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185 résultats trouvés pour initiatique

René Daumal

Le Mont Analogue − roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques

Tag initiatique sur Des Choses à lire Le_mon12

Théodore, le narrateur est l’auteur d’une « fantaisie littéraire » parue dans la Revue des Fossiles, un article de spéculation sur « la signification symbolique de la montagne dans les anciennes mythologies », qui a été pris au sérieux par le père Pierre Sogol, un étonnant professeur d'alpinisme, mais aussi chercheur dans les sciences les plus diverses, « un Mirandole du XXe siècle ».
« "Pour qu'une montagne puisse jouer le rôle de Mont Analogue, concluais-je, il faut que son sommet soit inaccessible, mais sa base accessible aux êtres humains tels que la nature les a faits. Elle doit être unique et elle doit exister géographiquement. La porte de l'invisible doit être visible." »

Sogol détermine que cette montagne doit exister, qu’elle est invisible à cause d’une courbure de l'espace et qu’elle est située sur une île du Pacifique sud, en contrepoids de la masse continentale émergée et connue de la planète. Une expédition est décidée, avec huit membres (plus quatre hommes d’équipage), et Théodore devient le rédacteur de son journal lorsqu’ils parviennent au pied du Mont Analogue.
« Les explorateurs emportent en général avec eux, comme moyen d'échange avec d'éventuels "sauvages" et "indigènes", toute sorte de camelote et de pacotille, canifs, miroirs, articles de Paris, rebuts du concours Lépine, bretelles à poulies et fixe-chaussettes perfectionnés, colifichets, cretonnes, savonnettes, eau-de-vie, vieux fusils, munitions anodines, saccharine, képis, peignes, tabac, pipes, médailles et grands cordons, − et je ne parle pas des articles de piété. »

Ce continent "inconnu" est sous l’autorité de guides de haute montagne, et l’équivalent de l’étalon-or de la contrée est un cristal courbe, le péradam
Au fil du récit sont insérés des contes, comme Histoire des hommes-creux et de la Rose-amère
« Ils ne mangent que du vide, ils mangent la forme des cadavres, ils s'enivrent de mots vides, de toutes les paroles vides que nous autres nous prononçons. Certaines gens disent qu'ils furent toujours et seront toujours. D'autres disent qu'ils sont des morts. Et d'autres disent que chaque homme vivant a dans la montagne son homme-creux, comme l'épée a son fourreau, comme le pied a son empreinte, et qu'à la mort ils se rejoignent. »

… des mythes…
« Au commencement, la Sphère et le Tétraèdre étaient unis en une seule Forme impensable, inimaginable. Concentration et Expansion mystérieusement unies en une seule Volonté qui ne voulait que soi. »

… des descriptions de flore et faune locale…
« Parmi celles-ci, les plus curieuses sont un liseron arborescent, dont la puissance de germination et de croissance est telle qu'on l'emploie − comme une dynamite lente − pour disloquer les rochers en vue de travaux de terrassement ; le lycoperdon incendiaire, grosse vesse-de-loup qui éclate en projetant au loin ses spores mûres et, quelques heures après, par l'effet d'une intense fermentation, prend feu subitement ; le buisson parlant, assez rare, sorte de sensitive dont les fruits forment des caisses de résonance de figures diverses, capables de produire tous les sons de la voix humaine sous le frottement des feuilles, et qui répètent comme des perroquets les mots qu'on prononce dans leur voisinage ; l'iule-cerceau, myriapode de près de deux mètres de long, qui, se courbant en cercle, se plaît à rouler à toute vitesse du haut en bas des pentes d'éboulis ; le lézard-cyclope, ressemblant à un caméléon, mais avec un œil frontal bien ouvert, tandis que les deux autres sont atrophiés, animal entouré d'un grand respect malgré son air de vieil héraldiste ; et citons enfin, parmi d'autres, la chenille aéronaute, sorte de ver à soie qui, par beau temps, gonfle en quelques heures, des gaz légers produits dans son intestin, une bulle volumineuse qui l'emporte dans les airs ; elle ne parvient jamais à l'état adulte, et se reproduit tout bêtement par parthénogenèse larvale. »

… des considérations pseudo-ethnologiques, dialectiques, mathématiques, philosophiques, métaphysiques, ou plus générales :
« L'Animal, fermé à l'espace extérieur, se creuse et se ramifie intérieurement, poumons, intestins, pour recevoir la nourriture, se conserver et se perpétuer. La Plante, épanouie dans l'espace extérieur, se ramifie extérieurement pour pénétrer la nourriture, racines, feuillage. »

C’est donc une sorte de livre de science-fiction, entre Raymond Roussel et Jules Verne métissés de Poe, Vian et Jacques Abeille, et dans la lignée de Gestes et opinions du Dr Faustroll, pataphysicien (roman néo-scientifique), d'Alfred Jarry ; on pense même à Novalis !
On ne peut que déplorer que le récit reste inachevé, mais je pense aussi que d'autres histoires s’achèvent bien… platement, et que certaines gagnent à rester ouvertes.
À ce propos, l’allusion au titre du livre dans La Montagne de minuit de Jean-Marie Blas de Roblès faisait suite au dernier sourire de Bastien, à la vue d’une photo de mérou ; une allusion au mont Mérou des Hindous m’avait traversé l’esprit, mais je l’avais jugée trop capillotractée ! …
Car ce qui est prégnant dans ce livre, c'est surtout l'humour, même s'il est empreint d'alpinisme, de géométrie et de mysticisme, et que surtout il enflamme l'imagination.

\Mots-clés : #contemythe #humour #initiatique #lieu #spiritualité
par Tristram
le Jeu 18 Aoû - 13:03
 
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Sujet: René Daumal
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Jean-Marie Blas de Roblès

La Montagne de minuit

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Bastien Lhermine, gardien dans un établissement jésuite lyonnais, est mis d’office à la retraite (c'est-à-dire envoyé à l’hospice). Passionné de lamaïsme et de tantrisme, il fait la connaissance de sa voisine, Rose Sévère, et de son jeune fils, Paul. C’est ce dernier qui raconte l’histoire, soumettant son manuscrit à sa mère, historienne, qui le commente et le complète, enquêtant de son côté.
« Si vous vous intéressez un peu au Tibet, vous savez que les coïncidences n’existent pas, il n’y a que des rencontres nécessaires. »

« …] je suis parti tout seul au musée Guimet. C’est là, au détour d’un couloir, que j’ai rencontré mon premier mandala. Aujourd’hui, je dirais que c’est lui, en quelque sorte, qui m’a trouvé… mais je m’y suis perdu corps et âme jusqu’à l’heure de la fermeture, et il m’a fallu toute une vie pour comprendre que le centre d’un labyrinthe avait moins de valeur que nos errements pour y parvenir. »

Rose emmène Bastien à Lhassa, sur les traces d’Alexandre David-Néel et de bien d’autres, dans un pays où il n’est encore jamais allé.
Exotisme garanti, dépaysement complet, étrangetés diverses, comme les « pigeons à sifflet »…
« Les étals regorgent d’outres de beurre, de barates effilées comme des carquois, de quartiers de viande posés à terre sur des cartons gorgés de sang ; peaux de mouton, cuirs de yack, briques de thé séché débordent des sacs en jute. Dans les odeurs de tourbe et de beurre rance, un arracheur de dents chinois exerce son métier sur un apache, torsade amarante dans les cheveux, qui repousse la fraise pour mieux tirer sur son mégot. La tête enfouie dans une toque de fourrure géante, à croire qu’il a trois renards vivants entortillés sur le crâne, un Tibétain parcheminé vend sa camelote de faux jade. Ici, des petites pommes enrobées de caramel rouge, là des colliers de fromage en rondelles, dures comme de la pierre. Les sourds mugissements d’un groupe de moines avec cloches et tambourins à boules fouettantes dominent cette cohue. »

Au Potala, Bastien (qui a rêvé qu’il chevauchait un tigre en montagne, signe de mort) connaît une expérience mystique et tombe dans le coma en regardant la « Montagne de fer », le Chakpori, où se dressait un vénérable sanctuaire que les Chinois ont détruit et remplacé par une antenne de télévision (Blas de Roblès souligne l’occupation par l’armée chinoise, la « sinisation inéluctable du Tibet. ») Bastien meurt en prononçant « Le Mont Analogue » (titre d’un livre de René Daumal que je veux lire depuis des décennies, et qui sera ma prochaine lecture).
Or Bastien aurait appartenu aux « Brigades tibétaines de la SS », chargées de rien de moins que « de reconstituer la mémoire perdue de la race aryenne » !
Cette aventure prenante s’achève sur la dénonciation de l’amalgame conspirationniste entre occultisme, quête mystique et histoire trafiquée.
« − Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, dit-il en soupirant, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, c’est qu’ils sont prêts à croire en tout… Une remarque de Chesterton, si j’ai bonne mémoire, mais qui résume assez bien ce que je viens de vous dire. »

« Un enfant attend tout d’un conte, sauf la réalité. Des histoires d’ogres, de sorcières, de petites filles dévorées par les loups, peu importe pourvu qu’on le détourne de ses propres angoisses. »

Ce bref roman aussi bien construit qu’écrit m’a un peu déçu dans son long épilogue – et m’a donné l’envie de retourner au musée Guimet, que je retrouverais sans doute fort changé, comme il en fut de celui de Cluny lors de mon récent passage à Paris.

\Mots-clés : #complotisme #initiatique #lieu #spiritualité #voyage
par Tristram
le Mer 17 Aoû - 13:32
 
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Sujet: Jean-Marie Blas de Roblès
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Doug Peacock

Une guerre dans la tête

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Doug Peacock évoque sans relâche son « vieil ami, l’écrivain anarchiste Edward Abbey », mentor paternel qu’il fréquenta vingt ans, jusqu’à sa mort comprise, et auteur de Le Gang de la Clef à Molette où Doug apparaît sous les traits de Hayduke.
Voilà un texte assez décousu qui mêle marches souvent solitaires dans différents paysages, évidemment les zones arides états-uniennes, mais aussi, en alternance, le Dhaulagiri au Thibet (sur les traces de la panthère des neiges, où il a une hémorragie dans la gorge, comme Abbey mortellement malade). Revient également de façon récurrente le souvenir traumatique du Vietnam, le vécu de son syndrome du vétéran, l’impression laissée par le massacre de My Lai. Toujours partagé entre son foyer et ses « moyens primitifs d’introspection – la marche, la solitude, le contact avec la nature − », Peacock se reconnaît (et est officiellement reconnu comme) asocial.
« Cela me convenait parfaitement : un paysage désert est un antidote au désespoir. »

« J’avais toujours vu dans la chasse la clef de voûte de l’évolution humaine. »

« Je crois que pour moi, les hélicoptères représentent le Mal en personne. Au Vietnam, ils semaient la mort à tout vent dans le ciel, en toute impunité. »

« D’avoir lâché prise, d’avoir chuté, m’avait calmé. La mort n’est pas l’adversaire de la vie, me dis-je, l’ennemie, c’est la peur d’appréhender la vérité, la crainte d’une véritable introspection. Ed m’avait appris cela, et ce soir-là j’éprouvai avec humilité la vérité de ses paroles. En fin de compte, il fallait lâcher prise, laisser aller la colère, le désir de possession et les attachements, laisser aller jusqu’au désir. »

« Je frôlai un genévrier et m’arrêtai soudain ; je sentais une odeur âcre de sécrétions félines, trop puissante pour provenir d’un simple chat sauvage. Je le savais d’expérience, car j’étais depuis longtemps familier de l’odeur des lynx, et j’avais un jour eu la bonne fortune de pouvoir sentir l’odeur fraîche d’un jaguar dans la Sierra Madré et, chose encore plus rare, celle d’un tigre de Sibérie, sur la rive d’un fleuve de l’Extrême-Orient russe. Cette région n’était pas une zone de jaguars, l’odeur provenait donc d’un couguar. La piste était toute fraîche. »

« La guerre est elle aussi un voyage initiatique. »

Considérations sur les vestiges indiens : les kivas (chambres cérémonielles des Indiens Pueblos, généralement de forme circulaire), les peintures rupestres avec Kokopelli, le joueur de flûte mythique ; évidemment rencontres avec des grizzlis ; fantasmes de félins.
On perçoit le désarroi de Peacock, où sourd aussi, parmi de déchirantes contradictions, une sorte d’élan mystique, ou plutôt un sens du sacré.

