Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Lun 1 Mar - 18:51

138 résultats trouvés pour voyage

Colum McCann

Le Chant du coyote

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Conor, 23 ans, parti depuis cinq années bourlinguer en Amérique sur les traces de ses parents (son père a rencontré sa mère au Mexique), est revenu de passage pour une semaine chez « le vieux », en Irlande ; il est toujours à la recherche de Mam, disparue alors qu’il avait 12 ans. Nostalgique de son pays, elle en était aussi venue à souffrir de la passion de son mari pour la photographie.
Le roman retrace ces difficiles retrouvailles sur sept jours, aussi occasion d’évoquer leurs destinées, qui passent par le voyage-errance de la guerre d’Espagne à une tour de surveillance des incendies dans le Wyoming et au San Francisco de la beat generation (avec le personnage de Cici, leur amie).
C’est également une sorte de nature writing vu par un Irlandais (mais beaucoup d’États-Uniens sont d’origine irlandaise), et surtout après les grands auteurs qui ont écrit à propos d’une wilderness intacte, avec laquelle on pouvait encore communier : la pêche à la mouche dans une rivière polluée est devenue caricaturale (elle m’a ramentu la rivière-égout où vit et pêche le Suttree de Cormac McCarthy).
« C’était la loi de la rivière, me disait-il. Elle était vouée à tout emporter sur son passage. »

« Si tu veux être heureux une heure, enivre-toi ; si tu veux être heureux une journée, tue un cochon ; si tu veux être heureux une semaine, marie-toi ; si tu veux être heureux toute une vie, va pêcher. »

« Son corps est une effigie qu’il trimbale partout et sa carcasse efflanquée lui sert de hampe. »

« Les gares routières sont parmi les endroits les plus tristes d’Amérique. Tout le monde cherche une sortie, on passe furtivement, on recherche des enfants perdus dans la foule, on reste les yeux rivés dans le vague, on attend de la vie un changement. »


\Mots-clés : #relationdecouple #relationenfantparent #voyage
par Tristram
le Ven 22 Jan - 14:31
 
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Sujet: Colum McCann
Réponses: 28
Vues: 1821

Victor Segalen

Journal des îles

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Diplôme de médecin de la marine en poche, le jeune Victor Segalen est affecté à « La Durance », vaisseau qui croise dans les îles de la Polynésie. Départ du Havre en octobre 1902, retour à Toulon en février 1905. C’est ce tour du monde qui est décrit au fil des jours dans ce journal. Sa genèse en est complexe. Un premier cahier, destiné aux parents et aux amis, concerne le passage aux Etats-Unis et la traversée jusque Tahiti. Deux autres cahiers, remaniés par l’auteur après-coup, ont été enrichis de photos, de dessins, ce sont des recueils de notes dans lesquelles Segalen puisera par la suite pour des articles ou livres. Et notamment, son grand roman, « Les Immémoriaux ».
Nous ignorons quelles étaient les rapports entre ce journal et celui que Segalen a tenu tout au long de sa vie et qu’il détruisit peu de temps avant sa mort

Les premières lignes nous introduisent de plein pied dans le voyage :
« Vision brève d’un Paris morne, gluant, d’un Paris pas encore lavé, après une nuit sans sommeil, d’un Paris qui lui aussi aurait pris l’express de nuit, et qui pourtant entrouvre à travers la porte maussade de Saint-Lazare, une voie tumultueuse et hachée vers le ciel imaginé clair de Tahiti »
Vers Rouen, 9 octobre 1902


Très rapidement, nous sommes renseignés sur l’attitude du jeune Segalen à l’égard de l’exotisme et du tourisme :
« Le père Hennepin ne se doutait de son bonheur, qui, le premier des Blancs vit les chutes Vierges et recueillit d’un indien qu’on les nommait le Tonnerre des Eaux. Niagara Falls est odieux, souillé des milliers d’yeux de milliers de touristes.»


La première mission de La Durance consiste à porter secours aux habitants des îles Tuamotu ravagées par un cyclone :
« Sur la gauche, c’est un sol bousculé, poudré de sable blanc, poussière de coraux, et presque recouvert d’un humus sinistre, d’une boue desséchée au soleil de choses informes, délavées, broyées, disloquées, pilées : de la bourre de coco, des chambranles de fenêtres, des cadres de bicyclettes, des débris de pirogues ; puis, de ces loques, des troncs de cocotiers tordus, fendus, ou attachés à demi, s’élèvent sans appui… d’autres gisent, racines arrachées… et toujours des pneus, des guidons ; le cyclisme était paraît-il à tel point pratiqué dans l’île que le docteur Brunati en avait dû réglementer les excès ! – Nous pataugeons dans ce sol de tempête dont chaque parcelle est un débris de maison, de choses usuelles, de richesses indigènes.. Car là fut le village »
Hikueru, vendredi 30 janvier 1903


Découverte de Tahiti qui, par ses paysages, ses parfums, restera une île chère à Segalen. Il y a quelque chose de Gracq dans la façon dont il décrit apparition de l’île au large. En réfléchissant, ce n’est guère étonnant : Gracq est géographe, Segalen ne l’est pas, mais possède une structure de pensée très scientifique. Par exemple, il insiste sur l’importance de la géologie pour comprendre la nature des paysages et le mode de vie des habitants qui en découle :
"Pendant que, derrière nous, les gros cumuli se bousculaient sur un ciel gris-bleu, arrière-garde attardée de l'orage d'hier, c'est, en face, dans un ciel pâle, la découpée brutale de l'île attendue. Elle se lit, inscrite en violet sombre sur la plage délavée du ciel. De gauche à droite : un éperon longuement effilé, puis une crête déchiquetée qui le prolonge, puis deux pics dont le géant de l'île, puis un autre sommet, et encore une pente lente vers la ligne d'horizon. Deux plans. Les sommets durement accusés, et comme encerclés d'un trait plombé de vitrail, et les versants très doux et vert velouté, perdus en bas dans le pailleté frémissant de la mer. Des parfums, avec la brise de terre, descendant des vallées. Les brisants sur le récif de corail délinéent une blancheur qui tressaute et s'irise. Le soleil grandit derrière la pointe Vénus."
23 janvier 1903


Suivent Bora-Bora, les Gambier et surtout les Marquises qui vont profondément le marquer. Son jugement est fait sur les bienfaits de la civilisation occidentale :  
« Tout sérum est globulicide pour les hématies des autres espèces. Ainsi toute civilisation (et la religion qui en est une forte quintessence) est meurtrière pour les autres races – le Iesu sémite transformé par les Latins qui naviguent sur la mer intérieure, fut mortel aux Atua maoris, et à leurs sectateurs.
Au retour, je croise le R.P. Vincent Ferrier ; la démarche oblique, l’œil faux, les mains dissimilées d’un geste ecclésiastique, dans les manches, ce déplaisant émule du P. Laval m’interpelle :
« Vous cherchez toujours le dernier païen ? – Oui. Et je regrette de ne pouvoir le ressusciter. »
Manga-Reva, 27 décembre 1903


Il ne s’interdit pas de déroger à quelques occasions aux règlements :
« Nous contribuons largement au recul de la « civilisation » et de bon cœur ! On a débarqué en dépit des ordres administratifs et moralisateurs quelques gallons de rhum énergique, et du vin en surabondance. On s’enferme, et l’on fait boire les danseurs et l’orchestre – Et ces femmes aux lignes très fières s’enivrent comme accomplissant un devoir, ponctuellement, avalant d’un trait le verre tendu, pour que leurs yeux se chavirent, que leurs lèvres s’épaississent… Il y a là le très jeune Tanahoa, qui réclame des « parfums » et offre sa parente en échange, puis Atu, ladite parente, grande, douce, de bons yeux bons ; et Hina (la Lunaire), un peu rousse et plus sauvage, puis Rerao, plus grêle et plus vive ; puis enfin Terii Farani, qui complique ses danses de pas nouveaux, incités par l’alcool, qui reste, pourtant, belle de ligne, et qui, surtout a la discrétion de disparaître avant l’inévitable affalement…
L’instituteur intègre, homme de mœurs puritaines et pieux, qui chante au temple, ne doit guère en dormir, dans son fare tout proche ! »
Bora-Bora, jeudi 22 septembre 1903


Le retour se fera par l’Indonésie. Ce qui nous vaut encore de très belles pages  
« A travers nos deux dialectes angloïdes, mêlés de Pâli, coupés de gestes, de silences chercheurs des mots qui fuient, de reculs, d’accords soudains, l’Enseignement se dévoile ; les grands vocables intraduisibles d’une langue à l’autre, on se les jette en défi de se comprendre : Nibbâna, Tanhâ…
Et parfois, dans un geste du prêtre, assis à contre-jour sur le lit, dans un mot qui frappe, il semble que tout s’envole, que la case, blanchie de chaux, basse et sombre, vole en éclats, qu’une grande percée découvre, que la Lumière éclabousse. Et puis, au mot suivant, à l’idée qui ne peut se verbiger, au Mot qui « refuse », tout s’obscurcit à nouveau. Il reste le prêtre à robe jaune, à figure jeune et fine, assis en face de moi sur un divan, dans une lumière neutre. »

« Désormais donc je séparerai violemment le conglomérat informe des mythes, cycles, dénombrements d’années, des nombreux boudhas épisodiques, de tout cela qui encombre et écrase l’œuvre du Maître. Dommage vraiment qu’il n’existe qu’un seul mot « Bouddhisme » pour signifier de telles diversités, et que ce mot lui-même soit comique, trapu, ventru, pansu et béat. Alors je me dirai désormais : l’Enseignement de Siddharta : l’Homme qui atteint son but.
Puis j’explore les bazars indigènes, calqués l’un sur l’autre. Mêmes cuivres repoussés, éléphants d’ébène, boîtes à Bétel en cuivre niellé d’argent, broderies étourdissantes de clinquant. Matières d’art nombreuses et précieuses : ivoire, écaille de tortue, santal, argent, ébène, cuivre rouge, et toutes les gemmes.
Puis, le tour du lac, au crépuscule. »
Kandy, novembre 1904


Arrivé dans le golfe de Suez, c’est le vent du Harrar et le souvenir de Rimbaud qui l’émeut.

J’ai découvert un Segalen curieux de tout : géographie, histoire, archéologie, vie et mœurs des habitants, avec une prédilection pour le sacré, la connaissance des anciens mythes. Ainsi, il recueille aux Marquises les récits des plus âgés, se fait réciter la mélopée des généalogies de clans… C’est l’alliance d’un esprit rationnel et scientifique, marié  à une délicate sensibilité poétique. Segalen, avant son départ, avait fréquenté Saint-Pol-Roux, Remy de Gourmont, Huysmans, Debussy…

Gauguin dans son dernier décor
(article publié dans « Le Mercure de France », n°174 du 1er juin 1904)

Gauguin meurt le 8 mai 1903 à Hiva Oa, principale île de l’archipel des Marquises. Segalen arrive sur place le 3 août de la même année. Son navire, « La Durance », est chargé de rapatrier les derniers objets du peintre dont une caisse de documents contenant en particulier le manuscrit de « Noa-Noa ».   Segalen avait déjà entendu parler de Gauguin avant son départ, par le poète Saint-Pol-Roux et les cercles symbolistes qu’il fréquentait.
Sur place, à la lecture des textes, à l’écoute des témoignages, au regard des toiles, des sculptures, du décor environnant, il se découvre dans le personnage un véritable frère d’armes, un des « hors la loi » (les autres sont Rimbaud et Siddhârta).
A la vente aux enchères organisée à Papeete, Segalen put acquérir des toiles, mais aussi les panneaux de bois sculpté qui ornaient la maison du jouir et qui se trouvent aujourd’hui au musée d’Orsay (acquis aux descendants de l’écrivain).

