Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Lun 1 Mar 2021 - 17:13

222 résultats trouvés pour autobiographie

Doris Lessing

Dans ma peau

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Dans_m10

Ce premier volume (sur deux) de l’autobiographie de Doris Lessing (écrite vers soixante-quinze ans) retrace toute la partie de sa vie en Rhodésie du Sud, 1919 à 1949, soit son enfance et sa jeunesse jusque trente ans. Au début, la clarté des premiers souvenirs étonne, et portrait une petite fille rebelle, révoltée contre ses parents (pourtant dans l’ensemble assez exemplaires) ; cette période est riche en observations sur les enfants et leur éducation (religieuse, britannique), avec une cruauté et une bêtise d’une autre époque – mais avons-nous vraiment gagné au change ?
« J’étais malade pour elle [sa mère], et en même temps folle de haine. »

« Je n’étais pas menacée par la force de mes parents, mais par leur faiblesse. »

Dès qu’elle s’émancipe, répondant à l’appel de la vie, elle pratique l’amour libre avant la lettre.
« Je suis convaincue que certaines filles devraient, à l’âge de quatorze ans, être mises au lit avec un homme de dix ans plus vieux, en sachant que cet apprentissage amoureux prendra fin. »

(Remarque étonnante d’une auteure autrement reconnue comme une féministe, ce qu’elle n’a jamais revendiqué).

Elle ressent très vite l’injustice raciste, s’engage au parti communiste.
C’est la Première Guerre mondiale qui a broyé ses parents comme tant d’autres, et la Seconde se profile…
« Pourtant nous étions encore convaincus que l'avenir du monde dépendait de nous. Il ne nous venait jamais à l’esprit de chercher quelles étaient nos qualifications pour changer définitivement le monde. Ni, en l’occurrence, celles de Lénine. Si on nous avait dit – et si nous avions été disposés à entendre – que nous étions l’incarnation de l’envie, du désir de vengeance, de l’ignorance, nous aurions réagi comme les gens à qui on apprend que tel prêtre est un délinquant, ou un criminel : nous il représente Dieu, et ses qualifications personnelles n’entrent pas en compte. Nous étions convaincus de personnifier les choix de l’Histoire. »

« Longtemps je pensais : eh bien, c’est simple ; si on lit Lénine et Staline jour et nuit, le meurtre politique devient non seulement un devoir, mais un acte héroïque. »

Raconter l’histoire de sa vie est le lieu parfait pour évoquer la perception de la durée :
« Je devais grandir à tout prix, et le plus vite possible… pourtant la condition d’adulte, la liberté semblaient si lointaines, car j’étais encore au stade où la fin de la journée apparaissait comme un horizon inaccessible.
La raison principale, réelle, de la nature mensongère d’une autobiographie, est l’expérience subjective du temps. Du premier chapitre jusqu’à la fin, le livre suit la cadence régulière des années. Même si, par un tour de passe-passe, vous faites des retours en arrière, dans le style de Tristram Shandy, il n’existe aucun moyen de transcrire la différence entre le temps de l’enfance et celui de l’âge adulte − et le rythme distinct de chaque étape d’une vie. Une année avant la trentaine est très éloignée de celle que peut connaître une personne de soixante ans. »

Doris Lessing est une auteure dont le matériau fut souvent l’expérience personnelle, et ce livre explique l’impression de vécu ressentie à la lecture de ses fictions (qu’il faudrait avoir lues avant cet autobiographie), tout en éclairant sur sa manière d’écrire.

\Mots-clés : #autobiographie #politique #xxesiecle
par Tristram
Aujourd'hui à 13:36
 
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Sujet: Doris Lessing
Réponses: 5
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August Strindberg

Le Plaidoyer d'un fou

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Strind10

À la fin des années 1880, Strindberg entreprend d’écrire l’un de ses nombreux romans d’une veine autobiographique : Le Plaidoyer d’un fou, sur son premier mariage, expérience chaotique s’il en est. Il serait vain d’examiner qui a tort ou qui a raison (ni ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas), de prendre parti pour l’un ou pour l’autre, puisqu’il n’est pas question ici d’un jugement de ce mariage (ce malgré l’emploi du terme « plaidoyer » du titre, qui sonne presque comme une ironie à mon avis). Il n’est pas plus question de raison face au déchaînement de partialité que ce livre libère. Au-delà de l’exaspération causée par l’un et autre, ce qui se joue entre eux, tout en restant dans les limites du probable, a quelque chose monstrueux et parfois d’affreusement drôle.

La lecture de ce livre est troublante aussi par le nombre de points communs avec Le destin de Mr. Crump de Ludwig Lewisohn. Points communs qui supposent aussi quelques différences, qui, faute d’être à l’honneur du personnage masculin du couple dans Le Plaidoyer d’un fou, peuvent permettre de mettre en évidence l’art de la composition chez Strindberg. Plus classique chez Lewisohn, chez Strindberg, cet art a quelque chose de paradoxal étant donné la constante impression que Strindberg se livre sous le coup de l'émotion, avec une sincérité brutale, ne reculant devant la révélation d'aucune mesquinerie de sa part ou de celle de l'autre. Je suis peut-être plus admiratif de Lewisohn pour ce qu'il m'a apporté, il y a chez Strindberg (et notamment avec ce livre) des hauts et des bas. Les hauts : la baronne de Strindberg est un personnage aussi admirable qu'Anne Bronson-Crump ; un sommet : la description du désespoir et de la colère par l'écrivain suédois.


Mots-clés : #amour #autobiographie
par Dreep
le Mar 16 Fév 2021 - 18:23
 
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Sujet: August Strindberg
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Irène Frain

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Phpyxg10

Un crime sans importance


La sœur d’Irène Frain , femme âgée vivant en zone pavillonnaire pas très loin de Paris, a été sauvagement assassinée.

L’autrice ne l’avait pas vue depuis des années, connaissait à peine ses enfants : cette femme atteinte de troubles bipolaire avait trouvé une place (laquelle ? ) hors du cercle familial, lequel semble avoir bien laissé faire, un psy plutôt bizarre avait conseillé à Irène de ne plus voir sa sœur, des dénis et des silences obscures s’en sont mêlés… une histoire familiale étrange et regrettable parmi tant d’autres. Mais voila, l’enfance et les regrets remontent vite à  la gorge devant le drame.

Plus d’un an après les faits, inexplicablement, l’enquête n’a pas avancé, Irène n’arrive pas à obtenir d’informations  sur ce décès (peut-être lié à d’autres assassinats de vieilles personnes), elle va de la rage au désespoir et utilise ce qu’elle a comme arme pour faire face, et, qui sait faire bouger la justice ( … ?? ) : l’écriture.

Voilà ; le livre n’apporte pas grand chose de plus que ce résumé, pas de suspense, pas de progression, pas de réponses, pas de vraie écriture, des zones qui restent franchement pas claires ; sans doute salvateur pour l’autrice mais plutôt fade pour la lectrice qui reste sur sa faim, et comprend mal le prix Interallié.


Mots-clés : #autobiographie #faitdivers #famille #justice
par topocl
le Mar 9 Fév 2021 - 14:28
 
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Sujet: Irène Frain
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Italo Calvino

La Route de San Giovanni

Tag autobiographie sur Des Choses à lire La_rou10

Cinq courts récits autobiographiques publiés posthumément, qui d’après sa veuve devaient faire partie d’un ouvrage d’« exercices de mémoire ».
Je n’en attendais pas grand’chose, mais déjà le premier texte, éponyme du recueil, m’a enchanté. Est-ce la campagne ligure, le remuement simultané de souvenirs d’enfance ou la rencontre d’un Italo Calvino moins insaisissable ? C’est un hommage au père, avec qui pourtant il s’entendait mal, ne partageant pas sa passion pour la nature, les plantes, l’agriculture, les animaux, lui qui ne rêvait que de la ville, de la mer et des filles – et semble regretter.
Et bien sûr le cinéma, passion adolescente qui fait l’objet/ sujet/ thème du texte suivant, Autobiographie d’un spectateur : cinéma américain, mais aussi français, sous le fascisme avant la Seconde Guerre mondiale, puis Fellini, dont Calvino analyse l’œuvre.
« Un autre monde que celui qui m’entourait, mais, pour moi, seul ce que je voyais sur l’écran possédait les propriétés d’un monde, la plénitude, la nécessité, la cohérence, alors qu’en dehors de l’écran s’entassaient des éléments hétérogènes qui paraissaient avoir été rassemblés par hasard, les matériaux de ma vie qui me semblaient démunis de toute forme. »

« Dans les durées limitées de nos vies tout reste là, présent de façon angoissante ; les premières images de l’éros et les prémonitions de la mort nous rejoignent dans chaque rêve ; la fin du monde a commencé avec nous et ne fait pas signe de vouloir finir ; le film, dont nous avions l’illusion de n’être que les spectateurs, est l’histoire de notre vie. »

Souvenir d’une bataille est un « souvenir de guerre et de jeunesse » (avec les partisans contre les fascistes), mais surtout une méditation sur la remémoration, avec une métaphore aquatique magnifiquement filée dès le commencement :
« Il n’est pas vrai que je ne me souvienne plus de rien, les souvenirs sont encore là, cachés dans la pelote grise du cerveau, dans le sable qui se dépose en un lit humide au fond du torrent des pensées : s’il est vrai que chaque grain de ce sable mental garde fixé un moment de la vie de telle sorte qu’on ne puisse plus l’effacer, mais qu’il est enterré sous des milliards et des milliards d’autres grains. J’essaie de ramener à la surface une journée, un matin, une heure entre l’obscurité et la lumière à l’éclosion de cette journée. Depuis des années je n’ai plus remué ces souvenirs, terrés comme des anguilles dans les mares de la mémoire. J’étais sûr qu’à n’importe quel moment il suffirait que j’agite les eaux basses pour les voir affleurer d’un coup de queue. J’aurais dû, tout au plus, soulever quelques-unes des grosses pierres qui forment comme une digue entre le présent et le passé, pour découvrir les petites cavernes derrière mon front où se blottissent les choses qu’on oublie. Mais pourquoi ce matin-là et non un autre moment ? Il y a des lieux qui émergent du fond de sable, ce qui signifie qu’autour de ce lieu s’agitait une sorte de tourbillon, et quand les souvenirs s’éveillent au bout d’un long sommeil, c’est en partant du centre d’un de ces tourbillons que se déroule la spirale du temps. »

« Ce que j’aimerais savoir, c’est pour quelle raison le filet troué de la mémoire retient certaines choses et non d’autres [… »

« Dans la bataille, le souvenir de ce que je n’ai pas vu peut trouver un ordre et un sens plus précis que ce que j’ai vraiment vécu, sans les sensations confuses qui encombrent l’ensemble de mon souvenir. »

La poubelle agréée est une désopilante réflexion sur l’activité domestique principale de l’auteur en famille à Paris (sortir les poubelles), leur ramassage, les significations de la fonction en tant que contrat et rituel social, y compris comparaison des cas italien et français et situation des immigrants, puis rapprochement avec l’évacuation organique, pour achever sur une autre pirouette, lorsqu’il transportait les paniers de fruits et légumes du domaine paternel, qu’il n’a pas repris (acrobatique raccroc à la mémoire).
« C’est de là que je dois partir pour éclaircir les raisons qui rendent agréée ma poubelle : agréée par moi en premier lieu, bien qu’elle ne soit pas agréable ; comme il est nécessaire d’agréer le désagréable sans lequel rien de ce qui est agréé n’aurait de sens. »

« Si cela est vrai, si jeter est la première condition indispensable pour être, parce qu’on est ce qu’on ne jette pas, le premier acte physiologique et mental est la séparation entre la part de moi qui reste et la part que je dois laisser descendre dans un au-delà sans retour. »

« Cette représentation quotidienne de la descente sous terre, cet enterrement ménager et municipal des ordures, entend donc, en premier lieu, éloigner l’enterrement de la personne, le renvoyer, même si c’est seulement un peu, et me confirmer que, pour un jour encore, j’ai été producteur de scories et non scorie moi-même. »

Ultime culbute, « écrire, c’est se déposséder non moins que jeter » les brouillons à la corbeille…
De l’opaque : vision géométrique du monde, sa « pente oblique » entre face à la mer et dos à la montagne (rappel de son enfance), l’ensoleillement devant et l’ombre qu’il appelle opacité d'après son dialecte d'origine.

