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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 8:48

173 résultats trouvés pour voyage

Nick Hunt

Où vont les vents sauvages − Marcher à la rencontre des vents d’Europe des Pennines jusqu’en Provence

Tag voyage sur Des Choses à lire Oz_von10

Quatre randonnées, quatre marches vers un vent d’Europe, l’helm (nord de l’Angleterre), la bora, le fœhn et le mistral, d’un écrivain voyageur qui s’intéresse à la météo et son rapport aux hommes.
L’helm, seul « vent nommé » du pays :
« Seul dans ce lieu déserté, je découvris bientôt ce que les femmes de Kirkland avaient voulu dire en parlant de hurlements et de gémissements. Quelque chose avait dû se modifier dans la qualité de l’air, car le son du paysage changea soudain : par-dessus les souffles en rafales qui explosaient régulièrement à mes oreilles, un mystérieux murmure stagnant comme des distorsions de microphones s’élevait, une sorte de conversation malicieuse entre une dizaine de petites voix accompagnées d’un sifflement qui suggérait des branches et des spirales, des motifs complexes comme tissés dans l’air et sous tout cela, la complainte d’un animal en détresse. »

Le récit de la randonnée et les observations attentives d’Hunt alternent avec des commentaires scientifiques, historiques et culturels, allant jusqu’à une approche de Turner, qui « vénérait le pouvoir du climat. »
« Cette expérience illustrait un point basique, qui me rendrait bien service lors de mes marches : sans la disposition d’esprit nécessaire pour entrevoir un chemin, j’étais incapable de trouver le mien. Sans elle, je me perdais. »

Il me semble que la traductrice a rendu "aéraulique" par "hydraulique", ce qui, avec d’autres expressions louches, est assez fâcheux. Et c’est sans compter avec les termes non traduits sans explication, comme curricks (sorte de cairns de la région) …

La bora, vent aride qu’il cherche à partir de Trieste sur le haut plateau karstique de Slovénie puis la côte adriatique et des montagnes de Croatie, passant par des îles (camp de concentration des fascistes italiens, puis allemands et enfin des communistes yougoslaves de Tito) pour atteindre finalement Split – qu'il rencontre enfin, d’abord la bora noire, puis la blanche.
« Une chose énorme flottait dans l’air. »

« C’était moins un bruit qu’une sensation, une chose sans nom avec une énergie propre, qui effaçait la ligne de séparation entre entendre et éprouver ; pour la première fois de ma vie, je compris le son comme une force physique. »

Hunt se trouve au long de son périple pris dans le jugo, « variante locale du sirocco », vent du Sud chaud et humide, "malsain", en lutte avec l’air froid et sec du Nord contenu par le relief au-dessus de l’Adriatique.
J’ai trouvé étonnant de parler de Trieste sans évoquer Magris ; en fait les références littéraires d’Hunt sont nombreuses, quoique monomaniaques : il ne semble intéressé que par les vents !
Même un mot anglais comme golliwog (poupée de chiffon noire) n’est pas explicité ; j’ai cru comprendre que le pršut est du jambon cru (cf. prosciutto). Il me semble que l’éditeur aurait pu investir davantage dans l’appareil critique de cet ouvrage.

Puis c’est le fœhn, duquel il part à la recherche dans les Alpes suisses et liechtensteinoises. Hunt prépare son excursion sur des cartes :
« Répartie sous forme de vallées nombreuses finement ridées, avec des fractales de chaînes de montagnes violettes qui se ramifiaient et se subdivisaient, la complexité topographique de ce pays me déconcertait une fois de plus ; cela ressemblait moins à un voyage potentiel qu’aux lobes et aux hémisphères d’un cerveau distendu et informe. »

« La topographie rendait la perspective trompeuse. Ce qui semblait une simple balade sur la carte était rallongé par les contours des collines, les kilomètres comprimés comme une information encodée par un circuit imprimé. »

Comme pour la bora, les autochtones se plaignent d’affections attribuées au foehn (maux de tête, « nervosité », et même « la dépression, l’anxiété et le désespoir suicidaire »). Hunt croise aussi la tramontane et la bise.

Parti du lac de Constance et parvenu à celui de Genève en suivant le Rhin, la Reuss et le Rhône, il descend ce dernier avec le mistral dans le dos.
« Le mistral semblait résider à l’intérieur des terres, et pas simplement y passer. »

Évocation de Van Gogh en Arles :
« Mais ce que son travail au pinceau capte peut-être mieux que tout, c’est le tumulte de l’air. David Abram le formule bien : "Même dans ses autoportraits, l’air n’est jamais calme, autour de Vincent – les coups de pinceau caractéristiques ploient et s’épanchent autour de sa tête comme de l’air en mouvement, que l’on peut même voir s’insinuer dans ses vêtements, dans ses traits. L’air se tord et se répand sous forme de torsades et de tourbillons perturbés, inlassablement." »

Traversée de la steppe de la Crau :
« Je m’étais arrêté là de façon relativement simple, parce que le monde, débarrassé de facteurs de complication, était réduit à ses plus simples éléments : il n’y avait que la terre et le ciel, et l’air qui se précipitait entre les deux. »

« Cette vague sèche refluait vers la mer. Je n’étais qu’un rocher de plus pris dans son courant. Pour la première fois depuis que je marchais, je compris – du moins durant une seconde – ce qu’il se passait vraiment autour de mon corps, sous ma peau ; les molécules d’air, qui filaient à toute allure de hautes à de basses pressions avec leur cargaison d’ions chargés, redressaient une balance atmosphérique déséquilibrée. Ce qui paraissait une force violente, déchirante, était en fait le rétablissement de la paix ; ce qui semblait un mouvement déchaîné était une tentative d’atteindre la quiétude.
Où le vent va-t-il, en réalité ? Où commence et où finit-il ? Il voyage, mais il n’arrive jamais, il erre partout et nulle part. Nous nageons dans une mer invisible d’atomes. Chercher à savoir où un souffle particulier termine son parcours et où un autre l’entame revient à vouloir voir l’endroit où deux océans se rejoignent. De ce point de vue, les vents sont différents des marches, pour lesquelles les fins et les débuts constituent des frontières fondamentales. Et pourtant, d’un autre point de vue, les vents sont comme les marcheurs. Ces derniers sont attirés dans le vaste monde – pas tant poussés dans le dos, qu’aspirés par les mystérieux vides de compréhension qui les attendent plus loin –, mais bien souvent sans être conscients des pressions qui les contraignent. Ils voyagent d’un endroit à l’autre dans l’attente que ces pressions s’équilibrent. Jusqu’à ce qu’ils gagnent une plaine assombrie. Et atteignent la quiétude. »


\Mots-clés : #nature #voyage
par Tristram
le Dim 18 Sep - 13:05
 
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Sujet: Nick Hunt
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Jean-Marie Blas de Roblès

La Montagne de minuit

Tag voyage sur Des Choses à lire La_mon10

Bastien Lhermine, gardien dans un établissement jésuite lyonnais, est mis d’office à la retraite (c'est-à-dire envoyé à l’hospice). Passionné de lamaïsme et de tantrisme, il fait la connaissance de sa voisine, Rose Sévère, et de son jeune fils, Paul. C’est ce dernier qui raconte l’histoire, soumettant son manuscrit à sa mère, historienne, qui le commente et le complète, enquêtant de son côté.
« Si vous vous intéressez un peu au Tibet, vous savez que les coïncidences n’existent pas, il n’y a que des rencontres nécessaires. »

« …] je suis parti tout seul au musée Guimet. C’est là, au détour d’un couloir, que j’ai rencontré mon premier mandala. Aujourd’hui, je dirais que c’est lui, en quelque sorte, qui m’a trouvé… mais je m’y suis perdu corps et âme jusqu’à l’heure de la fermeture, et il m’a fallu toute une vie pour comprendre que le centre d’un labyrinthe avait moins de valeur que nos errements pour y parvenir. »

Rose emmène Bastien à Lhassa, sur les traces d’Alexandre David-Néel et de bien d’autres, dans un pays où il n’est encore jamais allé.
Exotisme garanti, dépaysement complet, étrangetés diverses, comme les « pigeons à sifflet »…
« Les étals regorgent d’outres de beurre, de barates effilées comme des carquois, de quartiers de viande posés à terre sur des cartons gorgés de sang ; peaux de mouton, cuirs de yack, briques de thé séché débordent des sacs en jute. Dans les odeurs de tourbe et de beurre rance, un arracheur de dents chinois exerce son métier sur un apache, torsade amarante dans les cheveux, qui repousse la fraise pour mieux tirer sur son mégot. La tête enfouie dans une toque de fourrure géante, à croire qu’il a trois renards vivants entortillés sur le crâne, un Tibétain parcheminé vend sa camelote de faux jade. Ici, des petites pommes enrobées de caramel rouge, là des colliers de fromage en rondelles, dures comme de la pierre. Les sourds mugissements d’un groupe de moines avec cloches et tambourins à boules fouettantes dominent cette cohue. »

Au Potala, Bastien (qui a rêvé qu’il chevauchait un tigre en montagne, signe de mort) connaît une expérience mystique et tombe dans le coma en regardant la « Montagne de fer », le Chakpori, où se dressait un vénérable sanctuaire que les Chinois ont détruit et remplacé par une antenne de télévision (Blas de Roblès souligne l’occupation par l’armée chinoise, la « sinisation inéluctable du Tibet. ») Bastien meurt en prononçant « Le Mont Analogue » (titre d’un livre de René Daumal que je veux lire depuis des décennies, et qui sera ma prochaine lecture).
Or Bastien aurait appartenu aux « Brigades tibétaines de la SS », chargées de rien de moins que « de reconstituer la mémoire perdue de la race aryenne » !
Cette aventure prenante s’achève sur la dénonciation de l’amalgame conspirationniste entre occultisme, quête mystique et histoire trafiquée.
« − Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, dit-il en soupirant, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, c’est qu’ils sont prêts à croire en tout… Une remarque de Chesterton, si j’ai bonne mémoire, mais qui résume assez bien ce que je viens de vous dire. »

« Un enfant attend tout d’un conte, sauf la réalité. Des histoires d’ogres, de sorcières, de petites filles dévorées par les loups, peu importe pourvu qu’on le détourne de ses propres angoisses. »

Ce bref roman aussi bien construit qu’écrit m’a un peu déçu dans son long épilogue – et m’a donné l’envie de retourner au musée Guimet, que je retrouverais sans doute fort changé, comme il en fut de celui de Cluny lors de mon récent passage à Paris.

\Mots-clés : #complotisme #initiatique #lieu #spiritualité #voyage
par Tristram
le Mer 17 Aoû - 13:32
 
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Sujet: Jean-Marie Blas de Roblès
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Paolo Rumiz

Le phare, voyage immobile

Tag voyage sur Des Choses à lire Le_pha10

Ce livre aussi superbe que concis évoque la mer (surtout la Méditerranée), ses vents, des personnes/ personnages, y compris mythiques (la culture de l’auteur est remarquable – grecque, italienne, etc.).
Le titre original est Il ciclope, et c’est comme un cyclope qu’apparaît souvent le phare mystérieux (au moins quant à sa localisation exacte) situé au centre du monde, où Rumiz séjourne pendant trois semaines, seul avec les gardiens, la nature, l’histoire, la mer. Il trouve donc le temps d’observer minutieusement, campé dans le présent/ bonheur, ainsi une fabuleuse recette de soupe de rascasse :
« Et chaque bouchée est une eucharistie. »

Il trouve aussi, au gré de son journal, celui de frappantes métaphores, de réflexions sur le passé et le présent.
« Le voyage immobile est le plus difficile de tous, parce qu'on n'a pas d'échappatoire, on est seul avec soi-même, en proie aux visions, et il est donc facile, pour ne pas dire naturel, de se laisser aller. »

« J’apprends d’emblée à tenir compte du fait que les ressources sont épuisables. »

« Avoir la vision d’ensemble : voilà ce que signifie pour moi la perception pélagique du monde. À Berlin, on ne peut pas le comprendre, ni même à Rome ou à Paris, parce que la culture est une culture de terre ferme. On n’y a pas de visionnaires, on n’y a que des analystes dans leurs fichus bureaux d’étude. »

« La Méditerranée a toujours été une mer de batailles. Mais la guerre y a toujours cohabité avec le commerce et la culture. […] Donc ce qui a changé aujourd’hui, ce n’est pas une augmentation des conflits, mais un crépuscule des échanges commerciaux et culturels. »

« Oui, ça bouge dans le ciel, cette nuit-là. Et ma métamorphose, elle aussi, s’achève. Le vent, le martèlement des vagues, la solitude, l’absence des problèmes, tout cela y a contribué. Mais ce qui m’a par-dessus tout rendu le temps de vivre, c’est le magnifique silence du Web, dont je me suis délecté au cours de ces semaines sans Internet. Mes journées durent deux fois plus longtemps. Elles sont la preuve du vol monstrueux perpétré par le Web. L’absence de navigation dans le cyberespace m’a dévoilé les horizons infinis de la navigation en mer, et aussi de celle qui existe au-dedans de moi. »

Même si le thème n’est pas neuf, qu’il s’agisse de la mer ou du voyage immobile (du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre à Dans les forêts de Sibérie de Tesson, quasi contemporain), c’est donc aussi une prise conscience écologique, celle d’un passéisme d’homme dépassé, et/ou du fourvoiement de l’humanité.

