Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Jeu 29 Juil - 10:05

238 résultats trouvés pour autobiographie

Elias Canetti

Le Flambeau dans l'oreille, 1921-1931

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Canett11

Récit autobiographique (suite, 240 pages environ).

La trajectoire d'Elias Canetti jeune homme et jeune adulte. Elle passe par trois années à Francfort (1921-1924) où il obtient l'Abitur , puis quatre années à Vienne (1924-1928), une année à Berlin (1928) puis deux autres années à Vienne (1929-1931).

Francfort fut une année difficile, marquée par le mal du pays (Zürich, la Suisse en général). Et puis Francfort c'est le retour dans le giron familial, en compagnie de sa mère et de ses frères, après avoir vécu sans eux. Les scènes, qui ne manquent pas d'un certain comique, se déroulant à la pension Charlotte sont très plaisantes.

Ce sont aussi -c'est à peine effleuré, non sans tact- les premiers contacts sensibles avec cet antisémitisme rampant caractéristique du quotidien sous la république de Weimar, et auxquels les Canetti n'avaient jamais été confrontés auparavant.
Quelques bonnes feuilles in vivo sur la situation en Allemagne, étranglée par les clauses léonines du traité de Versailles et l'hyperinflation, la crise monétaire (NB: pour mémoire, La valeur du mark décline de 4,2 marks par dollar à 1 000 000 (1 million de) marks par dollar en août 1923 puis à 4 200 000 000 000 (4 200 milliards de) marks par dollar le 20 novembre, les ouvriers ne se faisaient plus payer à la semaine ou au mois mais deux fois par jour tant une valeur convenue le matin pouvait être différente l'après-midi, les fameuses petites courses de base, pour lesquelles une brouette emplie de billets suffisait à peine à payer un sac de pommes de terre et un quignon de pain, etc, etc.).
 
Jalonnée de portraits de lycéens et de professeurs, de moments familiaux et de saynettes de rues, l'on pressent lors de cette période de Francfort l'éveil de plus en plus prononcé du jeune Elias aux arts et à la littérature, et toujours...ce fort rapport, parsemé de conflits, d'amour inconditionnel et d'incompréhensions notables qui le lie à sa mère, comme dans le livre précédent.

Puis c'est le retour à Vienne en compagnie de son frère Georg, les études de chimie (Elias a renoncé à la médecine auxquelles il se prédestinait après avoir vu une femme s'effondrer de faim dans la rue à Francfort et s'être senti incapable de la secourir).

C'est aussi le temps des conférences de Karl Kraus, la rencontre avec Veza, deux phénomènes fort distincts bien que liés par la chronologie, et qui marqueront très durablement l'auteur, qui, pour l'heure, gagne tranquillement sa vie dans un laboratoire de chimie tout en poursuivant ses études et tout en étant pris dans l'effervescence intellectuelle de la Vienne d'alors, et surtout pris par l'amour, autrement dit par Veza.

L'étrangeté de Veza était ressentie partout; où qu'elle se trouvât, elle attirait l'attention. Une Andalouse qui n'atait jamais allée à Séville, mais dont elle parlait comme si elle y avait grandi. On l'avait rencontrée dans Les Mille et Une Nuits dès la première lecture. Elle était un personnage familier des miniatures persanes. En dépit de cette omniprésence orientale, elle n'était pas une figure de rêve; l'image que l'on se faisait d'elle était extrêmement précise, ses traits n'étaient pas flous, ils ne se décomposaient pas, ils conservaient la fermeté de leurs contours comme leur luminosité.
  Je me mis sur la défensive contre sa beauté qui couapit le souffle à tout le monde. Inexpérimenté, à peine sorti de l'enfance, lourdaud, balourd, un Caliban à côté d'elle, perdant justement en sa présence toute maîtrise de ce dont je disposais peut-être, la parole, je m'inventais, avant de la voir, les injures le plus absurde possible qui devaient me servir de cuirasse contre elle: "précieuse" était la moindre, "sucrée", "dame d'honneur", "princesse".
Je prétendais croire qu'elle ne maîtrisait plus que l'une des deux moitiés de la langue, la moitié raffinée, et qu'elle était devenue étrangère à ce que la langue a de spécifique, d'absolu, de sévère, d'impitoyable.


L'année berlinoise est croquignolesque, mes pages préférées de cet ouvrage-là sans aucun doute. Je me délecte encore du portrait et des anecdotes concernant Berthold Brecht, mais en fait toute cette vie artistique intense du Berlin d'alors est une révélation: c'était un tourbillon, les artistes s'y révélaient, s'y brûlaient aussi.
Tout était également proche à Berlin, toute forme d'activité était licite; il n'était interdit à personne de se faire remarquer, si l'on ne craignait pas l'effort.


Puis c'est le retour à Vienne où, marqué par une manifestation spontanée réprimée par la violence, Canetti entreprend la très longue réflexion et les premiers travaux d'écriture qui conduiront bien plus tard, en 1960, à son œuvre de premier plan, Masse et Puissance (Masse und Macht).


\Mots-clés : #autobiographie #xxesiecle
par Aventin
le Jeu 22 Juil - 22:00
 
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Pierre Loti

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Produc13

Le roman d'un enfant

Tout est dans le titre. L'enfance, l'autobiographie... romancée, au moins un peu derrière les allures de journal. Certainement en tout cas la chronologie et le fragmentaire ou l'épisode ne sont pas la seule trame choisie par l'auteur. Les petites touches, les réserves, la distance construise une partie de l'image qui reste.

L'image de quoi ? de l'enfant ? pas tout à fait. De l'auteur adulte qui regarde en arrière ? pas uniquement.

Le parfum de la nostalgie ? Il y en a pour le garçon rangé et choyé devenu, ou qui deviendra, aventurier mais ce que je retiendrai ce sont les images de la nature "simple" et les incertitudes et surtout la manière claire de faire autre chose que l'autoportrait tout en conservant des points d'interrogation. Pas de sur analyse, un brin de mise en scène, un humour discret, un goût assumé du détail.

Un discret exercice de style aussi plaisant à suivre qu'évocateur.


Mots-clés : #autobiographie #enfance #journal #lieu
par animal
le Jeu 22 Juil - 19:25
 
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Philip Roth

L'Écrivain des ombres

Tag autobiographie sur Des Choses à lire L_zocr10

Le narrateur est Nathan Zuckerman, alter ego de Philip Roth (et ce roman est le premier du cycle qu’il consacra à ce personnage). Il s’agirait d’un Bildungsroman (terme employé par Roth), où Zuckerman apparaît comme un écrivain encore jeune et prometteur.
Une loufoque série de mentors gigognes commence avec E.I. Lonoff, illustre écrivain exclusivement dédié à l’écriture, vivant reclus dans la « ruralité goy peuplée d’oiseaux et d’arbres où l’Amérique était née et s’était éteinte depuis longtemps. » Elle se poursuit avec… Thomas Mann ! mentor de Félix Abravanel, autre membre (fictionnel ; je ne crois pas qu’il s’agisse d’un roman à clef, quoique…) avec Babel (dont Roth me ramentoit que j’ai les Contes d’Odessa dans ma PAL), du cénacle de grands auteurs qui forcent le respect de Zuckerman.
Outre le milieu littéraire, c’est celui du judaïsme (aux USA) qui est évoqué ; d’ailleurs Zuckerman, confit de déférence pour Lonoff son père spirituel, est entré en conflit avec son père biologique, qui lui reproche d’avoir écrit un texte sur un épisode cupide de leur histoire familiale, risquant de les déconsidérer et d'alimenter l’antisémitisme.
Bien sûr les références littéraires abondent, certaines directes, comme pour Les Années médianes d’Henry James. Dans le second chapitre (sur quatre), Philip Roth associe son alter ego à Dedalus, personnage principal de Portrait de l’artiste en jeune homme, roman autobiographique de Joyce sur le passage à l’âge adulte.
Toujours mené par la libido et l’imagination de son auteur, le lubrique et inventif Zuckerman tombe amoureux d’Amy la jeune étudiante qui travaille pour Lonoff… et serait Anne Frank ayant survécu, belle et intelligente jeune fille, écrivain refusant d’être réduit à une rescapée juive (et qui ressent pour Lonoff des sentiments plus que filiaux) !
« Responsabilité devant les morts ? Rhétorique pour les dévots ! Il n’y avait rien à donner aux morts – ils étaient morts. »

Ce qui semble surtout révolter Zuckerman/ Roth, c’est qu'en plus d’adopter une attitude conventionnelle, on demande aux juifs d’expliquer pourquoi ils sont haïs – plutôt qu’à leurs persécuteurs.
Roman bref (ramassé sur le temps d'une visite de Zuckerman à Lonoff), retors, assez iconoclaste et d’un humour féroce ; le thème central serait : comment écrire de la fiction sous le fardeau d'un lourd passé.
Je ne sais pas faire la part d'autobiographie et d'autofiction, et cocherai les deux cases.