\Mots-clés : #amérindiens #ecologie #guerre #guerreduvietnam #initiatique #mort #nature
par Tristram
le Jeu 21 Avr - 12:31
 
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Sujet: Doug Peacock
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Cormac McCarthy

Le grand passage

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Dans le sud des États-Unis, à proximité de la frontière mexicaine, Billy Parham, seize ans, son frère Boyd, quatorze ans, et leur père Will tentent de piéger une louve solitaire. Remarquables observations sur la faune sauvage :
« Les éleveurs disaient que les loups traitaient le bétail avec une brutalité dont ils n’usaient pas envers les bêtes fauves. Comme si les vaches avaient éveillé en eux on ne savait quelle fureur. Comme s’ils s’étaient offensés d’on ne savait quelle violation d’un ordre ancien. D’anciens rites. D’anciens protocoles. »

« À la nuit elle descendait dans les plaines des Animas et traquait les antilopes sauvages, les regardant s’enfuir et volter dans la poussière de leur propre passage qui s’élevait du fond du bassin comme une fumée, regardant l’articulation si exactement dessinée de leurs membres et le balancement de leurs têtes et la lente contraction et la lente extension de leur foulée, guettant parmi les bêtes de la harde un signe quelconque lui désignant sa proie. »

« Elle passa près d’une heure à tourner autour du piège triant et répertoriant les diverses odeurs pour les classer dans un ordre chronologique et tenter de reconstituer les événements qui avaient eu lieu ici. »

Elle est finalement capturée par Billy, qui a recueilli les paroles d’un vieux trappeur renommé ; il décide de la ramener au Mexique d’où elle est venue. Péripéties western avec cowboy typiquement impavide, insondable. Il est généralement bien reçu quand il rencontre quelqu’un ; on lui offre un repas et il remercie ponctuellement. Aussi confirmation que l’imaginaire autour du loup est le même partout, y compris au Mexique, dont une esquisse est donnée.
« Ceux qui étaient trop soûls pour continuer à pied bénéficiaient de tous les égards et on leur trouvait une place parmi les bagages dans les charrettes. Comme si un malheur les eût frappés qui pouvait atteindre n’importe qui parmi ceux qui se trouvaient là. »

Billy préfère tuer lui-même la louve recrue dans un combat de chiens.
Puis il erre dans la sierra ; il y rencontre un vieux prêtre « hérétique » qui vit dans les ruines d’un tremblement de terre (le « terremoto » de 1887 ; il y a beaucoup de termes en espagnol/mexicain, et il vaut mieux avoir quelques notions et/ou un dictionnaire).
« Tout ce dont l’œil s’écarte menace de disparaître. »

« Si le monde n’est qu’un récit qui d’autre que le témoin peut lui donner vie ? »

« Alors que penser de cet homme qui prétend que si Dieu l’a sauvé non pas une mais deux fois des décombres de la terre c’est seulement pour produire un témoin qui dépose contre Lui ? »

Billy rentre chez lui, et découvre que ses parents ont été massacrés par deux voleurs de chevaux.
Il repart au Mexique avec Boyd. Les deux sont de très jeunes blonds (güero, güerito), et à ce titre sont généralement considérés avec sympathie ; ils deviendront vite renommés suite à leurs contacts avec alternativement de braves gens et des brigands.
« Une créature venue des plateaux sauvages, une créature surgie du passé. Déguenillée, sale, l’œil et le ventre affamé. Tout à fait inexplicable. En ce personnage incongru ils contemplaient ce qu’ils enviaient le plus au monde et ce qu’ils méprisaient le plus. Si leurs cœurs battaient pour lui, il n’en était pas moins vrai que pour le moindre motif ils auraient aussi bien pu le tuer. »

Ils récupèrent un de leurs chevaux, sauvent une jeune Mexicaine d’une tentative de viol, et l'emmènent avec eux. Ils rejoignent une troupe de saltimbanques, puis reprennent quelques autres chevaux. Boyd est gravement blessé par balle dans une escarmouche avec les voleurs.
Billy fait une autre rencontre d’importance, un aveugle, révolutionnaire victime d'affrontements avec l’armée.
« Il dit que les hommes qui avaient des yeux pouvaient choisir ce qu’ils voulaient voir mais qu’aux aveugles le monde ne se révélait que lorsqu’il avait choisi d’apparaître. Il dit que pour l’aveugle tout était brusquement à portée de main, rien n’annonçait jamais son approche. Origines et destinations devenaient des rumeurs. Se déplacer c’était buter contre le monde. Reste tranquillement assis à ta place et le monde disparaît. »

Boyd disparaît avec la jeune fille, Billy retourne un temps aux États-Unis, où il est refusé dans l’enrôlement de la Seconde Guerre mondiale à cause d’un souffle au cœur. Revenu au Mexique, il apprend que Boyd est mort (ainsi que sa fiancée).
« Le but de toute cérémonie est d’éviter que coule le sang. »

Considérations sur la mort, « la calavera ».
Un gitan, nouvelle rencontre marquante (il s’agit d’un véritable roman d’apprentissage), développe une théorie métaphysique sur la vérité et le mensonge à propos d’un avion de la Première Guerre mondiale qu’il rapporte au père d’un pilote américain.
« Chaque jour est fait de ce qu’il y a eu avant. Le monde lui-même est sans doute surpris de la forme de ce qui survient. Même Dieu peut-être. »

« Les noms des collines et des sierras et des déserts n’existent que sur les cartes. On leur donne des noms de peur de s’égarer en chemin. Mais c’est parce qu’on s’est déjà égaré qu’on leur a donné ces noms. Le monde ne peut pas se perdre. Mais nous, nous le pouvons. Et c’est parce que c’est nous qui leur avons donné ces noms et ces coordonnées qu’ils ne peuvent pas nous sauver. Et qu’ils ne peuvent pas nous aider à retrouver notre chemin. »

« Il dit que pour les gens de la route la réalité des choses avait toujours de l’importance. Il dit que le stratège ne confondait pas ses stratagèmes avec la réalité du monde car alors que deviendrait-il ? Il dit que le menteur devait d’abord savoir la vérité. »

« Il dit : ce que les hommes ne comprennent pas c’est que ce que les morts ont quitté n’est pas le monde lui-même mais seulement l’image du monde dans le cœur des hommes. Il dit qu’on ne peut pas quitter le monde car le monde sous toutes ses formes est éternel de même que toutes les choses qui y sont contenues. »

Intéressantes précisions sur le corrido, ballade épique ou romancée, poésie populaire évoquant l’amour, la politique, l’histoire (voir Wikipédia) :
« Le corrido est l’histoire du pauvre. Il ne reconnaît pas les vérités de l’histoire mais les vérités des hommes. Il raconte l’histoire de cet homme solitaire qui est tous les hommes. Il croit que lorsque deux hommes se rencontrent il peut arriver l’une ou l’autre de deux choses et aucune autre. L’une est un mensonge et l’autre la mort. Ça peut vouloir dire que la mort est la vérité. Oui. Ça veut dire que la mort est la vérité. »

Ce long roman bien documenté, qui m’a beaucoup plu, est avant tout un hymne assez traditionnel et pathétique du mythe fondateur des États-Unis, le poor lonesome cowboy et son existence rude et libre dans l’immense marge des confins.
Style factuel, congru à des personnages taiseux, pas de psychologie abordée mais des descriptions détaillées (équipement du cheval, confection des tortillas, médecin soignant Boyd, etc.) : en adéquation complète avec le contenu du discours.

\Mots-clés : #aventure #fratrie #independance #initiatique #jeunesse #mort #nature #solitude #violence #voyage
par Tristram
le Mer 13 Avr - 12:35
 
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Véronique Olmi

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La promenade des Russes


"Je marchais dans les rues de Nice, ma Babouchka accrochée à mon bras. Elle venait de poster sa vingtième lettre au directeur d'Historia. Il faisait chaud, je me demandais si Suzanne viendrait à la plage, si ma mère réapparaîtrait un jour, si Anastasia Romanov était toujours vivante et rôdait dans les parages...j'avais treize ans. Peu de certitudes. Et beaucoup d'imagination...."

Très, très sympa ce court roman de Véronique Olmi que je ne connaissais pas du tout..mais que j'ai découverte à la Grande Librairie pour son dernier roman "Le gosse".

Donc, voici une très jeune fille, Sonietchka, qui vit avec sa grand-mère russe, exilée, qui a trouvé refuge avec toute sa famille après la révolution Russe à Nice...comme beaucoup de ceux-ci (ce que j'ignorais je dois dire ) encore imprégnée du passé tumultueux de l'éternelle Russie, les rouges d'un côté, les blancs de l'autre...et obsédée par le triste sort réservé à la famille Romanov, dont une des filles Anastasia, aurait réchappé au massacre perpétré par les bolchéviks..comme chacun le sait, la famille au complet, enfants, parents et même domestiques ont été exécutés par ceux-ci.....Toutefois, un mystère subsiste au sujet d'Anastasia....une rumeur court selon laquelle elle en aurait réchappé.....

Babouchka dit détenir la vérité sur le destin d'Anastasia, et écrit régulièrement au responsable d'Historia, le magazine spécialisé dans l'Histoire et espère vainement semaine après semaine une réponse de celui-ci...  

Les parents de Sonia, séparés, ont donc confié leur fille à sa grand-mère maternelle, Babouchka.... veuve ... ce tête-à-tête se passe plutôt bien, même si Sonia aimerait échapper à l'obsession Anastasia et vivre la vie normale d'une jeune fille de son âge...

La terreur de Babouchka est, vu son âge, de tomber dans la rue, signe définitif pour elle, de la terrible déchéance vers la vieillesse.....

