Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Mar 11 Mai - 17:55

230 résultats trouvés pour autobiographie

Andrzej Stasiuk

Tag autobiographie sur Des Choses à lire 41qjj710

Mon bourricot



L’auteur part avec une connaissance Z pour un voyage au Kazakhstan dans sa vieille voiture verte, son bourricot qui vient juste d’être restauré, mais c’est surtout histoire de rouler, rouler, car c’est ce qu’ils aiment.

« Parce qu’il y en a eu, des modifications. C’est désormais rigide, ça tient super dans les virages, bien que la caisse ait été surélevée de sept bons centimè¬tres. Les amortisseurs sont jaunes et les ressorts, turquoise, dommage que les nouveaux pneus tout-terrain les cachent. En tout cas, tout ça prend les virages à merveille et adhère impec. Comment j’ai pu faire tous ces kilomètres avec les suspen¬¬¬sions d’origine et y survivre – mystère. Douze ans et près de trois cent mille bornes. J’avais dépassé la quarantaine quand je l’ai acheté. Maintenant, j’ai d鬬passé la cinquantaine, et il tient toujours. J’ai dû changer un ou deux trucs, un cardan, un croisillon, mais à part ça, je me suis contenté de faire la vidange, de changer les ampoules et les pneus. Trois cent mille. Le Monténégro, les Balkans, l’Albanie en hiver, l’Albanie en été. La Pologne, tous les jours que Dieu fait, parce que l’essence était relativement bon marché à l’époque. Plus tard, pour l’usage quotidien et les longs trajets, j’ai dû prendre un diesel plus rapide et à l’appétit mesuré. Mais j’ai gardé mon bourricot vert, car comment se débarrasser d’une brave bête mécanique qui ne vous a jamais déçu ? Impossible. »

L’auteur passe en revue toutes les voitures ayant appartenu à la famille et les voitures qui circulaient à l’époque de sa jeunesse dans les pays de l’Est (UAZ polskiFiat, Volga GAZ 24, Fiat 126P, IFA F8, P70RDA, wars-zawa M-20, taitouandi, honda stepwagon, GAZ269,GAZ251,lublin51,lada2101 etc….

La longue route est propice aux digressions, aux réflexions philosophiques, aux interrogations sur les relations entre hommes et pays.
Egalement les relations entre les pays de l'ex URSS, qu'étaient-ils, que sont-ils.
L’auteur se souvient de ses précédents voyages ; des hommes qui ont marqué ce pays, de son enfance sous le communisme.

Passé, présent et avenir quand un personnage rencontré espère encore en un avenir apaisé, réalisable et qu’il entonne « l’internationale ».

Tout au long du trajet c’est l’immensité qui s’impose et une route sans fin ?

Et comment ne pas mentionner le splendide mausolée de Khoja Ahmed Yasavi ?

Faut éviter de « négocier » le passage avec la police, surtout quand une video montre votre incorrection vis-à-vis du président dudit pays,  même si la personnalité ne s’affiche que sur un panneau publicitaire :

« — J’ai TV Polonia par satellite, a-t-il répondu tranquillement.
— Et alors ?
— Votre président y est passé hier.
— Et le vôtre, il passe pas à la télé ?
— Si, bien sûr. Mais le vôtre avait l’air apeuré, il ne présente pas bien. Le nôtre est mieux. Il n’a peur de rien.
— Mouais… Il a pas peur des Russes…, ai-je lâché avec dédain.
— Il a du gaz. Il a du pétrole. Il n’a pas peur, a-t-il dit en bâillant, je crois. Le monde démocratique ne tolérera aucune foucade.
— Et s’ils vous envahissent ?
— Ils le feront pas. Ça ne vaut pas le coup. Ils préfèrent faire du commerce. Ils ont fait une incursion en Ukraine. Politiquement, ça leur suffit pour des années. Les Russes sont malins.
— Vous êtes vernis avec ce gaz, ai-je dit tout bas.
— Comme vous avec votre liberté, a-t-il rétorqué avec ironie. Vous pouvez nous l’envoyer par gazoduc à travers la mer Caspienne. »


Extraits :

« L’Asie me plaisait bien. J’étais censé être un Européen, mais elle me plaisait. Elle avait de l’envergure. Cette espèce d’infini qui manquait à l’Europe perdue dans ses bavardages et ses digressions. Sur le siège éculé de mon bourricot, je pouvais m’imaginer que j’allais finir par arriver au bout du monde. Que ses Goodride et leur chape massive allaient fouler le monde entier comme la cavalerie de Tamerlan. Je pouvais fantasmer. En Europe, ç’aurait été impensable. D’ailleurs en Europe, il ne reste plus beaucoup de choses à penser, parce que la plupart ont déjà été pensées et, qui pis est, réalisées. Voilà pourquoi je flânais au frais en pensant au Boiteux qui élevait des collines de crânes et érigeait aux poètes des mausolées beaux comme des monstres chtoniens. Voilà pourquoi j’avais déjà consommé près de cinq cents litres d’essence. Et que j’étais prêt à en consom-mer encore pour atteindre les confins des terres.
Que voulez-vous, dans les constructions monumentales, on a des pensées monumentales. »

« Donc, on peut ne pas adorer ce pays, si on garde en mémoire plus d’un siècle d’asservissement, la Sibérie et la forteresse de Chlisselbourg, ainsi que le fait qu’il a réduit à néant les plans polonais d’empire colonial s’étendant de la Baltique à la mer Noire. On peut ne pas l’aimer pour Catherine, pour l’un et l’autre Nicolas, les deux Alexandre, pour Paskevitch et Mouraviev la Potence, pour Lénine, Staline et Brejnev, et même pour tout, mais il y a une chose pour laquelle il faut apprécier ce pays : l’essence coûte environ deux zlotys cinquante le litre13. Et nulle mémoire ni politique historique n’y changeront rien. Ni la droite, ni la gauche ni le centre ne sauteront au plafond. On arrive à la pompe et on se sert. Et quand c’est plein, on a envie d’en déverser encore cinq ou dix litres dans les environs. Pour qu’elle s’infiltre dans la steppe. Pour arroser la sainte terre de Russie. Ou bien pour compléter le plein d’une vieille Lada ou d’une Zaporojets. C’est comme ça, là-bas. On regarde les chiffres défiler et on a l’impression de gagner de l’argent. Et le super 86 revenait pratiquement à deux zlotys le litre. »

« Les Russes étaient de nouveau en guerre. Comme d’habitude, ils ne tenaient pas en place. Ils ne pouvaient pas se contenter du tracé de leurs frontières. Il faut dire qu’elles étaient bizarres. Floues. En fait, on ne pouvait pas s’empêcher d’avoir l’impression qu’elles glissaient et s’étendaient depuis sept cents ans. La petite tache sur la carte qu’était la principauté de Moscou est devenue grande comme une affiche. Comme si quelque chose s’était renversé et avait atteint le bord du continent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Personne n’a rien vu ni poussé les hauts cris. Mais qui aurait dû le faire ? Les Khantys et les Mansis ? Les Nenets et les Sépulcides ? Les Télenguites, les Téléoutes, les Tolofars, les Toubalars et les Touvains ? Ils ont peut-être crié, mais on ne les a pas entendus. Et là, maintenant, des voix s’élèvent à propos de la Crimée. Avant, personne ne disait rien. L’Afghanistan ? C’était l’œuvre des communistes, voyons, or il n’y en a plus, des communistes, par conséquent le règne des Lumières, le postmodernisme, les pistes cyclables, les droits des animaux et des minorités étaient censés prendre la place de la locomotive à vapeur de l’histoire dont on annonçait la fin. Mais de nouveau, ça n’a rien donné. Comme la fin du communisme, que personne en Occident n’avait prévue. Parce que personne n’en voulait. Parce qu’en fin de compte, quoi, c’était mal ? La démocratie est ce qu’elle est, mais les Russes tenaient la bride courte à la moitié du monde, l’administration gardait les passeports et la populace de l’Est ne polluait pas la civilisation occidentale, ne dormait pas dans les parkings, ne lavait pas les pare-brise aux carrefours, ne pêchait pas les carpes dans les parcs publics et n’attrapait pas les cygnes en guise de volaille. Nous avons déjà nos Noirs et nos basanés. Qu’est-ce qu’on va foutre avec des Asiatiques de Pologne ou de Tchécoslovaquie ? Avec des envahisseurs venus de la “zone de population mêlée” qu’on appelle dans mon pays “l’entre-deux-mers” et qui s’étend de la Baltique à la mer Noire ? Et donc, ils n’avaient rien prévu, parce qu’ils ne le voulaient pas. Mais moi, je n’ai jamais fait confiance à l’Occident, c’est pourquoi on approchait de Voronej. »

« Il me regarde dans les yeux avec compassion et dit :
— Je te comprends. On vous l’a dit et répété depuis Catherine, et vous, rien, vous n’avez que la liberté à la bouche. Quelle liberté pouvez-vous avoir entre nous et l’Allemagne ? Dis-le-moi. Ce n’est pas la liberté, c’est une malchance. Oui. »


« Alors qu’on roulait à cent, eux, ils fonçaient à cent trente. Ils tanguaient sur les dos d’âne. C’étaient surtout des V8 à essence. À cette vitesse, ils devaient bouffer au moins quinze litres aux cent. Plus tard, dans les villes, je voyais descendre les propriétaires. Bedonnants, sûrs d’eux, le visage de marbre. Ils devaient avoir la même apparence il y a des centaines d’années quand ils pénétraient dans les villes conquises et regardaient les prisonniers entravés. Parce que le monde entier était un butin et la vie, une occasion à saisir. D’ailleurs, nous faisons tous la même chose, sauf qu’en Europe, nous avons appris à faire comme si ce n’était pas le cas. Nous avons abandonné le mépris ostentatoire au profit de la poudre aux yeux égalitaire. Prétendant que ceux qui sont pauvres et faibles valent autant que ceux qui sont riches et puissants. Mon œil. Là, c’était clair. »

*******

Un petit livre qui m'a plu, j'aime l'écriture quelque peu désinvolte de Stasiuk, mais ne pas si tromper il garde bien ouverts ses sens et son esprit critique envers les autres comme lui-même.

L'intérêt des voitures et de la route est assez sympa.