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« Ce qu’ils donnèrent d’eux-mêmes à Gauguin, ces êtres-enfants ? Des « formes » splendides, qu’il osa « déformer » ; des motifs, aussi, à faire sonner à travers les vibrations bleues-humides de l’atmosphère de chaudes notes ambrées, les chairs onctueuses aux reflets miroitants sur lesquels pulvérulent, au grand soleil, des parcelles dorées ; des « attitudes », enfin, dans lesquelles il schématisa la physiologie maori, qui contient peut-être toute leur philosophie. Il ne chercha point, derrière la belle enveloppe, d’improbables états d’âme canaque : peignant les indigènes, il sut être animalier. »


« Et dans ces barrières strictes, un fouillis de masses vertes, de palmes ocreuses frissonnant au vent, de colonnades arborescentes hissant vers la lumière les efflorescences pressées. De l’eau bruit partout, crève sur la montagne, détrempe le sol, serpente en rivières au lit de galets ronds. Tout vit, tout surgit, dans la tiédeur parfumée des étés à peine nuancés de sécheresse, tout : hormis la race des hommes. Car ils agonisent, ils meurent, les pâles Marquisiens élancés. Sans regrets, sans plaintes ni récrits, ils s’acheminent vers l’épuisement prochain. Et là encore, à quoi serviraient de pompeux diagnostics ?  L’opium les a émaciés, les terribles jus fermentés les ont corrodés d’ivresses neuves ; la phtisie creuse leurs poitrine, la syphilis les tare d’infécondité. Mais qu’est-ce que tout cela sinon les modes divers de cet autre fléau : le contact des « civilisés ». Ils auront, en même temps, à jamais, cessé d’être. »


Le Double Rimbaud
(article publié dans Le Mercure de France » du 15 avril 1906)
Segalen s’interroge sur les deux périodes de la vie de Rimbaud, celle du poète et celle de l’explorateur-marchand. Il relaie les théories de Jules de Gaultier sur le « Bovarysme », « le pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est. »
A l’occasion de cet article, Segalen interrogea à Djibouti Athanase Rhigas, frère de Constantin qui fut un assistant de Rimbaud. Il rencontra également la sœur du poète, Isabelle, ainsi que son mari Paterne Berrichon.

« On sait comment Arthur Rimbaud, poète irrécusable entre sa quinzième et sa dix-neuvième année, se tut brusquement, en pleine verve, courut le monde, fit du négoce et de l’exploration, se refusa de loin à ce renom d’artiste, qui le sollicitait, et mourut à trente-sept ans après d’énormes labeurs inutiles. Cette vie de Rimbaud, l’incohérence éclate, semble-t-il, entre ses deux états. Sans doute, le poète s’était déjà, par d’admirables divagations aux routes de l’esprit, montré le précurseur du vagabond inlassable qui prévalut ensuite. Mais celui-ci désavoua l’autre et s’interdit toute littérature. Quel fut, des deux, le vrai ? Quoi de commun entre eux ? Pouvait-on, les affaires bâclées et fortune faite, espérer une floraison, un achèvement ou un renouveau des facultés créatrices ? Cela reste inquiétant de duplicité. »


« Entre l’auteur des « Illuminations » et le marchand de cartouches au Harrar, il existe un mur, et ce mur ne serait ni plus complet ni plus étanche, si au lieu de n’avoir été que le second aspect du même homme, l’explorateur était né frère ennemi du poète ; si, en place d’un double Rimbaud, nous n’avions eu deux Rimbaud. »


« La duplicité de son existence ne semble donc pas ressortir d’une perturbation psychique. Elle fut inhérente, semble-t-il, à une variation de sa moralité, à un changement radical dans sa façon de se concevoir lui-même, d’évaluer ses instincts, ses tendances, ses aptitudes. Par analogie avec les précédentes formules, nous appellerons un tel état : le dédoublement de la moralité. »


« Ainsi jusqu’au bout il persistait à mépriser son être essentiel et les chères paroles que cet être, adolescent, avait dites. L’inspiration poétique n’était pas morte en lui ? Peut-être. Mais, décidément, il l’avait étouffée. »



Mots-clés : #journal #voyage
par ArenSor
le Mer 20 Jan - 18:22
 
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Sujet: Victor Segalen
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Paula Fox

L'hiver le plus froid : une jeune Américaine en Europe libérée

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En 1946, Paula Fox a vingt-trois ans et c'est une jeune fille, pour qui cependant la vie n'a déjà pas été facile, qui décide de partir découvrir cette Europe qui se relève à grand peine des années terribles de la Seconde Guerre Mondiale.

De par ses rencontres, elle fera le voyage vers le »Vieux Continent » en tant que journaliste pour un organe d'information anglais.

Autant, elle est abasourdie du Londres détruit, autant, les rencontres qu'elle fera à Paris dans une ville davantage épargnée dans son architecture, la plongeront dans les abîmes de la monstruosité de ce dont l'homme a été capable durant ce conflit.
Et quand elle découvre l'Est de l'Europe : la Tchécoslovaquie et la Pologne, le gouffre s'ouvre davantage sur la misère humaine et le désastre qui s'offre à son regard.


Car, c'est bien là, je trouve, l'intérêt de ce livre : Paula Fox est une toute jeune femme, et c'est un regard "innocent" - je ne trouve pas d'autre mot pour le décrire et il faut l'entendre au sens fort - qu'elle pose sur les paysages et sur ceux qu'elle croise ou du moins les ombres qu'ils sont devenus. La jeune femme qu'elle est n'a, ni appréhendé l'existence de ces orphelinats dénués de tout où pourtant le sourire et l'envie d'aller de l'avant ont encore un sens, ni imaginé la réalité insoutenable de la disparition intégrale des Juifs de Pologne, ni envisagé le fait que les vainqueurs d'hier, ces hongrois fascistes, côtoient encore, au fil des rues, les démunis et oubliés d'aujourd'hui, ceux dont ils sont responsables de la persécution.

C'est une Europe anéantie dans laquelle tout sentiment d'émotion ou d'affection semble disparu.
C'est une Europe dans laquelle le froid de l'hiver le dispute au froid des coeurs, ceux de ces hommes et femmes qui ont trop vu d'abominations pour retrouver si vite, un semblant d'âme humaine.



Le style parfois journalistique de l'écrit fait que lire ces mots s'apparente davantage à feuilleter un album photos,
- qui en l'occurrence ne montre que la tristesse du monde, que lire un récit structuré et chronologique. Il en reste une impression de flashs bouleversants pour évoquer ces années où tout ce qui peut l'être reste à reconstruire, où tout ce qui a disparu hante pour longtemps les coeurs et les esprits.



J'étais si ignorante, et le peu que je savais me paraissait incompréhensible. L'intérêt insatiable que je sentais en moi se satisfaisait de tout et de n'importe quoi.


Les souvenirs paraissent souvent commencer au milieu d'une histoire.



Mots-clés : {#}autobiographie{/#} {#}deuxiemeguerre{/#} {#}voyage{/#}
par Invité
le Sam 2 Jan - 21:19
 
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Sujet: Paula Fox
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Le One-shot des paresseux

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Endurance, L'incroyable voyage de Shackleton de Alfred Lansing

Pas le livre qui brille par ses qualités littéraires, ce n'est pas non plus le but. Pas non plus le livre qui brille par la qualité de l'édition (Points) : trop bien le lexique orienté bateau mais un lexique banquise aurait été plus approprié (et LA note en base de page pour l'épaulard, ça en deviendrait drôle). Mais dans ce récit composé à partir de journaux et de notes d'interview des principaux intéressés il y a suffisamment de quoi vous faire tourner les pages.

"Le 18 janvier 1915, l'Endurance ayant a son bord une expédition se proposant de traverser a pied le continent antarctique est prise par la banquise sans avoir pu toucher terre."

La fin de l'histoire plus d'un an et demi après. 28 hommes qui auront vécu coupés du monde pendant ce temps-là. Sans s’entre-tuer, sans perdre complètement espoir, dans des conditions physiques extrêmes de froid, d'humidité et de fin ou d'inconfort. Leur bateau aura été écrasé par la glace, ils auront fait un bout de chemin en traîneau, un bout sur la mer avant d'arriver sur l'île de l’Éléphant  et que quelques-un traversent en chaloupe (si on est généreux on arrondit à 8x2m) des coins qui aujourd'hui encore ne doivent pas être toujours recommandables.

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Direction le Passage de Drake

De l'autre côté traversée de paysage "local" ça grimpe et redescend beaucoup...

C'est ahurissant la résilience de ces hommes. Entre les tempêtes il y a l'attente, âmes sensibles s'abstenir.

One-shot parce que l'auteur beeen... mais lire autre chose sur le sujet dont le récit des événements par Shackleton ça oui !


Mots-clés : #aventure #documentaire #journal #lieu #nature #voyage
par animal
le Sam 2 Jan - 20:07
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Alexandre Bergamini

Vague inquiétude :

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Un voyage au Japon, d'abord dans la cité de Tokyo puis dans les "Alpes Japonaises" : à mesure que le narrateur s'enfonce dans le pays, se détache davantage du nécessaire, vit dans sa solitude, à mesure que le paysage se dépouille de ses artifices, que les rencontres se font plus vraies, plus sincères, l'écrit devient plus intime, de plus en plus bouleversant, de plus en plus ciselé dans ses mots.

Tout au long de ce temps passé dans un pays qu'il ressent comme sien, l'accompagnent poètes et écrivains qu'il a déjà souvent côtoyés et dont il nous fait le cadeau de nous initier à leurs vies et leurs oeuvres et, ainsi, de nous les faire approcher. "Vague inquiétude" est de ces livres qui entrainent et font ouvrir d'autres portes, vers d'autres horizons de lectures ou de découvertes et rendent curieux.

Ce voyage dans la solitude, acceptée, désirée, source de bienfait et de renouveau dans les perceptions, Alexandre Bergamini l'entreprend dans la compagnie spirituelle de son frère qui s'est suicidé des années auparavant. Et en parlant de la vie tourmentée de ces artistes Japonais qu'il nous cite, en vivant la simplicité naturelle des visages croisés, en acceptant les dons et les attentions désintéressés, finalement il revient avec sérénité en pensées vers ce frère tant aimé.