"Ca m'a gênée de la voir dans la salle de bains avec sa combinaison rose. Ma grand-mère est fripée, mon Dieu ! comment est-ce qu'on peut être aussi fripée et tenir debout ? Le pire c'est que elle, elle n'avait pas l'air gênée, elle était habituée faut croire, elle trouvait ça normal. Je me suis demandé à partir de quand on trouvait ça normal d'être fripé....Babouchka était terrifiante dans sa combinaison rose qui laissait voir ses genoux, je ne savais plus où regarder, alors j'ai fixé ses yeux bleus qui n'ont pas bougé depuis sa naissance, même si sans lunettes ils ne servent plus à grand chose."

Le pire arrive...Babouchka tombe.....

" C'était le même grand calme que lorsque le train a quitté le quai. Un calme froid qui faisait qu'on entendait le silence et quelque chose de pas normal flottait dans l'air. Alors Babouchka a soulevé un tout petit peu le bas de sa jupe. Elle a fait "Aïe...Oh là là...Aïe ..." et j'ai regardé. Sa jambe avait un gros trou rouge et plein de bouts de peau pendaient tout autour. J'ai eu mal au coeur, mais dans ma tête une petite voix disait " Regarde en face Sonia, regarde bien en face", j'avais du mal à respirer et froid dans mes habits mouillés.

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J'ai dit ""Excuse-moi". Et j'ai regardé la chambre encore. Sur le haut de l'armoire il y avait deux énormes valises marron. Des vieilles valises démodées. Une petite étiquette accrochée aux poignées. J'ai imaginé la main gantée de ma grand-mère quittant la Russie. Et celle de mon grand-père qui regrettait de fuir avant même que le train soit parti. J'ai imaginé leurs noms sur les étiquettes, écrits avec l'alphabet latin, pour pouvoir passer les frontières. J'ai imaginé le bébé emmitouflé qui était ma mère. Tout ce long chemin qui les avait menés jusqu'à moi.

Et j'ai entendu :
- Sonietchka....
Je me suis tournée vers elle, elle gardait les yeux fermés.
- Oui, Babouchka ?

Elle a laissé passer un long temps et puis d 'une voix très grave, presque une voix d'homme, elle a murmuré :

- Je suis tombée dans la rue
 

Un roman assez émouvant, que j'ai beaucoup apprécié..... Smile


\Mots-clés : #exil #famille #initiatique
par simla
le Jeu 10 Mar - 0:50
 
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Henri Bosco

Mon compagnon de songes

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Récit sur l’adolescence (et un peu celle de l’auteur), suite peut-être de trois livres sur l’enfance, dont Le chien Barboche, et aussi L’Enfant et la rivière.
Pascalet, quinze ans, part pour la première fois seul en voyage pour séjourner chez un cousin éloigné du triste bourg de Vénoves. Très vite son aventure y devient légèrement irréelle, avec la touche personnelle de Bosco pour le fantastique et le mystère ; les arbres, les maisons et même un vieux mur, ont une personnalité, une sorte d’humanité qui évoque une vision animiste du monde vivant. Le silence est analysé dans ses différentes variantes (voir aussi pp. 250-251 et p. 276 de l’édition princeps) :
« C’était sans doute, quand j’y pense, l’être même du vrai silence, caché derrière le voile trompeur des choses qui se taisent, mais qui ont parlé et qui parleront. Elles sont encore vibrantes des bruits, des mots, des souffles dont en nous les échos se prolongent à l’infini. Le souvenir des sons qui ont ému les airs ne cesse de hanter les plus silencieuses solitudes. »

Eustache Lopy, le cousin, est un nanti bestial et craint de ses trois sœurs, Clémence, Benoîte et Clélie, ainsi que de Balbine, la servante, si laide et vive d’esprit, « un cœur pur ». Pascalet réside dans la triste maison du tyran domestique à l’insu de ce dernier, où survit le sombre souvenir d’Hortense, la sœur qu’il y séquestra jusqu’à ce qu’elle meure… la maison qui ensevelissait le passé qui revient. Or, en arrivant à Vénoves, Pascalet rencontra Mathias, l’ancien amoureux éconduit d’Hortense, revenu incognito pour se venger.
Pascalet en est à peine sorti qu’il regrette déjà le « Jardin perdu » de l’enfance ; il vit d’imagination − et note un « mémento » à la base de sa rédaction d’adulte.
« Car en moi, sans moi, tout s’invente, tout devient et tout change quelquefois sur le coup, quelquefois lentement au gré d’une fantaisie toujours en éveil. »

« Par nature, j’aime mieux regarder que réfléchir. Un regard me tient lieu de pensée. »

« Ce que je dis là pourrais-je le dire comme je me dis, si je n’évoquais rien qu’un souvenir ?... Mais je n’évoque pas, je revis. »

« Je le sais, j’en parle après coup, comme à mon âge on peut parler de ces vestiges devenus inutiles et quand même obstinés à vivre. Lorsqu’on a acquis peu à peu, grâce à un long usage, l’habitude de commenter les images qu’a rencontrées notre jeunesse et les émotions dont alors nos cœurs ont battu, on se console avec des mots. […]
Je ne pensais pas avec un esprit séparé du monde. C’est le monde qui pensait en moi tout entier. »

La Clef des songes, livre de Tante Martine, puis de l’étrange pythonisse qui trône au café de la gare, est un signe du monde des rêves.
« Votre destinée n’est pas mûre…Elle n’en est qu’à ses racines, et ce ne sont pas les racines qui parlent. Ce sont les branches et les feuilles… L’arbre commence à peine à se gonfler… Je dis bien l’arbre… Car en nous il y a un arbre, chacun a le sien, et l’âme s’y plaît… Les âmes depuis très longtemps aiment les arbres… »

Cette belle métaphore est filée plus loin :
« …] la première enfance où le contact des choses et des créatures est nécessaire à une vie qui déploie une à une ses premières feuilles…
Peut-être dans l’adolescent qui naissait en moi en restait-il encore, enveloppées dans des bourgeons dont l’éclosion allait se faire. Et peut-être même aujourd’hui où j’ai pris tant d’années y en a-t-il un d’encore vivant qui pourrait s’ouvrir. D’ailleurs ce que j’écris pourrais-je l’écrire si ces quatre ou cinq feuilles closes et oubliées ne cherchaient pas tardivement un peu de soleil dans mon vieil hiver pour en réjouir les lentes et mélancoliques journées ?... Aurais-je en leur fraîcheur tant de souvenirs sous les yeux si l’arbre ne contenait plus un peu de cette sève qui nourrit quelquefois sur les plus vieilles branches d’un ormeau ou d’un chêne de larges feuillages, des feuillages presque aussi beaux que ceux de leur jeunesse ? »

Puis Mathias emmène Pascalet et Barbine à son domaine de Roqueselve, dans la forêt, et où le jardin le fascine. On retrouve les nomades Caraques qui alimentent un grand feu de bois, et l’occasion d’un rêve renvoie à L’Enfant et la rivière.
L’atmosphère est de sortilèges, de menace sourde, de manipulations et d’aguets, maintenant sous la volonté du Vieil homme aveugle et maléfique qui a caché l’âme d’Hyacinthe dans un arbre inconnu, dont les destins sont liés.
C’est aussi le roman d’initiation de Pascalet, qui passe de son enfance solitaire à l’adolescence comme de l’été à l’automne dans ce livre.

\Mots-clés : #initiatique #jeunesse
par Tristram
le Ven 28 Jan - 11:25
 
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Sujet: Henri Bosco
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Alain-Fournier

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Le grand Meaulnes

Mémoires de la fin de l'adolescence ou esquisse en trois exemplaires. Le narrateur, fils d'instituteur, le grand Meaulnes apparition de camarade scolaire plus "physique" et enfin Frantz plus romanesque et d'un milieu plus aisé.

Amitié, fraternité et traumatismes de l'amour pour Meaulnes et Frantz et mélancolie plus sage pour François. Sur fond de cour d'école et décor de Sologne nous suivons leurs chamailleries et aventures.

Ce grand Meaulnes qui n'en fait qu'à sa tête polarise les attentions. Une escapade et une rencontre lui font perdre la tête et tous, François en tête rêvent par procuration.

Se mêle à ça le drame du frère fantasque de la dulcinée, abandonné à la dernière minute par sa promise ce qui... drame !

Puis rien ne se passe vraiment comme prévu, si rien n'est fichu la vie est autre. Roman d'apprentissage.

Il y a des trucs qui fonctionnent, dont la régulière écriture "classique", mais j'ai trouvé la trame forcée. Le romanesque des sentiments enflammés peut-être mais l'étude de caractère fait rudimentaire. Faiblesse compensée un peu par l'ambiance.

Bref ça se lit facilement mais si "Le Grand Meaulnes est classé à la 9e place des 100 meilleurs livres du XXe siècle'" par Le Monde en 1999 je ne vois vraiment pas pourquoi.

Nostalgie polie ? Romantisme convenu et convenable ? Clichés douloureux et un rien morbides... et aussi femmes muses fragiles (ou utilitaires d'ailleurs, léger entre deux accorder à la mère), j'ai repensé à ma fraîche lecture de Mona Chollet.

Il faut reconnaître tout de même la jeunesse de l'auteur et qu'elle soit perceptible n'est pas forcément un défaut.


Mots-clés : #amour #aventure #initiatique
par animal
le Mer 26 Jan - 20:37
 
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Sujet: Alain-Fournier
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Theodore Sturgeon

Cristal qui songe

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Horty (Horton) Bluett est un enfant trouvé de huit ans. Mal aimé à l’école (qui l’a renvoyé pour avoir mangé des fourmis) comme dans sa famille d’accueil, son seul ami est Junky, un cube de bois bariolé contenant un diablotin à ressort, jouet qu’il possède depuis l’orphelinat. Armand, son père adoptif, lui ayant écrasé trois doigts (ainsi que la tête de Junky), Horty fugue. Il est recueilli par des nains qui vivent en forains, travaillant pour le directeur de la troupe, le Cannibale, un médecin surdoué devenu un haineux misanthrope.
Ce dernier a découvert le « cristal », être vivant totalement étranger à notre perception du monde ; ils peuvent « copier les êtres vivants qui les entourent », mais involontairement, un peu comme une chanson est le sous-produit de l’amour qui fait chanter l’amoureuse :
« Leurs rêves ne sont pas des pensées, des ombres, des images, des sons, comme les nôtres. Ils sont faits de chair, de sève, de bois, d’os, de sang. »

Le Cannibale parvient à les contrôler, les contraignant par de torturantes ondes psychiques à créer des êtres vivants, parfois inachevés – des monstres.
Horty, devenu Hortense (ou Kiddo), s’épanouit dans la communauté du cirque, où sa maternelle amie Zena le chaperonne, déguisé en fillette ; guidé par cette dernière, il lit beaucoup, se souvenant de tout grâce à sa mémoire prodigieuse ; et sa main coupée repousse…
« Horty apprenait vite mais pensait lentement ; la mémoire eidétique est l’ennemie de la pensée logique. »

(Eidétique au sens d’une mémoire vive, détaillée, d'une netteté hallucinatoire, qui représente le réel tel qu'il se donne, d’après Le Robert.)
Bien qu’il lui soit difficile de prendre seul une décision, Horty devra s’enfuir pour échapper à la dangereuse curiosité du Cannibale.
« Fais les choses toi-même, ou passe-t’en. »

Une douzaine d’années plus tard, Kay, la seule camarade de classe d’Horty à lui avoir témoigné de la sympathie, est draguée par Armand, devenu veuf et juge, qui la fait chanter pour parvenir à ses fins…
Horty affrontera le Cannibale − cette histoire est un peu son roman d’apprentissage −, et il comprendra les cristaux mieux que lui.
« …] les cristaux ont un art à eux. Lorsqu’ils sont jeunes, lorsqu’ils se développent encore, ils s’exercent d’abord en copiant des modèles. Mais quand ils sont en âge de s’accoupler, si c’est vraiment là un accouplement, ils créent du neuf. Au lieu de copier, ils s’attachent à un être vivant et, cellule par cellule, ils le transforment en une image de la beauté, telle qu’ils se la représentent. »

Considéré comme un classique de l’étrange, ce roman humaniste a pour thème la différence, physique ou de capacités psychiques particulières, thème qui sera développé dans Les plus qu'humains.
« Les lois, les châtiments font souffrir : la puissance n’est, en fin de compte, que la capacité d’infliger de la souffrance à autrui. »

« Tout au cours de son histoire, ça a été le malheur de l’humanité de vouloir à tout prix que ce qu’elle savait déjà fût vrai et que ce qui différait des idées reçues fût faux. »

En cette époque où le souci de l’Autre devient peut-être de plus en plus important, cet auteur un peu oublié m’émeut toujours par son empathie pour l’enfant et le différent.