\Mots-clés : #autobiographie #autofiction #communautejuive #ecriture
par Tristram
le Mar 20 Juil - 12:13
 
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Henry Miller

Un diable au paradis

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Un_dia10


Henry Miller, dont on sait l’importance qu’avaient pour lui les amis (et les livres) dresse de Conrad Téricand (Moricand en réalité) un portrait approfondi, fouillé, où il témoigne aussi de grandes qualités chez cet astrologue, écrivain et illustrateur − même si son esprit diffère explicitement du sien, et lui inspire d’abord de la suspicion, puis un agacement grandissant.
Au début de leurs relations, Miller aide dans sa dèche parisienne ce riche Suisse ruiné par un escroc.
« Pauvre Téricand ! Combien, ô combien familier m’était cet aspect comique de ses tribulations ! Marcher l’estomac vide, marcher l’estomac plein, marcher pour digérer un repas, marcher parce que c’est la seule récréation que vous permette votre porte-monnaie, comme Balzac en fit l’expérience lorsqu’il vint à Paris. Marcher pour fuir sa hantise. Marcher pour ne pas pleurer. Marcher dans l’attente vaine et désespérée de rencontrer un visage amical. Marcher, marcher, marcher… Mais pourquoi aborder ce sujet ? Rangeons-le sous l’étiquette : "paranoïa ambulatoire". »

Par bouffées inspirées, le flux stylistique de Miller l’emporte (et avec lui le lecteur), lyrique et délirant, comme dans cette liste lautréamontesque évoquant la place de Rungis au petit matin, juste avant la Seconde Guerre mondiale (français en italique) :
« Chèvres de la banlieue, appontements, bocks à injections, ceintures de sûreté, mulets, passerelles et sauterelles flottaient devant mes yeux vitreux avec des volailles décapitées, des bois de cerf enrubannés, des machines à coudre rouillées, des icônes et autres phénomènes incroyables. Ce n’était ni une communauté, ni un quartier, mais un vecteur, un vecteur très spécial, créé entièrement pour mon bénéfice artistique, créé expressément pour me nouer émotionnellement. »

Évidemment la compagnie de « Moriturus », ce raté tatillon, ce raseur funèbre, ne peut qu’être une épreuve pour Miller, cette incarnation de la vie tumultueuse. Même si Miller est sincère quoique peut-être outrancier, la version de son hôte manque (qu’elle ait existé ou pas). Le dipôle est d’autant plus étonnant que tous deux ont oscillé entre pique-assiette et parasite… Tous deux baignent dans les croyances irrationnelles, d’un côté la divination et de l’autre le scientisme chrétien. On retrouve aussi l’opposition Américain « naïf, optimiste, jobard » et Européen cynique.
Sur fond de conflit avec sa troisième épouse, Janina Lepska, Miller adore sa fille Val, tandis que son hôte raconte une aventure pédophile à Paris...
Téricand est antipathique, mais je comprends l’homme affamé qui erre dans une scène de guerre, traînant les deux valises contenant son œuvre, tandis que Miller est profondément détaché de tout ce qui est matériel (mais une œuvre n’est-elle que matérielle ?).
Ce diable se révèle finalement être un personnage fort complexe, et forme un livre très curieux…

\Mots-clés : #amitié #autobiographie #portrait
par Tristram
le Lun 19 Juil - 13:00
 
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Italo Calvino

Ermite à Paris – Pages autobiographiques

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Ermite10

Recueil de textes autobiographiques qui commence… par un séjour aux USA, et pas érémitique… Ce journal expédié à ses collègues des éditions Einaudi représente quand même la moitié du livre. Sinon, intéressant regard d’un Italien communiste qui connaît déjà l’URSS, fin des années cinquante ; attrait vif des villes, aussi forte attention aux religions (ici la juive) :
« Le drapeau américain est sur un des côtés de l’autel, comme dans toutes les églises américaines, de n’importe quelle confession (ici, de l’autre côté il y a le drapeau d’Israël). »

Côte Ouest :
« Ces paradis terrestres où vivent les écrivains américains, je n’y vivrais pas, même mort. Il n’y a rien d’autre à faire que se saouler. »

Il y a nombre d’opinions ou d’informations (vraies ou fausses) qui sont piquantes :
« J’oubliais de dire qu’une grande partie des histoires racontées par les guides sur les faits qui se sont passés dans les maisons historiques de New Orleans ont été inventées par Faulkner. Dans sa jeunesse, Faulkner a vécu ici quelques années comme guide en promenant des touristes ; il inventait toutes les histoires qu’il racontait, mais elles ont eu un tel succès que les autres guides ont commencé aussi à les raconter et elles font maintenant partie de l’histoire de la Louisiane. »

Aussi une expérience marquante avec la lutte de Martin Luther King dans le Sud.
Puis, dans la seconde moitié du livre, plus autobiographique encore, Calvino parle de son mentor, Cesare Pavese, et de son rapport à l’écriture :
« Humainement, mieux vaut voyager que rester chez soi. D’abord vivre, ensuite philosopher et écrire. Il faudrait avant tout que les écrivains vivent avec une attitude à l’égard du monde qui corresponde à une plus grande acquisition de vérité. C’est ce quelque chose, quel qu’il soit, qui se reflétera sur la page et sera la littérature de notre temps ; rien d’autre. »

« C’est qu’on ne raconte bien que ce que l’on a laissé derrière nous, que ce qui représente quelque chose de terminé (et l’on découvre ensuite que ce n’est pas du tout terminé). »

Calvino semble parler de choses et de façons différentes à chaque nouvel ouvrage, ce qu’il revendique ici :
« Quant à mes livres, je regrette de ne les avoir publiés chacun sous un nom de plume différent ; je me sentirais plus libre de tout recommencer chaque fois. Comme, néanmoins, je cherche toujours à faire. »

On trouve divers textes, plus ou moins brefs, dont des entretiens, des biographies de commande, et voici comment l’une se termine, qui me paraît légèrement goguenarde :
« L’auteur du Baron perché semble avoir plus que jamais l’intention de prendre ses distances avec le monde. Est-il parvenu à une condition de détachement indifférent ? Le connaissant, il faut croire que c’est plutôt une conscience accrue de toute la complication du monde qui le pousse à étouffer en lui aussi bien les mouvements de l’espoir que ceux de l’angoisse. »

L’expérience politique prend une grande place ; étonnante attitude devant la terrible dérive stalinienne, qu’il qualifie de schizophrénique :
« Tu me demandes : mais si tous, intellectuels, dirigeants, militants, vous aviez ce poids sur la poitrine, comment se fait-il que vous n’ayez pas songé à vous en défaire plus tôt ? »

La réponse est assez choquante, même si je soupçonnais depuis longtemps qu’elle ressortissait de l’aveuglement fanatique :
« …] un révolutionnaire, entre la révolution et la vérité, choisit d’abord la révolution. »

En quelque sorte des "faits alternatifs" ? La fin justifiant tous les moyens…
Ce livre est surtout intéressant pour ceux qui voudraient mieux connaître la politique italienne (communisme et fascisme), mais aussi l’homme Calvino, avec un éclairage de son œuvre ; peu très sur lui à Paris, juste le court texte éponyme du livre – ah ces éditeurs…
« J’ai aujourd’hui soixante ans et j’ai désormais compris que la tâche d’un écrivain consiste uniquement à faire ce qu’il sait faire : pour le narrateur, c’est raconter, représenter, inventer. J’ai cessé depuis plusieurs années d’établir des préceptes sur la manière dont il faudrait écrire : à quoi sert de prêcher un certain type de littérature plutôt qu’un autre si les choses que vous avez envie d’écrire finissent par être complètement différentes ? J’ai mis un petit moment à comprendre que les intentions ne comptent pas, que ne compte que ce que l’on réalise. Alors, mon travail littéraire devint aussi un travail de recherche de moi-même, de compréhension de ce que j’étais. »


\Mots-clés : #autobiographie #lieu #politique #Racisme #voyage #xxesiecle
par Tristram
le Ven 16 Juil - 12:41
 
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Marguerite Yourcenar

Quoi L'Éternité

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En finissant ce troisième tome du triptyque Le Labyrinthe du monde, on regarde un peu en arrière, Yourcenar attirant notre attention sur la traversée accomplie depuis Souvenirs pieux. Des silhouettes d'un passé lointain tracés avec une précision relativement étonnantes, aux visages plus familiers, cette galerie de portraits s'est constituée dans la constance et la rigueur d'un style attaché aux idées de ses personnages. Idées avec lesquelles se forment les caractères, des traits s'animent et donnent plus de vie aux anecdotes égrenées au fil du temps et des mœurs changeantes...

Les souvenirs s'ajoutent aux documents dans Quoi ? L'Éternité, Marguerite apparaît elle-même en petite puis jeune fille ; une mémoire affective se développe en contrepoint d'une perspective historique qui, dans la continuité des deux volumes précédents, fait son chemin jusqu'aux points culminants du vingtième siècle : guerres, révolutions politiques puis technologiques. Dans ce tournant, sa propre vie est finalement à peine esquissée : Yourcenar s'attarde beaucoup sur les deux figures ayant eu une influence déterminante sur sa formation intellectuelle : Michel (son père) et Jeanne de Vietinghoff. La personne de l'auteur s'impose d'une autre façon : par le recul des ans, elle anticipe sur les cours des choses, expose ses points de vue, professe en maîtresse du temps.


\Mots-clés : #autobiographie
par Dreep
le Mer 7 Juil - 19:06
 
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Elias Canetti

La Langue sauvée - Histoire d’une jeunesse 1905-1921

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A paru en 1977, récit autobiographique (premier opus de ceux-ci), 210 pages environ.

Histoire d'une trajectoire, avec une petite enfance dans un milieu plutôt très aisé à Roustchouk (aujourd'hui Roussé ou Ruse, dans l'actuelle Bulgarie), dans une famille Séfarade (s'orthographie "Sépharade" dans la version dont je dispose).
Classiquement ladinophone, originaire d'Anatolie, où leurs ancêtres avaient migré à la toute fin du XVème siècle suite aux lois d'expulsion des juifs des royaumes d'Espagne et du Portugal, comme nombre de Séfarades, alors bienvenus dans l'empire Ottoman, la famille Canetti s'appelait alors Cañete et a modifié son patronyme suite à une installation du côté de Venise, qui s'avèrera provisoire.

