Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Jeu 29 Juil - 11:37

148 résultats trouvés pour voyage

Italo Calvino

Ermite à Paris – Pages autobiographiques

Tag voyage sur Des Choses à lire Ermite10

Recueil de textes autobiographiques qui commence… par un séjour aux USA, et pas érémitique… Ce journal expédié à ses collègues des éditions Einaudi représente quand même la moitié du livre. Sinon, intéressant regard d’un Italien communiste qui connaît déjà l’URSS, fin des années cinquante ; attrait vif des villes, aussi forte attention aux religions (ici la juive) :
« Le drapeau américain est sur un des côtés de l’autel, comme dans toutes les églises américaines, de n’importe quelle confession (ici, de l’autre côté il y a le drapeau d’Israël). »

Côte Ouest :
« Ces paradis terrestres où vivent les écrivains américains, je n’y vivrais pas, même mort. Il n’y a rien d’autre à faire que se saouler. »

Il y a nombre d’opinions ou d’informations (vraies ou fausses) qui sont piquantes :
« J’oubliais de dire qu’une grande partie des histoires racontées par les guides sur les faits qui se sont passés dans les maisons historiques de New Orleans ont été inventées par Faulkner. Dans sa jeunesse, Faulkner a vécu ici quelques années comme guide en promenant des touristes ; il inventait toutes les histoires qu’il racontait, mais elles ont eu un tel succès que les autres guides ont commencé aussi à les raconter et elles font maintenant partie de l’histoire de la Louisiane. »

Aussi une expérience marquante avec la lutte de Martin Luther King dans le Sud.
Puis, dans la seconde moitié du livre, plus autobiographique encore, Calvino parle de son mentor, Cesare Pavese, et de son rapport à l’écriture :
« Humainement, mieux vaut voyager que rester chez soi. D’abord vivre, ensuite philosopher et écrire. Il faudrait avant tout que les écrivains vivent avec une attitude à l’égard du monde qui corresponde à une plus grande acquisition de vérité. C’est ce quelque chose, quel qu’il soit, qui se reflétera sur la page et sera la littérature de notre temps ; rien d’autre. »

« C’est qu’on ne raconte bien que ce que l’on a laissé derrière nous, que ce qui représente quelque chose de terminé (et l’on découvre ensuite que ce n’est pas du tout terminé). »

Calvino semble parler de choses et de façons différentes à chaque nouvel ouvrage, ce qu’il revendique ici :
« Quant à mes livres, je regrette de ne les avoir publiés chacun sous un nom de plume différent ; je me sentirais plus libre de tout recommencer chaque fois. Comme, néanmoins, je cherche toujours à faire. »

On trouve divers textes, plus ou moins brefs, dont des entretiens, des biographies de commande, et voici comment l’une se termine, qui me paraît légèrement goguenarde :
« L’auteur du Baron perché semble avoir plus que jamais l’intention de prendre ses distances avec le monde. Est-il parvenu à une condition de détachement indifférent ? Le connaissant, il faut croire que c’est plutôt une conscience accrue de toute la complication du monde qui le pousse à étouffer en lui aussi bien les mouvements de l’espoir que ceux de l’angoisse. »

L’expérience politique prend une grande place ; étonnante attitude devant la terrible dérive stalinienne, qu’il qualifie de schizophrénique :
« Tu me demandes : mais si tous, intellectuels, dirigeants, militants, vous aviez ce poids sur la poitrine, comment se fait-il que vous n’ayez pas songé à vous en défaire plus tôt ? »

La réponse est assez choquante, même si je soupçonnais depuis longtemps qu’elle ressortissait de l’aveuglement fanatique :
« …] un révolutionnaire, entre la révolution et la vérité, choisit d’abord la révolution. »

En quelque sorte des "faits alternatifs" ? La fin justifiant tous les moyens…
Ce livre est surtout intéressant pour ceux qui voudraient mieux connaître la politique italienne (communisme et fascisme), mais aussi l’homme Calvino, avec un éclairage de son œuvre ; peu très sur lui à Paris, juste le court texte éponyme du livre – ah ces éditeurs…
« J’ai aujourd’hui soixante ans et j’ai désormais compris que la tâche d’un écrivain consiste uniquement à faire ce qu’il sait faire : pour le narrateur, c’est raconter, représenter, inventer. J’ai cessé depuis plusieurs années d’établir des préceptes sur la manière dont il faudrait écrire : à quoi sert de prêcher un certain type de littérature plutôt qu’un autre si les choses que vous avez envie d’écrire finissent par être complètement différentes ? J’ai mis un petit moment à comprendre que les intentions ne comptent pas, que ne compte que ce que l’on réalise. Alors, mon travail littéraire devint aussi un travail de recherche de moi-même, de compréhension de ce que j’étais. »


\Mots-clés : #autobiographie #lieu #politique #Racisme #voyage #xxesiecle
par Tristram
le Ven 16 Juil - 12:41
 
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Sujet: Italo Calvino
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Mark Twain

Aventures de Huckleberry Finn (le camarade de Tom Sawyer)

Tag voyage sur Des Choses à lire Aventu10

Je l’ai lu dans la traduction de Bernard Hœpffner (texte intégral), pas dans celle de William Little Hughes (adaptation pour la jeunesse datant de la seconde moitié du XIXe), que Bédoulène semble avoir lue. J’ai essayé de prendre des points de comparaison entre les deux textes, qui sont fort différents, y compris dans leur découpage ; voici la variante du texte cité (en gras) par Bédoulène, où l’on mesure toute la différence dans le rendu du parler oral.
« Les gens vont dire que je suis qu’un salaud d’ablitionniste et ils me mépriseront pasque j’ai rien dit – mais c’est du pareil au même. Je vais pas cafarder, et de toute façon je retourne pas là-bas. »

(Aucune trace de « je n’appartiens à personne ; on ne m’a pas acheté » ou approchant dans la version intégrale !)
J’ai aussi mis en parallèle quelques passages du début, et remarqué une édulcoration dans l’adaptation (Jim le nègre prétend avoir chevauché un balai, et non plus avoir été chevauché par des sorcières, ce qui est plus vraisemblable ethnographiquement parlant, etc.).
Suite de Les Aventures de Tom Sawyer, narrée par Huck lui-même, cette lecture a malheureusement été polluée par le souvenir que je garde de la série télévisée suivie avec passion lors de jeudis après-midi de mon enfance. C’est le cas de grandes œuvres comme L’Odyssée ou la Bible, dont les adaptations plus ou moins simplifiées les font découvrir à la jeunesse, mais n’en donnent qu’une pâle teinture, et l’impression fallacieuse de les connaître.
Le fleuve (Mississipi) est un vrai personnage (comme a dit Giono) ; les aventures de Huck (et Jim !) en révèlent plusieurs aspects :
« On a dormi presque toute la journée, et on est repartis à la nuit tombée, pas loin derrière un train de flottage monstrueux qui a mis autant de temps à passer qu’une procession. Il avait quatre lourds avirons à chaque extrémité, et on a donc estimé qu’il devait transporter au moins trente hommes, apparemment. Il y avait cinq grands wigwams, séparés les uns des autres, et un feu de camp à ciel ouvert au milieu, et un mât de bonne taille aux deux bouts. C’était là vraiment du grand style. Travailler comme flotteur sur un tel radeau, ça voulait vraiment dire quelque chose. »

« C’était un gros vapeur, et il arrivait à toute vitesse, il ressemblait à un gros nuage avec des rangées de vers luisants tout autour ; mais tout à coup il s’est enflé, énorme et effrayant, avec une longue rangée de portes de fourneaux ouvertes très grandes comme des dents chauffées au rouge, tandis que sa proue monstrueuse et sa rambarde étaient suspendues juste au-dessus de nous. On nous a hurlé quelque chose, et les cloches ont carillonné pour arrêter les machines, tout un brouhaha de jurons et de sifflements de vapeur – puis, tandis que Jim tombait dans l’eau d’un côté et moi de l’autre, il coupe le radeau en plein milieu. »

« Les autres endroits paraissent vraiment un peu trop à l’étroit et étouffants, mais pas un radeau. On se sent vraiment libre et à l’aise et confortable sur un radeau. »

Les terreurs sont nombreuses dans cette histoire d’enfance, et Huck y réagit souvent… en s’endormant !
Un temps, Huck y vit sur une île avec Jim, l’esclave qui s’est enfui (remake de Robinson Crusoé avec Vendredi ?) ; ils partagent les mêmes superstitions, dans leur manque d’instruction sont plus proches l’un de l’autre que des autres personnages, bien que l’esclavage soit une institution inquestionnable à l’époque (on a l'impression d'un système social admis de tous, y compris de ses victimes).
« Tous ceux qui croient toujours pas que c’est une idiotie de toucher une peau de serpent, après tout ce que cette peau de serpent avait fait contre nous, sont bien obligés de le croire maintenant, s’ils continuent à lire et voient ce qu’elle a encore fait contre nous. »

L’humour de Mark Twain fonctionne au second degré : leurs tribulations sont à l’évidence dues à la peau de serpent que Huck a touchée, ce qui, comme chacun sait, porte malheur. De même, lorsque Huck se reproche de ne pas avoir dénoncé Jim, qui aspire à devenir libre et récupérer sa famille :
« Ce nègre que j’avais pour ainsi dire aidé à s’enfuir, voilà qu’il disait tout à trac qu’il allait voler ses enfants – des enfants qui appartenaient à un homme que je connaissais même pas ; un homme qui m’avait jamais fait de mal. »

Cela ne retire rien à l’empathie pour son ami esclave :
« Il pensait à sa femme et à ses enfants, là-haut très loin, et il avait des idées noires et de la nostalgie ; pasqu’il avait jamais été loin de chez lui de toute sa vie ; et je suis certain qu’il avait autant d’affection pour sa famille que les blancs en ont pour la leur. Ça a pas l’air bien naturel, mais je crois bien que c’est vrai. »

Des lecteurs, notamment jeunes, peuvent-ils prendre de telles phrases au premier degré (surtout de nos jours) ? Faut-il adapter le texte, ou le munir d’un appareil critique, pour qu’un certain lectorat n’y voie pas du cynisme ou du racisme, mais de l’esprit, espiègle et subtil, propre à faire réfléchir par soi-même ?
À un moment Huck et Jim découvrent une maison emportée par la crue, qui recèle outre un homme tué tout un butin de fournitures, occasion d’une belle liste à la Prévert (ou Lautréamont) :
« On a pris une vieille lanterne en étain, et un couteau de boucher sans manche, et un canif Barlow tout neuf d’une valeur de vingt-cinq cents dans n’importe quel magasin, et une grosse quantité de chandelles de suif, et un bougeoir en fer-blanc, et une gourde, et une tasse en étain, et un vieux couvre-lit miteux qu’était sur le lit, et un réticule contenant des aiguilles et des épingles, de la cire d’abeille, des boutons et du fil et plein d’autres choses, et puis une hachette, des clous, une ligne de pêche aussi grosse que mon doigt avec des hameçons monstrueux dessus, et un rouleau de peau de daim, et un collier de chien en cuir, et un fer à cheval, et quelques fioles de médicament qu’avaient pas d’étiquette ; et au moment où on allait partir, j’ai trouvé une étrille en assez bon état, et Jim, il a trouvé un vieil archet de violon tout tordu et une jambe en bois. Les courroies étaient cassées mais, à part ça, c’était vraiment une belle jambe, malgré qu’elle était trop longue pour moi et trop courte pour Jim, et on n’a pas pu trouver l’autre jambe, pourtant on a vraiment cherché partout. »

Épisode très fort également (et qui manque non seulement dans la version corrigée mais aussi dans les premières éditions), celui où Jim raconte son aventure avec un cadavre que son maître de l’époque lui avait demandé de réchauffer pour le préparer à la dissection…
Grands moments que la découverte des œuvres d’Emmeline Grangerford, les tours des deux escrocs et acteurs qui les accompagnent un temps, ou encore ce roi Henry huit qui passait chaque nuit avec une femme différente, qu’il faisait décapiter au matin :
« Et il obligeait chacune d’elles à lui raconter une histoire toutes les nuits ; et il a continué ça jusqu’à ce qu’il ait rassemblé mille et une histoires de cette façon, et après ça il les a toutes mises dans un livre, et il a appelé ça le Livre du Graal – ce qui était un bon titre, et il a expliqué les choses. »

Ce voyage au fil du Mississipi est aussi initiatique : Huck apprend au cours de ses tribulations :
« Je me suis dit : je crois bien que quelqu’un qui se met à dire la vérité quand il est coincé prend pas mal de gros risques ; malgré que j’en aie pas vraiment l’expérience et que je puisse pas en être certain ; mais c’est l’impression que j’ai, de toute façon ; et pourtant voilà un cas où je veux bien être pendu si la vérité semble pas la meilleure solution, et si elle est pas moins risquée qu’un mensonge. Il faut que je mette ça dans un coin de mon esprit et que j’y réfléchisse un jour ou l’autre, car c’est plutôt étrange et pas naturel. J’ai jamais rien vu de pareil. »

L’intention principale de Twain est peut-être de secouer la culture esclavagiste, ce qu’il fait sans ménagement :
« Je me serais pas tiré sans mon nègre, quand même ? – le seul nègre que j’ai au monde, et mon seul bien. »

« − Bonté divine ! c’était grave ?
− Non, madame. Un nègre tué.
− Eh bien, c’est une chance ; parce que quelquefois il y a des tués. »

J’ai aussi trouvé un peu longuette la partie finale avec Tom Sawyer s’employant laborieusement à compliquer l’évasion de Jim par souci de se conformer à la culture romanesque conventionnelle.
En considération de l’effort de Twain pour rendre les parlers populaires, la traduction de Hœpffner translate cet argot en créant quelques néologismes, comme ce joli mot d’enfant, « en retôt », sur le modèle de « en retard ».
Je conseillerais cette (re)lecture dans une traduction récente, plus proche apparemment de l'esprit de l'auteur que les versions affadies destinées à un jeune lectorat.

\Mots-clés : #enfance #voyage
par Tristram
le Dim 11 Juil - 22:28
 
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Sujet: Mark Twain
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Elias Canetti

La Langue sauvée - Histoire d’une jeunesse 1905-1921

Tag voyage sur Des Choses à lire Canett10


A paru en 1977, récit autobiographique (premier opus de ceux-ci), 210 pages environ.