\Mots-clés : #autobiographie
par Tristram
le Lun 8 Fév 2021 - 12:22
 
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Sujet: Italo Calvino
Réponses: 57
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Herman Joachim Bang

Maison blanche

Tag autobiographie sur Des Choses à lire 97822310



Originale : Det hvide hus (Danois, 1898)

Description de produit a écrit:Avec Maison blanche (1898) et Maison grise (1901), souvent parus ensemble, Herman Bang se tourne vers la pureté de l'enfance, et se livre à une sorte de "Recherche du temps perdu" intimiste et sensible, rythmée par le miracle des saisons, dominée par la figure d'une mère lumineuse bien-aimée et de personnages attachées déjà croisés dans Tine, roman admirable où il saisit la vie dans ses aspects les plus fugitifs et les plus significatifs.


Je m’arrête dans un premier temps à ce premier volet, même si certains soulignent à quel point il est en dialogue avec le deuxième. Donc souvenirs de l’auteur, fils de pasteur, à sa maison d’enfance, d’une certaine aisance (avec pas mal de domestiques), mais surtout à sa mère ! C’est elle qui domine entièrement ces pages. Pour l’enfant, un enfant, cette mère enjouée,  rieuse, généreuse, entreprenante à son temps, légère, prête à organiser des fêts (surtout Noël), voir libre, a du fasciner : on voit littéralement la troupe d’enfant (combien?) sautant autour d’elle. Attendant qu’elle raconte ou lit des histoires ou invente des jeux... Néanmoins elle n’a pas seulement une tendance à être parfois bavarde, superstitieuse, attachée avec fatigue à son lit, voir facilement angoissée, elle est aussi souvent triste, menacée par une peur quasi existentielle : c’est l’amour et la mort, omniprésents. Pressent-elle une fin proche, comme l’auteur l’avait vécue avec sa propre mère ? De ce coté-là on trouve des versets d’une profonde tristesse. Ainsi cette femme réunit des tendances seulement apparemment contradictoire : la coexistence d’une joie, toujours éphémère (elle dira qu’elle ne peut pas être heureuse plus qu’une heure à la suite) et une nostalgie d’un amour, jamais atteint, d’une mort, fin mot de tout… Et cela dans un pressentiment d’un vide, d’un ras-le-bol.
Donc, il faudrait prendre la description du résumé d’une figure « lumineuse » avec des gants. Derrière tout cela il y a le mal de vivre. Mais quel art de ce Herman Bang de dresser un portrait, et un hommage, de cette mère plus complexe que cela paraît !

J'ai bien aimé...


Mots-clés : #autobiographie #relationenfantparent
par tom léo
le Sam 16 Jan 2021 - 9:57
 
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Sujet: Herman Joachim Bang
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Andreï Makine

L’ami arménien

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Lami-a10


Originale: Français, 2021

CONTENU :
Grasset - raccourci a écrit:A travers l’histoire d’une amitié adolescente, Makine révèle dans ce véritable bijou de littérature classique un épisode inoubliable de sa jeunesse.
Le narrateur, treize ans, vit dans un orphelinat de Sibérie à l’époque de l’empire soviétique finissant. Dans la cour de l’école, il prend la défense de Vardan, un adolescent que sa  pureté, sa maturité et sa fragilité désignent aux brutes comme  bouc-émissaire idéal. Il raccompagne chez lui son ami, dans le quartier dit du « Bout du diable » peuplé d’anciens prisonniers, d’aventuriers fourbus, de déracinés égarés «qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances. »
Il est accueilli là par une petite communauté de familles arméniennes venues soulager le sort de leurs proches transférés et emprisonnés en ce lieu, à 5 000 kilomètres de leur Caucase natal, en attente de jugement pour « subversion séparatiste et complot anti-soviétique » parce qu’ils avaient créé  une organisation clandestine se battant pour l’indépendance de l’Arménie.



REMARQUES :
Le narrateur de l’histoire raconte une épisode de plusieurs semaines en automne d’une année au début des années 70 dans une grande ville de Sibérie au bord de l’Ienissei : Il a treize ans, vit dans un orphelinat, connaît déjà les tracasseries d’une vie sous la violence. A l’école il se fait garde de corps de Vardan, d’un an son aîné, mais plus fin, gracieux, pure, atteint même d’une maladie dite « arménienne » - objet idéal pour les railleries. Ce garçon, bien plus mûr et « spirituel », va ouvrir au narrateur un autre monde. De par ses actes et paroles, il l’ouvre à une « autre dimension », à une vie qu’il ne croyait pas possible. La bonté exercée envers une prostituée ivre… ; le parabole du ciel qui commence sous nos pieds… Et ce garçon va le guider vers son chez soi, dans la petite communauté arménienne de la ville. Gens qui suivent leurs parents à ce lieu de détention, en attente de jugement… Il y rencontrera des figures splendides : Sarven la patriarche, imposant, sage ; Chaviram, la mère adoptive de Vardan, aimante ; la belle Gulizar qui a suivi avec dignité son mari qui se trouve au prison. Et quelques personnages autour qui goûtent aussi l’hospitalité de ce groupe bien pauvre, mais si chaleureux. Mais oui : « Le Royaume d’Arménie » tout proche, une sorte de refuge… Quel monde pour ce garçon orphelin qui en est transformé et marqué en ces quelques semaines de cotoiement !

Les victimes de la « Histoire », des guerres, des persécutions, revêtent une dignité et transmettent une nostalgie d’autre chose, ouvre  à un changement de vision. Ce milieu est complètement nouveau, et à jamais marquant, pour le jeune narrateur, l’Alter Ego de Makine, lui, qui reste si mystèrieusement inconnu dans sa biographie...

La langue est magnifique, c’est un français pas compliqué, mais d’une finesse et ciselé où chaque mot est bien pesé. C’est un bonheur. Et je le dis aussi vu que son dernier livre m’avait un peu étonné et laissé sur ma faim. Ici il réjoind les plus beaux livres qu’il nous a déjà laissés !


\Mots-clés : #autobiographie #jeunesse #regimeautoritaire
par tom léo
le Jeu 14 Jan 2021 - 16:48
 
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Sujet: Andreï Makine
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Chen Fou (Shen Fu)

Récits d'une vie fugitive


Tag autobiographie sur Des Choses à lire Produc12

Nos yeux auront tendance à s'égarer dans ces lignes si l'on y cherche l'ombre fuyante de son auteur, Chen Fou (1763 - 1810), lettré chinois dont on ne sait pratiquement rien. Difficile d'imaginer une autobiographie moins égotiste que la sienne : il n'existe qu'en pointillé au travers de courts épisodes qui s'accumulent selon une ligne thématique, différente à chaque partie de l'ouvrage (il y en avait six à l'origine, deux ont été perdues). Parties où l'écrivain décrit, cite à profusion ses auteurs, où il expose une trajectoire décomposée en expériences toutes liées ce qu'était la société, la culture et le pays que connaissait Chen Fou. Car celui-ci se base sur des références communes et ce qu'il a vécu, d'autres ont pu le vivre. C'est d'abord la vie de famille ― institution prédominante dans la Chine de la dynastie Qing, et donc, un reflet de son organisation ― mais aussi les activités, les jeux, les poèmes, puis les voyages au sein de ce pays peuplé de montagnes de fleuves et de temples. La vie intime s'exprime par petites touches, par quelques sourires, mais elle est phagocytée par des us et des coutumes tyranniques. S'ils sont très discrets, les sentiments finissent par transparaître : à travers le paravent, on voit la lumière.

Mots-clés : #autobiographie #traditions #viequotidienne
par Dreep
le Ven 8 Jan 2021 - 22:47
 
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Sujet: Chen Fou (Shen Fu)
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Paula Fox

L'hiver le plus froid : une jeune Américaine en Europe libérée

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Cvt_lh10


En 1946, Paula Fox a vingt-trois ans et c'est une jeune fille, pour qui cependant la vie n'a déjà pas été facile, qui décide de partir découvrir cette Europe qui se relève à grand peine des années terribles de la Seconde Guerre Mondiale.

De par ses rencontres, elle fera le voyage vers le »Vieux Continent » en tant que journaliste pour un organe d'information anglais.

Autant, elle est abasourdie du Londres détruit, autant, les rencontres qu'elle fera à Paris dans une ville davantage épargnée dans son architecture, la plongeront dans les abîmes de la monstruosité de ce dont l'homme a été capable durant ce conflit.
Et quand elle découvre l'Est de l'Europe : la Tchécoslovaquie et la Pologne, le gouffre s'ouvre davantage sur la misère humaine et le désastre qui s'offre à son regard.


Car, c'est bien là, je trouve, l'intérêt de ce livre : Paula Fox est une toute jeune femme, et c'est un regard "innocent" - je ne trouve pas d'autre mot pour le décrire et il faut l'entendre au sens fort - qu'elle pose sur les paysages et sur ceux qu'elle croise ou du moins les ombres qu'ils sont devenus. La jeune femme qu'elle est n'a, ni appréhendé l'existence de ces orphelinats dénués de tout où pourtant le sourire et l'envie d'aller de l'avant ont encore un sens, ni imaginé la réalité insoutenable de la disparition intégrale des Juifs de Pologne, ni envisagé le fait que les vainqueurs d'hier, ces hongrois fascistes, côtoient encore, au fil des rues, les démunis et oubliés d'aujourd'hui, ceux dont ils sont responsables de la persécution.

C'est une Europe anéantie dans laquelle tout sentiment d'émotion ou d'affection semble disparu.
C'est une Europe dans laquelle le froid de l'hiver le dispute au froid des coeurs, ceux de ces hommes et femmes qui ont trop vu d'abominations pour retrouver si vite, un semblant d'âme humaine.



Le style parfois journalistique de l'écrit fait que lire ces mots s'apparente davantage à feuilleter un album photos,
- qui en l'occurrence ne montre que la tristesse du monde, que lire un récit structuré et chronologique. Il en reste une impression de flashs bouleversants pour évoquer ces années où tout ce qui peut l'être reste à reconstruire, où tout ce qui a disparu hante pour longtemps les coeurs et les esprits.