Nous nous asseyons pour boire un thé chaud à l'abri. Une très vieille Japonaise toute en courbes nous sert, puis elle s'assoit en retrait près de la fenêtre et regarde la pluie tomber. Il n'y a pas de musique, il y a le silence. nous sommes seuls dans un salon, deux tables basses, des coussins, de vieilles photographies d'avant-guerre, de Tokyo, une photo d'elle jeune, émouvante. Le goût si fin, si délicat du thé réveille le sensible, l'endormi, le souterrain. Le moins éveille le plus : c'est peu et c'est parfait. Le trop nous endort et finit par nous anesthésier. (...) Comment apprend-on la présence au monde ? Comment reconnait-on la saveur du temps qui travaille en nous ? La plénitude découle-t-elle de chocs successifs, de la perte définitive, e l'acceptation de sa propre perte, de sa disparition même ?(...)
Nous partons et la petite vieille nous accompagne sur le seuil de sa porte. Par son regard légèrement décalé et trouble dans le vide, Je réalise qu'elle est aveugle. (...) Je la salue doucement, je sais qu'elle ne nous voit pas. On pense avoir bu du thé. On a partagé plus que cela.


De cette place qu'il nous faut conquérir constamment en force en Occident nous avons perdu l'attention d'être ensemble, la délicatesse et la subtilité d'être au monde, la fluidité et la fraternité. Nous concevons la vie comme un droit ou une bataille, non comme un privilège ou une possibilité. Nous exigeons au lieu d'inspirer. Nous voulons ardemment et nous nous accrochons, au lieu d'expirer et de relâcher. Nous pensons que notre volonté et nos désirs impérieux nous protégeront de l'inspiration et de l'expiration. Nous ne serons protégés de rien.


Une vie ne suffit pas à connaitre et à comprendre un pays mais une lumière déchirant le réel peut en donner l'accès. Une vie ne suffit pas à se connaitre. Des portes s'ouvrent parfois l'espace d'une fraction de seconde dans les paysages, comme parfois chez les humains en un regard, en une faille, nous saisissons l'essence de leur être. Une lueur révèle leur ombre comme une partie complémentaire qui les dévoile.



Un papillon se pose sur ma main, sur mon visage. Il me butine le dos, les jambes les reins, les pieds. Ses pattes légères se posent et sa trompe se désaltère aux gouttelettes d'eau fraiche. Que demander de plus à la vie ? Une belle maison ? Un salaire ? Un amour ? Nous ne sommes jamais à la hauteur de ce qui nous est accordé.

Papillon qui bat des ailes
je suis comme toi
poussière d'être

Kobayashi Issa



\Mots-clés : {#}solitude{/#} {#}voyage{/#}
par Invité
le Ven 1 Jan - 21:01
 
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Sujet: Alexandre Bergamini
Réponses: 14
Vues: 789

Littérature et alpinisme

Jean-Michel Asselin
Né en 1952 à Chagny (Saône-et-Loire)

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Biographie:
Journaliste, écrivain, alpiniste. Ancien journaliste, éditorialiste et rédacteur en chef des revues spécialisées Montagnes Magazine, Vertical et Alpinisme et Randonnée, il est aujourd'hui rédacteur indépendant, semi-retraité, et anime chaque semaine une chronique montagne sur France Bleu Isère.



Bibliographie:
ici, détail des références en cliquant sur les titres. Il faut (ou il faudrait) y ajouter les participations à des ouvrages collectifs ou à plusieurs auteurs, type Passagers de l'Everest (dernière mouture en 2006), récit mené en compagnie de Pierre Dutrievoz et Cécile Pelaudeix - l'iconographie livre de très belles photos, quant au texte, il passe du très trivial à l'onirique, très "embarquant".

Beau conteur, écoutez par exemple cette évocation radiophonique de George Mallory.
Spoiler:
Un alpiniste qui me fascine, et le mystère de sa disparition captive toujours et ressurgit occasionellement, ainsi son corps trouvé par Conrad Anker en 1999, sans le fameux élément probant (le Kodak Vest Pocket des années 1920) qui eût pu contenir des photos du sommet, mais le cadavre contient assez d'indices pour que le doute persiste: les lunettes de soleil de Mallory étaient sagement rangées dans une poche, signe potentiel qu'ils en étaient à la descente parce que, dès lors, cela veut dire qu'il faisait nuit, or ils avaient été aperçus de bonne heure et très haut dans la face, pas d'autre explication pour le gros laps de temps que parvenir au sommet et entreprendre d'en descendre, de plus la photo de son épouse ne figurait pas sur lui, or Mallory avait promis de la déposer au sommet...
Il faudrait, maintenant, trouver le corps d'Andrew "Sandy" Irvine, le compagnon de cordée, qui portait peut-être l'appareil photo, pour que cette très vieille énigme de la première ou non de l'Everest en 1924 soit enfin résolue: mais la montagne n'a pas encore redonné ce cadavre, autre possibilité, aux limites du complotisme: les chinois l'auraient trouvé (un ascensionniste parle du "corps d'un anglais" au-dessus de 8100 mètres, avant de mourir très peu de temps ensuite, sans être redescendu) et auraient fait disparaître toute trace (afin d'être les premiers au monde à réussir la première au sommet par le versant chinois de la montagne, c'était une expé dédiée au communisme chinois triomphant...).

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On ne vit pas au sommet
Chroniques de montagne

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2017, 150 pages environ.

Un peu mélancolique, un peu humoristique, toujours passionnée, telle est dans cet opus sans prétention la jolie plume de Jean-Michel Asselin, qu'on avait connu éditorialiste-vedette de revues spécialisées.

Bouquin découpé quatre parties, la première -la plus forte à mon sens- intitulée (més)aventures himalayennes (sic !) illustre son propre parcours d'alpiniste qui a tenté en vain l'Everest à cinq reprises, sur cinq expés différentes, échouant à chaque fois, dont par deux fois à cinquante mètres de dénivelée du sommet.
À environ 100000 € l'expé (tarifs actuels), il nous raconte à mots légers comment il s'est ruiné, a gagné le statut de Perdant de l'Himalaya, quelques surnoms dont "Big Problem", est parti pour onze ans de psychanalyse et, quand il ne parle pas de lui, donne moult détail drôlatique, pittoresque ou informatif sur la faune humaine et ses comportements d'altitude en Himalaya, ou encore l'incroyable histoire de la sépulture de Maurice Wilson, ou la poisse de Joe Simpson.
Spoiler:
Très bon écrivain de montagne, ce dernier, il est l'auteur de La mort suspendue, dont l'on tirera un film éponyme, et qui en inspirera jusqu'au plagiat le temps fort d'un autre, très grand public et fort peu recommandable, Cliffhanger - et aussi d'Encordé avec des ombres, deux livres dont on pourrait toucher un mot sur ce fil.


Extrait:
Mais il y eut pire, au camp 4, à 8000 mètres, dans le chaos des tentes, j'ai vu, de mes yeux vu, un de mes congénères faire fondre le neige pour se fabriquer un thé. Pour cela, il avait simplement pris une gamelle qui traînait, pleine de neige, dans l'abside d'une tente. L'eau qui se formait dans la gamelle prit très vite une curieuse couleur et l'assoiffé allait y glisser un sachet de thé quand un des alpinistes présents lui demanda avec étonnement ce qu'il faisait avec sa pee bottle...Pee bottle, un mot britannique qu'on traduira par "pot de chambre" ! Imaginez le thé ! C'est ça aussi, l'Everest !


S'ensuit la seconde partie, Cimes des quatre coins du monde, et on emboîte le pas de l'auteur sur plusieurs continents, au gré des réflexions, comme celle-ci:
Ce que j'ai vu en revanche dans cette course, c'est la dégradation du monde. Ces montagnes que nous pensons solides, éternelles, j'ai pu constater à maintes reprises leur fragilité. Oui, nos élans vers le monde, si sincères soient-ils, ont quelque chose de contradictoire et peut-être d'insoluble. Ils ne jouent pas en faveur de la protection nécessaire à la montagne. Nous rêvons de terres vierges, de paradis et nous ne pouvons ignorer que nos pas de touristes n'ont pas toujours la légèreté que nous devons au monde. Que faire, que dire, sinon tenter d'être respectueux, modeste, attentionné ? Ne pas se bercer d'illusions: voyager durable est une douce arnaque. Et pourtant nous savons tous combien le voyage ne forme pas seulement la jeunesse mais aussi la bienveillance, la compassion. À une condition: que nous soyons certains que ce que nous amenons n'est rien face à ce qui nous est donné.  


La troisième est dans la veine de la citation ci-dessus pourtant empruntée à la partie précédente, et s'intitule Petites considérations philosophiques au sommet.

Enfin la dernière partie est axée spécifiquement sur un trek précis, effectué pour une association humanitaire en Palestine, et se nomme Paysages libres de Palestine.

Libres, vraiment ? Hum, pas si sûr qu'il faille se fier au titre. Là, Jean-Michel Assselin, au niveau de la mer ou peu s'en faut à l'aune des cimes des parties précédentes, dialogue avec la dureté d'un réel, et va cheminant, observant et dialoguant avec un quotidien si proche, si lointain, si connu et si tu: une belle découverte, que cette partie-là. Le journaliste-témoin généraliste n'est pas loin.



Mots-clés : #alpinisme #conflitisraelopalestinien #mort #temoignage #voyage
par Aventin
le Lun 28 Déc - 19:19
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
Réponses: 51
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Gunnar Gunnarsson

Merci Bix ! Tu as si joliment présenté cet ouvrage, qu'ajouter ?

À noter une singularité, qui est qu'avec Gunnarsson on arrive à...plusieurs "titres originaux".
En effet, il a composé toute son œuvre en Danois, étant parti à dix-huit ans, petit paysan de l'Est de l'Islande, étudier "à la capitale", Copenhague (l'Islande faisait alors partie du Royaume du Danemark), avec, déjà, la volonté de devenir écrivain, mais devant se coltiner avec une langue qu'il maîtrisait mal: il sait lire le Danois, très peu le parler, encore moins l'écrire.
Ça changea ensuite, puisque dès les années 1920 il devint un des écrivains-phares de la littérature en langue danoise.

Puis, sur ses vieux jours, Gunnarsson a entrepris de traduire lui-même en Islandais son œuvre (laquelle avait déjà été presque en totalité traduite déjà, y compris par des "pointures", tel le futur Nobel de littérature Halldór Laxness).

Cas particulier, Le Berger de l'Avent résultait d'une commande venue d'Allemagne (pays de première publication, en langue allemande donc) après une première nouvelle, inspirée de faits réels qui se sont déroulés en 1925: un berger, Benedikt Sigurjónsson, a la tête d'un groupe d'hommes, a affronté l'hiver islandais pour aller chercher des bêtes égarées, et en est revenu vivant...  

Ces précisions, parmi tant d'autres, dans la riche postface de Jón Kalman Stefánsson.
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Le Berger de l'Avent

Tag voyage sur Des Choses à lire Le_ber10
Nouvelle, 1936 en allemand. Titre original danois (1937): Advent. Titre original islandais (1939): Aðventa.


Beaucoup de profondeur dans une limpide sobriété !
C'est magnifique, pour tous âges et vite lu, lumineux de simplicité bien qu'aux antipodes de la mièvrerie.