Un grand père commerçant, grossiste, qui emploie outre son frère le père d'Elias (lequel Elias a reçu le prénom du grand père), lequel père  a épousé Mathilde Arditti, d'une des meilleures familles juives Séfarade de l'Empire établie à Roustchouk, ils se sont connus à Vienne, sont férus d'art, en particulier de musique et de littérature, parlent allemand entre eux, et Elias grand père a tout fait pour contrarier la vocation de musicien de son fils, le faisant entrer de gré ou de force dans l'entreprise qu'il mène.
Elias a deux frères, Georg et Nissim, une cousine qui réside dans la même grande maison, Laurica, qui faillit l'ébouillanter, peut-être en réaction du fait qu'il l'a poursuivie un jour, hache piquée au tas de bois en mains, pour une histoire de cahier qu'elle refusait de lui montrer, ces deux évènements sont déterminants.

Il y a dans la petite enfance d'Elias Canetti un attachement viscéral à sa mère, des propos dithyrambiques envers son père, et un départ brusque pour Manchester, le père d'Elias s'étant fâché avec son grand père, se dernier finira par le maudire -chose terrible et extrêmement rare parmi les juifs Séfarades.

Peu de temps après l'installation de la famille à Manchester, où le père d'Elias est associé aux brillantes affaires d'un frère de Mathilde (il s'agit toujours de commerce, d'import-export), ce père meurt brusquement, âgé de 31 ans, laissant Mathilde veuve à 27 ans.

La suite de ce premier volume autobiographique se déroule d'abord en Suisse, vécu comme une étape avant Vienne, le retour à Vienne étant la grande perspective de Mathilde, laquelle est souffrante et se voit préconiser des soins, de préférence dans quelque sanatorium Suisse. D'abord Lausanne, puis Zürich, tout le corpus se déroule autour de la relation mère-fils aîné, peu ordinaire il est vrai, et de l'adaptation à la vie Suisse ainsi que de questions relatives à la scolarité, et au personnel de maison, puis -enfin- c'est Vienne, 1913-1916, période qui forme la troisième et dernière section de l'ouvrage.        

Vienne, mais via Zürich où Elias est scolarisé sans ses frères et loin de sa mère, ce sont aussi les premières manifestations d'antisémitisme au lycée, joliment narrées au demeurant, les camarades, les professeurs, et une admission dans un pensionnat tenu par quatre sœurs (ou presque sœurs) âgées, où Elias est le seul garçon.  
Sur le titre de l'ouvrage ("La langue sauvée"), on s'aperçoit qu'en effet Elias jongle déjà avec bonheur avec les langues, outre le Ladino, l'Anglais, le Français (peut-être un peu en-deçà sur cette langue-là, toutefois), l'Allemand - et le Latin... et aussi les lieux, les us, les cultures.
Truffé de personnages fort bien campés, ce volume d'entrée en matière est assez prenant:
On sent que Canetti éparpille des pièces de puzzle, tout en nous les donnant à voir chacune, et, une fois le mélange bien effectué, il devrait peu à peu nous donner à discerner quelque chose, mais quoi ?  

Goppenstein était encore plus inhospitalier, plus désert que je ne m'y attendais. On grimpa jusqu'au Löschendal par l'unique sentier qui relie la valée au monde extérieur. J'appris que ce sentier était encore plus étroit peu de temps auparavant; les bêtes chargées de leur faix ne pouvaient y progresser que l'une derrière l'autre. Il y avait moins de cent ans, les ours étaient encore nombreux dans le coin; à présent, on n'en rencontrait plus et c'était bien dommage. Je songeai avec regret aux ours disparus quand la vallée s'ouvrit brusquement devant nous; éclatante sous la lumière du soleil, elle s'étendait en penteascendante, se terminant par un glacier à hauteur des montagnes blanches qui se profilaient par derrière.
Il ne fallait pas beaucoup de temps pour rejoindre l'autre extrémité de la vallée.
De Ferden à Blatten, le chemin sinueux passait par quatre localités. Tout ici était différent, d'un autre âge.
Les femmes portaient un chapeau de paille noir. Et non seulement les demmes mais aussi les petites filles. Il y avait quelque chose de solennel, même dans l'allure des enfants de trois ou quatre ans, à croire que l'on était conscient ici, dès sa naissance, de la particularité de l'endroit où l'on vivait et, par suite, forcé pour ainsi dire de prouver aux intrus qu'on était différent, qu'on n'avait rien à voir avec eux.
Les enfants se pressaient contre les vieilles femmes au visage érodé sous le regard desquelles ils jouaient encore un instant auparavant.
La première phrase que j'entendis prononcer me parut provenir du fond des âges.
Un très petit garçon mais fort entreprenant s'était avancé vers nous; une vieille femme l'avait rappelé et les deux mots qu'elle lui lança pour le détourner de nous me parurent si beaux que je n'en crus pas mes oreilles: "Chom Buobilu ! - viens mon garçon", fit-elle.
Quelles voyelles étranges ! "Buebli" que j'avais l'habitude d'entendre pour "Büblein" devenait "Buobilu", sombre assemblage de u, o et i qui me fit penser aux poésies en vieux haut allemand que nous lisions en classe.
Je savais que le dialecte suisse était proche du moyen haut allemand; maintenant seulement, je découvrais qu'il y avait des patois encore plus anciens et qui sonnaient comme du vieux haut allemand.
La phrase de la vieille femme s'est d'autant mieux gravée dans ma mémoire qu'il ne me fut pas donné d'entendre autre chose de la journée. Les gens étaient muets et semblaient nous éviter.


\Mots-clés : #autobiographie #communautejuive #relationenfantparent #viequotidienne #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Dim 4 Juil - 20:57
 
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Sujet: Elias Canetti
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Andrzej Stasiuk

Dukla

Tag autobiographie sur Des Choses à lire 51n5jb10

Le livre comprend un récit en trois parties qui en tient les quatre-cinquièmes, dix-huit autres beaucoup plus brefs le suivant.
Pogorze, milieu de l’été
Ce titre précise le lieu et l’époque où commence un voyage en voiture jusque Dukla, petite ville du sud-est polonais où le narrateur/ Andrzej Stasiuk a beaucoup de souvenirs remontant sur vingt ans. Stasiuk est particulièrement attentif à la lumière (mais aussi aux odeurs) :
« Voilà pourquoi dans ce récit il n’y aura pas d’intrigue ; rien ne doit interférer quand on va vers le néant et que l’on constate que le monde n’est que brouillage du libre flux de la lumière. »

« On peut comparer chacun des voyages à une plaque photographique transparente ; en les superposant, on obtiendra une image stéréoscopique, mais celle-ci ne gagnera ni en netteté ni en profondeur. Nous ne savons pas décrire la lumière, ne nous reste qu’à l’imaginer. »

« Il me semble depuis longtemps que la seule chose qui vaille la peine d’être décrite est la lumière, ses changements et sa constance. Les faits m’intéressent moins. Je les oublie. Ils s’enchaînent arbitrairement. Les maillons cassent d’un rien, se recomposent sans raison avant de rompre à nouveau au moindre prétexte. »

La seconde partie est au départ de Jasło, toujours en été, et commence semblablement (avec une note rimbaldienne je trouve) :
« J’ai toujours voulu écrire un livre sur la lumière. Il me semble que rien ne rappelle autant l’éternité. »

Pour donner le ton :
« Le Magnum Disco-Night Club était vide. Cette rotonde en verre ajouré était comme le reste. Le seul témoignage d’une activité passée était l’enseigne, mais qui sait si, même avant, il se passait quelque chose ici. Peut-être que c’était justement en train de devenir quelque chose. Elle aurait pu être aussi bien en démolition qu’en travaux. Cette bulle de savon avait poussé au milieu du fer et du béton. Une pichenette aurait suffi pour que le vide se réapproprie cet espace. Je tentai de me représenter une soirée sous cette frêle cloche avec le tremblement maladif des lampes stroboscopiques et le martèlement des trains derrière. J’obtins d’abord un terrarium, puis une danse de squelettes. »

« Le monde est plein de détails à partir desquels naissent des histoires. »

La troisième partie relate une fête populaire religieuse.
L’ensemble forme une longue introspection dans la mémoire, la vacuité des dimanches, un amour d’adolescence, le gisant d’Amalia fille de Brühl, images qui témoignent d’une Pologne rurale assez grise et pauvre, de tristes vestiges du passé.
« Au crépuscule, l’espace n’existe plus, il ne reste que le temps. »

« Finalement, les événements se distinguent à peine du temps dans lequel ils durent. Même si on sait d’où ils viennent, on ne sait pas où ils s’en vont. Il faut sans cesse en fabriquer de nouveaux. »

Les petits textes suivants abordent des instants, des évènements, souvent de la nature ; ils révèlent eux aussi le sens de l’observation, la grande attention au monde de Stasiuk.
Voici une curieuse variation sur les « parolles gelées » de Rabelais :
« On entendait des chiens. Leurs aboiements venaient du sud, mais là-bas il n’y avait pas de village, des mirages sonores dérivaient entre des pans d’air gelés. Qui sait d’ailleurs s’ils n’avaient pas été conservés par ce concentré d’espace depuis l’hiver dernier, et qui peut dire si notre conversation menée à voix basse n’allait pas l’être aussi, et si quelqu’un dans un an ou des années ne l’entendra pas. »

Stasiuk est doué pour les métaphores ; une petite en passant, pour l’expressif de la chose :
« Les essuie-glaces grattaient le pare-brise comme s’ils voulaient rentrer à l’intérieur. »

Comme déjà signalé par Tom Léo, ce livre parle beaucoup du temps qui passe (et aussi de la finitude) ; ce n’est certes pas le seul dans le genre, mais le style est original, et l’émotion masquée.
« L’obscurité et le temps, substances légères et invisibles responsables de la fragilité humaine. L’esprit est une flamme d’allumette exposée au vent. L’âme craint l’obscurité, elle se réfugie dans un corps qui, lui, prend conscience de son existence en touchant sa peau. Il reste alors ce sens, le plus banal, celui qui fait qu’un ver bouge dans la terre, celui grâce auquel on sait faire la différence entre ce qui est vivant et ce qui est mort, c’est à peu près tout. »


\Mots-clés : #autobiographie #lieu
par Tristram
le Mer 12 Mai - 18:22
 
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Sujet: Andrzej Stasiuk
Réponses: 41
Vues: 2742

Andrzej Stasiuk

Tag autobiographie sur Des Choses à lire 41qjj710

Mon bourricot



L’auteur part avec une connaissance Z pour un voyage au Kazakhstan dans sa vieille voiture verte, son bourricot qui vient juste d’être restauré, mais c’est surtout histoire de rouler, rouler, car c’est ce qu’ils aiment.

