Des Choses à lire
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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Mar 27 Sep - 5:51

250 résultats trouvés pour autobiographie

Jean-Pierre Abraham

Armen

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Armen10

Le narrateur/auteur note ses impressions tandis qu’il patiente, gardien du phare d’Ar-Men, « la pierre », à l’extrémité occidentale de la chaussée de Sein, au sud de la mer d’Iroise.
Croisant le collègue de vacation au gré des quarts, il semble être au bord de la folie, de la peur, ainsi assailli par la mer, qu’à force on ne peut plus regarder.
« Il y a quelqu’un en moi qui ne doit pas sortir vivant d’ici. »

Dans cette longue veille attentive, apprentissage de la patience, il dénote un grand soin de la lumière : la lanterne bien sûr, mais aussi sa lampe à pétrole, les perles de Vermeer, les reflets, les cuivres qu’il astique.
« Alors les personnages semblaient secréter leur propre lumière. Femmes-lampes exactement, qui brillaient un peu plus dans les passages du vent. »

« Veiller à la lueur vacillante d’une bougie, ce serait moins dur. C’est la fixité de la flamme, dans ma lampe, qui m’étreint, qui fait naître, familier désormais, inépuisable, ce halètement. »

Cette rude existence monacale est surtout consacrée à l’entretien du phare.
« Le pain moisit vite, cette dizaine. »

« Plus jamais il ne serait possible de revenir à une existence normale. »

Il lui faut se défier des souvenirs (il a vingt-six ans, donc l’enfance, sa vie de marin également) ; il est aussi en compagnie des poèmes de Reverdy.
« Je voudrais être un bon outil, savoir attendre, savoir préparer… »

Son affaire, c’est encore de s’efforcer à écrire.
« Il y a des mots qui se mettent à flamber dans la nuit. Au matin souvent je les retrouve en cendres. Quels mots faut-il inventer, qui flambent à chaque fois qu’on les regarde ? »

« Et cependant je crois qu’au bout de la monotonie chaque instant doit retrouver sa fraîcheur, révéler à nouveau son pouvoir d’immense surprise. »

Voilà un beau livre, variante fort différente de Le phare, voyage immobile, de Rumiz.

\Mots-clés : #autobiographie #lieu #merlacriviere
par Tristram
le Ven 26 Aoû - 12:59
 
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Sujet: Jean-Pierre Abraham
Réponses: 3
Vues: 51

Louis Calaferte

Septentrion

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Septen10

Départ en fanfare, provocateur, rageur : d’entrée le sexe (féminin), puis les cabinets où le jeune ouvrier en usine se réfugie pour dévorer les livres (de grands auteurs littéraires, beaucoup d’occultisme aussi).
« Il y eut une époque où, dans les livres, le sens d’une bonne partie des mots m’échappait. Grâce au seul moyen de la lecture, je me suis lentement familiarisé avec un vocabulaire élargi que je n’avais jamais employé ni entendu employer autour de moi. Cette façon ardue d’appréhender la langue m’a laissé un immense amour des mots. »

Il délire frénétique et baroque dans « l’hémorragie des images ».
« Le ton est donné pour la journée. Ce sera encore foutre et histoire de foutre.
Marmelade sexuelle d’un bout à l’autre. Chaque femme passée au crible en un coup d’œil. Ce qu’elle pourrait donner, tenue, basculée dans son plaisir, le râle à la gorge, folle, bouche ouverte, cette extase de la peau, proximité du crime, les approches du sang, corps révulsé, sexe crémeux, ventre au sabbat, incandescent, violet, se gonflant comme un sac pour cracher, hoquetant, les jets tièdes de sa jouissance. Ce qu’elles pourraient donner, toutes, renversées, abattues là, à même le sol, piégées comme des bêtes au supplice. Offrande du sacrifice de chair sur un autel de terre battue piétinée par les hommes. Ce que peuvent être ces femmes inapprochables qui glissent sous nos yeux, une fois cramponnées, enfoncées sur un sexe rigide, solidement empalées, n’ayant plus pour seul but que de livrer en un instant la densité de plaisir qui les envenime. D’où nous vient cette irrépressible tentation de lever le voile de nos ténèbres comme on lève la jupe d’une fille pour voir et savoir… Et peut-être n’y a-t-il rien en dessous que cette fente stupide, mollement refermée sur un inextricable tunnel de succions veloutées, de caresses moites, filandreuses, d’anfractuosités mouvantes. Entrelacs de tentacules, de roches bosselées qui encerclent, dominent de minuscules ravins parsemés de ventouses flasques. Abîmes miniatures. Grouillants. Convulsifs. Parés de fines membranes ouatées. Cette fente boursouflée qui se resserre doucement sur un funambulesque univers d’éruptions squameuses, hérissée d’une multitude de petites lames, de canifs, de couteaux tranchants et de crocs invisibles, gélatineux, pointus. Souple dentition de faune marine. Cartilages ensanglantés, dressés en rangs compacts au bord de l’escarpement de gouffres caoutchoutés, spongieux, qui absorbent, pompent, refluent, épanouis et profonds comme un regard de bête morte. Cette mâchoire, cette mâchoire utérine, avide et insatiable, sécrétant l’iode et le sang. Cette fente, cette cicatrice effilée qui ne s’écarte jamais que sur un monstrueux sourire sans fin. Noir. Béant. Un sourire édenté. Étrangement lascif. Peut-être n’y a-t-il rien d’autre au bout de notre inquiétude, et pour toute réponse, que l’incoercible hilarité muette de cet orifice gluant. »

(Ça continue ad libitum, je limite l’extrait.)
Quoique toutes les femmes soient avides de sexe, Nora est exceptionnelle (érotisme torride garanti).
« Mlle Nora Van Hoeck, avec sa démence ovarienne et cette inépuisable citerne de foutre qu’elle semblait avoir en réserve quelque part dans le ventre, était à mon sens le spécimen qui me convenait on ne peut mieux. »

Comme il est fauché, elle lui propose de l’entretenir, ce qu’il accepte avec empressement (dans un premier temps), prêt à tout pour échapper au médiocre troupeau des petits ouvriers et employés (les « buffles »).
« Petits quartiers de pauvres. Mal fichus. Blottis. Toujours quelques persiennes déglinguées. Quelques lézardes dans le crépi des façades. Toilette mortuaire sur la peau nickelée d’un cadavre ancien. Impression d’immense fragilité. Et derrière les murs, des hommes qui reposaient. Un ronflement, parfois, qui enjambait une fenêtre ouverte, cabossait l’obscurité. Des pleurs d’enfant, réguliers, persistants, échappés à l’aveuglement de la nuit, loin, loin, comme coulés dans l’épaisseur même des murs au fond de cette enveloppe de ciment et de pierres. Écho rebondissant d’une porte d’entrée fermée quelque part par une main invisible. Les bruits passent par la caisse de résonance. Je m’effaçais sur le silence. Ligne métallique des poubelles de guingois au long des ruelles étriquées. Comme des chapeaux difformes mis en place avant que ne s’allument les feux de l’illusion. Haie de parade d’un monde de détritus, sur chaque trottoir, des deux côtés. Rues trempées de sommeil, décalquées sur le noir. Architecture indécise d’après la fin des siècles. J’aimais cette paix légère. Galon de nuit. J’aurais pu être le dernier survivant valide à la suite du cataclysme sidéral. Peut-être allais-je tomber au tournant de la rue prochaine sur un tas de noyés parmi lesquels je reconnaîtrais infailliblement le corps mutilé de Mlle Van Hoeck dans sa chemise de nuit saumon à volants noirs, ses cheveux agglutinés en touffes au sang sorti de ses narines. Un peu plus loin, il y aurait un râtelier jauni abandonné par mégarde au moment de la panique finale dans la vitrine d’un grand magasin, témoin absurde de la civilisation du fer. Un vieillard décapité, accroupi, dont les mains tâtonnantes essaieraient de rassembler les débris d’un monocle brisé entre les pavés. Ou un pénis de cheval à demi sorti de son fourreau de poils, se contorsionnant dans la rigole comme un long ver rouge – pourquoi pas ? »

Ça c’est en attendant d’avoir écrit son premier livre, car il sera écrivain.
« Cette nouvelle rencontre, par exemple, était prévue, me semble-t-il, pour s’insérer dans la longue chaîne des connaissances précédentes. Jeu de cubes. Un élément de plus dont il m’appartiendra dans l’avenir de dégager la signification. »

« C’est toujours dans des circonstances impraticables que l’envie d’écrire vous tombe dessus sans prévenir. Je crois que c’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles on n’écrit jamais exactement le livre qu’on avait initialement projeté. […]
Je n’écrivais donc jamais qu’en marge des événements. »