\Mots-clés : #autobiographie #merlacriviere #voyage
par Tristram
le Dim 24 Juil - 11:11
 
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Sujet: Paolo Rumiz
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Alexandra David-Néel

L’Inde où j’ai vécu – Avant et après l’Indépendance

Tag voyage sur Des Choses à lire Lainde10

« Je ne me propose pas de rédiger un journal de voyage dans lequel mes mouvements à travers l'Inde et les divers épisodes qui les ont accompagnés se succéderaient par ordre chronologique. Ce que je désire offrir ici, c'est plutôt une série de tableaux présentant la vie mentale, encore plus que la vie matérielle de l’Inde ; il convient donc de ne point morceler ces tableaux et de grouper en un tout les informations obtenues à divers moments sur un même sujet. »

Ce livre, paru en 1951, constitue me semble-t-il un témoignage majeur en Occident sur le monde (en particulier spirituel) de l’Inde : les notions qui peuvent être familières y sont étayées d’observations personnelles, de l’anecdote à la citation de textes sacrés en passant par des photos de l’autrice, qui sont regroupées assez librement par thèmes et réfléchies dans des analyses autorisées par le vécu, les études et les initiations de David-Néel.
« Temps aimables où il pouvait y avoir de la douceur dans les relations entre les Indiens et ceux des étrangers qui savaient les comprendre ... Temps à jamais révolus, je le crains.
Au cours de quarante années, j'ai graduellement vu s’accentuer les sentiments de xénophobie, non seulement dans l'Inde, mais partout en Asie. »

Images terribles des famines, des épidémies, des ghâts du Gange :
« Les solides gaillards préposés au service de la crémation, qui travaillent le torse nu, un court doti couvrant le haut de leurs cuisses, contribuent à leur opération macabre un vague et banal air de cuisine. Armés de longues gaules, ils tournent et retournent dans le feu les morceaux déjà disjoints des corps, le bassin surtout dont les os résistent les derniers.
Souvent, les familles pauvres n'ont pas les moyens d’acheter une quantité de bois suffisante pour amener une prompte et complète combustion. Alors, quoi ? Il faut pousser dans le Gange les restes à demi carbonisés.
Du reste, en période d'épidémie plus qu'en tout autre temps, il faut se hâter. Couchés sur des civières, enveloppés dans un linceul, les pieds ou la moitié du corps baignant dans le fleuve sacré pour assurer leur salut, d'autres "clients" attendent leur tour actuellement, ils font "queue". »

Sa vision de la colonisation, elle aussi vue de l’intérieur, semble plus nuancée que la nôtre ; nettement favorable à l’Indépendance, elle paraît reconnaître des aspects positifs de l’occupation anglaise, comme la lutte contre le système des castes ou les superstitions qui mènent à des excès tel le satî, suicide par le feu des veuves.
« Les dévots de Kâli-Dourgâ ne se sont pas arrêtés là. L'idée d'offrir à la Mère des victimes plus nobles que des animaux, les hantent. Ils voudraient lui offrir des hommes.
Que ceux qui entretiennent de pareilles pensées soient nombreux à notre époque, j'en doute fortement, mais je ne peux pas nier qu'il en existe.
Un jour, me trouvant dans le sud de l'Inde, un de ces fanatiques me déclara franchement : "Nous sacrifions des chèvres à la Mère, elle préférerait des hommes, mais nous ne pouvons pas lui en donner. Les Anglais le défendent." »

L’intérêt du témoignage de David-Néel est intéressant en tant que celui d’une femme et d’une étrangère qui s’emploie avec respect des usages locaux à observer par elle-même les cérémonies qui sont interdites d’accès aux non-initiés.
« Mon désir de me rendre compte par moi-même est trop fort pour me permettre de me contenter, en n'importe quelle matière, de ce que je puis apprendre dans les livres ou· par les récits d'autrui. »

« La curiosité surexcitée, mêlée d'un soupçon d'appréhension, me causait, pendant l'attente, un léger énervement qui, ma foi, n'était pas désagréable. Un subtil parfum d'aventure se mêlait aux effluves suaves qui emplissaient la salle et l'aventure est pour moi l'unique raison d'être de la vie. »

Le shaktisme (tantrique) et ses rites mystérieux, à la base métaphysique et la dérive orgiaque :
« Shakti, son nom l'indique − et, ceux qui ont sont initiés à ses mystères le savent − c’est l’Énergie. […]
"Sache, ô Sage, que nous les dieux, nous dépendons de Shakti, que nous n'existons que par elle, qu'elle est la cause de tous les phénomènes, qu'elle revêt toutes les formes comme par jeu.
"C'est par Shakti que Brahmâ est créateur, Vishnou conservateur et Shiva destructeur : ils sont aussi inertes que des cadavres. Seule l’Énergie (Shakti) est agissante.
Qu'est devenu le riche panthéon indien devant cette déclaration, de forme très orientale d'athéisme transcendant ?... »

Dubitation face aux gourous (dont Rabindra Nath Tagore et Aurobindo Gosh) et leurs ashrams :
« Le besoin de révérer un maître ou de se faire révérer comme maître paraît inné chez les Indiens et la faculté qu'ils ont, de s'illusionner sur le caractère et les mérites des guides spirituels qu'ils se donnent, est invraisemblable. Je sais bien que la même observation peut être faite au sujet des chefs religieux ou politiques que suivent les masses occidentales. Ne nous enorgueillissons donc pas d'une supériorité que nous ne possédons pas. »

« D'une idée très belle en elle-même, celle du sage qui initie le jeune homme aux résultats de ses longues méditations, le système de l'enseignement donné par le gourou en est venu à couvrir les plus absurdes pratiques et les plus grotesques individus. Ce n'est point que l'on ne rencontre de respectables gourous, j'en ai connu, mais ils sont rares et ne souffrent point de publicité faite à leur sujet. »

Même approche des « saints professionnels », sadhous (« libérés », souvent nus, soit « vêtus des quatre points cardinaux »), yoguins et fakirs (David-Néel raconte avoir pris la place d’un ascète absent sur son lit de clous…), y compris les sannyâsins (de « rejet »), sortes de rebelles (aussi politiques), de sceptiques renonçant à la société.
« Un saint professionnel est un homme dont l'unique profession, son gagne-pain, est d'être soit un ascète, un mystique contemplatif, un philosophe cynique, un pèlerin perpétuel, ou de s'en donner les apparences. »

Nombreux sont les imposteurs et vauriens, mais pas tous… David-Néel retouche aussi les portraits de Gandhi et Nehru, et la notion de non-violence.
« "Dans l’Inde de mes rêves, disait-il [Gandhi], il ne peut pas y avoir de place pour "l'intouchabilité", pour les boissons alcooliques et les drogues stupéfiantes, pour les femmes jouissant des mêmes droits que les hommes." »


\Mots-clés : #spiritualité #traditions #voyage
par Tristram
le Dim 17 Juil - 17:54
 
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Sujet: Alexandra David-Néel
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Olivier Rolin

Veracruz

Tag voyage sur Des Choses à lire Index124

Le narrateur évoque Dariana, son amour à Veracruz, et sa mystérieuse disparition. Lui parvinrent ensuite quatre textes où il aimerait trouver un message d’elle. Il s’agit des pensées de quatre personnages réunis par une histoire violente : Ignace le jésuite défroqué qui lit Quevedo à la Señora, Miller le malfrat qui les domine, El Griego le père incestueux, et la belle Suzana qui s’apprête à les tuer comme approche le cyclone qui porte son prénom.
« Chacun (il faut en tout cas l’espérer) a observé sur soi-même, une fois au moins dans sa vie, le pouvoir magnétique de l’amour, qui attire à soi absolument tout ce qui nous entoure, ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on lit. Comme un poids trop grand déforme le support qui le reçoit, l’occupation exclusive de notre esprit par une figure aimée finit par gauchir nos sens, et nous faire apercevoir des figures qui pour le reste du monde n’existent pas. Et cette déformation est plus forte encore lorsque l’être aimé n’est plus là. Tout devient signe, le monde soudain infiniment bavard ne cesse de nous murmurer des messages que nous nous épuisons à essayer d’interpréter. Ces vautours qui tournent dans l’air chaud au-dessus de Veracruz, pourtant, ils n’ont rien à voir avec elle. Mais si, justement. »

Le narrateur observe le cyclone, puis, commentant dorénavant Proust à Shanghai, s’interroge sur l’éventuel sens caché des quatre récits et de la littérature en général.
« Nous nous prenons tous plus ou moins pour des détectives, nous enquêtons, nous prétendons réduire le monde à des indices, des conséquences, des déductions, des preuves, et c’est cela précisément, cette reconstitution policière, que nous appelons le monde. Mais le monde n’est peut-être fait que de hasards, de rencontres et d’éloignements fortuits, de moments dont aucun n’appelle l’autre. Le monde se joue aux dés à chaque instant. »


\Mots-clés : #amour #voyage
par Tristram
le Dim 22 Mai - 12:09
 
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Sujet: Olivier Rolin
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Jacques Abeille

Les Mers perdues, illustrations de François Schuiten

Tag voyage sur Des Choses à lire Les_me10

Le narrateur est recruté pour tenir le journal de voyage d’une expédition vers l’est, au-delà des contrées reconquises, avec un dessinateur, une belle géologue et leur guide, un chasseur de grand gibier (et un groupe de natifs du désert, les Hulains, pisteurs et domestiques).
Aux confins des terres connues, ils parviennent à un rivage, puis à des installations industrielles gigantesques et des mines abandonnées (où le chasseur disparaît).
« Le délire technicien fonctionnait en circuit fermé. Les richesses arrachées au sous-sol, pour leur plus grande part, étaient réinvesties dans leur transformation en moyens supplémentaires d’exploitation de la nature jusqu’à épuisement de toutes les ressources. »

Puis c’est ensuite une mystérieuse tour sculptée dans une aiguille rocheuse, le désert, enfin une légendaire cité en ruine où des géants de pierre sont incomplètement sortis de terre (croissance qui renvoie aux Jardins statuaires du premier volume du cycle des contrées) jusqu’à s'être figés et s’ébouler partiellement.
« Disons donc que tout minéral comporte une structure intime qui peut livrer, pour ainsi dire, l’histoire ou le sens de sa gestation. »

Suit l’exploration d’un immense promontoire taillé en forme d’ours dressé et creusé de passages débouchant sur l’extérieur, premier de nombreux colosses vandalisés, enlaidis, « le spectacle figé dans la pierre d’un combat sans merci entre les œuvres humaines et le surgissement des statues ».
« Nous nous avancions sur de vastes avenues que bordaient d’immenses édifices dressés à de telles hauteurs que leurs sommets se perdaient dans les nuées. Comme le premier monument que nous avions visité, ces immeubles ne comportaient nul aménagement habitable. Ils constituaient seulement un cauchemardesque décor plein, taraudé de galeries obscures et de rampes servant à dégager le matériau rejeté par le façonnage de vaines et fausses modénatures. »

« Je me garderai bien de rapporter dans le journal de l’expédition le sentiment profond qui me porte à croire que ces éruptions minérales furent, d’une manière que je ne puis concevoir et en des temps très lointains, vivantes comme une indécision de la terre entre des règnes encore mal différenciés. Comme si la terre dans ses intentions obscures n’avait pas toujours accepté les lois de la nature, alors que nous, les hommes, sommes restés aveugles aux signes qu’elle nous adressait. »