J'étais si ignorante, et le peu que je savais me paraissait incompréhensible. L'intérêt insatiable que je sentais en moi se satisfaisait de tout et de n'importe quoi.


Les souvenirs paraissent souvent commencer au milieu d'une histoire.



Mots-clés : {#}autobiographie{/#} {#}deuxiemeguerre{/#} {#}voyage{/#}
par Invité
le Sam 2 Jan 2021 - 21:19
 
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Sujet: Paula Fox
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Littérature et alpinisme

Louis Lachenal


Tag autobiographie sur Des Choses à lire Lachen12
Né le 17 juillet 1921 à Annecy, décédé le 25 novembre 1955 dans la vallée Blanche à Chamonix.

Biographie:

Le petit garçon, fils d'un épicier d'Annecy que la guerre dite Grande rendra sédentaire à la vie civile avec un pied-bot, déniche vite dans les falaises entourant Annecy et via les camps de scouts l'attrait de la confrontation avec soi-même et la pleine nature, et le partage et la camaraderie qui vont avec, l'escalade et l'escapade, c'est tout un chacun. Très adroit de ses mains, il construit d'après plan un canoë pour des virées libres et adolescentes sur le lac d'Annecy.
Spoiler:
Puis, c'est la voie royale de l'époque, Jeunesse et Montagne, il y effectue ses premières courses, puis ses premiers encadrements de cordées. Reçu "Porteur" diplômé à Chamonix (aspirant-guide, aujourd'hui), il multiplie les courses et les voies, difficiles pour son compte comme plus aisées, afin d'offrir un répertoire de possibles à sa future clientèle. Très vite sa grande classe en escalade, la sûreté de son encadrement, la qualité de ses topos-guides sont remarqués. Mais il doit s'exiler pour échapper au STO, ce sera en Suisse, à deux pas, d'où est originaire Adèle, épousée en 1942. L'hospitalité lui pesant, il partage les travaux d'un camp de réfugiés. À la fin de la guerre, il obtient son diplôme de Guide de Haute-Montagne, et c'est le début d'une cordée, avec Lionel Terray, dont les réalisations constituent le nec plus ultra de l'alpinisme français de l'époque, dont la première répétition de la face nord de l'Eiger en 1947.
Il conçoit, dessine et bâtit tout seul le chalet familial au Praz de Chamonix, lequel est toujours debout et bien portant.

Avec Gaston Rébuffat et Lionel Terray, il fut l'un des trois guides sélectionnés pour l'expédition française en Himalaya népalais de 1950 (en comapgnie de Maurice Herzog, Jean Couzy, Marcel Schatz, alpinistes, du Dr Jacques Oudot, et du cinéaste Marcel Ichac), conduite sous la houlette du diplomate Francis de Noyelle et du Club Alpin français présidé par Lucien Devies, le Résistant chasseur-alpin Maurice Herzog étant adoubé chef de terrain.

Expé qui avait pour objectif l'Annapurna ou bien le Dhaulagiri, il atteint le sommet de l'Annapurna (8091 m., à l'époque on le croyait à 8076 m.) en compagnie de Maurice Herzog le 5 juin 1950, juste avant la mousson. Les deux hommes restent, à jamais, les premiers à avoir foulé un sommet de plus de 8000 mètres.
Le retour sera un calvaire (pieds gelés, amputations progressives de fortune).

Retour à Chamonix, où il comprend vite s'être fait voler la vedette par Maurice Herzog, il donne ensuite une série de conférences (Connaissance du Monde), dès 1951 sur le territoire français et jusqu'au Congo belge en 1952, où il signera la première française en compagnie d'Adèle et d'un guide local dans les neiges du Rwenzori, à 5109 mètres d'altitude, au pic Marguerite.
Il reprend peu à peu les entraînements et les ascensions.
On lui confie la direction de l'équipe de France de ski en descente et slalom, un travail d'inspecteur (on dirait aujourd'hui un pilotage d'une démarche qualité-méthodes) pour le compte de l'Ensa (École Nationale de  Ski et d'Alpinisme) de Chamonix, passage obligé pour tout futur guide.

Il meurt en ski en tombant dans une crevasse, par météo mitigée, dans un parcours de la vallée blanche à Chamonix qu'il avait efffectué la veille, en laissant quelques jours auparavant un dessin type Samivel à ses enfants montrant une trace de ski s'achevant dans une crevasse et comme légende: "c'était écrit". Sa dernière phrase, devant ces conditions météo et la pente aurait été: "Y'a du pet, j'aime ça !"


Source: çà et là, variées, confrontées, croisées

Bibliographie:
Rappels (paru en 2020), version in extenso des Carnets du Vertige (paru en 1996) après une première version très expurgée et fallacieuse de Gérard Herzog (frère de Maurice) qui mentionne Louis Lachenal en co-auteur, parue en 1963.  
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Rappels

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Rappel11
Novembre 2020, éditions Paulsen/Guérin "couverture rouge" format "beau livre", iconographie très riche, 270 pages environ.



Il faut parler de Lachenal; mais c'est encore mieux quand c'est Lachenal qui en parle. La fourmillante iconographie comprend beaucoup de photos (noir et blanc) de l'auteur, quelques-uns de ses croquis ou crobards, et surtout sa langue - il écrit comme il parle (enfin, je pense, du moins dirait-on !) et il n'écrit pas, au jour le jour, ces carnets (et c'est le seul de l'expé à le faire) pour des souvenirs de famille, mais pour les montagnards et amateurs, qu'ils soient de canapé ou comme chez eux sur les cimes.

Le journaliste américain d'investigation spécialisé dans l'alpinisme David Roberts avait dès les années 1990, dans son livre Annapurna, une affaire de cordée (titre emprunté au Carnets de Lachenal) enfoncé une cornière de belle taille dans les lauriers auto-attribués d'Annapurna premier 8000, un demi-siècle de succès de librairie, la version officielle de l'expédition, signée Maurice Herzog (Officier Résistant, Président du Club Alpin Français, Membre du Comité International Olympique -CIO-, Haut Commissaire, Secrétaire d'État à la Jeunesse et aux Sports, Maire de Chamonix, Député, a ses jetons de présence dans moult société et consortium, etc., etc...).

Dira-t-on que la prestance, le côté homme-du-monde, la moustache à la Clark Gable du grand, statuesque et beau parleur Maurice étaient autrement plus vendeurs que la tronche de moine mystique castillan Renaissance du blond, dégarni, de taille moyenne, savoyard peu sorti de ses massifs et s'exprimant avec l'accent ?
Peut-être.
Mais ce n'est pas tout, ça ne "fait" pas tout, et le primordial n'est pas là:
Au reste, la version espagnole du livre de Roberts s'intitule Annapurna, la otra verdad: ¿Qué ocurrió realmente durante la primera expedición legendaria al Annapurna?, ce qui est autrement plus percutant, et ne donne pas du tout dans l'euphémisme.

Il faut parler de Lachenal, disais-je.
Mais il faut aussi parler de l'expé de 1950: et c'est encore mieux quand c'est Lachenal qui en parle.

C'est seulement à la lecture de ce livre-là (j'ai dû à peu près tout bouquiner sur cette expédition, pourtant) qu'on réalise combien c'était aventureux, le Népal du nord était terriblement mal cartographié pour ce qui est de la haute altitude et de ses accès, il a fallu rétablir -plutôt établir- la carte, aller errer sur le terrain pendant de longues semaines à la recherche d'accès, endurer les turistas, anthrax, furoncles et toutes les embûches du terrain; la reconnaissance par survol en avion, pratique qui va se développer dès les mêmes années 1950 pourtant, n'avait pas cours.
Le matériel était un peu léger, ou prototypique parfois, pour de telles conditions météos, de telles altitudes.

L'Annapurna s'avère être le second sommet himalayen le plus mortifère après le K2 aujourd'hui, (et dire que, jusqu'à quelques jours du dénouement, les membres de l'expédition ont hésité entre Annapurna et le Dhaulagiri !), l'exposition des camps intermédiaires, soumis aux aléas des séracs géants et des crevasses béantes, le va-et-vient quotidien, permanent, entre les camps, l'épuisement, tout ce décor est puissamment rendu.

Lachenal, méticuleux -guide toujours !- laisse d'ailleurs un topo précis et des conseils fructueux pour les futurs ascensionnistes, y partage tout l'utile apport de l'expérience de cette première: pas là pour se faire mousser et raconter une belle histoire à édifier le quidam et exalter les foules.  

La descente-calvaire, de plusieurs semaines, est enfin portée à notre connaissance (la photo que j'ai maladroitement choisie, pas vraiment à son avantage, est prise lors de cette pathétique descente).
Je songeais à Rimbaud traversant l'Abyssinie avec sa tumeur au genou, son brancard auto-conçu, le bateau, l'hôpital de Marseille...
   
Il faut parler de Lachenal, disais-je.
Comme il était lié par contrat de ne pas écrire ou divulguer quoi que ce soit sans l'aval des autorités présidant à l'expédition pendant cinq ans -traduisez Maurice Herzog et Lucien Devies- et qu'il est mort avant la fin de ce délai, c'est encore mieux quand on donne à Lachenal la parole, celle qu'on lui a confisquée.  

Beau livre, mais pas livre-objet, empreint de vacuité; certes onéreux - peut-être les médiathèques penseront-elles à l'entrer en référence ? -  utilement montagnard je trouve, jusque dans les addendas - la période Jeunesse et Montagne, la première répétition de la face nord de L'Eiger avec Lionel Terray, par exemples.
À recommander !  


Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #aventure #journal #temoignage #xxesiecle
par Aventin
le Mer 30 Déc 2020 - 21:10
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
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Blaise Cendrars

L'homme foudroyé

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Cendra10
Autofiction pour les uns, œuvre autobiographique pour les autres, paru en 1945.

Toujours aussi m'as-tu-vu, toujours tendre à souhait, Cendrars nous bringuebale de la guerre de 14 à la calanque d'Ensuès-la-Redonne telle qu'elle était dans les années 1920, avant de nous entraîner dans une suite de quatre, les Rhapsodies gitanes (intitulées Le Fouet, Les Ours, La Grand'route et Les Couteaux) - peut-être cette appellation de rhapsodies constitue-t-elle un hommage à Franz Liszt (?).  
En tous cas il y a ce côté fantaisie, et rappel au folklore, comme vecteur de connaissances et aussi de mode vie en transmission.  

Livre difficile à cerner, qui échappe un peu au lecteur, patchwork, tout en fragmentations et écrit à l'épate.
Au meilleur de la truculence de l'auteur, cet inégal opus se déguste sans peine.
Tout en contraste, même quand le badin est de mise, la violence n'est jamais très loin.
Dans ce bric-à-brac, on peine à ordonner un puzzle.

Amateurs de grands échafaudages, de récits montés comme l'on monte en technique de pâtisserie s'abstenir.  
On retient, pour longtemps je pense, quelques beaux caractères brossés.
Bien sûr quelques personnalités - j'aurais parié que le poète employé aux messageries maritimes à Marseille qu'évoque Cendrars à plusieurs reprises était Louis Brauquier:
Perdu, Cendrars livre son nom plus avant dans le récit, c'était André Gaillard !