Histoire d'une trajectoire, avec une petite enfance dans un milieu plutôt très aisé à Roustchouk (aujourd'hui Roussé ou Ruse, dans l'actuelle Bulgarie), dans une famille Séfarade (s'orthographie "Sépharade" dans la version dont je dispose).
Classiquement ladinophone, originaire d'Anatolie, où leurs ancêtres avaient migré à la toute fin du XVème siècle suite aux lois d'expulsion des juifs des royaumes d'Espagne et du Portugal, comme nombre de Séfarades, alors bienvenus dans l'empire Ottoman, la famille Canetti s'appelait alors Cañete et a modifié son patronyme suite à une installation du côté de Venise, qui s'avèrera provisoire.

Un grand père commerçant, grossiste, qui emploie outre son frère le père d'Elias (lequel Elias a reçu le prénom du grand père), lequel père  a épousé Mathilde Arditti, d'une des meilleures familles juives Séfarade de l'Empire établie à Roustchouk, ils se sont connus à Vienne, sont férus d'art, en particulier de musique et de littérature, parlent allemand entre eux, et Elias grand père a tout fait pour contrarier la vocation de musicien de son fils, le faisant entrer de gré ou de force dans l'entreprise qu'il mène.
Elias a deux frères, Georg et Nissim, une cousine qui réside dans la même grande maison, Laurica, qui faillit l'ébouillanter, peut-être en réaction du fait qu'il l'a poursuivie un jour, hache piquée au tas de bois en mains, pour une histoire de cahier qu'elle refusait de lui montrer, ces deux évènements sont déterminants.

Il y a dans la petite enfance d'Elias Canetti un attachement viscéral à sa mère, des propos dithyrambiques envers son père, et un départ brusque pour Manchester, le père d'Elias s'étant fâché avec son grand père, se dernier finira par le maudire -chose terrible et extrêmement rare parmi les juifs Séfarades.

Peu de temps après l'installation de la famille à Manchester, où le père d'Elias est associé aux brillantes affaires d'un frère de Mathilde (il s'agit toujours de commerce, d'import-export), ce père meurt brusquement, âgé de 31 ans, laissant Mathilde veuve à 27 ans.

La suite de ce premier volume autobiographique se déroule d'abord en Suisse, vécu comme une étape avant Vienne, le retour à Vienne étant la grande perspective de Mathilde, laquelle est souffrante et se voit préconiser des soins, de préférence dans quelque sanatorium Suisse. D'abord Lausanne, puis Zürich, tout le corpus se déroule autour de la relation mère-fils aîné, peu ordinaire il est vrai, et de l'adaptation à la vie Suisse ainsi que de questions relatives à la scolarité, et au personnel de maison, puis -enfin- c'est Vienne, 1913-1916, période qui forme la troisième et dernière section de l'ouvrage.        

Vienne, mais via Zürich où Elias est scolarisé sans ses frères et loin de sa mère, ce sont aussi les premières manifestations d'antisémitisme au lycée, joliment narrées au demeurant, les camarades, les professeurs, et une admission dans un pensionnat tenu par quatre sœurs (ou presque sœurs) âgées, où Elias est le seul garçon.  
Sur le titre de l'ouvrage ("La langue sauvée"), on s'aperçoit qu'en effet Elias jongle déjà avec bonheur avec les langues, outre le Ladino, l'Anglais, le Français (peut-être un peu en-deçà sur cette langue-là, toutefois), l'Allemand - et le Latin... et aussi les lieux, les us, les cultures.
Truffé de personnages fort bien campés, ce volume d'entrée en matière est assez prenant:
On sent que Canetti éparpille des pièces de puzzle, tout en nous les donnant à voir chacune, et, une fois le mélange bien effectué, il devrait peu à peu nous donner à discerner quelque chose, mais quoi ?  

Goppenstein était encore plus inhospitalier, plus désert que je ne m'y attendais. On grimpa jusqu'au Löschendal par l'unique sentier qui relie la valée au monde extérieur. J'appris que ce sentier était encore plus étroit peu de temps auparavant; les bêtes chargées de leur faix ne pouvaient y progresser que l'une derrière l'autre. Il y avait moins de cent ans, les ours étaient encore nombreux dans le coin; à présent, on n'en rencontrait plus et c'était bien dommage. Je songeai avec regret aux ours disparus quand la vallée s'ouvrit brusquement devant nous; éclatante sous la lumière du soleil, elle s'étendait en penteascendante, se terminant par un glacier à hauteur des montagnes blanches qui se profilaient par derrière.
Il ne fallait pas beaucoup de temps pour rejoindre l'autre extrémité de la vallée.
De Ferden à Blatten, le chemin sinueux passait par quatre localités. Tout ici était différent, d'un autre âge.
Les femmes portaient un chapeau de paille noir. Et non seulement les demmes mais aussi les petites filles. Il y avait quelque chose de solennel, même dans l'allure des enfants de trois ou quatre ans, à croire que l'on était conscient ici, dès sa naissance, de la particularité de l'endroit où l'on vivait et, par suite, forcé pour ainsi dire de prouver aux intrus qu'on était différent, qu'on n'avait rien à voir avec eux.
Les enfants se pressaient contre les vieilles femmes au visage érodé sous le regard desquelles ils jouaient encore un instant auparavant.
La première phrase que j'entendis prononcer me parut provenir du fond des âges.
Un très petit garçon mais fort entreprenant s'était avancé vers nous; une vieille femme l'avait rappelé et les deux mots qu'elle lui lança pour le détourner de nous me parurent si beaux que je n'en crus pas mes oreilles: "Chom Buobilu ! - viens mon garçon", fit-elle.
Quelles voyelles étranges ! "Buebli" que j'avais l'habitude d'entendre pour "Büblein" devenait "Buobilu", sombre assemblage de u, o et i qui me fit penser aux poésies en vieux haut allemand que nous lisions en classe.
Je savais que le dialecte suisse était proche du moyen haut allemand; maintenant seulement, je découvrais qu'il y avait des patois encore plus anciens et qui sonnaient comme du vieux haut allemand.
La phrase de la vieille femme s'est d'autant mieux gravée dans ma mémoire qu'il ne me fut pas donné d'entendre autre chose de la journée. Les gens étaient muets et semblaient nous éviter.


\Mots-clés : #autobiographie #communautejuive #relationenfantparent #viequotidienne #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Dim 4 Juil - 20:57
 
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Herman Melville

Le Grand Escroc
Titre original: The Confidence-Man, his Masquerade

Tag voyage sur Des Choses à lire Le_gra10

Roman, 1857, 400 pages environ.


Un vapeur d'une taille certaine, empli de passagers, descend en cabotage le Mississippi. Une affiche placardée près de la cabine du capitaine prévient ces passagers d'être sur leurs gardes, en raison de la présence d'un escroc à bord.
Ce sera la seule allusion à ce capitaine (et si l'escroc c'était lui ?).
Ces passagers rencontrent, sous des dehors de hasard, un caractère principal assez ambigü, peut-être unique, peut-être multiple, en tous cas insaisissable (parce que ne se laissant pas démasquer).

Le roman est articulé en tableaux ou scènes parfois enchaînées, parfois non. Il est d'une très grande richesse et d'une indiscutable modernité.
Tout repose sur la confiance dans le rapport imposé par l'escroc, mais, d'une certaine manière (ce qui est particulièrement moderne), sur le degré de confiance que nous-mêmes mettons dans les situations narrées, c'est-à-dire que nous sommes aussi, nous lecteurs, confrontés.
Il y a de la satire allégorique mais aussi métaphysique dans l'ouvrage.


L'abord d'une foultitude de sujets variés intimes ou universels, prégnants, fait défilé ou farandole, étourdit le lecteur.
Sujets tels le bien, la charité -bien sûr la confiance - la morale -ce qu'on appelle aujourd'hui l'éthique - le cynisme, la philanthropie, la misanthropie, le matérialisme, le réalisme, la théologie, l'amitié, l'économie sont par ex. autant d'accroches dont se sert le -ou les- grand(s) escroc(s) à bord.

À noter qu'il n'escroque pas toujours pour de l'argent, comme s'il poursuivait des desseins plus mystérieux (le diable n'a pas tenté Adam et Ève pour de l'argent, est-il dit, en substance, quelque part dans le roman).


Alors, un ouvrage remarquable et méconnu ?
Oui, si l'on veut.
Pourtant, pourtant...
Ce fut un échec complet, tant auprès de la critique que du public, et l'auteur, cinglé de plein fouet -sans doute parce qu'il avait "mis" énormément de lui, de temps, de réflexion, de matière dans ce livre-là- se retirera plus ou moins de la vie littéraire pour épouser une autre carrière, nettement moins en vue.

C'est aussi un ouvrage roboratif, un peu trop riche comme l'on dit d'un mets ultra-calorifique.
Si, en effet, le lecteur est étourdi, grisé par le déroulé, le côté incessant, il solliciterait parfois volontiers un tempo un peu moins enlevé, une pause.
Enfin peut-être Melville eût-il gagné à davantage de concision, de dépouillement, quelque chose de plus ramassé (avis au potentiel lecteur: s'engager dans ces pages est une entreprise d'une certaine haleine, pas seulement en raison du nombre de pages).

Et puis:
Je n'ai pas trouvé ce si fort alliage, que je prise tant chez Melville, entre la force et la grâce dans l'écriture (mais il est vrai qu'avec Melville, qui m'a tant transporté et que je porte volontiers au pinacle, je suis si peu indulgent): alliage dont sont sertis Benito Cereno, Moi et ma cheminée, Moby Dick, Bartleby et tant d'autres...

Mais malgré tout ce Grand Escroc, pour mitigé que je puisse paraître, reste un livre tout à fait à recommander.



Mots-clés : #absurde #amitié #contemythe #social #voyage #xixesiecle
par Aventin
le Jeu 24 Juin - 17:03
 
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Kurt Tucholsky

Tag voyage sur Des Choses à lire 97828811

Un livre des Pyrénées

Petit livre de voyage un peu étrange. L'auteur nous emmène dans les Pyrénées et en France. La nature, les petites villes, un peu les gens mais de loin. Un vrai voyage "d'étranger". Il est allemand et l'entre deux guerres l'accueil, en quelques sortes. Des randos à pieds ou pas, un gros morceau, assez fort et nuancé, sur Lourdes... On pourrait garder "ça" ou de petites observations qui sonnent juste mais ça ne ferait pas l'impression laissée par le livre. Qui ne paye pas de mine, qui n'est pas un chef d'oeuvre, qui se lit facilement avec un peu de distance... Et qui laisse un petit quelque chose en plus, dans le contact et le souvenir. Qui laisse aussi une pensée pour le moment qui aurait pu ne pas se transformer 15 années plus tard en une autre guerre ?

Il n'a pas l'air de grand chose mais c'est un bon livre.

Mots-clés : #lieu #voyage
par animal
le Ven 28 Mai - 19:49
 
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Tobias Smollett

L'Expédition de Humphry Clinker


Tag voyage sur Des Choses à lire L_expz10

Roman épistolaire qui retrace les pérégrinations du sieur Matthew Bramble, hobereau rendu aux eaux de Bath avec une partie de sa maisonnée ; évidemment son point de vue contraste avec ceux de sa sœur Tabitha (accompagnée de son chien Chowder et de sa suivante, Winifred), de sa nièce Lydia et de son neveu Jery.
Ce personnage d’« humeur bilieuse » semble rappeler l’auteur ; misanthrope, hypocondriaque, ses ennuis de santé le rendent acerbe, mais il est foncièrement généreux.
« Voilà, je dois l’admettre, un sujet à propos duquel je ne peux rien écrire sans perdre tout à fait patience, car la foule est un monstre dont je ne saurais souffrir ni la gueule, ni la queue, ni l’estomac, ni les membres : je l’abhorre dans son entier, comme un amas d’ignorance, de présomption, de méchanceté et de brutalité : et l’expression de ma réprobation s’adresse de même aux personnes des deux sexes qui en affectent les manières et en goûtent la société, sans distinction de rang, de condition ni de qualité. »

Malgré ce dégoût marqué de la populace, le petit peuple n’est pas oublié, par exemple avec le personnage de Win :
« Ah ! ma bonne femme ! Si tu pouvé seulmant te douter du plaisir que nous avons nous autre laitrès, de pouvoir lire les maux les plus entortillonnés sur le boue des dois, et de savoir écrire les maux étrangers sans devoir chercher dans la baissédère. »

(À son anglais, qu’elle partage d’ailleurs avec sa maîtresse, on mesure aussi le manque d’instruction des femmes au XVIIIe).
C’est satirique, et drôle, non sans finesse :
« Quant à Higgins, c’est assurément un braconnier notoire, et je trouve ce mauvais sujet bien impudent de vouloir ainsi venir poser ses collets jusque dans mon propre enclos. Il me semble bien qu’en mon absence, il s’est cru quelque droit à prendre sa part de ce que la nature semble avoir promis à l’usage général ! »

Les politiques, les écrivains, les gens de justice, roturiers comme aristocrates, toute la société est dénigrée.
C’est écrit dans le style feuilleton à épisodes et rebondissements, et d’ailleurs réapparaît Ferdinand, comte de Fathom, d’un précédent roman. Smollett s’inscrit dans la veine picaresque de Sterne, auquel il fait un clin d’œil : à propos de « correspondances de voyageurs », il cite « le voyage sentimental de Shandy ». D’ailleurs Tristram s’y retrouve :
« Il a beaucoup lu, mais sans jugement ni méthode, de sorte qu’il n’en a rien digéré. Il croit tout ce qu’il lit, surtout lorsqu’il y a décelé une part de merveilleux, et sa conversation est un étonnant fatras d’érudition et d’extravagance. »

Au quart du livre, Bramble et les siens partent pour Londres, et à cette occasion est engagé comme valet de pied Humphry Clinker, un jeune infortuné assez ingénu. Il devient prêcheur méthodiste, puis prisonnier accusé de brigandage ; ensuite la compagnie fait route vers le pays de Galles, et l'Écosse.
Savoureux passage où Matt discute l’inspiration sarrasine des cathédrales, mal conçues, inesthétiques et insalubres. Parmi les personnages de rencontre, un Écossais haut en couleur ayant combattu les Indiens en Amérique et ardent défenseur de sa langue rappelle Don Quichotte, et peut-être aussi l’auteur :
« L’esprit de contradiction est naturellement si ancré chez Lismahago que je suis convaincu qu’il a fouillé, lu, étudié avec une infatigable attention à seule fin de pouvoir réfuter les idées établies et s’octroyer des trophées en récompense de son orgueil de polémiste. Son amour-propre est si aiguisé qu’il ne tolérera pas le plus léger compliment, qu’il soit adressé à son pays ou à lui-même. […]
Cependant, s’il s’en prenait librement à ses compatriotes, il ne pouvait souffrir d’entendre qui que ce fût lancer impunément le moindre sarcasme à leur endroit. »

Le séjour calédonien est occasion de curiosités tant touristiques qu’historiques et folkloriques, notamment chez les Highlanders, ainsi que de rendre visite au « Dr Smollett »…
L’expression d’une langue soutenue n’est pas le moindre plaisir procuré par cette lecture. Autant qu’il est possible sans accéder à l’original, ce livre m’est apparu comme excellemment traduit par Sylvie Kleiman-Lafon (un premier traducteur fut Giono) ; il convient de signaler les traductions bien faites, presque autant que les mauvaises.
Happy end de rigueur.
« Le plus grand avantage qu’il y a à voyager et à observer l’espèce humaine en chair et en os est sans aucun doute de pouvoir ensuite dissiper le honteux brouillard qui obscurcit les facultés de l’esprit et nous empêche de juger avec franchise et précision. »


\Mots-clés : #aventure #correspondances #famille #voyage
par Tristram
le Ven 28 Mai - 13:55
 
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Sujet: Tobias Smollett
Réponses: 6
Vues: 309

Andrzej Stasiuk

Tag voyage sur Des Choses à lire 41qjj710

Mon bourricot



L’auteur part avec une connaissance Z pour un voyage au Kazakhstan dans sa vieille voiture verte, son bourricot qui vient juste d’être restauré, mais c’est surtout histoire de rouler, rouler, car c’est ce qu’ils aiment.