« …] la coutume de crever la peau des statues en y découpant des baies aveugles afin que leur élan vital fût dispersé et leur intériorité privée de tout ressort. De plus, en imposant en creux la marque de leurs méfaits sur le paysage qui les entoure, les hommes, depuis des temps fort reculés, se sont assurés que perdurerait la honte qui est le vrai chemin de la barbarie. »

Viennent ensuite des statues monumentales d’hommes-léopards surmontés de pylônes électriques qui les blessèrent, encore des rivages, des forteresses, et la révélation par les Hulains du mythe originel des éleveurs de statues à partir de semences des géants de roche.
C’est une quête aux visions fortement graphiques, idoine pour un rêve de pierre, et propre à inspirer l’illustrateur (qui rappelle les gravures de Vivant Denon dans son Voyage dans la basse et la haute Égypte, ou les aquarelles ultérieures de David Roberts).
« …] ce lieu de la pensée où les cristallisations du songe épousent la pure rigueur des mathématiques. »


\Mots-clés : #aventure #contemythe #fantastique #voyage
par Tristram
le Dim 17 Avr - 13:24
 
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Sujet: Jacques Abeille
Réponses: 17
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Cormac McCarthy

Le grand passage

Tag voyage sur Des Choses à lire Le_gra11

Dans le sud des États-Unis, à proximité de la frontière mexicaine, Billy Parham, seize ans, son frère Boyd, quatorze ans, et leur père Will tentent de piéger une louve solitaire. Remarquables observations sur la faune sauvage :
« Les éleveurs disaient que les loups traitaient le bétail avec une brutalité dont ils n’usaient pas envers les bêtes fauves. Comme si les vaches avaient éveillé en eux on ne savait quelle fureur. Comme s’ils s’étaient offensés d’on ne savait quelle violation d’un ordre ancien. D’anciens rites. D’anciens protocoles. »

« À la nuit elle descendait dans les plaines des Animas et traquait les antilopes sauvages, les regardant s’enfuir et volter dans la poussière de leur propre passage qui s’élevait du fond du bassin comme une fumée, regardant l’articulation si exactement dessinée de leurs membres et le balancement de leurs têtes et la lente contraction et la lente extension de leur foulée, guettant parmi les bêtes de la harde un signe quelconque lui désignant sa proie. »

« Elle passa près d’une heure à tourner autour du piège triant et répertoriant les diverses odeurs pour les classer dans un ordre chronologique et tenter de reconstituer les événements qui avaient eu lieu ici. »

Elle est finalement capturée par Billy, qui a recueilli les paroles d’un vieux trappeur renommé ; il décide de la ramener au Mexique d’où elle est venue. Péripéties western avec cowboy typiquement impavide, insondable. Il est généralement bien reçu quand il rencontre quelqu’un ; on lui offre un repas et il remercie ponctuellement. Aussi confirmation que l’imaginaire autour du loup est le même partout, y compris au Mexique, dont une esquisse est donnée.
« Ceux qui étaient trop soûls pour continuer à pied bénéficiaient de tous les égards et on leur trouvait une place parmi les bagages dans les charrettes. Comme si un malheur les eût frappés qui pouvait atteindre n’importe qui parmi ceux qui se trouvaient là. »

Billy préfère tuer lui-même la louve recrue dans un combat de chiens.
Puis il erre dans la sierra ; il y rencontre un vieux prêtre « hérétique » qui vit dans les ruines d’un tremblement de terre (le « terremoto » de 1887 ; il y a beaucoup de termes en espagnol/mexicain, et il vaut mieux avoir quelques notions et/ou un dictionnaire).
« Tout ce dont l’œil s’écarte menace de disparaître. »

« Si le monde n’est qu’un récit qui d’autre que le témoin peut lui donner vie ? »

« Alors que penser de cet homme qui prétend que si Dieu l’a sauvé non pas une mais deux fois des décombres de la terre c’est seulement pour produire un témoin qui dépose contre Lui ? »

Billy rentre chez lui, et découvre que ses parents ont été massacrés par deux voleurs de chevaux.
Il repart au Mexique avec Boyd. Les deux sont de très jeunes blonds (güero, güerito), et à ce titre sont généralement considérés avec sympathie ; ils deviendront vite renommés suite à leurs contacts avec alternativement de braves gens et des brigands.
« Une créature venue des plateaux sauvages, une créature surgie du passé. Déguenillée, sale, l’œil et le ventre affamé. Tout à fait inexplicable. En ce personnage incongru ils contemplaient ce qu’ils enviaient le plus au monde et ce qu’ils méprisaient le plus. Si leurs cœurs battaient pour lui, il n’en était pas moins vrai que pour le moindre motif ils auraient aussi bien pu le tuer. »

Ils récupèrent un de leurs chevaux, sauvent une jeune Mexicaine d’une tentative de viol, et l'emmènent avec eux. Ils rejoignent une troupe de saltimbanques, puis reprennent quelques autres chevaux. Boyd est gravement blessé par balle dans une escarmouche avec les voleurs.
Billy fait une autre rencontre d’importance, un aveugle, révolutionnaire victime d'affrontements avec l’armée.
« Il dit que les hommes qui avaient des yeux pouvaient choisir ce qu’ils voulaient voir mais qu’aux aveugles le monde ne se révélait que lorsqu’il avait choisi d’apparaître. Il dit que pour l’aveugle tout était brusquement à portée de main, rien n’annonçait jamais son approche. Origines et destinations devenaient des rumeurs. Se déplacer c’était buter contre le monde. Reste tranquillement assis à ta place et le monde disparaît. »

Boyd disparaît avec la jeune fille, Billy retourne un temps aux États-Unis, où il est refusé dans l’enrôlement de la Seconde Guerre mondiale à cause d’un souffle au cœur. Revenu au Mexique, il apprend que Boyd est mort (ainsi que sa fiancée).
« Le but de toute cérémonie est d’éviter que coule le sang. »

Considérations sur la mort, « la calavera ».
Un gitan, nouvelle rencontre marquante (il s’agit d’un véritable roman d’apprentissage), développe une théorie métaphysique sur la vérité et le mensonge à propos d’un avion de la Première Guerre mondiale qu’il rapporte au père d’un pilote américain.
« Chaque jour est fait de ce qu’il y a eu avant. Le monde lui-même est sans doute surpris de la forme de ce qui survient. Même Dieu peut-être. »

« Les noms des collines et des sierras et des déserts n’existent que sur les cartes. On leur donne des noms de peur de s’égarer en chemin. Mais c’est parce qu’on s’est déjà égaré qu’on leur a donné ces noms. Le monde ne peut pas se perdre. Mais nous, nous le pouvons. Et c’est parce que c’est nous qui leur avons donné ces noms et ces coordonnées qu’ils ne peuvent pas nous sauver. Et qu’ils ne peuvent pas nous aider à retrouver notre chemin. »

« Il dit que pour les gens de la route la réalité des choses avait toujours de l’importance. Il dit que le stratège ne confondait pas ses stratagèmes avec la réalité du monde car alors que deviendrait-il ? Il dit que le menteur devait d’abord savoir la vérité. »

« Il dit : ce que les hommes ne comprennent pas c’est que ce que les morts ont quitté n’est pas le monde lui-même mais seulement l’image du monde dans le cœur des hommes. Il dit qu’on ne peut pas quitter le monde car le monde sous toutes ses formes est éternel de même que toutes les choses qui y sont contenues. »

Intéressantes précisions sur le corrido, ballade épique ou romancée, poésie populaire évoquant l’amour, la politique, l’histoire (voir Wikipédia) :
« Le corrido est l’histoire du pauvre. Il ne reconnaît pas les vérités de l’histoire mais les vérités des hommes. Il raconte l’histoire de cet homme solitaire qui est tous les hommes. Il croit que lorsque deux hommes se rencontrent il peut arriver l’une ou l’autre de deux choses et aucune autre. L’une est un mensonge et l’autre la mort. Ça peut vouloir dire que la mort est la vérité. Oui. Ça veut dire que la mort est la vérité. »

Ce long roman bien documenté, qui m’a beaucoup plu, est avant tout un hymne assez traditionnel et pathétique du mythe fondateur des États-Unis, le poor lonesome cowboy et son existence rude et libre dans l’immense marge des confins.
Style factuel, congru à des personnages taiseux, pas de psychologie abordée mais des descriptions détaillées (équipement du cheval, confection des tortillas, médecin soignant Boyd, etc.) : en adéquation complète avec le contenu du discours.

\Mots-clés : #aventure #fratrie #independance #initiatique #jeunesse #mort #nature #solitude #violence #voyage
par Tristram
le Mer 13 Avr - 12:35
 
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Sujet: Cormac McCarthy
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W.G. Sebald

Les Anneaux de Saturne

Tag voyage sur Des Choses à lire Les_an10

Sebald regroupe ses notes du temps où il fut hospitalisé pour être opéré, puis pendant ses pérégrinations dans le Suffolk, face à « l’océan allemand » (la mer du Nord) ; l’ouvrage est sous-titré en allemand : Eine englische Wallfahrt, le pèlerinage anglais. Après Michael Parkinson, fasciné par Ramuz, il évoque Janine Dakyns, spécialiste de Flaubert. Voici le début d’une belle description du bureau de cette dernière :
« Il m’est souvent arrivé de m’entretenir avec Janine de la conception flaubertienne du monde ; cela se passait en fin de journée, dans sa chambre où les notes, lettres et écrits de toute sorte s’entassaient en si grand nombre que l’on était pour ainsi dire immergé dans un flot de papier. Sur le bureau, point d’ancrage et foyer initial de cette merveilleuse multiplication du papier, il s’était formé au fil du temps un véritable paysage de papier, un paysage de montagnes et de vallées qui s’effritait progressivement sur les bords, à la manière d’un glacier ayant atteint la mer, donnant lieu sur le plancher, tout autour, à des entassements toujours nouveaux qui se déplaçaient eux-mêmes, imperceptiblement, vers le milieu de la pièce. »

Ensuite il parle de Thomas Browne et de La Leçon d’anatomie du Dr Nicolaas Tulp, de Rembrandt, dont il donne une brillante analyse (partiale et discutable). Il raconte son périple à pied dans le nord-est de l’Angleterre, une étrange société de pêcheurs « dos tourné à la terre, avec rien que le vide devant soi », les mœurs du hareng – et il vaut sans doute mieux présenter la table (Actes Sud la servait encore en ce temps-là) pour donner un aperçu des flâneries tant géographiques qu’intellectuelles d’un Sebald éclectique et curieux de tout :
Chapitre I
À l’hôpital – In memoriam – Errances du crâne de Thomas Browne – Leçon d’anatomie – Lévitation – Quinconce – Créatures fabuleuses – Incinération

Chapitre II
L’autorail diesel – Le palais de Morton Peto – En visite à Somerleyton – Les villes allemandes en flammes – Le déclin de Lowestoft – Station balnéaire d’autrefois – Frederick Farrar et la petite cour de Jacques II

Chapitre III
Pêcheurs sur la grève – Contribution à l’histoire naturelle du hareng – George Wyndham Le Strange – Un grand troupeau de porcs – La reduplication de l’homme – Orbis Tertius

Chapitre IV
La bataille navale de Sole Bay – Irruption de la nuit – Rue de la Gare à La Haye – Mauritshuis – Scheveningen – Tombeau de saint Sebald – Aéroport de Schiphol – Invisibilité de l’homme – Sailor’s Reading Room – Images de la Première Guerre mondiale – Le camp de Jasenovac

Chapitre V
Conrad et Casement – Le petit Teodor – Exil à Vologda – Novofastov – Mort et funérailles d’Apollo Korzeniowski – La mer et l’amour – Retour hivernal – Le cœur des ténèbres – Panorama de Waterloo – Casement, l’économie esclavagiste et la question irlandaise – Procès pour haute trahison et exécution

Chapitre VI
Le pont sur la Blyth – Le cortège impérial chinois – Soulèvement des Taiping et ouverture de l’empire du Milieu – Destruction du jardin Yuanmingyuan – Fin de l’empereur Xianfeng – L’impératrice Cixi – Secrets du pouvoir – La ville engloutie – Le pauvre Algernon