\Mots-clés : #enfance #fantastique #identite #initiatique #philosophique #psychologique #sciencefiction #solidarite
par Tristram
le Jeu 9 Déc - 11:58
 
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Sujet: Theodore Sturgeon
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Janusz Korczak

Le roi Mathias 1er

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L’ouvrage est publié en 1922 alors que la Pologne est devenue indépendante à l’issue de la Première guerre mondiale (1918). Le récit est rédigé à hauteur d’enfant.
Face à sa photo enfant, Korczak écrivait :

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« Quand j’étais ce tout jeune garçon que l’on voit sur cette photographie, je voulais faire moi-même tout ce qui est raconté dans ce livre. Ensuite, je l’ai oublié, et à présent, me voilà vieux. Je n’ai plus le temps ni les forces de mener des guerres, ni de partir chez les cannibales. »
……………………………………………
« Je pense qu’il est préférable de montrer des photos de rois, de voyageurs ou d’écrivains sur lesquelles ils ne sont pas encore vieux. Autrement, on pourrait croire qu’ils ont toujours été aussi sages, et qu’ils n’avaient jamais été petits. Et les enfants penseraient à tort qu’ils ne peuvent pas devenir ministre, voyageur ou écrivain.
«Les adultes ne devraient pas lire mon livre ; il y a des chapitres inconvenants, ils ne comprendraient pas et ils s’en moqueraient. Mais s’ils tiennent absolument à le lire, qu’ils essaient. Le leur interdire ne servirait de toute façon à rien.. Ils n’obéiraient pas ! »


Mathias devient roi à la mort de son père. Il n’a que dix ans et désire gouverner personnellement malgré l’avis de ses ministres.  Il commence à partir à la guerre, en cachette, avec son ami Félix. Une guerre qui ressemble à celle qui vient de se terminer et où il découvre la réalité  de la vie au front, loin de l’imagerie héroïque dont il rêvait :
« C’est vrai ! les civils peuvent comme bon leur semble obéir ou non, trainer, rouspéter, mais un militaire n’a qu’une chose à faire : exécuter les ordres sur le champ ! »


Il découvre aussi, ce qui reviendra plusieurs fois dans le livre, que ses administrés ne sont pas tous en admiration devant ceux qui les gouvernent. Force de l’opinion et des médias qui les influencent voire les manipulent :

« Tous les rois sont pareils, autrefois c’était peut-être différent mais les temps ont changé.
- Qu’est-ce que nous en savons ? Peut-être qu’autrefois se prélassaient-ils aussi sous un édredon, mais comme personne ne s’en souvient, on nous raconte des bobards !
- Pourquoi nous mentirait-on ?
- Dis-nous alors combien de rois sont morts à la guerre, et combien de soldats ?
- Ce n’est pas comparable, le roi est un, alors qu’il y a beaucoup de soldats !
- Et toi, tu voudrais peut-être qu’il y en ait plus qu’un ? avec un seul, on a déjà bien assez de tracas …
Mathias n’en croyait pas ses oreilles. Il avait tant entendu parler de l’amour de la nation, et surtout de l’amour de l’armée, pour leur roi. Hier encore, il croyait qu’il devait se cacher afin que par excès d’amour on ne lui fît du mal. Et il voyait à présent que si l’on découvrait qui il était, cela n’éveillerait aucune admiration ! »


La guerre terminée Mathias désire introduire ses trois réformes essentielles  qui émanent quasi directement des enfants mais avec une vision qui est celle de son époque. On aurait du mal à souhaiter à tous ces animaux de vivre dans des cages :

«
1. Faire construire dans les forêts, les montagnes et au bord de la mer beaucoup de maisons où les enfants pauvres pourraient passer leur été.
2. Installer dans toutes les écoles des balançoires et des kiosques à musique.
3. Créer dans la capitale un grand jardin zoologique où il y aurait dans des cages un tas d’animaux sauvages : lions, ours, éléphants, singes, serpents et animaux exotiques. »


Sa vision des cannibales, chez qui il se rend, navigue entre approche bienveillante et ce qui nous semblerait une condescendance proche du racisme. On y retrouve aussi ce qui pourrait être une des racines du colonialisme :

« Il voulait aider ses amis cannibales mais il voulait aussi se procurer de l’argent pour les réformes qu’il comptait introduire dans son Etat.
Il visitait justement une grande mine d’or. Mathias demanda au roi Boum-Droum s’il ne pouvait pas lui en prêter un peu. Le roi fut pris d’un fou rire : il n’avait que faire de tout cet or … »


Mathias pense aussi à faire une œuvre civilisatrice :

« Que Boum-Droum fasse venir ici une centaine de Noirs, nos tailleurs leur apprendront à coudre les vêtements, nos cordonniers à faire des chaussures, nos maçons leur diront comment construire des maisons. Nous leur enverrons des phonographes pour qu’ils apprennent de jolies mélodies, puis des tambours, des trompettes et des flutes et encore des violons et des pianos…et aussi du savon et des brosses à dents. Et nous leur apprendrons nos danses. Une fois qu’ils auront assimilé tout ça, ils ne seront peut-être plus aussi noirs. Quoi qu’à vrai dire, ça ne fait rien qu’ils aient un aspect un peu différent. »


Klou-Klou, fille du roi Boum-Droum est un des personnages essentiels du récit. Face au roi, petit garçon, elle représente la petite fille et la petite fille émancipée qui donne une véritable peignée aux petits machistes qui essaient de faire la loi dans le Parlement des enfants.

« Mon cher Mathias, permets-moi d’assister à la prochaine séance. Je vais leur dire ce que j’en pense ! D’ailleurs, pourquoi n’y a-t-il pas de filles dans votre Parlement ?
- Si, il y en a,  mais elles ne disent rien.
- Alors, je parlerai pour toutes. Comment ça ? Parce que dans une cour il y a une fille insupportable, il faudrait qu’il n’y ait plus de filles du tout ? Ils sont combien, les garçons insupportables ? Devraient-ils disparaître eux aussi pour cette raison ? Je ne comprends comment les hommes blancs qui ont inventé tant de bonnes choses peuvent être encore aussi sauvages et stupides ? »


A l’issue de la bataille qui l’oppose aux garçons, l’auteur revient sur ce que Klou-Klou a pensé de ce qui lui est arrivé :
« Qu’ils sachent donc ce qu’elle pense d’eux ! Ils lui avaient dit qu’elle était noire ? Elle le savait. Qu’elle aille rejoindre les singes dans leur cage ? Eh bien, elle y avait été mais qu’ils essaient à nouveau de l’y forcer à nouveau ! »

On pense alors à ces expositions exhibant des « cannibales » quasiment en cage, sorte de musées humains. Cf entre autres, une exposition du musée du Quai Branly en 2012 : Exhibitions, l’invention du sauvage.

C’est avant tout une fable écrite pour les enfants, abordant des demandes de leur âge :

« - Je veux élever des pigeons !
- Et moi un chien !
- Qu’il soit permis aux enfants de téléphoner !
- Qu’on ne nous embrasse pas !
- Qu’on nous lise des contes
- Qu’on puisse manger du saucisson !
- […]
- Qu’il n’y ait jamais d’examens blancs !
- …ni de dictées ! »


Et des thèmes politiques : la guerre, la démocratie représentative avec le rôle du Parlement, de la Presse, des relations avec les autres États, les autres cultures…
Le livre a été un immense succès. Il a été publié en France, entre autres, dans la collection Folio Junior, sans doute abrégé car il fait tout de même 300 pages.
Je l’ai lu avec beaucoup de plaisir car je m’intéresse à la littérature de jeunesse et aussi à l’éducation politique au sens large du terme. Certains pourront le trouver peu littéraire, trop didactique, daté. A chacun sa lecture.


Mots-clés : #contemythe #initiatique #litteraturejeunesse #xxesiecle
par Pinky
le Mar 7 Déc - 13:57
 
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Sujet: Janusz Korczak
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Fleur Jaeggy

Tag initiatique sur Des Choses à lire Produc22

Fleur Jaeggy : Les Années bienheureuses du chatiment. - Gallimard

« À quatorze ans j'étais pensionnaire dans un collège de l'Appenzell. En ces lieux où Robert Walser avait fait de nombreuses promenades lorsqu'il se trouvait à l'asile psychiatrique, à Herisau, non loin de notre institution. Il est mort dans la neige.»

Tag initiatique sur Des Choses à lire Walser10

L'adolescence et la mort se mêlent dans ce récit d'une pensionnaire du "Töchterinstitut". Une pension privée près du lac de Constance, mais loin de Genève où le père de la narratrice vit à l'hôtel, et plus loin encore du Brésil où vit sa mère. L'adolescente est encore classée parmi les "petites", mais ses amies qui ont un an ou deux de plus qu'elle figurent parmi les "grandes". Un thème fort du livre est son va-et-vient entre Frédérique — froide, austère, rigide, refusant tout contact charnel, — et Madeleine nettement plus exubérante voire frivole. Un autre est la découverte progressive de la vraie nature de Frédérique, sa nature austère cache difficilement une attirance morbide que la narratrice découvrira mieux après leurs années bienheureuses. Ce n'est pas pour rien que le récit commence par évoquer l'asile du poète. Ce court roman, quatrième des publications de l'auteure née à Zurich et devenue milanaise, vaut beaucoup pour son écriture lapidaire, simple et dépourvue de détails superflus.

Quand on a dit cela, on n'a rien dit. Ou peu de choses. Ni sur l'histoire ni sur les personnages.
Pour avoir lu aussi La Peur du ciel, je reste dans la sidération.
Tout est dans l'atmosphère autant que dans les mots.