On y croise Fernand Léger, pas forcément peint à son avantage; Cendrars défouraille aussi sur une certaine intelligentsia littéraire et artistique, sans prendre de gants, et, comme toujours, ne rate pas une occasion de ramener son érudition (à l'aise, Blaise, toujours le même cabotin !).
Idem les désuètes séquences automobiles sont parfois succulentes (en Amérique du Sud), mais parfois tombent un peu à plat (en France).  

Au final ce drôle d'objet vous laisse quand même -un peu- la sensation d'avoir parcouru un bouquin qui se démarque, un truc pas très ordinaire.
D'où me vient ce léger manque d'enthousiasme ?
Comme si L'homme foudroyé était un peu en-deçà par rapport à Bourlinguer ?
Pourtant, non.
Même pas.


Tag autobiographie sur Des Choses à lire Sunbea10
Sunbeam, la voiture de Cendrars à La Redonne.



Mots-clés : #autobiographie #autofiction #temoignage #violence #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Mer 25 Nov 2020 - 20:48
 
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Sujet: Blaise Cendrars
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Curzio Malaparte

Le Soleil est aveugle

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Le_sol12

Correspondant de presse dans l’armée italienne avec grade de capitaine, Malaparte écrivit ce récit sur la bataille des Alpes pendant le mois de juin 1940, lorsque Mussolini envoie ses troupes attaquer la France, loyales malgré leur dissentiment. Ce « roman » (tel que Malaparte le met entre guillemets dans sa « Déclaration préliminaire et nécessaire »), paru dès janvier 1941 dans la presse, est d’autant plus court qu’il fut amputé par la censure : manquent les chapitres III, XVII et XVIII (les deux derniers).
Le personnage principal est un capitaine, qui sempiternellement doit « s’en aller » (pour son service ?), et où on peut reconnaître l’auteur.
C’est un compte-rendu avec de nombreuses descriptions des Alpes et des Italiens qui les franchissent, une suite de chroniques au gré des envois de Malaparte à un journal, plutôt prosaïques au commencement de chaque épisode, mais rendues poignantes par l’emballement lyrique qui les soulève parfois. Sans doute manière tourmentée dont Malaparte souffre de ne pouvoir et/ou s’efforce de témoigner de la réalité en contournant la censure, il tord la syntaxe avec des hésitations et des parenthèses, entremêle des souvenirs (par exemple d’enfance ou d’Éthiopie), croise des personnages récurrents (l’ami officier Barbiéri, ou l’alpin Calusia avec sa cloche de vache, une sorte d’incarnation de l’Italie montagnarde et pure), place peut-être des allusions qui m’échappent entre les non-dits, tergiverse de répétitions en oscillations accélérées jusqu’à la syncope jazzy entre rage et désarroi ‒ tel ce capitaine qui « s’embrouille dans l’écheveau » du brouillard…
« Le Major Cattaneo dit au Capitaine : – Eh oui, la jeunesse ! et voudrait ajouter que, voudrait justement ajouter que, mais il se rassied et regarde vers la rive opposée du lac où les hommes et les mulets défilent, la tête à l’envers dans l’eau. Les alpins rient et chantent, ils sont joyeux ce matin, même le cri des mulets semble un chant, comme si les Bataillons, ce matin, allaient à la promenade, à un quelconque exercice tactique, et ne savaient pas que là-haut, après le sommet du Col de la Seigne, les Français les attendent avec le Lebel chargé, ce ne sont certes pas les soldats du Pape, ces Français, à peine verront-ils pointer le Bataillon qu’ils tireront dessus ; et le Major Cattaneo dit j’ai l’impression de les tromper, nos garçons, oui, l’envie me prend de leur dire à haute voix que ce n’est pas une promenade, que d’ici peu les Français nous tireront dessus, que les Français ne sont pas les soldats du Pape, mais le Capitaine le regarde en souriant et lui dit ils le savent déjà, ils le savent très bien que d’ici peu les Français nous tireront dessus, (et Bristot ne se retourne pas au bruit que fait la porte en se refermant très lentement. Il dort sans un souffle, le visage moisi serré dans sa main comme un mouchoir sale) et le Major Cattaneo, assis sur l’herbe à côté du Capitaine, fume sa courte pipe, le chapeau trop petit au sommet de sa tête ronde, et il a un visage gras, des yeux pétillants, une moustache hérissée, des cheveux en désordre qui lui sortent par touffes de dessous l’aile du chapeau, un nez pâle et gonflé, et sur le visage le sourire timide d’une délicate bonté, quelque chose de fort et de bon, d’ingénu et de fort. Il est de Bergame, Cattaneo, d’une noble famille bergamasque, un cœur d’or, et il dit regardez ce nuage là-haut. Le Capitaine lève les yeux et voit sur les pics qui surplombent le glacier du Miage un nuage vert, d’un vert intense et brillant, presque un beau pré vert, et le Major Cattaneo dit il ne vous semble pas que ? Mais il s’interrompt et se tait parce qu’il s’aperçoit que le Capitaine sourit, et le Major aussi sourit, fumant sa courte pipe. »

Sous le feu de l’artillerie française, dans les névés qui s’élèvent en geysers, la vision se fait onirique, voire hallucinée (jusqu’à une lutte avec des anges) :
« Les projectiles s’élancent vers les hommes courbés, haletants, enfoncés dans la neige jusqu’aux genoux, s’élancent comme les chevaux mécaniques d’un carrousel, comme les wagonnets du haut d’une Montagne Russe, comme un homme au milieu de la route devant une machine de course lancée à 180 à l’heure. À la voix, on devine la forme : les uns ont la forme d’une tête de chien et ils s’élancent en aboyant, les autres ont une tête de serpent et ils trouent le ciel en sifflant de leur front vert triangulaire (les yeux ronds, fixes, la langue fourchue dardée hors de la gueule cruelle). D’autres ont la forme d’objets, de petits objets familiers, peignes, brosses, ciseaux, bouteilles pleines d’un liquide jaune, bobines de fil, d’autres encore la forme d’un fruit, pêches, pommes, abricots, d’autres d’épis de maïs, d’autres de visages humains, d’autres de paysages, le Bisenzio à Santa Lucia, la maison du prêtre de Coiano, le couvent de Gallici, le môle du Purgatoire à Lipari, le château de Sala Dingai dans le Choa. D’autres sont comme des têtes de cheval, la longue crinière dénouée dans le vent à travers la vallée déjà gonflée de brouillard, les yeux obliques, grands et féminins, pleins d’une pitié merveilleuse, et le hennissement, d’abord lointain et faible, se rapproche rapidement, se fait aigu, menaçant, désespéré : maintenant le bombardement ressemble à un escadron de chevaux lancés au galop contre l’ennemi, le hennissement des 155, le long hennissement des obus-chevaux s’éloigne dans l’air sale de grésil. »

La bataille historique se généralise en aversion pour l’absurdité de la guerre. Le leitmotiv « les bêtes sont folles » parcourt tout le récit, et cette folie renvoie certainement à celle des hommes.
« Je pensais que les bêtes sont bien meilleures que nous. Ce sont des êtres purs, désintéressés. […]
‒ Ce qui corrompt les hommes, ce qui les rend méchants, lâches, égoïstes, c’est la conscience de la mort. Les bêtes n’ont que l’instinct de conservation, peut-être un pressentiment lointain. Mais elles n’ont pas la conscience de la mort. Elles savent qu’elles peuvent mourir, mais non qu’elles doivent mourir. »

Le titre souligne l’indifférence des éléments aux destinées humaines.
Évidemment on songe à Kaputt. Quel style, vraiment !

Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #deuxiemeguerre #guerre
par Tristram
le Mar 3 Nov 2020 - 22:07
 
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Sujet: Curzio Malaparte
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Lawrence Durrell

Le sourire du Tao
Tag autobiographie sur Des Choses à lire 31txlc10

Désopilée par ce livre.

Comme le dit Tristam plus haut,
un récit, réjouissant au possible ,d'une rencontre avec Chang Jolan, autour d'une table de cuisine et de nombreux hors champs excellemment traduits,
et puis un second volet puissant sur la mémoire,
enfin un troisième volet que je reçois instinctivement comme délétère et morbide au sens premier (medical).
Donc je suis désopilée.
Et un quatrièpme volet , très touchant, rééditant un "incipit de l'auteur", un article de sa jeunesse sur le Tao.

Pour autant, je recommande la lecture de ce livre, ne serait ce que pour la joie de son premier volet, et le talent du second.
Le troisième n'est pas dénué d'analyse, mais c'est du point de vue de l'instinct de récepteur que j'émets une réserve. Une réserve qui relève de l'exigence d'engagement. Je ne pouvais m'y engager totalement, je sentais ça chiqué.       ? La belle affaire. Essayez donc, nous sommes tous tant différents, la réception est si mystérieuse, tissée de quêtes intimes...
Voilà pour "mon avis". (Qui est plutôt encourageant, donc)

Je me suis pourtant , il est vrai, trouvée comme esseulée, à la fin de l'ouvrage, comme orpheline d'un frère qui paraissait naitre. mais ce n'est qu' haute subjectivité de ma part.
Je peux tout de même préciser que le volet relatif à Véga m'a paru morbide au sens clinique du terme dans la mesure où il n'est pas si tenu que je m'y attendais, après les débuts, (dysfonctionnement cognitif et donc narratif, masque narratif grossier) . Quelques adjectifs noyés dans la masse des premeirs volets m'avaient alertée sur une lecture possible à multiples entrées (une condescendance comme échappée à l'auteur, subliminale)
parce qu'il semble faussement filer le sourire du tao, si habilement ourlé auparavant,(ce ne pourrait être que l'aveu de béances psychiques, mais elles se captent instinctivement et non de son fait de démiurge littéraire) ou précisément et paradoxalement l'annihiler sauvagement par un délirium discret (je ressens cela sur la base de dérapages lexicaux isolés qui déscellent la fluidité d'idée attendue et révèle une singularité de pensée bien plus sombre complexe et torturée qu'il n'y paraissait)
parce que ce troisième volet , "véga", révèle une ambivalence, finalement, qui n'est pas à mon goût, dans la psyché de l'auteur, témoignée par une perte de qualité de véracité, par des ficelles outrées de mélo chaste, par une perte soudaine de flamme incarnée, antithèse suprême du tao qu'il nous montrait si bien, jusqu'à, même, un coeur de récit littéraire et intellectuel. Sentiment de dychotomie trop vive pour être volontaire, ou de dychotomie si vive qu'elle trahit le masque, sensation de malaise face aux salades sentimentales qu'il expose, ou pour dire sans filtre : "sentiment qu'il nous tartine Véga pour la forme mais est , en vrai, en pleine phase down bipolaire, et au dépend de ce qu'il faisait espérer comme totale philosophie intégrée".

C'est le problème, d'être public : le public exige qu'on tienne jusqu'au bout la route : là commence ma subjectivité;

il déroule subtilement, microscopiquement , une posture cognitive que je rejette.

C'est pour moi une impression très intime, très fondée, et très subjective. je place mes quêtes littéraires au coeur de mes besoins, avant que de goûter l'art énonciatif et créatif. C'est ce qui me rends perméable au mainstream aussi. Ici il y a de l'art, une maitrise absolue , ou si non absolue, un génie expressif et didactique. Certes.