Mots-clés : #autobiographie #lieu #voyage
par Bédoulène
Hier à 11:42
 
Rechercher dans: Écrivains d'Europe centrale et orientale
Sujet: Andrzej Stasiuk
Réponses: 33
Vues: 1693

Ernest Hemingway

Les Aventures de Nick Adams

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Les_av11

Recueil de tous les textes d’Ernest Hemingway concernant Nick Adams (écrits dans les années vingt), il s’agit des fragments d’une œuvre inachevée mais aussi de nouvelles autonomes, souvent parues dans d’autres recueils (comme Les Tueurs ou La grande rivière au cœur double) : collection chronologique de scènes de la vie du personnage, d’inspiration fort autobiographique, au point d’en faire peut-être un double.

Le dernier beau coin du pays :
Texte assez développé, où Nick Adams, adolescent poursuivi pour braconnage, s’enfuit avec sa jeune sœur qu’il surnomme Littlness ; ils se réfugient dans le seul endroit encore sauvage de la région, et il pêche à la truite, chasse à la carabine (il envisage de tuer celui qui l’a dénoncé), projette de devenir écrivain.
Si ce récit n’est pas inspiré de Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, il partage la même veine imaginaire ; j’ai été surpris de trouver chez Hemingway un jalon entre Walden ou la Vie dans les bois d’Henry David Thoreau et le nature writing : même engouement mythique pour la vie sauvage, notamment dans l’enfance (il est vrai que cette passion doit être partagée par tous les gamins qui ont eu la chance de vadrouiller à la campagne, quelle que soit leur culture d’origine).
« Tu auras de quoi te repentir, mon garçon, avait dit Mr. John à Nick. C’est ce qui peut vous arriver de mieux dans la vie. »

Jusque dans les séquences pendant la Première Guerre mondiale, la pêche à la truite est présente.
La grande rivière au cœur double est aussi une histoire de pêche à la truite (avec des sauterelles brunes comme appât) et de camping en solitaire. Cette fascination de la rivière et de la pêche à la ligne, quel rapprochement inattendu d’Hemingway avec Brautigan !
À part la pêche (thème copieusement récurrent), Nick/ Ernest parle des femmes (et du risque de mariage), des amis, de son père et de son fils, des Ojibways et même de l’écriture.
« Pour Nick, les choses n’avaient pas de réalité tant qu’elles n’étaient pas arrivées. »
Jour de noces

« Parler de n’importe quoi est mauvais. Écrire sur n’importe quoi d’actuel est mauvais. Ça tue la chose.
La seule écriture valable, c’est celle qu’on invente, celle qu’on imagine. C’est ça qui rend les choses réelles. »
Sur l’écriture

Hemingway maîtrise décidément l’art de la nouvelle : celui du bref, de l’ellipse, du suggéré, du laissé dans l’ombre !

\Mots-clés : #autobiographie #autofiction #enfance #nature #nouvelle
par Tristram
le Mar 4 Mai - 0:10
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Ernest Hemingway
Réponses: 50
Vues: 2967

Pete Fromm

Le Nom des étoiles

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Le_nom10


Récit très largement autobiographique, sorte de remake d’Indian Creek : Pete Fromm va de nouveau surveiller des œufs de poisson, cette fois-ci pas de saumons mais d’ombres, non plus dans l’Idaho mais dans la Bob Marshall Wilderness, Montana, et pas pour 7 mois mais pour un seul, 25 ans plus tard. Sauf qu’il n’a pas pu emmener ses deux fils, et il a beaucoup de mal à s’y faire. Sans compter la présence de grizzlis, qui l’oblige à chanter en se déplaçant pour annoncer la sienne.
Des allers-retours dans son existence passée (maître-nageur dans le Nevada, garde forestier des rivières au Grand Teton National Park, Wyoming, etc.) alternent avec les épisodes de cette histoire principale, sans grande opportunité, sinon occasion de considérations métaphysiques sur la vie et la mort, sur le hasard et la filiation aussi. Le récit vaut surtout pour certaines péripéties vécues en pleine nature, des images de la faune sauvage qui (me) font rêver.
Pendant son séjour, Fromm lit les nouvelles d’Hemingway, qui l’inspire – je vais faire de même, à titre de comparaison.

\Mots-clés : #autobiographie #aventure #nature #solitude
par Tristram
le Dim 2 Mai - 12:25
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Pete Fromm
Réponses: 50
Vues: 2115

Michel Leiris

Langage Tangage ou ce que les mots me disent

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Langag10

Le livre débute, en guise de « supplément » à son Glossaire j'y serre mes gloses, par Souple mantique et simples tics de glotte, un recueil sous forme de lexique de jeux de mots sur leurs sonorités et des associations analogiques.
« hétéroclite (quel étrange cliquetis de choses et autres cette épithète étiquette !). »

« marginal – allergique à la mare où l'on nage en majorité. »

« miroir – roi de la rime. »

Suit une sorte d’essai commençant sur le même ton, le fond dicté par la forme (ou l'inverse), auto-démonstration de son procédé de composition de paraphrases par calembour et allitération, les mots suscités par d’autres avec transformation sémantique et musique lyrique, écriture « chargée d'harmoniques et comme animée d'un indéfinissable vibrato... »
Ce sont en quelque sorte les ultimes paroles anticipées de Leiris, sa dernière volonté de brûler ses livres, renier le (vain) refuge de l’écriture, ce qui fut le fondement de toute son existence, afin d’éviter de vivre et la mort, ainsi que tout engagement.
« Brûler mes livres : me punir par où j'aurai péché et détruire le corps du délit. Péché dont il n'y a pas à chercher à déterminer si excès ou défaut le caractérise, car il est péché pour ainsi dire originel : m'être depuis ma jeunesse acharné à rédiger des livres au lieu de m'attacher franchement à ce qu'il m'était donné de vivre. »

Leiris s’interroge et s’étudie, tente sans cesse de se justifier et de rationaliser son rapport à la littérature.
« Déçu, désarçonné mais dévoré par le désir de dire, comme si dire les choses était les diriger, disons du moins : les dominer. Dur ou doux, ce qui se doit avant tout, c'est dire différent : décalé, décanté, distant. D'où – que l'on n'en doute pas – mon langage d'ici, où les jeux phoniques ont pour rôle essentiel – eau, sel, sang, ciel – non d'ajouter à la teneur du texte une forme inédite de tralala allègre ou tradéridéra déridant, mais d'introduire – doping pour moi et cloche d'éveil pour l'autre – une dissonance détournant le discours de son cours qui, trop liquide et trop droit dessiné, ne serait qu'un délayeur ou défibreur d'idées. Curieusement donc, chercher du côté du non-sens ce dont j'ai besoin pour rendre plus sensible le sens, pratique point tellement éloignée – à bien y réfléchir – de ce procédé classique la rime, qui joue sa musique mais le plus souvent ne rime à rien sémantiquement parlant. »

Suivant ce staccato de consonnes dentales, une superbe variation sur l’inexprimable :
« …] "indéfinissable" (alias déphasé, déclassé, ainsi qu'un dé dans l'infini des sables), terme aussi flou que ces deux autres qu'on croirait ouverts sur des profondeurs quand, indices d'incontestable infirmité, ils ne sont qu'aveux d'une incapacité catégorique de formuler : "indicible" et "ineffable" [… »

Leiris revient sur la méthode appliquée dans son « intermittent et interminable glossaire » pour explorer le langage et la langue − protocole d’invention poétique de gloses qu’en fait il prolonge et remet en pratique :
« …] chacun de ces textes (à peine dignes de ce nom tant ils étaient concis) apparaissait, non comme le fruit de mon caprice mais comme déterminé par le contenu phonétique et la structure formelle du mot ainsi analysé, mot en quelque sorte déplié, façon fleur japonaise, comme pour l'expliciter et mettre en évidence ce qu'il suggère non seulement tel qu'on l'entend mais tel que les yeux le voient [… »

« …] − comme dans une mélodie une note paraît appeler une autre note ou quelques autres – un mot en appellerait un autre, l'arbitraire des signes cédant place en apparence à un système cohérent [… »

Leiris commente longuement la place essentielle de cette manière de dictionnaire surréaliste, onirique et divinatoire dans sa vie et sa pensée, rite en rapport avec la mort, devenu jeu, voire tic ; au cours de cette analyse il évoque notamment Mallarmé, Rimbaud et (son ami) Desnos, Raymond Roussel, Joyce, mais aussi Shakespeare et Verdi.
À propos de la dualité fond et forme, Leiris ajoute cette belle image au débat :
« …] le contenant était autant ce qui détermine le contenu que ce qui, par décret du sort dirait-on, le revêt [… »

Je suis resté trop longtemps loin de l’œuvre de Leiris, au point d’avoir presque oublié quel styliste fondamental il demeure.
Les amateurs de poésie sont fort heureusement nombreux sur le forum, et je les engage à découvrir cet auteur (qui rappelle Ponge et, évidemment, les surréalistes) si ce n’est déjà fait !

\Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #ecriture #essai #poésie
par Tristram
le Ven 9 Avr - 13:59
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Michel Leiris
Réponses: 27
Vues: 1909

Fabienne Verdier

@Bédoulène a écrit:merci ! mais Bix tu vas commenter quel livre ?


Tag autobiographie sur Des Choses à lire Passag10

Dix années passées en Chine dans les années 80, juste après l'horrible révolution culturelle, malgré les menaces, les différences, les maladresses, elle est allée non sans mal au delà de ce qu'elle voyait, entendait, vivait.

Surtout, elle a travaillé avec des vieux maitres, calligraphes, artistes divers. Grace à sa patience extrême,son attention, son respect, elle leur a redonné vie. Mis en confiance, ils lui ont donné un enseignement sans prix.
Et leur amitié. Quel bonheur que sa relation avec maitre Huang.