« Écrire, c’est ne jamais trouver. À quoi bon en attendre autre chose ? »

Lorsque le gigolo ne supportera plus sa prostitution, il partira avec la caisse – parvenant toujours à se donner bonne opinion de lui-même. Puis il sombre vite dans la cloche : le parasitisme ne paie plus. Plus que jamais convaincu d’être un grand écrivain en puissance (il n’a pas profité de ses loisirs pour écrire), cette déchéance nous vaut au moins un épanchement éruptif bienvenu après quelques logorrhéiques longueurs de boudoir.
« Les échanges ont lieu sans qu’il y paraisse au-dessus d’un volcan assourdi alimenté par la notion toujours présente d’un formidable rut collectif au cours duquel tout serait enfin permis, dénoué, le rêve des possessions impossibles comblé dans l’instant même, rassasié avec des corps intacts, pris de force, au hasard. Mâles et femelles replongés dans leur sauvage réalité première devant la seule évidence de leurs sexes. Tout se résout par la nutrition et par le meurtre. Chaque contact est comme une tentative de vivisection à froid et sous-entend la mutilation d’une part de soi. Au fond de cette cohue nerveuse, dévorer sa proie pendant l’amour n’a ni plus ni moins d’importance que chercher à dissocier l’esprit de la matière. Si le climat n’est pas aux hémorragies soudaines, vous pouvez verrouiller la porte de la chambre derrière vous et donner à la patiente un mouchoir à mordre. Fœtus, votre jeune fils, coulera gentiment comme si de rien n’était dans la serviette éponge, ses yeux encore éteints et ses petites pattes fluettes repliées, collées à son corps marbré, comme dessinées, gravées à la pointe sèche dans une pâte humide. Déjà, pas un ongle ne manque. Le petit sexe est en place, incrusté sur le ventre. Reste à plier le tout dans la page de dernière heure de la dernière édition du soir, à le jeter dans la cuvette et à tirer la chasse. Onction et baptême du pur néant. Vies parcheminées. Chair et poussière de chair. Fleuve de limon où surnagent sans fin une multitude de cadavres informes de la grosseur impensable du spermatozoïde humain. Univers strictement prisonnier entre les parois opaques d’un ovaire grand format. La seule chose à jamais introuvable dans cet ovaire cosmique, c’est une preuve ou une issue. Inutile de tenter quoi que ce soit pour enrayer la frénésie générale. Le bureau les attend. Les attendent l’usine, le foyer, la maîtresse, le bordel, l’église, le médecin, les urines en bouteille, le repos bien gagné, les pompes funèbres et l’effigie de cire du Créateur impassible qui se veut irresponsable d’un tel chaos et, à cet effet, a troqué son œil de lynx contre une paire de bésicles de la plus inoffensive apparence. Ainsi affublé de verres doubles, Dieu est partout, même dans le trou à la turque si vous y regardez à deux fois. Infiniment rassurant de se dire que la présence paternelle ne nous fera jamais défaut. La foule enfantine caracole, le cœur chassieux. Il faut être fou ou aveugle pour prétendre l’éveiller, fût-ce à force de bombes incendiaires. Longue agonie hébétée. La vie, c’est pour plus tard, en projet, demain, dimanche, pour le jour de la retraite dans le jardinet de la maisonnette durement économisée. Ils vont sûrement se mettre à vivre tout de suite après que leur vie sera assurée. C’est merveille de voir comment, en plein malentendu, chacun peine avec application pour creuser son minuscule abri personnel où il est destiné à être enlisé vivant aussitôt la niche fignolée. Si ensuite, pris de peur ou de nostalgie, il venait à quelqu’un l’idée saugrenue d’entr’apercevoir la lumière d’en haut, c’est le moment où il se rend compte que la niche est si admirablement étanche autour de lui qu’il lui faudrait employer tout le temps d’une seconde existence pour remonter à l’air libre. Se doutent-ils qu’il y a une divinisation de la réalité, et que si l’on parvient à l’atteindre, alors se révèle le point fixe de l’immortalité heureuse ? »

Mais il se trouve des personnes pour l’aider à refaire surface, et il retourne immédiatement à son exécration du travail, et à son érotomanie misogyne, y compris frotteurisme dans le métro.
« Un homme d’aujourd’hui ne peut-il vivre sans se charger des besognes qui lui répugnent ? »

« De sacrées petites salopes toutes, les unes et les autres, quand la nature les a nanties. Il me semble que si j’étais femme et roulée comme celle-là, je n’oserais pas me balader dans cette tenue, le corps moulé à ce point. Ça doit les chauffer quand les regards se braquent sur elles. »

Minables chambres d’hôtels, errances urbaines souvent nocturnes, dettes et emprunts dans une société où tout dépend de l’argent, écriture toujours en projet, femmes toujours en fureur utérine, et toujours la hargne, et ces flux hémorragiques crachés avec ces souvenirs apparemment autobiographiques d’un parasite assumé, et convaincu de sa valeur transcendante...
On pense à Céline, mais aussi à Alphonse Boudard, à la verve d’Henry Miller ou de Cendrars et à la gouaille de nombre d’écrivains du Paris des années cinquante (ainsi qu’à Lautréamont – que Calaferte a lu − pour le déluge verbal révolté ?) – tout en n’atteignant pas, me semble-t-il, la valeur littéraire de la plupart de ces références.

\Mots-clés : #autobiographie #ecriture #erotisme
par Tristram
le Dim 14 Aoû - 14:12
 
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Sujet: Louis Calaferte
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Paul Léautaud

Le petit ami

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Le_pet10

Léautaud se propose, dès le commencement de son premier roman et en référence aux Souvenirs d’égotisme de Stendhal (dont il était féru), d’évoquer ses souvenirs d’enfance et de sa mère disparue, qu’il retrouve un peu chez ses petites amies dans son Paris natal.
« Moi qui pourtant me regarde sans cesse agir et rêver, jamais je n’avais encore autant pensé à moi. »

« Presque chaque soir je partais pour aller retrouver mes amies et me préparer auprès d’elles à écrire ce livre. »

Très tôt, il est attiré par les femmes, notamment les prostituées, et le voilà, vers la trentaine, passant ses soirées à la Belle Époque (celle notamment de Toulouse-Lautrec), surtout aux Folies-Bergère, avec lesdites lorettes ou cocottes − femmes légères, de plaisir, complaisantes, frivoles et/ou volages, s’il est possible de faire abstraction de la connotation péjorative de ces expressions, à prendre à la lettre en admettant qu’une femme puisse être libre de disposer de son corps.
« Pas besoin, avec elles, de faire des phrases. Un coup d’œil significatif, un court colloque, et l’on va s’aimer. »

« Il lui suffit de se prêter, de créer du bonheur, de laisser jouir de sa beauté, de ses gestes bienfaisants apportant à plaire et à satisfaire des soins toujours neufs et, ce qui est inestimable, une impudeur à peine obscène. »

« Ce n’était pas de l’amour que je venais demander à ces femmes. Mes projets de littérature me fatiguaient bien assez. C’était de la grâce, de la douceur, quelque chose qui relevât la fadeur de mes journées, passées à des besognes, parmi des gens sans tendresse. »

Il se présente lui-même comme un personnage otieux, nonchalant et sensible (voire romanesque), las de la littérature où il besogne peu à ses ambitions ; mais surtout il peint ce milieu à la fois brillant, languide et frénétique, et plus encore ses amies, avec tendresse et sincérité, et même un ton trompeusement badin, une ironie à peine perceptible (cf. la mort de la Perruche à l’hôpital). Puis Léautaud narre son ardente passion, assez équivoque, pour sa mère qu’il retrouve momentanément.
« Avoir grandi seul, élevé par des mains étrangères… M’être tant promis de la séduire, pendant tant d’années, si jamais je la retrouvais… »

Léautaud termine en résumant sa méthode d’écriture.
« Je parle de ce travail, le seul vrai, qui consiste à ne rien faire, à penser seulement à ce que l’on veut faire, à le distribuer en soi, à le voir en soi, par fragments et en entier, etc. »


\Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #intimiste #jeunesse #nostalgie #temoignage #xxesiecle
par Tristram
le Ven 29 Juil - 12:04
 
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Sujet: Paul Léautaud
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Kenneth White

La Maison des marées

Tag autobiographie sur Des Choses à lire La_mai13

Écossais devenu Français, Kenneth White s’est installé à Trébeurden près de Lannion, Côtes-du-Nord devenues Côtes-d’Armor, après dix-sept années passées dans le Sud-Ouest.
Lu après Le phare, voyage immobile, de Paolo Rumiz, dans un esprit proche – la mer, son « esprit pélagien » − (et de même origine – bouquinerie Emmaüs, avec peut-être, qui sait, le même ancien propriétaire), ce livre est aussi un « voyage immobile », évoque également le goût du « mauvais temps », et porte le même message, celui du gâchis par l’espèce humaine de notre environnement. Avec sa composante « celte » et son appétit de jouissance de l’existence, White rapporte son quotidien de bibliophile en « l’atelier océanique », sans omettre les visites intempestives d’éclopés, manuscrits en mal d’éditeur et autres indésirables qui abondent.