Dans ce livre j'ai cru trouver les deux aspects, beauté et accointance à mes quêtes, et, vous disais-je, depuis, erre comme une orpheline d'espoir en mon home triste. Fausse joie.

Je le lirai quand même, trop intriguée, mais sûrement pas bientôt, trop sûre qu'il n'était pas solide. S'il était puissant.
Qui suivrait Achille à fond, à l'heure de l'âge sensible du mûrissement sans retour, hein ? Celui qui y trouverait miroir. Et ce n'est pas le miens.


Forte de votre absolution, je n'omettrai cependant pas de vous recopier deux extraits très denses.
Cette lecture est tout de même une découverte majeure car j'ignorais totalement cette oeuvre.




(Tristam, Bédou, très heureuse de savoir que nous sommes trois minimum  à avoir goûté ce filmdocu, je le reverrai volontiers ces jours -ci ^^)

hashtag"totalemaîtrisesedel'expressiondidactique"

\Mots-clés : #autobiographie #philosophique
par Nadine
le Mer 21 Oct 2020 - 21:37
 
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Sujet: Lawrence Durrell
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Marie-Hélène Lafon

Tag autobiographie sur Des Choses à lire 97820812

Le pays d'en haut
Entretiens avec Fabrice Lardreau

Deux parties pour ce petit livre. La partie entretiens : l'enfance, le rapport au pays, la prise de conscience de ses particularités et l'attachement. Une réflexion aussi sur le lien entre les gens et le pays, ce que le pays façonne d'eux. Egalement ce regard de celle, d'une qui est partie (pour Paris). Echos littéraires aussi.

Ce qui nous amène à la partie extraits choisis d'autres auteurs qui parlent du coin (Cantal) ou d'autres... des passages vivifiants.

Pas une révélation pour les lecteurs familiarisés avec l'auteur mais sur la même trame, trace et faisant apparaître des images, presque des spectres de notre monde (modes de vie, et images se confrontant à une concrète réalité géographique et histoire loin d'être capitalo-centrée).

Mots-clés : #autobiographie #entretiens #lieu #ruralité
par animal
le Mer 14 Oct 2020 - 8:11
 
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Sujet: Marie-Hélène Lafon
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Carl Seelig

Promenades avec Robert Walser

Tag autobiographie sur Des Choses à lire 51s5p7xf89l

Ces promenades s'étalent sur vingt ans : deux ou trois fois par années, Carl Seelig rendait visite à Robert Walser à l'hospice cantonal d'Appenzell-Ausserhoden, où celui-ci a été pensionnaire à partir de 1933 jusqu'à sa mort en 1956. À cette époque Robert Walser a définitivement cessé d'écrire, considérant que, pour lui, l'écriture ne pouvait être envisageable qu'en liberté. Les livres qu'il a écrit avant son internement reviennent assez souvent dans la conversation à l'initiative de Carl Seelig, mais Robert Walser n'aime pas beaucoup en parler, ou seulement comme s'il s'agissait de quelques turpitudes de sa jeunesse, ou en tout cas d'un passé révolu, mort. Ainsi, l'une des question mise en relief au cours de ces promenades, est celle de l'écrivain pas toujours juste, ni toujours pertinent au sujet de sa propre valeur. Un thème qui ne porte pas beaucoup ses fruits, mais qui relève dans le cas de Walser d'une blessure profonde, facilement irritable.

Mais là où le livre de Carl Seelig est très intrigant, voire passionnant, c'est dans la tâche que s'est donné son auteur de raconter des conversations. Au travers de celles-ci, se dessinent lentement les montagnes couvertes de neiges, des chemins que surplombe un ciel terne ou clair et ensoleillé, les cafés où Robert et Carl s'attablent pour déjeuner. C'est de cette manière que Seelig montre qu'il est un écrivain à part entière, et non juste le compagnon discret et admirateur de ce cher Robert. En arrière-plan, de loin en loin, se dessine aussi cet tournant si singulier de l'Histoire dont nos deux marcheurs ne peuvent naturellement que commenter les événements tels qu'ils arrivent. Le nazisme, la guerre, le communisme et ce sensible passage d'une époque à une autre. Walser et Seelig se montrent souvent ironiques à ces sujets. Mais ce dont ils parlent surtout, c'est d'écrivains, entre autres de Gottfried Keller, Jeremias Gotthelf, Kafka, Strindberg, Eduard von Keyserling, Strindberg, Dostoïevski etc... à l'évocation de ces noms la sensibilité de Walser est mise à l'épreuve une nouvelle fois, et des idées très contestables accompagnent des jugements très sûrs que je ne peux qu'appuyer... mais ce qui est essentiel est que ces écrivains, avec Robert et avec Carl, font partie d'un même monde. Que Walser le veuille ou non !

Mots-clés : #autobiographie
par Dreep
le Sam 10 Oct 2020 - 10:02
 
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Sujet: Carl Seelig
Réponses: 1
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Blaise Cendrars

Bourlinguer

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Bourli10
Roman, 1948, 435 pages environ.

Onze récits ou peintures, de taille variée, tous intitulés du nom d'un port maritime, réel ou...capillotracté (le dernier):  Venise, Naples, La Corogne, Bordeaux, Brest, Toulon, Anvers, Gênes, Rotterdam, Hambourg, Paris port-de-mer.

Après, que Gênes se déroule principalement à Naples puis en mer, Bordeaux à Rio-de-Janeiro et Hambourg à Aix-en-Provence (par exemple) s'avère au final de second plan.
Le corpus, l'étoffe de l'ouvrage, se trouve dans Gênes et Paris-port-de-mer.    

La part d'autofiction, dans ces récits où l'on veut croire à l'autobiographie fût-elle partielle et partiale, reste à déterminer (mais je suis certain que biographes, exégètes et universitaires ont sévèrement pioché sur le sujet).

L'écriture revêt une apparence plutôt cahotique, empreinte d'une liberté certaine et qui, en soi, évoque justement le fait d'errer, de bourlinguer, le style peut changer en cours de route, même au sein d'un chapitre (ou récit).
On l'imagine, frappant sur sa Regmington portative des cinq doigts restants, ceux de la main gauche, s'accordant toute latitude, jeune soixantenaire n'ayant plus à prouver à autrui ni à se faire un nom, une place au soleil.
Le projet initial devait, pour l'anecdote, être assez bref et servir de support à des illustrations, cela pour un tout autre résultat au final !

J'ai lu ce Bourlinguer avec une lenteur extrême, excessive, j'ai fait durer, même pas par plaisir, encore moins par ennui, peut-être une façon de lecteur de s'accomoder de la bourlingue (?).
La plume de l'auteur ne justifie pas forcément cette lenteur:
Celle-ci est fluide en général, voire même alerte.

Toutefois quelques surprenantes phrases "à la Proust", sur une demi-page ou plus, avec de longues propositions entre virgules et points-virgule, viennent émailler les récits, comme une curiosité disparate: je sais gré à l'auteur (et à l'éditeur ?) de ne pas les avoir aménagées ou reconstruites, à prétexte de cohérence ou de netteté, le désordonné convient à ce livre, peut-être est-ce la façon autobiographique ad hoc, pouvant "rendre" l'auteur (?).  
Il faudra peut-être que je me replonge un jour dans sa poésie que j'estimai, il y a longtemps déjà, pas suffisamment raffinée, ou fine - à voir.

Je fus étonné que Cendrars cite Rémy de Gourmont comme son maître en écriture (avant Balzac), je n'ai jamais abordé cet auteur: c'est malin, maintenant je suis tenté d'y jeter un œil...et reste un peu sur ma faim quand il parle de ses copains devenus très célèbres, type Amadeo Modigliani, Pablo Picasso, Guillaume Apollinaire, etc...

Cela démarre sur une fiction historique, une semi-fiction plutôt, la seule part de l'ouvrage à ne pas s'inscrire dans l'autobiographie (l'autofiction, parfois ?), Venise. C'est à lire comme une nouvelle à part, assez goûteuse.

Venise a écrit:Le 11 novembre 1653 une tartane appareillait de Venise à destination de Smyrne, et, malgré l'approche du mauvais temps dont les premiers effets se faisaient déjà violemment sentir au débouquer, matelots et marchands faisaient cercle autour de l'unique mât au pied duquel un passager clandestin était attaché torse nu et recevait une raclée. C'était un gamin de quatorze ans que les gardes-marine avaient découvert à fond de cale et amené au patron de la barque.
"Vingt coups de garcette, s'était écrié le capitaine, et flanquez-le moi par-dessus bord !"
Le pauvre gosse tortillait de la croupe, hurlait, invoquait la Sainte Vierge.


S'ensuivent de brefs récits plaisants, Naples (sur ce port Cendrars reviendra dans Gênes, c'est son enfance), La Corogne histoire d'évoquer Picasso, qu'il a fréquenté, Bordeaux pour parler d'un ami français du Brésil, Brésil qui reviendra dans Paris Port-de-mer, Brest, une évocation en deux pages et son premier émoi amoureux d'enfant tirant vers l'adolescent, Toulon, une garçonnière de marin louée et sous-louée, Anvers, récit déjà plus étoffé, une virée cocasse un peu à la chemineau fauché, époque Cendrars étudiant, en compagnie d'un pote incroyable, un certain Korzakow, pour récupérer une cargaison de livres à dédouaner...

Gênes ensuite, récit-nouvelle de taille peu proportionnée aux précédents chapitres (75 pages environ), l'enfance napolitaine, le cœur du propos.
Très riche et touffu.
Une épine d'Ispahan, un présumé tombeau de Virgile, une vie de famille, une amourette d'enfant, le lépreux roi de la Calade et sa Cour des Miracles, puis l'embarquement pour Gênes après boire.
Dans ce récit, Cendrars égratigne (oh, légèrement) Virgile et Francis Jammes, iconoclaste, va, moi qui les bade tant !  
Gênes a écrit:La première a été La Goulue, qui rôdait autour du Figaro pour tâcher d'apercevoir son fils qui travaillait dans la boîte. Il y aurait un livre à écrire avec ce que La Goulue m'a raconté cette nuit-là. Mais, sait-on jamais ? ...
"Pourquoi est-ce qu'on t'a appelée La Goulue ? lui demandai-je.
- Ce que tu es bête, tu n'as pas scompris ? me répliqua la vieille grosse femme. C'est que j'étais mince comme un fil et que j'avais toujours faim quand j'étais môme, et cela faisait tellemet rire les vieux messieurs avec qui je marchais pour bouffer que je n'arrivais pas à me rasssier, qu'ils m'ont appelée La Goulue. Je n'arrêtais pas de boulotter. Tu as pigé, maintenant ? Dis, tu paies encore un viandox ? C'est bon.
- Et tu habites où, maintenant ?
- Á Saint-Ouen, dans une roulotte, avec un bel Italien.
- On peut venir te voir ?
- Ne t'y risque pas, petit, l'homme est jaloux."

  Tel fut l'essentiel des propos d'une ancienne reine de Paris, sans rien dire de tout ce qu'elle me raconta sur ma demande de Toulouse-Lautrec, du prince de Galles, du dressage des lions, des nuits au Moulin-Rouge, à Tabarin, de Valentin le Désossé, de Grille-d'Égout, dans la journée clerc de notaire, etc., sans rancœur et sans un mot d'amertume, elle, qui mendigotait maintenant en tendant dans le creux de sa main sale un paquet entamé de chewing-gum.
  "Tu comprends, hein, c'est pour la frime, me confiait-elle en rigolant. Tiens, donne-moi cent sous pour le premier métro. Tu es gentil.
- Tu ne veux pas que je te ramène à Saint-Ouen en taxi ?
- Et que dirait mon homme, tu n'y penses pas ? ..."

  On a beaucoup écrit sur elle, mais pas ça.
 Il n'y faut pas beaucoup de talent, mais l'amour du vrai.
 Et le sens de l'être.  


Rotterdam, qui vient ensuite, est magnifique. La scène des étrennes foirées couplée avec le énième accouchement de la sœur du marin, sous le regard impassible et dur de son homme, le beau-frère de l'ami de Cendrars qui n'avait pas paru au pays depuis "des années et des années", enchaînée sur la bagarre virant rixe puis combat de rue généralisé est, selon moi, parmi ce qu'il y a de mieux et de plus enlevé, littérairement parlant, dans l'ouvrage.  

Hambourg. L'histoire d'un jeune, un gamin presque, déserteur du travail volontaire en Allemagne, qui franchit la ligne de démarcation, se fait aider par Cendrars qui vit alors à Aix en Provence, pour rejoindre le maquis, orné de quelques propos savoureux avec les tauliers du restau où Cendrars a son rond-de-serviette, puis l'évocation de Hambourg sous les bombes.

Paris, port-de-mer est un peu le pendant de Gênes pour la longueur et aussi pour l'histoire, à la va-et-vient, errance du propos - libre bourlingue de l'auteur-.
Il confie beaucoup, comme c'était le cas dans Gênes, intéresse, captive parfois, nous pond à l'occasion quelques-unes de ces surprenantes interminables phrases, ce côté énumérant, foisonnant, emphatique, mais aussi brillant, pointilliste dans les détails, le regard du lecteur, qui paraît être un peu trop conduit, s'emplit néanmoins de cette force évocatrice -et prosodique, enfin du moins je trouve-:
Sont-ce là de libres numéros de charme, ou peut-être est-ce un hommage à Balzac  ?
Échantillon, voyez plutôt:
 
Paris, port-de-mer a écrit:
La caravane venait des lointaines plantations deux fois par an, à date fixe. En descendant, elle ne restait que deux, trois jours, histoire de laisser souffler les bêtes, puis elle repartait, plus loin, plus bas, livrer les précieuses récoltes et autres denrées rapportées des hauts plateaux, allant jusqu'au Chili des tremblements de terre, s'arrêtant dans les ports du Pacifique, poussant jusqu'à Valparaiso. Les bêtes de charge trimballaient dans des petits sacs de cuir du café en tous petits grains et d'une qualité unique au monde, ainsi que des graines de cacao, des ballots de laine, de crin végétal, des chargements de coton, des peaux de vison et de chinchilla fourrées dans des longs sacs de toile en cacolet sur l'échine, des fourrures de vigogne, des lainages précieux dans des housses, et jusqu'à des boules de caoutchouc venant des forêts du Mato Grosso et de l'Amazonie dans des cageots, de la farine de manioc, du maïs en des paniers tressés fin, du coca, de la quinine en fagots d'écorces ou quill's, des piments plus recherchés que ceux de Tucuman, de la cochenille, des cantharides, des champignons de longue-vie en poudre dans des calebasses cachetées, du miel sauvage en barillets, des pains de sucre, de la cire, de la résine odoriférante, de la gomme en barres et en morceaux et en mottes, et il y avait toujours dans le convoi quelques bêtes lourdement chargées de blocs de cristal de roche ou de quartz qui faisaient crever leur bât. En tête venait le père, dont les arçons étaient remplis de petites bourses en maroquin pleines de poudre d'or, de perles blanches et de menus diamants, de saphirs, d'émeraudes, de grenats, et les baculs des montures des Indiens qui l'entouraient, un peloton de jeunes, sélectionnés pour leur intelligence ou leur taille, armés d'une lance et deux ou trois d'une carabine, comme lui à cheval et bien assis dans leur haute selle à San Bento, les pieds nus, le gros orteil passé dans l'étroit étrier et à l'un ou à l'autre talon l'éperon à l'espagnole, très long et à grosse molette tri-branche acérée ou se terminant en croc dangereux comme un ergot de coq de combat, étaient gonflés de lingots d'argent. Derrière ce groupe trottinait la Sante-Maria ou Madre, la Mule-Mère, la maîtresse bête de la caravane, toute carapaçonnée de grelots de cuivre et de bronze et habillée de lambeaux de flanelle rouge et des rubans, la crinière, la queue tressées, les sabots dorés, les oreilles ornées d'un plumeau d'aigrettes, les yeux faits, maquillés au bleu, à l'ocre, à la craie jaune, une campane d'argent sous le menton dont le carillon entraînait les autres bêtes et portant sur son dos une image de Santa Rosa de Lima. En queue, les arrieros criards, montés sur des mulets de rechange, poussaient devant eux les bêtes éclopées et celles qui ployaient sous les charges de fourrage, une équipe munie de frondes et de sarbacanes qui veillait à la bonne tenue en ligne du troupeau et à la marche régulière de la caravane, frappant les bêtes de loin d'un coup de pierre pour les faire rentrer dans la file ou envoyant dans la tête à longues oreilles de celles qui avaient tendance à s'arrêter en chemin ou à s'écarter du sentier, d'un puissant coup de souffle, de la grenaille de plomb.  




Mots-clés : #autobiographie #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Sam 3 Oct 2020 - 7:32
 
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Sujet: Blaise Cendrars
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Thomas Bernhard

Le Souffle

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Produc17

Des longues phrases qui décrivent une amplitude, celle de l'aberration ou du mal-être. Des petites phrases qui assassinent, répètent de manière obsessionnelle ce qui a déjà été craché. Ou des petites phrases qui introduisent un élément nouveau, comme un corps étranger, une respiration ― un souffle ? Une échappée mentale d'un lieu clos, le mouroir dans lequel le narrateur ― l'auteur lui-même ― a été enfermé. Le Souffle est en effet le troisième volet d'un récit autobiographique, troisième livre que j'ai préféré aux deux précédents. Thomas Bernhard n'est pas tant là pour nous raconter l'histoire de sa vie que pour construire quelque chose avec cette forme de monologue intérieur : un rapport aux autres (son grand-père et sa mère en particulier) un rapport au lieu, au monde. Bernhard polit certaines ambivalences ou les envoie valser à coups de phrases rancunières. À travers les cavités de ce style spasmodique, le narrateur s'échappe un moment de sa condition pour la recréer, en fonction d'une aspiration plus authentique et en cela émouvante. Reste l'invincible inquiétude de la mort...


Mots-clés : #autobiographie
par Dreep
le Lun 21 Sep 2020 - 17:38
 
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Sujet: Thomas Bernhard
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Littérature et alpinisme

Marie-Louise Plovier-Chapelle

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Une_fe10
Une femme et la montagne
éditions Flammarion 1954, 210 pages environ.




J'ai eu la joie de le trouver dans l'édition originale, malheureusement une vingtaine de pages, à peu près au second quart de l'ouvrage, ne sont pas lisibles.

Livre drôle, empli d'une cocasserie de répartie et d'un comique de situation, rendant hilarant des passages, où, sous une autre plume, il y aurait lieu de se lamenter, ce qui est une prodigieuse qualité.
Livre daté, où affleure ce qu'on prenait alors pour un déterminisme des sexes, aujourd'hui dépassé du moins en occident, donc qu'on ne saurait écrire aujourd'hui, qui hérisserait, ne serait guère publiable et pourtant, 1954, ce n'est pas si ancien.

Voilà une mère de famille du Nord, dans la tourmente de la seconde guerre mondiale, qui par amour des montagnes et par contraintes de guerre (zone libre/zone occupée) se retrouve dans les Alpes, s'initie au ski (celui de l'époque) et l'alpinisme, dont c'était quelque part encore l'âge d'or, le tout sur le tard.
Peu douée, mais dotée d'un moral en chrome-molybdène, d'une insouciance d'airain, sans jamais se prendre pour ce qu'elle n'est pas, notre Marie-Louise nous égrène avec légèreté et humour toutes les incongruités de sa situation.

Défilent dans ces pages ses enfants bien sûr, ainsi qu'Édouard Frendo, le fameux guide de Haute-Montagne, quelques amis, et en filigrane Gaston Rebuffat, Louis Lachenal, Lionel Terray, Gilbert Chappaz...

Pages de guerre, d'occupation et de maquis, aussi, et toujours cette bonne humeur, cette joie de mise même dans pires galères et les instants les plus critiques.  
Marie-Louise Plovier-Chapelle pratique sérieusement sans se prendre au sérieux, son nom est à jamais attaché à l'Aiguille du Roc dont elle signa la première en compagnie de son fils Luc, Édouard Frendo étant le guide et maître d'œuvre de la réalisation (photo de l'Aiguille de Roc en bas de message, - par ailleurs une des plus célèbres photos représentant Gaston Rebuffat est prise alors qu'il se tient sur ce sommet-là).

Et, ces travaux d'aiguille accomplis, reste le charme de sa plume alerte et rigolote, sans prétention, mais aussi juste (voir le 2ème extrait ci-dessous) et un grand chapeau bas à tirer à son intrépidité couplée à son humilité.


Au moment du coucher, un grave problème d'arithmétique s'imposa à tous les esprits: on parvint bien, à force de compression, à entasser onze personnes sur le bat-flanc supérieur conçu pour six, et autant sur celui du dessous, mais il restait le vingt-troisième et qui n'était pas divisible par deux !
  J'imagine qu'un examen approfondi des espaces interstitiels lui révéla que le moins exigu se trouvait précisément entre Luc et moi; toujours est-il que je sentis le tiers du poids du monsieur s'installer sur ma personne tandis qu'un calcul élémentaire me faisait présumer que le second tiers était sur Luc et le troisième dans le vide, mais le vide comptait-il ? Supportait-il une part du poids ?
  Mes connaissances en dynamométrie étaient insuffisantes pour que je puisse déclarer à coup sûr si la force de pesanteur devait être divisée par deux ou par trois.
  Cette incompétence me tracassait.
  Pour me débarrasser de cette obsession, je décidai, par des manœuvres savantes et patientes, d'amener la moitié de la personne dudit monsieur sur le bat-flanc, ce qui n'était possible qu'en plaçant la moitié de la mienne sur la sienne.
  Je ne fus guère bien inspirée !
Car le monsieur, au lieu de respirer d'une façon lente et régulière, qui aurait bercé mon sommeil, avait un petit souffle sec et saccadé qui me donna pour toute la nuit l'impression d'être dans un autobus corse ou dans un château hanté.
  J'eus des heurs pour me persuader de l'urgence qu'il y avait de faire voter par le comité responsable du Club Alpin Français un amendement interdisant l'accès des refuges aux ronfleurs et, aux jours de grande affluence, à tous ceux qu'une respiration saccadée apparente à une locomotive en surcompression.