Découragée parfois, elle a tenu bon, a tout sacrifié y compris l'amour pendant près de 10 années.
Un exploit qui lui a permis de devenir à son tour une artiste complète, originale et reconnue.
Tag autobiographie sur Des Choses à lire Huang_10


Mots-clés : #autobiographie #creationartistique #lieu
par bix_229
le Dim 4 Avr - 18:59
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Fabienne Verdier
Réponses: 12
Vues: 471

Philip Roth

Les faits ‒ Autobiographie d'un romancier

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Cvt_le16

C’est à Nathan Zuckerman (un de ses plus fameux personnages, écrivain lui-même et son alter-ego) que Philip Roth adresse malicieusement son autobiographie, clin d’œil appuyé à la fiction qui se mêle à la réalité (et on peut se demander à bon droit quelle y est la part de souvenirs imaginés).
Enfance à Newark (baseball, antisémitisme et américanité) ; université, premières lectures (Thomas Wolfe, Sherwood Anderson), premiers textes, premières amours ; mariage avec la retorse, possessive et paranoïaque Josie…
« Que May, mariée ou non, n’eût pas la moindre chance de se conduire comme Josie n’était pas même la question ; je ne pouvais simplement désapprendre du jour au lendemain ce que des années de bataille juridique m’avaient appris, et qui était de ne jamais, au grand jamais, redonner à l’État et à ses instances judiciaires le pouvoir de décider à qui je devais être le plus profondément attaché, de quelle manière je devrais l’être et pour combien de temps. Je ne pouvais absolument plus envisager d’être un mari finalement soumis au mécanisme punitif de leur autorité, et, si peu que j’aie fait l’expérience d’une réelle paternité en pédagogue aidant parfois les enfants de Josie à apprendre leur A.B.C., j’avais le sentiment de ne pouvoir non plus être un père sous leur juridiction. »

Puis tollé soulevé par certaines de ses publications dans une partie de la communauté juive. À ce propos, la judéité, à la définition toujours floue, n’est manifestement pas une question religieuse pour Roth et ses « convictions séculières », mais plutôt semble-t-il « ethnique » :
« …] et il y avait l’indiscutable non-judéité de May, consacrée par son éducation et révélée par des traits génétiques qui la rendaient aussi irrécusablement aryenne que j’étais juif, et qu’il ne lui aurait pas traversé l’esprit de vouloir, comme Josie, travestir ou renier. »

Le dernier quart du livre donne la parole à Zuckerman, qui reproche à son auteur d’afficher dans cette autobiographie ses bienséants sentiments filiaux de « bon gars » − cachant la raison qui permit l’écriture libérée, la colère de Portnoy’s Complaint : la catastrophique période dominée par Josie, sa némésis. Toute péripétie a un sens pour Roth ; toute son œuvre se ramène au thème de l’identité, qui chez lui paraît devoir principalement à la judéité, aux femmes et à la littérature.
Il serait effectivement judicieux d’être familier de l’œuvre de Roth avant de lire cette autobiographie !

\Mots-clés : #autobiographie #ecriture
par Tristram
le Dim 28 Mar - 23:59
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Philip Roth
Réponses: 101
Vues: 6306

Jim Harrison

Le Vieux Saltimbanque

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Le_vie10

Autobiographie avec narrateur en « il », une mise à distance autofictionnelle :
« J’ai décidé de poursuivre mes mémoires sous la forme d’une novella. À cette date tardive, je voulais échapper à l’illusion de réalité propre à l’autobiographie. »

Ce « il » est aussi appelé « le poète » ; il faut rappeler que Jim Harrison tient à ce titre.
« Tout a commencé à quatorze ans, quand j’ai décidé de consacrer ma vie à la poésie. »

On retrouve (une dernière fois) le solide bon sens de Big Jim :
« Comment bien écrire quand on pense tout le temps à la bouffe ? On ne peut pas essayer d’écrire sur la sexualité, le destin, la mort, le temps et le cosmos quand on rêve en permanence d’un énorme plat de spaghettis aux boulettes de viande. »

« Les jeunes désirent que le temps accélère, les vieux qu’il ralentisse. »

Harrison revient sur des épisodes marquants de son existence, certains déjà connus de ses lecteurs, mais ces mémoires constituent aussi un témoignage sur une époque passée :
« Depuis un moment, les étudiantes étaient devenues strictement taboues, en grande partie à cause du féminisme ; mais à la belle époque, quand il enseignait, tout le monde fermait les yeux. »

Il n’a pas hésité à coucher avec ses étudiantes, qui en contrepartie ont su tirer de lui des notes et diplômes "dessous-de-table"…
Un autre souvenir est remarquable à plus d’un titre : peu après la perte de son œil gauche à sept ans, il assista au spectacle annuel des saltimbanques alors qu’il était fiévreux, et l’expérience devint un cauchemar qui le poursuivit toute sa vie.
« Il ne réussit plus jamais à assister au moindre spectacle. »

« Se croire hanté par des saltimbanques jusqu’à la fin de ses jours avait quelque chose de tristement comique. »

Incidemment, « le visage enduit de cirage noir » des notables qui se produisent (une sorte de revue, pièce comico-satyrique de l’actualité ?) atteste de la tradition états-unienne du blackface.
Harrison va et vient entre son enfance et sa vie actuelle, parle de ses obsessions au fil de la plume (sexe, alcool, cuisine, etc.).
« Il commença à trouver l’école très ennuyeuse en comparaison des plaisirs qu’il puisait dans les romans. »

« Il adorait sentir la cuisine s’emparer de son esprit pour résoudre ses problèmes psychologiques habituels, ce qu’elle réussissait toujours à faire. Il soupçonnait qu’elle était au cœur même de son équilibre mental, si jamais il en avait un. »

Son irrésistible humour alterne avec une tonalité mélancolique, lorsqu’il évoque ses dépressions et avoue avoir été tenté par le suicide.
« Ces pensées obscures ne le quittèrent jamais tout à fait, mais il découvrit un léger hiatus en constatant que ses réflexions poétiques sur la mort étaient souvent troublées par l’évidence cruelle de la faim. Peut-être devait-il manger quelque chose avant de se suicider. »

Jim raconte comment il réalisa son rêve d’enfance, élever un cochon (puis vivre en France) ; il parle surtout d’écriture :
« S’il écrivait des poèmes et des romans, c’était sans doute parce qu’il ne supportait pas de dire la simple vérité. »

« On pond un premier vers formidable, mais la pensée n’est pas assez puissante pour en enchaîner d’autres et, au beau milieu de la création, les mots s’ennuient et se font la guerre. Nos carnets sont remplis de ces fragments, le shrapnel de nos intentions. La vie est pingre en conclusions, voilà pourquoi on se bat souvent pour achever un poème. Certains sont perdus à jamais. On se promène parfois en ruminant plusieurs versions d’un même texte qui n’aboutissent à rien. On est l’esclave de cette langue du chaos qui nous fait cogiter des jours et des semaines entières. Quand le poème finit par fonctionner, on nage dans le bonheur et on oublie les difficultés passées, tout comme on oublie très vite ses souffrances. »

« …] les écrivains ont toujours le goût de la surprise. Leur tâche consistait à découvrir ce qu’ils allaient écrire ensuite. »

« Selon une autre de ses obsessions, guère partagée par le monde étriqué de la poésie, chaque poète était tenu de lire toute la poésie publiée, dans tous les pays et à toutes les époques. Il consacra d’innombrables années à cette tâche. Comment écrire sans connaître ce qui s’était fait de mieux dans toute l’histoire du monde ? Quand il allait pêcher et camper avec des amis au chalet proche du lac, ils apportaient des tas de magazines de cul alors que lui ouvrait seulement des anthologies de poésie chinoise et russe. Il se fichait qu’on se moque de lui, car il était le plus gros et le plus fort du groupe et ses amis limitaient leurs railleries de peur de prendre une rouste. »

Aussi un testament ?
« Dans toute l’Amérique, les jeunes gens demandent de bons conseils à de mauvais écrivains. Les universités proposent trop de programmes d’écriture créative et n’embauchent pas assez de bons écrivains pour y enseigner. »


\Mots-clés : #autobiographie
par Tristram
le Ven 26 Mar - 23:56
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Jim Harrison
Réponses: 57
Vues: 4547

Héctor Abad Faciolince

Trahisons de la mémoire

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Image119

L’incipit du prologue me fait reconnaître de suite un texte qui me concerne tout particulièrement :
« Lorsque l’on souffre de cette forme particulière de stupidité qu’est la mauvaise mémoire, le passé a une consistance presque aussi irréelle que le futur. Si je regarde en arrière et tâche de me rappeler les événements que j’ai vécus, le chemin parcouru qui m’a mené jusqu’ici, je ne sais jamais à coup sûr si je me remémore ou si j’invente. »

Suivent trois textes qui s’assimilent parfois à des essais :
« Les récits autobiographiques qui composent ce livre ont cette consistance mixte : soit la patiente reconstruction par indices d’un passé qu’on ne se rappelle plus bien (« Un poème dans la poche » et « Une fausse route »), soit l’étonnement devant un futur qui nous échappera peut-être à jamais (« Les ex-futurs »). »

Un poème dans la poche :
Voici donc le poème évoqué dans le récit éponyme, celui trouvé sur son père abattu :
Nous voilà devenus l’oubli que nous serons.
La poussière élémentaire qui nous ignore,
qui fut le rouge Adam, qui est maintenant
tous les hommes, et que nous ne verrons.

Nous sommes en la tombe les deux dates
du début et du terme. La caisse,
l’obscène corruption et le linceul,
triomphes de la mort et complaintes.

Je ne suis l’insensé qui s’accroche
au son magique de son nom.
Je pense avec espoir à cet homme
qui ne saura qui je fus ici-bas.

Sous le bleu indifférent du Ciel
cette pensée me console.