« Parce qu’il y en a eu, des modifications. C’est désormais rigide, ça tient super dans les virages, bien que la caisse ait été surélevée de sept bons centimè¬tres. Les amortisseurs sont jaunes et les ressorts, turquoise, dommage que les nouveaux pneus tout-terrain les cachent. En tout cas, tout ça prend les virages à merveille et adhère impec. Comment j’ai pu faire tous ces kilomètres avec les suspen¬¬¬sions d’origine et y survivre – mystère. Douze ans et près de trois cent mille bornes. J’avais dépassé la quarantaine quand je l’ai acheté. Maintenant, j’ai d鬬passé la cinquantaine, et il tient toujours. J’ai dû changer un ou deux trucs, un cardan, un croisillon, mais à part ça, je me suis contenté de faire la vidange, de changer les ampoules et les pneus. Trois cent mille. Le Monténégro, les Balkans, l’Albanie en hiver, l’Albanie en été. La Pologne, tous les jours que Dieu fait, parce que l’essence était relativement bon marché à l’époque. Plus tard, pour l’usage quotidien et les longs trajets, j’ai dû prendre un diesel plus rapide et à l’appétit mesuré. Mais j’ai gardé mon bourricot vert, car comment se débarrasser d’une brave bête mécanique qui ne vous a jamais déçu ? Impossible. »

L’auteur passe en revue toutes les voitures ayant appartenu à la famille et les voitures qui circulaient à l’époque de sa jeunesse dans les pays de l’Est (UAZ polskiFiat, Volga GAZ 24, Fiat 126P, IFA F8, P70RDA, wars-zawa M-20, taitouandi, honda stepwagon, GAZ269,GAZ251,lublin51,lada2101 etc….

La longue route est propice aux digressions, aux réflexions philosophiques, aux interrogations sur les relations entre hommes et pays.
Egalement les relations entre les pays de l'ex URSS, qu'étaient-ils, que sont-ils.
L’auteur se souvient de ses précédents voyages ; des hommes qui ont marqué ce pays, de son enfance sous le communisme.

Passé, présent et avenir quand un personnage rencontré espère encore en un avenir apaisé, réalisable et qu’il entonne « l’internationale ».

Tout au long du trajet c’est l’immensité qui s’impose et une route sans fin ?

Et comment ne pas mentionner le splendide mausolée de Khoja Ahmed Yasavi ?

Faut éviter de « négocier » le passage avec la police, surtout quand une video montre votre incorrection vis-à-vis du président dudit pays,  même si la personnalité ne s’affiche que sur un panneau publicitaire :

« — J’ai TV Polonia par satellite, a-t-il répondu tranquillement.
— Et alors ?
— Votre président y est passé hier.
— Et le vôtre, il passe pas à la télé ?
— Si, bien sûr. Mais le vôtre avait l’air apeuré, il ne présente pas bien. Le nôtre est mieux. Il n’a peur de rien.
— Mouais… Il a pas peur des Russes…, ai-je lâché avec dédain.
— Il a du gaz. Il a du pétrole. Il n’a pas peur, a-t-il dit en bâillant, je crois. Le monde démocratique ne tolérera aucune foucade.
— Et s’ils vous envahissent ?
— Ils le feront pas. Ça ne vaut pas le coup. Ils préfèrent faire du commerce. Ils ont fait une incursion en Ukraine. Politiquement, ça leur suffit pour des années. Les Russes sont malins.
— Vous êtes vernis avec ce gaz, ai-je dit tout bas.
— Comme vous avec votre liberté, a-t-il rétorqué avec ironie. Vous pouvez nous l’envoyer par gazoduc à travers la mer Caspienne. »


Extraits :

« L’Asie me plaisait bien. J’étais censé être un Européen, mais elle me plaisait. Elle avait de l’envergure. Cette espèce d’infini qui manquait à l’Europe perdue dans ses bavardages et ses digressions. Sur le siège éculé de mon bourricot, je pouvais m’imaginer que j’allais finir par arriver au bout du monde. Que ses Goodride et leur chape massive allaient fouler le monde entier comme la cavalerie de Tamerlan. Je pouvais fantasmer. En Europe, ç’aurait été impensable. D’ailleurs en Europe, il ne reste plus beaucoup de choses à penser, parce que la plupart ont déjà été pensées et, qui pis est, réalisées. Voilà pourquoi je flânais au frais en pensant au Boiteux qui élevait des collines de crânes et érigeait aux poètes des mausolées beaux comme des monstres chtoniens. Voilà pourquoi j’avais déjà consommé près de cinq cents litres d’essence. Et que j’étais prêt à en consom-mer encore pour atteindre les confins des terres.
Que voulez-vous, dans les constructions monumentales, on a des pensées monumentales. »

« Donc, on peut ne pas adorer ce pays, si on garde en mémoire plus d’un siècle d’asservissement, la Sibérie et la forteresse de Chlisselbourg, ainsi que le fait qu’il a réduit à néant les plans polonais d’empire colonial s’étendant de la Baltique à la mer Noire. On peut ne pas l’aimer pour Catherine, pour l’un et l’autre Nicolas, les deux Alexandre, pour Paskevitch et Mouraviev la Potence, pour Lénine, Staline et Brejnev, et même pour tout, mais il y a une chose pour laquelle il faut apprécier ce pays : l’essence coûte environ deux zlotys cinquante le litre13. Et nulle mémoire ni politique historique n’y changeront rien. Ni la droite, ni la gauche ni le centre ne sauteront au plafond. On arrive à la pompe et on se sert. Et quand c’est plein, on a envie d’en déverser encore cinq ou dix litres dans les environs. Pour qu’elle s’infiltre dans la steppe. Pour arroser la sainte terre de Russie. Ou bien pour compléter le plein d’une vieille Lada ou d’une Zaporojets. C’est comme ça, là-bas. On regarde les chiffres défiler et on a l’impression de gagner de l’argent. Et le super 86 revenait pratiquement à deux zlotys le litre. »

« Les Russes étaient de nouveau en guerre. Comme d’habitude, ils ne tenaient pas en place. Ils ne pouvaient pas se contenter du tracé de leurs frontières. Il faut dire qu’elles étaient bizarres. Floues. En fait, on ne pouvait pas s’empêcher d’avoir l’impression qu’elles glissaient et s’étendaient depuis sept cents ans. La petite tache sur la carte qu’était la principauté de Moscou est devenue grande comme une affiche. Comme si quelque chose s’était renversé et avait atteint le bord du continent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Personne n’a rien vu ni poussé les hauts cris. Mais qui aurait dû le faire ? Les Khantys et les Mansis ? Les Nenets et les Sépulcides ? Les Télenguites, les Téléoutes, les Tolofars, les Toubalars et les Touvains ? Ils ont peut-être crié, mais on ne les a pas entendus. Et là, maintenant, des voix s’élèvent à propos de la Crimée. Avant, personne ne disait rien. L’Afghanistan ? C’était l’œuvre des communistes, voyons, or il n’y en a plus, des communistes, par conséquent le règne des Lumières, le postmodernisme, les pistes cyclables, les droits des animaux et des minorités étaient censés prendre la place de la locomotive à vapeur de l’histoire dont on annonçait la fin. Mais de nouveau, ça n’a rien donné. Comme la fin du communisme, que personne en Occident n’avait prévue. Parce que personne n’en voulait. Parce qu’en fin de compte, quoi, c’était mal ? La démocratie est ce qu’elle est, mais les Russes tenaient la bride courte à la moitié du monde, l’administration gardait les passeports et la populace de l’Est ne polluait pas la civilisation occidentale, ne dormait pas dans les parkings, ne lavait pas les pare-brise aux carrefours, ne pêchait pas les carpes dans les parcs publics et n’attrapait pas les cygnes en guise de volaille. Nous avons déjà nos Noirs et nos basanés. Qu’est-ce qu’on va foutre avec des Asiatiques de Pologne ou de Tchécoslovaquie ? Avec des envahisseurs venus de la “zone de population mêlée” qu’on appelle dans mon pays “l’entre-deux-mers” et qui s’étend de la Baltique à la mer Noire ? Et donc, ils n’avaient rien prévu, parce qu’ils ne le voulaient pas. Mais moi, je n’ai jamais fait confiance à l’Occident, c’est pourquoi on approchait de Voronej. »

« Il me regarde dans les yeux avec compassion et dit :
— Je te comprends. On vous l’a dit et répété depuis Catherine, et vous, rien, vous n’avez que la liberté à la bouche. Quelle liberté pouvez-vous avoir entre nous et l’Allemagne ? Dis-le-moi. Ce n’est pas la liberté, c’est une malchance. Oui. »


« Alors qu’on roulait à cent, eux, ils fonçaient à cent trente. Ils tanguaient sur les dos d’âne. C’étaient surtout des V8 à essence. À cette vitesse, ils devaient bouffer au moins quinze litres aux cent. Plus tard, dans les villes, je voyais descendre les propriétaires. Bedonnants, sûrs d’eux, le visage de marbre. Ils devaient avoir la même apparence il y a des centaines d’années quand ils pénétraient dans les villes conquises et regardaient les prisonniers entravés. Parce que le monde entier était un butin et la vie, une occasion à saisir. D’ailleurs, nous faisons tous la même chose, sauf qu’en Europe, nous avons appris à faire comme si ce n’était pas le cas. Nous avons abandonné le mépris ostentatoire au profit de la poudre aux yeux égalitaire. Prétendant que ceux qui sont pauvres et faibles valent autant que ceux qui sont riches et puissants. Mon œil. Là, c’était clair. »

*******

Un petit livre qui m'a plu, j'aime l'écriture quelque peu désinvolte de Stasiuk, mais ne pas si tromper il garde bien ouverts ses sens et son esprit critique envers les autres comme lui-même.

L'intérêt des voitures et de la route est assez sympa.


Mots-clés : #autobiographie #lieu #voyage
par Bédoulène
le Lun 10 Mai - 11:42
 
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Sujet: Andrzej Stasiuk
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Jacques Abeille

Les Voyages du Fils

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« J’étais fatigué des livres, de ceux bien trop nombreux que j’avais lus autant que du seul que j’aie écrit et auquel il me semblait avoir sacrifié toute ma jeunesse. »

C’est l’incipit de la première partie, et j’ai déjà un doute sur la désinence de « que j’aie écrit » : pourquoi le subjonctif et pas l’indicatif ? Plus je lis et vérifie les formes du français, plus j’ai des doutes…
Le narrateur, le fils d’un bûcheron qu’il n’a pas connu et qui est le Veilleur du Jour du livre précédent, retrouve, dans les Hautes Brandes où les cavaliers barbares se sont sédentarisés, Barthélemy Lécriveur devenu vieux, qui lui raconte comment il rencontra une variante de Circé aux porcs et sa déchéance consécutive.
Puis sa quête d’identité le mène à suivre les traces du passage de Léo Barthe, le pornographe, jusqu’à apprendre que ce dernier avait un frère jumeau, Laurent, son père, qui fut victime d’un sacrifice rituel atroce.
Les lupercales forestières sont un rite coutumier où les vierges sont livrées à la chasse des charbonniers… ethnologie fantasmatique de nouveau…
Le thème de la mémoire et de l’oubli est marquant.
« Les hommes sont contraints de mettre beaucoup d’imagination dans les souvenirs qu’ils gardent de leur vie – c’est ça ou l’oubli – et même leurs gestes immédiats portent l’ombre de rêveries qui les redoublent. La vie est si plate, si peu réelle. »

Après avoir publié le livre précédent à la mémoire de son père, Ludovic le narrateur prend des notes pour rédiger le compte-rendu de ses voyages à son retour en Terrèbre ; l’écriture tient une place prépondérante dans les livres d’Abeille.
« Cette histoire que j’avais passé ma jeunesse à scruter pour la mettre au propre, avait précédé ma vie. Comme si la chose écrite pour moi bénéficiait en regard de l’existence d’une précellence tacite, je me trouvais, quant à mes actes, à mes sentiments aussi, dans la situation d’un auteur scrupuleux qui s’interdirait la répétition de certains mots ou de certaines tournures de langage pour en ménager l’éclat. Je m’avisais ainsi que chaque texte qui s’écrivait, selon l’axe de son propos, ne s’autorisait, si vaste soit-elle, qu’une réserve limitée de termes et que, celle-ci épuisée, le récit, l’essai ou la rêverie rencontrait son point final. À longue échéance, peut-être, certains retours du même étaient-ils admissibles, mais non sans parcimonie. »

« On ne devrait jamais se laisser conter l’histoire d’un manuscrit, soupira-t-il ; elle est toujours plus belle que son contenu. »

Nous retrouvons l’image de l’écrivain-médium d’une inspiration qui lui est étrangère, idée assez récurrente dans la littérature pour ne pas être totalement sans fondement.
« Mais le plus souvent les signes donnaient son tracé à l’œuvre sans que ma volonté prît la moindre part à cette opération. L’écriture se dévidait pour ainsi dire de son propre mouvement et avec une autorité qui m’en imposait. Je n’avais pas mon mot à dire. »

« J’étais habité par une pensée qui ne me visitait qu’à la condition que j’eusse la plume en main et qui, pour ainsi dire, me dictait le texte pour m’en offrir l’inlassable surprise. Oui, une pensée errante et forte, n’émanant de personne et qui, de temps à autre, m’élisait comme l’instrument de sa manifestation. Une grâce, en somme, car je suis bien sûr que je ne saurais, par mes seuls moyens, parvenir à une vérité si intense et vibrante. »

Il y a une certaine dimension érotique, mais aussi politique, avec notamment « les auteurs du second rayon » (libertins) et « la très ancienne et vénérable tradition anarchiste des métiers du livre ».
« Les discours, les écrits qui concernent les réalités du sexe ne peuvent rien avoir que de très commun. Les images qu’ils développent ne gravitent qu’autour d’un nombre fort limité de motifs qui appartiennent à tous. Le trait dominant de l’érotisme est la répétition et l’uniformité, inéluctablement. »

« …] sans hâte et par mille ruses, les pouvoirs politiques modelaient l’opinion et s’apprêtaient à régler avec une rigueur croissante le problème des livres, comme si la proche désuétude de ce véhicule de la pensée le rendait plus subversif. »

Avec toujours le même style soutenu, qui fait beaucoup du charme de ces récits.