« C'est surtout quand la pluie tourbillonne autour de la maison que j'aime lire de vieux livres et consulter d'anciennes cartes. »

« Il y a une musique du paysage. On l’a rarement écoutée. Avant la civilisation, oui, peut-être – et encore. Peut-être les hommes primitifs guettaient-ils uniquement les bruits, les sons qui concernaient leur survie : le craquement d’une branche signalant l’approche d’un animal, le vent qui annonce la tempête… Loin d’entrer dans le grand rapport, ils rapportaient tout à eux. Il est possible que j’exagère. Peut-être qu’ici et là il y avait des oreilles pour écouter la musique pure du paysage qui n’annonce rien. Ce qui est sûr, c’est qu’avec l’arrivée de la civilisation et surtout son développement, on n’écoute plus rien de tel. Le civilisé écoute les harangues politiques, il écoute les homélies religieuses, il écoute toutes sortes de musiques préfabriquées, il s’écoute. Ce n’est que maintenant (la fin de la civilisation ?) que certains, ces solitaires, des isolés, se remettent à écouter le paysage. »

« Quand je ne peux pas me concentrer sur autre chose, je note tout ce que je vois, tout ce que j’entends. C’est fou la quantité de détails que l’on remarque de cette manière-là, et le sens aigu de la réalité que cela procure. »

L'étalage béat de son bonheur de privilégié, la moquerie des indésirables qui le dérangent m'ont cependant un peu indisposé.

\Mots-clés : #autobiographie #contemporain #nature #ruralité #viequotidienne
par Tristram
le Lun 25 Juil - 12:01
 
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Sujet: Kenneth White
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Paolo Rumiz

Le phare, voyage immobile

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Le_pha10

Ce livre aussi superbe que concis évoque la mer (surtout la Méditerranée), ses vents, des personnes/ personnages, y compris mythiques (la culture de l’auteur est remarquable – grecque, italienne, etc.).
Le titre original est Il ciclope, et c’est comme un cyclope qu’apparaît souvent le phare mystérieux (au moins quant à sa localisation exacte) situé au centre du monde, où Rumiz séjourne pendant trois semaines, seul avec les gardiens, la nature, l’histoire, la mer. Il trouve donc le temps d’observer minutieusement, campé dans le présent/ bonheur, ainsi une fabuleuse recette de soupe de rascasse :
« Et chaque bouchée est une eucharistie. »

Il trouve aussi, au gré de son journal, celui de frappantes métaphores, de réflexions sur le passé et le présent.
« Le voyage immobile est le plus difficile de tous, parce qu'on n'a pas d'échappatoire, on est seul avec soi-même, en proie aux visions, et il est donc facile, pour ne pas dire naturel, de se laisser aller. »

« J’apprends d’emblée à tenir compte du fait que les ressources sont épuisables. »

« Avoir la vision d’ensemble : voilà ce que signifie pour moi la perception pélagique du monde. À Berlin, on ne peut pas le comprendre, ni même à Rome ou à Paris, parce que la culture est une culture de terre ferme. On n’y a pas de visionnaires, on n’y a que des analystes dans leurs fichus bureaux d’étude. »

« La Méditerranée a toujours été une mer de batailles. Mais la guerre y a toujours cohabité avec le commerce et la culture. […] Donc ce qui a changé aujourd’hui, ce n’est pas une augmentation des conflits, mais un crépuscule des échanges commerciaux et culturels. »

« Oui, ça bouge dans le ciel, cette nuit-là. Et ma métamorphose, elle aussi, s’achève. Le vent, le martèlement des vagues, la solitude, l’absence des problèmes, tout cela y a contribué. Mais ce qui m’a par-dessus tout rendu le temps de vivre, c’est le magnifique silence du Web, dont je me suis délecté au cours de ces semaines sans Internet. Mes journées durent deux fois plus longtemps. Elles sont la preuve du vol monstrueux perpétré par le Web. L’absence de navigation dans le cyberespace m’a dévoilé les horizons infinis de la navigation en mer, et aussi de celle qui existe au-dedans de moi. »

Même si le thème n’est pas neuf, qu’il s’agisse de la mer ou du voyage immobile (du Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre à Dans les forêts de Sibérie de Tesson, quasi contemporain), c’est donc aussi une prise conscience écologique, celle d’un passéisme d’homme dépassé, et/ou du fourvoiement de l’humanité.

\Mots-clés : #autobiographie #merlacriviere #voyage
par Tristram
le Dim 24 Juil - 11:11
 
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Sujet: Paolo Rumiz
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Louis-Ferdinand Céline

Guerre

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Guerre10

Premier jet, qui a bénéficié de quelques reprises, d’un roman situé dans la bi(bli)ographie de Céline entre Voyage au bout de la nuit (ou Casse-pipe) et Guignol’s Band (en fait avant Londres, un autre manuscrit retrouvé) ; il vient de publier le premier et aurait mis de côté ce manuscrit-ci pour se consacrer à l’écriture de Mort à crédit. Autobiographie, ou autofiction d’une vie (et d’une œuvre) qui rôde autour de la haine de la guerre et de l’humanité en général.
Le brigadier Ferdinand Destouches, seul rescapé d’une compagnie anéantie pendant la première guerre mondiale, reprend conscience dans la douleur sur la ligne de front, puis regagne l’arrière où il sera soigné dans des hôpitaux de campagne.
« J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête. »

« De penser, même un bout, fallait que je m’y reprenne à plusieurs fois comme quand on se parle sur le quai d’une gare quand un train passe. Un bout de pensée très fort à la fois, l’un après l’autre. C’est un exercice je vous assure qui fatigue. À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. J’ai appris à faire de la musique, du sommeil, du pardon et, vous le voyez, de la belle littérature aussi, avec des petits morceaux d’horreur arrachés au bruit qui n’en finira jamais. Passons. »

« Ma torture de tête je l’entendais bien fort dans la campagne si grande et si vide. Je me faisais presque peur à m’écouter. Je croyais que j’allais réveiller la bataille tellement que je faisais du bruit dedans. Je faisais à l’intérieur plus de bruit qu’une bataille. »

« Deux jours ont dû passer, avec plus de douleurs encore, d’énormes bruits dans ma grosse tête, que de vie véritable. C’est drôle que je me souviens de ce moment-là. C’est pas tant que j’ai dégusté que je me rappelle, que d’être plus responsable de rien du tout comme un con, plus même de ma bidoche. C’était plus qu’abominable, c’était une honte. C’était toute la personne qu’on vous donne et qu’on a défendue, le passé incertain, atroce, déjà tout dur, qu’était ridicule dans ces moments, en train de se déglinguer et de courir après ses morceaux. Je la regardais moi la vie, presque en train de me torturer. Quand elle me fera l’agonie pour de bon, je lui cracherai dans la gueule comme ça. Elle est tout con à partir d’un certain moment, faut pas me bluffer, je la connais bien. Je l’ai vue. On se retrouvera. On a un compte ensemble. Je l’emmerde. »

« C’est l’instinct qui trompe pas contre la mocherie des hommes. »

« C’est écœurant quand on a vu pendant des mois les convois d’hommes et de tous les uniformes défiler dans les rues comme des bancs de saucisses, kakis, réserves, horizons, vert pomme, soutenus par les roulettes qui poussent tout le hachis vers le gros pilon pour con. »

Tandis qu’alentour on agonise, Ferdinand tombe sous la coupe de l’infirmière L’Espinasse, qui le sonde et le branle, mais aussi le protège. Lui qui exècre tout le monde (y compris ses parents), sympathise avec Bébert/Cascade le petit proxénète parisien, qui devient pour lui une sorte de modèle d’« affranchi », jusqu’à ce qu’il fasse venir sa femme (et soit fusillé pour automutilation).
« La voilà donc ici débarquée son Angèle sans avertir un matin dans la salle Saint-Gonzef. Il m’avait pas menti, elle était bandatoire de naissance. Elle vous portait le feu dans la bite au premier regard, au premier geste. Ça allait même d’emblée bien plus profond, jusqu’au cœur pour ainsi dire, et même encore jusqu’au véritable chez lui qui n’est plus au fond du tout, puisqu’il est à peine séparé de la mort par trois pelures de vie tremblantes, mais alors qui tremblent si bien, si intense et si fort qu’on ne s’empêche plus de dire oui, oui. »