Les fenêtres étaient toujours grandes ouvertes et dans l'air pesait un sentiment d'amertume et de fatalité. L'année prend congé. Et avec cela rien ne se passait.


Ainsi l'auteur d'écrit-elle l'institution où on (ses parents) l'a internée, une parmi tant d'autres. Mais où dominent toujours la solitude, l'obéissance plus ou moins absolue, la discipline et qui peuvent se transformer en une perfection proche de la folie et de la mort.

Aucun recours affectif, même la tendresse entre pensionnaires est mort née, transformée en rapports de dépendance.  

Tels sont les rapports entre prisonniers.

Tout cela dans une écriture blanche, contenue, qui ne hausse jamais le ton. Un ton désabusé, au delà meme du pessimisme et de la mélancolie ordinaires.
Comme si, à se ressouvenir, la narratrice ne  gardait qu'une image figée, lointaine, funèbre. Où la révolte et la tendresse sont absentes.
La vie est passée, ne restent que des vestiges momifiés figés à jamais.
Mais on sait bien, à lire Beckett, que cette écriture dépouillée jusqu'à l'os est le comble de la stylisation.

Et, c'est un fait, qu'on l'aime ou pas, Fleur Jaeggy, est un écrivain qui s'impose et qui impose aussi le respect.

\Mots-clés : #enfance #initiatique
par bix_229
le Jeu 16 Sep - 19:01
 
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Michel Rio

Archipel

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L’archipel, c’est celui des îles anglo-normandes, à la rencontre des cultures anglaise et française, pour un des exercices préférés des écrivains philosophants, le système d'éducation idéale du gentilhomme :
« Histoire, physique, biologie : pour un apprenti philosophe, cela est convenable et opportun. C’est la trinité qui doit fonder notre vision du monde. »

Novella plus que roman où Michel Rio déploie calmement son style soigné, clair et précis, dense car sans errement, maîtrisé, avec ses caractéristiques dialogues d’un français châtié, un brin aristocratique, en parfaite adéquation avec le propos.
Le narrateur, élève d’une élitiste école de Jersey, vivra une expérience insolite de l’initiation au sexe, à l’amour et à l’interdit, entre la belle Alexandra Hamilton, propriétaire de l’institution, et Leonard Wilde, le laid bibliothécaire et ancien précepteur de cette dernière.
« Il y a une liberté dans le crime, et aucune dans l’aumône. »


\Mots-clés : #education #initiatique
par Tristram
le Ven 21 Mai - 13:10
 
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Sujet: Michel Rio
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Stephen Crane

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La conquête du courage

C’est un brave petit gars, encore adolescent, qui s’engage dans la guerre de Sécession du côté des Yankees, parce que ça se fait : défendre des idées, participer à une grande aventure, montrer qu’on est un homme.
La première partie est assez touchante, il n’est pas du tout à la hauteur de la situation, il a peur d’avoir peur, puis il a peur au combat, il fuit. Sans trop culpabiliser, se demandant même s‘il ce n’est pas lui le plus malin (limite tête à claque dans sa gestion de son propre stress), mais avec encore la peur de ce que les autres vont en dire.

Puis il y a une vraie grosse bataille, le reste n’était qu’avant-goût, avec des chefs qui vous courent après et vous méprisent un peu (et ça on a carrément envie de leur montrer qu’on vaut plus qu’ils ne croient), des copains qui tombent à droite à  gauche qu’on veut venger et peu à peu cela le happe, il devient courageux, il s’empare du drapeau de l’ennemi, c’est un héros.

La guerre « grandit » l’adolescent.

Je ne suis pas sûre d’être le bon public pour cette exaltation du bon petit américain courageux.
En outre l‘écriture (ou la traduction ?), si elle est belle par moments, décrivant notamment une nature splendide comme théâtre de ce carnage, est assez confuse dans les combats et les faits et mon attention, pour ne pas dire mon intérêt, ne s’en est pas trouvée encouragée.


\Mots-clés : #guerre #initiatique
par topocl
le Lun 22 Fév - 14:25
 
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Michel Tournier

Les Météores

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Voici Alexandre Surin, homosexuel chasseur, à la fois élitiste, antisocial et abject (Tournier fait preuve d’une véritable fascination pour l’analité dans ses œuvres) ; malsain et scandaleux, ce cynique « dandy des gadoues », ce joyeux pervers jouit de l’ordure (les « oms », ordures ménagères, sorte d’acronyme où il est permis de voir une malicieuse affinité avec "hommes"…), et s’accomplit dans la répurgation (latinisme qui désigne l’ensemble des activités liées à la propreté et à l’hygiène dans les collectivités locales, Wiktionnaire) :
« Moi, sans sexe, je ne vois vraiment pas de qui j’aurais pu avoir besoin. »

« Peu à peu j’étais séduit par l’aspect négatif, je dirai presque inverti, de cette industrie. »

« La guerre menace cette fin d’été. Hitler ayant achevé avec la complicité générale le massacre des homosexuels allemands cherche d’autres victimes. Est-il nécessaire de préciser que la formidable mêlée d’hétérosexuels qui se prépare m’intéresse en spectateur, mais ne me concerne pas ? Si ce n’est peut-être au dernier acte, quand l’Europe, le monde entier sans doute ne seront plus qu’un seul tas de décombres. Alors viendra le temps des déblayeurs, récupérateurs, éboueurs, biffins et autres représentants de la corporation chiffonnière. En attendant, j’observerai la suite des opérations l’œil appointé, à l’abri d’une réforme que me valut à l’âge du régiment une éventration herniaire depuis belle lurette surmontée et oubliée. »

« …] j’ai le privilège insigne – en vertu de mon métier et de mon sexe également exécrés par la racaille – de demeurer inébranlé à ma place, fidèle à ma fonction d’observateur lucide et de liquidateur de la société. »

Une discussion théologique sur le Paraclet (le Saint-Esprit, cf. Le Vent paraclet, réflexions autobiographique, littéraire et philosophique) et la météorologie explicite le titre :
« L’Esprit-Saint est vent, tempête, souffle, il a un corps météorologique. Les météores sont sacrés. »

Tournier est féru de vocabulaire, d’érudition, d’étymologie, d’allusions littéraires ; ainsi, « la haine atmosphérique des hétérosexuels » doit renvoyer à la barométrie psychologique dont parle Baudelaire dans ses Paradis artificiels : « les phénomènes atmosphériques de son âme »…
Autre référence, celle à la cryptophasie, emploi d'un langage secret par les jumeaux, « élaboré spontanément par le couple gémellaire, compréhensible de lui seul, et pouvant nuire au développement du langage social proprement dit » (TLFi).
Car la (seconde) moitié du livre concerne les jumeaux, Jean et Paul, soit Jean-Paul, « frères-pareils » parmi les « sans-pareil » ; celui qui a l’ascendant dans cette gémellité fera fuir la fiancée de l’autre, qui à son tour fuira, bientôt poursuivi autour du monde par son frère déparié.
« Des deux, j’étais le conservateur, le mainteneur. Jean au contraire a obéi à un parti pris de séparation, de rupture. Mon père dirigeait une usine où l’on tissait et cardait. Jean ne se plaisait qu’avec les cardeuses, moi je trouvais mon bonheur auprès des ourdisseuses. Dès lors, je suis tenté d’admettre que Jean-le-Cardeur sème la discorde et la ruine partout où il passe en vertu de sa seule vocation. C’est une raison de plus pour que je m’efforce de le retrouver et de le ramener à Bep. »

(Bep est le jeu fusionnel dans la cellule gémellaire.)
Franz (comme Arnaud le benêt du Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs de Mathias Énard, c’est un « enfant-calendrier »), ainsi que les autres innocents de l’établissement de débiles mentaux proche de la Cassine et de la filature familiale en Bretagne, est proche des jumeaux comme de toute la progéniture de Maria-Barbara et d’Édouard (frère d’Alexandre), aussi occasion d’un rendu sensible de ces jeunes handicapés.
Tournier revisite nombre de codes (et tabous) sociaux, comme l’inceste.
« Le mariage ne créait-il pas une sorte de parenté entre les époux, et puisqu’il s’agissait de deux êtres appartenant à la même génération, cette parenté n’était-elle pas analogue à celle qui unit un frère et une sœur ? Et si le mariage entre frère et sœur réels est interdit, n’est-ce pas justement parce qu’il est absurde de prétendre créer par institution et sacrement ce qui existe déjà en fait ? »

Le début de la Seconde Guerre mondiale est évoqué au travers d’Édouard, hétérosexuel notoire, typique père de famille (dont les jumeaux) et séducteur de nombreuses femmes, qui s’engage dans l’armée puis la Résistance sous l’Occupation.
« L’angoisse de la mort et la peur de mourir sont exclusives l’une de l’autre. La peur chasse l’angoisse comme le vent du nord balaie les nuées orageuses de l’été. La menace immédiate fouette le sang et appelle des réactions sans retard. »

La fin du livre se situe lors de l’érection du mur de Berlin (livre publié en 1975), et remue encore les fantasmes de l’auteur.
Dans ce roman au style châtié qui manie paradoxe et provocation, mais nuancé d’humour voire d’ironie, Tournier a le même goût du rocambolesque, du symbolique, du bizarre et de la bravade que son Alexandre ; partout se devine le conte mythique, avec ce qu’il a aussi d’ambigu, de cruel, de maléfique ; plutôt hétérogène malgré ses thèmes suivis, il vaut aussi beaucoup pour les remarques diverses de l’auteur à tous propos. Il y a des scènes frappantes, voire du gore, comme avec la guerre des rats et goélands dans une décharge, ou l’inondation de Venise en 1959. A propos, voici deux descriptions de paysages, la première en Islande, la seconde en Bretagne :
« Paysage beige, livide, verdâtre, coulées de morve, de pus chaud, de sanie glauque, vapeurs toxiques, bourbiers qui bouillonnent comme des marmites de sorcière. On y voit mijoter le soufre, le salpêtre, le basalte en fusion. Angoisse en présence de cette chose innommable et totalement contre nature : la pierre liquéfiée… Solfatares où fusent des jets de vapeur empoisonnée, où rêvent des fumerolles annelées. Bleu intense, irréel, du fond du geyser. Le petit lac se vide sous l’effet d’une déglutition, d’une puissante succion interne, puis le liquide reflue d’un coup, bondit vers le ciel, se disperse en gerbe, retombe en crépitant sur les rochers. Contraste entre ce paysage totalement minéral, et l’activité vivante, viscérale qui s’y manifeste. Cette pierre crache, souffle, rote, fume, pète et chie pour finir une diarrhée incandescente. C’est la colère de l’enfer souterrain contre la surface, contre le ciel. Le monde souterrain exhale sa haine en vomissant à la face du ciel ses injures les plus basses, les plus scatologiques. »

« Je n’oublierai jamais cette première rencontre. Toute la journée un grain et ses séquelles avaient rincé et peigné la côte. Le jour baissait lorsqu’on put enfin sortir. L’air mouillé était frais, et le soleil glissant déjà dans l’entrebâillement lumineux ouvert entre l’horizon et le couvercle des nuages, nous baignait d’une lumière faussement chaleureuse. La basse mer ajoutait les déserts miroitants de la grève au ciel dévasté. »

Un livre original, étrange, que j’ai lu sans lassitude (il est vrai sur papier, à l’ancienne, artisanalement !)