\Mots-clés : #contemythe #ecriture #traditions #universdulivre #voyage
par Tristram
le Jeu 6 Mai - 0:35
 
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Sujet: Jacques Abeille
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Caroline Lamarche

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En exergue un conte :

« La Chienne de Naha »   Il y a longtemps vivait un homme, à Naha. Il vivait tout seul. Il n’avait personne. Il n’avait qu’une chienne. Sa maison se trouvait à côté d’un arbre. Tous les jours il sortait en quête de nourriture. Il allait travailler sa terre et il revenait à midi. Un jour, en rentrant chez lui, il vit que tout était prêt : les haricots étaient cuits, les tortillas bien chaudes, la maison balayée et en ordre. À partir de ce jour, cet homme, chaque fois qu’il rentrait, trouvait sa maison bien rangée et le repas prêt. Il se dit : « Comment est-ce arrivé ? Je vais voir. » Le lendemain, il sortit de sa maison comme pour aller travailler, mais il n’alla pas aux champs. Il se cacha derrière l’arbre. Il resta là un petit moment,
puis il revint à la maison, sans prévenir. Il vit alors que la chienne avait ôté son vêtement, sa peau, et qu’elle était déjà occupée à moudre le maïs et à préparer les tortillas. Elle s’était dépouillée de sa peau et l’avait déposée dans un coin de la maison. Elle s’était transformée en femme et elle cuisait les tortillas. L’homme pensa : « Parfait. Mais
comment vais-je faire pour avoir toujours une femme qui m’aide ? Je sais ce que je vais faire. » Et l’homme se précipita, s’empara de la peau de la chienne et la fit disparaître. La chienne ne put remettre son pelage et en fut réduite à être toujours une femme. Depuis ce jour, l’homme eut à sa disposition une femme qui l’aidait à préparer les tortillas et à veiller sur la maison. Mais un jour, ils se disputèrent, et l’homme se fâcha très fort. Il saisit sa machette et tua la femme. Il la frappa si fort qu’il la coupa en deux morceaux. Un morceau roula et dévala la pente jusqu’à la rivière. L’autre, l’homme s’en empara et, avec sa machette, il le coupa en tout petits morceaux. C’est ainsi que l’homme et la femme eurent des enfants. Et de là viennent tous ceux de ce village. Voilà pourquoi les gens de Naha sont si querelleurs.  "


Extrait de Tinujei : los Triquis de Copala d’Agustín García Alcaraz, Mexico City, Centro de Investigaciones y Estudios Superiores en Antropología Social, 1973


La narratrice reçoit une invitation d'une amie ; Maria la fille de sa "2ème maman", c'est à dire Lucia qui a quitté l'Espagne son pays natal pour suivre avec sa fille,  ses parents. Alors que la narratrice n'a pas pu se rendre aux obsèques de Lucia, 5 ans après, en commémoration, Maria, donc l'invite à les rejoindre, elle et son mari au Mexique où ils vivent. Le conte est une belle invite, elle s'envole pour le Mexique.
C'est bientôt la Fête des Morts, donc période choisie pour une commémoration, pour se souvenir.

Toujours munie de son enregistreur, la narratrice retrouve Maria, mais qui ne cesse de disparaître et de proposer à son amie de rencontrer une ethnie "les Triquis" pour lesquels elle et son mari s'investissent.  C'est accompagnée du livre de Lowry "Sous le volcan" que la jeune française visitera une partie de ce pays, dont les sursauts et les tourments ne l'épargent pas.

Y-a-t-il vraiment des roses à Etla, comme l'a écrit Lowry ? Elle logera avec des étudiants Triquis avant de rejoindre Copala sous le conseil de Maria, accompagnée de la jeune fille qui s'occupe des étudiants. (là le conte a surgi dans mon esprit). Copala où raisonnent les coups de feu, elle logera au "colegio" tenu par des religieuses.
Elle est curieuse de connaître le ressenti des étudiants et des religieuses sur le conte "la chienne de Naha".

En fin de livre est précisé que la période de ce voyage est de 2005 à 2007. Ulises Ruiz Ortiz était gouverneur d’Oaxaca. Son mandat a amené une période de grands troubles.

****

J'ai aimé l'écriture de l'auteur ; ce  petit livre qui relate le voyage d'une française au Mexique, avec ses sentances réalistes, sa politique vis à vis des minorités, l'étrangeté des coutumes , que ce soit une femme,  quand on sait que l'on marie des filles de 13 ans.

Extraits

"Je vois les gens monter, descendre, les immeubles au bord du viaduc routier, les fenêtres ouvertes, le linge qui sèche dans les vapeurs de monoxyde de carbone, je vois les camions, les voitures, les familles suantes, vitres baissées, l’habitacle dégorgeant des bras nus comme des poissons hors d’un panier, et les gens aisés, hautains et frais dans leurs aquariums climatisés, je vois les gigantesques panneaux publicitaires, couple jeune, élégant, devant un congélateur, tenue de soirée pour vanter une cuisinière, décolleté vertigineux pour un téléviseur, j’aperçois, aux feux, les petits vendeurs de CD piratés, qui escaladent le pesero, la chemise hors du pantalon, ils proposent leur marchandise en criant, en font écouter quelques mesures qui rivalisent avec la radio du chauffeur, puis sautent en route, serpentent entre les véhicules, assaillent le bus suivant."

" À Ciudad Juarez, les femmes assassinées sont coupables. Les gens disent qu’elles portent des jupes trop
courtes, ou qu’elles ne devraient pas sortir, à la nuit tombée, des usines où elles volent le travail aux hommes.
Ce sont des femmes pauvres, comme celles que tu vois ici. Elles nourrissent une famille entière en travaillant à
la chaîne, leur corps morcelé en gestes répétitifs et abscons. Plus tard on retrouve leurs cadavres, nus, le sexe mutilé, les oreilles perforées, les bouts de seins tranchés. Parfois même elles sont coupées en deux. »



\Mots-clés : #minoriteethnique #religion #ruralité #voyage
par Bédoulène
le Lun 26 Avr - 13:38
 
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Sujet: Caroline Lamarche
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Littérature et alpinisme

Rainier Munsch, alias Bunny

Né le 2 janvier 1956 à Pau (64) - décédé le 30 juillet 2006 en rappel sur les flancs du Pène Medaà, dans le massif de Gourette (64).


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Laissons-le se présenter lui-même - extrait des archives de l'ENSA (École Nationale de Ski et d'Alpinisme), à Chamonix, où sont formés tous les guides de haute-montagne de France, et où il enseigna quelque temps avant de trouver le sempiternel trajet rébarbatif:
Spoiler:

Rainier Bunny Munsch a écrit:Je viens de montagnes lointaines, les Pyrénées. Bien plus lointaines que le Népal, où il se passe des choses un peu futuristes en matière de montagne… Je viens de montagnes plus petites, forts raides et où il n’y a pas beaucoup de spits. Je donnerais des adresses, notamment à mon ami Vincent Couttet qui pourra venir gravir des murailles fantastiques en free climbing, à l’ancienne…

Qu’est-ce que je peux dire d’intéressant ? Peut-être vous raconter ma vie parce que c’est la seule chose que je connaisse bien ou un peu près… Je vais essayer de ne pas être trop mégalomane. Vous m’arrêtez si je m’envole !

Ça fait 25 ans que je travaille comme guide, avec la ferme décision de travailler, dès le début, d’une certaine manière.

Je ne voulais pas faire guide pour gagner de l’argent. Je ne voulais pas faire guide par hasard. Je voulais être guide comme Desmaison, comme Rébuffat, comme Lachenal, comme tous les bouquins que j’ai lus quand j’étais gamin, comme le gamin que je suis encore, d’ailleurs, à 48 ans. Donc je me suis débrouillé pour faire rentrer dans les clous mes rêves. Il faut que je mange, j’ai une famille, une femme… compréhensive, trois filles que j’adore. Donc, si vous voulez, je suis dans un cursus assez classique. Je ne suis pas un desperado complet. J’ai une vie tout à fait normale. Je paye mes impôts, pas comme Florent Pagny…

Moi, j’ai choisi de travailler uniquement avec des activités tout à fait traditionnelles : l’alpinisme, l’escalade - plutôt version terrain d’aventure - et le raid à skis dans un deuxième temps parce que je me suis rendu compte qu’il y avait des montagnes que je ne connaissais pas et que la meilleure façon de les visiter, ces montagnes, c’était les skis. J’ai donc complété un petit peu ma formation en me mettant au raid à skis, ce qui m’a permis d’élargir mon panel pour l’hiver.

Mon rêve, c’était de vagabonder dans les montagnes, non pas seulement les Pyrénées mais toutes les montagnes. En tous cas, celles qui ne me demandent pas de paperasse, de contraintes. Tout ce que je voulais, tout ce à quoi je voulais échapper. En fait, la pratique de la montagne, c’est " no blabla, no paperasse " : grimper, grimper, skier, marcher, me balader comme ça.

Je suis sorti de l’aspi avec la ferme intention de ne pas faire du commerce. Dans un lieu qui était assez excentré des gros enjeux économiques comme le mont Blanc. Si on frappe " Pene Sarrière " sur Google, je pense qu’il va sortir deux noms sur le site contre je ne sais plus combien pour le mont Blanc. Vous voyez, je n’étais pas dans un endroit complètement facile. Alors je suis allé voir un copain qui était imprimeur, il m’a fait un tout petit dépliant. J’ai récupéré deux clients, ce qui m’a complètement affolé ! Je me suis dis : " tu vas être submergé de boulot ! ". Donc j’ai vite arrêté…

Il faut bien avouer que, dans les Pyrénées, j’étais un peu connu dans le milieu montagne pur et dur. J’ai commencé par encadrer des stages avec le Club alpin, des sorties au bureau des guides de Laruns de manière très marginale. Et puis, très vite, de fil en aiguille, j’ai trouvé quelques bons clients que j’ai amenés sur des beaux itinéraires. Ils me prenaient une semaine pour aller dans les Dolomites, pour aller à Chamonix… Je ne savais pas ce que j’allais faire, je n’avais jamais été dans ces montagnes et je faisais ce que je pouvais avec ces clients. Ce que je pouvais, c’était mon maximum et mon maximum avait l’air de leur plaire ! Et à partir de là, ils m’embauchaient une année sur l’autre, ils m’amenaient un copain…

Donc, si vous voulez, je travaille avec une technique de bouche-à-oreille depuis maintenant 25 ans et je visite les montagnes de cette manière-là. Voilà.

De temps en temps, je bouche les trous, bien entendu, parce qu’il a des trous. Je ne dis pas que la vie est complètement idyllique. Je suis second couteau de temps en temps dans une agence pyrénéenne pour faire 2-3 mont Blanc ça me fait des globules et ça me fait la caisse pour faire des choses qui m’intéressent !

J’essaye d’échapper à mon époque, je ne sais pas si je vais y arriver. C’est sûrement le challenge de ma vie parce que je trouve que les choses vont très, très vite et je vais bien voir… Pour l’instant, ça ne s’améliore pas, ça reste, disons, stationnaire, sympathique. J’espère que ça va durer. Peut-être que j’essayerais de donner un coup de collier. Peut-être que je m’engagerais plus sur du boulot alimentaire et que je privilégierais plus mon activité amateur à côté. Parce que j’ai oublié de vous dire : j’ai une double activité, une double vie. Je suis grimpeur professionnel ET grimpeur amateur !

Quand je suis en vacances, je fais la même chose, sauf que je fais des choses un peu plus dures, un peu plus engagées avec des copains. Copains qui, je tiens à le dire, pourraient être à ma place aujourd’hui. Vous m’avez fait l’amitié de m’inviter mais vous auriez pu inviter un de mes collègues. Je ne suis pas le seul. Je suis un dinosaure et, vous le savez, le dinosaure, ça vit en troupeau. Je connais beaucoup de guides qui ont le même cursus, la même vision des choses. Alors je ne dis pas que cette recette-là, c’est la bonne. Je ne dis pas que, hors de mon chemin, point de salut. Je ne dénigre pas les autres choix auxquels, de temps en temps, je vais d’ailleurs manger. Je suis assez lucide et prudent parce que je suis assez pessimiste et que je me dis qu’un jour, je vais passer à la casserole. Mais disons que j’essaye de faire de la résistance.

Un jeune guide de 25-30 ans qui voudrait vivre comme moi ne doit pas avoir des envies d’argent trop rapide, trop élevé c’est-à-dire, ne pas vouloir réussir dans la vie sur le plan matériel mais réussir dans la vie sur le plan de ses choix. Je crois qu’il faut qu’il aime passionnément l’alpinisme, les activités qu’il va faire parce que ce n’est pas facile. Un jour, il ne fait pas beau, un jour on est fatigué. Je suis fatigué de temps en temps. Il faut rouler, on est loin de chez soi assez souvent.

Dans la vie, tout se paye. On fait des choix. Moi, je le paye de cette manière-là. Les autres le payent en grattant et en se prenant la tête sur des problèmes juridiques ou des problèmes commerciaux mais, de toute façon, quelque soit le chemin que l’on prend, il n’est pas facile. Et on y laissera des plumes. Moi, j’ai choisi de laisser ces plumes-là. D’autres choisiront de laisser d’autres plumes mais, vous savez, comme on dit, chacun sa m…


En complément, Ainsi parlait Bunny ! (et son propos est, à mon humble avis, encore plus d'actualité de nos jours qu'en 2004, disons qu'il est à acuité renforcée.)