« Parce qu’il y en a eu, des modifications. C’est désormais rigide, ça tient super dans les virages, bien que la caisse ait été surélevée de sept bons centimè¬tres. Les amortisseurs sont jaunes et les ressorts, turquoise, dommage que les nouveaux pneus tout-terrain les cachent. En tout cas, tout ça prend les virages à merveille et adhère impec. Comment j’ai pu faire tous ces kilomètres avec les suspen¬¬¬sions d’origine et y survivre – mystère. Douze ans et près de trois cent mille bornes. J’avais dépassé la quarantaine quand je l’ai acheté. Maintenant, j’ai d鬬passé la cinquantaine, et il tient toujours. J’ai dû changer un ou deux trucs, un cardan, un croisillon, mais à part ça, je me suis contenté de faire la vidange, de changer les ampoules et les pneus. Trois cent mille. Le Monténégro, les Balkans, l’Albanie en hiver, l’Albanie en été. La Pologne, tous les jours que Dieu fait, parce que l’essence était relativement bon marché à l’époque. Plus tard, pour l’usage quotidien et les longs trajets, j’ai dû prendre un diesel plus rapide et à l’appétit mesuré. Mais j’ai gardé mon bourricot vert, car comment se débarrasser d’une brave bête mécanique qui ne vous a jamais déçu ? Impossible. »

L’auteur passe en revue toutes les voitures ayant appartenu à la famille et les voitures qui circulaient à l’époque de sa jeunesse dans les pays de l’Est (UAZ polskiFiat, Volga GAZ 24, Fiat 126P, IFA F8, P70RDA, wars-zawa M-20, taitouandi, honda stepwagon, GAZ269,GAZ251,lublin51,lada2101 etc….

La longue route est propice aux digressions, aux réflexions philosophiques, aux interrogations sur les relations entre hommes et pays.
Egalement les relations entre les pays de l'ex URSS, qu'étaient-ils, que sont-ils.
L’auteur se souvient de ses précédents voyages ; des hommes qui ont marqué ce pays, de son enfance sous le communisme.

Passé, présent et avenir quand un personnage rencontré espère encore en un avenir apaisé, réalisable et qu’il entonne « l’internationale ».

Tout au long du trajet c’est l’immensité qui s’impose et une route sans fin ?

Et comment ne pas mentionner le splendide mausolée de Khoja Ahmed Yasavi ?

Faut éviter de « négocier » le passage avec la police, surtout quand une video montre votre incorrection vis-à-vis du président dudit pays,  même si la personnalité ne s’affiche que sur un panneau publicitaire :

« — J’ai TV Polonia par satellite, a-t-il répondu tranquillement.
— Et alors ?
— Votre président y est passé hier.
— Et le vôtre, il passe pas à la télé ?
— Si, bien sûr. Mais le vôtre avait l’air apeuré, il ne présente pas bien. Le nôtre est mieux. Il n’a peur de rien.
— Mouais… Il a pas peur des Russes…, ai-je lâché avec dédain.
— Il a du gaz. Il a du pétrole. Il n’a pas peur, a-t-il dit en bâillant, je crois. Le monde démocratique ne tolérera aucune foucade.
— Et s’ils vous envahissent ?
— Ils le feront pas. Ça ne vaut pas le coup. Ils préfèrent faire du commerce. Ils ont fait une incursion en Ukraine. Politiquement, ça leur suffit pour des années. Les Russes sont malins.
— Vous êtes vernis avec ce gaz, ai-je dit tout bas.
— Comme vous avec votre liberté, a-t-il rétorqué avec ironie. Vous pouvez nous l’envoyer par gazoduc à travers la mer Caspienne. »


Extraits :

« L’Asie me plaisait bien. J’étais censé être un Européen, mais elle me plaisait. Elle avait de l’envergure. Cette espèce d’infini qui manquait à l’Europe perdue dans ses bavardages et ses digressions. Sur le siège éculé de mon bourricot, je pouvais m’imaginer que j’allais finir par arriver au bout du monde. Que ses Goodride et leur chape massive allaient fouler le monde entier comme la cavalerie de Tamerlan. Je pouvais fantasmer. En Europe, ç’aurait été impensable. D’ailleurs en Europe, il ne reste plus beaucoup de choses à penser, parce que la plupart ont déjà été pensées et, qui pis est, réalisées. Voilà pourquoi je flânais au frais en pensant au Boiteux qui élevait des collines de crânes et érigeait aux poètes des mausolées beaux comme des monstres chtoniens. Voilà pourquoi j’avais déjà consommé près de cinq cents litres d’essence. Et que j’étais prêt à en consom-mer encore pour atteindre les confins des terres.
Que voulez-vous, dans les constructions monumentales, on a des pensées monumentales. »

« Donc, on peut ne pas adorer ce pays, si on garde en mémoire plus d’un siècle d’asservissement, la Sibérie et la forteresse de Chlisselbourg, ainsi que le fait qu’il a réduit à néant les plans polonais d’empire colonial s’étendant de la Baltique à la mer Noire. On peut ne pas l’aimer pour Catherine, pour l’un et l’autre Nicolas, les deux Alexandre, pour Paskevitch et Mouraviev la Potence, pour Lénine, Staline et Brejnev, et même pour tout, mais il y a une chose pour laquelle il faut apprécier ce pays : l’essence coûte environ deux zlotys cinquante le litre13. Et nulle mémoire ni politique historique n’y changeront rien. Ni la droite, ni la gauche ni le centre ne sauteront au plafond. On arrive à la pompe et on se sert. Et quand c’est plein, on a envie d’en déverser encore cinq ou dix litres dans les environs. Pour qu’elle s’infiltre dans la steppe. Pour arroser la sainte terre de Russie. Ou bien pour compléter le plein d’une vieille Lada ou d’une Zaporojets. C’est comme ça, là-bas. On regarde les chiffres défiler et on a l’impression de gagner de l’argent. Et le super 86 revenait pratiquement à deux zlotys le litre. »

« Les Russes étaient de nouveau en guerre. Comme d’habitude, ils ne tenaient pas en place. Ils ne pouvaient pas se contenter du tracé de leurs frontières. Il faut dire qu’elles étaient bizarres. Floues. En fait, on ne pouvait pas s’empêcher d’avoir l’impression qu’elles glissaient et s’étendaient depuis sept cents ans. La petite tache sur la carte qu’était la principauté de Moscou est devenue grande comme une affiche. Comme si quelque chose s’était renversé et avait atteint le bord du continent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Personne n’a rien vu ni poussé les hauts cris. Mais qui aurait dû le faire ? Les Khantys et les Mansis ? Les Nenets et les Sépulcides ? Les Télenguites, les Téléoutes, les Tolofars, les Toubalars et les Touvains ? Ils ont peut-être crié, mais on ne les a pas entendus. Et là, maintenant, des voix s’élèvent à propos de la Crimée. Avant, personne ne disait rien. L’Afghanistan ? C’était l’œuvre des communistes, voyons, or il n’y en a plus, des communistes, par conséquent le règne des Lumières, le postmodernisme, les pistes cyclables, les droits des animaux et des minorités étaient censés prendre la place de la locomotive à vapeur de l’histoire dont on annonçait la fin. Mais de nouveau, ça n’a rien donné. Comme la fin du communisme, que personne en Occident n’avait prévue. Parce que personne n’en voulait. Parce qu’en fin de compte, quoi, c’était mal ? La démocratie est ce qu’elle est, mais les Russes tenaient la bride courte à la moitié du monde, l’administration gardait les passeports et la populace de l’Est ne polluait pas la civilisation occidentale, ne dormait pas dans les parkings, ne lavait pas les pare-brise aux carrefours, ne pêchait pas les carpes dans les parcs publics et n’attrapait pas les cygnes en guise de volaille. Nous avons déjà nos Noirs et nos basanés. Qu’est-ce qu’on va foutre avec des Asiatiques de Pologne ou de Tchécoslovaquie ? Avec des envahisseurs venus de la “zone de population mêlée” qu’on appelle dans mon pays “l’entre-deux-mers” et qui s’étend de la Baltique à la mer Noire ? Et donc, ils n’avaient rien prévu, parce qu’ils ne le voulaient pas. Mais moi, je n’ai jamais fait confiance à l’Occident, c’est pourquoi on approchait de Voronej. »