Donc un trio, à la tête l'homme, Benedikt, et deux animaux, qui ne sont pas seulement des aides. Il s'agit d'un couplage de forces en trident, en quelque sorte. Par facétie, Gunnarsson le nomme "la sainte Trinité".
Un bien beau bref passage, à l'économie de mots:
Depuis des années, tous les trois étaient inséparables. Et cette connaissance profonde qui ne s'établit qu'entre espèces éloignées, ils l'avaient acquise les uns des autres. Jamais ils ne se portaient ombrage. Aucune envie, aucun désir ne venait s'immiscer entre eux.


Benedikt, "homme simple, homme de peine", 54 ans, 27ème voyage, comme un anniversaire...qui ne se fâche pas quand d'autres (la fermière de Botn, Sigridur) lui exposent qu'en fait d'autres guettent sa venue, pour qu'il se mette, lui, à prendre tous les risques pour retrouver leur bétail égaré dans la montagne hivernale en furie.
Oui, mais il y a ces bêtes en perdition, alors... ce berger, c'est la bonté auto-missionnée, qui trace droit au-dessus des petitesses et de la mesquinerie des intérêts.

Benedikt parle peu et juste, ne boit pas d'alcool, ne joue pas aux cartes.

Quant aux descriptions d'ordre météorologique et montagnard, elles sont remarquables, sonnent singulièrement réalistes et fouillées: souvenirs d'enfance du petit Gunnar, histoires de veillées dans l'Est islandais ?

Comme il y a union quasi fusionnelle entre l'homme, le bélier et le chien, il y a, dans le rapport au terrain enneigé et montagneux et les éléments (déchaînés, parfois), quand même pas une osmose, mais pas une lutte, en tous cas.
Du savoir et de la volonté, ceux d'un berger et de deux animaux, naît une compréhension/appréhension de la réalité, laquelle est inhumaine ou surhumaine, et une adaption à ce contexte-ci avec ces moyens-là, dérisoires à ce qu'il nous paraît, alors que quasi tout le monde périrait.
Benedikt et ses compagnons à quatre pattes, eux, avancent.
Vont de trous en refuges.
Ont le flair, ou l'expérience, pour savoir où le bétail a pu se remiser.
Benedikt est le berger de l'Aventure, au sens étymologique "ce qui doit arriver, se produire" autrement dit ad-venir.

Parmi les rares personnages secondaires, il y a un Benedikt, un jeune. On imagine un flambeau qui se transmet...

\Mots-clés : #aventure #intimiste #ruralité #solidarite #solitude #voyage
par Aventin
le Jeu 17 Déc - 17:57
 
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Sujet: Gunnar Gunnarsson
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Lawrence Durrell

Le Carrousel sicilien

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Le carrousel sicilien, c’est le voyage organisé par un tour-opérateur en 1976, deux semaines à vingt personnes dans un bus autour de la Sicile. Ce carnet de voyage parle de l’île, des autres touristes (dont la famille française des « Microscopes »), mais aussi de l'époque hellénique et de Martine, l’amie décédée qu’il devait rencontrer depuis quinze ans dans cette Sicile que l’auteur découvre alors qu’ils partageaient l’amour du monde méditerranéen. Lawrence Durrell cite des lettres qu’elle lui envoya, et la conversation des « îlomanes » semble se poursuivre, peut-être à notre attention. Il passe donc de l’humour à la méditation historique, et il m’a semblé y entrevoir des relueurs du Quatuor
Ce livre prolonge les lectures de Vénus et la mer, Citrons acides et autres récits de voyages de Durrell.
Il présente aussi une curieuse théorie selon laquelle les temples étaient des banques, qui conservaient l’or comme beauté, mais aussi valeur pécuniaire. D’autres réflexions méritent citation.
« Mais la Sicile avait connu le pétrole, c’est-à-dire la prospérité et, avec elle, bien sûr, la mort de ce qui fait le sel de la vie. Et tant que cela durerait, les Siciliens seraient condamnés à devenir, comme les Américains, des êtres mous, faibles et désemparés. Mais, après une génération ou deux de viols et de débordements effrénés, les champs magnétiques reprendraient tout doucement le dessus et rendraient au pays et à son peuple leur mystérieuse identité, ce masque d’or de la mer intérieure qui ne ressemble à aucun autre. »

« La photographie présente toujours une version légèrement déformée de la réalité tandis que la peinture ne prétend pas être autre chose qu’une version légèrement déformée de certains sentiments éprouvés à un certain moment. »

Pas l’œuvre majeure de cet auteur, mais pour ma part un vrai plaisir de lecture dans le partage du voyage :
« J’étais maintenant parfaitement détaché, parfaitement résigné. L’agréable torpeur du voyage m’avait saisi. »

(Voyage par procuration, toujours préférable au voyage organisé !?)

\Mots-clés : #voyage
par Tristram
le Jeu 17 Déc - 12:32
 
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Blaise Cendrars

L'homme foudroyé

Tag voyage sur Des Choses à lire Cendra10
Autofiction pour les uns, œuvre autobiographique pour les autres, paru en 1945.

Toujours aussi m'as-tu-vu, toujours tendre à souhait, Cendrars nous bringuebale de la guerre de 14 à la calanque d'Ensuès-la-Redonne telle qu'elle était dans les années 1920, avant de nous entraîner dans une suite de quatre, les Rhapsodies gitanes (intitulées Le Fouet, Les Ours, La Grand'route et Les Couteaux) - peut-être cette appellation de rhapsodies constitue-t-elle un hommage à Franz Liszt (?).  
En tous cas il y a ce côté fantaisie, et rappel au folklore, comme vecteur de connaissances et aussi de mode vie en transmission.  

Livre difficile à cerner, qui échappe un peu au lecteur, patchwork, tout en fragmentations et écrit à l'épate.
Au meilleur de la truculence de l'auteur, cet inégal opus se déguste sans peine.
Tout en contraste, même quand le badin est de mise, la violence n'est jamais très loin.
Dans ce bric-à-brac, on peine à ordonner un puzzle.

Amateurs de grands échafaudages, de récits montés comme l'on monte en technique de pâtisserie s'abstenir.  
On retient, pour longtemps je pense, quelques beaux caractères brossés.
Bien sûr quelques personnalités - j'aurais parié que le poète employé aux messageries maritimes à Marseille qu'évoque Cendrars à plusieurs reprises était Louis Brauquier:
Perdu, Cendrars livre son nom plus avant dans le récit, c'était André Gaillard !

On y croise Fernand Léger, pas forcément peint à son avantage; Cendrars défouraille aussi sur une certaine intelligentsia littéraire et artistique, sans prendre de gants, et, comme toujours, ne rate pas une occasion de ramener son érudition (à l'aise, Blaise, toujours le même cabotin !).
Idem les désuètes séquences automobiles sont parfois succulentes (en Amérique du Sud), mais parfois tombent un peu à plat (en France).  

Au final ce drôle d'objet vous laisse quand même -un peu- la sensation d'avoir parcouru un bouquin qui se démarque, un truc pas très ordinaire.
D'où me vient ce léger manque d'enthousiasme ?
Comme si L'homme foudroyé était un peu en-deçà par rapport à Bourlinguer ?
Pourtant, non.
Même pas.


Tag voyage sur Des Choses à lire Sunbea10
Sunbeam, la voiture de Cendrars à La Redonne.



Mots-clés : #autobiographie #autofiction #temoignage #violence #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Mer 25 Nov - 20:48
 
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Eliott Schonfeld

Amazonie ‒ Sur les traces d'un aventurier disparu

Tag voyage sur Des Choses à lire Amazon10

Le sous-titre fait référence à Raymond Maufrais, dont les carnets retrouvés après sa disparition ont été publiés sous le titre Aventures en Guyane (1949-1950) ; son père, Edgar Maufrais, l’a vainement recherché pendant douze ans et en rend compte dans À la recherche de mon fils.
Et on pense sans cesse à Raymond Maufrais, pas seulement parce que souvent Schonfeld le cite et emploie son vocabulaire (« fourka », « grand bois »), mais surtout parce qu’il y a beaucoup de points communs entr’eux, de l’inexpérience et de l’impréparation à la vigueur et ténacité de la jeunesse… Schonfeld attribue à l’immersion dans la nature « cette volonté, cette force, cette incroyable envie de vivre », où il faut voir peut-être aussi les effets de l’exercice physique et de l’effort mental… une fois encore détermination et persévérance.
Les deux aventuriers auront fait les mêmes erreurs, avec des chances différentes… car il s’agit là de survie, de prise de risque démesurée.
De même, tous deux sont handicapés par l’attachement à leurs proches laissés derrière eux (alors qu’ils sont épris de solitude) ; l’angoisse, l’obsession de la mort et la peur en général sont sans doute fréquentes chez qui vit seul en Amazonie.
L’identification fraternelle à son devancier a quelque chose de funeste, et cet exemple n’était certainement pas le meilleur à suivre.
Avec une écriture qui pourrait être plus travaillée, Schonfeld rend (au moins pour qui connaît) le séjour en forêt amazonienne : l’impression d’enfermement dans l’étouffante forêt, les moustiques qui empêchent toute pause, etc.
« À 15 heures, je regarde mes cartes. Horreur : j’ai glorieusement parcouru 900 mètres en cinq heures. Comment est-ce possible d’avancer si lentement malgré tant d’efforts ? »

« La jungle nous rend humbles, elle nous remet de gré ou de force à notre place. »

« Ici, dans la jungle, j’apprends à ne plus faire de l’homme la mesure de toute chose ; ici, dans la jungle, il est ramené à ses justes proportions. »

Il faut quand même signaler des méprises et confusions surprenantes concernant le milieu amazonien (raie dont la queue « produit des décharges électriques si douloureuses qu’elles peuvent assommer un homme », gymnote dont la « morsure envoie de sacrées décharges électriques » : seule l’anguille tremblante électrise, et avec sa queue, pas ses dents)…
La lecture de son malheureux prédécesseur n’est effectivement pas la meilleure formation à la vie en forêt. D’ailleurs Schonfeld projette d’apprendre à chasser et pêcher avec les Indiens : vivre sur le milieu, en apprenant à le connaître.



Je me suis permis de poser deux questions à l’auteur, qui ne m’a pas (encore) répondu ‒ peut-être est-il en expédition !
Je lui demandais notamment si
« Dans la forêt j’envisageais la possibilité d’une île [… »

fait référence au livre de Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île

Mots-clés : #amérindiens #aventure #temoignage #voyage
par Tristram
le Mer 28 Oct - 23:18
 
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Sujet: Eliott Schonfeld
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Blaise Cendrars

Bourlinguer

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Roman, 1948, 435 pages environ.

Onze récits ou peintures, de taille variée, tous intitulés du nom d'un port maritime, réel ou...capillotracté (le dernier):  Venise, Naples, La Corogne, Bordeaux, Brest, Toulon, Anvers, Gênes, Rotterdam, Hambourg, Paris port-de-mer.

Après, que Gênes se déroule principalement à Naples puis en mer, Bordeaux à Rio-de-Janeiro et Hambourg à Aix-en-Provence (par exemple) s'avère au final de second plan.
Le corpus, l'étoffe de l'ouvrage, se trouve dans Gênes et Paris-port-de-mer.    