Bibliographie sommaire:
- Verticualidad éditions Jean-Marc de Faucompret, 1992.
- Passages pyrénéens (avec Christian Ravier et Rémi Thivel), éditions du Pin à Crochets 1999.
- Jean et Pierre Ravier, soixante ans de pyrénéisme (avec Jean-François Labouyrie) éditions du Pin à Crochets 2006 (posthume).
(Et pas mal d'articles, d'interventions lors de colloques, de cours, billets d'humeur et autres droits de réponse  - le tout non encore trié et compilé à ma connaissance)


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Verticualidad
Paru en 1992, éditions Jean-Marc de Faucompret, 150 pages environ, format beau livre, exceptionnelle iconocraphie de François Carrafancq (lavis, aquarelles) et Didier Sorbé (photographies).

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Oui, je vous vois venir: que vient faire un topo d'escalade sur un forum littéraire ?
Alors, à vrai dire, ce n'est pas tout à fait un topo d'escalade, enfin, c'en est un s'l'on veut quoi, mais sans en être un, vous me suivez ?
Non ?
Bon, en bref: des topos imprimés sur un papier plutôt haut de gamme, au format beau livre, avec une telle iconographie, ça n'existe pas, c'est incompatible avec l'usage sac à dos - et avec le furtif coup d'œil fiévreux de pleine action.

Bunny signe ici une ode, un hommage à la Geste de l'escalade ibérique, à ses acteurs bien sûr, et il s'est volontairement auto-limité à l'escalade rocheuse, de type Big Wall ("paroi de grande ampleur"), excluant de fait l'alpinisme mixte ou glaciaire, l'escalade d'altitude aussi: quoique...Le Naranjo de Bulnes y figure, ainsi que Pedraforca, enfin, on ne va pas chipoter.

Depuis bientôt trente ans qu'il a paru, bien des nouvelles voies dans les parois décrites, et bien de nouvelles parois encore vierges d'incursion humaine alors pourraient y figurer; d'ailleurs à l'époque de parution il y avait de quoi compléter ou ajouter, au moins à hauteur du double et sans doute davantage, l'auteur n'a pas souhaité délivrer une encyclopédie, mais dévoiler quelques trésors:
Plus attiré par les couleurs variées des Sierras que par la grise uniformisation des falaises françaises, je parcours sans lassitude l'immense domaine vertical de la pénisule. Fruit de nombreuses pérégrinations, Verticualidad, par le biais d'une sélection de sites, souhaite dévoiler quelques trésors rocheux de ce pays.  
Espérant être un reflet de l'intense activité des grimpeurs locaux et de la diversité des jeux proposés, les itinéraires décrits n'ont pour dénominateur commun que l'esthétique des lieux.  

 
34 sites sont ainsi répertoriés, avec une petite sélection de voies pour chacun d'entre eux.
J'ai dû me rendre sur un bon deux tiers d'entre ceux-ci, peut-être un peu plus, et pour certains bien des fois, et confirme très largement l'esthétique des lieux, même si vous avez pour une paroi un intérêt similaire à celui que vous porteriez à une vieille serpillère au fond d'un placard jamais ouvert, les lieux sont enchanteurs, vous serez ébahi.

C'est très douteux de ma part de ressortir ce livre encore une fois, sans projet particulier, donc même pas l'excuse du voyons, qu'en dit Bunny ? - et, facteur aggravant, dans le contexte de couvre-feu couplé à une interdiction de circuler au-delà de dix bornes, déjà qu'en temps normal il donnerait des fourmis dans les doigts, une envie folle, irrésistible de grimper à une nonagénaire mal à l'aise à l'idée d'affronter l'ascension de deux marches sur son pas de porte, alors...

C'est aussi me ressouvenir de toutes ces centaines de kilomètres, d'ailleurs ce sont des milliers.
Soit un impardonnable, désastreux bilan carbone, dit-on aujourd'hui, tailler la route, disait-on hier, voir du pays, affirmait-on avant-hier.
Kilomètres débutés il y a fort longtemps dans des voitures fatiguées mécaniquement au point de devenir franchement incertaines - bref:

Revoir tous ces visages de compagnons et compagnes de cordée, toute l'étrangeté de ces parois, tous ces bivouacs en conditions très variées, les joies, les fatigues, les réussites, les galères et imprévus qui font rire aujourd'hui, les anecdotes dont certaines amusent mes enfants, repenser aussi aux heures passées de retour à la maison à l'affût des parutions dans les revues spécialisées espagnoles puis, bien plus tard, sur le web... sûr que ce n'est pas une idée très saine d'ouvrir ce type de boîte aux souvenirs en ce moment (où il doit faire si beau en Espagne, et où lesdits sites, dont certains ne sont guère courus en temps normal, doivent afficher désert complet).  

Bunny, dans les notes techniques, décrit avec la précision requise, et ce type d'exercice "ni trop, ni trop peu" est très difficile, il faut en dire suffisamment pour qu'on puisse quand même parler de descriptif technique, mais pas trop, pour ne pas trop dévoiler et anéantir la joie de la découverte. Cela ne se prête guère à l'humour, ou à l'humeur, ou au petit sous-entendu, pourtant il parvient à en glisser quelques-uns, rarement, mais qui vous font lever les yeux au plafond (ouch, qu'est-ce qu'on va trouver là ?) du type: "second émotif s'abstenir", "3ème longueur particulièrement urticante", "le passage-clef, dans la 1ère longueur, déclencha de nombreuses polémiques", etc...

C'est dans le descriptif global et introductif de chaque site, plus propice à une liberté de ton, que le livre s'affirme comme pas commun du tout dans son domaine, outre les bonnes anecdotes, il y a le regard et la langue de l'auteur, c'est là qu'on jubile à la lecture.
Quelques extraits de ces descriptifs globaux introductifs (difficile de faire un choix, ils sont tous succulents !):
Canalda, p. 79 a écrit: Si l'ambiance très "fun" des falaises à la mode vous ravit, si seules les lignes de spits étincelants vous attirent, passez votre chemin, la paroi de Canalda ne vous séduira pas.
  Il faut être sensible aux charmes des roches oubliées pour apprécier ces lieux. Orientée au sud, cette superbe muraille de conglomérats rouges et gris, qui domine les sierras du Alt Urgell, aligne sagement dièdres, éperons et murs boursouflés de niches ou de surplombs. Tout autour des barrancos, où les reliefs arrondis dominent, rendent le paysage plus insolite encore. Aiguilles accolées, cubes incrustés, clochetons et traînées noires, résidus de cascades asséchées, personnalisent la falaise.
Les grands arcades surplombantes, motif spectaculaire du secteur gauche de la paroi, abritent des lieux de bivouac idylliques. Sous des voûtes impressionnantes vous découvrirez, émerveillés, des fontaines étranges et des constructions dignes de la civilisation Pueblo.


Horta de Sant Joan, p. 103 a écrit: Terres sauvages et convulsées, les sierras de Los Puertos abritent de nombreuses excentricités géologiques. Autour des villages de La Horta de Sant Joan et de Arnes tables, dômes et tours de conglomérat, mis en valeur par les zones boisées environnantes, accrochent l'œil du visiteur étonné. Clou de ce spectacle naturel méconnu, les Rocas de Benet, véritables forteresses de poudingue, défient les rares grimpeurs de passage.
[...]
Hors des circuits habituels du Free Climbing, ces vastes étendues de rocs catalans n'ont sûrement pas livré leurs derniers secrets. Ne soyons pas trop pressés de les découvrir, les charmes qui planent sur la région n'y résisteraient pas.


Roca Regina, p. 65 a écrit: Si une paroi devait symboliser les Big Walls ibériques, la Roca Regina jouerait ce rôle à merveille. Impressionnante barrière grise et jaune, plantée au cœur du défilé des Terradets, aucune ligne de faiblesse ne casse, au premier abord, le monolithisme de ces mus sévères. Rares sont les fissures ou les dièdres qui peuvent servir de fil conducteur pour progresser dans cet océan de dalles calcaires. Pourtant, aujourd'hui, une vingtaine d'itinéraires parcourent cet univers inhospitalier.
[...]
Ce grandiose miroir de pierre attire avant tout ceux qui apprécient les laborieux voyages verticaux, et les "sportifs" regretteront, à coup sûr, les réglettes si proches, de la paroi des Bagasses ou des Peladets.


Monrebey, p. 51 a écrit: Au cours de l'hiver 1978, une rumeur parcourt les milieux pyrénéistes français. Celle-ci suppose la présence d'immenses parois inexplorées, proche du site déjà bien connu des Terradets,. Certains évoquent la présence d'un lac, d'autres des difficultés considérables, mais le mystère subsiste... En compagnie de Dominique Julien je mène une enquête afin de le slocaliser.
Une rencontre avec louis Audoubert nous apporte quelques éléments, car il paraît bien renseigné. Finalement, c'est le très actif Francis Tomas qui découvre le pot aux roses grâce à ses relations catalanes.

Ces fabuleuses murailles, furtivement visitées par des membres du GEDE en 1970, forment le défilé de Monrebey où coule la Noguera Ribargozana, frontière entre l'Aragon et la Catalogne.
Nous mettons à progfit un week-end printanier pour découvrir le site. La réalité dépasse nos espérances, des kilomètres de calcaires verticaux ou surplombants d'étalent sous nos yeux.
À l'occasion de ce premier contact, nous gravissons quatre longueurs dans un système de fissures, qui deviendra, un an plus tard, la voie des grenoblois.

Ayant sous-estimé les dimensions de l'objectif, la retraite s'impose. Mieux préparés, huit jours après, avec l'aide de Francis Tomas et Gérard Uzabiaga nous réglons les comptes à l'un des motifs évidents de la paroi de Catalogne.
L'échange de paroles avec Louis Audoubert, venu concrétiser le même projet et nous découvrant au cœur de la face, reste un souvenir pittoresque. Sa fonction ecclésiastique donna une identité à ce nouvel itinéraire, la voie du Corbeau était née.
[...]
Antonio García Picazo devient le spécialiste incontesté de la zone. Accumulant un nombre impressionnant de bivouacs en paroi, il orne la muraille de Catalogne de ses plus beaux fleurons.
Vientos Pelegrinos, Pesadillas de los Dioses, Raices del Cielo violent les colonnes de ce temple dédié aux dieux des Big Walls.
Une première solitaire lui coûtera six journées de travail. L'histoire précise qu'en cours d'ascension il dormait sur une porte de bois, transformée en plateforme artificielle.


Barranco de La Hoz, p. 133 a écrit:Amateurs de sites étranges, arrêtez-vous ! Le détour en vaut la peine. Creusé par le Rio Gallo, le barranco de La Hoz offre au regard du visiteur étonné une  série d'aiguilles et de falaises aux formes et aux couleurs des plus insolites. Entourés par une forêt de pins, les motifs rocheux semblent sortir tout droit d'un jardin japonais.
Religions et monolithes ayant toujours fait bon ménage, un petit monastère et un ermitage dédiés à la Virgen de La Hoz rappellent l'apparition de celle-ci au pied de la Peña Corbetera. Ce gros pilier de conglomérat rouge semble d'ailleurs écraser le sanctuaire où vit encore une personne isolée et mystique baptisée "la Santera".

Ici, tout est différent, le rocher lui-même fait preuve de bizarrerie. Les grès multicolores ne sont accessibles qu'après avoir franchi une strate de conglomérat à l'aspect inquiétant.
[...)
Pour la petite histoire, il faut tout de même signaler l'ascension réalisée par trois gamins de Molina de Aragon qui, n'ayant jamais grimpé de leur vie, gravirent la Roca Iris sans corde et chaussés de sandales. Ils ont surmonté ainsi, dans une ambiance aérienne, des passages de quatrième et cinquième degrés, la descente s'effectuant par le même chemin. Cette épopée digne de l'âge d'or de l'alpinisme s'est déroulée en 1981 !  


Cañon d'Ordesa, p. 21 a écrit: Il y a une vingtaine d'années, les croquis et les notes techniques du Guide Ollivier concernant les murailles de la vallée d'Arazas, situées au cœur du Parc National d'Ordesa, ne fascinaient qu'une poignée de grimpeurs souvent taxés d'imprudence par les montagnars raisonnables. Dans les descriptions d'itinéraires, le sixième degré disputait la vedette aux longueurs d'artificielle et les bivouacs à prévoir confirmaient la difficulté des entreprises.
[...]
Ainsi, longtemps encore, au-dessus des sombres forêts de conifères, les grimpeurs écartelés entre les blocs d'un jeu de constrcution aux dimensions cyclopéennes, vivront des moments intenses, en dénouant les énigmes d'un cheminement tortueux où l'équipement en place brille par son absence.


Rocas de Mas-Mut, p. 43 a écrit: Rangés avec soin les uns contre les autres, comme des beaux livres dans une bibliothèque, les éperons formant les Rocas de Mas-Mut n'ont attiré l'attention des grimpeurs qu'au début des années 1980.
[..]
Mais, ici, peu d'agitation sur les parois, le livre de "Piadas" conservé au bar de Peñarroya en témoigne. Les stakhanovistes de la perceuse n'ont pas investi les lieux et il n'est pas nécessaire de posséder un sixième sens pour s'orienter dans un réseau inextricable de plaquettes métalliques.
Certaines lignes très esthétiques attendent encore leurs premiers conquérants et les cheminées d'Aquest Any Si ou les surplombs de Danula Lato sont loins d'être patinés. Les amateurs de sierras perdues et ceux pour qui l'escalade n'est pas un sport collectif seront comblés.
[...]
Poudingue de qualité variable, le terrain exige l'expérience du grimpeur habitué à évoluer hors des sentiers battus. Seuls ceux qui possèdent cette qualité pourront, heureux, après avoir vécu des instants aériens sur les beaux profils du secteur, goûter aux charmes d'un soleil couchant sur le plateau sommital.


Le livre lui-même fut très vite traduit en espagnol et connu un vif succès au sud des Pyrénées, aujourd'hui il est épuisé et recherché, tant en français qu'en espagnol, si vous le croisez en chinant, c'est une bonne affaire.

Qu'est-ce qu'un livre qui marque, au fond ?
Fut-il dénué de la moindre prétention littéraire (encore que la plume incisive, imagée et souvent drôle de Bunny eût pu lui ouvrir des ambitions qu'il n'avait certes pas), celui-ci j'y retourne même sans motifs, ou avec si peu de motifs, juste pour la charge émotionnelle: n'est-ce pas déjà énorme ?

Tag voyage sur Des Choses à lire Lavis10
Lavis signé François Carrafancq, page 4.