Mots-clés : #fratrie #identitesexuelle #initiatique #sexualité
par Tristram
le Lun 15 Fév - 12:23
 
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Sujet: Michel Tournier
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Victor Jestin

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La chaleur

Fin août, la canicule écrase les vacanciers. Dans ce géant camping des Landes, les ados traînent, heureux ou malheureux, draguent, bronzent. Le lapin rose se charge des enfants, les parents sont gentils mais un peu dépassés. Léonard porte son vague à l‘âme et son sentiment d’exclusion. Rien que de très banal si la première phrase du roman n’était: « Oscar est mort parce que je l’ai regardé mourir, sans bouger ».

Cela vous a par moments un petit air de l’Étranger de Camus, ces phrases qui claquent, cette chaleur comme un mirage, ce jeune homme hors des codes.
C’est une lecture assez décapante par l’écriture, la façon de regarder ce monde d’une façon décalée.
Une journée de vie ordinaire assez saisissante.


\Mots-clés : #contemporain #initiatique #mort
par topocl
le Mer 10 Fév - 13:07
 
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Sujet: Victor Jestin
Réponses: 2
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Patricia Highsmith

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Caroll

Voilà donc le second livre édité, sous pseudonyme, de Highsmith.
Pas un roman policier, pas un roman à suspens.
Un roman d'amour.

Dont un film a fait parler, ces temps derniers. Film que je n'ai pas vu.

J'ai bien aimé, en fait il faut se représenter un roman qui prend le temps, pas très versé sur le pathos, et finalement ce n'est pas dutout étonnant, au regard de son style en général, à cet auteur.

Le livre est d'un ton élégant, assez sobre et classique. Il ne met pas tellement l'accent sur la passion, mais plutôt sur l'héroïne.
Sur son développement d'individu tout neuf.

Y compris, donc, à travers ses émotions amoureuses.
Mais à cet égard, tout du long, la femme qu'elle aime, ou les hommes qui l'aiment, semblent être "traversés" pour avancer. On sent que l'amour est émotion avant que d'être une dévotion qui diluerait l'être.

Comme on n'est pas dans le portrait pathologique du mal, rien d'extraordinaire, c'est un roman qui parlera à tous les aimants du monde,
mais déjà une acuité et propension à décrire sous un jour très personnel de la part de Highsmith..
J'ai eue tout du long une grille de réception bien précise : faire le pari qu'il y sera trouvé la clef émotive de l'auteur, sa manière de voir le monde sur le plancher des vaches.
Et ça loupe pas. Sacrée bonne femme.
Le fond socioculturel de la spécificité homosexuelle existe, d'ailleurs traité en une préface et postface de l'auteur elle -même.Mais ne me parait pas fondamentalement le coeur du livre.

Au final elle propose sur une trame qu'on connait tous, l'amouuuur, une version très intéressante de l'épiphénomène "devenir soi". Elle bazarde avec une grâce de magicien nos vieux poncifs des vilains et des gentils, elle retient l'auto-analyse, l'apport que la sensualité crèe à l'être social, et traite la perte comme un renouveau total.
Aucune sensiblerie, beaucoup d'émotion circoncise, plutôt. De l'instinct, donc, tout du long. Du sang froid.

C'était intéressant. Elle était bien jeune pour savoir déjà traiter l'amour comme ça. Chapeau bas.
J'arriverais assez mal à expliquer le truc, mais comment dire : oui, l'histoire finit bien (elles restent ensemble) mais c'est plutôt l'attitude de chacune face aux avanies qui est inspirante. Chacune reste reliée à ses chemins propres, même les personnages masculins positifs (nombreux) semblent de ce cénacle, initiés à la conscience de soi ,à l'expansion de soi comme recours-souhaitable bien identifié. Il y a une sorte de réception, passive mais lucide, très bien décrite, qui est évidemment totalement propre à la jeunesse, et éthiquement des résolutions dramatiques tout à fait réjouissantes, à illustrer des avancées solaires et affirmées.

J'ai en fait surtout aimé la fin.

La description de ce que devient Thérèse. Sur quelques semaines de crise. Ses filtres spécifiques.

Et été intéressée par la manière dont l'auteur partage les problématiques professionnelles : devenir, à NY quelqu'un qui travaillera dans son domaine de formation, les petits boulots. Le devenir social.
Voilà.

\Mots-clés : #amour #initiatique #mondedutravail
par Nadine
le Mar 15 Déc - 15:46
 
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Sujet: Patricia Highsmith
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Honoré de Balzac

L’Envers de l’histoire contemporaine


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"En 1836, par une belle soirée du mois de septembre, un homme d'environ trente ans restait appuyé au parapet de ce quai d'où l'on peut voir à la fois la Seine, en amont, depuis le Jardin des Plantes jusqu'à Notre-Dame, et en aval, la vaste perspective de la rivière jusqu'au Louvre". [première phrase du livre]





Roman, paru en 1848, deux parties, fixées sous les intitulés Madame de La Chanterie et L’Initié, il figure dans la section Scènes de la vie parisienne de La Comédie humaine.
Spoiler:


Celui-ci passe pour être le dernier roman achevé de Balzac.

En quelques mots, ce dont il s'agit:
Balzac présente une association dite bienveillante, une conspiration secrète fomentée autour d’une aristocrate inspirée par L’Imitation de Jésus Christ (celle de Gerson) Madame de La Chanterie, impliquée jadis dans une action de chouannerie d'importance.

Madame de la Chanterie, condamnée à de la prison, est soutenue par quatre personnages, emblématiques de l'Ancien Régime: un prêtre, un militaire, un magistrat et un bourgeois.
Godefroid, jeune homme un peu en recherche, un peu tombé du ciel, arrive dans cette compagnie. Le second "épisode" (ou seconde partir) narre la Première, les grands débuts, l'épreuve du feu de ce personnage principal (héros ?).

Cette impression que le vrai pouvoir est discret voire occulte, cela jalonne l'œuvre de Balzac. Mais ici, c'est nettement plus rare, l'"Éléphant de Tours" nous distille une ambiance d'entrée de roman des plus étonnantes, non sans rappeler les façons du roman noir, ou du moins quelques traits caractéristiques.

Toujours assez commun chez Balzac, un jeune homme en échec, essuyant claque sur claque, incapable, ayant failli aux espoirs parentaux comme à ses rêves de prime jeunesse, ayant dilapidé son avoir puis, plus tard, son héritage, vivant malgré tout largement au-dessus de ses moyens, un coléoptère nocturne attiré par les éclats étincelants de la vie parisienne, qui y brûle ses ailes après que ces lumières l'ont aveuglé.
Tel est Godefroid, un jeune homme ayant perdu gros, souhaitant donner une direction plus sobre, quasi érémitique à sa vie.  
Le hasard -la Providence- le fait remarquer un abbé, répondre à une annonce pour un logement à tarif modéré, et, de là, entrer dans une maison tenue par une sainte dame, habitée par de saints gentilshommes.

Le Bien et le Mal. Le Bien capable d'être aussi fort que le Mal, d'avoir le dessus. De même que le terme de Providence que j'employai ci-dessus, la Vertu, la Charité sont des notions désuètes, ou alors qui ressurgissent, incomplètes, nous d'autres appellations, en ce XXIème siècle, à ce qu'il me semble du moins.

Qu'a voulu faire Balzac ?
Un Balzac déjà malade, qui n'achèvera plus un roman, tout en en ayant un nombre plutôt conséquent en chantier ?
Lui qui a peint les turpitudes, la petitesse, les mœurs, la vilennie, la chicane, l'inhumanité, la débauche qui tue à petit feu et bien d'autres caractéristiques de ses contemporains, bref, l'insensé parce que trop vaste projet de consigner une Comédie humaine ??
 
Pourquoi faire ressortir, comme un pont au-dessus de son œuvre, des éléments bien présents dans Les Chouans ?  L'attaque de la diligence, les surnoms -de guerre - de Pille-Miche, Marche-à-Terre, etc... ?

Un Balzac pas très ordinaire, donc, qui questionne beaucoup, difficile à mettre en perspective.

La plume y reste succulente [mais] mordante, là-dessus vous n'aviez aucun doute:

Aussi Godefroid offrait-il ce visage qui se rencontre chez tant d’hommes, qu’il est devenu le type parisien : on y aperçoit des ambitions trompées ou mortes, une misère intérieure, une haine endormie dans l’indolence d’une vie assez occupée par le spectacle extérieur et journalier de Paris, une inappétence qui cherche des irritations, la plainte sans le talent, la grimace de la force, le venin de mécomptes antérieurs qui excite à sourire de toute moquerie, à conspuer tout ce qui grandit, à méconnaître les pouvoirs les plus nécessaires, se réjouir de leurs embarras, et ne tenir à aucune forme sociale.
Ce mal parisien est, à la conspiration active et permanente des gens d’énergie, ce que l’aubier est à la sève de l’arbre; il la conserve, la soutient et la dissimule.




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Première page.

\Mots-clés : #initiatique #religion #xixesiecle
par Aventin
le Dim 8 Nov - 20:19
 
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Sujet: Honoré de Balzac
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Fatima Daas

La petite dernière

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Récit autobiographique d’une jeune  femme lesbienne née dans une famille traditionnelle maghrébine.

J’ai eu un peu l’impression de lire encore et toujours la même famille maghrébine, la même adolescence rebelle où l’identité sexuelle se comprend peu à peu, alternativement se cache et se crie, où la religion se questionne… dans un récit pas très fouillé, volontairement elliptique, où l’attention est surtout retenue par une composition incantatoire, obsessionnelle, comme une prière un peu vaine adressée à un monde rejetant.


Mots-clés : #famille #identitesexuelle #initiatique
par topocl
le Lun 19 Oct - 12:48
 
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Sujet: Fatima Daas
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Heimito von Doderer

Un meurtre que tout le monde commet

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Le mystère approprié à la dimension policière du roman se dissipe très progressivement dans l’un des premiers livres d’Heimito von Doderer. De sorte qu’à l’instar de l’environnement et des personnages, tout finit par paraître évident, transparent. Oui certes, ces derniers éléments le sont dès le début, ils semblent pour ainsi dire d’une grande netteté au lecteur, d’un éclat diaphane. On voit très bien les lieux de l’enfance de Castiletz, qu’il décrit avec un sens de la métaphore vigoureux et parfois empreint de sensualité. On ressent de même cette transparence pour la psychologie des personnages, figures narquoises ou sincères, développant toutes sortes d’idées sur le comportement de l’être humain, ses intuitions intellectuelles ou son psychisme. Toute cette intrigue est d’une curieuse mécanique non dénuée d’humour par ailleurs. Tout tient au cordeau, à l’image du réseau compliqué des rues, qu’on parcourt avec Castiletz.