Héctor Abad attribue ce poème intitulé Ici. Maintenant. à Borges, mais les spécialistes le considèrent comme un faux. Commence une extraordinaire enquête bourrée de coïncidences, à tel point qu’on doute qu’il s’agisse de la réalité alors qu’on peut difficilement imaginer une supercherie d’Héctor Abad sur ce sujet, et où le lecteur visite divers bouquinistes (Argentine, France), rencontre plusieurs artistes (dont le poète et critique d’art Jean-Dominique Rey), et peut même entendre la voix d’outre-tombe d’un père qui parle de la voix d’un père décédé :
« Cela faisait presque vingt ans que je n’avais pas entendu la voix de mon père. Et puis voilà qu’un jour, grâce à la magie des bandes magnétiques et d’Internet, une pluvieuse après-midi de printemps à Berlin, je reçus comme de l’au-delà, comme d’outre-tombe, la voix de mon père récitant ce sonnet que quelques semaines après il allait recopier à la main et glisser dans sa poche. Il y a un passage d’un sonnet de Borges sur son propre père que je dois citer maintenant : "Le soir / Mouillé me ramène la voix, la voix désirée / De mon père, qui revient et qui n’est pas mort". Borges aspira maintes fois au miracle de réentendre, fût-ce l’espace d’un instant, la voix de son père. Retrouver cette voix serait, d’après lui, la plus haute négation de l’oubli. »

Au terme de cette recherche bibliophile illustrée de publications difficiles à trouver, le poème sera finalement authentifié comme un des derniers composés par Borges.
« Je n’aurais pas voulu que la vie m’offre cette histoire. Je n’aurais pas voulu que la mort m’offre cette histoire. Mais la vie et la mort m’ont offert, non, m’ont imposé, plutôt, l’histoire d’un poème trouvé dans la poche d’un homme assassiné et je n’ai pu faire autrement que de l’accepter. Maintenant je veux la raconter. C’est une histoire réelle, mais avec tant de coïncidences qu’elle semble inventée. Si elle n’avait pas été vraie, ç’aurait pu être une fable. Même en étant la vérité, c’est aussi une fable.
Si la vie est l’original, le souvenir est une copie de l’original et son écriture une copie du souvenir. Mais que reste-t-il de la vie quand on ne se la rappelle ni ne l’écrit ? Rien. Il y a de nombreux bouts de notre vie qui ne sont plus rien, pour la simple raison qu’on ne s’en souvient plus. Tout ce qu’on ne se rappelle pas a disparu à jamais. La vie a parfois la même consistance que les rêves qui, lorsque nous nous réveillons, se dissipent. Aussi devrait-on prendre pour certains épisodes de notre vie − comme nous le faisons parfois de certains rêves − la précaution de les noter, car sinon, ils s’oublient et partent en fumée. Shakespeare l’a dit mieux que personne, dans La Tempête : "Le grand globe lui-même avec tous ceux qui en ont la jouissance se dissoudra […] sans laisser derrière lui la moindre vapeur. Nous sommes faits de la même étoffe que les songes et notre petite vie, un somme la parachève." »

Héctor Abad insiste sur les petites erreurs de remémoration caractéristiques de la véracité des témoignages :
« Peut-être les variations de ce même récit, parce que je suis de plus en plus convaincu qu’une mémoire est seulement fiable quand elle est imparfaite, et qu’une approche de la vérité humaine précaire se construit seulement avec la somme des souvenirs imprécis et des différents oublis. »

« Comme disait Borges lui-même, et c’est un point disons névralgique de la mémoire, nous nous rappelons les choses non pas telles qu’elles se sont produites, mais telles que nous les référons dans notre dernier souvenir, dans notre ultime façon de les raconter. Le récit remplace la mémoire et devient une forme d’oubli. »

« Telle est la mémoire, superposant dans le même espace des souvenirs de temps différents. Ce n’est pas une erreur, c’est un détail d’un temps transporté à un autre moment. »

Une fausse route :
Brefs aperçus de la vie d’exilé colombien en Italie, avec humour, franchise, et même… érotisme.

Les ex-futurs :
Méditation où reviennent Borges et Palinure (et où apparaît Unamuno) :
« Je me demande si une bonne part de la littérature ne serait pas alors, en dernière instance, une façon d’affronter nos ex-futurs : ce que nous ne sommes pas, mais que nous aurions pu être ou avons pu être. »

« Le destin (génétique ou divin), le hasard ou la volonté. »

« Je crois que je choisis, selon les cartes que me distribue le hasard, en suivant un programme génétique (mon caractère) et culturel (mes expériences), par une décision apparente de la volonté qui, en réalité, n’est que la justification a posteriori de ce que n’a pas décidé non seulement ma tête, mais surtout mon intuition. En choisissant (choisir c’est écarter), pourtant, je vois passer les dépouilles des moi que j’aurais pu être, des moi qui étaient aussi réels et aussi probables que le moi que je suis. Je suis celui-ci, mais j’ai la ferme conviction que j’aurais pu être un autre, des autres. »

Et c’est dans ce texte qu’on trouve la signature de Topocl (que je remercie au passage pour cette belle découverte d'auteur) :
« Il y a plus de personnages dans la littérature que d’habitants en Chine. »


\Mots-clés : #autobiographie
par Tristram
le Dim 7 Mar - 21:25
 
Rechercher dans: Écrivains d'Amérique Centrale, du Sud et des Caraïbes
Sujet: Héctor Abad Faciolince
Réponses: 28
Vues: 1954

Doris Lessing

Dans ma peau

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Dans_m10

Ce premier volume (sur deux) de l’autobiographie de Doris Lessing (écrite vers soixante-quinze ans) retrace toute la partie de sa vie en Rhodésie du Sud, 1919 à 1949, soit son enfance et sa jeunesse jusque trente ans. Au début, la clarté des premiers souvenirs étonne, et portrait une petite fille rebelle, révoltée contre ses parents (pourtant dans l’ensemble assez exemplaires) ; cette période est riche en observations sur les enfants et leur éducation (religieuse, britannique), avec une cruauté et une bêtise d’une autre époque – mais avons-nous vraiment gagné au change ?
« J’étais malade pour elle [sa mère], et en même temps folle de haine. »

« Je n’étais pas menacée par la force de mes parents, mais par leur faiblesse. »

Dès qu’elle s’émancipe, répondant à l’appel de la vie, elle pratique l’amour libre avant la lettre.
« Je suis convaincue que certaines filles devraient, à l’âge de quatorze ans, être mises au lit avec un homme de dix ans plus vieux, en sachant que cet apprentissage amoureux prendra fin. »

(Remarque étonnante d’une auteure autrement reconnue comme une féministe, ce qu’elle n’a jamais revendiqué).

Elle ressent très vite l’injustice raciste, s’engage au parti communiste.
C’est la Première Guerre mondiale qui a broyé ses parents comme tant d’autres, et la Seconde se profile…
« Pourtant nous étions encore convaincus que l'avenir du monde dépendait de nous. Il ne nous venait jamais à l’esprit de chercher quelles étaient nos qualifications pour changer définitivement le monde. Ni, en l’occurrence, celles de Lénine. Si on nous avait dit – et si nous avions été disposés à entendre – que nous étions l’incarnation de l’envie, du désir de vengeance, de l’ignorance, nous aurions réagi comme les gens à qui on apprend que tel prêtre est un délinquant, ou un criminel : nous il représente Dieu, et ses qualifications personnelles n’entrent pas en compte. Nous étions convaincus de personnifier les choix de l’Histoire. »

« Longtemps je pensais : eh bien, c’est simple ; si on lit Lénine et Staline jour et nuit, le meurtre politique devient non seulement un devoir, mais un acte héroïque. »

Raconter l’histoire de sa vie est le lieu parfait pour évoquer la perception de la durée :
« Je devais grandir à tout prix, et le plus vite possible… pourtant la condition d’adulte, la liberté semblaient si lointaines, car j’étais encore au stade où la fin de la journée apparaissait comme un horizon inaccessible.
La raison principale, réelle, de la nature mensongère d’une autobiographie, est l’expérience subjective du temps. Du premier chapitre jusqu’à la fin, le livre suit la cadence régulière des années. Même si, par un tour de passe-passe, vous faites des retours en arrière, dans le style de Tristram Shandy, il n’existe aucun moyen de transcrire la différence entre le temps de l’enfance et celui de l’âge adulte − et le rythme distinct de chaque étape d’une vie. Une année avant la trentaine est très éloignée de celle que peut connaître une personne de soixante ans. »

Doris Lessing est une auteure dont le matériau fut souvent l’expérience personnelle, et ce livre explique l’impression de vécu ressentie à la lecture de ses fictions (qu’il faudrait avoir lues avant cet autobiographie), tout en éclairant sur sa manière d’écrire.

\Mots-clés : #autobiographie #politique #xxesiecle
par Tristram
le Lun 1 Mar - 13:36
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Doris Lessing
Réponses: 15
Vues: 1202

August Strindberg

Le Plaidoyer d'un fou

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Strind10

À la fin des années 1880, Strindberg entreprend d’écrire l’un de ses nombreux romans d’une veine autobiographique : Le Plaidoyer d’un fou, sur son premier mariage, expérience chaotique s’il en est. Il serait vain d’examiner qui a tort ou qui a raison (ni ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas), de prendre parti pour l’un ou pour l’autre, puisqu’il n’est pas question ici d’un jugement de ce mariage (ce malgré l’emploi du terme « plaidoyer » du titre, qui sonne presque comme une ironie à mon avis). Il n’est pas plus question de raison face au déchaînement de partialité que ce livre libère. Au-delà de l’exaspération causée par l’un et autre, ce qui se joue entre eux, tout en restant dans les limites du probable, a quelque chose monstrueux et parfois d’affreusement drôle.

La lecture de ce livre est troublante aussi par le nombre de points communs avec Le destin de Mr. Crump de Ludwig Lewisohn. Points communs qui supposent aussi quelques différences, qui, faute d’être à l’honneur du personnage masculin du couple dans Le Plaidoyer d’un fou, peuvent permettre de mettre en évidence l’art de la composition chez Strindberg. Plus classique chez Lewisohn, chez Strindberg, cet art a quelque chose de paradoxal étant donné la constante impression que Strindberg se livre sous le coup de l'émotion, avec une sincérité brutale, ne reculant devant la révélation d'aucune mesquinerie de sa part ou de celle de l'autre. Je suis peut-être plus admiratif de Lewisohn pour ce qu'il m'a apporté, il y a chez Strindberg (et notamment avec ce livre) des hauts et des bas. Les hauts : la baronne de Strindberg est un personnage aussi admirable qu'Anne Bronson-Crump ; un sommet : la description du désespoir et de la colère par l'écrivain suédois.


Mots-clés : #amour #autobiographie
par Dreep
le Mar 16 Fév - 18:23
 
Rechercher dans: Écrivains de Scandinavie
Sujet: August Strindberg
Réponses: 11
Vues: 1265

Irène Frain

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Phpyxg10

Un crime sans importance


La sœur d’Irène Frain , femme âgée vivant en zone pavillonnaire pas très loin de Paris, a été sauvagement assassinée.