Mots-clés : #alpinisme #voyage
par Aventin
le Dim 25 Avr - 19:21
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
Réponses: 60
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Colum McCann

Le Chant du coyote

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Conor, 23 ans, parti depuis cinq années bourlinguer en Amérique sur les traces de ses parents (son père a rencontré sa mère au Mexique), est revenu de passage pour une semaine chez « le vieux », en Irlande ; il est toujours à la recherche de Mam, disparue alors qu’il avait 12 ans. Nostalgique de son pays, elle en était aussi venue à souffrir de la passion de son mari pour la photographie.
Le roman retrace ces difficiles retrouvailles sur sept jours, aussi occasion d’évoquer leurs destinées, qui passent par le voyage-errance de la guerre d’Espagne à une tour de surveillance des incendies dans le Wyoming et au San Francisco de la beat generation (avec le personnage de Cici, leur amie).
C’est également une sorte de nature writing vu par un Irlandais (mais beaucoup d’États-Uniens sont d’origine irlandaise), et surtout après les grands auteurs qui ont écrit à propos d’une wilderness intacte, avec laquelle on pouvait encore communier : la pêche à la mouche dans une rivière polluée est devenue caricaturale (elle m’a ramentu la rivière-égout où vit et pêche le Suttree de Cormac McCarthy).
« C’était la loi de la rivière, me disait-il. Elle était vouée à tout emporter sur son passage. »

« Si tu veux être heureux une heure, enivre-toi ; si tu veux être heureux une journée, tue un cochon ; si tu veux être heureux une semaine, marie-toi ; si tu veux être heureux toute une vie, va pêcher. »

« Son corps est une effigie qu’il trimbale partout et sa carcasse efflanquée lui sert de hampe. »

« Les gares routières sont parmi les endroits les plus tristes d’Amérique. Tout le monde cherche une sortie, on passe furtivement, on recherche des enfants perdus dans la foule, on reste les yeux rivés dans le vague, on attend de la vie un changement. »


\Mots-clés : #relationdecouple #relationenfantparent #voyage
par Tristram
le Ven 22 Jan - 14:31
 
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Sujet: Colum McCann
Réponses: 28
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Victor Segalen

Journal des îles

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Diplôme de médecin de la marine en poche, le jeune Victor Segalen est affecté à « La Durance », vaisseau qui croise dans les îles de la Polynésie. Départ du Havre en octobre 1902, retour à Toulon en février 1905. C’est ce tour du monde qui est décrit au fil des jours dans ce journal. Sa genèse en est complexe. Un premier cahier, destiné aux parents et aux amis, concerne le passage aux Etats-Unis et la traversée jusque Tahiti. Deux autres cahiers, remaniés par l’auteur après-coup, ont été enrichis de photos, de dessins, ce sont des recueils de notes dans lesquelles Segalen puisera par la suite pour des articles ou livres. Et notamment, son grand roman, « Les Immémoriaux ».
Nous ignorons quelles étaient les rapports entre ce journal et celui que Segalen a tenu tout au long de sa vie et qu’il détruisit peu de temps avant sa mort

Les premières lignes nous introduisent de plein pied dans le voyage :
« Vision brève d’un Paris morne, gluant, d’un Paris pas encore lavé, après une nuit sans sommeil, d’un Paris qui lui aussi aurait pris l’express de nuit, et qui pourtant entrouvre à travers la porte maussade de Saint-Lazare, une voie tumultueuse et hachée vers le ciel imaginé clair de Tahiti »
Vers Rouen, 9 octobre 1902


Très rapidement, nous sommes renseignés sur l’attitude du jeune Segalen à l’égard de l’exotisme et du tourisme :
« Le père Hennepin ne se doutait de son bonheur, qui, le premier des Blancs vit les chutes Vierges et recueillit d’un indien qu’on les nommait le Tonnerre des Eaux. Niagara Falls est odieux, souillé des milliers d’yeux de milliers de touristes.»


La première mission de La Durance consiste à porter secours aux habitants des îles Tuamotu ravagées par un cyclone :
« Sur la gauche, c’est un sol bousculé, poudré de sable blanc, poussière de coraux, et presque recouvert d’un humus sinistre, d’une boue desséchée au soleil de choses informes, délavées, broyées, disloquées, pilées : de la bourre de coco, des chambranles de fenêtres, des cadres de bicyclettes, des débris de pirogues ; puis, de ces loques, des troncs de cocotiers tordus, fendus, ou attachés à demi, s’élèvent sans appui… d’autres gisent, racines arrachées… et toujours des pneus, des guidons ; le cyclisme était paraît-il à tel point pratiqué dans l’île que le docteur Brunati en avait dû réglementer les excès ! – Nous pataugeons dans ce sol de tempête dont chaque parcelle est un débris de maison, de choses usuelles, de richesses indigènes.. Car là fut le village »
Hikueru, vendredi 30 janvier 1903


Découverte de Tahiti qui, par ses paysages, ses parfums, restera une île chère à Segalen. Il y a quelque chose de Gracq dans la façon dont il décrit apparition de l’île au large. En réfléchissant, ce n’est guère étonnant : Gracq est géographe, Segalen ne l’est pas, mais possède une structure de pensée très scientifique. Par exemple, il insiste sur l’importance de la géologie pour comprendre la nature des paysages et le mode de vie des habitants qui en découle :
"Pendant que, derrière nous, les gros cumuli se bousculaient sur un ciel gris-bleu, arrière-garde attardée de l'orage d'hier, c'est, en face, dans un ciel pâle, la découpée brutale de l'île attendue. Elle se lit, inscrite en violet sombre sur la plage délavée du ciel. De gauche à droite : un éperon longuement effilé, puis une crête déchiquetée qui le prolonge, puis deux pics dont le géant de l'île, puis un autre sommet, et encore une pente lente vers la ligne d'horizon. Deux plans. Les sommets durement accusés, et comme encerclés d'un trait plombé de vitrail, et les versants très doux et vert velouté, perdus en bas dans le pailleté frémissant de la mer. Des parfums, avec la brise de terre, descendant des vallées. Les brisants sur le récif de corail délinéent une blancheur qui tressaute et s'irise. Le soleil grandit derrière la pointe Vénus."
23 janvier 1903


Suivent Bora-Bora, les Gambier et surtout les Marquises qui vont profondément le marquer. Son jugement est fait sur les bienfaits de la civilisation occidentale :  
« Tout sérum est globulicide pour les hématies des autres espèces. Ainsi toute civilisation (et la religion qui en est une forte quintessence) est meurtrière pour les autres races – le Iesu sémite transformé par les Latins qui naviguent sur la mer intérieure, fut mortel aux Atua maoris, et à leurs sectateurs.
Au retour, je croise le R.P. Vincent Ferrier ; la démarche oblique, l’œil faux, les mains dissimilées d’un geste ecclésiastique, dans les manches, ce déplaisant émule du P. Laval m’interpelle :
« Vous cherchez toujours le dernier païen ? – Oui. Et je regrette de ne pouvoir le ressusciter. »
Manga-Reva, 27 décembre 1903


Il ne s’interdit pas de déroger à quelques occasions aux règlements :
« Nous contribuons largement au recul de la « civilisation » et de bon cœur ! On a débarqué en dépit des ordres administratifs et moralisateurs quelques gallons de rhum énergique, et du vin en surabondance. On s’enferme, et l’on fait boire les danseurs et l’orchestre – Et ces femmes aux lignes très fières s’enivrent comme accomplissant un devoir, ponctuellement, avalant d’un trait le verre tendu, pour que leurs yeux se chavirent, que leurs lèvres s’épaississent… Il y a là le très jeune Tanahoa, qui réclame des « parfums » et offre sa parente en échange, puis Atu, ladite parente, grande, douce, de bons yeux bons ; et Hina (la Lunaire), un peu rousse et plus sauvage, puis Rerao, plus grêle et plus vive ; puis enfin Terii Farani, qui complique ses danses de pas nouveaux, incités par l’alcool, qui reste, pourtant, belle de ligne, et qui, surtout a la discrétion de disparaître avant l’inévitable affalement…
L’instituteur intègre, homme de mœurs puritaines et pieux, qui chante au temple, ne doit guère en dormir, dans son fare tout proche ! »
Bora-Bora, jeudi 22 septembre 1903


Le retour se fera par l’Indonésie. Ce qui nous vaut encore de très belles pages  
« A travers nos deux dialectes angloïdes, mêlés de Pâli, coupés de gestes, de silences chercheurs des mots qui fuient, de reculs, d’accords soudains, l’Enseignement se dévoile ; les grands vocables intraduisibles d’une langue à l’autre, on se les jette en défi de se comprendre : Nibbâna, Tanhâ…
Et parfois, dans un geste du prêtre, assis à contre-jour sur le lit, dans un mot qui frappe, il semble que tout s’envole, que la case, blanchie de chaux, basse et sombre, vole en éclats, qu’une grande percée découvre, que la Lumière éclabousse. Et puis, au mot suivant, à l’idée qui ne peut se verbiger, au Mot qui « refuse », tout s’obscurcit à nouveau. Il reste le prêtre à robe jaune, à figure jeune et fine, assis en face de moi sur un divan, dans une lumière neutre. »

« Désormais donc je séparerai violemment le conglomérat informe des mythes, cycles, dénombrements d’années, des nombreux boudhas épisodiques, de tout cela qui encombre et écrase l’œuvre du Maître. Dommage vraiment qu’il n’existe qu’un seul mot « Bouddhisme » pour signifier de telles diversités, et que ce mot lui-même soit comique, trapu, ventru, pansu et béat. Alors je me dirai désormais : l’Enseignement de Siddharta : l’Homme qui atteint son but.
Puis j’explore les bazars indigènes, calqués l’un sur l’autre. Mêmes cuivres repoussés, éléphants d’ébène, boîtes à Bétel en cuivre niellé d’argent, broderies étourdissantes de clinquant. Matières d’art nombreuses et précieuses : ivoire, écaille de tortue, santal, argent, ébène, cuivre rouge, et toutes les gemmes.
Puis, le tour du lac, au crépuscule. »
Kandy, novembre 1904


Arrivé dans le golfe de Suez, c’est le vent du Harrar et le souvenir de Rimbaud qui l’émeut.

J’ai découvert un Segalen curieux de tout : géographie, histoire, archéologie, vie et mœurs des habitants, avec une prédilection pour le sacré, la connaissance des anciens mythes. Ainsi, il recueille aux Marquises les récits des plus âgés, se fait réciter la mélopée des généalogies de clans… C’est l’alliance d’un esprit rationnel et scientifique, marié  à une délicate sensibilité poétique. Segalen, avant son départ, avait fréquenté Saint-Pol-Roux, Remy de Gourmont, Huysmans, Debussy…

Gauguin dans son dernier décor
(article publié dans « Le Mercure de France », n°174 du 1er juin 1904)

Gauguin meurt le 8 mai 1903 à Hiva Oa, principale île de l’archipel des Marquises. Segalen arrive sur place le 3 août de la même année. Son navire, « La Durance », est chargé de rapatrier les derniers objets du peintre dont une caisse de documents contenant en particulier le manuscrit de « Noa-Noa ».   Segalen avait déjà entendu parler de Gauguin avant son départ, par le poète Saint-Pol-Roux et les cercles symbolistes qu’il fréquentait.
Sur place, à la lecture des textes, à l’écoute des témoignages, au regard des toiles, des sculptures, du décor environnant, il se découvre dans le personnage un véritable frère d’armes, un des « hors la loi » (les autres sont Rimbaud et Siddhârta).
A la vente aux enchères organisée à Papeete, Segalen put acquérir des toiles, mais aussi les panneaux de bois sculpté qui ornaient la maison du jouir et qui se trouvent aujourd’hui au musée d’Orsay (acquis aux descendants de l’écrivain).

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« Ce qu’ils donnèrent d’eux-mêmes à Gauguin, ces êtres-enfants ? Des « formes » splendides, qu’il osa « déformer » ; des motifs, aussi, à faire sonner à travers les vibrations bleues-humides de l’atmosphère de chaudes notes ambrées, les chairs onctueuses aux reflets miroitants sur lesquels pulvérulent, au grand soleil, des parcelles dorées ; des « attitudes », enfin, dans lesquelles il schématisa la physiologie maori, qui contient peut-être toute leur philosophie. Il ne chercha point, derrière la belle enveloppe, d’improbables états d’âme canaque : peignant les indigènes, il sut être animalier. »


« Et dans ces barrières strictes, un fouillis de masses vertes, de palmes ocreuses frissonnant au vent, de colonnades arborescentes hissant vers la lumière les efflorescences pressées. De l’eau bruit partout, crève sur la montagne, détrempe le sol, serpente en rivières au lit de galets ronds. Tout vit, tout surgit, dans la tiédeur parfumée des étés à peine nuancés de sécheresse, tout : hormis la race des hommes. Car ils agonisent, ils meurent, les pâles Marquisiens élancés. Sans regrets, sans plaintes ni récrits, ils s’acheminent vers l’épuisement prochain. Et là encore, à quoi serviraient de pompeux diagnostics ?  L’opium les a émaciés, les terribles jus fermentés les ont corrodés d’ivresses neuves ; la phtisie creuse leurs poitrine, la syphilis les tare d’infécondité. Mais qu’est-ce que tout cela sinon les modes divers de cet autre fléau : le contact des « civilisés ». Ils auront, en même temps, à jamais, cessé d’être. »


Le Double Rimbaud
(article publié dans Le Mercure de France » du 15 avril 1906)
Segalen s’interroge sur les deux périodes de la vie de Rimbaud, celle du poète et celle de l’explorateur-marchand. Il relaie les théories de Jules de Gaultier sur le « Bovarysme », « le pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est. »
A l’occasion de cet article, Segalen interrogea à Djibouti Athanase Rhigas, frère de Constantin qui fut un assistant de Rimbaud. Il rencontra également la sœur du poète, Isabelle, ainsi que son mari Paterne Berrichon.