Heimito von Doderer a écrit:Mais Castiletz, qui avait depuis longtemps quitté la cheminée pour rejoindre son ancienne place dans le fauteuil près de la petite table encombrée de bouteilles ― Castiletz par contre semblait avoir été mis dans un soudain état de tension par les propos du maître de maison. Ses yeux palpaient les verres comme s’il voulait emprunter à ces objets fragiles, transparents et évasés, une forme que son esprit n’arrivait pas à produire parce qu’en ce moment il ne disposait pas d’emblée des mots, comme le buveur dispose d’un verre.


Mots-clés : #initiatique




Les Démons

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Oh, mais par quel bout le prendre ? C'est immense. Une ville entière (et non des moindres, Vienne), mais, contemplée dans la paume de ses mains, avec son réseau complexe de rue (je me répète sans doute par rapport à mon commentaire sur Un meurtre que tout le monde commet, c'est chez Doderer une sorte de leitmotiv.) Le lecteur est d'abord un peu perdu puisqu'il y a beaucoup de sujets difficiles à relier entre eux ― dans un premier temps seulement, que le lecteur ne s'inquiète pas même si ce temps est long ― ainsi qu'un nombre considérable de personnages. Le développement de l'intrigue ressemble à ces milles et imperceptibles remous dans l'eau (cette eau que Doderer aime tant décrire), vaguelettes formant des vagues de plus en plus grosses, grasses. Cette intrigue se dévoile dans la "chronique" comme dans les interactions, lesquelles sont décrites avec une précision, avec une force admirables... Par l'entremise d'une masse colossale de détails fictifs ou réels (le roman s'organise autour d'un événement historique, à savoir la révolte du 15 juillet 1927) l'écrivain autrichien recréé une époque qu'il a lui-même connu, où il adhérait aux idées nazies. Adhésion qu'il rompra avant d'écrire la seconde version des Démons (la première a été abandonnée), et qu'il reconnaîtra avoir été une erreur barbare.

Très très lentement, on voit ce "monsieur von G―ff" devenir plus tout à fait le narrateur objectif qu'il prétendait être (l'auteur de cette "chronique", donc), c'est-à-dire plus seulement un narrateur mais un personnage impliqué dans le roman, avec ses propres affects. On le voit pour ainsi dire plonger dans les vagues dont j'ai parlé, nager dedans. Et nous sommes à notre tour comme un poisson dans l'eau. Une réflexion d'un personnage ou juste une blague dite par lui, est tournée de tous côtés, creusée, presque jusqu'à prendre les dimensions du roman lui-même. Cette écriture analyse, décortique, va en profondeur, jusqu'au fond de l'être et des choses, de sorte qu'il faudrait mettre côte à côte certaines pages des Démons et celles de la Recherche

Heimito von Doderer a écrit:Dès maintenant, la lueur de la braise prenait la couleur de ce qui est depuis longtemps passé. Et cette douleur que j’anticipais ― tendu moi-même vers l’avenir, pourtant, donc jeune et plein de rêves secrets, d’espoirs hardis ! ― elle l’emportait en moi sur toutes choses pour l’instant ; et je regardais déjà le cher visage qui me faisait face comme un souvenir plein de mélancolie évoqué du fond de lointaines années, exactement comme je contemple aujourd’hui la même image montant des profondeurs, vingt-huit ans après.


Mots-clés : #historique #lieu
par Dreep
le Sam 8 Aoû - 12:40
 
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Sujet: Heimito von Doderer
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Henri Bosco

Malicroix

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Le narrateur, Martial de Mégremut, cette amène famille de paisibles bons vivants des vergers dans les collines, hérite d’un parent éloigné, Cornélius de Malicroix, la Redousse, une île du Rhône en Camargue. Pour que le maigre domaine lui reste, il doit y vivre seul (avec le farouche Balandran, berger déjà au service de Cornélius) pendant trois mois, ainsi que le lui apprend lors d’une visite sur les lieux maître Dromiols, accompagné d’Oncle Rat, lui-même d’une famille historiquement serve de celle du notaire…
C’est donc une histoire de solitude, d’introspection et de patience, de rapport au temps qui passe, aussi d’immersion dans une nature où les éléments trouvent toute leur puissance ‒ fleuve, pluie, vent, tempête (on est en automne), neige (on est bientôt en hiver), arbres, mais aussi feu de l’âtre, Bréquillet le briard ‒ et c’est autant de magnifiques descriptions lyriques.
« Car tout (je le savais), dans cette aventure insolite, dépendait du temps. »

« L’inquiétude des eaux naîtrait qui, avec celle des forêts, est sans doute la plus antique et la plus angoissante au cœur de l’homme. »

L’île sur le Rhône est orientée dans l’axe du fleuve du Nord au Sud, en amont où un roc, « l’écueil du Ranc », a permis sa formation alluviale alimentée par les Alpes, à l’aval où une lagune limoneuse donne sur la mer.
Il y a aussi le mythe, celui du taureau blanc des Rambard (des voisins manadiers), à l’origine de la rencontre dramatique de Cornélius avec Delphine d’or, qu’il épousa et qui se noya peu après lors d’une traversée du Rhône en bac.
« Ainsi se forment lentement, chez ces êtres qui vivent seuls, à longueur de journées, de mois, de saisons et d’années méditatives, le goût et le besoin de la vision, la secrète passion des figures surnaturelles… Car on a vu ici des demi-dieux…
[…]
‒ Sait-on jamais ? Ici le moindre souffle est une voix, l’ombre la plus banale, une présence. Un reflet sur l’eau, un nuage, deviennent aussitôt l’origine d’un mythe ou évoquent quelque légende. Les vieux cultes ne sont qu’assoupis sous cette terre. Il suffît quelquefois d’un rien pour les éveiller inopinément. Et alors vous voyez surgir les croyances les plus étonnantes…
‒ Lesquelles ? demandai-je.
Il baissa la voix, s’inclina vers ma chaise et dit :
‒ Celle de la bête, surtout.
‒ Le taureau ? demandai-je. »

« Au loin, le passeur. À peine un homme, une Ombre. »

Il y a encore le mystère… le codicille, avec l’ultime épreuve…
Martial est un studieux, partagé entre l’aimable « tribu » des familiers Mégremut, doux et raisonnables, et la violence sauvage et ténébreuse de la race pratiquement disparue des Malicroix, car il participe des deux sangs. (Il y aurait beaucoup à dire des heureux et bienveillants Mégremut ‒ des sortes de Hobbits ‒, et il semble que Sylvius, paru la même année, leur soit consacré.)
« Botaniste, agronome, horticulteur, herboriste, que sais-je encore ?… »
‒ Jardinier, dis-je doucement. »

« Je sais attendre, et même d’une attente pure, celle qui n’attend rien, dont le seul objet est d’attendre. Le temps ne passe plus : il dure, mais sans fissure perceptible, et dès lors rien n’est lent ; nul ennui ; l’on repose. Tout étant devenu possible, on ne redoute ni n’espère ; et l’âme ne tient au futur que par l’éventualité, mais purifiée de toutes ses formes. On jouit de ce qui est, merveilleusement, ce qui vient, plus qu’à l’ordinaire, étant lent à venir. Quelque chose en nous se révèle, sensible au monde du silence, monde frémissant au delà des ondes sonores dont il enveloppe et compose, pour les atténuer et les confondre, les vibrants messages. »

Martial, qui dans sa « terreur des eaux » craint le fleuve puissant et « noir », et qui bizarrement n’explore guère son nouveau domaine, pense dans un premier temps renoncer à son héritage après un court séjour de « courtoisie » ; c’est l’occasion de belles notations psychologiques.
« Il arrive que les grandes décisions ne se prennent pas, mais se forment d’elles-mêmes. Le débat du pour et du contre pèse peu en regard de cet obscur cheminement. L’acte de la volonté dure ne se détache pas de nos hésitations, pour les trancher. On ne s’aperçoit pas qu’on a pris un parti, mais on fait tous les gestes qu’il comporte, insensiblement. On s’engage ainsi, par l’action la plus modeste, dans un mouvement d’actes simples et naturels qui se précisent peu à peu. Quand cette précision nous est devenue claire, tout est décidé. »

Bonheur d’expression :
« J’avais l’impression déroutante de ces choses déjà vues, que l’on sait n’avoir jamais vues. »

Martial a beaucoup de rêves, quelques hallucinations et même un délire fébrile ; curieusement, il se réveille souvent à minuit, comme c’était paraît-il la coutume au Moyen Âge.
J’ai noté une particularité de l’écriture de Bosco : certains évènements, à peine relatés, sont repris dans un second passage qui les expose sous un angle nouveau, ou plus fouillé.
Plus je pratique Bosco, et plus je suis sous le charme. C’est un peu contre-intuitif, mais l’accoutumance à sa forme d’écriture, une sorte d’acceptation préalable et de suspension critique de ma part, me permettent d’approfondir et d’apprécier plus pleinement son œuvre.

Mots-clés : #fantastique #huisclos #initiatique #solitude
par Tristram
le Lun 13 Juil - 20:50
 
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Sujet: Henri Bosco
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Mariam Petrosyan

La Maison dans laquelle

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Je n’ai jamais lu quelque chose de comparable ! Par moments, on peut penser à Bruno Schultz pour le délire fantastique, mais de loin. On a évoqué aussi l’univers de Tim Burton, de Lewis Caroll, du William Golding de « Sa Majesté des mouches ». Il y a du vrai dans ces comparaisons, mais c’est tout de même un ouvrage très original.
Mariam Petrosyan, qui est une plasticienne, n’a écrit que ce livre. Elle s’y est attelée à l’âge de 18 ans. C’est la raison pour laquelle elle a su si bien parler du passage de l’adolescence à l’âge adulte.

« Le monde de l’adolescence est moins agréable que celui de l’enfance, mais beaucoup plus intense et plus riche en émotions et en sentiments que celui des adultes. Le monde des adultes est ennuyeux. Les adolescents ont hâte de grandir, parce qu’ils croient que l’indépendance va leur apporter la liberté. Alors qu’en réalité, ils vont se retrouver dans une espèce de prison à vie, faite d’obligations et d’interdictions dont ils ne pourront sortir que lorsqu’ils auront atteint la vieillesse – pour les plus chanceux. »


Ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre sur lequel elle a travaillé une dizaine d’années, c’est même probablement sa grande force que cet univers restitué de l’enfance et de l’adolescence.
Ce fut visiblement une expérience forte pour l’auteure « Tout comme elle ne dit pas l’avoir écrit mais y avoir vécu, s’y être réfugiée soir après soir, elle ressent un grand vide depuis sa parution. »
On sent, derrière la transposition fictionnelle, un vécu personnel très fort.