« Il me regarde dans les yeux avec compassion et dit :
— Je te comprends. On vous l’a dit et répété depuis Catherine, et vous, rien, vous n’avez que la liberté à la bouche. Quelle liberté pouvez-vous avoir entre nous et l’Allemagne ? Dis-le-moi. Ce n’est pas la liberté, c’est une malchance. Oui. »


« Alors qu’on roulait à cent, eux, ils fonçaient à cent trente. Ils tanguaient sur les dos d’âne. C’étaient surtout des V8 à essence. À cette vitesse, ils devaient bouffer au moins quinze litres aux cent. Plus tard, dans les villes, je voyais descendre les propriétaires. Bedonnants, sûrs d’eux, le visage de marbre. Ils devaient avoir la même apparence il y a des centaines d’années quand ils pénétraient dans les villes conquises et regardaient les prisonniers entravés. Parce que le monde entier était un butin et la vie, une occasion à saisir. D’ailleurs, nous faisons tous la même chose, sauf qu’en Europe, nous avons appris à faire comme si ce n’était pas le cas. Nous avons abandonné le mépris ostentatoire au profit de la poudre aux yeux égalitaire. Prétendant que ceux qui sont pauvres et faibles valent autant que ceux qui sont riches et puissants. Mon œil. Là, c’était clair. »

*******

Un petit livre qui m'a plu, j'aime l'écriture quelque peu désinvolte de Stasiuk, mais ne pas si tromper il garde bien ouverts ses sens et son esprit critique envers les autres comme lui-même.

L'intérêt des voitures et de la route est assez sympa.


Mots-clés : #autobiographie #lieu #voyage
par Bédoulène
le Lun 10 Mai - 11:42
 
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Sujet: Andrzej Stasiuk
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Ernest Hemingway

Les Aventures de Nick Adams

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Recueil de tous les textes d’Ernest Hemingway concernant Nick Adams (écrits dans les années vingt), il s’agit des fragments d’une œuvre inachevée mais aussi de nouvelles autonomes, souvent parues dans d’autres recueils (comme Les Tueurs ou La grande rivière au cœur double) : collection chronologique de scènes de la vie du personnage, d’inspiration fort autobiographique, au point d’en faire peut-être un double.

Le dernier beau coin du pays :
Texte assez développé, où Nick Adams, adolescent poursuivi pour braconnage, s’enfuit avec sa jeune sœur qu’il surnomme Littlness ; ils se réfugient dans le seul endroit encore sauvage de la région, et il pêche à la truite, chasse à la carabine (il envisage de tuer celui qui l’a dénoncé), projette de devenir écrivain.
Si ce récit n’est pas inspiré de Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, il partage la même veine imaginaire ; j’ai été surpris de trouver chez Hemingway un jalon entre Walden ou la Vie dans les bois d’Henry David Thoreau et le nature writing : même engouement mythique pour la vie sauvage, notamment dans l’enfance (il est vrai que cette passion doit être partagée par tous les gamins qui ont eu la chance de vadrouiller à la campagne, quelle que soit leur culture d’origine).
« Tu auras de quoi te repentir, mon garçon, avait dit Mr. John à Nick. C’est ce qui peut vous arriver de mieux dans la vie. »

Jusque dans les séquences pendant la Première Guerre mondiale, la pêche à la truite est présente.
La grande rivière au cœur double est aussi une histoire de pêche à la truite (avec des sauterelles brunes comme appât) et de camping en solitaire. Cette fascination de la rivière et de la pêche à la ligne, quel rapprochement inattendu d’Hemingway avec Brautigan !
À part la pêche (thème copieusement récurrent), Nick/ Ernest parle des femmes (et du risque de mariage), des amis, de son père et de son fils, des Ojibways et même de l’écriture.
« Pour Nick, les choses n’avaient pas de réalité tant qu’elles n’étaient pas arrivées. »
Jour de noces

« Parler de n’importe quoi est mauvais. Écrire sur n’importe quoi d’actuel est mauvais. Ça tue la chose.
La seule écriture valable, c’est celle qu’on invente, celle qu’on imagine. C’est ça qui rend les choses réelles. »
Sur l’écriture

Hemingway maîtrise décidément l’art de la nouvelle : celui du bref, de l’ellipse, du suggéré, du laissé dans l’ombre !

\Mots-clés : #autobiographie #autofiction #enfance #nature #nouvelle
par Tristram
le Mar 4 Mai - 0:10
 
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Pete Fromm

Le Nom des étoiles

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Récit très largement autobiographique, sorte de remake d’Indian Creek : Pete Fromm va de nouveau surveiller des œufs de poisson, cette fois-ci pas de saumons mais d’ombres, non plus dans l’Idaho mais dans la Bob Marshall Wilderness, Montana, et pas pour 7 mois mais pour un seul, 25 ans plus tard. Sauf qu’il n’a pas pu emmener ses deux fils, et il a beaucoup de mal à s’y faire. Sans compter la présence de grizzlis, qui l’oblige à chanter en se déplaçant pour annoncer la sienne.
Des allers-retours dans son existence passée (maître-nageur dans le Nevada, garde forestier des rivières au Grand Teton National Park, Wyoming, etc.) alternent avec les épisodes de cette histoire principale, sans grande opportunité, sinon occasion de considérations métaphysiques sur la vie et la mort, sur le hasard et la filiation aussi. Le récit vaut surtout pour certaines péripéties vécues en pleine nature, des images de la faune sauvage qui (me) font rêver.
Pendant son séjour, Fromm lit les nouvelles d’Hemingway, qui l’inspire – je vais faire de même, à titre de comparaison.

\Mots-clés : #autobiographie #aventure #nature #solitude
par Tristram
le Dim 2 Mai - 12:25
 
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Michel Leiris

Langage Tangage ou ce que les mots me disent

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Le livre débute, en guise de « supplément » à son Glossaire j'y serre mes gloses, par Souple mantique et simples tics de glotte, un recueil sous forme de lexique de jeux de mots sur leurs sonorités et des associations analogiques.
« hétéroclite (quel étrange cliquetis de choses et autres cette épithète étiquette !). »

« marginal – allergique à la mare où l'on nage en majorité. »

« miroir – roi de la rime. »

Suit une sorte d’essai commençant sur le même ton, le fond dicté par la forme (ou l'inverse), auto-démonstration de son procédé de composition de paraphrases par calembour et allitération, les mots suscités par d’autres avec transformation sémantique et musique lyrique, écriture « chargée d'harmoniques et comme animée d'un indéfinissable vibrato... »
Ce sont en quelque sorte les ultimes paroles anticipées de Leiris, sa dernière volonté de brûler ses livres, renier le (vain) refuge de l’écriture, ce qui fut le fondement de toute son existence, afin d’éviter de vivre et la mort, ainsi que tout engagement.
« Brûler mes livres : me punir par où j'aurai péché et détruire le corps du délit. Péché dont il n'y a pas à chercher à déterminer si excès ou défaut le caractérise, car il est péché pour ainsi dire originel : m'être depuis ma jeunesse acharné à rédiger des livres au lieu de m'attacher franchement à ce qu'il m'était donné de vivre. »

Leiris s’interroge et s’étudie, tente sans cesse de se justifier et de rationaliser son rapport à la littérature.
« Déçu, désarçonné mais dévoré par le désir de dire, comme si dire les choses était les diriger, disons du moins : les dominer. Dur ou doux, ce qui se doit avant tout, c'est dire différent : décalé, décanté, distant. D'où – que l'on n'en doute pas – mon langage d'ici, où les jeux phoniques ont pour rôle essentiel – eau, sel, sang, ciel – non d'ajouter à la teneur du texte une forme inédite de tralala allègre ou tradéridéra déridant, mais d'introduire – doping pour moi et cloche d'éveil pour l'autre – une dissonance détournant le discours de son cours qui, trop liquide et trop droit dessiné, ne serait qu'un délayeur ou défibreur d'idées. Curieusement donc, chercher du côté du non-sens ce dont j'ai besoin pour rendre plus sensible le sens, pratique point tellement éloignée – à bien y réfléchir – de ce procédé classique la rime, qui joue sa musique mais le plus souvent ne rime à rien sémantiquement parlant. »

Suivant ce staccato de consonnes dentales, une superbe variation sur l’inexprimable :
« …] "indéfinissable" (alias déphasé, déclassé, ainsi qu'un dé dans l'infini des sables), terme aussi flou que ces deux autres qu'on croirait ouverts sur des profondeurs quand, indices d'incontestable infirmité, ils ne sont qu'aveux d'une incapacité catégorique de formuler : "indicible" et "ineffable" [… »

Leiris revient sur la méthode appliquée dans son « intermittent et interminable glossaire » pour explorer le langage et la langue − protocole d’invention poétique de gloses qu’en fait il prolonge et remet en pratique :
« …] chacun de ces textes (à peine dignes de ce nom tant ils étaient concis) apparaissait, non comme le fruit de mon caprice mais comme déterminé par le contenu phonétique et la structure formelle du mot ainsi analysé, mot en quelque sorte déplié, façon fleur japonaise, comme pour l'expliciter et mettre en évidence ce qu'il suggère non seulement tel qu'on l'entend mais tel que les yeux le voient [… »

« …] − comme dans une mélodie une note paraît appeler une autre note ou quelques autres – un mot en appellerait un autre, l'arbitraire des signes cédant place en apparence à un système cohérent [… »

Leiris commente longuement la place essentielle de cette manière de dictionnaire surréaliste, onirique et divinatoire dans sa vie et sa pensée, rite en rapport avec la mort, devenu jeu, voire tic ; au cours de cette analyse il évoque notamment Mallarmé, Rimbaud et (son ami) Desnos, Raymond Roussel, Joyce, mais aussi Shakespeare et Verdi.
À propos de la dualité fond et forme, Leiris ajoute cette belle image au débat :
« …] le contenant était autant ce qui détermine le contenu que ce qui, par décret du sort dirait-on, le revêt [… »

Je suis resté trop longtemps loin de l’œuvre de Leiris, au point d’avoir presque oublié quel styliste fondamental il demeure.
Les amateurs de poésie sont fort heureusement nombreux sur le forum, et je les engage à découvrir cet auteur (qui rappelle Ponge et, évidemment, les surréalistes) si ce n’est déjà fait !

\Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #poésie
par Tristram
le Ven 9 Avr - 13:59
 
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Fabienne Verdier

@Bédoulène a écrit:merci ! mais Bix tu vas commenter quel livre ?


Tag autobiographie sur Des Choses à lire Passag10

Dix années passées en Chine dans les années 80, juste après l'horrible révolution culturelle, malgré les menaces, les différences, les maladresses, elle est allée non sans mal au delà de ce qu'elle voyait, entendait, vivait.

Surtout, elle a travaillé avec des vieux maitres, calligraphes, artistes divers. Grace à sa patience extrême,son attention, son respect, elle leur a redonné vie. Mis en confiance, ils lui ont donné un enseignement sans prix.
Et leur amitié. Quel bonheur que sa relation avec maitre Huang.

Découragée parfois, elle a tenu bon, a tout sacrifié y compris l'amour pendant près de 10 années.
Un exploit qui lui a permis de devenir à son tour une artiste complète, originale et reconnue.
Tag autobiographie sur Des Choses à lire Huang_10


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #lieu
par bix_229
le Dim 4 Avr - 18:59
 
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Philip Roth

Les faits ‒ Autobiographie d'un romancier

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Cvt_le16

C’est à Nathan Zuckerman (un de ses plus fameux personnages, écrivain lui-même et son alter-ego) que Philip Roth adresse malicieusement son autobiographie, clin d’œil appuyé à la fiction qui se mêle à la réalité (et on peut se demander à bon droit quelle y est la part de souvenirs imaginés).
Enfance à Newark (baseball, antisémitisme et américanité) ; université, premières lectures (Thomas Wolfe, Sherwood Anderson), premiers textes, premières amours ; mariage avec la retorse, possessive et paranoïaque Josie…
« Que May, mariée ou non, n’eût pas la moindre chance de se conduire comme Josie n’était pas même la question ; je ne pouvais simplement désapprendre du jour au lendemain ce que des années de bataille juridique m’avaient appris, et qui était de ne jamais, au grand jamais, redonner à l’État et à ses instances judiciaires le pouvoir de décider à qui je devais être le plus profondément attaché, de quelle manière je devrais l’être et pour combien de temps. Je ne pouvais absolument plus envisager d’être un mari finalement soumis au mécanisme punitif de leur autorité, et, si peu que j’aie fait l’expérience d’une réelle paternité en pédagogue aidant parfois les enfants de Josie à apprendre leur A.B.C., j’avais le sentiment de ne pouvoir non plus être un père sous leur juridiction. »

Puis tollé soulevé par certaines de ses publications dans une partie de la communauté juive. À ce propos, la judéité, à la définition toujours floue, n’est manifestement pas une question religieuse pour Roth et ses « convictions séculières », mais plutôt semble-t-il « ethnique » :
« …] et il y avait l’indiscutable non-judéité de May, consacrée par son éducation et révélée par des traits génétiques qui la rendaient aussi irrécusablement aryenne que j’étais juif, et qu’il ne lui aurait pas traversé l’esprit de vouloir, comme Josie, travestir ou renier. »

Le dernier quart du livre donne la parole à Zuckerman, qui reproche à son auteur d’afficher dans cette autobiographie ses bienséants sentiments filiaux de « bon gars » − cachant la raison qui permit l’écriture libérée, la colère de Portnoy’s Complaint : la catastrophique période dominée par Josie, sa némésis. Toute péripétie a un sens pour Roth ; toute son œuvre se ramène au thème de l’identité, qui chez lui paraît devoir principalement à la judéité, aux femmes et à la littérature.
Il serait effectivement judicieux d’être familier de l’œuvre de Roth avant de lire cette autobiographie !

\Mots-clés : #autobiographie #ecriture
par Tristram
le Dim 28 Mar - 23:59
 
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Jim Harrison

Le Vieux Saltimbanque

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Autobiographie avec narrateur en « il », une mise à distance autofictionnelle :
« J’ai décidé de poursuivre mes mémoires sous la forme d’une novella. À cette date tardive, je voulais échapper à l’illusion de réalité propre à l’autobiographie. »

Ce « il » est aussi appelé « le poète » ; il faut rappeler que Jim Harrison tient à ce titre.
« Tout a commencé à quatorze ans, quand j’ai décidé de consacrer ma vie à la poésie. »

On retrouve (une dernière fois) le solide bon sens de Big Jim :
« Comment bien écrire quand on pense tout le temps à la bouffe ? On ne peut pas essayer d’écrire sur la sexualité, le destin, la mort, le temps et le cosmos quand on rêve en permanence d’un énorme plat de spaghettis aux boulettes de viande. »

« Les jeunes désirent que le temps accélère, les vieux qu’il ralentisse. »

Harrison revient sur des épisodes marquants de son existence, certains déjà connus de ses lecteurs, mais ces mémoires constituent aussi un témoignage sur une époque passée :
« Depuis un moment, les étudiantes étaient devenues strictement taboues, en grande partie à cause du féminisme ; mais à la belle époque, quand il enseignait, tout le monde fermait les yeux. »

Il n’a pas hésité à coucher avec ses étudiantes, qui en contrepartie ont su tirer de lui des notes et diplômes "dessous-de-table"…
Un autre souvenir est remarquable à plus d’un titre : peu après la perte de son œil gauche à sept ans, il assista au spectacle annuel des saltimbanques alors qu’il était fiévreux, et l’expérience devint un cauchemar qui le poursuivit toute sa vie.
« Il ne réussit plus jamais à assister au moindre spectacle. »

« Se croire hanté par des saltimbanques jusqu’à la fin de ses jours avait quelque chose de tristement comique. »

Incidemment, « le visage enduit de cirage noir » des notables qui se produisent (une sorte de revue, pièce comico-satyrique de l’actualité ?) atteste de la tradition états-unienne du blackface.
Harrison va et vient entre son enfance et sa vie actuelle, parle de ses obsessions au fil de la plume (sexe, alcool, cuisine, etc.).
« Il commença à trouver l’école très ennuyeuse en comparaison des plaisirs qu’il puisait dans les romans. »

« Il adorait sentir la cuisine s’emparer de son esprit pour résoudre ses problèmes psychologiques habituels, ce qu’elle réussissait toujours à faire. Il soupçonnait qu’elle était au cœur même de son équilibre mental, si jamais il en avait un. »

Son irrésistible humour alterne avec une tonalité mélancolique, lorsqu’il évoque ses dépressions et avoue avoir été tenté par le suicide.
« Ces pensées obscures ne le quittèrent jamais tout à fait, mais il découvrit un léger hiatus en constatant que ses réflexions poétiques sur la mort étaient souvent troublées par l’évidence cruelle de la faim. Peut-être devait-il manger quelque chose avant de se suicider. »

Jim raconte comment il réalisa son rêve d’enfance, élever un cochon (puis vivre en France) ; il parle surtout d’écriture :
« S’il écrivait des poèmes et des romans, c’était sans doute parce qu’il ne supportait pas de dire la simple vérité. »

« On pond un premier vers formidable, mais la pensée n’est pas assez puissante pour en enchaîner d’autres et, au beau milieu de la création, les mots s’ennuient et se font la guerre. Nos carnets sont remplis de ces fragments, le shrapnel de nos intentions. La vie est pingre en conclusions, voilà pourquoi on se bat souvent pour achever un poème. Certains sont perdus à jamais. On se promène parfois en ruminant plusieurs versions d’un même texte qui n’aboutissent à rien. On est l’esclave de cette langue du chaos qui nous fait cogiter des jours et des semaines entières. Quand le poème finit par fonctionner, on nage dans le bonheur et on oublie les difficultés passées, tout comme on oublie très vite ses souffrances. »

« …] les écrivains ont toujours le goût de la surprise. Leur tâche consistait à découvrir ce qu’ils allaient écrire ensuite. »

« Selon une autre de ses obsessions, guère partagée par le monde étriqué de la poésie, chaque poète était tenu de lire toute la poésie publiée, dans tous les pays et à toutes les époques. Il consacra d’innombrables années à cette tâche. Comment écrire sans connaître ce qui s’était fait de mieux dans toute l’histoire du monde ? Quand il allait pêcher et camper avec des amis au chalet proche du lac, ils apportaient des tas de magazines de cul alors que lui ouvrait seulement des anthologies de poésie chinoise et russe. Il se fichait qu’on se moque de lui, car il était le plus gros et le plus fort du groupe et ses amis limitaient leurs railleries de peur de prendre une rouste. »

Aussi un testament ?
« Dans toute l’Amérique, les jeunes gens demandent de bons conseils à de mauvais écrivains. Les universités proposent trop de programmes d’écriture créative et n’embauchent pas assez de bons écrivains pour y enseigner. »


\Mots-clés : #autobiographie
par Tristram
le Ven 26 Mar - 23:56
 
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Sujet: Jim Harrison
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Héctor Abad Faciolince

Trahisons de la mémoire

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L’incipit du prologue me fait reconnaître de suite un texte qui me concerne tout particulièrement :
« Lorsque l’on souffre de cette forme particulière de stupidité qu’est la mauvaise mémoire, le passé a une consistance presque aussi irréelle que le futur. Si je regarde en arrière et tâche de me rappeler les événements que j’ai vécus, le chemin parcouru qui m’a mené jusqu’ici, je ne sais jamais à coup sûr si je me remémore ou si j’invente. »

Suivent trois textes qui s’assimilent parfois à des essais :
« Les récits autobiographiques qui composent ce livre ont cette consistance mixte : soit la patiente reconstruction par indices d’un passé qu’on ne se rappelle plus bien (« Un poème dans la poche » et « Une fausse route »), soit l’étonnement devant un futur qui nous échappera peut-être à jamais (« Les ex-futurs »). »

Un poème dans la poche :
Voici donc le poème évoqué dans le récit éponyme, celui trouvé sur son père abattu :
Nous voilà devenus l’oubli que nous serons.
La poussière élémentaire qui nous ignore,
qui fut le rouge Adam, qui est maintenant
tous les hommes, et que nous ne verrons.