L’autrice ne l’avait pas vue depuis des années, connaissait à peine ses enfants : cette femme atteinte de troubles bipolaire avait trouvé une place (laquelle ? ) hors du cercle familial, lequel semble avoir bien laissé faire, un psy plutôt bizarre avait conseillé à Irène de ne plus voir sa sœur, des dénis et des silences obscures s’en sont mêlés… une histoire familiale étrange et regrettable parmi tant d’autres. Mais voila, l’enfance et les regrets remontent vite à  la gorge devant le drame.

Plus d’un an après les faits, inexplicablement, l’enquête n’a pas avancé, Irène n’arrive pas à obtenir d’informations  sur ce décès (peut-être lié à d’autres assassinats de vieilles personnes), elle va de la rage au désespoir et utilise ce qu’elle a comme arme pour faire face, et, qui sait faire bouger la justice ( … ?? ) : l’écriture.

Voilà ; le livre n’apporte pas grand chose de plus que ce résumé, pas de suspense, pas de progression, pas de réponses, pas de vraie écriture, des zones qui restent franchement pas claires ; sans doute salvateur pour l’autrice mais plutôt fade pour la lectrice qui reste sur sa faim, et comprend mal le prix Interallié.


Mots-clés : #autobiographie #faitdivers #famille #justice
par topocl
le Mar 9 Fév - 14:28
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Irène Frain
Réponses: 4
Vues: 301

Italo Calvino

La Route de San Giovanni

Tag autobiographie sur Des Choses à lire La_rou10

Cinq courts récits autobiographiques publiés posthumément, qui d’après sa veuve devaient faire partie d’un ouvrage d’« exercices de mémoire ».
Je n’en attendais pas grand’chose, mais déjà le premier texte, éponyme du recueil, m’a enchanté. Est-ce la campagne ligure, le remuement simultané de souvenirs d’enfance ou la rencontre d’un Italo Calvino moins insaisissable ? C’est un hommage au père, avec qui pourtant il s’entendait mal, ne partageant pas sa passion pour la nature, les plantes, l’agriculture, les animaux, lui qui ne rêvait que de la ville, de la mer et des filles – et semble regretter.
Et bien sûr le cinéma, passion adolescente qui fait l’objet/ sujet/ thème du texte suivant, Autobiographie d’un spectateur : cinéma américain, mais aussi français, sous le fascisme avant la Seconde Guerre mondiale, puis Fellini, dont Calvino analyse l’œuvre.
« Un autre monde que celui qui m’entourait, mais, pour moi, seul ce que je voyais sur l’écran possédait les propriétés d’un monde, la plénitude, la nécessité, la cohérence, alors qu’en dehors de l’écran s’entassaient des éléments hétérogènes qui paraissaient avoir été rassemblés par hasard, les matériaux de ma vie qui me semblaient démunis de toute forme. »

« Dans les durées limitées de nos vies tout reste là, présent de façon angoissante ; les premières images de l’éros et les prémonitions de la mort nous rejoignent dans chaque rêve ; la fin du monde a commencé avec nous et ne fait pas signe de vouloir finir ; le film, dont nous avions l’illusion de n’être que les spectateurs, est l’histoire de notre vie. »

Souvenir d’une bataille est un « souvenir de guerre et de jeunesse » (avec les partisans contre les fascistes), mais surtout une méditation sur la remémoration, avec une métaphore aquatique magnifiquement filée dès le commencement :
« Il n’est pas vrai que je ne me souvienne plus de rien, les souvenirs sont encore là, cachés dans la pelote grise du cerveau, dans le sable qui se dépose en un lit humide au fond du torrent des pensées : s’il est vrai que chaque grain de ce sable mental garde fixé un moment de la vie de telle sorte qu’on ne puisse plus l’effacer, mais qu’il est enterré sous des milliards et des milliards d’autres grains. J’essaie de ramener à la surface une journée, un matin, une heure entre l’obscurité et la lumière à l’éclosion de cette journée. Depuis des années je n’ai plus remué ces souvenirs, terrés comme des anguilles dans les mares de la mémoire. J’étais sûr qu’à n’importe quel moment il suffirait que j’agite les eaux basses pour les voir affleurer d’un coup de queue. J’aurais dû, tout au plus, soulever quelques-unes des grosses pierres qui forment comme une digue entre le présent et le passé, pour découvrir les petites cavernes derrière mon front où se blottissent les choses qu’on oublie. Mais pourquoi ce matin-là et non un autre moment ? Il y a des lieux qui émergent du fond de sable, ce qui signifie qu’autour de ce lieu s’agitait une sorte de tourbillon, et quand les souvenirs s’éveillent au bout d’un long sommeil, c’est en partant du centre d’un de ces tourbillons que se déroule la spirale du temps. »

« Ce que j’aimerais savoir, c’est pour quelle raison le filet troué de la mémoire retient certaines choses et non d’autres [… »

« Dans la bataille, le souvenir de ce que je n’ai pas vu peut trouver un ordre et un sens plus précis que ce que j’ai vraiment vécu, sans les sensations confuses qui encombrent l’ensemble de mon souvenir. »

La poubelle agréée est une désopilante réflexion sur l’activité domestique principale de l’auteur en famille à Paris (sortir les poubelles), leur ramassage, les significations de la fonction en tant que contrat et rituel social, y compris comparaison des cas italien et français et situation des immigrants, puis rapprochement avec l’évacuation organique, pour achever sur une autre pirouette, lorsqu’il transportait les paniers de fruits et légumes du domaine paternel, qu’il n’a pas repris (acrobatique raccroc à la mémoire).
« C’est de là que je dois partir pour éclaircir les raisons qui rendent agréée ma poubelle : agréée par moi en premier lieu, bien qu’elle ne soit pas agréable ; comme il est nécessaire d’agréer le désagréable sans lequel rien de ce qui est agréé n’aurait de sens. »

« Si cela est vrai, si jeter est la première condition indispensable pour être, parce qu’on est ce qu’on ne jette pas, le premier acte physiologique et mental est la séparation entre la part de moi qui reste et la part que je dois laisser descendre dans un au-delà sans retour. »

« Cette représentation quotidienne de la descente sous terre, cet enterrement ménager et municipal des ordures, entend donc, en premier lieu, éloigner l’enterrement de la personne, le renvoyer, même si c’est seulement un peu, et me confirmer que, pour un jour encore, j’ai été producteur de scories et non scorie moi-même. »

Ultime culbute, « écrire, c’est se déposséder non moins que jeter » les brouillons à la corbeille…
De l’opaque : vision géométrique du monde, sa « pente oblique » entre face à la mer et dos à la montagne (rappel de son enfance), l’ensoleillement devant et l’ombre qu’il appelle opacité d'après son dialecte d'origine.

\Mots-clés : #autobiographie
par Tristram
le Lun 8 Fév - 12:22
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Italo Calvino
Réponses: 61
Vues: 4500

Herman Joachim Bang

Maison blanche

Tag autobiographie sur Des Choses à lire 97822310



Originale : Det hvide hus (Danois, 1898)

Description de produit a écrit:Avec Maison blanche (1898) et Maison grise (1901), souvent parus ensemble, Herman Bang se tourne vers la pureté de l'enfance, et se livre à une sorte de "Recherche du temps perdu" intimiste et sensible, rythmée par le miracle des saisons, dominée par la figure d'une mère lumineuse bien-aimée et de personnages attachées déjà croisés dans Tine, roman admirable où il saisit la vie dans ses aspects les plus fugitifs et les plus significatifs.


Je m’arrête dans un premier temps à ce premier volet, même si certains soulignent à quel point il est en dialogue avec le deuxième. Donc souvenirs de l’auteur, fils de pasteur, à sa maison d’enfance, d’une certaine aisance (avec pas mal de domestiques), mais surtout à sa mère ! C’est elle qui domine entièrement ces pages. Pour l’enfant, un enfant, cette mère enjouée,  rieuse, généreuse, entreprenante à son temps, légère, prête à organiser des fêts (surtout Noël), voir libre, a du fasciner : on voit littéralement la troupe d’enfant (combien?) sautant autour d’elle. Attendant qu’elle raconte ou lit des histoires ou invente des jeux... Néanmoins elle n’a pas seulement une tendance à être parfois bavarde, superstitieuse, attachée avec fatigue à son lit, voir facilement angoissée, elle est aussi souvent triste, menacée par une peur quasi existentielle : c’est l’amour et la mort, omniprésents. Pressent-elle une fin proche, comme l’auteur l’avait vécue avec sa propre mère ? De ce coté-là on trouve des versets d’une profonde tristesse. Ainsi cette femme réunit des tendances seulement apparemment contradictoire : la coexistence d’une joie, toujours éphémère (elle dira qu’elle ne peut pas être heureuse plus qu’une heure à la suite) et une nostalgie d’un amour, jamais atteint, d’une mort, fin mot de tout… Et cela dans un pressentiment d’un vide, d’un ras-le-bol.
Donc, il faudrait prendre la description du résumé d’une figure « lumineuse » avec des gants. Derrière tout cela il y a le mal de vivre. Mais quel art de ce Herman Bang de dresser un portrait, et un hommage, de cette mère plus complexe que cela paraît !

J'ai bien aimé...


Mots-clés : #autobiographie #relationenfantparent
par tom léo
le Sam 16 Jan - 9:57
 
Rechercher dans: Écrivains de Scandinavie
Sujet: Herman Joachim Bang
Réponses: 14
Vues: 810

Andreï Makine

L’ami arménien

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Lami-a10


Originale: Français, 2021

CONTENU :
Grasset - raccourci a écrit:A travers l’histoire d’une amitié adolescente, Makine révèle dans ce véritable bijou de littérature classique un épisode inoubliable de sa jeunesse.
Le narrateur, treize ans, vit dans un orphelinat de Sibérie à l’époque de l’empire soviétique finissant. Dans la cour de l’école, il prend la défense de Vardan, un adolescent que sa  pureté, sa maturité et sa fragilité désignent aux brutes comme  bouc-émissaire idéal. Il raccompagne chez lui son ami, dans le quartier dit du « Bout du diable » peuplé d’anciens prisonniers, d’aventuriers fourbus, de déracinés égarés «qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances. »
Il est accueilli là par une petite communauté de familles arméniennes venues soulager le sort de leurs proches transférés et emprisonnés en ce lieu, à 5 000 kilomètres de leur Caucase natal, en attente de jugement pour « subversion séparatiste et complot anti-soviétique » parce qu’ils avaient créé  une organisation clandestine se battant pour l’indépendance de l’Arménie.