Ouvrons la porte de cet univers :

« Salut à vous les avortons, les prématurés et les attardés. Salut, les laissés-pour-compte, les cabossés et ceux qui n’ont pas réussi à s’envoler ! Salut à vous, enfants-chiendent ! »


Le ton est donné. Nous voici dans la Maison

La Maison est une sorte de pensionnat pour handicapés physiques, mais aussi mentaux

« Tous les types de démences réunis en un seul et même Nid. Les spécialistes n’avaient qu’à se munir de leurs encyclopédies pour s’amuser à les pointer un par un. Des psychopathes, ici, il y en avait pour tous les goûts »


La Maison est gigantesque, puisqu’elle est toujours vue par les yeux de leurs pensionnaires, avec des couloirs interminables, remplie de caches et d’endroits mystérieux, certains frappés d’anathèmes ou tout du moins dangereux à fréquenter, de dortoirs qui sont devenus souvent de vrais dépotoirs où l’on clope, picole, bouffe et où éventuellement on dort, de la cafetière, du Croisement et de son canapé, autre point de rencontres, et de beaucoup d’autres lieux que l’on découvre au fur et à mesure de la lecture. Surtout, il y a la Maison et l’Extérieur, les deux mondes sont étanches, tout du moins le voudrait-on !

« Chaque recoin de la Maison était hanté par les morts qui y avaient vécu. Chaque armoire abritait un squelette anonyme qui finissait d’y pourrir. Quand il y avait trop de spectres pour une pièce, ils commençaient à envahir les couloirs. Pour lutter contre ces importuns, on dessinait des symboles ésotériques sur les portes et on s’accrochait des amulettes autour du cou. On aimait ses propres fantômes, on les amadouait, on leur demandait conseil, on leur chantait des chansons et on leur racontait des histoires. Et ils répondaient par des inscriptions au savon et au dentifrice sur les miroirs, ou par des dessins à la peinture violette sur les murs. Il leur arrivait de murmurer à l’oreille de certains élus, quand ceux-ci prenaient une douche ou se montraient suffisamment téméraires pour passer la nuit sur le canapé du Croisement. »


La Maison en vient à être une sorte d’organisme vivant quelque peu inquiétant :

« Car la Maison exige une forme d’attachement mêlé d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a bien une chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. »


Il existe une singulière osmose entre la Maison et ses occupants. Les murs sont couverts de dessins, d’inscriptions. Les fenêtres, une fois nettoyées, ont été rapidement noircies à la peinture car… elles donnaient sur l’Extérieur !
Quelques rares éducateurs savent lire les graffiti qui marquent les lieux

« Les murs étaient leurs journaux à eux, leurs magazines, leurs panneaux de signalisation, leur téléphone, leur musée. Le principe était simple : on y notait ce qu’on avait à dire, après quoi il ne restait qu’à attendre. Ce qui en découlait ne dépendait plus de l’auteur. Un surnom pouvait aussi bien être oublié et recouvert d’un autre gribouillis, qu’adopté et employé sur le champ. »


Les pensionnaires ont modelé, autant qu’ils ont été modelés par la Maison :

« Par exemple, j’avais compris que le goût des habitants de la Maison pour les histoires à dormir debout n’était pas né comme ça, qu’ils avaient transformé leurs douleurs en superstitions, et que ces superstitions s’étaient à leur tour muées, petit à petit, en traditions. Et les traditions, surtout lorsqu’on est enfant, on les adopte immédiatement. Si j’étais arrivé ici il y a quelques années, peut-être que je trouverais banal de communiquer avec les morts. Je serais à côté des autres sur la vieille photo de Noiraud, avec un arc fabriqué de mes propres mains ou une corne sortant de ma poche ; je porterais fièrement une amulette pour mettre les esprits frappeurs en déroute, que j’aurais échangé contre une collection de timbres ; je craindrais certains endroits, des lieux précis de la Maison à certains moments précis de la journée, où je me rendrais toutefois par défi. »


C’est une bien curieuse faune qui vit dans la Maison…

Au départ, nous rencontrons « Fumeur », un « roulant », qui vient de s’être fait virer du groupe des « Faisans » pour avoir oser arborer des baskets trop voyantes. Il trouve refuge auprès de « Lord » du groupe 4 qui vient de goûter au Chemin Lunaire, boisson on ne peut plus dangereuse, encore plus que l’Arc-en Ciel Blanc ou les Quatre-marches.

« Bon, tout a commencé quand Lord a décidé d’essayer un truc qui s’appelle le chemin Lunaire. Or, l’effet de cette boisson sur l’organisme se caractérise par le fait qu’il est… totalement imprévisible, justement. Certains se sentent mal, d’autres sont euphoriques, d’autres encore commencent à se conduire bizarrement… Vu de l’extérieur, c’est assez impressionnant. Par exemple, je connais quelqu’un qui, après en avoir bu, ne s’exprimait plus qu’en vers. Tiens, et un autre qui n’arrivait tout simplement plus à parler… »


Pour Lord, le résultat est de tomber en catalepsie. Pris de peur, « Noiraud » conduit Lord au « Sépulcre ». Pour cette raison, « Sphinx » va casser la figure à noiraud. En effet, Lord a déjà trois traits rouges sur son dossier ; un quatrième signifierait l’exclusion de la Maison, autant dire la mort. Finalement Sphinx qui connait bien une « araignée » est chargé par le groupe de plaider la cause de Lord…

Ainsi les pensionnaires sont répartis en différents groupes, six au total, plus ou moins hiérarchisés. Chacun a son chef, ses acolytes, ses règles de vie, ses codes… L’histoire pullule de rivalités, de putschs, manqués ou réussis, pour s’assurer la domination. Pour compliquer le tout, il y a les Bandar-Log, groupe transversal, sortes de bad boys comparables aux Hells Angels.

« Pour mériter son titre, la Meute devait régulièrement se rappeler au bon souvenir de son entourage par des vitres cassées, de graffitis, des souris glissées dans les tiroirs des professeurs, des cigarettes fumées dans les toilettes. Ils faisaient tout pour entretenir leur mauvaise réputation, car elle les distinguait de leurs ennemis jurés, les roulants. Mais les victimes préférées de la Meute, c’étaient les nouveaux, les petits chéris à leur maman qui sentaient encore l’Extérieur : un ramassis de chochottes et de geignards, pas même dignes d’avoir un surnom. »


Le plus haut en couleur est incontestablement le groupe 2, « Les Rats »,  dont les membres évoquent les Punks

« Ses cheveux ressemblaient à du sang séché et ses lèvres étaient d’une couleur si vive qu’on les aurait dites fardées de rouge. Il avait le menton strié de coupures de rasoir et le cou enserré d’un collier d’os de poulets séchés. Comme tous les autres Rats, il était loufoque, mais de près, il paraissait encore plus bizarre. »


« Pendant une demi-heure ce fut l’extase. Puis un rat dépressif éclata en sanglots et sortit un rasoir. Décidément, ces gars-là ne savaient pas se tenir ! Ils devaient manifestement considérer leurs tendances suicidaires comme leur bien le plus précieux.
Le Raton se taillada, noyé dans sa morve. Fasciné par le spectacle, Valet se mit à jouer faux. Le charme était rompu. Les Rats se dispersèrent pour emmener leur rejeton se faire raccommoder. Au sol s’étendaient de belles flaques rouges. Sphinx soupira. Je chaussai mes lunettes n° 5 ; elles offraient un spectre de couleurs tonifiant, dans les tons jaunes orangés. Bien utile quand on avait affaire aux anciens Pestiférés ».


Derrière la noirceur, bien réelle, parfois inquiétante, il y a beaucoup d’humour dans l’univers de Mariam Petrosyan. On rit beaucoup.

« Après quelques mètres, nous avons remarqué deux silhouettes solitaires et avons hâté le pas. C’étaient l’Aveugle et la Rate. Un couple parfaitement assorti – à faire froid dans le dos. Aussi pâles que des cadavres, dotés des mêmes yeux cernés de bleu, et tous deux dans un état de dépérissement avancé. L’Aveugle, en outre, était lacéré des clavicules au nombril, son t-shirt en lambeaux, laissait voir les écorchures de sa peau. Un spectacle d’autant plus saisissant que les ongles de Rate étaient rougis de sang séché.
- Tiens, regarde, dis-je à Sirène. C’est un trip dans le genre de ton « Kamasutra », mais tendance marquis de Sade. »


Eh oui, au milieu de l’ouvrage, la « Nouvelle Loi » permet une forme de mixité. Entrent dans la danse Gaby la Longue, Rousse, Sirène, Rate, Aiguille… pour le meilleur et parfois le pire.

Tout ce petit monde vit avec une angoisse de fond : le moment de quitter la Maison au moment des 18ans.
Toutes les astuces sont bonnes pour échapper à ce moment fatidique : distorsion du temps avec la nuit la plus longue

« Dans la Maison, le temps ne s’écoulait pas comme à l’Extérieur. On n’en parlait pas vraiment, car ces choses-là étaient bizarres et auraient vite fait d’attirer les foules, mais certains parvenaient à vivre plus d’une vie, tandis que d’autres n’y passaient qu’un seul mois. Plus tu tombais dans ces endroits étranges qui aspiraient le temps, plus tu existais. En règle générale, ça n’arrivait qu’à ceux qui habitaient ici depuis déjà un bail, si bien que la différence entre les vétérans et les nouveaux était immense ; pas besoin d’être extralucide pour la voir. Les plus avides s’adonnaient à ça plusieurs fois par mois, si bien qu’ils traînaient derrière eux plusieurs versions de leur passé. »


Echappée vers l’imaginaire avec la nuit des contes, ou moyens plus radicaux :

« Qu’ils grandissent, se métamorphosent, eux et leur territoire, jusqu’à l’âge où il leur faudrait quitter la Maison. La promotion précédente avait trouvé un moyen bien à elle de faire face à cette échéance : douze tentatives de suicide, dont cinq réussies. »


Las adultes sont pourtant présents, mais toujours en arrière-plan. Les professeurs dont on ne parle pratiquement pas. Le Directeur, Requin, essayant vaguement de maintenir une façade de discipline. En revanche, une place plus large est faite aux éducateurs, Ralf, Elan, qui sont les traits d’union entre les pensionnaires et la direction.

Au final, je vois tout ces protagonistes sur une photo de groupe, avec leurs vêtements excentriques qui affirment leur personnalité, leurs gris-gris et amulettes pour se protéger, leurs collections d’objets dérisoires et inutiles, leur regard bravache, parfois terriblement cruel (il y a des morts dans l’histoire), qui trahit toutefois leur désarroi, leur solitude et un terrible besoin d’affection.
J’ai eu du mal à me séparer de ces « Crevards pestiférés » : Sphinx, l’Aveugle, Fumeur, Roux, Sauterelle, Chacal Tabaqui, Vautour, Bossu, Putois, le Macédonien, Sirène, Rousse, Rate et tous les autres, au bout de plus de 900 pages mais qui se lisent comme du petit lait, pourvu qu’on accepte de rentrer dans cet univers singulier.
A mon avis, un grand livre sur l’adolescence. Ce n'est pas si fréquent les écrivains capables de créer un univers:D
Je termine en précisant que la couverture est très belle. Je trouve que la maison Monsieur Toussaint Louverture a une politique éditoriale tout à fait remarquable.

Mots-clés : #enfance #fantastique #initiatique
par ArenSor
le Sam 11 Juil - 20:13
 
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Sujet: Mariam Petrosyan
Réponses: 11
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