La part d'autofiction, dans ces récits où l'on veut croire à l'autobiographie fût-elle partielle et partiale, reste à déterminer (mais je suis certain que biographes, exégètes et universitaires ont sévèrement pioché sur le sujet).

L'écriture revêt une apparence plutôt cahotique, empreinte d'une liberté certaine et qui, en soi, évoque justement le fait d'errer, de bourlinguer, le style peut changer en cours de route, même au sein d'un chapitre (ou récit).
On l'imagine, frappant sur sa Regmington portative des cinq doigts restants, ceux de la main gauche, s'accordant toute latitude, jeune soixantenaire n'ayant plus à prouver à autrui ni à se faire un nom, une place au soleil.
Le projet initial devait, pour l'anecdote, être assez bref et servir de support à des illustrations, cela pour un tout autre résultat au final !

J'ai lu ce Bourlinguer avec une lenteur extrême, excessive, j'ai fait durer, même pas par plaisir, encore moins par ennui, peut-être une façon de lecteur de s'accomoder de la bourlingue (?).
La plume de l'auteur ne justifie pas forcément cette lenteur:
Celle-ci est fluide en général, voire même alerte.

Toutefois quelques surprenantes phrases "à la Proust", sur une demi-page ou plus, avec de longues propositions entre virgules et points-virgule, viennent émailler les récits, comme une curiosité disparate: je sais gré à l'auteur (et à l'éditeur ?) de ne pas les avoir aménagées ou reconstruites, à prétexte de cohérence ou de netteté, le désordonné convient à ce livre, peut-être est-ce la façon autobiographique ad hoc, pouvant "rendre" l'auteur (?).  
Il faudra peut-être que je me replonge un jour dans sa poésie que j'estimai, il y a longtemps déjà, pas suffisamment raffinée, ou fine - à voir.

Je fus étonné que Cendrars cite Rémy de Gourmont comme son maître en écriture (avant Balzac), je n'ai jamais abordé cet auteur: c'est malin, maintenant je suis tenté d'y jeter un œil...et reste un peu sur ma faim quand il parle de ses copains devenus très célèbres, type Amadeo Modigliani, Pablo Picasso, Guillaume Apollinaire, etc...

Cela démarre sur une fiction historique, une semi-fiction plutôt, la seule part de l'ouvrage à ne pas s'inscrire dans l'autobiographie (l'autofiction, parfois ?), Venise. C'est à lire comme une nouvelle à part, assez goûteuse.

Venise a écrit:Le 11 novembre 1653 une tartane appareillait de Venise à destination de Smyrne, et, malgré l'approche du mauvais temps dont les premiers effets se faisaient déjà violemment sentir au débouquer, matelots et marchands faisaient cercle autour de l'unique mât au pied duquel un passager clandestin était attaché torse nu et recevait une raclée. C'était un gamin de quatorze ans que les gardes-marine avaient découvert à fond de cale et amené au patron de la barque.
"Vingt coups de garcette, s'était écrié le capitaine, et flanquez-le moi par-dessus bord !"
Le pauvre gosse tortillait de la croupe, hurlait, invoquait la Sainte Vierge.


S'ensuivent de brefs récits plaisants, Naples (sur ce port Cendrars reviendra dans Gênes, c'est son enfance), La Corogne histoire d'évoquer Picasso, qu'il a fréquenté, Bordeaux pour parler d'un ami français du Brésil, Brésil qui reviendra dans Paris Port-de-mer, Brest, une évocation en deux pages et son premier émoi amoureux d'enfant tirant vers l'adolescent, Toulon, une garçonnière de marin louée et sous-louée, Anvers, récit déjà plus étoffé, une virée cocasse un peu à la chemineau fauché, époque Cendrars étudiant, en compagnie d'un pote incroyable, un certain Korzakow, pour récupérer une cargaison de livres à dédouaner...

Gênes ensuite, récit-nouvelle de taille peu proportionnée aux précédents chapitres (75 pages environ), l'enfance napolitaine, le cœur du propos.
Très riche et touffu.
Une épine d'Ispahan, un présumé tombeau de Virgile, une vie de famille, une amourette d'enfant, le lépreux roi de la Calade et sa Cour des Miracles, puis l'embarquement pour Gênes après boire.
Dans ce récit, Cendrars égratigne (oh, légèrement) Virgile et Francis Jammes, iconoclaste, va, moi qui les bade tant !  
Gênes a écrit:La première a été La Goulue, qui rôdait autour du Figaro pour tâcher d'apercevoir son fils qui travaillait dans la boîte. Il y aurait un livre à écrire avec ce que La Goulue m'a raconté cette nuit-là. Mais, sait-on jamais ? ...
"Pourquoi est-ce qu'on t'a appelée La Goulue ? lui demandai-je.
- Ce que tu es bête, tu n'as pas scompris ? me répliqua la vieille grosse femme. C'est que j'étais mince comme un fil et que j'avais toujours faim quand j'étais môme, et cela faisait tellemet rire les vieux messieurs avec qui je marchais pour bouffer que je n'arrivais pas à me rasssier, qu'ils m'ont appelée La Goulue. Je n'arrêtais pas de boulotter. Tu as pigé, maintenant ? Dis, tu paies encore un viandox ? C'est bon.
- Et tu habites où, maintenant ?
- Á Saint-Ouen, dans une roulotte, avec un bel Italien.
- On peut venir te voir ?
- Ne t'y risque pas, petit, l'homme est jaloux."

  Tel fut l'essentiel des propos d'une ancienne reine de Paris, sans rien dire de tout ce qu'elle me raconta sur ma demande de Toulouse-Lautrec, du prince de Galles, du dressage des lions, des nuits au Moulin-Rouge, à Tabarin, de Valentin le Désossé, de Grille-d'Égout, dans la journée clerc de notaire, etc., sans rancœur et sans un mot d'amertume, elle, qui mendigotait maintenant en tendant dans le creux de sa main sale un paquet entamé de chewing-gum.
  "Tu comprends, hein, c'est pour la frime, me confiait-elle en rigolant. Tiens, donne-moi cent sous pour le premier métro. Tu es gentil.
- Tu ne veux pas que je te ramène à Saint-Ouen en taxi ?
- Et que dirait mon homme, tu n'y penses pas ? ..."

  On a beaucoup écrit sur elle, mais pas ça.
 Il n'y faut pas beaucoup de talent, mais l'amour du vrai.
 Et le sens de l'être.  


Rotterdam, qui vient ensuite, est magnifique. La scène des étrennes foirées couplée avec le énième accouchement de la sœur du marin, sous le regard impassible et dur de son homme, le beau-frère de l'ami de Cendrars qui n'avait pas paru au pays depuis "des années et des années", enchaînée sur la bagarre virant rixe puis combat de rue généralisé est, selon moi, parmi ce qu'il y a de mieux et de plus enlevé, littérairement parlant, dans l'ouvrage.  

Hambourg. L'histoire d'un jeune, un gamin presque, déserteur du travail volontaire en Allemagne, qui franchit la ligne de démarcation, se fait aider par Cendrars qui vit alors à Aix en Provence, pour rejoindre le maquis, orné de quelques propos savoureux avec les tauliers du restau où Cendrars a son rond-de-serviette, puis l'évocation de Hambourg sous les bombes.

Paris, port-de-mer est un peu le pendant de Gênes pour la longueur et aussi pour l'histoire, à la va-et-vient, errance du propos - libre bourlingue de l'auteur-.
Il confie beaucoup, comme c'était le cas dans Gênes, intéresse, captive parfois, nous pond à l'occasion quelques-unes de ces surprenantes interminables phrases, ce côté énumérant, foisonnant, emphatique, mais aussi brillant, pointilliste dans les détails, le regard du lecteur, qui paraît être un peu trop conduit, s'emplit néanmoins de cette force évocatrice -et prosodique, enfin du moins je trouve-:
Sont-ce là de libres numéros de charme, ou peut-être est-ce un hommage à Balzac  ?
Échantillon, voyez plutôt:
 
Paris, port-de-mer a écrit:
La caravane venait des lointaines plantations deux fois par an, à date fixe. En descendant, elle ne restait que deux, trois jours, histoire de laisser souffler les bêtes, puis elle repartait, plus loin, plus bas, livrer les précieuses récoltes et autres denrées rapportées des hauts plateaux, allant jusqu'au Chili des tremblements de terre, s'arrêtant dans les ports du Pacifique, poussant jusqu'à Valparaiso. Les bêtes de charge trimballaient dans des petits sacs de cuir du café en tous petits grains et d'une qualité unique au monde, ainsi que des graines de cacao, des ballots de laine, de crin végétal, des chargements de coton, des peaux de vison et de chinchilla fourrées dans des longs sacs de toile en cacolet sur l'échine, des fourrures de vigogne, des lainages précieux dans des housses, et jusqu'à des boules de caoutchouc venant des forêts du Mato Grosso et de l'Amazonie dans des cageots, de la farine de manioc, du maïs en des paniers tressés fin, du coca, de la quinine en fagots d'écorces ou quill's, des piments plus recherchés que ceux de Tucuman, de la cochenille, des cantharides, des champignons de longue-vie en poudre dans des calebasses cachetées, du miel sauvage en barillets, des pains de sucre, de la cire, de la résine odoriférante, de la gomme en barres et en morceaux et en mottes, et il y avait toujours dans le convoi quelques bêtes lourdement chargées de blocs de cristal de roche ou de quartz qui faisaient crever leur bât. En tête venait le père, dont les arçons étaient remplis de petites bourses en maroquin pleines de poudre d'or, de perles blanches et de menus diamants, de saphirs, d'émeraudes, de grenats, et les baculs des montures des Indiens qui l'entouraient, un peloton de jeunes, sélectionnés pour leur intelligence ou leur taille, armés d'une lance et deux ou trois d'une carabine, comme lui à cheval et bien assis dans leur haute selle à San Bento, les pieds nus, le gros orteil passé dans l'étroit étrier et à l'un ou à l'autre talon l'éperon à l'espagnole, très long et à grosse molette tri-branche acérée ou se terminant en croc dangereux comme un ergot de coq de combat, étaient gonflés de lingots d'argent. Derrière ce groupe trottinait la Sante-Maria ou Madre, la Mule-Mère, la maîtresse bête de la caravane, toute carapaçonnée de grelots de cuivre et de bronze et habillée de lambeaux de flanelle rouge et des rubans, la crinière, la queue tressées, les sabots dorés, les oreilles ornées d'un plumeau d'aigrettes, les yeux faits, maquillés au bleu, à l'ocre, à la craie jaune, une campane d'argent sous le menton dont le carillon entraînait les autres bêtes et portant sur son dos une image de Santa Rosa de Lima. En queue, les arrieros criards, montés sur des mulets de rechange, poussaient devant eux les bêtes éclopées et celles qui ployaient sous les charges de fourrage, une équipe munie de frondes et de sarbacanes qui veillait à la bonne tenue en ligne du troupeau et à la marche régulière de la caravane, frappant les bêtes de loin d'un coup de pierre pour les faire rentrer dans la file ou envoyant dans la tête à longues oreilles de celles qui avaient tendance à s'arrêter en chemin ou à s'écarter du sentier, d'un puissant coup de souffle, de la grenaille de plomb.  




Mots-clés : #autobiographie #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Sam 3 Oct - 7:32
 
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Joseph Conrad

La Ligne d'ombre ‒ Une confession

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Dans un port d’Extrême-Orient, un jeune capitaine se voit offrir de façon inattendue son premier commandement, sur un voilier dont le précédent capitaine est récemment mort en mer. Narrateur, c’est lui qui relate comme il est confronté à un second malade et hanté par son prédécesseur, tandis que le navire se trouve pris au piège d'un calme plat, avec l’équipage accablé par une fièvre tropicale.
C’est un roman assez bref, et c’est sans doute pourquoi l’éditeur y a adjoint une longue préface qui, sans être sans intérêt, aurait mieux eu sa place en postface (lisant l’ouvrage en version numérisée, la longueur de ce texte m’a échappé de prime abord ‒ quant à la table des matières, elle n’est plus !) J’ai donc lu in extenso l’œuvre critique de Jean-Pierre Naugrette, qui me semble parfois s’envoler bien loin ; en tout cas, je ne suis pas d’accord avec son point de vue sur le personnage de Burns, le second, qui serait une sorte d’envieux au bord de la démence. J’ai plutôt vu dans ce personnage un marin capable (il gouvernait à bord tandis que le précédent capitaine jouait du violon dans sa cabine), qui s’est efforcé de contrecarrer le dessein suicidaire du "seul maître à bord" (cardiaque qui se savait condamné à mourir à brève échéance) dans la limite de la légalité, et légitimement dubitatif quant aux capacités du nouveau capitaine (dont c’est le premier commandement) ; rien de surprenant à ce que, affaibli, à l’agonie, il devienne superstitieux dans sa peur. Je ne dis pas que cette analyse est la bonne, mais Conrad s’étend assez sur la position régalienne, voire divine, du capitaine sur un navire, pour étayer cette possibilité : Conrad précise longuement que le capitaine est seul responsable, nul ne peut enfreindre ses ordres, et on peut s’interroger : quid s’il délire ?
« Dans cette communauté je me détachais, tel un roi dans son pays, tout seul dans ma catégorie. J'entends un roi héréditaire, pas un simple chef d'État sorti des urnes. J'avais été appelé sur le trône par un truchement aussi distant du peuple et pour lui presque aussi mystérieux que la grâce de Dieu. Et tel un héritier dynastique se sentant uni d'un lien quasi mystique avec les morts, j'étais terriblement impressionné par mon immédiat prédécesseur. [...]
« …] ce navire – qui était mien, matériel et marins compris [… »

Il y a un petit côté ronflant (démarques shakespeariennes par exemple) dans le discours du narrateur, en opposition avec cette appréciation intime dans son journal :
« Mon premier commandement. Maintenant je comprends cet étrange sentiment d'insécurité dans mon passé. Je me suis toujours suspecté d'être un fieffé incapable. Or en voici la preuve indiscutable : je me dérobe, j'en suis un. »

Ce roman est court, mais assez complexe, et le dead calm a été savamment enrichi de personnages pittoresques ou marquants, comme les capitaines (le défunt, Giles, Ellis), et surtout Ransome, le cuisinier cardiaque. C’est peut-être la simplicité de l’intrigue, au substrat autobiographique, qui a motivé les amplifications le foisonnant : longue entrée en matière, présence du surnaturel, voire du fantastique, thème esquissé du double (Le Compagnon secret n’est souvent revenu à l’esprit).

Mots-clés : #aventure #huisclos #voyage
par Tristram
le Lun 14 Sep - 14:21
 
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Blaise Cendrars

L'or

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Sous-titré: La Merveilleuse Histoire du général Johann August Suter.
Roman, 1925, 160 pages environ.

[relecture]

Accueil mitigé à sa sortie pour cet opus, longuement cogité et porté par l'auteur, mais écrit et publié avec célérité. On lui reproche de ne pas avoir fait œuvre de biographe fidèle, d'historien, mais justement c'est ce que Cendrars revendique - comme indiqué en préface il eût pu appeler Alexandre Dumas à la rescousse, selon celui-ci l'Histoire serait "un clou où l'on peut accrocher un beau tableau".

Usant d'effets stylistiques afin d'évoquer, surtout, une trajectoire, le roman prête à une lecture rapide, la course d'un projectile propulsé. Gâcher, çà et là, un peu de peinture afin de soigner davantage les décors et les seconds caractères ne m'eût pas déplu, à titre personnel: de la saveur, certes, dans les ingrédients, petit manque d'épices toutefois.

J-A Suter (Sutter dans la vraie vie), un Suisse de bonne famille, en rupture, passe en fraude en France puis s'embarque pour le Nouveau Monde, et, après moult expédients dont des actes répréhensibles, détours, temporisations, approches, gagne la Californie encore hispanisante et mexicaine, très peu peuplée, y fonde un empire, lequel viendra se fondre dans une Californie annexée pacifiquement à l'Union, avant d'être ruiné par la découverte d'or sur ses terres et la ruée qui s'ensuivit, drainant des flots continus de migrants s'accaparant ses terres, son personnel le quittant pour prospecter, puis, ruine consommée, devient quasi-aliéné (pour ne pas dire complètement fou), avec une phase de récupération par des illuminés mystiques et businessmen, et décéde en tentant de faire valoir ses droits à Washington: un beau sujet.
entame du chapitre 6 a écrit:- Vois-tu, mon vieux, disait Paul Haberposch à Johann August Suter, moi, je t'offre une sinécure et tu seras nourri, logé, blanchi. Même que je t'habillerai. J'ai là un vieux garrick à sept collets qui éblouira les émigrants irlandais. Nulle part tu ne trouveras une situation aussi bonne que chez moi; surtout, entre nous, que tu ne sais pas la langue; et c'est là que le garrick fera merveille, car avec les irlandais qui sont tous de sacrés bons bougres, tous fils du diable tombés tout nus du paradis, tu n'auras qu'à laisser ouvertes tes oreilles pour qu'ils y entrent tous avec leur bon dieu de langue de fils à putain qui ne savent jamais se taire. Je te jure qu'avant huit jours tu en entendras tant que tu me demanderas à entrer dans les ordres.
Un Irlandais ne peut pas se taire, mais pendant qu'il raconte ce qu'il a dans le ventre, mois, je te demande d'aller palper un peu son balluchon, histoire de voir s'il n'a pas un double estomac comme les singes rouges ou s'il n'est pas constipé comme une vieille femme.
Je te donne donc mon garrick, un gallon de Bay-Rhum (car il faut toujours trinquer avec un Irlandais qui débarque, c'est une façon de se souhaiter la bienvenue entre compatriotes), et un petit couteau de mon invention, long comme le coude, à lame flexible comme le membre d'un eunuque. Tu vois ce ressort, presse dessus, na, tu vois, il y a trois petites griffes qui sortent du bout de la lame. C'est bien comme ça, oui. Pendant que tu lui parles d'O'Connor ou de l'acte de l'Union voté par le Parlement, mon petit outil te dira si ton client a le fondement bouché à l'émeri. Tu n'auras qu'à mordre dessus pour savoir si elle est en or ou en plomb, sa rondelle.



Mots-clés : #aventure #colonisation #exil #historique #immigration #independance #justice #mondialisation #voyage #xixesiecle
par Aventin
le Jeu 10 Sep - 7:12
 
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Sujet: Blaise Cendrars
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Anonyme - En longeant la mer de Kyôto à Kamakura

En longeant la mer de Kyôto à Kamakura

Tag voyage sur Des Choses à lire 15591210

Dans un premier temps, il nous semble que l’auteur s’efface (c’est du reste moins vrai par la suite), décrit plutôt ce qu’il voit, ses impressions durant le voyage qu’il a entrepris. On ne sait rien sur son identité. On sait seulement que c’est une vocation religieuse (il était moine) qui le fit quitter sa vieille mère et prendre la route. C’est en escaladant des rochers, en contemplant les arbres ou le flot puissant des cascades, en franchissant des ponts témoins d’un monde déjà ancien qu’il évoque l’impermanence. Tout au long de son récit, il décrit ces paysages qui possèdent une vigueur animale, lui inspirent des poésies ou des citations. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas avare de ces dernières, ce qui accroît l’effet d’isolement : en pleine nature, la culture et la civilisation sont lointaines. Et même, sous la plume de l’ermite à l’instar de celle de Kamo no Chomei, ce monde paraît parfois bien vieux, usé par l’outrance du temps et des passions humaines.

"La fumée du mont Fuji
que je suis venu contempler
s’est dissipée dans le ciel
mais dans les nuages flotte
l’image qu’elle a laissée."

Mots-clés : #spiritualité #voyage
par Dreep
le Lun 7 Sep - 19:10
 
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Ossip Mandelstam

Arménie
Voyage en Arménie & poèmes

Tag voyage sur Des Choses à lire Armzon10

Lu dans l'édition La Barque parue en 2015, qui réunit à la fois "voyage..." et les poèmes afférents à l'Arménie.
Il reste tentant de lire "voyage..." dans la traduction d'André du Bouchet, ce sera sans aucun doute pour une autre fois.


Voyage entrepris comme une bouffée d'air chipée à nuit totalitaire du Kremlin.
Mandelstam, sentant sa fin proche, est-il déjà le condamné qui couchera les seize vers de l'Épigramme contre Staline ?
La thèse se tient, Mandelstam, en passeur, tente en effet de transmettre quelques bribes d'une Arménie millénaire ou éternelle, une Arménie culturelle, dirait-on aujoud'hui, aussi irrémédiablement vouée à destruction par rouleau compresseur soviétique que ne le fut le peuple arménien de Turquie, victime du génocide que l'on sait quelques années auparavant, incluant aussi la Géorgie (terre natale de Staline, soit mentionné en passant), l'évocation des Kurdes (chapitre Alaguez).

L'Arménie ?
C'est l'exotisme extrême, les confins au midi de l'Empire, une culture, un héritage et une langue non russes.
Mandelstam dévie de son propos, en coq-à-l'âne, pour nous confier quelques admirables pages dans ce curieux fourre-tout, chapitres "Moscou", "Les naturalistes", "Les français"...

Le poésie n'est pas sans sourdre de ces pages, témoin les deux premières phrases de l'extrait ci-dessous, quant aux termes utilisés pour eau et village, ils ont marqué André du Bouchet, dans le recueil "Ici en deux", peut-être en bafouillerai-je trois mots sur son fil un de ces jours:

Chapitre Sevan a écrit:Tout autour frisaient des copeaux. Le sel rongeait la terre, et les écailles de poisson clignaient de l'œil comme des éclats de quartz.
À la cantine de la cooprétavie, toute en rondins comme partout à Noradouz, et dans un style allemand cher à Pierre le Grand, on mangeait côte à côte d'épais chachlyks de moutons élevés en artel.
  Les ouvriers remarquèrent que nous n'avions pas de vin et, comme il sied à de vrais hôtes, ils remplirent nos verres.
  Je bus en mon for intérieur à la santé de la jeune Arménie, à ses maisons de pierre orange, à ses commissaires du peuple aux dents blanches, à la sueur de ses chevaux, au piétinement des files d'attente et à cette langue que nous ne sommes pas dignes de parler, tenus de rester à l'écart dans notre infirmité.
  Eau en arménien se dit: djour.
  Village: gyouk.