Je me levai au petit jour complètement moulue.
- Puisque vous êtes si fatigués, nous n'allons faire que le Grand Dru, nous dit Frendo.
  Décision malheureuse, car la sécheresse des années précédents avait tellement abaissé le niveau du glacier que nous nous trouvâmes à l'attaque du rocher en présence d'une rimaye décollée de cinq mètres, dominées par un surplomb qui nous sembla tout de suite bien coriace.
- Les autres années le glacier monte beaucoup plus haut, tout ceci est dans la neige.
- Et pas un piton, bien entendu !
- On ne s'attendait pas à celle-là !
  Frendo essaye une première fois le passage qu'on descend généralement en rappel au retour de la traversée des Drus.
- Ça ne passe pas.
Nouvel essai à droite, puis à gauche sans plus de succès.


       
Recherche du danger alors ? Je ne crois pas: le danger en soi ne m'attire pas, je le déteste en voiture et ailleurs.
Peut-être victoire sur le danger, ce qui, en fin de compte, revient à dire: victoire sur soi-même, victoire sur la peur d'abord, victoire sur la fatigue, victoire sur les années qui passent, réalisation du meilleur de soi, réalisation plus complète, je pense, que dans nul autre sport, car je me refuse à considérer la montagne comme un sport.
[...]
Tout cela fait qu'on se sent meilleur, en montagne.

Les célèbres frères Ravier feront un écho involontaire à cette toute dernière affirmation, quelques années plus tard, en se demandant: à quoi ça sert tout ceci, si ça ne fait de nous de meilleurs hommes ?

" Un bloc de neige plus gros que les autres, détaché par une cordée ", eus-je le temps de penser avant de voir, bien plus bas, un très gros caillou qui rebondissait comme une balle, et de sentir en même temps un coup dans la nuque.
  Je hurlais de douleur et aussi parce que j'étais sûre que j'allais m'évanouir, je voulais les mettre tous en état de parer ma chute.
  Je ne m'évanouis pas.
- J'ai sûrement encore une vertèbre cassée, vous voyez bien que j'aurais mieux fait de ne pas insister et de redescendre quand je vous l'ai dit, c'était un pressentiment.
  Je sentais mon cou et mon épaule se contracter et d'engourdir.
- Jamais je ne pourrai descendre.
- Allons, allons, me dit Frendo, songez plutôt à la veine que vous avez eue de recevoir ce caillou à ma place !


Je quittai Chamonix avec l'espoir de revenir et je me demande pourquoi diable cela me remplissait d'aise, puisque, après tout, la preuve était faite que j'étais d'une maladresse tenace en montagne; mais, en plus de la maladresse, j'étais atteinte d'illogisme, maladie incurable pour moi et endémique, je crois, chez les alpinistes.


Tag autobiographie sur Des Choses à lire Aiguil10
Aiguille de Roc

Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #deuxiemeguerre #humour #xxesiecle
par Aventin
le Dim 12 Juil 2020 - 19:15
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
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Orhan Pamuk

Istanbul, souvenir d'une ville

Tag autobiographie sur Des Choses à lire 81bejj10

« Pourquoi suis-je si heureux d’entendre dire par d’autres qu’Istanbul est une ville mélancolique ? Pourquoi est-ce que je déploie tant d’efforts pour expliquer au lecteur que le sentiment que me procure la ville où j’ai passé toute mon existence est de la tristesse. »


Enquête proustienne d’Orhan Pamuk dans une enfance intrinsèquement liée à la ville d’Istanbul.
Celle des années 60, qu’il voit en noir et blanc, une ville qui a multiplié sa population par neuf depuis cette date !
Il existait alors encore de vieux quartiers pittoresques, le Bosphore exerçait toujours sa magie, la société restait encore cosmopolite avant une turcisation forcenée, mais régnait sur la cité un état de délabrement, un sentiment de défaite et d’appauvrissement en regard de l’empire ottoman disparu. La tristesse également devant une occidentalisation servile.
Ce sentiment rejoint l’histoire personnelle d’Orhan Pamuk, issu d’une bourgeoisie aisée, mais dont la famille s’appauvrit au fil des années devant les faillites à répétitions de son père et son oncle.

« Ce sentiment a réuni le monde parallèle et la culpabilité qui m’habitaient. Appelons « tristesse » cet état de confusion. Comme il ne s’agit pas entièrement d’un moment de transparence et comme, pour cette raison, il s’agit d’une chose qui voile la vérité et nous permet ainsi de vivre plus tranquillement avec elle, comparons cette tristesse à la buée qu’accumule sur les vitres d’une fenêtre un samovar continuellement allumé, par un froid jour d’hiver. J’ai choisi cette image parce que les vitres embuées éveillent en moi la tristesse. J’aime encore beaucoup les regarder, et ensuite me lever pour écrire ou dessiner dessus avec mon doigt. Dans cet acte, il y a quelque chose d’analogue à parler de la tristesse. En écrivant et dessinant avec mon doigt sur une vitre embuée, à la fois je dissipe la tristesse qui m’habite, je me distrais et, au terme de tous ces exercices graphiques, une fois la vitre nettoyée, je peux voir le paysage au-dehors. Mais, en fin de compte, le paysage lui aussi nous paraît triste. Il nous faut tenter de saisir un peu ce sentiment qui fait figure de destin pour toute la ville. »



« L’écrivain en proie à ce genre de sentiments de culpabilité, quand il parle du déclin et de la tristesse de la ville, doit aussi parler de la mystérieuse lumière que ces phénomènes ont jetée dans sa vie, et quand il se laisse saisir par les beautés de la ville et du Bosphore, il doit rappeler que la misère de sa propre vie ne s’accorde en rien à l’atmosphère de triomphe et de bonheur de la ville par le passé. »


« La pauvreté, la confusion d’esprit et la prépondérance du noir et blanc, qui sont inscrites dans la vie d’Istanbul comme une maladie honteuse, qu’on ne peut pas vaincre et qui sont vues comme un destin, ne sont pas vécues de la sorte comme un insuccès ou comme une incapacité, mais plutôt comme un honneur. »


« La ville prend parfois un tout autre visage. Les vives couleurs de ses rues qui nous la rendent familière s’effacent subitement, et je comprends alors que toute cette foule qui me paraissait si mystérieuse ne faisait en fait rien d’autre que de marcher désespérément sur les trottoirs depuis des siècles. »



Cette tristesse constitutive à la ville c’est le Hüzün » chanté dans la première moitié du XXe siècle par Yahya Kemal, Tampinar et quelques autres. Avant, il n’y a rien. Plus exactement, la ville n’est connue que par le regard d’occidentaux : Nerval, Flaubert, Gautier et le dessinateur Melling.
Pamuk arpente la ville, compte et identifie les bateaux sur le Bosphore, contemple fasciné les derniers « Konaks » des pachas et les résidences de luxe de l’empire ottoman, les « Yalt », fragiles constructions de bois, disparaître dans les flammes ».

« A cette période de ma vie, pendant ces marches qui parfois duraient des heures, tandis que je m’acheminais là où me portaient mes jambes, je regardais les vitrines, les restaurants, les cafés plongés dans une semi-pénombre, les ponts, les devantures de cinéma, les affiches les inscriptions, la crasse, la boue, les gouttes de pluie tombant dans les flaques noires sur les trottoirs, les néons, les phares des voitures, les poubelles renversées par les meutes de chiens ; et lorsque je me retrouvais « dans la rue la plus étroite et la plus triste du quartier le plus éloigné, l’envie subite de rentrer en courant à la maison et d’écrire quelque chose pour fixer ces images, cette âme obscure, ce désordre chaotique, cet aspect mystérieux et fatigué de la ville s’emparait de moi. »


« Alors, dans ma tête un peu étourdie par la bière et ma longue marche, sentir que les rues sombres et tristes tremblotaient et sautaient comme un de ces vieux films que j’aimais me procurerait un tel bonheur que j’aurais envie de capturer, de conserver ces merveilleux moments – comme lorsque je portais à ma bouche un fruit ou une bille que j’aimais beaucoup et les y laissait pendant des heures – j’aurais envie de rentrer à la maison par les rues vides, de m’asseoir à ma table, de prendre du papier et des crayons, et d’écrire et de dessiner. »


« Mes jambes m’emmèneraient vers les petites rues, étroites et tristes, couverts de pavés, aux trottoirs défoncés, aux réverbères à la lueur vacillante et avec le bonheur pervers d’appartenir à ces lieux délabrés et miséreux, avec les rêves et le désir fou de faire un jour quelque chose de grand, j’irais regarder ces images, ces visions imaginaires, ces rêves que je traverserais en marchant indéfiniment et qui défileraient devant mes yeux comme par jeu, avec le bonheur d’être misérable mais passionnément ambitieux. »


Je comprends la déception de Siveradow exprimé ci-dessus. Dans son cas, il y a eu maldonne. C'est une vision très personnelle d'un Istanbul disparu que donne Pamuk, une vision empreinte de tristesse et de nostalgie et qui peut déprimer.


Mots-clés : #autobiographie #lieu #nostalgie
par ArenSor
le Sam 13 Juin 2020 - 18:21
 
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Sujet: Orhan Pamuk
Réponses: 15
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Simone de Beauvoir

Mémoires d'une jeune fille rangée

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Ob_8cc10

J'ai tellement écouté d'émissions radiophoniques sur Simone de Beauvoir, lors de ma carrière d'ouvrière viticole qu'il était peut-être temps de se frotter au texte. Cette lecture a donc accompagné les premiers temps du confinement 2020, et s'est souplement logée dans la fragile et ténue place encore libre dans mon esprit accaparé par la maladie d'une de mes proches. Je le précise parce qu'il me semble qu'en effet un autre type de texte y aurait échoué.
Le style de Beauvoir dans ce livre est tel qu'elle parle. On l'entend, comme on dit. Il y a assez d'enregistrements audiovisuels de cette auteure pour que vous saisissiez ce que je veux dire . Son style n'est pas spécialement beau. il se veut précis, et c'est déjà beaucoup, non? Il se veut, au fond je ne sais pas, elle tend vers l'exhaustif , des idées, des émotions, des nuances, ça a l'air plus fort qu'elle, ce qui rend l'image de sa personnalité à la fois singulière, ennuyeuse, et passionnante.
J'ai beaucoup aimé la lire.
Parce que c'est un vrai récit, subjectif sans doute mais talonné d'exigence. Qui la peint sans far. Elle ne se fait pas de cadeau. Elle est vraiment singulière. Elle est intéressante. Elle est passeuse, bonne archiviste. Pleine, et dénuée, d'égo? Un drôle de mélange.

Je conseille la lecture de ce livre aux personnes intéressées par l'époque et le lieu qu'il recouvre. la société parisienne du premier tiers du XXeme siècle à travers le développement de l'auteur. C'est tout à fait circoncis au point de vue que son milieu de naissance lui offre mais n'omet aucune fulgurance de réception qui ait pu l'atteindre. Et on s'en félicite.