Chapitre VII
La lande de Dunwich – Marsh Acres, Middleton – Enfance berlinoise – Exil anglais – Rêves, affinités électives, correspondances – Deux histoires singulières – À travers la forêt de pluie

Chapitre VIII
Conversation sur le sucre – Boulge Park – Les FitzGerald – Chambre d’enfant à Bredfield – Les passe-temps littéraires d’Edward FitzGerald – A Magic shadow show – Perte d’un ami – Dernier voyage, paysage d’été, larmes de bonheur – Une partie de domino – Souvenirs irlandais – Sur l’histoire de la guerre civile – Incendies, appauvrissement et chute – Catherine de Sienne – Culte des faisans et esprit d’entreprise – À travers le désert – Armes secrètes – Dans un autre pays

Chapitre IX
Le temple de Jérusalem – Charlotte Ives et le vicomte de Chateaubriand – Mémoires d’outre-tombe – Au cimetière de Ditchingham – Ditchingham Park – L’ouragan du 16 octobre 1987

Chapitre X
Le Musæum clausum de Thomas Browne – L’oiseau à soie Bombyx mori – Origine et développement de la sériciculture – Les soyeux de Norwich – Maladies psychiques des tisserands – Échantillons de tissu : nature et art – La sériciculture en Allemagne – La mise à mort – Soieries de deuil

Méditations diverses,
« Qu’est-ce donc que ce théâtre dans lequel nous sommes tout à la fois dramaturge, acteur, machiniste, décorateur et public ? Faut-il, pour franchir les parvis du rêve, une somme plus ou moins grande d’entendement que celle dont on disposait au moment de se mettre au lit ? »

… souvent historiques et/ou littéraires, mais aussi géographiques, comme la description frappante du marécage hivernal de Vologda où le jeune Konrad est exilé avec ses parents, la désillusion et prise de conscience du même dans les ténèbres du Congo, une vue baudelairienne de la Belgique, le rapport du consul britannique Casement sur les méfaits du colonialisme en Afrique ; guerres de colonisation également en Chine, dont voici l’impératrice douairière Cixi :
« Les silhouettes minuscules des jardiniers dans les champs de lys au loin, ou celles des courtisans patinant en hiver sur le miroir de glace bleutée, loin de lui rappeler le mouvement naturel de l’homme, la faisaient plutôt penser à des mouches dans un bocal de verre, déjà subjuguées par l’arbitraire de la mort. Le fait est que des voyageurs, s’étant déplacés en Chine entre 1876 et 1879, rapportent que durant la sécheresse qui régna plusieurs années de suite, des provinces entières leur avaient fait l’effet de prisons ceintes de parois de verre. Entre sept et vingt millions de personnes – il n’existe aucun décompte précis à ce sujet – seraient mortes de faim et d’épuisement, principalement dans les provinces du Shaanxi, du Shanxi et du Shandong. Entre autres témoins, le pasteur baptiste Timothy Richards nous rapporte que la catastrophe s’accomplit progressivement, au fil des semaines, sous la forme d’un ralentissement de plus en plus prononcé de tout mouvement. Isolément, en groupes ou en cortèges clairsemés, les gens avançaient en vacillant dans la campagne, et il n’était pas rare que le plus faible souffle d’air les renversât et les laissât couchés à jamais au bord du chemin. Il semblait parfois qu’un demi-siècle se fût écoulé alors qu’on avait tout juste eu le temps de lever la main ou de baisser les paupières ou de respirer profondément. Et la dissolution du temps entraînait celle de tous les liens. Parce qu’ils n’en pouvaient plus de voir souffrir et mourir leurs propres enfants, nombre de parents les échangeaient contre ceux de leurs voisins. »

Il est difficile de limiter les extraits à citer, Sebald approfondissant ses réflexions digressives, et décidément rien ne vaut la lecture intégrale du livre.
Il décrit Dunwich comme un port jadis illustre qui sombre peu à peu dans la mer. Il montre cette partie de l’Angleterre, tout particulièrement les anciennes zones industrielles, comme une contrée ruinée, has been, dont les changements sont dus à l’épuisement des ressources naturelles, et abandonnée dans une sorte de décrépitude généralisée.
« Notre propagation sur terre passe par la carbonisation des espèces végétales supérieures et, d’une manière plus générale, par l’incessante combustion de toutes substances combustibles. De la première lampe-tempête jusqu’aux réverbères du XVIIIe siècle, et de la lueur des réverbères jusqu’au blême éclat des lampadaires qui éclairent les autoroutes belges, tout est combustion, et la combustion est le principe intime de tout objet fabriqué par nous. La confection d’un hameçon, la fabrication d’une tasse de porcelaine et la production d’une émission de télévision reposent au bout du compte sur le même processus de combustion. Les machines conçues par nous ont, comme nos corps et comme notre nostalgie, un cœur qui se consume lentement. Toute la civilisation humaine n’a jamais été rien d’autre qu’un phénomène d’ignition plus intense d’une heure à l’autre et dont personne ne sait jusqu’où il peut croître ni à partir de quand il commencera à décliner. »

À ce propos, l’abandon de l’énergie éolienne (moulins, voiles) au profit de la vapeur (charbon) me laisse pensif.
Mais voici la seule allusion au titre :
« – Ce soir-là, à Southwold, comme j’étais assis à ma place surplombant l’océan allemand, j’eus soudain l’impression de sentir très nettement la lente immersion du monde basculant dans les ténèbres. En Amérique, nous dit Thomas Browne dans son traité sur l’enfouissement des urnes, les chasseurs se lèvent à l’heure où les Persans s’enfoncent dans le plus profond sommeil. L’ombre de la nuit se déplace telle une traîne hâlée par-dessus terre, et comme presque tout, après le coucher du soleil, s’étend cercle après cercle – ainsi poursuit-il – on pourrait, en suivant toujours le soleil couchant, voir continuellement la sphère habitée par nous pleine de corps allongés, comme coupés et moissonnés par la faux de Saturne – un cimetière interminablement long pour une humanité atteinte du haut mal. »

L’évocation de la vie de l’excentrique Edward FitzGerald me fait considérer ce livre aussi comme un recueil de biographies, certes romancées.
« Je ne me suis endormi que vers le matin, le cri d’un merle résonnant à mon oreille, pour me réveiller peu après, tiré d’un rêve dans lequel FitzGerald, mon compagnon de la veille, m’était apparu en bras de chemise et jabot de soie noire, coiffé de son haut-de-forme, assis dans son jardin, à une petite table bleue en tôle. Tout autour de lui fleurissaient des mauves plus hautes que la taille d’un homme, dans une dépression sablonneuse, sous un sureau buissonnant, des poules grattaient le sol et dans l’ombre était couché le chien noir Bletsoe. Pour ma part, j’étais assis, sans me voir moi-même, donc comme un fantôme dans mon propre rêve, en face de FitzGerald, jouant avec lui une partie de dominos. Au-delà du jardin de fleurs, s’étendait jusqu’au bout du monde, où se dressaient les minarets de Khoranan, un parc uniformément vert et totalement vide. »

Voilà une transition typique, ici vers l’Irlande, dans une riche propriété en pleine déchéance.
« Peut-être était-ce pour cette raison que ce qu’elles avaient cousu un jour, elles le décousaient en règle générale le lendemain ou le surlendemain. Peut-être aussi rêvaient-elles de quelque chose de si extraordinairement beau que les ouvrages réalisés les décevaient immanquablement, en vins-je à penser le jour où, à l’occasion de l’une de mes visites à leur atelier, elles me montrèrent quelques pièces qui n’avaient pas été décousues ; car l’une d’entre elles, au moins, à savoir une robe de mariée suspendue à un mannequin de tailleur sans tête, faite de centaines de morceaux de soie assemblés et brodée ou, plutôt, brochée comme d’une toile d’araignée de fils de soie, était une véritable œuvre d’art, si haute en couleur qu’elle en devenait presque vivante, un ouvrage d’une splendeur et d’une perfection telles que j’eus à l’époque, en le découvrant, autant de mal à en croire mes yeux que j’en ai aujourd’hui à en croire ma mémoire. »

Après une évocation de Chateaubriand, via les arbres (dont la disparition des ormes), Sebald en arrive à témoigner des ravages de la tempête de 1987.
Dans le dernier comme le premier chapitre, il revient sur Thomas Browne et son « musée brownien », sorte de cabinet des merveilles bibliophile.
« Dans un recueil d’écrits variés posthumes de Thomas Browne où il est question du jardin potager et d’agrément, du champ d’urnes aux environs de Brampton, de l’aménagement de collines et de montagnes artificielles, des plantes citées par les prophètes et les évangélistes, de l’île d’Islande, du vieux saxon, des réponses de l’oracle de Delphes, des poissons consommés par notre Seigneur, des habitudes des insectes, de la fauconnerie, d’un cas de boulimie sénile et de bien d’autres choses, il se trouve aussi, sous le titre de Musæum clausum or Bibliotheca Abscondita un catalogue de livres remarquables, tableaux, antiquités et autres objets singuliers dont l’un ou l’autre a dû effectivement figurer dans une collection de curiosités constituée par Browne en personne, tandis que la plupart ont manifestement fait partie d’un trésor purement imaginaire n’existant qu’au fond de sa tête et uniquement accessible sous forme de lettres sur le papier. »

La démarche éclectique de Browne (et de Borges, fréquemment convoqué) est fortement rapprochable de celle de Sebald, qui passe à la sériciculture, venue de Chine en Europe et qui, selon lui, introduit une forme de dégénérescence de la population asservie par l’industrie textile débutante (soit une nouvelle variante sur la notion de décadence qui parcourt tout le livre comme un fil directeur).
L’écriture est belle ; j’ai pensé aux textes de Magris et d’autres écrivains voyageurs. Et j’ai beaucoup plus apprécié ces flâneries (une sorte de "rurex", comme il y a l’urbex, dans la lignée des promenades rudérales des Romantiques) que Les émigrants, ma seule autre lecture de Sebald à ce jour ; je comprends maintenant l’admiration que plusieurs Chosiens portent à son œuvre.

\Mots-clés : #autofiction #biographie #essai #historique #nostalgie #voyage
par Tristram
le Dim 10 Avr - 12:18
 
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Sujet: W.G. Sebald
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Gérard Oberlé

Bonnes nouvelles de Chassignet

Tag voyage sur Des Choses à lire Bonnes10

Le narrateur-auteur évoque son ami Morvandiau, Chassignet, avec qui il partage régulièrement crus bourguignons et culture littéraire (et a une forte ressemblance avec Oberlé) ; il raconte trois histoires personnelles.

Mitzi
Chassignet hiberne comme de coutume à Assouan, où il a ses habitudes et amis nubiens. J’ai particulièrement apprécié l’exposé de cette région d’Égypte, d’autant que je l’ai fréquentée à la même époque (qu’on peut précisément dater de fin 1997, par rapport au récent massacre de Louqsor).
Mitzi est une belle et riche veuve qui loge au célèbre vieil hôtel Old Cataract, et intrigue Chassignet ; elle fréquente le felouquier Aïman, se marie avec lui, se retire dans le village de ce dernier, et se suicide. L’étrange comportement d’une sarcelle observée dans les marécages morvandiaux lui ramentoit celle vue dans une roselière égyptienne – la même ?

Rafalé
Nouvelle-Calédonie, 1987, sur les traces de Louise Michel déportée là après la Commune, qui s’intéressa aux langues et mythes kanaks.
Le narrateur, parvenu dans une zone écartée, rencontre un rafalé, vieux blanc réduit à l’état d’épave.
Littré a écrit:Rafalé : Terme de marine. Qui a subi des coups de vent inattendus, des rafales. Un navire rafalé.
Fig. et familièrement. Se dit d'un homme qui manque d'argent ou de choses indispensables, qui a subi des revers de fortune.

« Les bourlingueurs se lient plus facilement que les sédentaires. La brièveté du contact encourage sans doute à mettre le temps à profit. On sympathise en quelques heures. Dans la vie ordinaire, il faut des semaines, voire des mois avant d’en arriver à ce degré d’intimité. »

« Les amitiés passagères ont le charme des amours de vacances, un charme rompu d’avance. On sait que l’attachement est à courte échéance et c’est peut-être sa précarité qui lui donne de l’essor. »

« Pour avoir traîné ma neurasthénie sous bien des climats pendant mes jeunes années, j’avais compris depuis longtemps qu’il fallait respecter, observer et parfois adopter les mœurs, coutumes et codes des pays où l’on voyage. J’ai toujours suivi cette règle, par devoir de politesse, par goût pour la nouveauté et la singularité, mais également par mesure de prudence. »

White Trash
Road trip de Miami à l’Arizona à l’époque où un Français est un chicken comme Bush bombarde l’Irak avec la défection française.
Mésaventure dans un bled du Sud :
« On s’est imaginé que vous étiez une bande de gangsters version plouc et que vous nous gardiez prisonniers au tarif peau de fesses. »

Cette novella et ces deux nouvelles valent surtout pour l’expérience de voyages en immersion.

\Mots-clés : #nouvelle #voyage
par Tristram
le Jeu 24 Mar - 13:02
 
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Sujet: Gérard Oberlé
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Le One-shot des paresseux

animal a écrit:Tag voyage sur Des Choses à lire 61qifo10

Endurance, L'incroyable voyage de Shackleton de Alfred Lansing

Pas le livre qui brille par ses qualités littéraires, ce n'est pas non plus le but. Pas non plus le livre qui brille par la qualité de l'édition (Points) : trop bien le lexique orienté bateau mais un lexique banquise aurait été plus approprié (et LA note en base de page pour l'épaulard, ça en deviendrait drôle). Mais dans ce récit composé à partir de journaux et de notes d'interview des principaux intéressés il y a suffisamment de quoi vous faire tourner les pages.

"Le 18 janvier 1915, l'Endurance ayant a son bord une expédition se proposant de traverser a pied le continent antarctique est prise par la banquise sans avoir pu toucher terre."

La fin de l'histoire plus d'un an et demi après. 28 hommes qui auront vécu coupés du monde pendant ce temps-là. Sans s’entre-tuer, sans perdre complètement espoir, dans des conditions physiques extrêmes de froid, d'humidité et de fin ou d'inconfort. Leur bateau aura été écrasé par la glace, ils auront fait un bout de chemin en traîneau, un bout sur la mer avant d'arriver sur l'île de l’Éléphant  et que quelques-un traversent en chaloupe (si on est généreux on arrondit à 8x2m) des coins qui aujourd'hui encore ne doivent pas être toujours recommandables.

Tag voyage sur Des Choses à lire Ima-ex10
Direction le Passage de Drake

De l'autre côté traversée de paysage "local" ça grimpe et redescend beaucoup...

C'est ahurissant la résilience de ces hommes. Entre les tempêtes il y a l'attente, âmes sensibles s'abstenir.

One-shot parce que l'auteur beeen... mais lire autre chose sur le sujet dont le récit des événements par Shackleton ça oui !


Mots-clés : #aventure #documentaire #journal #lieu #nature #voyage


Auto-citation sous prétexte d'actualité : https://www.huffingtonpost.fr/entry/lendurance-retrouve-en-antarctique-100-ans-apres-avoir-sombre_fr_6228657de4b07e948aecab97

Surtout une occasion de rappeler cette lecture qui mériterait mieux qu'un one-shot ?
par animal
le Mer 9 Mar - 21:33
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Umberto Eco

L’île du jour d’avant

Tag voyage sur Des Choses à lire L_zule11

1643, Roberto de la Grive, naufragé lucifuge et noctivague, aborde la Daphne, vaisseau désert mouillé entre une île et un continent tropical.
Le « chroniqueur » qui narre ses aventures dans un pastiche de vieux français-italien d’ailleurs cosmopolite, tout en évoquant les lettres de Roberto à sa dame, feint à la première personne du singulier d’organiser sa restitution digressive, qui rend en miroir la démarche de l’écrivain.
« Il écrivait alors pour lui, ce n’était pas de la littérature, il était vraiment là à écrire comme un adolescent qui poursuit un rêve impossible, sillonnant la page de pleurs, non point pour l’absence de l’autre, déjà pure image même quand elle était présente, mais par tendresse de soi, énamouré de l’amour… »

« Ou mieux, il n’y va pas tout de suite. Je demande grâce, mais c’est Roberto qui, dans son récit à sa Dame, se contredit, signe qu’il ne raconte pas de point en point ce qui lui est arrivé mais cherche à construire la lettre comme un récit, mieux, comme salmigondis de ce qui pourrait devenir lettre et récit, et il écrit sans décider de ce qu’il choisira, dessine pour ainsi dire les pions de son échiquier sans aussitôt arrêter lesquels déplacer et comment les disposer. »

Il raconte du point de vue de Roberto le siège de la forteresse de Casal avec son vaillant père le vieux Pozzo (c’est aussi un roman historique), et en parallèle son exploration de la Daphne avec sa cargaison-cathédrale, jardin-verger et sonore oisellerie, aussi horloges. De plus, Roberto a un frère imaginaire, Ferrare – l’Autre, et un « Intrus » semble être présent sur le navire… Eco rapproche sa situation dans la Daphne (comparée à l’arche du Déluge) à celle qui fut la sienne dans Casal assiégée. Roberto se remémore ses amis, le pyrrhonien Saint-Savin (qui rappelle Cyrano de Bergerac et son L’Autre Monde ou les États & Empires de la Lune) et le savant père jésuite Emanuele, avec « sa Machine Aristotélienne » (c’est également un roman de formation).
L’amour chevaleresque et platonique de Roberto, la Novarese, virtuelle comme un portulan :
« Si c’est une erreur des amants que d’écrire le nom aimé sur l’arène de la plage, que les ondes ensuite ont tôt fait de raviner, quel amant prudent il se sentait, lui qui avait confié le corps aimé aux arrondis des échancrures et des anses, les cheveux au flux des courants par les méandres des archipels, la moiteur estivale du visage au reflet des eaux, le mystère des yeux à l’azur d’une étendue déserte, si bien que la carte répétait plusieurs fois les traits du corps aimé, en différents abandons de baies et promontoires. Plein de désir, il faisait naufrage la bouche sur la carte, suçait cet océan de volupté, titillait un cap, n’osait pénétrer une passe, la joue écrasée sur la feuille il respirait le souffle des vents, aurait voulu boire à petits coups les veines d’eau et les sources, s’abandonner assoiffé à assécher les estuaires, se faire soleil pour baiser les rivages, marée pour adoucir le secret des embouchures… »

Puis son amour se portera, dans le salon d’Arthénice-Catherine de Rambouillet, sur « la Dame », Lilia (c’est aussi un roman d’amour, et même épistolaire – quoiqu’à sens unique).
D’avoir péroré sur la poudre d’attraction, « la sympathie universelle qui gouverne les actions à distance », lui valut d’être envoyé par le Cardinal Mazarin (Richelieu étant mourant) vers la Terra Incognita Australe du Pacifique pour résoudre le mystère des longitudes, en espionnant le savant anglais Byrd sur l’Amaryllis, également une flûte (navire hollandais), en quête du Punto Fijo (point fixe du monde terrestre). Sur celle-ci est expérimentée la comparaison de l’heure locale à celle de Londres, convenue d’avance, en notant les réactions d’un chien emmené à bord tandis qu’on agit sur l’arme qui le blessa en Angleterre…
l’Amaryllis naufragea, et c’est sur la Daphne que Roberto découvre le père jésuite Caspar Wanderdrossel (« la grive errante » ?), rescapé de l’équipage dévoré par les cannibales, et savant qui lui explique qu’ils sont aux Îles de Salomon, sur le « méridien cent et quatre-vingts qui est exactement celui qui la Terre en deux sépare, et de l’autre part est le premier méridien » : il y a toujours un jour de différence entre un côté et l’autre. L’histoire se poursuit, entre machineries abracadabrantes et autres technasmes (artifices) de Casper, apprentissage de la natation pour Roberto, et conversations philosophico-scientifiques entre les deux. Ce n’est pas tant l’étalage plaisant de la superstition du XVIIe que les balbutiements de la connaissance basée sur la réflexion, et plus récemment sur l’expérience. Ensuite la Cloche Aquatique doit permettre d’atteindre l'Île en marchant sur le fond de la mer :
« Pendant quelques minutes Roberto assista au spectacle d’un énorme escargot, mais non, d’une vesse-de-loup, un agaric migratoire, qui évoluait à pas lents et patauds, souvent s’arrêtant et accomplissant un demi-tour sur lui-même quand le père voulait regarder à droite ou à gauche. »

Grand moment du livre :
« Et puis, tout à coup, il eut une intuition radieuse. Mais qu’allait-il bougonnant dans sa tête ? Bien sûr, le père Caspar le lui avait parfaitement dit, l’Île qu’il voyait devant lui n’était pas l’Île d’aujourd’hui, mais celle d’hier. Au-delà du méridien, il y avait encore le jour d’avant ! Pouvait-il s’attendre à voir à présent sur cette plage, qui était encore hier, une personne qui était descendue dans l’eau aujourd’hui ? Certainement pas. Le vieux s’était immergé de grand matin ce lundi, mais si sur le navire c’était lundi sur cette Île c’était encore dimanche, et donc il aurait pu voir le vieux n’y aborder que vers le matin de son demain, quand sur l’Île il serait, tout juste alors, lundi… »

Avec la Colombe Couleur Orange, Emblème et/ou Devise, le narrateur-auteur évoque le goût du temps pour les symboles et signes :
« Rappelons que c’était là un temps où l’on inventait ou réinventait des images de tout type pour y découvrir des sens cachés et révélateurs. »

Roberto souffre toujours du mal d’amour, jaloux de Ferrante (c’est aussi un roman moral, psychologique).
« Roberto savait que la jalousie se forme sans nul respect pour ce qui est, ou qui n’est pas, ou qui peut-être ne sera jamais ; que c’est un transport qui d’un mal imaginé tire une douleur réelle ; que le jaloux est comme un hypocondriaque qui devient malade par peur de l’être. Donc gare, se disait-il, à se laisser prendre par ces sornettes chagrines qui vous obligent à vous représenter l’Autre avec un Autre, et rien comme la solitude ne sollicite le doute, rien comme l’imagination errante ne change le doute en certitude. Pourtant, ajouta-t-il, ne pouvant éviter d’aimer je ne peux éviter de devenir jaloux et ne pouvant éviter la jalousie je ne peux éviter d’imaginer. »

Il disserte sur le Pays des Romans (de nouveau le roman dans le roman), puis élabore le personnage maléfique de Ferrante, perfide « sycophante double » (et c’est encore un roman de cape et d’épée). S’ensuivent de (très) longues considérations philosophico-métaphysiques.
Il y a beaucoup d’autres choses dans ce roman, comme de magnifiques descriptions (notamment de nuages, de coraux à la Arcimboldo), une immersion dans la mentalité du Moyen Âge tardif (sciences navale, cartographique, obsidionale, astronomique, imaginaire des monstres exotiques, etc.), et bien d’autres.
Le livre est bourré d’allusions dont la plupart m’a échappé, mais j’ai quand même relevé, par exemple, Tusitala, surnom donné en fait à Stevenson en Polynésie. C’est un peu un prolongement de Le Nom de la rose (confer le renvoi avec « l’histoire de personnes qui étaient mortes en se mouillant le doigt de salive pour feuilleter des ouvrages dont les pages avaient été précisément enduites de poison ») et presque un aussi grand plaisir de lecture (avec recours fréquent aux dictionnaires et encyclopédies idoines).

\Mots-clés : #aventure #historique #insularite #lieu #merlacriviere #renaissance #science #solitude #voyage
par Tristram
le Lun 28 Fév - 10:43
 
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Le One-shot des paresseux

Robert Le Serrec, Autour du monde – 5 ans à la voile en thonier

Tag voyage sur Des Choses à lire Autour11

Remise en état du Saint-Yves-d’Armor de 1958 à 1960, date de départ en voyage d’Afrique du Nord à travers l’Atlantique puis le Pacifique, jusqu’au naufrage sur la Grande Barrière de corail, et la découverte d’un… serpent de mer.

\Mots-clés : #merlacriviere #voyage
par Tristram
le Jeu 3 Fév - 11:35
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Jack Kerouac

Le vagabond américain en voie de disparition précédé de Grand voyage en Europe

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Deux textes autobiographiques, extraits du recueil Le vagabond solitaire.
Le premier relate des aperçus d’un voyage en bateau au Maroc, en France et en Angleterre.
Le second déplore la disparition du chemineau, originaire aux États-Unis, avec sa soif de liberté, sa fierté, son goût pour la marche et dormir sous les étoiles, et devenu en butte à la police.
« − Le vagabond a deux montres qu’on ne peut acheter chez Tiffany ; à un poignet le soleil, à l’autre poignet la lune, les deux mains sont faites de ciel. »



\Mots-clés : #autobiographie #voyage
par Tristram
le Dim 30 Jan - 15:47
 
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Sujet: Jack Kerouac
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Ernest Hemingway

Les vertes collines d’Afrique

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En brève préface, Hemingway précise :
« À l'encontre de beaucoup de romans, aucun des caractères ou incidents de ce livre n'est imaginaire. Quiconque trouvera qu'il n'y est pas assez question d'amour a toute latitude, en le lisant, d'y introduire les préoccupations amoureuses qu'il ou elle peut avoir à ce moment. L'auteur a essayé d'écrire un livre absolument sincère pour voir si l'aspect d'un pays et un exemple de l'activité d'un mois pouvaient, s'ils sont présentés sincèrement, rivaliser avec une œuvre d'imagination. »

Puis il présente les personnages, comme pour une pièce de théâtre :
POP. M. Jackson Phillips, appelé Mr. J. ou Mr. J.P. – un chasseur blanc ou guide professionnel. On ne doit pas l'appeler Pop devant lui.
KANDISKY. Un Autrichien.
DAN. Second chasseur blanc.
KARL. Un chasseur chanceux.
M. HEMINGWAY. Un vantard.
MME HEMINGWAY. Femme du précédent, connue comme P.V.M. ou Pauvre Vieille Maman. Connue des indigènes comme Mama.
M'COLA. Un porteur de fusil.
CHARO. Un porteur de fusil.
KAMAU. Un chauffeur kikuyu.
DROOPY. Un bon guide indigène.
ABDULLAH et TALMA GARRICK. Mauvais guides indigènes.
LE VIEIL HOMME et LE WANDEROBO MASAÏ. Mystérieux guides indigènes.
LE ROMAIN, SON FRÈRE, SA FAMILLE. De très braves gens.
DIFFÉRENTS MASAÏS.
Il y a aussi des victimes de la famine, différents Hindous, porteurs, skinners, boys personnels, et un très bon cuisinier. Il y a beaucoup d'animaux.

C’est le récit, au moins sur une base autobiographique, d'un mois de safari d’Hemingway et son épouse fin 1933 en Afrique de l'Est. Il comprend quatre parties :
Poursuite et conversation
Poursuite remémorée
Poursuite et échec
Poursuite, ce bonheur.

C’est essentiellement la traque d’un koudou, alternée avec d’autres chasses, les discussions au camp, les descriptions de paysages, les contacts avec des Africains, surtout de bons ou mauvais guides (on ne fait que croiser les « victimes de la famine »). C’est le safari des Blancs, avec tout ce qu’il porte, à près d’un siècle de distance, comme relents colonialistes et détestable chasse au trophée. Il n’en reste pas moins une célébration de la vie active, de la découverte de lieux superbes et quoiqu’on en pense, une excitante aventure.
Mais une impression assez indéfinissable de texte écrit vite, voire sans relecture, en fait autre chose qu’une ode, même provocante. Il semble qu’Hemingway ne sait pas ce qu’il veut affirmer. Il se présente comme « vantard », en tout cas imbu de ses qualités de chasseur, assez coléreux, maîtrisant mal sa rivalité avec Karl qui accumule de plus beaux trophées que lui tout en étant « mélancolique », en tout cas sombre et à cran. Célèbre quoiqu’encore jeune, en creux Hemingway se montre tenace, vigoureux, viril. Ce livre bizarre tient du témoignage, de la confidence, peut-être de la conscience d’une aventure condamnée à brève échéance.
« J'avais aimé la nature toute ma vie ; la nature valait toujours mieux que les gens. Je ne pouvais aimer que très peu de gens à la fois. »

On trouve une certaine conscience amère de la perte irrémédiable de contrées intactes avant l’arrivée des Occidentaux, de vivre un destin qui ne sera plus possible à court terme.
« Un continent vieillit vite quand nous y arrivons. Les indigènes vivent en harmonie avec lui. Mais l'étranger détruit, coupe les arbres, draine les eaux, de sorte que l'approvisionnement en eau est changé et au bout de peu de temps le sol, une fois la terre retournée, s'épuise et, ensuite, il commence à s'envoler comme il s'est envolé dans tous les vieux pays et comme je l'ai vu commencer à s'envoler au Canada. La terre se fatigue d'être exploitée. Un pays s'épuise vite à moins qu'on ne remette dedans tous ses déchets et tous ceux de ses animaux. Quand l'homme cesse de se servir d'animaux et emploie des machines, la terre triomphe rapidement de lui. La machine ne peut pas reproduire, ni fertiliser le sol, et elle mange ce qu'il ne peut pas produire. Un pays a été fait pour être tel que nous l'avons trouvé. Nous sommes les envahisseurs et, après notre mort, nous pourrons l'avoir ruiné, mais il sera toujours là et nous ne savons pas quels seront les changements qui se produiront par la suite. »


\Mots-clés : #aventure #nature #voyage
par Tristram
le Dim 19 Déc - 10:48
 
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Sujet: Ernest Hemingway
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Olivier Rolin

Suite à l’Hôtel Crystal

Tag voyage sur Des Choses à lire 97820210

43 descriptions de chambres d’hôtels occupées par Olivier Rolin lors de ses voyages dans le monde entier, et supposées avoir été retrouvées dans un bagage égaré par un auteur disparu (qui s’appelle aussi Olivier Rolin), fragments « consignés sur des supports disparates » d’un projet littéraire demeuré inconnu.
« Vient ensuite la porte épiscopale (mauve, à poignée dorée) de la salle de bains. »

Le mobilier et la décoration sont parfois « hideux » ; pour varier du « rose dentier » :
« La moquette rose piquetée de beige suscite assez fâcheusement l’idée d’un dégueulis d’ivrogne. »

À ces descriptions factuelles (genre Nouveau Roman, mais avec humour) se rattachent autant de bribes d’histoires, de personnages rencontrés. Les noms du colonel Grigor Iliouchinsk et d’Antonomarenko reviennent fréquemment, puis d’autres, dont celui de Mélanie Melbourne, son amour qui a le chic pour se jeter dans la gueule du loup, ou « Pavel Schmelk, l’ingénieux ingénieur » tchèque ; l’auteur, outre se saouler et se contempler dans les miroirs de passage, semble se livrer à des activités interlopes, type espionnage, escroquerie et/ou contrebande.
« Leur papa est accusé de posséder des ADM, armes de destruction massive, et il n’en a même pas. Il en a eu, mais il n’en a plus. Il les a dépensées. Ça ennuie beaucoup toute la famille. De quoi vont-ils avoir l’air ? De types bidons, de dictateurs en solde, de frimeurs du tiers-monde, voilà de quoi ils vont avoir l’air. Ils voudraient quand même être à la hauteur de leur réputation de dangers publics. C’est là qu’intervient le génie de Crook. Je résume à grands traits les discussions, qui se déroulent dans un petit salon de cet hôtel discret, dans un quartier périphérique, proche de l’université. Pour en avoir des vraies, des ADM, leur a-t-il expliqué, c’est trop tard maintenant, hélas. Il fallait y penser avant, au lieu de perdre son temps à torturer des opposants et à aller aux putes à Dubaï. Mais ils pourraient au moins en acquérir des fausses. Des qui donnent le change. Tout le monde y trouverait son compte. Le président Push va leur faire la guerre, c’est certain. Et il va les battre, c’est non moins certain (ils ouvrent quatre yeux ronds). Le problème n’est plus de sauver la mise, c’est de sauver l’honneur. Pas seulement le leur, mais celui des masses arabes (ils approuvent, froncent les sourcils, prennent deux airs terribles). »

Puis survient la chambre 211 de l’hôtel Crystal, à Nancy, qui n’est pas décrite mais revient plusieurs fois (l'auteur l'a mystérieusement oubliée).
Ce qu’il voit par la fenêtre est parfois dépeint, et au 18, une chambre à Mexico, une silhouette aperçue à l’extérieur le renvoie dans une chambre de Metz occupée précédemment, décrite et ainsi mise en abyme, celle-là même où Mélanie Melbourne le quitta.
Au 22 (soit au mitan des lieux de passage), l’auteur décide de mourir dans cette chambre de Bakou.
29, « Chambre des portes, hôtel Labyrinthe » constitue un curieux chapitre où plusieurs descriptions précédentes sont reprises, de façon confuse. 36, « Chambre des fenêtres, hôtel Bellevues », donne sur des panoramas incompatibles. 38, l’auteur, sur les traces de Malcolm Lowry, découvre des notes de la première version d’Under the Volcano dans une valise, autre mise en abyme de ce livre facétieux, aux nombreuses références littéraires (dont Michaux)…
43, dernière étape, « l’Hôtel du Point final », qui évoque une multitude bigarrée de chambres, entre fabulation et souvenir...
On retrouve un peu l’esprit cosmopolite de L’invention du monde dans ces notices « topautobiographiques », qui frôlent la fastidiosité sans y tomber vraiment, et explicitement inspirées d’un projet de Perec, Lieux où j’ai dormi dans Espèces d’espaces.
Si j’ai connu certains des hôtels cités, ce roman m’en a rappelé beaucoup d’autres ; un seul regret personnel, que manquent certaines piaules douteuses, de même que quelques suites de style remarquable...
Un bel exercice, qui ramentoit aussi Queneau !

\Mots-clés : #humour #voyage
par Tristram
le Jeu 11 Nov - 15:11
 
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Sujet: Olivier Rolin
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Bruce Chatwin

En Patagonie

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Sorte de prolongement d’Un flâneur en Patagonie de William Henry Hudson (mais aussi de Francisco Coloane), ce compte-rendu de voyage est relaté factuellement, sans effets littéraires ou ressentis personnels, avec peu de descriptions mais plutôt une suite de rencontres étonnantes avec des personnes très originales, connues (Orélie-Antoine de Tounens – voir Jean Raspail −, Butch Cassidy, etc.) ou pas ; ces gens sont venus de tous les horizons semble-t-il, Gallois, Russes, Lituaniens, Italiens, Arabes, Persans, Boers, juifs, mormons, etc., sans oublier les Indiens autochtones rescapés et certains Allemands après la Seconde Guerre mondiale, formant une diversité surprenante.
« Le chauffeur d’un camion de laine s’arrêta et me prit à bord. Il portait une chemise noire décorée de roses brodées et écoutait la cinquième symphonie de Beethoven sur son magnétophone. Le paysage était vide. Les collines se doraient et s’empourpraient dans le soleil couchant. »

Le périple, entre pampa et cordillère plus ou moins désertes, s’apparente un peu à une enquête journalistique, et suit le fil conducteur des fascinants fossiles de mylodon et glyptodon (il y a bien sûr des erreurs dans ce livre publié en 1977, ainsi le paresseux n’est pas insectivore). Sont aussi évoqués nombre d’explorateurs, navigateurs et naturalistes, notamment Darwin.
J’apprécie la profession de foi de Bruce Chatwin, grand praticien de la marche :
« − Je n’ai pas de religion particulière ce matin. Mon dieu est le dieu des marcheurs. Si vous marchez assez longtemps vous n’avez probablement besoin d’aucun autre dieu. »

Se pose encore la question du pourquoi voyager :
« L’ornithologiste du centre, un jeune homme à l’allure sévère, étudiait les migrations du manchot de Magellan. Nous eûmes jusqu’à une heure avancée de la nuit une discussion passionnée : avions-nous, nous aussi, des voyages programmés dans notre système nerveux central ? C’était, semblait-il, la seule façon d’expliquer notre besoin insensé de mouvement. »

Après les grands espaces vient un séjour en Terre de Feu, mis à profit pour réunir des témoignages sur les Yaghan, leur langue et leur extinction sous auspices salésiens.
«
À LA SUEUR DE TON FRONT
TU MANGERAS TON PAIN.
Ainsi, les Salésiens avaient remarqué la signification du verset 19 du chapitre III de la Genèse. L’âge d’or se terminait quand les hommes s’arrêtaient de chasser, s’installaient dans des maisons et lorsque commençait la routine quotidienne. »

Enfin Chiloé, l’île chilienne, et là aussi les moutons, « l’asado avec la salmuera, une sauce composée de vinaigre, d’ail, de piments et d’origan », ainsi que les abattoirs :
« Chaque saison d’abattage durait trois mois. C’est pendant celles-ci que les Chilotes prirent goût pour la première fois au massacre mécanisé. Elles leur évoquaient l’idée qu’ils se faisaient de l’enfer : tout ce sang, le sol rouge et bouillonnant ; tous ces animaux ruant, puis raide morts ; toutes ces carcasses à la peau blanche et les entrailles répandues, tripes, cervelles, cœurs, poumons, foies, langues. Tout cela rendit les hommes un peu fous. »


\Mots-clés : #amérindiens #voyage
par Tristram
le Lun 1 Nov - 16:29
 
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Sujet: Bruce Chatwin
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Vénus Khoury-Ghata

La revenante

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Roman, 2009, 200 pages environ.