Mots-clés : #lieu #poésie #regimeautoritaire #voyage
par Aventin
le Ven 4 Sep - 13:29
 
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Sujet: Ossip Mandelstam
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Michel Butor

La Modification

Tag voyage sur Des Choses à lire 513ndw10

Un vent de liberté, soufflant sur les pages de La Modification ? Hm. Pas si évident que ça. C’est tout le long un voyage en train, et pour être plus précis, la trajectoire d’un ego. Un ego que Butor propose au lecteur d’enfiler comme un vêtement, puisque l’auteur ne cessera pas de l’appeler « vous »… concernant l’ego, disons « le sujet », c’est cet éternel ballottage entre une femme et une autre, ces histoires de jalousies, de mensonges, de promesses faites un peu trop à la légère… prévenons-le tout de suite « vous » aurez beaucoup d’indulgence envers « vous » et c’est en cela que ce voyage, pour « vous » grand espoir de liberté, ne se révélera n’être qu’une vaste illusion. C’est vraiment ce qui m’a moins intéressé dans ce bouquin qui pourtant, malgré cela, m’a beaucoup plu. Oui, pour la « trajectoire ». C’est-à-dire, non pas le trajet entre Paris et Rome, mais la trajectoire de la pensée, rapide, tandis que celui qui produit cette pensée se débat laborieusement avec son corps et les objets, ou tandis qu’il se morfond.

Voyageant de souvenirs en souvenirs ou les incursions d’épisodes hors du temps de la narration : c’est là, j’admets, que le style de Butor manifeste ce qu’il a de plus faible, les conversations sont creuses, vains les apitoiements ; on passe… étrange que ce sommet du « Nouveau Roman » donne l’arrière-goût d’un Svevo naïf, celui de "Senilità" (perdonami ! Ettore !). Bon, sinon, mon admiration était inconditionnelle : des éclats de pure beauté dans ces projections, Butor ne se contente pas de guider son lecteur à Paris ou Italie, il nous perd un peu partout, il accumule énormément de choses entre ses virgules : lumières, éclaboussures, visages, ruelles, animaux et feuillages… le voilà ce vent de liberté, même s’il est seulement dans « votre » imagination…

Mots-clés : #nouveauroman #voyage
par Dreep
le Lun 17 Aoû - 18:23
 
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Sujet: Michel Butor
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Mathias Enard

Dernière communication à la société proustienne de Barcelone

Tag voyage sur Des Choses à lire Last10
2016, poésie, 110 pages environ dont une préface d'olivier Rolin.


Alors il y a le titre, tape-à-l'œil.
Puis la carte sur la table: nous irons donc du Liban en Syrie, puis aux steppes russes en passant par l'ex-Yougoslavie, la Pologne et en achevant à Barcelone, avec un tout bref intermède lisboète.
Mathias Énard en ses trajectoires cosmopolites.
La préface, assez copain-copain, sonne son faussement déglingo, le ton dilettante-foutraque mais initié.
Bon, passons.

Tout de même l'assez long poème "Beyrouth", qui ouvre la partie I intitulée "Faire concurrence à la mort" balance à merveille, ça y est on est embarqué.
Illustré d'écrits dans les marges, dont un petit passage en arabe que je n'irai pas décrypter, le poème a du corps, de la consistance et reste concis sous des apparences de fleuve.  

Extrait tiré des pages 6 et 7 du poème, qui en compte 13:
Je suis arrivé en bateau avec les derniers nuages de la guerre
Beyrouth au goût de thym et de pneus brûlés
Il allait se passer quelque chose
En nous peut-être
Le soleil furieux séchait le sang
Les serviettes de plage
Les poubelles
Et les abricots
Le soleil séchait tout sauf l'huile des sardines et la graisse des armes
Il s'est passé quelque chose
Entre nos doigts repliés qui n'avaient aucune détente à presser
Aucune gâchette
Les tiens servaient à faire des pansements
Des injections
J'ai failli tourner de l'œil
Quand je t'ai vue panser la blessure
De ce filc qui avait pris une balle à un barrage:
Passionné par tes mains et ta dextérité j'ai tenu à t'observer
Mal m'en a pris
J'ai vu des étoiles
Soudain toutes les étoiles de Beyrouth m'aveuglaient
Des filaments de mercure
Des poissons volants dans le regard
Le monde tournait
Et tournait et tournait un train envolé
J'ai dû partir
Fuir
Grimper la montagne.

Avec, dans la marge, commençant au vers "Aucune gâchette" et finissant au vers "Des filaments de mercure":
Je n'étais pas ce
poète kurde de
Syrie
Qui maniait la
12.7 aussi bien
que le calame
Le plus grand
styliste de la
langue arabe
Salim "Mutan-
nabi" Barakat
L'abaday à la
mitrailleuse  


De la façon dont on [enfin, je !] l'imagine, frêles semblants, reliques fabriquées en poussière, entre-notes, entr'hachurées de pages de carnet déchiré, coq-à-l'âne et bribes, fragiles fragments venus de loin, ce poème-là surprend le lecteur avant de le prendre.
Bruits, odeurs, visuels s'entrechoquent, mon imagination y ajoute comme un fond sonore de guitare électrique saturée, à faible volume, quelque chose de très insistant.

La suite ?
Un peu moins séduisante, ai-je trouvé. La fin de la première partie "faire concurrence à la mort" ainsi que les poèmes de la partie "Matière de la steppe" (en particulier Balkans - Le Consul de France ivre devant son Consulat, et Park Princeva) m'ont rappelé "La chanson de Passavant", de François Sureau, écrit considéré comme poétique, au travers duquel je suis complètement passé...

Neretva retient toutefois l'attention:
Neretva a écrit: [...]
La rivière coule si verte, si émeraude
Dans le cri des montagnes-
Peut-on obtenir du vert
Avec du rouge et du jaune, du sang et de la pierre ?
De Jablanica à Mostar
Et de Mostar à Pocitelj
Des agneaux rôtissent sur le bas-côté de la route.
Leurs yeux sans regard
Plongent dans la Neretva avant de monter vers le ciel
Puis dévalent les ravins
Jusqu'à la rivière et remontent
Encore et encore.
Des agneaux au gré de la broche.


Pour le reste du corpus, je ne suis guère éloigné de l'opinion de Shanidar:
@shanidar a écrit:il faut se rendre à l'évidence , en dehors de quelques pages l'ensemble manque de relief... Bien sûr, n'étant pas très adepte de poésie, je suis sans doute passée à côté de la plupart des références (en particulier aux poètes arabes) mais si j'ai pu goûter certains passages, teintés par cette noire nostalgie qui semble toujours hanter l'auteur, je reste sur ma faim (et mon enthousiasme total envers Énard quoique non écorné reste sur la réserve).


La dernière partie, éponyme à l'ouvrage (Dernière communication à la société proustienne de Barcelone, donc) alterne au début, de façon prosodique, l'espagnol et le français.
C'est un peu un jeu, comme on peut retrouver un passage d'une langue à l'autre dans certaines chansons.

Un détour curieux sans doute, valant la peine ?
Moins, à mon avis, que ce qui suit, urbain, blues, malsain, comme  Les Stances de Barcelone (Depuis l'asile psychiatrique du Paradis) - La Ballade de la Barceloneta aussi, et voici quelques vers de Stances de la rue des voleurs, type chansonnette facile bien que crue, mais plutôt bien cadencée et pas désagréable:

La rue étroite moins de trois mètres
Séparent mon visage de son cul
Le client qui vient de la mettre
Se lève aussi il est repu
Il a une moustache de soudard
Un air de Turc ou de Malouin
Un pirate bien doté du dard
Un dur à cuire de loin en loin
Le tapin remet sa nuisette
L'artilleur range son attirail
Vire le plastique de sa quéquette
Jette la capote s'enfile un rail
Elle s'en va se faire un café
Elle m'aperçoit me lève un doigt
La baguette de cette fée
Je disparais le jour blondoie.


Mots-clés : #aventure #guerre #poésie #voyage
par Aventin
le Lun 10 Aoû - 17:36
 
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Sujet: Mathias Enard
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Julien Gracq

Les Terres du couchant

Tag voyage sur Des Choses à lire Les_te10

Dans un Moyen Âge tardif assez mythique, le narrateur et quatre amis ont décidé de quitter la capitale du Royaume engourdi dans son administration fiscale, menacé par une mystérieuse armée encore éloignée. Les cinq s’enfuient en franchissant un rempart dont la garnison semble bizarrement chargée de contenir les gens à l’intérieur du Royaume, puis suivent le Perré, sorte d’antique voie romaine, dans les campagnes, le long du bord de mer, à travers la forêt, les marches limbiques, marginales : « la Route ensauvagée »…
« À présent, quand me revient l’image de la ville, il me semble discerner qu’une espèce de torpeur faisait refluer de là la vie vers les points bas. La ville s’endormait, pesante, amarrée par les siècles aux pitons de ses roches de vigie, son poids aveugle tassé au plus creux de ce hamac avachi, dans un bruit faible de viscères satisfaits et dans la respiration assoupie des grandes chaleurs. »

« La nuit soudain était là, assise au bord des mares, la joue immobile contre le reflet louche où les bêtes vont boire. »

« Parfois nous longions pendant des lieues des fleuves plats et gris qui coulaient au ras de l’herbe, tout crevés de vastes hernies d’eau calme qui s’étranglaient et s’élargissaient au travers des prairies mouillées. »

Dans une seconde partie, ils sont parvenus en altitude à la forteresse assiégée, aux avant-postes devant l’armée angarienne des barbares « djoungares » des steppes, et se succèdent les scènes comme la « table ouverte » dans le Bois de Ville, la chute du château d’Armagh, et s’exerce toute la prédilection gracquienne pour les vues panoramiques et les jeux de lumière.
« …] on croit entendre le temps mordre interminablement sur les pierres, dans un très fin égrisé de soleil. »

« Vers le soir, on voit s’épanouir sous ses pieds de charmantes fumées, qui charbonnent au long des courtines les tabliers de planches mal jointes, qui courent en encorbellement, et c’est là que tousse le soir, à neuf heures juste, tapi dans son fourré de troènes comme un crapaud de bronze, le petit mortier servi par un invalide qui annonce le couvre-feu. »

« On dirait que les bruits, que les ombres, dans ce noir peuplé d’yeux qui ne cillent pas, dans cette pureté écarquillée, tombent comme de son embrasse une draperie lourde, avec une plus comblante justesse, avec je ne sais quelle éternité dans l’aplomb. »

« …] – et comme on ne s’aperçoit pas que le temps change, mais seulement qu’il a changé, je comprends qu’il s’est fait ici comme un mûrissement grave, et qu’une nouvelle saison du siège a commencé ! »

« La plaine au pied du rempart couve encore la chaleur cuisante d’un lit de pierres étalé sous la cendre : sa sécheresse pince les narines avec l’odeur torréfiée, salubre, de paille et de poussière des aires où l’on vient de longtemps battre le blé. Je regarde l’ombre de la muraille qui maintenant s’y allonge et s’y établit, non comme la lave chaotique qui bave et dévale à travers les chasmes de la terre fracturée, mais comme le lé de toile qui retombe d’une tente, ou l’appentis qui s’accote au revers de la maison – un morceau de terre étroit couché dans la mouvance de l’homme, mesuré à son empan et marqué par sa griffe, et tout cerné par la grande sauvagerie merveilleuse. »

Curieuse récurrence des levers tôt. De même, on retrouve trois fois la lutte avec l’ange, thème qui tient une place importante dans Dimanche m’attend, de Jacques Audiberti.
Dans cette civilisation déclinante règne une apaisante atmosphère de fin de monde, de « somnambule au bord du néant. »
Il s’agit en fait d’Heroic fantasy, avatar du conte merveilleux, avec un style superbe.
Dans la première partie, on pense inévitablement aux paysages du pays de Loire et des forêts de l’Est, à Le Rivage des Syrtes et Un balcon en forêt, entre lesquels ce roman inabouti se situe (et cet inachèvement est sans doute pour beaucoup dans l’incohérence diffuse des enchaînements). Mais Julien Gracq est au mieux de son art, l’onirisme précis où il se complaît, caractéristique de son imaginaire descriptif d’une acuité, d’un rendu exceptionnels.

Mots-clés : #aventure #voyage
par Tristram
le Ven 3 Juil - 14:29
 
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Sujet: Julien Gracq
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Philippe Jaccottet

Un calme feu

Tag voyage sur Des Choses à lire Un_cal10
2007, 80-85 pages environ.

Bien qu'aéré et narrant un récit de voyage (au Liban, augmenté d'une escapade en Syrie), voici un texte qui peut s'avérer foisonnant.

Il me tenait à cœur de le lire, pour avoir voyagé au Liban à la même période (automne 2004, quelle coïncidence !), en compagnie de Mme, mais nous c'était en routards autonomes, nous ne fûmes pas reçus dans la haute société libanaise, ne nous en remettions pas à des guides appointés pour nos visites, etc...

C'était donc au temps de l'occupation syrienne, et nous avions aussi cette impression de monde délabré, de derniers jours d'une haute civilisation qui dut être souvent heureuse, dans un endroit qui eût pu être une approximation édénique à peu près réussie, et qui, de la nuit des temps...passe définitivement aux ténèbres du siècle.
Facile à dire peut-être, mais la suite nous donna raison, que ce soit Jaccottet ou nous-mêmes.

La conclusion du livre (exception, je ne cite pour ainsi dire jamais la dernière phrase d'un ouvrage) me va:
[...] à encore accepter le monde et même, oui, je persiste et signe, à le célébrer jusqu'au seuil de sa toujours possible et de plus en plus probable fin.



Beaucoup d'illustrations par des poèmes, remarquablement choisis -mais on n'en attendait pas moins de Philippe Jaccottet !- Hölderlin, Victor Hugo, Mandelstam, Paul Valéry, Charles Cornu, les proches-orientaux Georges Schehadé, Fouad Gabriel Naffah, Salah Stétié (tous libanais), Adonis (Syrie), Mahmoud Darwich (Palestine), Badr Chaker es-Sayyâb (Irak)...et une édition populaire des Mille et une Nuits, remontant à l'enfance de Jaccottet, jalonne aussi l'ouvrage.

Comme Jaccottet nous avions visité Baalbek déserte, un matin de bonne heure, nous étonnant de la facilité à se mouvoir dans ces ruines monumentales, isolées, posées dans le désert, seuls ou quasi, libre de baguenauder à notre guise.

Avec ce contraste, qu'il relève, entre les herbes folles, les petite fleurs qui surgissent, vives, entre les pierres écroulées parfois, et la végétation domptée, figurée avec un art savant sur les frises, les chapiteaux, les montants...

L'émotion m'a pris à la narration des chaos de pierres, des très antiques chapelles, la visite d'El-Bara et de Sergilla, la syrienne Qalb-Lozeh...Jaccottet, précis, dissèque bien la lumière, la minéralité, en déduit sa vision de l'âpreté de ceux qui édifièrent et vécurent là.

Toujours avec cette méticulosité, et cette façon précautionneuse propre à l'auteur lorsqu'il s'embarque dans des illustrations certes narratives, mais guère éloignées d'une valeur poétique.
Un exemple de cette technique d'amené pré-propos, ou de préparation de terrain littéraire si l'on veut, comme un grand coup de caméra périphérique et silencieux préalable:
Il faudrait d'abord montrer un territoire qui n'est qu'un grand désordre de pierres, comme à la suite d'un lointain cataclysme, et où marcher n'est pas toujours aisé. Toutefois, ce n'est pas un désert, car il y a là des oliviers et de la vigne, des pans de terre rose, des sentes dans les herbes folles et sauvages. Lieux rudes, peu amènes, mais d'une solide assise. Lieux nullement funèbres, mais sévères, dénudés, dont on se dit que, pour y vivre, il a fallu "s'armer de patience", se montrer frugal et endurant. Avec cela, un chaos partout couronné de beaucoup d'air, cuirassé de lumière.


Mots-clés : #voyage
par Aventin
le Mer 24 Juin - 18:01
 
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Sujet: Philippe Jaccottet
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Lance Weller

Les marches de l'Amérique

Tag voyage sur Des Choses à lire 1494-c10

1815, année de l’éruption du Tambora (qui provoqua "l’année sans été") et de la naissance de Tom Hawkins, beau migraineux taciturne et « tueur d’hommes » (mais en fait il ne tuera que porté par les circonstances, il ne sera jamais un brigand). Puis son enfance, sa rencontre avec Pigsmeat Spence son voisin sur une terre ingrate (grand et laid par contraste), enfin leur vie ensemble sur les routes, ou plutôt dans les immensités de l’Ouest et du Sud.
Puis leur voyage de conserve avec Flora, la belle et rebelle esclave (surtout sexuelle ; sa peau est si claire qu’au premier abord les gens ne s’avisent pas qu’elle a du sang noir, et donc est une esclave), vendue, violée, prostituée.
« Cette première nuit, il lui prit tout ce qu’elle avait à donner ; tout ce qu’elle ignorait même qu’elle possédait, jusqu’au moment où il le lui prit. Tout ce qui pour elle signifiait être une enfant lui fut pris sur ces draps frais. »

Les rares paroles de Tom sont volontiers oraculaires et sentencieuses :
« Tom haussa les épaules et dit que, d’après l’expérience qu’il en avait, dans la vie tout n’était pas aussi tranché que cela. Selon lui, les dénouements étaient des choses rares et, sauf si on comptait les morts naturelles et les meurtres, il n’y avait pas de vraies fins comme dans les livres. Il la regarda, puis détourna les yeux.
‒ J’en ai fait l’expérience, dit-il doucement, les choses ont une façon bien à elles de ne pas aboutir. (Il s’éclaircit la gorge.) On m’a dit un jour que les histoires des gens leur appartenaient en propre. Que c’étaient comme des possessions qu’on ne pouvait pas leur enlever, et que personne ne pouvait s’amener tout simplement, une fois que c’était passé, et démêler le récit de quelqu’un d’autre de manière à lui donner un sens convenable. »

Tom fait une rencontre marquante avec le vieux Gaspar :
« Maintenant me voilà plus vieux que j’aurais jamais cru en avoir le droit et, tout comme toi, à chaque pas que je fais je deviens encore un peu plus vieux et plus éloigné de ce que j’étais. C’est sûrement pour ça que j’aime tant rester assis au bord d’une rivière. Je m’installe et puis je les regarde faire tout le boulot. (Il haussa les épaules et se désigna d’un geste.) Mais je vais te dire une chose. Que je sois pendu si je sais comment c’est arrivé. J’ai laissé quelque chose m’échapper, quelque part, et je me sens tellement fini que je ne sais même plus quoi faire de ma carcasse. Je suis devenu un vieillard si désagréable que j’ai du mal à le supporter. »

« Une fois que tu auras traversé et que tu seras là-bas, dans ces territoires sauvages au-delà de la frontière, rien n’aura plus de sens, sauf celui que tu donneras toi-même aux choses. Il n’y a plus aucune mesure, tout est trop vaste, le pays lui-même te tuera si tu n’y prends pas garde. L’herbe, les pierres, le temps, sans parler des hommes que tu rencontreras au milieu de tout cela. »

« À mon avis, ce qu’il te reste à faire maintenant, c’est trouver une façon de vivre avec ce que tu as fait. Mets de côté la question du bien et du mal. Maintenant, c’est fait. Alors ce que tu dois faire en attendant, c’est trouver une façon de tenir toute une journée, puis celle d’après, puis toutes celles qui vont suivre parce que, aussi sûr que je suis assis là avec mes douleurs, tu vas devoir tuer à nouveau. »

Ce roman d’aventures à fond historique est publié dans la collection "NATURE WRITING" chez Gallmeister, ce qui me paraît abusif ; il s’y trouve cependant de belles descriptions, notamment de la prairie et surtout de son ciel :
« Il qualifia de violette la couleur du ciel [nocturne] et lui affirma qu’il n’avait pas connaissance d’un autre endroit où une telle couleur était donnée à l’obscurité.
Il s’efforçait de décrire pour elle comment la lumière d’un soir d’été se recourbait à ses extrémités, à l’horizon des étendues les plus lointaines que l’on pouvait espérer voir, et comment elle se repliait sur elle-même, imprégnée de toutes les teintes imaginables. Des bleus si bleus qu’il était quasiment impossible de les concevoir comme étant une autre couleur. Et des ors, des rouges et des oranges si exotiques, si étranges qu’ils passaient certainement par le filtre d’un air parfumé. Des éclairs de vert provenant de la lisière du monde tandis que le soleil glissait doucement. »

Le propos de cet ouvrage, c’est finalement le destin des jeunes États-Unis :
« D’après son expérience, poursuivit-il, l’Amérique ne savait pas encore ce qu’elle était, elle ne savait pas quoi faire, ni dans quelle direction aller. Elle était encore jeune, elle se cherchait encore, mais la promesse qu’elle recelait avait d’autres ambitions qu’emprunter une voie comme celle de Kirker. Il dit que c’était en tout cas ce qu’il espérait parce que la voie suivie par Kirker était celle d’une bête sauvage et non celle d’un homme. »

Et bien sûr, toujours, la violence de l’espèce :
« ‒ La guerre va là où vont les hommes, dit-il. Et les hommes vont partout. »

La narration fait la navette entre passé, présent et même futur, d’une façon assez fine pour ajouter au plaisir de lecture sans dérouter le lecteur.

Mots-clés : #criminalite #guerre #historique #nature #voyage
par Tristram
le Lun 22 Juin - 13:27
 
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Sujet: Lance Weller
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