Au delà de ce que Beauvoir peut représenter, de cliché, de bon ou de mauvais, pour notre société actuelle, j'ai eue profond plaisir à suivre ce récit d'une individue au fait des limites qui échoient à tout enfant en devenir adulte. Le dernier tiers du livre est un peu pénible, un peu plus ennuyeux, mais comme nécessairement : il s'envase dans une extrème et juste restitution des révoltes confuses adolescentes, un peu lardées d'hormones, je m'ennuyais tout comme m'ennuyait mon adolescence. Chapeau. Elle ne fait grâce de rien, et c'est d'une grande honnêteté que d'y passer, par ces ennuis .

extraits préférés :

l'arbitraire des ordres et des interdits auxquels je me heurtais en dénonçait l'inconséquence ; hier j'ai pelé une pêche : pourquoi pas cette prune ? Pourquoi quitter mes jeux juste à cette minute ? partout je rencontrais des contraintes, nulle part la nécessité. Au coeur de la loi qui m'accablait avec l'implacable rigueur des pierres, j'entrevoyais une vertigineuse absence.

Boulevard Montparnasse, sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la Coupole, s'étendait un dépôt de charbon "Juglar" d'où sortent des hommes aux visages barbouillés, coiffés de sacs en jute : parmi les monceaux de coke et d'anthracite, comme dans la suie des cheminées, rôdaient en plein jour ces ténèbres que Dieu avait séparées de la lumière.

L'amitié, l'amour, c'était à mes yeux quelque chose de définitif, d'éternel, et non pas une aventure précaire. je ne voulais pas que l'avenir m'imposât des ruptures : il fallait qu'il enveloppât tout mon passé

"Je n'ai pas de personnalité" me disais-je tristement. Ma curiosité se donnait à tout; je croyais à l'absolu du vrai, à la nécessité de la loi morale; mes pensées se modelaient sur leur objet; si parfois l'une d'elle me surprenait c'est qu'elle reflétait quelque chose de surprenant. je préférais le mieux au bien, le mal au pire, je méprisais ce qui était méprisable. je n'apercevais nulle trace de ma subjectivité. je m'étais voulue sans bornes : j'étais informe comme l'infini. le paradoxe c'est que je m'avisai de cette déficience au moment même où je découvris mon individualité: ma prétention à l'universel m'avait paru jusqu'alors aller de soi, et voilà qu'elle devenait un trait de caractère. "Simone s'intéresse à tout". Je me trouvais limitée par mon refus des limites. Des conduites, des idées qui s'étaient imposées tout naturellement à moi traduisaient en fait ma passivité et mon défaut de sens critique. Au lieu de demeurer la pure conscience incrustée au centre du Tout, je m'incarnai : ce fut une douloureuse déchéance. La figure que soudain on m'imputait ne pouvait que me décevoir, moi qui avais vécu comme Dieu même, sans visage



Mots-clés : #autobiographie
par Nadine
le Lun 8 Juin 2020 - 11:15
 
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Sujet: Simone de Beauvoir
Réponses: 32
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Annie Ernaux

Les années

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Images17

Ces années vont des quarante au début du XXIe. Revue de l’enfance et de l’adolescence, où je me suis largement retrouvé malgré le décalage ‒ et j’ai compris pourquoi ces évocations me déplaisent assez : c’est leur aspect terne, un peu sale, misérable, « gaucherie et honte » dans le souvenir (et nous revient par exemple la frappante image d’un rat crevé, pas les nombreux moments heureux avec des animaux de compagnie).
Aussi un rendu prosaïque des époques traversées, tant personnellement (ou familialement) que l’ensemble de la société, et sans infatuation a posteriori.
« Le progrès était l’horizon des existences. »

« Les parents affirmaient les jeunes en sauront plus que nous. »

« Les gens faisaient fond de plus belle, sur une existence meilleure grâce aux choses. »

« Pour nous, à qui il avait été prescrit durant l’enfance de sauver notre âme par de bonnes actions, en classe de philo de mettre en pratique l’impératif catégorique de Kant agis de telle sorte que ton action puisse s’ériger en maxime universelle, avec Marx et Sartre de changer le monde ‒ qui y avions cru en 68 ‒, il n’y avait aucune espérance là-dedans [les « nouveaux philosophes »]. »

« Le temps des enfants remplaçait le temps des morts [ceux de la seconde Guerre Mondiale]. »

Pour la dernière phrase, sinon le sens de la formule, au moins celui du raccourci !
« Les enfants n’avaient plus de vers et ils ne mouraient presque jamais. Les bébés-éprouvette naissaient couramment, les cœurs et les reins fatigués des vivants étaient remplacés par ceux des morts. Il fallait que la merde et la mort soient invisibles. On préférait ne pas parler des maladies nouvellement apparues qui n’avaient pas de remèdes. Celle au nom germanique, Alzheimer, qui hagardisait les vieux et leur faisait oublier les noms, les visages. L’autre, attrapée par la sodomie et les seringues, punition des homosexuels et des drogués, à la rigueur manque de chance de quelques transfusés. »

« La réélection de Mitterrand nous rendait à la tranquillité. Il valait mieux vivre sans rien attendre sous la gauche que s’énerver continuellement sous la droite. »

J’ai particulièrement apprécié l’observation de notre société au début du XXIe :
« L’anomie gagnait. La déréalisation du langage grandissait, comme un signe de distinction intellectuelle. Compétitivité, précarité, employabilité, flexibilité faisaient rage. On vivait dans des discours nettoyés. On les écoutait à peine, la télécommande avait raccourci la durée de l’ennui. »

« Les gens se fatiguaient du jour au lendemain. L’effusion alternait avec l’atonie, la protestation avec le consentement. Le mot « lutte » était démonétisé, comme un relent du marxisme désormais ridiculisé, « défense » désignait d’abord celle des consommateurs. »

« Nous étions débordés par le temps des choses. Un équilibre tenu longtemps entre leur attente et leur apparition, entre la privation et l’obtention, était rompu. La nouveauté ne suscitait plus de diatribe ni d’enthousiasme, elle ne hantait plus l’imaginaire. C’était le cadre normal de la vie. Le concept même de nouveau disparaîtrait peut-être, comme déjà presque celui de progrès, nous y étions condamnés. La possibilité illimitée de tout s’entrevoyait. Les cœurs, les foies, les reins, les yeux, la peau passaient des morts aux vivants, les ovules d’un utérus à l’autre et des femmes de soixante ans accouchaient. Le lifting arrêtait le temps sur les visages. »

Intéressante perspective sur la gestion de la mémoire dans la société actuelle :
« Le processus de mémoire et d’oubli était pris en charge par les médias. »

« Il n’y avait ni mémoire ni narration […]
Dans la vivacité des échanges, il n’y avait pas assez de patience pour les récits. »

Annie Ernaux a non seulement un point de vue féministe, mais féminin et sans fard, ce qui ne manque pas d’intérêt :
« Elle voudrait avoir le droit de mettre du rouge à lèvres, porter des bas et des talons hauts ‒ les socquettes lui font honte, elle les enlève hors de la maison ‒ afin de montrer qu’elle appartient à la catégorie des jeunes filles et qu’elle peut être suivie dans la rue. »

« À faire l’amour avec le même homme, les femmes avaient l’impression de redevenir vierges. »

Le procédé narratif d’Annie Ernaux est curieux, sans doute innovant, disruptif ; ainsi, là où l’on attendait un "nous déménageâmes" pour une expérience personnelle, surprend un :
« On partait. On s’installait dans une ville nouvelle à quarante kilomètres du périphérique. »

… et ainsi le singulier rejoint le générique d’une époque. Le choix des temps, généralement l’imparfait, donne aussi un rendu très particulier.
Étroitement tissée dans la société, l’expérience de son existence passée est exposée chronologiquement ; j’ai eu l’impression d’un rapport entre les deux, déroulement de son histoire et de l’Histoire, comparable à celui de l’ontogenèse avec la phylogenèse (développement de l'individu versus celui de l’espèce), en fait inséparables :
« Mais des phrases lui viennent souvent spontanément aux lèvres, que sa mère utilisait dans le même contexte, des expressions qu’elle n’a pas le souvenir d’avoir utilisées avant, « le temps est mou », « il m’a tenu le crachoir », « chacun son tour comme à confesse », etc. C’est comme si sa mère parlait par sa bouche et avec elle toute une lignée de gens. »

« À l’inverse de l’adolescence où elle avait la certitude de ne pas être la même d’une année, voire d’un mois, sur l’autre, tandis que le monde autour d’elle restait immuable, maintenant c’est elle qui se sent immobile dans un monde qui court. »

« Elle retrouve alors, dans une satisfaction profonde, quasi éblouissante ‒ que ne lui donne pas l’image, seule, du souvenir personnel ‒, une sorte de vaste sensation collective, dans laquelle sa conscience, tout son être est pris. »

Justement, vers la fin de cette non-fiction, Annie Ernaux expose sa démarche ‒ un projet aussi sociologique qu’autobiographique :
« Elle voudrait réunir ces multiples images d’elle, séparées, désaccordées, par le fil d’un récit, celui de son existence, depuis sa naissance pendant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui. Une existence singulière donc mais fondue aussi dans le mouvement d’une génération. Au moment de commencer, elle achoppe toujours sur les mêmes problèmes : comment représenter à la fois le passage du temps historique, le changement des choses, des idées, des mœurs et l’intime de cette femme, faire coïncider la fresque de quarante-cinq années et la recherche d’un moi hors de l’Histoire, celui des moments suspendus dont elle faisait des poèmes à vingt ans, Solitude, etc. Son souci principal est le choix entre « je » et « elle ». Il y a dans le « je » trop de permanence, quelque chose de rétréci et d’étouffant, dans le « elle » trop d’extériorité, d’éloignement. »

« Ce que ce monde a imprimé en elle et ses contemporains, elle s’en servira pour reconstituer un temps commun, celui qui a glissé d’il y a si longtemps à aujourd’hui ‒ pour, en retrouvant la mémoire de la mémoire collective dans une mémoire individuelle, rendre la dimension vécue de l’Histoire. »

« Aucun « je » dans ce qu’elle [l’auteure/ narratrice] voit comme une sorte d’autobiographie impersonnelle ‒ mais « on » et « nous » ‒ comme si, à son tour, elle faisait le récit des jours d’avant. »

Dans le prolongement de cette lecture, je suis vivement attiré par celle de L'atelier noir, son journal d'écriture :
« Je me suis servie de ce journal comme d’une sorte de document, d’archive de la conception et de l’écriture des Années, qui sont inscrites à l’intérieur même de ce livre. Je ne voulais pas inventer la gestation du texte mais m’appuyer sur la réalité et celle-ci était contenue dans le journal d’écriture, de 1983 à 2002. Je l’ai donc utilisé de façon très précise pour évoquer les étapes du projet, ses modifications successives jusqu’au livre que le lecteur est en train de lire. »
Annie Ernaux, Florilettres 128

Ce texte fait partie bien sûr de la grande famille des témoignages intimistes et déplorations sur le temps qui passe ‒ non sans style et originalité :
« Comme le désir sexuel, la mémoire ne s’arrête jamais. Elle apparie les morts aux vivants, les êtres réels aux imaginaires, le rêve à l’histoire. »


Mots-clés : #autobiographie #social
par Tristram
le Jeu 14 Mai 2020 - 17:38
 
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Sujet: Annie Ernaux
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