Nous sommes en la tombe les deux dates
du début et du terme. La caisse,
l’obscène corruption et le linceul,
triomphes de la mort et complaintes.

Je ne suis l’insensé qui s’accroche
au son magique de son nom.
Je pense avec espoir à cet homme
qui ne saura qui je fus ici-bas.

Sous le bleu indifférent du Ciel
cette pensée me console.

Héctor Abad attribue ce poème intitulé Ici. Maintenant. à Borges, mais les spécialistes le considèrent comme un faux. Commence une extraordinaire enquête bourrée de coïncidences, à tel point qu’on doute qu’il s’agisse de la réalité alors qu’on peut difficilement imaginer une supercherie d’Héctor Abad sur ce sujet, et où le lecteur visite divers bouquinistes (Argentine, France), rencontre plusieurs artistes (dont le poète et critique d’art Jean-Dominique Rey), et peut même entendre la voix d’outre-tombe d’un père qui parle de la voix d’un père décédé :
« Cela faisait presque vingt ans que je n’avais pas entendu la voix de mon père. Et puis voilà qu’un jour, grâce à la magie des bandes magnétiques et d’Internet, une pluvieuse après-midi de printemps à Berlin, je reçus comme de l’au-delà, comme d’outre-tombe, la voix de mon père récitant ce sonnet que quelques semaines après il allait recopier à la main et glisser dans sa poche. Il y a un passage d’un sonnet de Borges sur son propre père que je dois citer maintenant : "Le soir / Mouillé me ramène la voix, la voix désirée / De mon père, qui revient et qui n’est pas mort". Borges aspira maintes fois au miracle de réentendre, fût-ce l’espace d’un instant, la voix de son père. Retrouver cette voix serait, d’après lui, la plus haute négation de l’oubli. »

Au terme de cette recherche bibliophile illustrée de publications difficiles à trouver, le poème sera finalement authentifié comme un des derniers composés par Borges.
« Je n’aurais pas voulu que la vie m’offre cette histoire. Je n’aurais pas voulu que la mort m’offre cette histoire. Mais la vie et la mort m’ont offert, non, m’ont imposé, plutôt, l’histoire d’un poème trouvé dans la poche d’un homme assassiné et je n’ai pu faire autrement que de l’accepter. Maintenant je veux la raconter. C’est une histoire réelle, mais avec tant de coïncidences qu’elle semble inventée. Si elle n’avait pas été vraie, ç’aurait pu être une fable. Même en étant la vérité, c’est aussi une fable.
Si la vie est l’original, le souvenir est une copie de l’original et son écriture une copie du souvenir. Mais que reste-t-il de la vie quand on ne se la rappelle ni ne l’écrit ? Rien. Il y a de nombreux bouts de notre vie qui ne sont plus rien, pour la simple raison qu’on ne s’en souvient plus. Tout ce qu’on ne se rappelle pas a disparu à jamais. La vie a parfois la même consistance que les rêves qui, lorsque nous nous réveillons, se dissipent. Aussi devrait-on prendre pour certains épisodes de notre vie − comme nous le faisons parfois de certains rêves − la précaution de les noter, car sinon, ils s’oublient et partent en fumée. Shakespeare l’a dit mieux que personne, dans La Tempête : "Le grand globe lui-même avec tous ceux qui en ont la jouissance se dissoudra […] sans laisser derrière lui la moindre vapeur. Nous sommes faits de la même étoffe que les songes et notre petite vie, un somme la parachève." »

Héctor Abad insiste sur les petites erreurs de remémoration caractéristiques de la véracité des témoignages :
« Peut-être les variations de ce même récit, parce que je suis de plus en plus convaincu qu’une mémoire est seulement fiable quand elle est imparfaite, et qu’une approche de la vérité humaine précaire se construit seulement avec la somme des souvenirs imprécis et des différents oublis. »

« Comme disait Borges lui-même, et c’est un point disons névralgique de la mémoire, nous nous rappelons les choses non pas telles qu’elles se sont produites, mais telles que nous les référons dans notre dernier souvenir, dans notre ultime façon de les raconter. Le récit remplace la mémoire et devient une forme d’oubli. »

« Telle est la mémoire, superposant dans le même espace des souvenirs de temps différents. Ce n’est pas une erreur, c’est un détail d’un temps transporté à un autre moment. »

Une fausse route :
Brefs aperçus de la vie d’exilé colombien en Italie, avec humour, franchise, et même… érotisme.

Les ex-futurs :
Méditation où reviennent Borges et Palinure (et où apparaît Unamuno) :
« Je me demande si une bonne part de la littérature ne serait pas alors, en dernière instance, une façon d’affronter nos ex-futurs : ce que nous ne sommes pas, mais que nous aurions pu être ou avons pu être. »

« Le destin (génétique ou divin), le hasard ou la volonté. »

« Je crois que je choisis, selon les cartes que me distribue le hasard, en suivant un programme génétique (mon caractère) et culturel (mes expériences), par une décision apparente de la volonté qui, en réalité, n’est que la justification a posteriori de ce que n’a pas décidé non seulement ma tête, mais surtout mon intuition. En choisissant (choisir c’est écarter), pourtant, je vois passer les dépouilles des moi que j’aurais pu être, des moi qui étaient aussi réels et aussi probables que le moi que je suis. Je suis celui-ci, mais j’ai la ferme conviction que j’aurais pu être un autre, des autres. »

Et c’est dans ce texte qu’on trouve la signature de Topocl (que je remercie au passage pour cette belle découverte d'auteur) :
« Il y a plus de personnages dans la littérature que d’habitants en Chine. »


\Mots-clés : #autobiographie
par Tristram
le Dim 7 Mar - 21:25
 
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Sujet: Héctor Abad Faciolince
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Doris Lessing

Dans ma peau

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Ce premier volume (sur deux) de l’autobiographie de Doris Lessing (écrite vers soixante-quinze ans) retrace toute la partie de sa vie en Rhodésie du Sud, 1919 à 1949, soit son enfance et sa jeunesse jusque trente ans. Au début, la clarté des premiers souvenirs étonne, et portrait une petite fille rebelle, révoltée contre ses parents (pourtant dans l’ensemble assez exemplaires) ; cette période est riche en observations sur les enfants et leur éducation (religieuse, britannique), avec une cruauté et une bêtise d’une autre époque – mais avons-nous vraiment gagné au change ?
« J’étais malade pour elle [sa mère], et en même temps folle de haine. »

« Je n’étais pas menacée par la force de mes parents, mais par leur faiblesse. »

Dès qu’elle s’émancipe, répondant à l’appel de la vie, elle pratique l’amour libre avant la lettre.
« Je suis convaincue que certaines filles devraient, à l’âge de quatorze ans, être mises au lit avec un homme de dix ans plus vieux, en sachant que cet apprentissage amoureux prendra fin. »

(Remarque étonnante d’une auteure autrement reconnue comme une féministe, ce qu’elle n’a jamais revendiqué).

Elle ressent très vite l’injustice raciste, s’engage au parti communiste.
C’est la Première Guerre mondiale qui a broyé ses parents comme tant d’autres, et la Seconde se profile…
« Pourtant nous étions encore convaincus que l'avenir du monde dépendait de nous. Il ne nous venait jamais à l’esprit de chercher quelles étaient nos qualifications pour changer définitivement le monde. Ni, en l’occurrence, celles de Lénine. Si on nous avait dit – et si nous avions été disposés à entendre – que nous étions l’incarnation de l’envie, du désir de vengeance, de l’ignorance, nous aurions réagi comme les gens à qui on apprend que tel prêtre est un délinquant, ou un criminel : nous il représente Dieu, et ses qualifications personnelles n’entrent pas en compte. Nous étions convaincus de personnifier les choix de l’Histoire. »

« Longtemps je pensais : eh bien, c’est simple ; si on lit Lénine et Staline jour et nuit, le meurtre politique devient non seulement un devoir, mais un acte héroïque. »

Raconter l’histoire de sa vie est le lieu parfait pour évoquer la perception de la durée :
« Je devais grandir à tout prix, et le plus vite possible… pourtant la condition d’adulte, la liberté semblaient si lointaines, car j’étais encore au stade où la fin de la journée apparaissait comme un horizon inaccessible.
La raison principale, réelle, de la nature mensongère d’une autobiographie, est l’expérience subjective du temps. Du premier chapitre jusqu’à la fin, le livre suit la cadence régulière des années. Même si, par un tour de passe-passe, vous faites des retours en arrière, dans le style de Tristram Shandy, il n’existe aucun moyen de transcrire la différence entre le temps de l’enfance et celui de l’âge adulte − et le rythme distinct de chaque étape d’une vie. Une année avant la trentaine est très éloignée de celle que peut connaître une personne de soixante ans. »

Doris Lessing est une auteure dont le matériau fut souvent l’expérience personnelle, et ce livre explique l’impression de vécu ressentie à la lecture de ses fictions (qu’il faudrait avoir lues avant cet autobiographie), tout en éclairant sur sa manière d’écrire.