La libido tient une grande place dans l’histoire, peut-être une réaction à la mort si proche.
« Ça m’était dur à cause de mon bras qui me faisait presque hurler quand je serrais fort et mon oreille qui se remplissait de bruit à en exploser quand je me congestionnais la physionomie. Quand même je bandais, c’était le principal. »

Et bien sûr le cynisme.
« C’est le canon, vers juillet 15 il s’est rapproché de plus en plus, qu’était devenu gênant. Fallait parler souvent très fort dans la carrée, tout fort pour s’entendre, répéter les cartes. »

Quant à la vision misogyne et raciste (Céline emploie le terme « bicot »), à la surabondance des injures, il ne faut pas avoir connu (au moins voici quelques décennies) une chambrée à l’armée pour s’en étonner. Je préfère souligner l’autoportrait de l’homme aux incessants bourdonnements dans la tête (Céline n’a pas reçu une balle dans l’oreille, mais a effectivement été médaillé et déclaré handicapé à 70%).
« Y avait d’énervant que les oiseaux dont les cris ressemblent tant aux balles. »

Sans doute trop inachevé pour atteindre la puissance d’autres de ses livres, demeure l’expression de la rage d’un blessé de l’existence.

\Mots-clés : #autobiographie #guerre #premiereguerre
par Tristram
le Mer 1 Juin - 12:37
 
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Sujet: Louis-Ferdinand Céline
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Osamu DAZAI

La Déchéance d'un homme

Tag autobiographie sur Des Choses à lire La_dzo10

Dans le Tôkyô du début des années trente, Yô-tchan, le narrateur, relate dans des carnets sa vie qu’il juge honteuse, d’abord celle d’un enfant à la fois détaché et anxieux, effrayé par les autres, sans amour reçu ou donné, qui remporte cependant un certain succès en jouant le rôle de « bouffon ». Puis, entraîné par un condisciple, Horiki, il s’adonne vite au saké, aux prostituées, à une cellule communiste et à la peinture, inspiré par Van Gogh et Gauguin. Il manque un suicide avec une serveuse (qui elle meurt). Désavoué par sa famille, il est d’abord recueilli par un parent éloigné, puis par une jeune journaliste veuve avec un enfant, enfin il se marie avec Yoshi-ko, une vendeuse de tabac (il a du succès auprès des femmes), publie des caricatures et des poèmes à la manière de Khéyam (Khayyâm). Il tente une nouvelle fois de se suicider, devient morphinomane, est enfermé dans un asile psychiatrique, en sort à la mort de son père pour vivre reclus et écrire ces mémoires (le livre est en grande partie autobiographique).
« Je croyais à l’enfer, mais j’avais beau faire, je ne croyais pas au ciel. »

Cette histoire pessimiste, désespérée, est imprégnée de culture littéraire d'origine étrangère, occidentale ou pas (Dostoïevsky par exemple).
« Le lendemain répète la veille,
Il faut qu’aujourd’hui je fasse comme hier.
Si j’évite une joie déchaînée,
Alors je n’éprouverai pas une grande tristesse.
D’une pierre qui encombre le chemin,
Le crapaud fait le tour et passe.

Lorsque je découvris ces vers de Guy Charles Cros dans une traduction d’Ueda Bin, mon visage rougit comme s’il était en feu.
Un crapaud.
(Ce crapaud, c’est moi. Peu importe si le monde permet ou ne permet pas, s’il vous enterre ou ne vous enterre pas. Je suis un animal inférieur à un chien ou à un chat. Un crapaud. Je ne peux me mouvoir que lentement.) »


\Mots-clés : #autobiographie #autofiction
par Tristram
le Jeu 26 Mai - 11:47
 
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Sujet: Osamu DAZAI
Réponses: 8
Vues: 443

Etgar Keret

Sept années de bonheur

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Sept_a10

Ces chroniques intimes, parues en 2013 en Israël, réunissent des ressentis et réflexions d’un habitant d’un pays menacé en permanence, et sa condition particulière, notamment lors de ses nombreux voyages à l’étranger. Significativement, la première évoque comme, ayant amené sa femme pour accoucher dans un hôpital, y affluent les victimes d’un attentat terroriste de plus. Mais c’est aussi un regard plus vaste sur cette société ; ainsi sa sœur est convertie à l’orthodoxie.
« En France, un réceptionniste nous dit, à moi et à l’écrivain arabe israélien Sayed Kashua, que si ça ne tenait qu’à lui, l’hôtel ne recevrait pas les juifs. Après quoi il me fallut passer le reste de la soirée à entendre Sayed râler : comme si ça ne suffisait pas d’avoir subi l’occupation sioniste pendant quarante-deux ans, il lui fallait maintenant supporter l’insulte d’être pris pour un juif. »

Beaucoup de choses sur les taxis, son fils, son père, et aussi La maison étroite, « une maison qui aurait les proportions de mes nouvelles : aussi minimaliste et petite que possible », qu’un architecte lui construit à Varsovie. Sur trois niveaux, elle est prévue dans une « faille » entre deux immeubles :
« Ma mère regarda l’image simulée pendant une fraction de seconde. À ma grande surprise, elle reconnut immédiatement la rue ; l’étroite maison serait construite, par le plus grand des hasards, à l’endroit précis où un pont reliait le petit ghetto au grand. Quand ma mère rapportait en fraude de quoi nourrir ses parents, elle devait franchir une barrière à cet endroit, gardée par un peloton de nazis. Elle savait qu’en se faisant surprendre avec une miche de pain elle serait exécutée sur-le-champ. »

Seule rescapée de sa famille, son père lui avait demandé de vivre pour faire survivre leur nom.
Voici l’extrait qui m’a conduit à lire ce livre (et constitue une bonne réponse possible dans le dossier La littérature c’est koi, notée par Bix en son temps) :
« L’écrivain n’est ni un saint ni un tsadik [(homme) juste, en hébreu] ni un prophète montant la garde ; il n’est rien qu'un pécheur comme un autre doté d’une conscience à peine plus aiguisée et d’un langage un peu plus précis dont il sert pour décrire l’inconcevable réalité de notre monde. Il n’invente pas un seul sentiment, pas une seule pensée ‒ tout cela existait longtemps avant lui. Il ne vaut pas mieux que ses lecteurs, pas du tout ‒ il est parfois bien pire ‒, et c'est ce qu’il faut. Si l'écrivain était un ange, l'abîme qui le séparerait de nous serait si vaste que ses écrits ne nous seraient pas assez proches pour nous toucher. Mais parce qu'il est ici, à nos côtés, enfoui jusqu'au cou dans la boue et l'ordure, il est celui qui plus que quiconque peut nous faire partager tout ce qui se passe dans son esprit, dans les zones éclairées et, plus encore, dans les recoins sombres. »


\Mots-clés : #antisémitisme #autobiographie #communautejuive #conflitisraelopalestinien #contemporain #ecriture #terrorisme #viequotidienne
par Tristram
le Jeu 19 Mai - 12:45
 
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Jack Kerouac

Le vagabond américain en voie de disparition précédé de Grand voyage en Europe

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Deux textes autobiographiques, extraits du recueil Le vagabond solitaire.
Le premier relate des aperçus d’un voyage en bateau au Maroc, en France et en Angleterre.
Le second déplore la disparition du chemineau, originaire aux États-Unis, avec sa soif de liberté, sa fierté, son goût pour la marche et dormir sous les étoiles, et devenu en butte à la police.
« − Le vagabond a deux montres qu’on ne peut acheter chez Tiffany ; à un poignet le soleil, à l’autre poignet la lune, les deux mains sont faites de ciel. »



\Mots-clés : #autobiographie #voyage
par Tristram
le Dim 30 Jan - 15:47
 
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Pierre Bergounioux

Le matin des origines

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Premiers souvenirs de petite enfance dans le Lot maternel, solaire (et la Corrèze paternelle, mélancolique) – le commencement, « l’aube violette » : l’instant, « l’intervalle entre pas encore et plus jamais. »…

\Mots-clés : #autobiographie #enfance
par Tristram
le Ven 24 Sep - 23:41
 
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Jean-Claude Carrière

Le vin bourru

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Souvenirs d’enfance dans l’Hérault.
« Le vin bourru était le premier vin que l'on goûtait, au début de novembre. Il était différent d'une cave à l'autre. Il conservait un duvet, une bourre, quelque chose d'inachevé, de provisoire, comme si le vin nouveau se protégeait encore contre les agressions du monde. C'est en souvenir de ce vin bourru, et du petit garçon qui le goûtait parfois du bout des lèvres, que ce livre est écrit. »

Ce qui m’a d’abord frappé, c’est non pas les particularités régionales, mais le socle commun du mode de vie rural au début du XXe, l’universalité plutôt que les différences caractéristiques, y compris dans la langue.
« Enfant, je ne voyais que les détails. »

Ce monde près de la nature disparaît quand il n’est pas encore disparu, comme nous le savons.
« Il est admis que les maisons s’abîment quand on cesse de les habiter. Le feu les entretient, comme le souffle de ceux qui vivent là. Elles se sentent nécessaires. Si on les abandonne, elles dépérissent très vite, les toitures s’écroulent, les murs se gonflent et tout s’en va. »

Une époque où la frontière entre travail des enfants et apprentissage des travaux requis par la terre qu’ils vont reprendre était rendue floue de la fierté des enfants à participer "comme des grands".
« J’insiste sur le sentiment précis de cet enfant qui nourrit, si peu que ce soit, sa famille, sur la joie particulière de voir son père croquer un oiseau qu’il a pris au piège ou des champignons qu’il a ramassés. Par cette première inversion des rôles, il sent l’homme apparaître en lui. C’est comme boire du vin pur ou mettre pour la première fois, vers quatorze ans, des pantalons longs. »

Apprentissage aussi de la mort, hommes et bêtes ; gestion de l’eau devenue plus rare, changements apportés par le train, passage de vignerons à viticulteurs, de « ne rien jeter » au jetable…
Cueillette :
« Il m’a toujours semblé qu’en réalité nous ne trouvons pas les champignons. Les champignons nous choisissent. Ceux d’entre eux qui le désirent, en tout cas ceux qui veulent être mangés par des amateurs. »

« Le temps des cueillettes s’achève. Rien d’étonnant. Cette première activité de l’homme – prendre à la nature ce qu’elle offre avant de songer à lui imposer les disciplines de la culture – n’est plus qu’une survivance. Ce que représente la cueillette – recevoir sans avoir semé −, nous l’avons sans doute oublié, une participation directe aux dons de la terre, avant l’invention de la propriété, un lien particulier entre l’instinct et le hasard. »

« Nous ne vivons pas encore assez longtemps pour apprécier les mouvements imperceptibles de la terre, qui échappent à notre durée. »

Suit une galerie de portraits hauts en couleur, des caractères souvent bien trempés… puis la découverte du sexe, la culture, le parler occitan.

\Mots-clés : #autobiographie #enfance #ruralité #temoignage
par Tristram
le Mar 21 Sep - 19:55
 
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Alexandra Fuller

Alexandra Fuller

Née en 1969

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Alexandra Fuller, née en 1969 à Glossop dans le Derbyshire en Angleterre, , est une écrivaine africaine d'origine européenne.
Elle a grandi en Rhodésie (Zimbabwe) et en Zambie. Elle est l’auteure de sept livres, traduits dans une dizaine de pays, et a signé de nombreux articles pour The New Yorker, Granta, New York Times Book Review, Financial Times, Vogue et National Geographic. Ses deux volumes de mémoires, Larmes de pierre et L’Arbre de l’oubli ont figuré parmi les meilleurs livres de l’année du New York Times, qui compare l’auteure à Karen Blixen, Doris Lessing et Nadine Gordimer. Elle habite aux Etats-Unis depuis 1994.  


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Tag autobiographie sur Des Choses à lire L_arbr10[/center]

Extraordinaire famille que celle d'Alexandra Fuller. La mère, Nicola est native d'une ile d'Ecosse, le père d'Angleterre.
Tous deux ont une passion commune, l'Afrique.
Contre toute évidence, ils décident d'y vivre et d'y travailler. D'abord au Kenya, puis en Rhodésie (l'actuel Zimbabwe).
Leur projet, y implanter une ferme.
Nicola est une héroïne, une vraie. Drôle, intelligente, courageuse. Un tantinet romantique, obstinée et inébranlable.
Heureusement, le mari est plus pragmatique. Grace à lui, sa famille pourra à peu près manger à sa faim.
Il n'empêche.
Les guerres d'indépendance vont déclencher des années de guerres, de violences.
Il était encore temps de partir.
Mais Nicola s'y refuse. Elle en paira le prix. Un prix exorbitant en souffrances, en angoisse et en deuils.

Contrairement à ce qu'on pourrait attendre, Alexandra a choisi délibérément l'humour, du moins tant que
le pittoresque l'emporte sur la tragédie.
C'est pour cela que le livre se lit comme le roman de folles aventures qu'il est aussi.
C'est pour cela que je conseille en vue de futurs confinements.




\Mots-clés : #autobiographie #famille #lieu
par bix_229
le Dim 5 Sep - 22:14
 
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Elias Canetti

Le Flambeau dans l'oreille, 1921-1931

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Récit autobiographique (suite, 240 pages environ).

La trajectoire d'Elias Canetti jeune homme et jeune adulte. Elle passe par trois années à Francfort (1921-1924) où il obtient l'Abitur , puis quatre années à Vienne (1924-1928), une année à Berlin (1928) puis deux autres années à Vienne (1929-1931).

Francfort fut une année difficile, marquée par le mal du pays (Zürich, la Suisse en général). Et puis Francfort c'est le retour dans le giron familial, en compagnie de sa mère et de ses frères, après avoir vécu sans eux. Les scènes, qui ne manquent pas d'un certain comique, se déroulant à la pension Charlotte sont très plaisantes.

Ce sont aussi -c'est à peine effleuré, non sans tact- les premiers contacts sensibles avec cet antisémitisme rampant caractéristique du quotidien sous la république de Weimar, et auxquels les Canetti n'avaient jamais été confrontés auparavant.
Quelques bonnes feuilles in vivo sur la situation en Allemagne, étranglée par les clauses léonines du traité de Versailles et l'hyperinflation, la crise monétaire (NB: pour mémoire, La valeur du mark décline de 4,2 marks par dollar à 1 000 000 (1 million de) marks par dollar en août 1923 puis à 4 200 000 000 000 (4 200 milliards de) marks par dollar le 20 novembre, les ouvriers ne se faisaient plus payer à la semaine ou au mois mais deux fois par jour tant une valeur convenue le matin pouvait être différente l'après-midi, les fameuses petites courses de base, pour lesquelles une brouette emplie de billets suffisait à peine à payer un sac de pommes de terre et un quignon de pain, etc, etc.).
 
Jalonnée de portraits de lycéens et de professeurs, de moments familiaux et de saynettes de rues, l'on pressent lors de cette période de Francfort l'éveil de plus en plus prononcé du jeune Elias aux arts et à la littérature, et toujours...ce fort rapport, parsemé de conflits, d'amour inconditionnel et d'incompréhensions notables qui le lie à sa mère, comme dans le livre précédent.

Puis c'est le retour à Vienne en compagnie de son frère Georg, les études de chimie (Elias a renoncé à la médecine auxquelles il se prédestinait après avoir vu une femme s'effondrer de faim dans la rue à Francfort et s'être senti incapable de la secourir).

C'est aussi le temps des conférences de Karl Kraus, la rencontre avec Veza, deux phénomènes fort distincts bien que liés par la chronologie, et qui marqueront très durablement l'auteur, qui, pour l'heure, gagne tranquillement sa vie dans un laboratoire de chimie tout en poursuivant ses études et tout en étant pris dans l'effervescence intellectuelle de la Vienne d'alors, et surtout pris par l'amour, autrement dit par Veza.

L'étrangeté de Veza était ressentie partout; où qu'elle se trouvât, elle attirait l'attention. Une Andalouse qui n'atait jamais allée à Séville, mais dont elle parlait comme si elle y avait grandi. On l'avait rencontrée dans Les Mille et Une Nuits dès la première lecture. Elle était un personnage familier des miniatures persanes. En dépit de cette omniprésence orientale, elle n'était pas une figure de rêve; l'image que l'on se faisait d'elle était extrêmement précise, ses traits n'étaient pas flous, ils ne se décomposaient pas, ils conservaient la fermeté de leurs contours comme leur luminosité.
  Je me mis sur la défensive contre sa beauté qui couapit le souffle à tout le monde. Inexpérimenté, à peine sorti de l'enfance, lourdaud, balourd, un Caliban à côté d'elle, perdant justement en sa présence toute maîtrise de ce dont je disposais peut-être, la parole, je m'inventais, avant de la voir, les injures le plus absurde possible qui devaient me servir de cuirasse contre elle: "précieuse" était la moindre, "sucrée", "dame d'honneur", "princesse".
Je prétendais croire qu'elle ne maîtrisait plus que l'une des deux moitiés de la langue, la moitié raffinée, et qu'elle était devenue étrangère à ce que la langue a de spécifique, d'absolu, de sévère, d'impitoyable.