Dans "Ton chant est plus long que ton souffle", livre d'entretiens avec Caroline Boidé (éditions Écriture 2019) - que j'ai lu dans la foulée de La revenante - Vénus Khoury-Ghata estime, la quatre-vingtaine passée, que ses romans ne sont pas voués à la postérité, au contraire, peut-être, qui sait ? de sa poésie.

On lui laisse le pronostic, toutefois tout n'est pas à jeter, ou destiné à une oublieuse consommation immédiate, parmi ses romans.

Celui-ci possède un riche sujet:

quatrième de couverture a écrit:
Juin 1941.
Trois officiers français des troupes du levant sont ensevelis sous les décombres d'un temple du djebel Druze, en Syrie. Cinquante ans après, les trois corps exhumés sont ceux de deux hommes et d'une femme. Qui est cette femme ? Qu'est devenu le troisième officier, dont la dépouille n'a jamais été réclamée par sa famille ? Et en quoi ces faits, relatés par un journal, concernent-ils Laura, une jeune française de vingt-cinq ans ? Un accident de voiture, un coma, suivis d'hallucinations, de rencontres et de hasards : Laura est convaincue qu'elle est Nora, dont la vie s'arrêta brutalement sous les ruines de ce temple. Il lui faudra se rendre sur les lieux pour découvrir le secret de sa première vie, car " il y a de la terre dans sa mémoire, une terre lourde et suffocante ".


On adhère je ne sais comment à cette espèce de re-vie de Laura en Nora; loin de la Fantasy, avec ce qu'elle sait faire, dépeindre (ce Proche-Orient) Vénus Khoury-Ghata nous embarque encore une fois assez loin, remuant des passés douloureux, esquisse des convictions à des années-lumières de la pensée occidentale actuelle ou du demi-siècle passé.

Il y a toujours un certain humour - et un sens de l'absurde. Des caractères typés, savamment croqués. Et un style vivant, où les phrases basiquement courtes servent à amener une plus longue, sur laquelle le lecteur, en son regard intérieur, s'arrête, comme dans cet extrait (c'est sûrement la poétesse qui a glissé "Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent"):

Chapitre 19 a écrit: Personne dans la rue. Personne à qui parler. C'est l'heure de la sieste. Pourtant, elle est sûre de connaître ceux qui vivent derrière les murs. Il suffit qu'elle prononce un premier mot pour s'approprier la langue.

  Sa vie est une suite d'errances dans l'attente de ce moment. Elle s'arrête. Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent. Elle est prisonnière d'un air aussi opaque qu'un mur de pierres. Elle étouffe. Une douleur déchire le bas de son ventre qui devient brusquement lourd. Un sang invisible humecte l'intérieur de ses cuisses. Ses jambes lui font défaut. Elle se traîne jusqu'à l'auberge de Maryam, et gravit les marches en gémissant. Ce parcours, cette souffrance sont siens. Elle les a vécus jadis. Ils sont inscrits dans la chair de sa mémoire.

  Laura pénètre dans la pénombre. Maryam n'ouvre jamais ses volets. Sa maison et ses yeux sont frappés de la même cécité. L'aveugle s'est retirée dans une pièce du rez-de-chaussée avec son chat, son narguilé, son canari et son tarot qu'elle tire les yeux fermés, palpant les cartes comme des visages amis.

  Laura la trouve à demi allongée sur un divan couvert d'un vieux kilim, une main enfoncée dans le pelage du chat, l'autre tenant le tuyau du narguilé qu'allume un jour sur deux Martha, quand elle fait le ménage de sa cousine. Souffrant de ne pouvoir voir sa visiteuse, Maryam lui pose une multitude de questions, sur la couleur de sa peau et celle de ses yeux.
- Tu portes toujours ta natte de cheveux blonds ?
Laura est pétrifiée.
- Comment le savez-vous ?
- Parce que tu l'avais dans le temps.
Un silence lourd suit. Le chat a cessé de ronronner. Le narguilé de gargouiller.    



Mots-clés : #deuxiemeguerre #devoirdememoire #fantastique #identite #lieu #psychologique #voyage
par Aventin
le Jeu 28 Oct - 21:15
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
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John Maxwell Coetzee

Foe

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Susan Barton naufrage sur l’île où Cruso et Vendredi, son jeune esclave noir sans langue, subsistent depuis quinze ans. Secourus par un bateau qui les ramène en Angleterre (Cruso meurt pendant le voyage), elle décide de confier par écrit leur histoire à M. Foe (c’est le livre que nous tenons, soit un mémoire – première partie − et des lettres – deuxième partie −), afin qu’il la mette en forme (et qu’elle en tire fortune). Mais l’écrivain a fui devant ses créanciers, et bientôt Susan et Vendredi vivent chez lui.
Un autre fil de la trame est la fille perdue de Susan, qu’elle était partie chercher à Bahia ; en Angleterre, une jeune fille portant son nom se présentera à elle comme sa fille, qu’elle ne reconnaît pas.
Le texte de la narratrice constitue une réflexion sur son année passée dans l’île, et sur Vendredi, sauvage avec lequel il est impossible de communiquer, mais aussi sur l’écriture romanesque, l’écart entre la vérité et la fiction intéressante pour le lecteur : la tâche de l’écrivain serait « d’accueillir les histoires des autres et de les renvoyer dans le monde mieux habillées. »
« …] (les conteurs sont-ils les comptables d’un trésor de souvenirs ? Qu’en pensez-vous ?). »

« Il y avait trop peu de désir chez Cruso et chez Vendredi : trop peu de désir de s’échapper, trop peu de désir d’une vie nouvelle. Sans désir, comment est-il possible d’élaborer une histoire ? C’était une île d’indolence, en dépit du terrassement. Je me demande ce qu’ont fait, dans le passé, les historiens de l’état de naufragé – si, dans leur désespoir, ils ne se sont pas mis à inventer des mensonges. »

« C’est comme si votre encre était pleine de mots, comme des animalcules en suspension, que je pêche dans l’encrier, qui coulent de ma plume et prennent forme sur le papier. Du rez-de-chaussée à l’étage, de la maison à l’île, de la jeune fille à Vendredi : il semble qu’il suffise d’établir les pôles, “ici” et “là-bas”, “maintenant” et “alors” ; après quoi les mots font les allées et venues d’eux-mêmes. Je ne me doutais pas qu’il était si facile d’être un auteur. »

« De cela nous pouvons déduire qu’un dessein dirige après tout nos vies, et qu’en attendant assez longtemps nous devons nécessairement voir ce dessein se révéler ; de même qu’en observant un tapissier à l’œuvre nous pouvons ne voir au premier coup d’œil qu’un enchevêtrement de fils ; mais, pour peu que nous soyons patients, des fleurs s’offriront peu à peu à nos regards, et aussi des licornes bondissantes et des tourelles. »

Dans la troisième partie, Susan retrouve Foe (vrai nom de Defoe) ; le personnage et son auteur discutent de la narration de l’histoire avec des points de vue divergents ; lui veut recentrer l’histoire sur la fille perdue, elle veut demeurer maîtresse de son histoire, c'est-à-dire son expérience sur l’île.
« Comment pourriez-vous renfermer Bahia entre les couvertures d’un livre ? Ce sont les lieux de petite taille, à la population clairsemée, que l’on peut subjuguer et soumettre au moyen de mots – ainsi, les îles désertes et les maisons solitaires. »

« J’ai encore le pouvoir de diriger et de corriger. Et par-dessus tout, de taire. C’est par de tels moyens que je m’efforce encore d’être le père de mon histoire. »

« Connaissez-vous l’histoire de la Muse, M. Foe ? La Muse est une femme, une déesse, qui vient la nuit rendre visite aux poètes et leur fait engendrer des histoires. Dans leurs récits ultérieurs, les poètes disent qu’elle vient à l’heure où leur désespoir est le plus profond et leur insuffle le feu sacré, après quoi leur plume auparavant sèche se met à couler. Lorsque j’ai écrit mon mémoire pour vous, et que j’ai vu à quel point il ressemblait à l’île sous ma plume, morne, vide, sans vie, j’ai souhaité qu’il existât un homme-Muse, un dieu juvénile qui vînt la nuit rendre visite aux femmes-auteurs et qui fît couler leur plume. Mais désormais, je sais ce qu’il en est. La Muse est à la fois déesse et fécondateur. Je n’étais pas destinée à être la mère de mon histoire, mais à l’engendrer. Ce n’est pas moi la promise : c’est vous. »

« Je ne suis pas une histoire, M. Foe. Il se peut que je passe à vos yeux pour une histoire parce que j’ai commencé sans préambule le récit que j’ai donné de moi-même, où je me suis dépeinte glissant par-dessus bord dans l’eau et nageant jusqu’au rivage. Mais ma vie n’a pas commencé au milieu des vagues. Il y a eu avant les eaux de la mer une vie dont on peut remonter le cours, jusqu’à ma quête désolée au Brésil, et de là jusqu’aux années où ma fille était encore avec moi, et ainsi de suite jusqu’au jour de ma naissance. Tout cela constitue une histoire que je ne souhaite pas raconter. Je choisis de ne pas la raconter parce qu’il n’est personne, pas même vous, à qui je doive fournir la preuve que je suis un être substantiel doté dans le monde d’un passé historique substantiel. Je préfère raconter l’île, parler de moi-même, de Cruso, de Vendredi et de ce que nous avons fait là-bas : car je suis une femme libre qui affirme sa liberté en racontant son histoire conformément à son propre désir. »

Le fil de la langue perdue de Vendredi, toujours présent comme l’ombre de Susan, est une parabole du Nègre victime du négrier en Afrique, et constitue une sorte d’incarnation de l’histoire impossible à raconter.
« L’histoire véritable ne sera pas connue tant que nous n’aurons pas trouvé un moyen ingénieux de donner une voix à Vendredi. »

Une brève quatrième partie évoque de façon onirique les intervenants du livre après leur mort.
Plutôt qu’une reprise du thème de Defoe, puis Tournier et Chamoiseau, et moins encore de celui du cannibale (crainte de Cruso et attrait littéraire pour Foe) comme par Aira et Darcy Ribeiro, c’est la narration elle-même qui est interrogée. Mais aucune ligne directrice ne se dégage nettement de ce roman, qui me paraît davantage retracer la recherche de l’écrivain, sans objectif préconçu de type allégorique ou "morale" à en tirer : une réflexion hasardeuse, qui n’aboutit pas à une solution nette, un "travail en cours" sans conclusion, tout comme si Coetzee avait réuni quelques éléments dans une expérimentation n’aboutissant pas à un résultat tranché, ou mené une enquête impossible à terminer, bref, tenté de raconter une histoire irracontable : celle-là même de Vendredi.

\Mots-clés : #ecriture #esclavage #voyage
par Tristram
le Lun 25 Oct - 13:33
 
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Sujet: John Maxwell Coetzee
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Jules Verne

Voyages et Aventures du capitaine Hatteras

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1860 : le Forward, mystérieux brick à voile et à vapeur, prend la mer de Liverpool vers une destination inconnue, mais certainement polaire : est-il parti « à la recherche de ce passage du nord-ouest, dont la découverte eût singulièrement abrégé les voies de communication entre les deux mondes » ? Qui serait son invisible capitaine ? Il s’agit du capitaine Hatteras, audacieux navigateur britannique déterminé à atteindre le pôle Nord ; c'est une incarnation de la volonté.
« – Infranchissables ! s’écria Hatteras avec véhémence, il n’y a pas d’obstacles infranchissables, il y a des volontés plus ou moins énergiques, voilà tout ! »

Et les difficultés vont se multiplier, tant humaines (insoumission de l’équipage, disparition du stock de charbon escompté) que naturelles (glaces, tempêtes, scorbut, etc.). Le bâtiment sera contraint d’hiverner au « pôle du froid », l’endroit le plus glacial du globe.
« La trahison a brisé vos plans ; vous avez pu lutter contre les obstacles de la nature et les renverser, non contre la perfidie et la faiblesse des hommes [… »

À la figure de l’opiniâtre, de l’intransigeant capitaine Hatteras est adossée celle du docteur Clawbonny, savant toujours optimiste et gai. Ce dernier est d’ailleurs peut-être le personnage principal du roman, tant son ingéniosité, basée sur un grand savoir, lui permet de sortir ses compagnons des mésaventures ; ainsi de sa connaissance de la castramétation, si utile pour protéger une « snow-house » de l’attaque des ours blancs…
« – Mes amis, je ne sais que ce que m’ont appris les autres, et, quand j’aurai parlé, vous serez aussi instruits que moi. »

Toujours didactique, Verne retrace minutieusement l’histoire de l’exploration arctique comme les caractéristiques physiques de la géographie boréale. Il emploie le vocabulaire anglais s’y rapportant de près ou de loin, comme teetotaler, abstinent complet de boissons alcooliques, blink (ou plus précisément ice-blink), blancheur de l’horizon par réverbération de la glace dans l’atmosphère, et frost-rime, curieuse redondance pléonastique du givre, sans oublier les hummocks qui soulèvent les ice-fields et le pack − en fait Verne parle franglais !
« …] l’eau menaçait à chaque instant de manquer devant la proue du Forward, et s’il venait à être nipped, il lui serait difficile de s’en tirer. »

Il a aussi recours au lexique de la marine, qui m’emmène toujours nez au vent, mais déroute souvent car les termes ont pris des significations différentes :
• Ranger la terre, la côte, ranger un bâtiment, en parlant d’un navire, naviguer au plus près du rivage, d’un autre navire. (Académie)
• Conserve : bâtiment qui fait route avec un autre, pour le secourir ou pour être secouru par lui à l’occasion. Dans la tempête, notre frégate avait perdu sa conserve. Loc. adv. De conserve, se dit de deux ou plusieurs bâtiments qui font route ensemble. Ces deux avisos naviguent de conserve, vont de conserve, sont de conserve. Fig. Agir de conserve, d’accord avec quelqu’un. (Académie)
• Dépasser un câble, une manœuvre, les mâts : les amener sur le pont (TLFi)
Typiquement, Verne semble vouloir mettre dans son livre tout ce qui concerne le sujet, ici la navigation et l’exploration polaire (thèmes qu’il aborde cependant dans de nombreux ouvrages ; dans le genre, j’ai tout particulièrement apprécié Un capitaine de quinze ans, Le pays des fourrures, La Jangada et Le superbe Orénoque).
Un autre grand leitmotiv du livre, c’est le chauvinisme anglais, jusqu’au nationalisme inflexible lorsque le capitaine Altamont, rescapé d’un bateau américain, sera secouru par l’équipage du Forward.
L’aspect discours scientifique des livres de Verne ne doit pas faire oublier que, parfois, ses convictions ont été démenties depuis.
« C’est la loi générale de la nature qui rend insalubres et stériles les contrées où nous ne vivons pas comme celles où nous ne vivons plus. Sachez-le bien, c’est l’homme qui fait lui-même son pays, par sa présence, par ses habitudes, par son industrie, je dirai plus, par son haleine ; il modifie peu à peu les exhalaisons du sol et les conditions atmosphériques, et il assainit par cela même qu’il respire ! »

Les phénomènes naturels sont décrits comme si l’auteur (ou le lecteur) y était allé, tel ici celui de la neige rouge (que Verne attribue à des champignons, alors qu’il s’agit d’algues) :
« Le phénomène, quoique expliqué, n’en était pas moins étrange ; la couleur rouge est peu répandue par larges étendues dans la nature ; la réverbération des rayons du soleil sur ce tapis de pourpre produisait des effets bizarres ; elle donnait aux objets environnants, aux rochers, aux hommes, aux animaux, une teinte enflammée, comme s’ils eussent été éclairés par un brasier intérieur, et lorsque cette neige se fondait, il semblait que des ruisseaux de sang vinssent à couler jusque sous les pieds des voyageurs. »

La fin du roman est manifestement imprégnée de la lecture de Les Aventures d'Arthur Gordon Pym de Nantucket, d’Edgar Allan Poe ; c’est un envol de l’imaginaire (et de l'inconscient), qui abandonne l’esprit rationnel maintenu jusque-là.

\Mots-clés : #aventure #voyage #xixesiecle
par Tristram
le Dim 17 Oct - 13:24
 
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Sujet: Jules Verne
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Littérature et alpinisme

Al Alvarez

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Alfred dit Al Alvarez est né le 5 août 1929 à Londres, décédé le 23 septembre 2019.
Homme de lettres britannique complet:
Poète, romancier, professeur d'université, éditorialiste, critique littéraire, issu de vieilles famille d'origine juive, ashkénaze par sa mère, sépharade par son père, implantées en grande-Bretagne depuis plusieurs siècles.
Avait pour violons d'Ingres le poker et l'escalade.

Bio et biblio sur wikipedia (U-K).


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Nourrir la bête
Portrait d’un grimpeur

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Titre original: Feeding the Rat. A Climber’s Life on the Edge.  Paru en langue originale en juin 1988, remanié pour une seconde édition en 2001, traduction et parution en français 2021, éditions Métailié, 130 pages environ.


Je crois que c'est au décès d'Al Alvarez en 2019 que nous devons d'avoir cet ouvrage enfin traduit en français en cette année 2021.
J'avoue ma flemme, j'en avais entendu parler il y a déjà belle lurette, et n'avais jamais chercher à me le procurer en langue originale...  Tag voyage sur Des Choses à lire 1038959943 .

Al Alvarez a, incontestablement, une belle plume et des talents de conteur.  
Il nous laisse là une sorte de récit-témoignage, pudique, biographique ma non troppo, paru du vivant de Mo Anthoine.

Il est vrai qu'il y a là personnage.
Mo Anthoine a fui toute sa vie les honneurs, la reconnaissance publique, s'est volontairement effacé au profit des alpinistes entendant vivre de leur notoriété, "professionnels" en somme, tout en étant non seulement leur pair, mais leur compagnon de cordée et parfois même leur ange gardien (on pense à Chris Bonington, à Joe Brown...).
Sa bonne logique terrienne fait qu'il accepte les narrations arrangées des exploits, afin de mieux mettre sous les feux de la rampe ceux d'entre ses compagnons qui ont le plus besoin de notoriété, d'aura médiatique:
Comme la célèbre expé du Baintha Brakk, 7 285 m, alias l'Ogre (au Karakorum) en 1977, une borne de la longue et garnie Histoire de l'alpinisme britannique, narrée par Doug Scott, Chris Bonington et consorts, à propos de laquelle Al Alvarez remet l'église au centre du village (ou les points sur les "i", comme vous préférez).  

Mais, dans le fond, et Al Alvarez le sait, de tout ça Mo s'en fiche comme de son premier bivouac:
Pour Mo Anthoine l'alpinisme ce sont certes des moments difficiles, engagés au point d'être cruciaux d'un point de vue létal ou vital (comme on voudra) -ce qu'il appelle feeding the rat (nourrir la bête), mais c'est surtout les copains, la bière au retour, une vie simple, pas de quoi en faire une histoire.
Pas de quoi ?
Si.

Et nous voilà dans les pas du Gallois d'adoption, fondateur et chef d'entreprise tant que ça l'amuse, partant grimper y compris au bout du monde océanien, aussi en Amérique du Sud, dans les Alpes, en Himalaya et sur tout espace minéral vertical de Grande-Bretagne dès qu'il a deux sous, a minima un compagnon, et un peu de temps.

De fait, deux ans plus tard, en 1961, il décida qu'il s'ennuyait et repartit en stop vers la Nouvelle-Zélande, cette fois avec trente-cinq livres en poche et une corde d'escalade dans son sac à dos. Il était accompagné de son ami Ian Cartledge, alias Fox, "le renard", en raison de ses cheveux roux, et l'aller-retour leur prit deux ans. Ils parcoururent en stop l'Europe, la Turquie et l'Iran, puis le Balouchistan, le Pakistan et l'Inde, avant de remonter au Népal, de descendre en Birmanie, en Malaisie et en Thaïlande, puis d'embarquer pour l'Australie et de gagner enfin l'île du sud en Nouvelle-Zélande pour de l'escalade sur glace.  


Ce compagnon, c'est bien souvent sa compagne Jackie:

Quand Jackie et Mo se sont rencontrés, elle n'avait jamais grimpé et il n'était pas sûr de vouloir qu'elle s'y mette: "J'ai vu trop de femmes qui gravitent dans le milieu de l'escalade et qui détestent ça, qui s'ennuient et jouent les intéressées. Je ne voulais pas en ajouter une à la liste".
Il a fait de son mieux pour décourager Jackie en l'emmenant, pour sa première voie, dans "Münich" - une VS exposée et relativement difficile sur le mont Tryfan. À son grand désarroi, elle est montée haut la main et en redemandait. Il a laissé passer une semaine, puis il l'a emmenée à Clogwyn du'r Arddu, la falaise la plus hostile du Pays de Galles, où tous les itinéraires sont cotés au-dessus de VS et deux à trois fois plus longs que la plupart des voies galloises. "On a fait Longland, Chimney et Curving Crack. C'est la seule fois où j'ai fait trois voies à Clog en une journée. On a fini Curving [...] et elle était bien rincée. Moi aussi. Alors je me suis dit que ça allait la calmer. Penses-tu. Elle a trouvé ça super. Depuis, on a beaucoup grimpé ensemble. Elle est très douée en altitude et incroyablement résiliente. Elle porte toujours plus que moi en montagne.  




La seule fois où Al Alvarez dévie, à mon humble avis, et tourne mal-à-propos, c'est lorsqu'il narre avec force détail la dernière ascension qu'il fit en compagnie de Mo Antoine, au Old Man of Hoy.
Certes, c'est loin de débecter le lecteur, l'auteur est vraiment agréable à lire.
Mais cela parle bien davantage d'Al Alvarez que de Mo Anthoine et c'est bien dommage...

Plus croustillant le moment où Al Alvarez vient présenter ce livre, Nourrir la bête, qui vient juste de paraître, à Mo Anthoine, alité durablement pour une tumeur au cerveau qui l'emportera quelques semaines plus tard, Alvarez craint un peu la réaction de son ami, qui le désarçonne en osant sortir de son lit pour dévaler l'escalier et brandir l'ouvrage de Joe Simpson, "La mort suspendue" (Touching the Void) -je recommande !-, appelé à devenir un grand classique du genre littérature alpine, et qui venait aussi de sortir: ça le passionnait bien plus que ce que son pote pouvait bien raconter sur lui...

Puisse l'esprit de Mo Anthoine longtemps planer sur les parois et inspirer les grimpeurs, son anticonformisme, son absence totale de goût pour la notoriété, la classe de ses réalisations, son humilité, son côté "les copains d'abord" et sa petite philosophie globale de l'existence...  

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À droite Mo Anthoine, au centre Al Alvarez, derrière le panneau d'"accueil" des grimpeurs sur l'Île de Hoy (Orkney, Shetlands, Écosse).
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(L'incroyable monolithe marin connu sous le nom de The Old Man of Hoy -ici, huile sur toile de Stanley Cursiter (1887-1976)- donnerait immédiatement des envies impérieuses d'escalade au plus grabataire d'entre les centenaires cacochymes...
N'est pas ardu à l'excès par sa voie normale, mais nécessite de savoir composer avec les caprices de la météo locale et bien sûr de maîtriser l'art de la pose des protections, lesquelles doivent être totalement amovibles, pour une ascension en bon style, by fair means.)

\Mots-clés : #alpinisme #aventure #voyage
par Aventin
le Jeu 14 Oct - 21:42
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
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