’éloigne de la chronique historique authentifiable et gagne en fiction, notamment fantastique.
Il rencontre enfin les femmes (et ira jusqu’à être rétribué pour sa beauté complaisante à Paris) :
« J’en avais exactement six qui m’aimaient, et moi en retour ; pourtant aucune n’avait mon cœur en entier ni moi seul ; chez une me plaisaient les yeux noirs, chez l’autre les cheveux jaune d’or, en la troisième, c’était l’aimable gentillesse, et chez toutes les autres un je-ne-sais-quoi qu’une autre n’avait pas. » (III, XVIII)

Simplici va même explorer le monde souterrain, ou plutôt subaquatique, en passant par les puits liquides de lacs communiquant avec le Centrum Terrae. C’est là qu’il présentera au roi de ce monde une version édulcorée (et curieusement politiquement correcte) de l’humanité :
« Il n’y a plus d’avares, mais des épargnants ; plus de dissipateurs, mais des généreux ; plus de trognes armées qui volent et tuent les gens, mais des soldats qui protègent la patrie ; plus de mendiants oisifs par vocation, mais des contempteurs de la richesse et des amants de la pauvreté volontaire ; plus de juifs accaparateurs de blé et de vin, mais des gens prévoyants qui recueillent les vivres en excédent à l’intention du peuple en cas de besoin futur. »

L’histoire se prolonge d’une continuatio, une « Robinsonade » où Simplicius est (re)devenu un ermite exotique, de même que Vagabonde Courasche constituera une suite de ces Aventures dans un pseudo-« Livre Sixième ».
Le texte de von Grimmelshausen est annoté et commenté par le traducteur, Jean Amsler, ce qui n’est pas inutile pour en comprendre le contexte et y découvrir certaines particularités.



Mots-clés : #guerre #religion #voyage
par Tristram
le Dim 23 Juin - 10:51
 
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Sujet: Hans Jakob Christoffel von Grimmelshausen
Réponses: 3
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André Dhôtel

Le pays ou l’on n’arrive jamais

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Ce livre est sur ma LAL depuis des décennies ; en fait, j’aurais dû le lire avant l’adolescence. Il s’agit d’un texte assez onirique, un conte bleu qui a lieu principalement dans les Ardennes, les aventures de Gaspard, un gamin de quinze ans plus ou moins en fugue.
Un petit garçon blond aux yeux bleus qui se révèle être une fille (qu’attend la police du genre pour réécrire ce livre ?), un méchant, barbu et roux, qui s’appelle Parpoil (il n’est jamais trop tôt pour apprendre à reconnaître les vilains) ; c’est le monde de l’enfance, et aussi celui des camelots forains, des baladins ambulants, des « camp-volant » nomades et vagabonds.
« C’était simplement la vie avec ses multiples chemins. »

« En regardant cette belle vallée [la Meuse], on a le loisir de songer que la terre entière c’est le grand pays, mais cela ne nous satisfait pas complètement. On se dit qu’il faut rendre la terre encore plus belle, par le bonheur des hommes et par les histoires que l’on reprend inlassablement. Il semble que la vie restera toujours inachevée. Mais on demande une chance supplémentaire. »

« L’horizon du grand pays recule sans cesse au fond de l’espace et du temps. C’est le pays où l’on s’éloigne toujours ensemble, et l’on ne parvient en un lieu désert que pour en trouver d’autres plus beaux. »


Mots-clés : #enfance #litteraturejeunesse #reve #voyage
par Tristram
le Sam 25 Mai - 13:33
 
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Sujet: André Dhôtel
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Mariusz Wilk

Dans les pas du renne

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(avec des éléments de la présentation de l'éditeur)

Avide de découvrir la vie du peuple mystérieux des Saamis - ou Lapons -, Mariusz Wilk a séjourné parmi eux sur la presqu'île de Kola à partir de Décembre 2005, dans le Grand Nord russe. Il en a fait connaissance pendant son séjour sur les îles Solovki (raconté dans « Le Journal d ‘un loup »), à travers les vestiges de leur présence, il y a des millénaires : des labyrinthes mystérieux …Ils constituent probablement le plus ancien peuple nomade de l’Europe. Assoiffé de rencontres et de découvertes, il raconte son arrivée dans la ville de Lovoziéro, ses explorations de la toundra et des montagnes environnantes, et ses longues marches guidées par les pâtres de rennes. Il mêle à ses réflexions des détails sur la vie quotidienne des Saamis, sédentarisés de force par le pouvoir soviétique, et leurs tentatives de préserver malgré tout leurs traditions, leur mythologie et leurs croyances chamanistes. Pour illustrer leur riche imaginaire, l'auteur va jusqu'à nous rapporter une légende saami, Le Conte de la piste écarlate. Les rennes sauvages sont une véritable clé pour comprendre l'âme saami. En suivant leurs traces, Wilk se fraie son propre chemin, cette voie que chacun doit découvrir pour soi-même. L'écrivain voyageur s'aventure dans les antichambres de l'autre monde, dans des paysages qui recueillent les rêves de la Terre, où l'on partage ses propres rêves avec le frère renne. Mais dans cette description de la relation entre l’animal et l’homme, vécu autrefois par les Saamis, on se demande à quel point un retour à ces sources paraissent/deviennent aujourd’hui artificiel. Car il y avait bien eu un éloignement de l’ancienne culture. Est-ce que un retour, même souhaitable, est encore possible ? Est-ce qu’il y a encore des vrais détenteurs de rites etc ?

J’étais ravi de retrouver Mariusz Wilk dans la suite de ses récits précédents, présentés en haut. Oui, il est vrai qu’il y a un fond d’apocalypse ressenti dans certains passages, comme par exemple quand il décrit les conséquences de la sédentarisation forcée des Saamis sous Staline : un nombre incroyable n’arrivait pas à s’y adapter, commettait du suicide ou mourrait de perte de vitalité…

Peut-être est-il normal que Wilk lui-même est devenu aussi un peu, disons, extravagant, sinon même marginal. Il est vrai que nous avons de la peine des fois de comprendre comment on peut s’immerger dans un univers apparemment si déprimant en grande partie. Cela est mystérieux… Et peut s’élever des réactions, des voix un peu « jugeant », par exemple l’Européen « moyen ». Cela est d’un coté compréhensible, d’un autre pas souhaitable.


Mots-clés : #nature #spiritualité #traditions #voyage
par tom léo
le Jeu 23 Mai - 8:08
 
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Sujet: Mariusz Wilk
Réponses: 17
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