REMARQUES :
Le narrateur de l’histoire raconte une épisode de plusieurs semaines en automne d’une année au début des années 70 dans une grande ville de Sibérie au bord de l’Ienissei : Il a treize ans, vit dans un orphelinat, connaît déjà les tracasseries d’une vie sous la violence. A l’école il se fait garde de corps de Vardan, d’un an son aîné, mais plus fin, gracieux, pure, atteint même d’une maladie dite « arménienne » - objet idéal pour les railleries. Ce garçon, bien plus mûr et « spirituel », va ouvrir au narrateur un autre monde. De par ses actes et paroles, il l’ouvre à une « autre dimension », à une vie qu’il ne croyait pas possible. La bonté exercée envers une prostituée ivre… ; le parabole du ciel qui commence sous nos pieds… Et ce garçon va le guider vers son chez soi, dans la petite communauté arménienne de la ville. Gens qui suivent leurs parents à ce lieu de détention, en attente de jugement… Il y rencontrera des figures splendides : Sarven la patriarche, imposant, sage ; Chaviram, la mère adoptive de Vardan, aimante ; la belle Gulizar qui a suivi avec dignité son mari qui se trouve au prison. Et quelques personnages autour qui goûtent aussi l’hospitalité de ce groupe bien pauvre, mais si chaleureux. Mais oui : « Le Royaume d’Arménie » tout proche, une sorte de refuge… Quel monde pour ce garçon orphelin qui en est transformé et marqué en ces quelques semaines de cotoiement !

Les victimes de la « Histoire », des guerres, des persécutions, revêtent une dignité et transmettent une nostalgie d’autre chose, ouvre  à un changement de vision. Ce milieu est complètement nouveau, et à jamais marquant, pour le jeune narrateur, l’Alter Ego de Makine, lui, qui reste si mystèrieusement inconnu dans sa biographie...

La langue est magnifique, c’est un français pas compliqué, mais d’une finesse et ciselé où chaque mot est bien pesé. C’est un bonheur. Et je le dis aussi vu que son dernier livre m’avait un peu étonné et laissé sur ma faim. Ici il réjoind les plus beaux livres qu’il nous a déjà laissés !


\Mots-clés : #autobiographie #jeunesse #regimeautoritaire
par tom léo
le Jeu 14 Jan - 16:48
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Andreï Makine
Réponses: 26
Vues: 2833

Chen Fou (Shen Fu)

Récits d'une vie fugitive


Tag autobiographie sur Des Choses à lire Produc12

Nos yeux auront tendance à s'égarer dans ces lignes si l'on y cherche l'ombre fuyante de son auteur, Chen Fou (1763 - 1810), lettré chinois dont on ne sait pratiquement rien. Difficile d'imaginer une autobiographie moins égotiste que la sienne : il n'existe qu'en pointillé au travers de courts épisodes qui s'accumulent selon une ligne thématique, différente à chaque partie de l'ouvrage (il y en avait six à l'origine, deux ont été perdues). Parties où l'écrivain décrit, cite à profusion ses auteurs, où il expose une trajectoire décomposée en expériences toutes liées ce qu'était la société, la culture et le pays que connaissait Chen Fou. Car celui-ci se base sur des références communes et ce qu'il a vécu, d'autres ont pu le vivre. C'est d'abord la vie de famille ― institution prédominante dans la Chine de la dynastie Qing, et donc, un reflet de son organisation ― mais aussi les activités, les jeux, les poèmes, puis les voyages au sein de ce pays peuplé de montagnes de fleuves et de temples. La vie intime s'exprime par petites touches, par quelques sourires, mais elle est phagocytée par des us et des coutumes tyranniques. S'ils sont très discrets, les sentiments finissent par transparaître : à travers le paravent, on voit la lumière.

Mots-clés : #autobiographie #traditions #viequotidienne
par Dreep
le Ven 8 Jan - 22:47
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Chen Fou (Shen Fu)
Réponses: 3
Vues: 500

Paula Fox

L'hiver le plus froid : une jeune Américaine en Europe libérée

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Cvt_lh10


En 1946, Paula Fox a vingt-trois ans et c'est une jeune fille, pour qui cependant la vie n'a déjà pas été facile, qui décide de partir découvrir cette Europe qui se relève à grand peine des années terribles de la Seconde Guerre Mondiale.

De par ses rencontres, elle fera le voyage vers le »Vieux Continent » en tant que journaliste pour un organe d'information anglais.

Autant, elle est abasourdie du Londres détruit, autant, les rencontres qu'elle fera à Paris dans une ville davantage épargnée dans son architecture, la plongeront dans les abîmes de la monstruosité de ce dont l'homme a été capable durant ce conflit.
Et quand elle découvre l'Est de l'Europe : la Tchécoslovaquie et la Pologne, le gouffre s'ouvre davantage sur la misère humaine et le désastre qui s'offre à son regard.


Car, c'est bien là, je trouve, l'intérêt de ce livre : Paula Fox est une toute jeune femme, et c'est un regard "innocent" - je ne trouve pas d'autre mot pour le décrire et il faut l'entendre au sens fort - qu'elle pose sur les paysages et sur ceux qu'elle croise ou du moins les ombres qu'ils sont devenus. La jeune femme qu'elle est n'a, ni appréhendé l'existence de ces orphelinats dénués de tout où pourtant le sourire et l'envie d'aller de l'avant ont encore un sens, ni imaginé la réalité insoutenable de la disparition intégrale des Juifs de Pologne, ni envisagé le fait que les vainqueurs d'hier, ces hongrois fascistes, côtoient encore, au fil des rues, les démunis et oubliés d'aujourd'hui, ceux dont ils sont responsables de la persécution.

C'est une Europe anéantie dans laquelle tout sentiment d'émotion ou d'affection semble disparu.
C'est une Europe dans laquelle le froid de l'hiver le dispute au froid des coeurs, ceux de ces hommes et femmes qui ont trop vu d'abominations pour retrouver si vite, un semblant d'âme humaine.



Le style parfois journalistique de l'écrit fait que lire ces mots s'apparente davantage à feuilleter un album photos,
- qui en l'occurrence ne montre que la tristesse du monde, que lire un récit structuré et chronologique. Il en reste une impression de flashs bouleversants pour évoquer ces années où tout ce qui peut l'être reste à reconstruire, où tout ce qui a disparu hante pour longtemps les coeurs et les esprits.



J'étais si ignorante, et le peu que je savais me paraissait incompréhensible. L'intérêt insatiable que je sentais en moi se satisfaisait de tout et de n'importe quoi.


Les souvenirs paraissent souvent commencer au milieu d'une histoire.



Mots-clés : {#}autobiographie{/#} {#}deuxiemeguerre{/#} {#}voyage{/#}
par Invité
le Sam 2 Jan - 21:19
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Paula Fox
Réponses: 15
Vues: 1091

Littérature et alpinisme

Louis Lachenal


Tag autobiographie sur Des Choses à lire Lachen12
Né le 17 juillet 1921 à Annecy, décédé le 25 novembre 1955 dans la vallée Blanche à Chamonix.

Biographie:

Le petit garçon, fils d'un épicier d'Annecy que la guerre dite Grande rendra sédentaire à la vie civile avec un pied-bot, déniche vite dans les falaises entourant Annecy et via les camps de scouts l'attrait de la confrontation avec soi-même et la pleine nature, et le partage et la camaraderie qui vont avec, l'escalade et l'escapade, c'est tout un chacun. Très adroit de ses mains, il construit d'après plan un canoë pour des virées libres et adolescentes sur le lac d'Annecy.
Spoiler:
Puis, c'est la voie royale de l'époque, Jeunesse et Montagne, il y effectue ses premières courses, puis ses premiers encadrements de cordées. Reçu "Porteur" diplômé à Chamonix (aspirant-guide, aujourd'hui), il multiplie les courses et les voies, difficiles pour son compte comme plus aisées, afin d'offrir un répertoire de possibles à sa future clientèle. Très vite sa grande classe en escalade, la sûreté de son encadrement, la qualité de ses topos-guides sont remarqués. Mais il doit s'exiler pour échapper au STO, ce sera en Suisse, à deux pas, d'où est originaire Adèle, épousée en 1942. L'hospitalité lui pesant, il partage les travaux d'un camp de réfugiés. À la fin de la guerre, il obtient son diplôme de Guide de Haute-Montagne, et c'est le début d'une cordée, avec Lionel Terray, dont les réalisations constituent le nec plus ultra de l'alpinisme français de l'époque, dont la première répétition de la face nord de l'Eiger en 1947.
Il conçoit, dessine et bâtit tout seul le chalet familial au Praz de Chamonix, lequel est toujours debout et bien portant.

Avec Gaston Rébuffat et Lionel Terray, il fut l'un des trois guides sélectionnés pour l'expédition française en Himalaya népalais de 1950 (en comapgnie de Maurice Herzog, Jean Couzy, Marcel Schatz, alpinistes, du Dr Jacques Oudot, et du cinéaste Marcel Ichac), conduite sous la houlette du diplomate Francis de Noyelle et du Club Alpin français présidé par Lucien Devies, le Résistant chasseur-alpin Maurice Herzog étant adoubé chef de terrain.

Expé qui avait pour objectif l'Annapurna ou bien le Dhaulagiri, il atteint le sommet de l'Annapurna (8091 m., à l'époque on le croyait à 8076 m.) en compagnie de Maurice Herzog le 5 juin 1950, juste avant la mousson. Les deux hommes restent, à jamais, les premiers à avoir foulé un sommet de plus de 8000 mètres.
Le retour sera un calvaire (pieds gelés, amputations progressives de fortune).