« On sait comment Arthur Rimbaud, poète irrécusable entre sa quinzième et sa dix-neuvième année, se tut brusquement, en pleine verve, courut le monde, fit du négoce et de l’exploration, se refusa de loin à ce renom d’artiste, qui le sollicitait, et mourut à trente-sept ans après d’énormes labeurs inutiles. Cette vie de Rimbaud, l’incohérence éclate, semble-t-il, entre ses deux états. Sans doute, le poète s’était déjà, par d’admirables divagations aux routes de l’esprit, montré le précurseur du vagabond inlassable qui prévalut ensuite. Mais celui-ci désavoua l’autre et s’interdit toute littérature. Quel fut, des deux, le vrai ? Quoi de commun entre eux ? Pouvait-on, les affaires bâclées et fortune faite, espérer une floraison, un achèvement ou un renouveau des facultés créatrices ? Cela reste inquiétant de duplicité. »


« Entre l’auteur des « Illuminations » et le marchand de cartouches au Harrar, il existe un mur, et ce mur ne serait ni plus complet ni plus étanche, si au lieu de n’avoir été que le second aspect du même homme, l’explorateur était né frère ennemi du poète ; si, en place d’un double Rimbaud, nous n’avions eu deux Rimbaud. »


« La duplicité de son existence ne semble donc pas ressortir d’une perturbation psychique. Elle fut inhérente, semble-t-il, à une variation de sa moralité, à un changement radical dans sa façon de se concevoir lui-même, d’évaluer ses instincts, ses tendances, ses aptitudes. Par analogie avec les précédentes formules, nous appellerons un tel état : le dédoublement de la moralité. »


« Ainsi jusqu’au bout il persistait à mépriser son être essentiel et les chères paroles que cet être, adolescent, avait dites. L’inspiration poétique n’était pas morte en lui ? Peut-être. Mais, décidément, il l’avait étouffée. »



Mots-clés : #journal #voyage
par ArenSor
le Mer 20 Jan - 18:22
 
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Sujet: Victor Segalen
Réponses: 4
Vues: 351

Paula Fox

L'hiver le plus froid : une jeune Américaine en Europe libérée

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En 1946, Paula Fox a vingt-trois ans et c'est une jeune fille, pour qui cependant la vie n'a déjà pas été facile, qui décide de partir découvrir cette Europe qui se relève à grand peine des années terribles de la Seconde Guerre Mondiale.

De par ses rencontres, elle fera le voyage vers le »Vieux Continent » en tant que journaliste pour un organe d'information anglais.

Autant, elle est abasourdie du Londres détruit, autant, les rencontres qu'elle fera à Paris dans une ville davantage épargnée dans son architecture, la plongeront dans les abîmes de la monstruosité de ce dont l'homme a été capable durant ce conflit.
Et quand elle découvre l'Est de l'Europe : la Tchécoslovaquie et la Pologne, le gouffre s'ouvre davantage sur la misère humaine et le désastre qui s'offre à son regard.


Car, c'est bien là, je trouve, l'intérêt de ce livre : Paula Fox est une toute jeune femme, et c'est un regard "innocent" - je ne trouve pas d'autre mot pour le décrire et il faut l'entendre au sens fort - qu'elle pose sur les paysages et sur ceux qu'elle croise ou du moins les ombres qu'ils sont devenus. La jeune femme qu'elle est n'a, ni appréhendé l'existence de ces orphelinats dénués de tout où pourtant le sourire et l'envie d'aller de l'avant ont encore un sens, ni imaginé la réalité insoutenable de la disparition intégrale des Juifs de Pologne, ni envisagé le fait que les vainqueurs d'hier, ces hongrois fascistes, côtoient encore, au fil des rues, les démunis et oubliés d'aujourd'hui, ceux dont ils sont responsables de la persécution.

C'est une Europe anéantie dans laquelle tout sentiment d'émotion ou d'affection semble disparu.
C'est une Europe dans laquelle le froid de l'hiver le dispute au froid des coeurs, ceux de ces hommes et femmes qui ont trop vu d'abominations pour retrouver si vite, un semblant d'âme humaine.



Le style parfois journalistique de l'écrit fait que lire ces mots s'apparente davantage à feuilleter un album photos,
- qui en l'occurrence ne montre que la tristesse du monde, que lire un récit structuré et chronologique. Il en reste une impression de flashs bouleversants pour évoquer ces années où tout ce qui peut l'être reste à reconstruire, où tout ce qui a disparu hante pour longtemps les coeurs et les esprits.



J'étais si ignorante, et le peu que je savais me paraissait incompréhensible. L'intérêt insatiable que je sentais en moi se satisfaisait de tout et de n'importe quoi.


Les souvenirs paraissent souvent commencer au milieu d'une histoire.



Mots-clés : {#}autobiographie{/#} {#}deuxiemeguerre{/#} {#}voyage{/#}
par Invité
le Sam 2 Jan - 21:19
 
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Sujet: Paula Fox
Réponses: 15
Vues: 1112

Le One-shot des paresseux

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Endurance, L'incroyable voyage de Shackleton de Alfred Lansing

Pas le livre qui brille par ses qualités littéraires, ce n'est pas non plus le but. Pas non plus le livre qui brille par la qualité de l'édition (Points) : trop bien le lexique orienté bateau mais un lexique banquise aurait été plus approprié (et LA note en base de page pour l'épaulard, ça en deviendrait drôle). Mais dans ce récit composé à partir de journaux et de notes d'interview des principaux intéressés il y a suffisamment de quoi vous faire tourner les pages.

"Le 18 janvier 1915, l'Endurance ayant a son bord une expédition se proposant de traverser a pied le continent antarctique est prise par la banquise sans avoir pu toucher terre."

La fin de l'histoire plus d'un an et demi après. 28 hommes qui auront vécu coupés du monde pendant ce temps-là. Sans s’entre-tuer, sans perdre complètement espoir, dans des conditions physiques extrêmes de froid, d'humidité et de fin ou d'inconfort. Leur bateau aura été écrasé par la glace, ils auront fait un bout de chemin en traîneau, un bout sur la mer avant d'arriver sur l'île de l’Éléphant  et que quelques-un traversent en chaloupe (si on est généreux on arrondit à 8x2m) des coins qui aujourd'hui encore ne doivent pas être toujours recommandables.

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Direction le Passage de Drake

De l'autre côté traversée de paysage "local" ça grimpe et redescend beaucoup...

C'est ahurissant la résilience de ces hommes. Entre les tempêtes il y a l'attente, âmes sensibles s'abstenir.

One-shot parce que l'auteur beeen... mais lire autre chose sur le sujet dont le récit des événements par Shackleton ça oui !


Mots-clés : #aventure #documentaire #journal #lieu #nature #voyage
par animal
le Sam 2 Jan - 20:07
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Alexandre Bergamini

Vague inquiétude :

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Un voyage au Japon, d'abord dans la cité de Tokyo puis dans les "Alpes Japonaises" : à mesure que le narrateur s'enfonce dans le pays, se détache davantage du nécessaire, vit dans sa solitude, à mesure que le paysage se dépouille de ses artifices, que les rencontres se font plus vraies, plus sincères, l'écrit devient plus intime, de plus en plus bouleversant, de plus en plus ciselé dans ses mots.

Tout au long de ce temps passé dans un pays qu'il ressent comme sien, l'accompagnent poètes et écrivains qu'il a déjà souvent côtoyés et dont il nous fait le cadeau de nous initier à leurs vies et leurs oeuvres et, ainsi, de nous les faire approcher. "Vague inquiétude" est de ces livres qui entrainent et font ouvrir d'autres portes, vers d'autres horizons de lectures ou de découvertes et rendent curieux.

Ce voyage dans la solitude, acceptée, désirée, source de bienfait et de renouveau dans les perceptions, Alexandre Bergamini l'entreprend dans la compagnie spirituelle de son frère qui s'est suicidé des années auparavant. Et en parlant de la vie tourmentée de ces artistes Japonais qu'il nous cite, en vivant la simplicité naturelle des visages croisés, en acceptant les dons et les attentions désintéressés, finalement il revient avec sérénité en pensées vers ce frère tant aimé.


Nous nous asseyons pour boire un thé chaud à l'abri. Une très vieille Japonaise toute en courbes nous sert, puis elle s'assoit en retrait près de la fenêtre et regarde la pluie tomber. Il n'y a pas de musique, il y a le silence. nous sommes seuls dans un salon, deux tables basses, des coussins, de vieilles photographies d'avant-guerre, de Tokyo, une photo d'elle jeune, émouvante. Le goût si fin, si délicat du thé réveille le sensible, l'endormi, le souterrain. Le moins éveille le plus : c'est peu et c'est parfait. Le trop nous endort et finit par nous anesthésier. (...) Comment apprend-on la présence au monde ? Comment reconnait-on la saveur du temps qui travaille en nous ? La plénitude découle-t-elle de chocs successifs, de la perte définitive, e l'acceptation de sa propre perte, de sa disparition même ?(...)
Nous partons et la petite vieille nous accompagne sur le seuil de sa porte. Par son regard légèrement décalé et trouble dans le vide, Je réalise qu'elle est aveugle. (...) Je la salue doucement, je sais qu'elle ne nous voit pas. On pense avoir bu du thé. On a partagé plus que cela.


De cette place qu'il nous faut conquérir constamment en force en Occident nous avons perdu l'attention d'être ensemble, la délicatesse et la subtilité d'être au monde, la fluidité et la fraternité. Nous concevons la vie comme un droit ou une bataille, non comme un privilège ou une possibilité. Nous exigeons au lieu d'inspirer. Nous voulons ardemment et nous nous accrochons, au lieu d'expirer et de relâcher. Nous pensons que notre volonté et nos désirs impérieux nous protégeront de l'inspiration et de l'expiration. Nous ne serons protégés de rien.


Une vie ne suffit pas à connaitre et à comprendre un pays mais une lumière déchirant le réel peut en donner l'accès. Une vie ne suffit pas à se connaitre. Des portes s'ouvrent parfois l'espace d'une fraction de seconde dans les paysages, comme parfois chez les humains en un regard, en une faille, nous saisissons l'essence de leur être. Une lueur révèle leur ombre comme une partie complémentaire qui les dévoile.



Un papillon se pose sur ma main, sur mon visage. Il me butine le dos, les jambes les reins, les pieds. Ses pattes légères se posent et sa trompe se désaltère aux gouttelettes d'eau fraiche. Que demander de plus à la vie ? Une belle maison ? Un salaire ? Un amour ? Nous ne sommes jamais à la hauteur de ce qui nous est accordé.

Papillon qui bat des ailes
je suis comme toi
poussière d'être

Kobayashi Issa



\Mots-clés : {#}solitude{/#} {#}voyage{/#}
par Invité
le Ven 1 Jan - 21:01
 
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Sujet: Alexandre Bergamini
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Littérature et alpinisme

Jean-Michel Asselin
Né en 1952 à Chagny (Saône-et-Loire)

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Biographie:
Journaliste, écrivain, alpiniste. Ancien journaliste, éditorialiste et rédacteur en chef des revues spécialisées Montagnes Magazine, Vertical et Alpinisme et Randonnée, il est aujourd'hui rédacteur indépendant, semi-retraité, et anime chaque semaine une chronique montagne sur France Bleu Isère.



Bibliographie:
ici, détail des références en cliquant sur les titres. Il faut (ou il faudrait) y ajouter les participations à des ouvrages collectifs ou à plusieurs auteurs, type Passagers de l'Everest (dernière mouture en 2006), récit mené en compagnie de Pierre Dutrievoz et Cécile Pelaudeix - l'iconographie livre de très belles photos, quant au texte, il passe du très trivial à l'onirique, très "embarquant".

Beau conteur, écoutez par exemple cette évocation radiophonique de George Mallory.
Spoiler:
Un alpiniste qui me fascine, et le mystère de sa disparition captive toujours et ressurgit occasionellement, ainsi son corps trouvé par Conrad Anker en 1999, sans le fameux élément probant (le Kodak Vest Pocket des années 1920) qui eût pu contenir des photos du sommet, mais le cadavre contient assez d'indices pour que le doute persiste: les lunettes de soleil de Mallory étaient sagement rangées dans une poche, signe potentiel qu'ils en étaient à la descente parce que, dès lors, cela veut dire qu'il faisait nuit, or ils avaient été aperçus de bonne heure et très haut dans la face, pas d'autre explication pour le gros laps de temps que parvenir au sommet et entreprendre d'en descendre, de plus la photo de son épouse ne figurait pas sur lui, or Mallory avait promis de la déposer au sommet...
Il faudrait, maintenant, trouver le corps d'Andrew "Sandy" Irvine, le compagnon de cordée, qui portait peut-être l'appareil photo, pour que cette très vieille énigme de la première ou non de l'Everest en 1924 soit enfin résolue: mais la montagne n'a pas encore redonné ce cadavre, autre possibilité, aux limites du complotisme: les chinois l'auraient trouvé (un ascensionniste parle du "corps d'un anglais" au-dessus de 8100 mètres, avant de mourir très peu de temps ensuite, sans être redescendu) et auraient fait disparaître toute trace (afin d'être les premiers au monde à réussir la première au sommet par le versant chinois de la montagne, c'était une expé dédiée au communisme chinois triomphant...).

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On ne vit pas au sommet
Chroniques de montagne

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2017, 150 pages environ.

Un peu mélancolique, un peu humoristique, toujours passionnée, telle est dans cet opus sans prétention la jolie plume de Jean-Michel Asselin, qu'on avait connu éditorialiste-vedette de revues spécialisées.

Bouquin découpé quatre parties, la première -la plus forte à mon sens- intitulée (més)aventures himalayennes (sic !) illustre son propre parcours d'alpiniste qui a tenté en vain l'Everest à cinq reprises, sur cinq expés différentes, échouant à chaque fois, dont par deux fois à cinquante mètres de dénivelée du sommet.
À environ 100000 € l'expé (tarifs actuels), il nous raconte à mots légers comment il s'est ruiné, a gagné le statut de Perdant de l'Himalaya, quelques surnoms dont "Big Problem", est parti pour onze ans de psychanalyse et, quand il ne parle pas de lui, donne moult détail drôlatique, pittoresque ou informatif sur la faune humaine et ses comportements d'altitude en Himalaya, ou encore l'incroyable histoire de la sépulture de Maurice Wilson, ou la poisse de Joe Simpson.
Spoiler:
Très bon écrivain de montagne, ce dernier, il est l'auteur de La mort suspendue, dont l'on tirera un film éponyme, et qui en inspirera jusqu'au plagiat le temps fort d'un autre, très grand public et fort peu recommandable, Cliffhanger - et aussi d'Encordé avec des ombres, deux livres dont on pourrait toucher un mot sur ce fil.


Extrait:
Mais il y eut pire, au camp 4, à 8000 mètres, dans le chaos des tentes, j'ai vu, de mes yeux vu, un de mes congénères faire fondre le neige pour se fabriquer un thé. Pour cela, il avait simplement pris une gamelle qui traînait, pleine de neige, dans l'abside d'une tente. L'eau qui se formait dans la gamelle prit très vite une curieuse couleur et l'assoiffé allait y glisser un sachet de thé quand un des alpinistes présents lui demanda avec étonnement ce qu'il faisait avec sa pee bottle...Pee bottle, un mot britannique qu'on traduira par "pot de chambre" ! Imaginez le thé ! C'est ça aussi, l'Everest !