\Mots-clés : #autobiographie #politique #xxesiecle
par Tristram
le Lun 1 Mar - 13:36
 
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Sujet: Doris Lessing
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August Strindberg

Le Plaidoyer d'un fou

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Strind10

À la fin des années 1880, Strindberg entreprend d’écrire l’un de ses nombreux romans d’une veine autobiographique : Le Plaidoyer d’un fou, sur son premier mariage, expérience chaotique s’il en est. Il serait vain d’examiner qui a tort ou qui a raison (ni ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas), de prendre parti pour l’un ou pour l’autre, puisqu’il n’est pas question ici d’un jugement de ce mariage (ce malgré l’emploi du terme « plaidoyer » du titre, qui sonne presque comme une ironie à mon avis). Il n’est pas plus question de raison face au déchaînement de partialité que ce livre libère. Au-delà de l’exaspération causée par l’un et autre, ce qui se joue entre eux, tout en restant dans les limites du probable, a quelque chose monstrueux et parfois d’affreusement drôle.

La lecture de ce livre est troublante aussi par le nombre de points communs avec Le destin de Mr. Crump de Ludwig Lewisohn. Points communs qui supposent aussi quelques différences, qui, faute d’être à l’honneur du personnage masculin du couple dans Le Plaidoyer d’un fou, peuvent permettre de mettre en évidence l’art de la composition chez Strindberg. Plus classique chez Lewisohn, chez Strindberg, cet art a quelque chose de paradoxal étant donné la constante impression que Strindberg se livre sous le coup de l'émotion, avec une sincérité brutale, ne reculant devant la révélation d'aucune mesquinerie de sa part ou de celle de l'autre. Je suis peut-être plus admiratif de Lewisohn pour ce qu'il m'a apporté, il y a chez Strindberg (et notamment avec ce livre) des hauts et des bas. Les hauts : la baronne de Strindberg est un personnage aussi admirable qu'Anne Bronson-Crump ; un sommet : la description du désespoir et de la colère par l'écrivain suédois.


Mots-clés : #amour #autobiographie
par Dreep
le Mar 16 Fév - 18:23
 
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Sujet: August Strindberg
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Irène Frain

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Un crime sans importance


La sœur d’Irène Frain , femme âgée vivant en zone pavillonnaire pas très loin de Paris, a été sauvagement assassinée.

L’autrice ne l’avait pas vue depuis des années, connaissait à peine ses enfants : cette femme atteinte de troubles bipolaire avait trouvé une place (laquelle ? ) hors du cercle familial, lequel semble avoir bien laissé faire, un psy plutôt bizarre avait conseillé à Irène de ne plus voir sa sœur, des dénis et des silences obscures s’en sont mêlés… une histoire familiale étrange et regrettable parmi tant d’autres. Mais voila, l’enfance et les regrets remontent vite à  la gorge devant le drame.

Plus d’un an après les faits, inexplicablement, l’enquête n’a pas avancé, Irène n’arrive pas à obtenir d’informations  sur ce décès (peut-être lié à d’autres assassinats de vieilles personnes), elle va de la rage au désespoir et utilise ce qu’elle a comme arme pour faire face, et, qui sait faire bouger la justice ( … ?? ) : l’écriture.

Voilà ; le livre n’apporte pas grand chose de plus que ce résumé, pas de suspense, pas de progression, pas de réponses, pas de vraie écriture, des zones qui restent franchement pas claires ; sans doute salvateur pour l’autrice mais plutôt fade pour la lectrice qui reste sur sa faim, et comprend mal le prix Interallié.


Mots-clés : #autobiographie #faitdivers #famille #justice
par topocl
le Mar 9 Fév - 14:28
 
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Sujet: Irène Frain
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Italo Calvino

La Route de San Giovanni

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Cinq courts récits autobiographiques publiés posthumément, qui d’après sa veuve devaient faire partie d’un ouvrage d’« exercices de mémoire ».
Je n’en attendais pas grand’chose, mais déjà le premier texte, éponyme du recueil, m’a enchanté. Est-ce la campagne ligure, le remuement simultané de souvenirs d’enfance ou la rencontre d’un Italo Calvino moins insaisissable ? C’est un hommage au père, avec qui pourtant il s’entendait mal, ne partageant pas sa passion pour la nature, les plantes, l’agriculture, les animaux, lui qui ne rêvait que de la ville, de la mer et des filles – et semble regretter.
Et bien sûr le cinéma, passion adolescente qui fait l’objet/ sujet/ thème du texte suivant, Autobiographie d’un spectateur : cinéma américain, mais aussi français, sous le fascisme avant la Seconde Guerre mondiale, puis Fellini, dont Calvino analyse l’œuvre.
« Un autre monde que celui qui m’entourait, mais, pour moi, seul ce que je voyais sur l’écran possédait les propriétés d’un monde, la plénitude, la nécessité, la cohérence, alors qu’en dehors de l’écran s’entassaient des éléments hétérogènes qui paraissaient avoir été rassemblés par hasard, les matériaux de ma vie qui me semblaient démunis de toute forme. »

« Dans les durées limitées de nos vies tout reste là, présent de façon angoissante ; les premières images de l’éros et les prémonitions de la mort nous rejoignent dans chaque rêve ; la fin du monde a commencé avec nous et ne fait pas signe de vouloir finir ; le film, dont nous avions l’illusion de n’être que les spectateurs, est l’histoire de notre vie. »

Souvenir d’une bataille est un « souvenir de guerre et de jeunesse » (avec les partisans contre les fascistes), mais surtout une méditation sur la remémoration, avec une métaphore aquatique magnifiquement filée dès le commencement :
« Il n’est pas vrai que je ne me souvienne plus de rien, les souvenirs sont encore là, cachés dans la pelote grise du cerveau, dans le sable qui se dépose en un lit humide au fond du torrent des pensées : s’il est vrai que chaque grain de ce sable mental garde fixé un moment de la vie de telle sorte qu’on ne puisse plus l’effacer, mais qu’il est enterré sous des milliards et des milliards d’autres grains. J’essaie de ramener à la surface une journée, un matin, une heure entre l’obscurité et la lumière à l’éclosion de cette journée. Depuis des années je n’ai plus remué ces souvenirs, terrés comme des anguilles dans les mares de la mémoire. J’étais sûr qu’à n’importe quel moment il suffirait que j’agite les eaux basses pour les voir affleurer d’un coup de queue. J’aurais dû, tout au plus, soulever quelques-unes des grosses pierres qui forment comme une digue entre le présent et le passé, pour découvrir les petites cavernes derrière mon front où se blottissent les choses qu’on oublie. Mais pourquoi ce matin-là et non un autre moment ? Il y a des lieux qui émergent du fond de sable, ce qui signifie qu’autour de ce lieu s’agitait une sorte de tourbillon, et quand les souvenirs s’éveillent au bout d’un long sommeil, c’est en partant du centre d’un de ces tourbillons que se déroule la spirale du temps. »

« Ce que j’aimerais savoir, c’est pour quelle raison le filet troué de la mémoire retient certaines choses et non d’autres [… »

« Dans la bataille, le souvenir de ce que je n’ai pas vu peut trouver un ordre et un sens plus précis que ce que j’ai vraiment vécu, sans les sensations confuses qui encombrent l’ensemble de mon souvenir. »

La poubelle agréée est une désopilante réflexion sur l’activité domestique principale de l’auteur en famille à Paris (sortir les poubelles), leur ramassage, les significations de la fonction en tant que contrat et rituel social, y compris comparaison des cas italien et français et situation des immigrants, puis rapprochement avec l’évacuation organique, pour achever sur une autre pirouette, lorsqu’il transportait les paniers de fruits et légumes du domaine paternel, qu’il n’a pas repris (acrobatique raccroc à la mémoire).
« C’est de là que je dois partir pour éclaircir les raisons qui rendent agréée ma poubelle : agréée par moi en premier lieu, bien qu’elle ne soit pas agréable ; comme il est nécessaire d’agréer le désagréable sans lequel rien de ce qui est agréé n’aurait de sens. »

« Si cela est vrai, si jeter est la première condition indispensable pour être, parce qu’on est ce qu’on ne jette pas, le premier acte physiologique et mental est la séparation entre la part de moi qui reste et la part que je dois laisser descendre dans un au-delà sans retour. »

« Cette représentation quotidienne de la descente sous terre, cet enterrement ménager et municipal des ordures, entend donc, en premier lieu, éloigner l’enterrement de la personne, le renvoyer, même si c’est seulement un peu, et me confirmer que, pour un jour encore, j’ai été producteur de scories et non scorie moi-même. »

Ultime culbute, « écrire, c’est se déposséder non moins que jeter » les brouillons à la corbeille…
De l’opaque : vision géométrique du monde, sa « pente oblique » entre face à la mer et dos à la montagne (rappel de son enfance), l’ensoleillement devant et l’ombre qu’il appelle opacité d'après son dialecte d'origine.

\Mots-clés : #autobiographie
par Tristram
le Lun 8 Fév - 12:22
 
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Sujet: Italo Calvino
Réponses: 63
Vues: 4907

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