L'année berlinoise est croquignolesque, mes pages préférées de cet ouvrage-là sans aucun doute. Je me délecte encore du portrait et des anecdotes concernant Berthold Brecht, mais en fait toute cette vie artistique intense du Berlin d'alors est une révélation: c'était un tourbillon, les artistes s'y révélaient, s'y brûlaient aussi.
Tout était également proche à Berlin, toute forme d'activité était licite; il n'était interdit à personne de se faire remarquer, si l'on ne craignait pas l'effort.


Puis c'est le retour à Vienne où, marqué par une manifestation spontanée réprimée par la violence, Canetti entreprend la très longue réflexion et les premiers travaux d'écriture qui conduiront bien plus tard, en 1960, à son œuvre de premier plan, Masse et Puissance (Masse und Macht).


\Mots-clés : #autobiographie #xxesiecle
par Aventin
le Jeu 22 Juil - 22:00
 
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Pierre Loti

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Produc13

Le roman d'un enfant

Tout est dans le titre. L'enfance, l'autobiographie... romancée, au moins un peu derrière les allures de journal. Certainement en tout cas la chronologie et le fragmentaire ou l'épisode ne sont pas la seule trame choisie par l'auteur. Les petites touches, les réserves, la distance construise une partie de l'image qui reste.

L'image de quoi ? de l'enfant ? pas tout à fait. De l'auteur adulte qui regarde en arrière ? pas uniquement.

Le parfum de la nostalgie ? Il y en a pour le garçon rangé et choyé devenu, ou qui deviendra, aventurier mais ce que je retiendrai ce sont les images de la nature "simple" et les incertitudes et surtout la manière claire de faire autre chose que l'autoportrait tout en conservant des points d'interrogation. Pas de sur analyse, un brin de mise en scène, un humour discret, un goût assumé du détail.

Un discret exercice de style aussi plaisant à suivre qu'évocateur.


Mots-clés : #autobiographie #enfance #journal #lieu
par animal
le Jeu 22 Juil - 19:25
 
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Philip Roth

L'Écrivain des ombres

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Le narrateur est Nathan Zuckerman, alter ego de Philip Roth (et ce roman est le premier du cycle qu’il consacra à ce personnage). Il s’agirait d’un Bildungsroman (terme employé par Roth), où Zuckerman apparaît comme un écrivain encore jeune et prometteur.
Une loufoque série de mentors gigognes commence avec E.I. Lonoff, illustre écrivain exclusivement dédié à l’écriture, vivant reclus dans la « ruralité goy peuplée d’oiseaux et d’arbres où l’Amérique était née et s’était éteinte depuis longtemps. » Elle se poursuit avec… Thomas Mann ! mentor de Félix Abravanel, autre membre (fictionnel ; je ne crois pas qu’il s’agisse d’un roman à clef, quoique…) avec Babel (dont Roth me ramentoit que j’ai les Contes d’Odessa dans ma PAL), du cénacle de grands auteurs qui forcent le respect de Zuckerman.
Outre le milieu littéraire, c’est celui du judaïsme (aux USA) qui est évoqué ; d’ailleurs Zuckerman, confit de déférence pour Lonoff son père spirituel, est entré en conflit avec son père biologique, qui lui reproche d’avoir écrit un texte sur un épisode cupide de leur histoire familiale, risquant de les déconsidérer et d'alimenter l’antisémitisme.
Bien sûr les références littéraires abondent, certaines directes, comme pour Les Années médianes d’Henry James. Dans le second chapitre (sur quatre), Philip Roth associe son alter ego à Dedalus, personnage principal de Portrait de l’artiste en jeune homme, roman autobiographique de Joyce sur le passage à l’âge adulte.
Toujours mené par la libido et l’imagination de son auteur, le lubrique et inventif Zuckerman tombe amoureux d’Amy la jeune étudiante qui travaille pour Lonoff… et serait Anne Frank ayant survécu, belle et intelligente jeune fille, écrivain refusant d’être réduit à une rescapée juive (et qui ressent pour Lonoff des sentiments plus que filiaux) !
« Responsabilité devant les morts ? Rhétorique pour les dévots ! Il n’y avait rien à donner aux morts – ils étaient morts. »

Ce qui semble surtout révolter Zuckerman/ Roth, c’est qu'en plus d’adopter une attitude conventionnelle, on demande aux juifs d’expliquer pourquoi ils sont haïs – plutôt qu’à leurs persécuteurs.
Roman bref (ramassé sur le temps d'une visite de Zuckerman à Lonoff), retors, assez iconoclaste et d’un humour féroce ; le thème central serait : comment écrire de la fiction sous le fardeau d'un lourd passé.
Je ne sais pas faire la part d'autobiographie et d'autofiction, et cocherai les deux cases.

\Mots-clés : #autobiographie #autofiction #communautejuive #ecriture
par Tristram
le Mar 20 Juil - 12:13
 
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Henry Miller

Un diable au paradis

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Henry Miller, dont on sait l’importance qu’avaient pour lui les amis (et les livres) dresse de Conrad Téricand (Moricand en réalité) un portrait approfondi, fouillé, où il témoigne aussi de grandes qualités chez cet astrologue, écrivain et illustrateur − même si son esprit diffère explicitement du sien, et lui inspire d’abord de la suspicion, puis un agacement grandissant.
Au début de leurs relations, Miller aide dans sa dèche parisienne ce riche Suisse ruiné par un escroc.
« Pauvre Téricand ! Combien, ô combien familier m’était cet aspect comique de ses tribulations ! Marcher l’estomac vide, marcher l’estomac plein, marcher pour digérer un repas, marcher parce que c’est la seule récréation que vous permette votre porte-monnaie, comme Balzac en fit l’expérience lorsqu’il vint à Paris. Marcher pour fuir sa hantise. Marcher pour ne pas pleurer. Marcher dans l’attente vaine et désespérée de rencontrer un visage amical. Marcher, marcher, marcher… Mais pourquoi aborder ce sujet ? Rangeons-le sous l’étiquette : "paranoïa ambulatoire". »

Par bouffées inspirées, le flux stylistique de Miller l’emporte (et avec lui le lecteur), lyrique et délirant, comme dans cette liste lautréamontesque évoquant la place de Rungis au petit matin, juste avant la Seconde Guerre mondiale (français en italique) :
« Chèvres de la banlieue, appontements, bocks à injections, ceintures de sûreté, mulets, passerelles et sauterelles flottaient devant mes yeux vitreux avec des volailles décapitées, des bois de cerf enrubannés, des machines à coudre rouillées, des icônes et autres phénomènes incroyables. Ce n’était ni une communauté, ni un quartier, mais un vecteur, un vecteur très spécial, créé entièrement pour mon bénéfice artistique, créé expressément pour me nouer émotionnellement. »

Évidemment la compagnie de « Moriturus », ce raté tatillon, ce raseur funèbre, ne peut qu’être une épreuve pour Miller, cette incarnation de la vie tumultueuse. Même si Miller est sincère quoique peut-être outrancier, la version de son hôte manque (qu’elle ait existé ou pas). Le dipôle est d’autant plus étonnant que tous deux ont oscillé entre pique-assiette et parasite… Tous deux baignent dans les croyances irrationnelles, d’un côté la divination et de l’autre le scientisme chrétien. On retrouve aussi l’opposition Américain « naïf, optimiste, jobard » et Européen cynique.
Sur fond de conflit avec sa troisième épouse, Janina Lepska, Miller adore sa fille Val, tandis que son hôte raconte une aventure pédophile à Paris...
Téricand est antipathique, mais je comprends l’homme affamé qui erre dans une scène de guerre, traînant les deux valises contenant son œuvre, tandis que Miller est profondément détaché de tout ce qui est matériel (mais une œuvre n’est-elle que matérielle ?).
Ce diable se révèle finalement être un personnage fort complexe, et forme un livre très curieux…

\Mots-clés : #amitié #autobiographie #portrait
par Tristram
le Lun 19 Juil - 13:00
 
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Italo Calvino

Ermite à Paris – Pages autobiographiques

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Recueil de textes autobiographiques qui commence… par un séjour aux USA, et pas érémitique… Ce journal expédié à ses collègues des éditions Einaudi représente quand même la moitié du livre. Sinon, intéressant regard d’un Italien communiste qui connaît déjà l’URSS, fin des années cinquante ; attrait vif des villes, aussi forte attention aux religions (ici la juive) :
« Le drapeau américain est sur un des côtés de l’autel, comme dans toutes les églises américaines, de n’importe quelle confession (ici, de l’autre côté il y a le drapeau d’Israël). »

Côte Ouest :
« Ces paradis terrestres où vivent les écrivains américains, je n’y vivrais pas, même mort. Il n’y a rien d’autre à faire que se saouler. »

Il y a nombre d’opinions ou d’informations (vraies ou fausses) qui sont piquantes :
« J’oubliais de dire qu’une grande partie des histoires racontées par les guides sur les faits qui se sont passés dans les maisons historiques de New Orleans ont été inventées par Faulkner. Dans sa jeunesse, Faulkner a vécu ici quelques années comme guide en promenant des touristes ; il inventait toutes les histoires qu’il racontait, mais elles ont eu un tel succès que les autres guides ont commencé aussi à les raconter et elles font maintenant partie de l’histoire de la Louisiane. »

Aussi une expérience marquante avec la lutte de Martin Luther King dans le Sud.
Puis, dans la seconde moitié du livre, plus autobiographique encore, Calvino parle de son mentor, Cesare Pavese, et de son rapport à l’écriture :
« Humainement, mieux vaut voyager que rester chez soi. D’abord vivre, ensuite philosopher et écrire. Il faudrait avant tout que les écrivains vivent avec une attitude à l’égard du monde qui corresponde à une plus grande acquisition de vérité. C’est ce quelque chose, quel qu’il soit, qui se reflétera sur la page et sera la littérature de notre temps ; rien d’autre. »

« C’est qu’on ne raconte bien que ce que l’on a laissé derrière nous, que ce qui représente quelque chose de terminé (et l’on découvre ensuite que ce n’est pas du tout terminé). »

Calvino semble parler de choses et de façons différentes à chaque nouvel ouvrage, ce qu’il revendique ici :
« Quant à mes livres, je regrette de ne les avoir publiés chacun sous un nom de plume différent ; je me sentirais plus libre de tout recommencer chaque fois. Comme, néanmoins, je cherche toujours à faire. »

On trouve divers textes, plus ou moins brefs, dont des entretiens, des biographies de commande, et voici comment l’une se termine, qui me paraît légèrement goguenarde :
« L’auteur du Baron perché semble avoir plus que jamais l’intention de prendre ses distances avec le monde. Est-il parvenu à une condition de détachement indifférent ? Le connaissant, il faut croire que c’est plutôt une conscience accrue de toute la complication du monde qui le pousse à étouffer en lui aussi bien les mouvements de l’espoir que ceux de l’angoisse. »

L’expérience politique prend une grande place ; étonnante attitude devant la terrible dérive stalinienne, qu’il qualifie de schizophrénique :
« Tu me demandes : mais si tous, intellectuels, dirigeants, militants, vous aviez ce poids sur la poitrine, comment se fait-il que vous n’ayez pas songé à vous en défaire plus tôt ? »

La réponse est assez choquante, même si je soupçonnais depuis longtemps qu’elle ressortissait de l’aveuglement fanatique :
« …] un révolutionnaire, entre la révolution et la vérité, choisit d’abord la révolution. »

En quelque sorte des "faits alternatifs" ? La fin justifiant tous les moyens…
Ce livre est surtout intéressant pour ceux qui voudraient mieux connaître la politique italienne (communisme et fascisme), mais aussi l’homme Calvino, avec un éclairage de son œuvre ; peu très sur lui à Paris, juste le court texte éponyme du livre – ah ces éditeurs…
« J’ai aujourd’hui soixante ans et j’ai désormais compris que la tâche d’un écrivain consiste uniquement à faire ce qu’il sait faire : pour le narrateur, c’est raconter, représenter, inventer. J’ai cessé depuis plusieurs années d’établir des préceptes sur la manière dont il faudrait écrire : à quoi sert de prêcher un certain type de littérature plutôt qu’un autre si les choses que vous avez envie d’écrire finissent par être complètement différentes ? J’ai mis un petit moment à comprendre que les intentions ne comptent pas, que ne compte que ce que l’on réalise. Alors, mon travail littéraire devint aussi un travail de recherche de moi-même, de compréhension de ce que j’étais. »


\Mots-clés : #autobiographie #lieu #politique #Racisme #voyage #xxesiecle
par Tristram
le Ven 16 Juil - 12:41
 
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Marguerite Yourcenar

Quoi L'Éternité

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En finissant ce troisième tome du triptyque Le Labyrinthe du monde, on regarde un peu en arrière, Yourcenar attirant notre attention sur la traversée accomplie depuis Souvenirs pieux. Des silhouettes d'un passé lointain tracés avec une précision relativement étonnantes, aux visages plus familiers, cette galerie de portraits s'est constituée dans la constance et la rigueur d'un style attaché aux idées de ses personnages. Idées avec lesquelles se forment les caractères, des traits s'animent et donnent plus de vie aux anecdotes égrenées au fil du temps et des mœurs changeantes...

Les souvenirs s'ajoutent aux documents dans Quoi ? L'Éternité, Marguerite apparaît elle-même en petite puis jeune fille ; une mémoire affective se développe en contrepoint d'une perspective historique qui, dans la continuité des deux volumes précédents, fait son chemin jusqu'aux points culminants du vingtième siècle : guerres, révolutions politiques puis technologiques. Dans ce tournant, sa propre vie est finalement à peine esquissée : Yourcenar s'attarde beaucoup sur les deux figures ayant eu une influence déterminante sur sa formation intellectuelle : Michel (son père) et Jeanne de Vietinghoff. La personne de l'auteur s'impose d'une autre façon : par le recul des ans, elle anticipe sur les cours des choses, expose ses points de vue, professe en maîtresse du temps.


\Mots-clés : #autobiographie
par Dreep
le Mer 7 Juil - 19:06
 
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Elias Canetti

La Langue sauvée - Histoire d’une jeunesse 1905-1921

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A paru en 1977, récit autobiographique (premier opus de ceux-ci), 210 pages environ.

Histoire d'une trajectoire, avec une petite enfance dans un milieu plutôt très aisé à Roustchouk (aujourd'hui Roussé ou Ruse, dans l'actuelle Bulgarie), dans une famille Séfarade (s'orthographie "Sépharade" dans la version dont je dispose).
Classiquement ladinophone, originaire d'Anatolie, où leurs ancêtres avaient migré à la toute fin du XVème siècle suite aux lois d'expulsion des juifs des royaumes d'Espagne et du Portugal, comme nombre de Séfarades, alors bienvenus dans l'empire Ottoman, la famille Canetti s'appelait alors Cañete et a modifié son patronyme suite à une installation du côté de Venise, qui s'avèrera provisoire.

Un grand père commerçant, grossiste, qui emploie outre son frère le père d'Elias (lequel Elias a reçu le prénom du grand père), lequel père  a épousé Mathilde Arditti, d'une des meilleures familles juives Séfarade de l'Empire établie à Roustchouk, ils se sont connus à Vienne, sont férus d'art, en particulier de musique et de littérature, parlent allemand entre eux, et Elias grand père a tout fait pour contrarier la vocation de musicien de son fils, le faisant entrer de gré ou de force dans l'entreprise qu'il mène.
Elias a deux frères, Georg et Nissim, une cousine qui réside dans la même grande maison, Laurica, qui faillit l'ébouillanter, peut-être en réaction du fait qu'il l'a poursuivie un jour, hache piquée au tas de bois en mains, pour une histoire de cahier qu'elle refusait de lui montrer, ces deux évènements sont déterminants.

Il y a dans la petite enfance d'Elias Canetti un attachement viscéral à sa mère, des propos dithyrambiques envers son père, et un départ brusque pour Manchester, le père d'Elias s'étant fâché avec son grand père, se dernier finira par le maudire -chose terrible et extrêmement rare parmi les juifs Séfarades.

Peu de temps après l'installation de la famille à Manchester, où le père d'Elias est associé aux brillantes affaires d'un frère de Mathilde (il s'agit toujours de commerce, d'import-export), ce père meurt brusquement, âgé de 31 ans, laissant Mathilde veuve à 27 ans.

La suite de ce premier volume autobiographique se déroule d'abord en Suisse, vécu comme une étape avant Vienne, le retour à Vienne étant la grande perspective de Mathilde, laquelle est souffrante et se voit préconiser des soins, de préférence dans quelque sanatorium Suisse. D'abord Lausanne, puis Zürich, tout le corpus se déroule autour de la relation mère-fils aîné, peu ordinaire il est vrai, et de l'adaptation à la vie Suisse ainsi que de questions relatives à la scolarité, et au personnel de maison, puis -enfin- c'est Vienne, 1913-1916, période qui forme la troisième et dernière section de l'ouvrage.        

Vienne, mais via Zürich où Elias est scolarisé sans ses frères et loin de sa mère, ce sont aussi les premières manifestations d'antisémitisme au lycée, joliment narrées au demeurant, les camarades, les professeurs, et une admission dans un pensionnat tenu par quatre sœurs (ou presque sœurs) âgées, où Elias est le seul garçon.  
Sur le titre de l'ouvrage ("La langue sauvée"), on s'aperçoit qu'en effet Elias jongle déjà avec bonheur avec les langues, outre le Ladino, l'Anglais, le Français (peut-être un peu en-deçà sur cette langue-là, toutefois), l'Allemand - et le Latin... et aussi les lieux, les us, les cultures.
Truffé de personnages fort bien campés, ce volume d'entrée en matière est assez prenant:
On sent que Canetti éparpille des pièces de puzzle, tout en nous les donnant à voir chacune, et, une fois le mélange bien effectué, il devrait peu à peu nous donner à discerner quelque chose, mais quoi ?  

Goppenstein était encore plus inhospitalier, plus désert que je ne m'y attendais. On grimpa jusqu'au Löschendal par l'unique sentier qui relie la valée au monde extérieur. J'appris que ce sentier était encore plus étroit peu de temps auparavant; les bêtes chargées de leur faix ne pouvaient y progresser que l'une derrière l'autre. Il y avait moins de cent ans, les ours étaient encore nombreux dans le coin; à présent, on n'en rencontrait plus et c'était bien dommage. Je songeai avec regret aux ours disparus quand la vallée s'ouvrit brusquement devant nous; éclatante sous la lumière du soleil, elle s'étendait en penteascendante, se terminant par un glacier à hauteur des montagnes blanches qui se profilaient par derrière.
Il ne fallait pas beaucoup de temps pour rejoindre l'autre extrémité de la vallée.
De Ferden à Blatten, le chemin sinueux passait par quatre localités. Tout ici était différent, d'un autre âge.
Les femmes portaient un chapeau de paille noir. Et non seulement les demmes mais aussi les petites filles. Il y avait quelque chose de solennel, même dans l'allure des enfants de trois ou quatre ans, à croire que l'on était conscient ici, dès sa naissance, de la particularité de l'endroit où l'on vivait et, par suite, forcé pour ainsi dire de prouver aux intrus qu'on était différent, qu'on n'avait rien à voir avec eux.
Les enfants se pressaient contre les vieilles femmes au visage érodé sous le regard desquelles ils jouaient encore un instant auparavant.
La première phrase que j'entendis prononcer me parut provenir du fond des âges.
Un très petit garçon mais fort entreprenant s'était avancé vers nous; une vieille femme l'avait rappelé et les deux mots qu'elle lui lança pour le détourner de nous me parurent si beaux que je n'en crus pas mes oreilles: "Chom Buobilu ! - viens mon garçon", fit-elle.
Quelles voyelles étranges ! "Buebli" que j'avais l'habitude d'entendre pour "Büblein" devenait "Buobilu", sombre assemblage de u, o et i qui me fit penser aux poésies en vieux haut allemand que nous lisions en classe.
Je savais que le dialecte suisse était proche du moyen haut allemand; maintenant seulement, je découvrais qu'il y avait des patois encore plus anciens et qui sonnaient comme du vieux haut allemand.
La phrase de la vieille femme s'est d'autant mieux gravée dans ma mémoire qu'il ne me fut pas donné d'entendre autre chose de la journée. Les gens étaient muets et semblaient nous éviter.


\Mots-clés : #autobiographie #communautejuive #relationenfantparent #viequotidienne #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Dim 4 Juil - 20:57
 
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Sujet: Elias Canetti
Réponses: 18
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Andrzej Stasiuk

Dukla

Tag autobiographie sur Des Choses à lire 51n5jb10

Le livre comprend un récit en trois parties qui en tient les quatre-cinquièmes, dix-huit autres beaucoup plus brefs le suivant.
Pogorze, milieu de l’été
Ce titre précise le lieu et l’époque où commence un voyage en voiture jusque Dukla, petite ville du sud-est polonais où le narrateur/ Andrzej Stasiuk a beaucoup de souvenirs remontant sur vingt ans. Stasiuk est particulièrement attentif à la lumière (mais aussi aux odeurs) :
« Voilà pourquoi dans ce récit il n’y aura pas d’intrigue ; rien ne doit interférer quand on va vers le néant et que l’on constate que le monde n’est que brouillage du libre flux de la lumière. »

« On peut comparer chacun des voyages à une plaque photographique transparente ; en les superposant, on obtiendra une image stéréoscopique, mais celle-ci ne gagnera ni en netteté ni en profondeur. Nous ne savons pas décrire la lumière, ne nous reste qu’à l’imaginer. »

« Il me semble depuis longtemps que la seule chose qui vaille la peine d’être décrite est la lumière, ses changements et sa constance. Les faits m’intéressent moins. Je les oublie. Ils s’enchaînent arbitrairement. Les maillons cassent d’un rien, se recomposent sans raison avant de rompre à nouveau au moindre prétexte. »

La seconde partie est au départ de Jasło, toujours en été, et commence semblablement (avec une note rimbaldienne je trouve) :
« J’ai toujours voulu écrire un livre sur la lumière. Il me semble que rien ne rappelle autant l’éternité. »

Pour donner le ton :
« Le Magnum Disco-Night Club était vide. Cette rotonde en verre ajouré était comme le reste. Le seul témoignage d’une activité passée était l’enseigne, mais qui sait si, même avant, il se passait quelque chose ici. Peut-être que c’était justement en train de devenir quelque chose. Elle aurait pu être aussi bien en démolition qu’en travaux. Cette bulle de savon avait poussé au milieu du fer et du béton. Une pichenette aurait suffi pour que le vide se réapproprie cet espace. Je tentai de me représenter une soirée sous cette frêle cloche avec le tremblement maladif des lampes stroboscopiques et le martèlement des trains derrière. J’obtins d’abord un terrarium, puis une danse de squelettes. »

« Le monde est plein de détails à partir desquels naissent des histoires. »

La troisième partie relate une fête populaire religieuse.
L’ensemble forme une longue introspection dans la mémoire, la vacuité des dimanches, un amour d’adolescence, le gisant d’Amalia fille de Brühl, images qui témoignent d’une Pologne rurale assez grise et pauvre, de tristes vestiges du passé.
« Au crépuscule, l’espace n’existe plus, il ne reste que le temps. »

« Finalement, les événements se distinguent à peine du temps dans lequel ils durent. Même si on sait d’où ils viennent, on ne sait pas où ils s’en vont. Il faut sans cesse en fabriquer de nouveaux. »

Les petits textes suivants abordent des instants, des évènements, souvent de la nature ; ils révèlent eux aussi le sens de l’observation, la grande attention au monde de Stasiuk.
Voici une curieuse variation sur les « parolles gelées » de Rabelais :
« On entendait des chiens. Leurs aboiements venaient du sud, mais là-bas il n’y avait pas de village, des mirages sonores dérivaient entre des pans d’air gelés. Qui sait d’ailleurs s’ils n’avaient pas été conservés par ce concentré d’espace depuis l’hiver dernier, et qui peut dire si notre conversation menée à voix basse n’allait pas l’être aussi, et si quelqu’un dans un an ou des années ne l’entendra pas. »

Stasiuk est doué pour les métaphores ; une petite en passant, pour l’expressif de la chose :
« Les essuie-glaces grattaient le pare-brise comme s’ils voulaient rentrer à l’intérieur. »

Comme déjà signalé par Tom Léo, ce livre parle beaucoup du temps qui passe (et aussi de la finitude) ; ce n’est certes pas le seul dans le genre, mais le style est original, et l’émotion masquée.
« L’obscurité et le temps, substances légères et invisibles responsables de la fragilité humaine. L’esprit est une flamme d’allumette exposée au vent. L’âme craint l’obscurité, elle se réfugie dans un corps qui, lui, prend conscience de son existence en touchant sa peau. Il reste alors ce sens, le plus banal, celui qui fait qu’un ver bouge dans la terre, celui grâce auquel on sait faire la différence entre ce qui est vivant et ce qui est mort, c’est à peu près tout. »


\Mots-clés : #autobiographie #lieu
par Tristram
le Mer 12 Mai - 18:22
 
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Sujet: Andrzej Stasiuk
Réponses: 42
Vues: 3727

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