S'ensuit la seconde partie, Cimes des quatre coins du monde, et on emboîte le pas de l'auteur sur plusieurs continents, au gré des réflexions, comme celle-ci:
Ce que j'ai vu en revanche dans cette course, c'est la dégradation du monde. Ces montagnes que nous pensons solides, éternelles, j'ai pu constater à maintes reprises leur fragilité. Oui, nos élans vers le monde, si sincères soient-ils, ont quelque chose de contradictoire et peut-être d'insoluble. Ils ne jouent pas en faveur de la protection nécessaire à la montagne. Nous rêvons de terres vierges, de paradis et nous ne pouvons ignorer que nos pas de touristes n'ont pas toujours la légèreté que nous devons au monde. Que faire, que dire, sinon tenter d'être respectueux, modeste, attentionné ? Ne pas se bercer d'illusions: voyager durable est une douce arnaque. Et pourtant nous savons tous combien le voyage ne forme pas seulement la jeunesse mais aussi la bienveillance, la compassion. À une condition: que nous soyons certains que ce que nous amenons n'est rien face à ce qui nous est donné.  


La troisième est dans la veine de la citation ci-dessus pourtant empruntée à la partie précédente, et s'intitule Petites considérations philosophiques au sommet.

Enfin la dernière partie est axée spécifiquement sur un trek précis, effectué pour une association humanitaire en Palestine, et se nomme Paysages libres de Palestine.

Libres, vraiment ? Hum, pas si sûr qu'il faille se fier au titre. Là, Jean-Michel Assselin, au niveau de la mer ou peu s'en faut à l'aune des cimes des parties précédentes, dialogue avec la dureté d'un réel, et va cheminant, observant et dialoguant avec un quotidien si proche, si lointain, si connu et si tu: une belle découverte, que cette partie-là. Le journaliste-témoin généraliste n'est pas loin.



Mots-clés : #alpinisme #conflitisraelopalestinien #mort #temoignage #voyage
par Aventin
le Lun 28 Déc - 19:19
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
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Gunnar Gunnarsson

Merci Bix ! Tu as si joliment présenté cet ouvrage, qu'ajouter ?

À noter une singularité, qui est qu'avec Gunnarsson on arrive à...plusieurs "titres originaux".
En effet, il a composé toute son œuvre en Danois, étant parti à dix-huit ans, petit paysan de l'Est de l'Islande, étudier "à la capitale", Copenhague (l'Islande faisait alors partie du Royaume du Danemark), avec, déjà, la volonté de devenir écrivain, mais devant se coltiner avec une langue qu'il maîtrisait mal: il sait lire le Danois, très peu le parler, encore moins l'écrire.
Ça changea ensuite, puisque dès les années 1920 il devint un des écrivains-phares de la littérature en langue danoise.

Puis, sur ses vieux jours, Gunnarsson a entrepris de traduire lui-même en Islandais son œuvre (laquelle avait déjà été presque en totalité traduite déjà, y compris par des "pointures", tel le futur Nobel de littérature Halldór Laxness).

Cas particulier, Le Berger de l'Avent résultait d'une commande venue d'Allemagne (pays de première publication, en langue allemande donc) après une première nouvelle, inspirée de faits réels qui se sont déroulés en 1925: un berger, Benedikt Sigurjónsson, a la tête d'un groupe d'hommes, a affronté l'hiver islandais pour aller chercher des bêtes égarées, et en est revenu vivant...  

Ces précisions, parmi tant d'autres, dans la riche postface de Jón Kalman Stefánsson.
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Le Berger de l'Avent

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Nouvelle, 1936 en allemand. Titre original danois (1937): Advent. Titre original islandais (1939): Aðventa.


Beaucoup de profondeur dans une limpide sobriété !
C'est magnifique, pour tous âges et vite lu, lumineux de simplicité bien qu'aux antipodes de la mièvrerie.

Donc un trio, à la tête l'homme, Benedikt, et deux animaux, qui ne sont pas seulement des aides. Il s'agit d'un couplage de forces en trident, en quelque sorte. Par facétie, Gunnarsson le nomme "la sainte Trinité".
Un bien beau bref passage, à l'économie de mots:
Depuis des années, tous les trois étaient inséparables. Et cette connaissance profonde qui ne s'établit qu'entre espèces éloignées, ils l'avaient acquise les uns des autres. Jamais ils ne se portaient ombrage. Aucune envie, aucun désir ne venait s'immiscer entre eux.


Benedikt, "homme simple, homme de peine", 54 ans, 27ème voyage, comme un anniversaire...qui ne se fâche pas quand d'autres (la fermière de Botn, Sigridur) lui exposent qu'en fait d'autres guettent sa venue, pour qu'il se mette, lui, à prendre tous les risques pour retrouver leur bétail égaré dans la montagne hivernale en furie.
Oui, mais il y a ces bêtes en perdition, alors... ce berger, c'est la bonté auto-missionnée, qui trace droit au-dessus des petitesses et de la mesquinerie des intérêts.

Benedikt parle peu et juste, ne boit pas d'alcool, ne joue pas aux cartes.

Quant aux descriptions d'ordre météorologique et montagnard, elles sont remarquables, sonnent singulièrement réalistes et fouillées: souvenirs d'enfance du petit Gunnar, histoires de veillées dans l'Est islandais ?

Comme il y a union quasi fusionnelle entre l'homme, le bélier et le chien, il y a, dans le rapport au terrain enneigé et montagneux et les éléments (déchaînés, parfois), quand même pas une osmose, mais pas une lutte, en tous cas.
Du savoir et de la volonté, ceux d'un berger et de deux animaux, naît une compréhension/appréhension de la réalité, laquelle est inhumaine ou surhumaine, et une adaption à ce contexte-ci avec ces moyens-là, dérisoires à ce qu'il nous paraît, alors que quasi tout le monde périrait.
Benedikt et ses compagnons à quatre pattes, eux, avancent.
Vont de trous en refuges.
Ont le flair, ou l'expérience, pour savoir où le bétail a pu se remiser.
Benedikt est le berger de l'Aventure, au sens étymologique "ce qui doit arriver, se produire" autrement dit ad-venir.

Parmi les rares personnages secondaires, il y a un Benedikt, un jeune. On imagine un flambeau qui se transmet...

\Mots-clés : #aventure #intimiste #ruralité #solidarite #solitude #voyage
par Aventin
le Jeu 17 Déc - 17:57
 
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Sujet: Gunnar Gunnarsson
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Lawrence Durrell

Le Carrousel sicilien

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Le carrousel sicilien, c’est le voyage organisé par un tour-opérateur en 1976, deux semaines à vingt personnes dans un bus autour de la Sicile. Ce carnet de voyage parle de l’île, des autres touristes (dont la famille française des « Microscopes »), mais aussi de l'époque hellénique et de Martine, l’amie décédée qu’il devait rencontrer depuis quinze ans dans cette Sicile que l’auteur découvre alors qu’ils partageaient l’amour du monde méditerranéen. Lawrence Durrell cite des lettres qu’elle lui envoya, et la conversation des « îlomanes » semble se poursuivre, peut-être à notre attention. Il passe donc de l’humour à la méditation historique, et il m’a semblé y entrevoir des relueurs du Quatuor
Ce livre prolonge les lectures de Vénus et la mer, Citrons acides et autres récits de voyages de Durrell.
Il présente aussi une curieuse théorie selon laquelle les temples étaient des banques, qui conservaient l’or comme beauté, mais aussi valeur pécuniaire. D’autres réflexions méritent citation.
« Mais la Sicile avait connu le pétrole, c’est-à-dire la prospérité et, avec elle, bien sûr, la mort de ce qui fait le sel de la vie. Et tant que cela durerait, les Siciliens seraient condamnés à devenir, comme les Américains, des êtres mous, faibles et désemparés. Mais, après une génération ou deux de viols et de débordements effrénés, les champs magnétiques reprendraient tout doucement le dessus et rendraient au pays et à son peuple leur mystérieuse identité, ce masque d’or de la mer intérieure qui ne ressemble à aucun autre. »

« La photographie présente toujours une version légèrement déformée de la réalité tandis que la peinture ne prétend pas être autre chose qu’une version légèrement déformée de certains sentiments éprouvés à un certain moment. »

Pas l’œuvre majeure de cet auteur, mais pour ma part un vrai plaisir de lecture dans le partage du voyage :
« J’étais maintenant parfaitement détaché, parfaitement résigné. L’agréable torpeur du voyage m’avait saisi. »

(Voyage par procuration, toujours préférable au voyage organisé !?)

\Mots-clés : #voyage
par Tristram
le Jeu 17 Déc - 12:32
 
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Sujet: Lawrence Durrell
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Blaise Cendrars

L'homme foudroyé

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Autofiction pour les uns, œuvre autobiographique pour les autres, paru en 1945.

Toujours aussi m'as-tu-vu, toujours tendre à souhait, Cendrars nous bringuebale de la guerre de 14 à la calanque d'Ensuès-la-Redonne telle qu'elle était dans les années 1920, avant de nous entraîner dans une suite de quatre, les Rhapsodies gitanes (intitulées Le Fouet, Les Ours, La Grand'route et Les Couteaux) - peut-être cette appellation de rhapsodies constitue-t-elle un hommage à Franz Liszt (?).  
En tous cas il y a ce côté fantaisie, et rappel au folklore, comme vecteur de connaissances et aussi de mode vie en transmission.  

Livre difficile à cerner, qui échappe un peu au lecteur, patchwork, tout en fragmentations et écrit à l'épate.
Au meilleur de la truculence de l'auteur, cet inégal opus se déguste sans peine.
Tout en contraste, même quand le badin est de mise, la violence n'est jamais très loin.
Dans ce bric-à-brac, on peine à ordonner un puzzle.

Amateurs de grands échafaudages, de récits montés comme l'on monte en technique de pâtisserie s'abstenir.  
On retient, pour longtemps je pense, quelques beaux caractères brossés.
Bien sûr quelques personnalités - j'aurais parié que le poète employé aux messageries maritimes à Marseille qu'évoque Cendrars à plusieurs reprises était Louis Brauquier:
Perdu, Cendrars livre son nom plus avant dans le récit, c'était André Gaillard !

On y croise Fernand Léger, pas forcément peint à son avantage; Cendrars défouraille aussi sur une certaine intelligentsia littéraire et artistique, sans prendre de gants, et, comme toujours, ne rate pas une occasion de ramener son érudition (à l'aise, Blaise, toujours le même cabotin !).
Idem les désuètes séquences automobiles sont parfois succulentes (en Amérique du Sud), mais parfois tombent un peu à plat (en France).  

Au final ce drôle d'objet vous laisse quand même -un peu- la sensation d'avoir parcouru un bouquin qui se démarque, un truc pas très ordinaire.
D'où me vient ce léger manque d'enthousiasme ?
Comme si L'homme foudroyé était un peu en-deçà par rapport à Bourlinguer ?
Pourtant, non.
Même pas.


Tag voyage sur Des Choses à lire Sunbea10
Sunbeam, la voiture de Cendrars à La Redonne.



Mots-clés : #autobiographie #autofiction #temoignage #violence #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Mer 25 Nov - 20:48
 
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Sujet: Blaise Cendrars
Réponses: 31
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Eliott Schonfeld

Amazonie ‒ Sur les traces d'un aventurier disparu

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Le sous-titre fait référence à Raymond Maufrais, dont les carnets retrouvés après sa disparition ont été publiés sous le titre Aventures en Guyane (1949-1950) ; son père, Edgar Maufrais, l’a vainement recherché pendant douze ans et en rend compte dans À la recherche de mon fils.
Et on pense sans cesse à Raymond Maufrais, pas seulement parce que souvent Schonfeld le cite et emploie son vocabulaire (« fourka », « grand bois »), mais surtout parce qu’il y a beaucoup de points communs entr’eux, de l’inexpérience et de l’impréparation à la vigueur et ténacité de la jeunesse… Schonfeld attribue à l’immersion dans la nature « cette volonté, cette force, cette incroyable envie de vivre », où il faut voir peut-être aussi les effets de l’exercice physique et de l’effort mental… une fois encore détermination et persévérance.
Les deux aventuriers auront fait les mêmes erreurs, avec des chances différentes… car il s’agit là de survie, de prise de risque démesurée.
De même, tous deux sont handicapés par l’attachement à leurs proches laissés derrière eux (alors qu’ils sont épris de solitude) ; l’angoisse, l’obsession de la mort et la peur en général sont sans doute fréquentes chez qui vit seul en Amazonie.
L’identification fraternelle à son devancier a quelque chose de funeste, et cet exemple n’était certainement pas le meilleur à suivre.
Avec une écriture qui pourrait être plus travaillée, Schonfeld rend (au moins pour qui connaît) le séjour en forêt amazonienne : l’impression d’enfermement dans l’étouffante forêt, les moustiques qui empêchent toute pause, etc.
« À 15 heures, je regarde mes cartes. Horreur : j’ai glorieusement parcouru 900 mètres en cinq heures. Comment est-ce possible d’avancer si lentement malgré tant d’efforts ? »

« La jungle nous rend humbles, elle nous remet de gré ou de force à notre place. »

« Ici, dans la jungle, j’apprends à ne plus faire de l’homme la mesure de toute chose ; ici, dans la jungle, il est ramené à ses justes proportions. »

Il faut quand même signaler des méprises et confusions surprenantes concernant le milieu amazonien (raie dont la queue « produit des décharges électriques si douloureuses qu’elles peuvent assommer un homme », gymnote dont la « morsure envoie de sacrées décharges électriques » : seule l’anguille tremblante électrise, et avec sa queue, pas ses dents)…
La lecture de son malheureux prédécesseur n’est effectivement pas la meilleure formation à la vie en forêt. D’ailleurs Schonfeld projette d’apprendre à chasser et pêcher avec les Indiens : vivre sur le milieu, en apprenant à le connaître.



Je me suis permis de poser deux questions à l’auteur, qui ne m’a pas (encore) répondu ‒ peut-être est-il en expédition !
Je lui demandais notamment si
« Dans la forêt j’envisageais la possibilité d’une île [… »

fait référence au livre de Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île

Mots-clés : #amérindiens #aventure #temoignage #voyage
par Tristram
le Mer 28 Oct - 23:18
 
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Sujet: Eliott Schonfeld
Réponses: 2
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