Retour à Chamonix, où il comprend vite s'être fait voler la vedette par Maurice Herzog, il donne ensuite une série de conférences (Connaissance du Monde), dès 1951 sur le territoire français et jusqu'au Congo belge en 1952, où il signera la première française en compagnie d'Adèle et d'un guide local dans les neiges du Rwenzori, à 5109 mètres d'altitude, au pic Marguerite.
Il reprend peu à peu les entraînements et les ascensions.
On lui confie la direction de l'équipe de France de ski en descente et slalom, un travail d'inspecteur (on dirait aujourd'hui un pilotage d'une démarche qualité-méthodes) pour le compte de l'Ensa (École Nationale de  Ski et d'Alpinisme) de Chamonix, passage obligé pour tout futur guide.

Il meurt en ski en tombant dans une crevasse, par météo mitigée, dans un parcours de la vallée blanche à Chamonix qu'il avait efffectué la veille, en laissant quelques jours auparavant un dessin type Samivel à ses enfants montrant une trace de ski s'achevant dans une crevasse et comme légende: "c'était écrit". Sa dernière phrase, devant ces conditions météo et la pente aurait été: "Y'a du pet, j'aime ça !"


Source: çà et là, variées, confrontées, croisées

Bibliographie:
Rappels (paru en 2020), version in extenso des Carnets du Vertige (paru en 1996) après une première version très expurgée et fallacieuse de Gérard Herzog (frère de Maurice) qui mentionne Louis Lachenal en co-auteur, parue en 1963.  
_________________________________________________________________________________________________________________________________

Rappels

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Rappel11
Novembre 2020, éditions Paulsen/Guérin "couverture rouge" format "beau livre", iconographie très riche, 270 pages environ.



Il faut parler de Lachenal; mais c'est encore mieux quand c'est Lachenal qui en parle. La fourmillante iconographie comprend beaucoup de photos (noir et blanc) de l'auteur, quelques-uns de ses croquis ou crobards, et surtout sa langue - il écrit comme il parle (enfin, je pense, du moins dirait-on !) et il n'écrit pas, au jour le jour, ces carnets (et c'est le seul de l'expé à le faire) pour des souvenirs de famille, mais pour les montagnards et amateurs, qu'ils soient de canapé ou comme chez eux sur les cimes.

Le journaliste américain d'investigation spécialisé dans l'alpinisme David Roberts avait dès les années 1990, dans son livre Annapurna, une affaire de cordée (titre emprunté au Carnets de Lachenal) enfoncé une cornière de belle taille dans les lauriers auto-attribués d'Annapurna premier 8000, un demi-siècle de succès de librairie, la version officielle de l'expédition, signée Maurice Herzog (Officier Résistant, Président du Club Alpin Français, Membre du Comité International Olympique -CIO-, Haut Commissaire, Secrétaire d'État à la Jeunesse et aux Sports, Maire de Chamonix, Député, a ses jetons de présence dans moult société et consortium, etc., etc...).

Dira-t-on que la prestance, le côté homme-du-monde, la moustache à la Clark Gable du grand, statuesque et beau parleur Maurice étaient autrement plus vendeurs que la tronche de moine mystique castillan Renaissance du blond, dégarni, de taille moyenne, savoyard peu sorti de ses massifs et s'exprimant avec l'accent ?
Peut-être.
Mais ce n'est pas tout, ça ne "fait" pas tout, et le primordial n'est pas là:
Au reste, la version espagnole du livre de Roberts s'intitule Annapurna, la otra verdad: ¿Qué ocurrió realmente durante la primera expedición legendaria al Annapurna?, ce qui est autrement plus percutant, et ne donne pas du tout dans l'euphémisme.

Il faut parler de Lachenal, disais-je.
Mais il faut aussi parler de l'expé de 1950: et c'est encore mieux quand c'est Lachenal qui en parle.

C'est seulement à la lecture de ce livre-là (j'ai dû à peu près tout bouquiner sur cette expédition, pourtant) qu'on réalise combien c'était aventureux, le Népal du nord était terriblement mal cartographié pour ce qui est de la haute altitude et de ses accès, il a fallu rétablir -plutôt établir- la carte, aller errer sur le terrain pendant de longues semaines à la recherche d'accès, endurer les turistas, anthrax, furoncles et toutes les embûches du terrain; la reconnaissance par survol en avion, pratique qui va se développer dès les mêmes années 1950 pourtant, n'avait pas cours.
Le matériel était un peu léger, ou prototypique parfois, pour de telles conditions météos, de telles altitudes.

L'Annapurna s'avère être le second sommet himalayen le plus mortifère après le K2 aujourd'hui, (et dire que, jusqu'à quelques jours du dénouement, les membres de l'expédition ont hésité entre Annapurna et le Dhaulagiri !), l'exposition des camps intermédiaires, soumis aux aléas des séracs géants et des crevasses béantes, le va-et-vient quotidien, permanent, entre les camps, l'épuisement, tout ce décor est puissamment rendu.

Lachenal, méticuleux -guide toujours !- laisse d'ailleurs un topo précis et des conseils fructueux pour les futurs ascensionnistes, y partage tout l'utile apport de l'expérience de cette première: pas là pour se faire mousser et raconter une belle histoire à édifier le quidam et exalter les foules.  

La descente-calvaire, de plusieurs semaines, est enfin portée à notre connaissance (la photo que j'ai maladroitement choisie, pas vraiment à son avantage, est prise lors de cette pathétique descente).
Je songeais à Rimbaud traversant l'Abyssinie avec sa tumeur au genou, son brancard auto-conçu, le bateau, l'hôpital de Marseille...
   
Il faut parler de Lachenal, disais-je.
Comme il était lié par contrat de ne pas écrire ou divulguer quoi que ce soit sans l'aval des autorités présidant à l'expédition pendant cinq ans -traduisez Maurice Herzog et Lucien Devies- et qu'il est mort avant la fin de ce délai, c'est encore mieux quand on donne à Lachenal la parole, celle qu'on lui a confisquée.  

Beau livre, mais pas livre-objet, empreint de vacuité; certes onéreux - peut-être les médiathèques penseront-elles à l'entrer en référence ? -  utilement montagnard je trouve, jusque dans les addendas - la période Jeunesse et Montagne, la première répétition de la face nord de L'Eiger avec Lionel Terray, par exemples.
À recommander !  


Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #aventure #journal #temoignage #xxesiecle
par Aventin
le Mer 30 Déc - 21:10
 
Rechercher dans: Lecture comparée, lecture croisée
Sujet: Littérature et alpinisme
Réponses: 59
Vues: 3535

Blaise Cendrars

L'homme foudroyé

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Cendra10
Autofiction pour les uns, œuvre autobiographique pour les autres, paru en 1945.

Toujours aussi m'as-tu-vu, toujours tendre à souhait, Cendrars nous bringuebale de la guerre de 14 à la calanque d'Ensuès-la-Redonne telle qu'elle était dans les années 1920, avant de nous entraîner dans une suite de quatre, les Rhapsodies gitanes (intitulées Le Fouet, Les Ours, La Grand'route et Les Couteaux) - peut-être cette appellation de rhapsodies constitue-t-elle un hommage à Franz Liszt (?).  
En tous cas il y a ce côté fantaisie, et rappel au folklore, comme vecteur de connaissances et aussi de mode vie en transmission.  

Livre difficile à cerner, qui échappe un peu au lecteur, patchwork, tout en fragmentations et écrit à l'épate.
Au meilleur de la truculence de l'auteur, cet inégal opus se déguste sans peine.
Tout en contraste, même quand le badin est de mise, la violence n'est jamais très loin.
Dans ce bric-à-brac, on peine à ordonner un puzzle.

Amateurs de grands échafaudages, de récits montés comme l'on monte en technique de pâtisserie s'abstenir.  
On retient, pour longtemps je pense, quelques beaux caractères brossés.
Bien sûr quelques personnalités - j'aurais parié que le poète employé aux messageries maritimes à Marseille qu'évoque Cendrars à plusieurs reprises était Louis Brauquier:
Perdu, Cendrars livre son nom plus avant dans le récit, c'était André Gaillard !

On y croise Fernand Léger, pas forcément peint à son avantage; Cendrars défouraille aussi sur une certaine intelligentsia littéraire et artistique, sans prendre de gants, et, comme toujours, ne rate pas une occasion de ramener son érudition (à l'aise, Blaise, toujours le même cabotin !).
Idem les désuètes séquences automobiles sont parfois succulentes (en Amérique du Sud), mais parfois tombent un peu à plat (en France).  

Au final ce drôle d'objet vous laisse quand même -un peu- la sensation d'avoir parcouru un bouquin qui se démarque, un truc pas très ordinaire.
D'où me vient ce léger manque d'enthousiasme ?
Comme si L'homme foudroyé était un peu en-deçà par rapport à Bourlinguer ?
Pourtant, non.
Même pas.


Tag autobiographie sur Des Choses à lire Sunbea10
Sunbeam, la voiture de Cendrars à La Redonne.



Mots-clés : #autobiographie #autofiction #temoignage #violence #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Mer 25 Nov - 20:48
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Blaise Cendrars
Réponses: 31
Vues: 2272

Curzio Malaparte

Le Soleil est aveugle

Tag autobiographie sur Des Choses à lire Le_sol12

Correspondant de presse dans l’armée italienne avec grade de capitaine, Malaparte écrivit ce récit sur la bataille des Alpes pendant le mois de juin 1940, lorsque Mussolini envoie ses troupes attaquer la France, loyales malgré leur dissentiment. Ce « roman » (tel que Malaparte le met entre guillemets dans sa « Déclaration préliminaire et nécessaire »), paru dès janvier 1941 dans la presse, est d’autant plus court qu’il fut amputé par la censure : manquent les chapitres III, XVII et XVIII (les deux derniers).
Le personnage principal est un capitaine, qui sempiternellement doit « s’en aller » (pour son service ?), et où on peut reconnaître l’auteur.
C’est un compte-rendu avec de nombreuses descriptions des Alpes et des Italiens qui les franchissent, une suite de chroniques au gré des envois de Malaparte à un journal, plutôt prosaïques au commencement de chaque épisode, mais rendues poignantes par l’emballement lyrique qui les soulève parfois. Sans doute manière tourmentée dont Malaparte souffre de ne pouvoir et/ou s’efforce de témoigner de la réalité en contournant la censure, il tord la syntaxe avec des hésitations et des parenthèses, entremêle des souvenirs (par exemple d’enfance ou d’Éthiopie), croise des personnages récurrents (l’ami officier Barbiéri, ou l’alpin Calusia avec sa cloche de vache, une sorte d’incarnation de l’Italie montagnarde et pure), place peut-être des allusions qui m’échappent entre les non-dits, tergiverse de répétitions en oscillations accélérées jusqu’à la syncope jazzy entre rage et désarroi ‒ tel ce capitaine qui « s’embrouille dans l’écheveau » du brouillard…
« Le Major Cattaneo dit au Capitaine : – Eh oui, la jeunesse ! et voudrait ajouter que, voudrait justement ajouter que, mais il se rassied et regarde vers la rive opposée du lac où les hommes et les mulets défilent, la tête à l’envers dans l’eau. Les alpins rient et chantent, ils sont joyeux ce matin, même le cri des mulets semble un chant, comme si les Bataillons, ce matin, allaient à la promenade, à un quelconque exercice tactique, et ne savaient pas que là-haut, après le sommet du Col de la Seigne, les Français les attendent avec le Lebel chargé, ce ne sont certes pas les soldats du Pape, ces Français, à peine verront-ils pointer le Bataillon qu’ils tireront dessus ; et le Major Cattaneo dit j’ai l’impression de les tromper, nos garçons, oui, l’envie me prend de leur dire à haute voix que ce n’est pas une promenade, que d’ici peu les Français nous tireront dessus, que les Français ne sont pas les soldats du Pape, mais le Capitaine le regarde en souriant et lui dit ils le savent déjà, ils le savent très bien que d’ici peu les Français nous tireront dessus, (et Bristot ne se retourne pas au bruit que fait la porte en se refermant très lentement. Il dort sans un souffle, le visage moisi serré dans sa main comme un mouchoir sale) et le Major Cattaneo, assis sur l’herbe à côté du Capitaine, fume sa courte pipe, le chapeau trop petit au sommet de sa tête ronde, et il a un visage gras, des yeux pétillants, une moustache hérissée, des cheveux en désordre qui lui sortent par touffes de dessous l’aile du chapeau, un nez pâle et gonflé, et sur le visage le sourire timide d’une délicate bonté, quelque chose de fort et de bon, d’ingénu et de fort. Il est de Bergame, Cattaneo, d’une noble famille bergamasque, un cœur d’or, et il dit regardez ce nuage là-haut. Le Capitaine lève les yeux et voit sur les pics qui surplombent le glacier du Miage un nuage vert, d’un vert intense et brillant, presque un beau pré vert, et le Major Cattaneo dit il ne vous semble pas que ? Mais il s’interrompt et se tait parce qu’il s’aperçoit que le Capitaine sourit, et le Major aussi sourit, fumant sa courte pipe. »

Sous le feu de l’artillerie française, dans les névés qui s’élèvent en geysers, la vision se fait onirique, voire hallucinée (jusqu’à une lutte avec des anges) :
« Les projectiles s’élancent vers les hommes courbés, haletants, enfoncés dans la neige jusqu’aux genoux, s’élancent comme les chevaux mécaniques d’un carrousel, comme les wagonnets du haut d’une Montagne Russe, comme un homme au milieu de la route devant une machine de course lancée à 180 à l’heure. À la voix, on devine la forme : les uns ont la forme d’une tête de chien et ils s’élancent en aboyant, les autres ont une tête de serpent et ils trouent le ciel en sifflant de leur front vert triangulaire (les yeux ronds, fixes, la langue fourchue dardée hors de la gueule cruelle). D’autres ont la forme d’objets, de petits objets familiers, peignes, brosses, ciseaux, bouteilles pleines d’un liquide jaune, bobines de fil, d’autres encore la forme d’un fruit, pêches, pommes, abricots, d’autres d’épis de maïs, d’autres de visages humains, d’autres de paysages, le Bisenzio à Santa Lucia, la maison du prêtre de Coiano, le couvent de Gallici, le môle du Purgatoire à Lipari, le château de Sala Dingai dans le Choa. D’autres sont comme des têtes de cheval, la longue crinière dénouée dans le vent à travers la vallée déjà gonflée de brouillard, les yeux obliques, grands et féminins, pleins d’une pitié merveilleuse, et le hennissement, d’abord lointain et faible, se rapproche rapidement, se fait aigu, menaçant, désespéré : maintenant le bombardement ressemble à un escadron de chevaux lancés au galop contre l’ennemi, le hennissement des 155, le long hennissement des obus-chevaux s’éloigne dans l’air sale de grésil. »

La bataille historique se généralise en aversion pour l’absurdité de la guerre. Le leitmotiv « les bêtes sont folles » parcourt tout le récit, et cette folie renvoie certainement à celle des hommes.
« Je pensais que les bêtes sont bien meilleures que nous. Ce sont des êtres purs, désintéressés. […]
‒ Ce qui corrompt les hommes, ce qui les rend méchants, lâches, égoïstes, c’est la conscience de la mort. Les bêtes n’ont que l’instinct de conservation, peut-être un pressentiment lointain. Mais elles n’ont pas la conscience de la mort. Elles savent qu’elles peuvent mourir, mais non qu’elles doivent mourir. »

Le titre souligne l’indifférence des éléments aux destinées humaines.
Évidemment on songe à Kaputt. Quel style, vraiment !

Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #deuxiemeguerre #guerre
par Tristram
le Mar 3 Nov - 22:07
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Curzio Malaparte
Réponses: 16
Vues: 1195

Lawrence Durrell

Le sourire du Tao
Tag autobiographie sur Des Choses à lire 31txlc10

Désopilée par ce livre.

Comme le dit Tristam plus haut,
un récit, réjouissant au possible ,d'une rencontre avec Chang Jolan, autour d'une table de cuisine et de nombreux hors champs excellemment traduits,
et puis un second volet puissant sur la mémoire,
enfin un troisième volet que je reçois instinctivement comme délétère et morbide au sens premier (medical).
Donc je suis désopilée.
Et un quatrièpme volet , très touchant, rééditant un "incipit de l'auteur", un article de sa jeunesse sur le Tao.

Pour autant, je recommande la lecture de ce livre, ne serait ce que pour la joie de son premier volet, et le talent du second.
Le troisième n'est pas dénué d'analyse, mais c'est du point de vue de l'instinct de récepteur que j'émets une réserve. Une réserve qui relève de l'exigence d'engagement. Je ne pouvais m'y engager totalement, je sentais ça chiqué.       ? La belle affaire. Essayez donc, nous sommes tous tant différents, la réception est si mystérieuse, tissée de quêtes intimes...
Voilà pour "mon avis". (Qui est plutôt encourageant, donc)

Je me suis pourtant , il est vrai, trouvée comme esseulée, à la fin de l'ouvrage, comme orpheline d'un frère qui paraissait naitre. mais ce n'est qu' haute subjectivité de ma part.
Je peux tout de même préciser que le volet relatif à Véga m'a paru morbide au sens clinique du terme dans la mesure où il n'est pas si tenu que je m'y attendais, après les débuts, (dysfonctionnement cognitif et donc narratif, masque narratif grossier) . Quelques adjectifs noyés dans la masse des premeirs volets m'avaient alertée sur une lecture possible à multiples entrées (une condescendance comme échappée à l'auteur, subliminale)
parce qu'il semble faussement filer le sourire du tao, si habilement ourlé auparavant,(ce ne pourrait être que l'aveu de béances psychiques, mais elles se captent instinctivement et non de son fait de démiurge littéraire) ou précisément et paradoxalement l'annihiler sauvagement par un délirium discret (je ressens cela sur la base de dérapages lexicaux isolés qui déscellent la fluidité d'idée attendue et révèle une singularité de pensée bien plus sombre complexe et torturée qu'il n'y paraissait)
parce que ce troisième volet , "véga", révèle une ambivalence, finalement, qui n'est pas à mon goût, dans la psyché de l'auteur, témoignée par une perte de qualité de véracité, par des ficelles outrées de mélo chaste, par une perte soudaine de flamme incarnée, antithèse suprême du tao qu'il nous montrait si bien, jusqu'à, même, un coeur de récit littéraire et intellectuel. Sentiment de dychotomie trop vive pour être volontaire, ou de dychotomie si vive qu'elle trahit le masque, sensation de malaise face aux salades sentimentales qu'il expose, ou pour dire sans filtre : "sentiment qu'il nous tartine Véga pour la forme mais est , en vrai, en pleine phase down bipolaire, et au dépend de ce qu'il faisait espérer comme totale philosophie intégrée".

C'est le problème, d'être public : le public exige qu'on tienne jusqu'au bout la route : là commence ma subjectivité;

il déroule subtilement, microscopiquement , une posture cognitive que je rejette.

C'est pour moi une impression très intime, très fondée, et très subjective. je place mes quêtes littéraires au coeur de mes besoins, avant que de goûter l'art énonciatif et créatif. C'est ce qui me rends perméable au mainstream aussi. Ici il y a de l'art, une maitrise absolue , ou si non absolue, un génie expressif et didactique. Certes.

Dans ce livre j'ai cru trouver les deux aspects, beauté et accointance à mes quêtes, et, vous disais-je, depuis, erre comme une orpheline d'espoir en mon home triste. Fausse joie.

Je le lirai quand même, trop intriguée, mais sûrement pas bientôt, trop sûre qu'il n'était pas solide. S'il était puissant.
Qui suivrait Achille à fond, à l'heure de l'âge sensible du mûrissement sans retour, hein ? Celui qui y trouverait miroir. Et ce n'est pas le miens.


Forte de votre absolution, je n'omettrai cependant pas de vous recopier deux extraits très denses.
Cette lecture est tout de même une découverte majeure car j'ignorais totalement cette oeuvre.




(Tristam, Bédou, très heureuse de savoir que nous sommes trois minimum  à avoir goûté ce filmdocu, je le reverrai volontiers ces jours -ci ^^)

hashtag"totalemaîtrisesedel'expressiondidactique"

\Mots-clés : #autobiographie #philosophique
par Nadine
le Mer 21 Oct - 21:37
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Lawrence Durrell
Réponses: 25
Vues: 1533

Revenir en haut

Page 1 sur 12 1, 2, 3 ... 10, 11, 12  Suivant

Sauter vers: