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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 7:41

190 résultats trouvés pour nature

Nick Hunt

Où vont les vents sauvages − Marcher à la rencontre des vents d’Europe des Pennines jusqu’en Provence

Tag nature sur Des Choses à lire Oz_von10

Quatre randonnées, quatre marches vers un vent d’Europe, l’helm (nord de l’Angleterre), la bora, le fœhn et le mistral, d’un écrivain voyageur qui s’intéresse à la météo et son rapport aux hommes.
L’helm, seul « vent nommé » du pays :
« Seul dans ce lieu déserté, je découvris bientôt ce que les femmes de Kirkland avaient voulu dire en parlant de hurlements et de gémissements. Quelque chose avait dû se modifier dans la qualité de l’air, car le son du paysage changea soudain : par-dessus les souffles en rafales qui explosaient régulièrement à mes oreilles, un mystérieux murmure stagnant comme des distorsions de microphones s’élevait, une sorte de conversation malicieuse entre une dizaine de petites voix accompagnées d’un sifflement qui suggérait des branches et des spirales, des motifs complexes comme tissés dans l’air et sous tout cela, la complainte d’un animal en détresse. »

Le récit de la randonnée et les observations attentives d’Hunt alternent avec des commentaires scientifiques, historiques et culturels, allant jusqu’à une approche de Turner, qui « vénérait le pouvoir du climat. »
« Cette expérience illustrait un point basique, qui me rendrait bien service lors de mes marches : sans la disposition d’esprit nécessaire pour entrevoir un chemin, j’étais incapable de trouver le mien. Sans elle, je me perdais. »

Il me semble que la traductrice a rendu "aéraulique" par "hydraulique", ce qui, avec d’autres expressions louches, est assez fâcheux. Et c’est sans compter avec les termes non traduits sans explication, comme curricks (sorte de cairns de la région) …

La bora, vent aride qu’il cherche à partir de Trieste sur le haut plateau karstique de Slovénie puis la côte adriatique et des montagnes de Croatie, passant par des îles (camp de concentration des fascistes italiens, puis allemands et enfin des communistes yougoslaves de Tito) pour atteindre finalement Split – qu'il rencontre enfin, d’abord la bora noire, puis la blanche.
« Une chose énorme flottait dans l’air. »

« C’était moins un bruit qu’une sensation, une chose sans nom avec une énergie propre, qui effaçait la ligne de séparation entre entendre et éprouver ; pour la première fois de ma vie, je compris le son comme une force physique. »

Hunt se trouve au long de son périple pris dans le jugo, « variante locale du sirocco », vent du Sud chaud et humide, "malsain", en lutte avec l’air froid et sec du Nord contenu par le relief au-dessus de l’Adriatique.
J’ai trouvé étonnant de parler de Trieste sans évoquer Magris ; en fait les références littéraires d’Hunt sont nombreuses, quoique monomaniaques : il ne semble intéressé que par les vents !
Même un mot anglais comme golliwog (poupée de chiffon noire) n’est pas explicité ; j’ai cru comprendre que le pršut est du jambon cru (cf. prosciutto). Il me semble que l’éditeur aurait pu investir davantage dans l’appareil critique de cet ouvrage.

Puis c’est le fœhn, duquel il part à la recherche dans les Alpes suisses et liechtensteinoises. Hunt prépare son excursion sur des cartes :
« Répartie sous forme de vallées nombreuses finement ridées, avec des fractales de chaînes de montagnes violettes qui se ramifiaient et se subdivisaient, la complexité topographique de ce pays me déconcertait une fois de plus ; cela ressemblait moins à un voyage potentiel qu’aux lobes et aux hémisphères d’un cerveau distendu et informe. »

« La topographie rendait la perspective trompeuse. Ce qui semblait une simple balade sur la carte était rallongé par les contours des collines, les kilomètres comprimés comme une information encodée par un circuit imprimé. »

Comme pour la bora, les autochtones se plaignent d’affections attribuées au foehn (maux de tête, « nervosité », et même « la dépression, l’anxiété et le désespoir suicidaire »). Hunt croise aussi la tramontane et la bise.

Parti du lac de Constance et parvenu à celui de Genève en suivant le Rhin, la Reuss et le Rhône, il descend ce dernier avec le mistral dans le dos.
« Le mistral semblait résider à l’intérieur des terres, et pas simplement y passer. »

Évocation de Van Gogh en Arles :
« Mais ce que son travail au pinceau capte peut-être mieux que tout, c’est le tumulte de l’air. David Abram le formule bien : "Même dans ses autoportraits, l’air n’est jamais calme, autour de Vincent – les coups de pinceau caractéristiques ploient et s’épanchent autour de sa tête comme de l’air en mouvement, que l’on peut même voir s’insinuer dans ses vêtements, dans ses traits. L’air se tord et se répand sous forme de torsades et de tourbillons perturbés, inlassablement." »

Traversée de la steppe de la Crau :
« Je m’étais arrêté là de façon relativement simple, parce que le monde, débarrassé de facteurs de complication, était réduit à ses plus simples éléments : il n’y avait que la terre et le ciel, et l’air qui se précipitait entre les deux. »

« Cette vague sèche refluait vers la mer. Je n’étais qu’un rocher de plus pris dans son courant. Pour la première fois depuis que je marchais, je compris – du moins durant une seconde – ce qu’il se passait vraiment autour de mon corps, sous ma peau ; les molécules d’air, qui filaient à toute allure de hautes à de basses pressions avec leur cargaison d’ions chargés, redressaient une balance atmosphérique déséquilibrée. Ce qui paraissait une force violente, déchirante, était en fait le rétablissement de la paix ; ce qui semblait un mouvement déchaîné était une tentative d’atteindre la quiétude.
Où le vent va-t-il, en réalité ? Où commence et où finit-il ? Il voyage, mais il n’arrive jamais, il erre partout et nulle part. Nous nageons dans une mer invisible d’atomes. Chercher à savoir où un souffle particulier termine son parcours et où un autre l’entame revient à vouloir voir l’endroit où deux océans se rejoignent. De ce point de vue, les vents sont différents des marches, pour lesquelles les fins et les débuts constituent des frontières fondamentales. Et pourtant, d’un autre point de vue, les vents sont comme les marcheurs. Ces derniers sont attirés dans le vaste monde – pas tant poussés dans le dos, qu’aspirés par les mystérieux vides de compréhension qui les attendent plus loin –, mais bien souvent sans être conscients des pressions qui les contraignent. Ils voyagent d’un endroit à l’autre dans l’attente que ces pressions s’équilibrent. Jusqu’à ce qu’ils gagnent une plaine assombrie. Et atteignent la quiétude. »


\Mots-clés : #nature #voyage
par Tristram
le Dim 18 Sep - 13:05
 
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Sujet: Nick Hunt
Réponses: 2
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Cormac McCarthy

Des villes dans la plaine

Tag nature sur Des Choses à lire Des_vi10

Dans ce troisième tome de la Trilogie des confins nous retrouvons John Grady Cole (De si jolis chevaux) et Billy Parham (Le grand passage), qui travaillent ensemble comme cow-boys dans un ranch au Nouveau-Mexique, à la frontière du Texas et du Mexique (région économiquement défavorisée et que l’armée va réquisitionner). On retrouve aussi les dialogues laconiques de rudes taiseux dans un récit où l’action est lente, et qui détaille les gestes du savoir-faire passionné des chevaux.
John Grady tombe amoureux d’une très jeune prostituée dans un bordel de Juárez (Mexique) : c’est la belle Magdalena, par ailleurs épileptique, aux mains de son proxénète, Eduardo, et de l’alcahuete (entremetteur) de ce dernier, Tiburcio. John Grady va jusqu’à vendre son cheval pour la racheter par l’entremise de Billy, qui rencontre Eduardo ; il rafistole une petite maison d’adobe en ruine dans la montagne.
Les temps changent ; le vieux M. Johnson :
« Au bout d’un moment le vieil homme dit : Le lendemain de mes cinquante ans en mars 1917 je suis allé à cheval jusqu’au puits de Wilde, là où était la maison du ranch dans le temps, et il y avait six loups morts suspendus à la clôture. J’ai longé la clôture en passant la main dans leur fourrure. Je regardais leurs yeux. Un trappeur de l’administration les avait apportés là la veille au soir. On les avait tués avec des appâts empoisonnés. De la strychnine. Ou autre chose. Là-haut dans les Sacramentos. Une semaine plus tard il en a encore apporté quatre. Je n’ai pas entendu de loups dans le pays depuis. Sans doute que c’est une bonne chose. Ils peuvent être terribles pour le bétail. Mais je crois que j’ai toujours été comme qui dirait superstitieux. Je n’étais pas quelqu’un de religieux, certainement pas. Et j’ai toujours pensé qu’une créature peut vivre et mourir mais que la sorte de créature qu’elle était serait toujours là. Je ne savais pas qu’on pouvait tuer ça avec du poison. Voilà plus de trente ans que je n’ai pas entendu le hurlement d’un loup. Je me demande où il faudrait aller pour en entendre un. Il n’existe peut-être plus d’endroit comme ça. »

Impressionnante chasse au lasso des chiens sauvages qui tuent les veaux dans le chaparral.
Considérations sur le Mexique où les gens sont extrêmement accueillants, où on est vite tué.
Un vieux maestro mexicain aveugle (celui de Le grand passage ?) sympathise avec John Grady, lui apprend qu’Eduardo est amoureux de Magdalena, et lui raconte l’histoire d’un mourant qui demanda à son ennemi de devenir le padrino (parrain) de son enfant.
Le plan de John Grady pour l’évasion de Magdalena échoue : elle est égorgée par Tiburcio. John Grady tue Eduardo qu’il a provoqué dans un duel au couteau, et meurt de ses blessures. Billy rapporte son corps aux États-Unis, comme autrefois celui de son frère.
Billy, soixante-dix-huit ans, est devenu un vagabond. Il rencontre un autre vagabond (métaphysicien) qui lui raconte son rêve d’un vagabond se réveillant de son propre rêve dans une sorte de cérémonie sacrificielle antique (et peut-être mésoaméricaine).
« Le narrateur eut un sourire mélancolique comme un homme qui se souvient de son enfance. Ces songes-là nous révèlent aussi le monde, dit-il. Nous nous souvenons à notre réveil des événements dont ils se composent alors que le récit est souvent fugace et difficile à retenir. C’est pourtant le récit qui donne vie au rêve alors que les événements eux-mêmes sont souvent interchangeables. D’un autre côté les événements qui se produisent quand nous sommes éveillés nous sont imposés et le récit est l’axe insoupçonné autour duquel leur trame doit être tissée. Il nous appartient de peser et de trier et d’ordonner ces événements. C’est nous qui les assemblons pour en faire l’histoire que nous sommes nous. Tout homme est le poète de sa propre existence. C’est ainsi qu’il se rattache au monde. Car s’il s’évade du monde qu’il a rêvé cette évasion est à la fois sa punition et sa récompense. […]
Aux heures de veille le désir qui nous pousse à façonner le monde à notre convenance conduit à toutes sortes de paradoxes et de difficultés. Les choses en notre pouvoir sont agitées de profondes turbulences. Mais dans les rêves nous nous trouvons dans cette vaste démocratie du possible et c’est là que nous devenons d’authentiques pèlerins. Que nous allons au-devant de ce que nous devons rencontrer. »


\Mots-clés : #amitié #amour #aventure #mort #nature #violence
par Tristram
le Sam 17 Sep - 14:09
 
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Sujet: Cormac McCarthy
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Élisée Reclus

Étude sur les dunes

Tag nature sur Des Choses à lire Zotude10

Observations sur la mécanique des dunes, dans les Landes notamment, mais pas uniquement. Comment provoquer leur formation, et surtout les moyens de les fixer. Une fois de plus, je suis enchanté par ces phénomènes naturels tels que les décrit Reclus, que ce soit les habitants obligés de transférer leurs villages face à leur avancée, où les étangs qui reculent en montant derrière elles.
« D’abord séparées de l’Océan par un mince cordon de sable, comme il s’en forme souvent sur les plages basses, ces baies changées en étangs ont été peu à peu repoussées vers l’intérieur des terres par les sillons parallèles des dunes. Sous l’énorme pression des sables, elles ont gravi, pour ainsi dire, la pente du continent. […]
Ainsi les grains de sable que le vent pousse devant lui ont suffi, pendant le cours des siècles, à changer des golfes d’eau salée en étangs d’eau douce et à les porter dans l’intérieur du continent à une hauteur considérable au-dessus de l’Atlantique. »

Déjà que j’aimais les dunes…

\Mots-clés : #essai #nature
par Tristram
le Ven 2 Sep - 17:50
 
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Sujet: Élisée Reclus
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Kenneth White

La Maison des marées

Tag nature sur Des Choses à lire La_mai13

Écossais devenu Français, Kenneth White s’est installé à Trébeurden près de Lannion, Côtes-du-Nord devenues Côtes-d’Armor, après dix-sept années passées dans le Sud-Ouest.
Lu après Le phare, voyage immobile, de Paolo Rumiz, dans un esprit proche – la mer, son « esprit pélagien » − (et de même origine – bouquinerie Emmaüs, avec peut-être, qui sait, le même ancien propriétaire), ce livre est aussi un « voyage immobile », évoque également le goût du « mauvais temps », et porte le même message, celui du gâchis par l’espèce humaine de notre environnement. Avec sa composante « celte » et son appétit de jouissance de l’existence, White rapporte son quotidien de bibliophile en « l’atelier océanique », sans omettre les visites intempestives d’éclopés, manuscrits en mal d’éditeur et autres indésirables qui abondent.

« C'est surtout quand la pluie tourbillonne autour de la maison que j'aime lire de vieux livres et consulter d'anciennes cartes. »

« Il y a une musique du paysage. On l’a rarement écoutée. Avant la civilisation, oui, peut-être – et encore. Peut-être les hommes primitifs guettaient-ils uniquement les bruits, les sons qui concernaient leur survie : le craquement d’une branche signalant l’approche d’un animal, le vent qui annonce la tempête… Loin d’entrer dans le grand rapport, ils rapportaient tout à eux. Il est possible que j’exagère. Peut-être qu’ici et là il y avait des oreilles pour écouter la musique pure du paysage qui n’annonce rien. Ce qui est sûr, c’est qu’avec l’arrivée de la civilisation et surtout son développement, on n’écoute plus rien de tel. Le civilisé écoute les harangues politiques, il écoute les homélies religieuses, il écoute toutes sortes de musiques préfabriquées, il s’écoute. Ce n’est que maintenant (la fin de la civilisation ?) que certains, ces solitaires, des isolés, se remettent à écouter le paysage. »

« Quand je ne peux pas me concentrer sur autre chose, je note tout ce que je vois, tout ce que j’entends. C’est fou la quantité de détails que l’on remarque de cette manière-là, et le sens aigu de la réalité que cela procure. »

L'étalage béat de son bonheur de privilégié, la moquerie des indésirables qui le dérangent m'ont cependant un peu indisposé.

\Mots-clés : #autobiographie #contemporain #nature #ruralité #viequotidienne
par Tristram
le Lun 25 Juil - 12:01
 
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Sujet: Kenneth White
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Pierre Moinot

Le Guetteur d’ombre

Tag nature sur Des Choses à lire Le_gue10

Le narrateur revient dans la région où il a ses habitudes de chasse saisonnière au cerf. C’est l’époque du brame, et il chemine bientôt seul dans la forêt, dans une quête qui n’est pas que celle de son gibier, qu’il apprend à connaître, interprétant les traces, menant de long affûts.
« …] j’ai toujours cherché quelque chose, au-delà. »

C’est un journaliste qui eut une expérience d’ethnographie en Afrique, et une enfance marquée par la recherche des silex taillés préhistoriques ; le texte passe parfois au "je". Son ami le vieux garde est gravement malade ; plusieurs femmes gravitent autour de lui.
S’opposent la nature et la cité de laquelle il s’est temporairement retiré, dans un élan à caractère génésique où remontent les souvenirs, sa compagne (une restauratrice de peinture) et sa fille pour les plus récents ; il médite sa destinée, songe au passage du temps dans l’humanité (archéologie) comme dans son existence.
« Qu’est-ce que c’est que ma vie quand l’ayant si fortement remplie, je la sens si vide ? Le piège est fermé. Les gestes ne conduisent qu’à des usures. »

Prégnance des odeurs, chez l’humain comme chez l’animal. Observations sur la forêt, et notamment les cerfs, comme le « page » du vieux mâle qu’il cherche.
On retrouve la notion de mètis dont parle Marc Giraud dans Darwin, c’est tout bête :
« Ainsi le garde, qui recommandait de se mettre à la place des cerfs, prétendait-il que celui-là avait déjà su deviner ce qu’attendait son chasseur, pour le déjouer. »

Les remarques d’ordre psychologique sont également intéressantes :
« Elle l’exhortait dans ce moment toujours difficile où il devait enfin se séparer d’elle, où le départ, au fur et à mesure qu’il se rapprochait, brouillait les espoirs du voyage. »

J’ai retrouvé là nombre de mes préoccupations sur le rapport à la nature.

\Mots-clés : #mort #nature #ruralité #solitude #traditions
par Tristram
le Mar 19 Juil - 12:35
 
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Sujet: Pierre Moinot
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Denis Diderot

Le Rêve de d'Alembert

Tag nature sur Des Choses à lire Le_rzo11

Relecture de ces trois dialogues imaginaires qui m’ont enthousiasmé à l’époque, La Suite d'un entretien entre M. d'Alembert et M. Diderot, Le Rêve de d'Alembert et Suite de l'entretien précédent. Cette fois j’ai lu une introduction de Colas Duflo, qui présente utilement la situation, dans la pensée du XVIIIe, des monisme et dualisme (existence d’une âme immatérielle), du vitalisme et surtout du matérialisme (sensibilité de la matière).
« …] un matérialisme nourri de la connaissance de la science et de la philosophie de son temps, avec ce qu'elles impliquent comme compréhension du vivant et de la nature en son ensemble [… »

Cette conception me paraît féconde à la lumière des découvertes ultérieures, notamment celle de l’évolution du vivant ; la question est le « passage de la matière inerte à la matière sensible », et de l’animal à l’homme, à la pensée.
Des notions puissantes, tel que la « grappe d’abeilles », l’essaim comme organisme (organisé !), et la conscience (de soi) qui repose sur la mémoire…
« C'est que tout tient dans la nature, et que celui qui suppose un nouveau phénomène, ou ramène un instant passé, recrée un nouveau monde. »

Cet extrait d'une belle méditation...
« Tout change. Tout passe. Il n'y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse. Il est à chaque instant à son commencement et à sa fin. Il n'en a jamais eu d'autre, et n'en aura jamais d'autre. »

... entre en résonance avec la lettre de Diderot à Sophie Volland le 15 octobre 1759 :
« Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la vie et la mort, c'est qu'à présent vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d'ici vous vivrez en détail. »

… qui elle-même semble introduire celle-ci :
« La vie ? Une suite d'actions et de réactions… Vivant, j'agis et je réagis en masse… mort, j'agis et je réagis en molécules… Je ne meurs donc point… Non, sans doute, je ne meurs point en ce sens, ni moi, ni quoi que ce soit… Naître, vivre et passer, c'est changer de formes… Et qu'importe une forme ou une autre ? Chaque forme a le bonheur et le malheur qui lui est propre… »

L’Encyclopédie, le Supplément au Voyage de Bougainville, nombre d’auteurs anciens ou plus récents alimentent ces causeries exposant les idées de Diderot. Au-delà de l’intérêt historique ou épistémologique, et même incapable d’y démêler ce qui est dorénavant infirmé du possible, c’est une belle écriture, dont la lecture, comme celle de Lucrèce, Darwin (ou encore Hubert Reeves), enthousiasme l’esprit !

\Mots-clés : #nature #philosophique
par Tristram
le Ven 13 Mai - 12:59
 
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Sujet: Denis Diderot
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Edward Abbey

Le Feu sur la montagne

Tag nature sur Des Choses à lire Le_feu10

Billy, douze ans, revient passer les grandes vacances d’été dans le ranch de son grand-père, dans le désert du Nouveau-Mexique (j’imagine aisément son bonheur).
« Les arbres étaient vivants, en proie à une douce excitation, ils murmuraient, ils profitaient de la meilleure heure de la journée. Le soleil levé, ils allaient devoir entrer en somnolence pour traverser la chaleur desséchante du jour. Je savais ce qu’ils pouvaient ressentir. Je savais ce qu’ils ressentaient. »

« Les vaches, qui pouvaient aller et venir à leur guise, mangeaient ce qu’elles trouvaient, mais ne pouvaient se contenter de cette maigre végétation pour survivre. Elles broutaient les rudes arbustes du désert – les buissons d’acacias, de chamisas, de cliffroses, d’éphèdres et de mesquites. Quand les temps étaient durs, quand les temps étaient très durs, elles pouvaient même manger les figues de Barbarie, parfois avec l’aide de leur rancher qui passait d’abord ces cactus au lance-flammes pour en brûler les épines. Si ça ne suffisait pas, le rancher devait acheter du fourrage. S’il se ruinait en fourrage, il n’avait plus qu’à vendre son bétail et attendre la pluie, attendre une meilleure année. Si la pluie tardait trop à venir, il vendait son ranch ou laissait la banque le lui prendre. Plus le ranch était petit, plus ce risque était grand, et mon Grand-père Vogelin était un des rares ranchers indépendants qui fût parvenu, bon an mal an, à survivre à la grande roue de la sécheresse et de la crise. Il s’en était rarement bien sorti, mais il s’en était toujours sorti. »

Mais voilà, le gouvernement l’expulse « pour l’agrandissement du Champ de Tir de Missiles de White Sands ». Comme divulgâché par Topocl, le vieil homme résistera jusqu’au bout. Hymne au dégagisme sur le mode western.
« Vous êtes, monsieur, le seul homme de toute cette région à refuser d’admettre que la sécurité nationale prime sur la propriété privée et sur les sentiments individuels. »


\Mots-clés : #insurrection #nature
par Tristram
le Mer 11 Mai - 12:19
 
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Sujet: Edward Abbey
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Marc Giraud

Darwin, c’est tout bête - Mille et une histoires d’animaux pour comprendre l’évolution

Tag nature sur Des Choses à lire Darwin10

« En tant que naturaliste de terrain (ce qui veut dire "amateur d’observations in situ"), je vous propose une approche de l’illustre Darwin qui n’est ni celle de la génétique, ni celle de la philosophie, ni celle de l’histoire, mais plutôt le point de vue du zoologiste ou de l’éthologiste, voire de l’écologiste. »

Tout l’intérêt de ce livre est dans la vulgarisation claire, voire plaisante, de la fameuse « transmutation des espèces » élaborée par ce biologiste majeur – rien moins que l’histoire de la vie. En effet, cette théorie est aussi délicate à manipuler que sujette à mésinterprétation ; les œuvres écrites de Darwin sont difficiles à apprécier par le néophyte, en dehors du plaisir littéraire : on accède malaisément à son exégèse, qui par ailleurs n’est pas achevée, ou au moins ne fait pas entièrement consensus.
De plus l’ouvrage est très bien structuré :
Sommaire a écrit:Avant-propos de l’auteur

I La vie originale d'un naturaliste
Darwin, un drôle d'oiseau
- Quelques dates clés
- La nature est son école
- Darwin part en bateau
- Le Darwin nouveau est arrivé
- Des vers de terre chez les Darwin

II La théorie de l'évolution
Et les animaux apparurent
- La vérité vint des asticots
- Les idées bougent, les animaux s'animent
- Les fossiles, archives de l'évolution
Les animaux évoluent
- Rendez-vous manqué avec les pinsons
- Sélection artificielle chez les pigeons
- La " lutte " pour la vie
- Publication de L'Origine des espèces
- Un oiseau surgi du sol
Les animaux succèdent aux animaux
- L'évolution des organes
- Les ancêtres du cheval et de la baleine
- Au fait, qu'est-ce qu'une espèce ?
- Les vacheries de la classification
L'évolution en marche
- L'apparition des espèces en direct
- L'énigme ornithorynque
- Les animaux évoluent ensemble

III L'évolution de la théorie
Les animaux d'adaptent, la théorie aussi
- Des petits pois et des petites mouches
- Du nouveau dans la théorie
- Le sexe des crocodiles
Bêtes de sexe
- La sélection sexuelle
- Quand il y a des gènes, il y a du plaisir
- La loi « du plus fort » n’est pas toujours la meilleure
Les animaux s'entraident
- La sélection familiale
- Associations de bienfaiteurs
Les animaux s'expriment
- L'évolution des comportements
- Les primates nous épatent
Les animaux nous posent question
- Les mammifères marrants
- Les animaux vont nous manquer

IV – Conclusion
Y a-t-il un naturaliste dans la salle ? (Coupés de la nature)

Postface de Claude Sastre (Paroles de botaniste)
Annexes
- Le divin scarabée péteur
- Interro surprise
Bonnes adresses (Des sites à citer)
Bibliographie
Remerciements
Index des noms propres
Index des noms d’espèces

(Merci aux éditions Laffont de penser à mon petit cadeau pour avoir corrigé et complété le sommaire disponible sur leur site internet.)
D’abord, l’homme est admirable : doué d’empathie comme de curiosité pour tout ce qui est vivant, Darwin est aussi d’une ouverture d’esprit et d’une rigueur exemplaires.
« Dans ses écrits, il ne prétend pas expliquer tout, il ne dissimule pas ses questions, et c’est là sa force. Il fonde sa démarche sur d’innombrables exemples, mais, quand il repère une faille dans sa théorie, il l’expose, désireux de stricte vérité. »

(Il est frappant de constater que Darwin part, dans sa progression scientifique, de la découverte du "temps long" de la géologie, et de l’évolution géologique de la planète, apport peut-être plus déterminant que l’existence des fossiles.)
D’abord, la notion principale (et on notera que notre espèce ne tient toujours pas compte du fait que notre planète est un espace limité) :
« La limitation des ressources, et le partage de l’espace entre les espèces a toujours existé dans la nature. Cette notion de limite fut l’épine dorsale de la théorie de Darwin. […]
Les éléphants nous montrent que seuls les individus les mieux adaptés aux contraintes du milieu survivent. »

« Pour Charles Darwin, l’évolution est une lente succession de petites variations progressives. »

Mais des bonds à ces gradations progressives il semble bien que soient également retenus par la sélection naturelle de grands sauts évolutifs par mutation.
« L’hypothèse de la Reine Rouge », qui explique comme il faut toujours avancer pour garder un équilibre dans la concurrence des espèces (notamment entre prédateurs et proies) en une sorte de « course aux armements » perpétuelle, est particulièrement bien présentée.
De même est rendu de manière captivante le handicap séducteur des caractères sexuels secondaires (bois des cerfs, queue des paons, etc.) – et quelle diversité dans les stratégies pour assurer sa descendance individuelle !
À propos de l’éthologie et de nos rapports aux animaux qui ont parfois une intelligente plus différente qu’inférieure à la nôtre :
« Par un effet de miroir étonnant, considérer l’intelligence animale nous rend plus intelligents. Nous sommes en train de redécouvrir la mètis, une forme de pensée oubliée des Grecs anciens. Mélange de flair, d’inventivité, de souplesse d’esprit, d’attente vigilante, de sens de la prévision, de ruse et d’intelligence, la mètis s’apprend au contact intime des animaux. Utile au chasseur qui doit deviner le comportement de sa proie, elle consiste à se mettre dans la peau de l’autre et à adopter sa vision du monde. Cette stratégie de rapport à l’altérité et à la nature, s’applique aussi bien aux hommes qu’aux bêtes. »

Les perspectives de l’espèce humaine (livre publié en 2009) sont à peine esquissées, mais…
« Selon Robert Barbault, la sélection économique a en partie pris la place de la sélection naturelle en suivant des mécanismes semblables. Sous cet angle, on peut considérer l’humain de demain comme une créature destinée à multiplier des euros ou des dollars, manipulé non pas par un gène égoïste, mais par un "argent égoïste" amoral et inhumain. Nous en constatons déjà les effets, notamment avec la politique froidement commerçante des multinationales. Quels que soient les progrès espérés des manipulations génétiques, nous pouvons aussi en craindre les dérives mercantiles. L’expansion imposée des cultures OGM dans le monde, la traque des cultivateurs canadiens, les suicides en masse des paysans indiens face à cette dictature économique n’indiquent pas une évolution vers un mieux-être de l’humanité.
L’être humain est à ce point dominant sur la planète que le seul animal capable de lui nuire, c’est lui-même ! D’où cette deuxième réversibilité de l’évolution, ou plutôt cet effet boomerang : les sélections culturelle et économique, dégagées des contraintes naturelles, se heurtent désormais aux conséquences mêmes de leur action sur l’environnement. »

J’ai aussi beaucoup apprécié l’attention attirée sur de mauvaises interprétations, trop littérales, des termes comme « la lutte pour la vie » :
« Le mot "adaptation" implique à tort une idée de réponse à l’environnement, comme si un animal donné se transformait spontanément selon ses besoins. "Exaptation" est plus exact, car il montre que c’est ce que possède déjà l’animal qui peut être sélectionné. L’hérédité n’est pas modifiée par l’usage ou le non-usage mais seulement triée. »

Une excellente introduction à cette découverte essentielle, et un complément approprié aux lectures des biologistes, éthologistes et écologistes, notamment Stephen Jay Gould, Richard Dawkins et Pascal Picq.

\Mots-clés : #biographie #ecologie #nature #science
par Tristram
le Jeu 5 Mai - 12:50
 
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Sujet: Marc Giraud
Réponses: 4
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Edouard Bureau

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La Grande Vallée

Sur l’alpage de la Grande Vallée, on partage fromages et eau-de-vie entre amis, les chevriers mènent leur troupeau vers les herbes les plus grasses. Ils rêvent d’étoiles, d’amour et de chansons. Tout n’est que splendeur, ce monde semble immuable…

Et pourtant arrive au village le Grand Batave, un gars du Nord qui prêche le Progrès et la Grande Industrie. S’il séduit les villageois, Merle et La Barbe, les deux chevriers,  la vieille sorcière Dania et le peintre-musicien voient bien que c’est la fin d’un temps qu’ils ont aimé. Leur révolte sera terrible, magnifique, déchirante, dans le feu et la neige.

Les chevriers parlent comme des poètes, les biquettes philosophent plaisamment. La beauté des paysages et le silence sont source de ce grand bonheur qui ne veut renoncer à lui-même. Ramuz n’est pas loin.



Un conte, une aventure, un combat.


\Mots-clés : #nature #social
par topocl
le Mer 27 Avr - 14:45
 
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Sujet: Edouard Bureau
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Doug Peacock

Une guerre dans la tête

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Doug Peacock évoque sans relâche son « vieil ami, l’écrivain anarchiste Edward Abbey », mentor paternel qu’il fréquenta vingt ans, jusqu’à sa mort comprise, et auteur de Le Gang de la Clef à Molette où Doug apparaît sous les traits de Hayduke.
Voilà un texte assez décousu qui mêle marches souvent solitaires dans différents paysages, évidemment les zones arides états-uniennes, mais aussi, en alternance, le Dhaulagiri au Thibet (sur les traces de la panthère des neiges, où il a une hémorragie dans la gorge, comme Abbey mortellement malade). Revient également de façon récurrente le souvenir traumatique du Vietnam, le vécu de son syndrome du vétéran, l’impression laissée par le massacre de My Lai. Toujours partagé entre son foyer et ses « moyens primitifs d’introspection – la marche, la solitude, le contact avec la nature − », Peacock se reconnaît (et est officiellement reconnu comme) asocial.
« Cela me convenait parfaitement : un paysage désert est un antidote au désespoir. »

« J’avais toujours vu dans la chasse la clef de voûte de l’évolution humaine. »

« Je crois que pour moi, les hélicoptères représentent le Mal en personne. Au Vietnam, ils semaient la mort à tout vent dans le ciel, en toute impunité. »

« D’avoir lâché prise, d’avoir chuté, m’avait calmé. La mort n’est pas l’adversaire de la vie, me dis-je, l’ennemie, c’est la peur d’appréhender la vérité, la crainte d’une véritable introspection. Ed m’avait appris cela, et ce soir-là j’éprouvai avec humilité la vérité de ses paroles. En fin de compte, il fallait lâcher prise, laisser aller la colère, le désir de possession et les attachements, laisser aller jusqu’au désir. »

« Je frôlai un genévrier et m’arrêtai soudain ; je sentais une odeur âcre de sécrétions félines, trop puissante pour provenir d’un simple chat sauvage. Je le savais d’expérience, car j’étais depuis longtemps familier de l’odeur des lynx, et j’avais un jour eu la bonne fortune de pouvoir sentir l’odeur fraîche d’un jaguar dans la Sierra Madré et, chose encore plus rare, celle d’un tigre de Sibérie, sur la rive d’un fleuve de l’Extrême-Orient russe. Cette région n’était pas une zone de jaguars, l’odeur provenait donc d’un couguar. La piste était toute fraîche. »

« La guerre est elle aussi un voyage initiatique. »

Considérations sur les vestiges indiens : les kivas (chambres cérémonielles des Indiens Pueblos, généralement de forme circulaire), les peintures rupestres avec Kokopelli, le joueur de flûte mythique ; évidemment rencontres avec des grizzlis ; fantasmes de félins.
On perçoit le désarroi de Peacock, où sourd aussi, parmi de déchirantes contradictions, une sorte d’élan mystique, ou plutôt un sens du sacré.

\Mots-clés : #amérindiens #ecologie #guerre #guerreduvietnam #initiatique #mort #nature
par Tristram
le Jeu 21 Avr - 12:31
 
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Sujet: Doug Peacock
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Cormac McCarthy

Le grand passage

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Dans le sud des États-Unis, à proximité de la frontière mexicaine, Billy Parham, seize ans, son frère Boyd, quatorze ans, et leur père Will tentent de piéger une louve solitaire. Remarquables observations sur la faune sauvage :
« Les éleveurs disaient que les loups traitaient le bétail avec une brutalité dont ils n’usaient pas envers les bêtes fauves. Comme si les vaches avaient éveillé en eux on ne savait quelle fureur. Comme s’ils s’étaient offensés d’on ne savait quelle violation d’un ordre ancien. D’anciens rites. D’anciens protocoles. »

« À la nuit elle descendait dans les plaines des Animas et traquait les antilopes sauvages, les regardant s’enfuir et volter dans la poussière de leur propre passage qui s’élevait du fond du bassin comme une fumée, regardant l’articulation si exactement dessinée de leurs membres et le balancement de leurs têtes et la lente contraction et la lente extension de leur foulée, guettant parmi les bêtes de la harde un signe quelconque lui désignant sa proie. »

« Elle passa près d’une heure à tourner autour du piège triant et répertoriant les diverses odeurs pour les classer dans un ordre chronologique et tenter de reconstituer les événements qui avaient eu lieu ici. »

Elle est finalement capturée par Billy, qui a recueilli les paroles d’un vieux trappeur renommé ; il décide de la ramener au Mexique d’où elle est venue. Péripéties western avec cowboy typiquement impavide, insondable. Il est généralement bien reçu quand il rencontre quelqu’un ; on lui offre un repas et il remercie ponctuellement. Aussi confirmation que l’imaginaire autour du loup est le même partout, y compris au Mexique, dont une esquisse est donnée.
« Ceux qui étaient trop soûls pour continuer à pied bénéficiaient de tous les égards et on leur trouvait une place parmi les bagages dans les charrettes. Comme si un malheur les eût frappés qui pouvait atteindre n’importe qui parmi ceux qui se trouvaient là. »

Billy préfère tuer lui-même la louve recrue dans un combat de chiens.
Puis il erre dans la sierra ; il y rencontre un vieux prêtre « hérétique » qui vit dans les ruines d’un tremblement de terre (le « terremoto » de 1887 ; il y a beaucoup de termes en espagnol/mexicain, et il vaut mieux avoir quelques notions et/ou un dictionnaire).
« Tout ce dont l’œil s’écarte menace de disparaître. »

« Si le monde n’est qu’un récit qui d’autre que le témoin peut lui donner vie ? »

« Alors que penser de cet homme qui prétend que si Dieu l’a sauvé non pas une mais deux fois des décombres de la terre c’est seulement pour produire un témoin qui dépose contre Lui ? »

Billy rentre chez lui, et découvre que ses parents ont été massacrés par deux voleurs de chevaux.
Il repart au Mexique avec Boyd. Les deux sont de très jeunes blonds (güero, güerito), et à ce titre sont généralement considérés avec sympathie ; ils deviendront vite renommés suite à leurs contacts avec alternativement de braves gens et des brigands.
« Une créature venue des plateaux sauvages, une créature surgie du passé. Déguenillée, sale, l’œil et le ventre affamé. Tout à fait inexplicable. En ce personnage incongru ils contemplaient ce qu’ils enviaient le plus au monde et ce qu’ils méprisaient le plus. Si leurs cœurs battaient pour lui, il n’en était pas moins vrai que pour le moindre motif ils auraient aussi bien pu le tuer. »

Ils récupèrent un de leurs chevaux, sauvent une jeune Mexicaine d’une tentative de viol, et l'emmènent avec eux. Ils rejoignent une troupe de saltimbanques, puis reprennent quelques autres chevaux. Boyd est gravement blessé par balle dans une escarmouche avec les voleurs.
Billy fait une autre rencontre d’importance, un aveugle, révolutionnaire victime d'affrontements avec l’armée.
« Il dit que les hommes qui avaient des yeux pouvaient choisir ce qu’ils voulaient voir mais qu’aux aveugles le monde ne se révélait que lorsqu’il avait choisi d’apparaître. Il dit que pour l’aveugle tout était brusquement à portée de main, rien n’annonçait jamais son approche. Origines et destinations devenaient des rumeurs. Se déplacer c’était buter contre le monde. Reste tranquillement assis à ta place et le monde disparaît. »

Boyd disparaît avec la jeune fille, Billy retourne un temps aux États-Unis, où il est refusé dans l’enrôlement de la Seconde Guerre mondiale à cause d’un souffle au cœur. Revenu au Mexique, il apprend que Boyd est mort (ainsi que sa fiancée).
« Le but de toute cérémonie est d’éviter que coule le sang. »

Considérations sur la mort, « la calavera ».
Un gitan, nouvelle rencontre marquante (il s’agit d’un véritable roman d’apprentissage), développe une théorie métaphysique sur la vérité et le mensonge à propos d’un avion de la Première Guerre mondiale qu’il rapporte au père d’un pilote américain.
« Chaque jour est fait de ce qu’il y a eu avant. Le monde lui-même est sans doute surpris de la forme de ce qui survient. Même Dieu peut-être. »

« Les noms des collines et des sierras et des déserts n’existent que sur les cartes. On leur donne des noms de peur de s’égarer en chemin. Mais c’est parce qu’on s’est déjà égaré qu’on leur a donné ces noms. Le monde ne peut pas se perdre. Mais nous, nous le pouvons. Et c’est parce que c’est nous qui leur avons donné ces noms et ces coordonnées qu’ils ne peuvent pas nous sauver. Et qu’ils ne peuvent pas nous aider à retrouver notre chemin. »

« Il dit que pour les gens de la route la réalité des choses avait toujours de l’importance. Il dit que le stratège ne confondait pas ses stratagèmes avec la réalité du monde car alors que deviendrait-il ? Il dit que le menteur devait d’abord savoir la vérité. »

« Il dit : ce que les hommes ne comprennent pas c’est que ce que les morts ont quitté n’est pas le monde lui-même mais seulement l’image du monde dans le cœur des hommes. Il dit qu’on ne peut pas quitter le monde car le monde sous toutes ses formes est éternel de même que toutes les choses qui y sont contenues. »

Intéressantes précisions sur le corrido, ballade épique ou romancée, poésie populaire évoquant l’amour, la politique, l’histoire (voir Wikipédia) :
« Le corrido est l’histoire du pauvre. Il ne reconnaît pas les vérités de l’histoire mais les vérités des hommes. Il raconte l’histoire de cet homme solitaire qui est tous les hommes. Il croit que lorsque deux hommes se rencontrent il peut arriver l’une ou l’autre de deux choses et aucune autre. L’une est un mensonge et l’autre la mort. Ça peut vouloir dire que la mort est la vérité. Oui. Ça veut dire que la mort est la vérité. »

Ce long roman bien documenté, qui m’a beaucoup plu, est avant tout un hymne assez traditionnel et pathétique du mythe fondateur des États-Unis, le poor lonesome cowboy et son existence rude et libre dans l’immense marge des confins.
Style factuel, congru à des personnages taiseux, pas de psychologie abordée mais des descriptions détaillées (équipement du cheval, confection des tortillas, médecin soignant Boyd, etc.) : en adéquation complète avec le contenu du discours.

\Mots-clés : #aventure #fratrie #independance #initiatique #jeunesse #mort #nature #solitude #violence #voyage
par Tristram
le Mer 13 Avr - 12:35
 
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Sujet: Cormac McCarthy
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Rick Bass

Les derniers grizzlys

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Rick Bass part avec Doug Peacock (Mes années grizzlys) et un autre ami (avec sa chienne) dans les monts San Juan (les Rocheuses méridionales, au sud du Colorado) à la recherche des grizzlys, qui y sont portés disparus. La preuve de leur présence pourrait être apportée par des poils contenus dans leurs excréments. L’idée est que des rescapés se sont adaptés en survivant dans les zones peu fréquentées.
« Pendant des siècles, les prairies qui bordent la rivière à nos pieds ont poussé les grizzlys à descendre des San Juan à la fin de l’hiver ; ils étaient attirés par les premières pousses vertes, les moutons, le bétail, les fermes. Il en allait de même avec les loups. Ces pâturages verdoyants au printemps, si tentants, si nécessaires.
Seuls ont survécu ceux qui ont appris à résister à cette tentation. Ceux qui n’ont pas cherché à être les plus forts, mais seulement à se terrer, à se creuser un refuge, à supporter. »

Ce qui est passionnant dans cette chronique d’un périple d’une petite semaine, c’est bien sûr l’immersion dans un vestige de la nature sauvage :
« C’est la terrible fascination de notre espèce pour le passé, cette sorte d’attirance magnétique, qui nous pousse à le revivre : il nous saute à la figure comme s’il voulait nous faire croire qu’il existe un dessein qui le contrôle d’en-haut alors que nous-mêmes ne faisons jamais que glisser à sa surface. Le passé, d’où nous venons, vers lequel nous finissons toujours par retourner. »

« Pour nous, la solitude signifie altitude et air pur. Nous allons continuer à monter, à chercher des traces sur le sol et d’autres indices à la limite des derniers arbres et dans les prés juste au-dessous, en espérant que des ours seront tentés de s’aventurer dans ces prairies verdoyantes sous le couvert de la nuit. C’est notre façon de prendre nos distances par rapport aux activités humaines – grimper au sommet de la montagne –, comme le font d’autres créatures sauvages tels les cerfs et les mouflons. Toutes ces créatures au cœur sauvage. »

« Renoncer à la chasse n’est pas la fin du monde, bien sûr. On s’adapte – on s’adapte ou on casse. On se terre, on se cramponne à ce qui reste. On réduit son territoire ; on passe des cinq cents miles carrés [un mile représente environ 1,6 km] où l’on vit avec une force insolente du type “Tout-ce-que-je-peux-voir-d’ici-m’appartient”, à deux cent cinquante miles carrés où le mot d’ordre devient “Laissez-moi-en-paix”. Plus tard, on se contente de cent miles carrés et d’une philosophie du genre “Mieux-vaut-rester-seul”. Puis on passe à vingt miles carrés, puis à quatre ou à cinq. Au lieu de chasser ses semblables comme on a pu le faire à une certaine époque, on se replie sur soi-même et on tient bon.
Les territoires sauvages de l’âme se réduisent comme peau de chagrin. »

« Retournant à travers bois tandis que gagne l’obscurité, j’ai le sentiment agréable d’être à la chasse. Est-ce que vraiment je perds la boule si j’affirme que dans un monde qui s’est emballé pour parvenir à un état de complexité frénétique, il est possible de retrouver calme et apaisement en se consacrant exclusivement aux gestes les plus simples ? »

« Des étoiles scintillent par milliers et l’éclat de chacune d’elles semble être l’âme brillante de quelqu’un qui a vécu avant nous. »

« Nous avons besoin d’endroits où chacun pourrait s’aventurer assez loin, ne serait-ce que par la pensée, sans être obligés d’aller jusque dans l’Himalaya ou au Congo. Il nous faut des endroits préservés à l’intérieur de ce pays, au moins un par État, des lieux où se retremper l’esprit, pour reprendre l’expression de Wallace Stegner. »

J’ai été surpris par les craintes à propos du « mal des montagne » et de la qualité de l’eau (dans une région il est vrai parcourue par le bétail, mais où ils sont restés nettement au-deçà des 4000 mètres).
Après cette première partie, la seconde rend compte de l’expédition suivante, un an plus tard, avec un début imprégné d’une certaine spiritualité.
« Arrivera un moment, j’en suis persuadé, où l’ours décidera lui-même de se montrer. »

« Au cœur de cette expédition est la conscience que l’ours peut encore exister – une chose presque aussi importante que le fait lui-même. »

Les chasseurs, souvent venus en hélicoptère, laissent leurs ordures, et pourtant :
« Pour que l’acte soit accompli, il faut appuyer sur la gâchette, nettoyer, emporter et manger sa proie, mais la meilleure part, quand on chasse, reste la façon d’entrer dans un monde, d’en faire partie intégrante. Le craquement d’une brindille, les battements de votre cœur, le doux frottement des sabots sur la neige molle, la pause puis l’apparition de la grande tête coiffée par les bois qui se dresse au-dessus des buissons et ressemble à un prince couronné, à un émissaire venu sur terre pour vous permettre de le chasser, de le tuer et de le manger. “Le chasseur doit aimer sa proie”, écrit Jim Harrison. »

Troisième partie, troisième expédition.
Enrichi de références littéraires et de réflexions personnelles (comme sur les difficiles transitions ville-nature), ce livre vaut également pour le témoignage sur Peacock, assez bourru et furibond vétéran du Vietnam, qui aurait inspiré le personnage de George Washington Hayduke dans Le Gang de la Clef à Molette de leur ami commun Edward Abbey.
« Un jour, à la question de savoir pourquoi il pensait que tant d’écrivains choisissent comme thème la nature, il m’avait répondu brièvement que la nature servait à “soulager les cauchemars”. La littérature traite des passions, disait-il, et il s’ensuit que les écrivains vont se passionner pour des sujets et des endroits de grande beauté. »

Ont retenu mon attention des citations, notamment d'Aldo Leopold,  qui me semblent annoncer les théories Gaïa et de Bruno Latour, par exemple :
« “On se rend alors compte, écrit Leopold, que les chaînes qui unissent les plantes et les animaux ne sont pas seulement des chaînes alimentaires mais qu’il existe des relations de dépendance qui impliquent un ensemble de services et d’oppositions, de luttes et de coopérations. Cet ensemble est complexe. La paléontologie fait apparaître que les chaînes sont courtes au début, et simples, qu’elles grandissent et se compliquent au fur et à mesure des phases de l’évolution. Déjà, au stade géologique, la théorie de Round River va beaucoup plus loin dans l’espace et dans le temps.” »

« “C’est quand on considère la terre comme une communauté à laquelle on appartient, écrit Leopold, qu’on se met à la traiter avec amour et avec respect.” »

« Je pourrais citer Leopold : “Si le mécanisme de l’écosystème est globalement bon, alors chaque partie qui le constitue est bonne, que nous le comprenions ou pas. Si le milieu ambiant au cours des siècles a fabriqué quelque chose que nous aimons mais que nous ne comprenons pas, alors qui, sinon un fou, pourrait éliminer les éléments apparemment inutiles ? Garder toutes les pièces et tous les rouages est la première précaution à prendre pour bricoler intelligemment.” »

L’expérience humaine est intégrée (malaises, naissance de sa fille, etc.).
« Cette histoire parle d’ours et de montagnes, pourtant tout est lié d’une certaine façon : mes amis et ma famille et la forêt. »

Bass rapporte minutieusement tous les faits de leur expédition, avec le quotidien de marches, se restaurant de tsamba (tsampa) et de chanterelles, mais aussi les voitures cassées et réparées, et c’est pourquoi le terme de chronique (voire de reportage documentaire) me paraît convenir au moins autant que celui d’essai qui catégorise généralement ce récit. J’ai éprouvé autant de plaisir que d’intérêt à cette lecture, où on en apprend bien sûr beaucoup sur les habitudes des ours.

\Mots-clés : #nature
par Tristram
le Lun 21 Mar - 11:53
 
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Sujet: Rick Bass
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Bruno Latour

Où atterrir − Comment s’orienter en politique

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Incipit de cet ouvrage de 2017 :
« Cet essai n’a pas d’autre but que de saisir l’occasion de l’élection de Donald Trump, le 11 novembre 2016, pour relier trois phénomènes que les commentateurs ont déjà repérés mais dont ils ne voient pas toujours le lien − et par conséquent dont ils ne voient pas l’immense énergie politique qu’on pourrait tirer de leur rapprochement.
Au début des années 1990, juste après la "victoire contre le communisme" symbolisée par la chute du mur de Berlin, à l’instant même où certains croient que l’histoire a terminé son cours, une autre histoire commence subrepticement.
Elle est d’abord marquée par ce qu’on appelle la "dérégulation" et qui va donner au mot de "globalisation" un sens de plus en plus péjoratif ; mais elle est aussi, dans tous les pays à la fois, le début d’une explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités ; enfin, ce qui est moins souvent souligné, débute à cette époque l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique. ("Climat" est pris ici au sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence.)
Cet essai propose de prendre ces trois phénomènes comme les symptômes d’une même situation historique : tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague les "élites") était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants.
Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où "tous les hommes" pourraient également prospérer. Depuis les années 1980, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. »

« Aux migrants venus de l’extérieur qui doivent traverser des frontières au prix d’immenses tragédies pour quitter leur pays, il faut dorénavant ajouter ces migrants de l’intérieur qui subissent, en restant sur place, le drame de se voir quittés par leur pays. Ce qui rend la crise migratoire si difficile à penser, c’est qu’elle est le symptôme, à des degrés plus ou moins déchirants, d’une épreuve commune à tous : l’épreuve de se retrouver privés de terre. »

« Si l’hypothèse est juste, tout cela participe du même phénomène : les élites ont été si bien convaincues qu’il n’y aurait pas de vie future pour tout le monde qu’elles ont décidé de se débarrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarité − c’est la dérégulation ; qu’il fallait construire une sorte de forteresse dorée pour les quelques pour-cent qui allaient pouvoir s’en tirer − c’est l’explosion des inégalités ; et que pour, dissimuler l’égoïsme crasse d’une telle fuite hors du monde commun, il fallait absolument rejeter la menace à l’origine de cette fuite éperdue − c’est la dénégation de la mutation climatique.
Pour reprendre la métaphore éculée du Titanic : les classes dirigeantes comprennent que le naufrage est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage ; demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses, afin qu’ils profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gîte excessive alerte les autres classes ! »

La parade des « élites obscurcissantes » est l’expression « réalité alternative ».
Cet essai constitue là une approche salutaire des problèmes actuels d’identité et de migration – dans la société globale : l’illusion des frontières étanches, tant pour les tenants de la mondialisation que pour ceux du local, les progressistes et les réactionnaires.
Le vecteur qui allait de l’ancien au nouveau, du Local au Global, n’est plus le sens de l’histoire (de même la différence Gauche-Droite). Un troisième attracteur se dégage, « Terrestre » (ou écologique, et opposé au Hors-Sol) : c’est le fameux « pas de côté ». À l’aune de la lutte des classes se substituent les conflits géo-sociaux.
L’erreur épistémologique à propos de la notion de nature, confusion entre nature-univers et nature-processus :
« On va se mettre à associer le subjectif avec l’archaïque et le dépassé ; l’objectif avec le moderne et le progressiste. Voir les choses de l’intérieur ne va plus avoir d’autre vertu que de renvoyer à la tradition, à l’intime, à l’archaïque. Voir les choses de l’extérieur, au contraire, va devenir le seul moyen de saisir la réalité qui compte et, surtout, de s’orienter vers le futur. »

L’hypothèse Gaïa :
« Si la composition de l’air que nous respirons dépend des vivants, l’air n’est plus l’environnement dans lequel les vivants se situent et où ils évolueraient, mais, en partie, le résultat de leur action. Autrement dit, il n’y a pas d’un côté des organismes et de l’autre un environnement, mais une superposition d’agencements mutuels. L’action est redistribuée. »

« La simplification introduite par Lovelock dans la compréhension des phénomènes terrestres n’est pas du tout d’avoir ajouté de la "vie" à la Terre, ni d’avoir fait de celle-ci un "organisme vivant", mais, tout au contraire, d’avoir cessé de nier que les vivants soient des participants actifs à l’ensemble des phénomènes bio- et géochimiques. Son argument réductionniste est l’exact contraire d’un vitalisme. »

« Dire : "Nous sommes des terrestres au milieu des terrestres", n’introduit pas du tout à la même politique que : "Nous sommes des humains dans la nature." »

La nécessaire cohabitation sur un territoire renvoie à Vinciane Despret et Baptiste Morizot, comme les notions d’économie à Piketty, la notion de nature à Descola, l’apport des pratiques d’autres cultures à Nastassja Martin… qui ont leur fil sur le forum, prêt à être tissé avec d’autres.

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #immigration #mondialisation #nature #politique #science #social
par Tristram
le Sam 12 Mar - 13:02
 
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Robert Erskine Childers

L'Énigme des sables − Un rapport des services secrets

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Carruthers, le narrateur, a une vision fort snob du yachting, et il est fort surpris en rejoignant son ancien condisciple Davies pour une croisière dans la Baltique sur un petit voilier.
« La Dulcibella me parut très petite (de fait 7 tonneaux [environ 1 tonne ou deux m3] ; sa longueur était de trente pieds [environ 30 cm] environ, et sa largeur de neuf. »

C’est un bateau à fond plat, avec un très faible tirant d’eau, une dérive mobile et de petites quilles de roulis, permettant ainsi les échouages.
Davies lui paraît fort simple, puis fort expérimenté et courageux comme ils naviguent assez précairement de fjord en fjord, jusqu’à ce qu’il lui raconte sa rencontre avec Dollmann, capitaine de la Médusa qui essaya de le perdre dans un raccourci au travers des bancs de sables près de l’embouchure de l’Elbe. Davies croit que c’est un Anglais travaillant pour les Allemands, jaloux de préserver le secret stratégique de ces chenaux que parcourent seules des galiotes locales, et convainc son compagnon de retourner le surveiller en explorant cette côte masquée par les îles de la Frise orientale, zone inconnue des marins anglais, dans le but d’assurer la suprématie maritime de la Grande-Bretagne.
« C’étaient des barques à voiles, assez semblables à celles qu’on voit sur la Tamise, renflées à l’avant, élevées à l’arrière, d’un tonnage de cinquante tonneaux à peu près, gréées en galiotes avec des ailes de dérive, de très légers espars et un long beaupré retroussé. À l’avenir, je les appellerai galiotes. »

Ils explorent, observent, relèvent donc cette étrange hydrographie, dans l’optique tactique de petits torpilleurs amarinés à ces parages.
La description des bancs de sable et des chenaux en fonction des marées derrière le cordon côtier de ce qui est dorénavant appelé la mer de Wadden (Watten en allemand, les battures) restitue un paysage exotique, marqué par les « booms », pieux ou perches plantés dans le sable pour indiquer les passages parfois disparus dans l’évolution de l’ensablement.
Trois cartes sont jointes à l’ouvrage, ce qui ne m’a pas empêché de devoir recourir à plusieurs autres pour tenter de suivre leur périple.
La Dulcibella semble être surveillée par la galiote le Kormoran, avec Grimm (« sinistre »), supposément à la recherche d’un trésor englouti, et ils rencontrent également le capitaine von Brüning, commandant la canonnière Blitz de la marine allemande. Dollmann a une fille, Clara, qui ne laissa pas indifférent Davies lors de leur première rencontre…
C’est un roman d’aventures maritimes (cf. l’allusion à Stevenson au début), et un roman d’espionnage (surtout dans la seconde moitié).
La lecture est cependant moins celle d’un roman que de faits réels romancés, avec des incidents inutiles à l’intrigue (comme le personnage de Bartels, capitaine de la Johannes, qui a rescapé la Dulce), des composantes incohérentes dans un imbroglio caractéristique de l’existence authentique.
Bref, une belle surprise !

\Mots-clés : #aventure #merlacriviere #nature
par Tristram
le Ven 11 Mar - 13:08
 
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Le One-shot des paresseux

animal a écrit:Tag nature sur Des Choses à lire 61qifo10

Endurance, L'incroyable voyage de Shackleton de Alfred Lansing

Pas le livre qui brille par ses qualités littéraires, ce n'est pas non plus le but. Pas non plus le livre qui brille par la qualité de l'édition (Points) : trop bien le lexique orienté bateau mais un lexique banquise aurait été plus approprié (et LA note en base de page pour l'épaulard, ça en deviendrait drôle). Mais dans ce récit composé à partir de journaux et de notes d'interview des principaux intéressés il y a suffisamment de quoi vous faire tourner les pages.

"Le 18 janvier 1915, l'Endurance ayant a son bord une expédition se proposant de traverser a pied le continent antarctique est prise par la banquise sans avoir pu toucher terre."

La fin de l'histoire plus d'un an et demi après. 28 hommes qui auront vécu coupés du monde pendant ce temps-là. Sans s’entre-tuer, sans perdre complètement espoir, dans des conditions physiques extrêmes de froid, d'humidité et de fin ou d'inconfort. Leur bateau aura été écrasé par la glace, ils auront fait un bout de chemin en traîneau, un bout sur la mer avant d'arriver sur l'île de l’Éléphant  et que quelques-un traversent en chaloupe (si on est généreux on arrondit à 8x2m) des coins qui aujourd'hui encore ne doivent pas être toujours recommandables.

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Direction le Passage de Drake

De l'autre côté traversée de paysage "local" ça grimpe et redescend beaucoup...

C'est ahurissant la résilience de ces hommes. Entre les tempêtes il y a l'attente, âmes sensibles s'abstenir.

One-shot parce que l'auteur beeen... mais lire autre chose sur le sujet dont le récit des événements par Shackleton ça oui !


Mots-clés : #aventure #documentaire #journal #lieu #nature #voyage


Auto-citation sous prétexte d'actualité : https://www.huffingtonpost.fr/entry/lendurance-retrouve-en-antarctique-100-ans-apres-avoir-sombre_fr_6228657de4b07e948aecab97

Surtout une occasion de rappeler cette lecture qui mériterait mieux qu'un one-shot ?
par animal
le Mer 9 Mar - 21:33
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Charles Stépanoff

L'animal et la mort – Chasses, modernité et crise du sauvage

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Essai anthropologique (et historique) portant sur les rapports à la nature dans la société occidentale actuelle.
Dans l’introduction :
« L’Occident moderne a inventé un mode d’exercice de la violence anthropique caractérisé par l’articulation de deux formes originales de relation au vivant : l’une s’est appelée l’amour de la nature, qui condamne et rejette la violence, et l’autre l’exploitation de la nature, qui fait de la violence conquérante un but et une valeur en tant que condition de l’abondance et du progrès. »

« Deux formes originales de traitement des animaux se sont ainsi généralisées à une époque récente. D’un côté, l’animal de rente, éloigné des habitations humaines, désocialisé dans des bâtiments industriels, est réduit à une fonction productive : tel est l’animal-matière. De l’autre, l’animal de compagnie est nourri, intégré à la famille humaine, toiletté, médicalisé, privé de vie sociale et sexuelle avec ses congénères, rendu éternellement immature par une castration généralisée : il est l’animal-enfant. »

« La sensibilité protectrice anime nos idéaux, tandis que l’exploitation productiviste nous nourrit : indissociables, elles sont l’âme et le corps de notre modernité. L’exploitation-protection – appelons-la exploitection – est le pendant écologique du binôme métaphysique nature-culture. »

« Ancré dans son propre monde, l’animal-gibier n’est ni sacralisé comme un animal-enfant ni transformé en animal-matière. »

« Conceptuellement, la chasse implique nécessairement une altérité qui résiste. Dans un monde totalement domestiqué et artificialisé, il n’y a plus de place pour la chasse. »

Abondamment documentée, l’étude repose sur « une enquête d’immersion menée entre 2018 et 2020 aux confins du Perche, de la Beauce et des Yvelines auprès d’habitants locaux pratiquant des modes de chasse qu’ils présentent eux-mêmes comme "paysans" ou appartenant à des équipages de chasse à courre, mais aussi auprès de militants hostiles à la chasse. »
« Aujourd’hui, les perceptions des chasseurs ruraux qui imprègnent de colorations affectives contrastées l’hirondelle, la perdrix, le coucou ou la buse restent marquées par une cosmologie prénaturaliste, ce qui permet de mieux comprendre leur antagonisme avec la sensibilité des militants écologistes. »

La disparition de la perdrix dans le bocage est prise en exemple, peut-être plus due à la dégradation du biotope qu’aux prélèvements des chasseurs, et aggravée par une politique gouvernementale qui a essayé de « faire mieux que la nature » en promouvant la réinsertion d’animaux domestiqués. La destruction des haies par le remembrement a considérablement accéléré cette tendance et appauvri la biodiversité.
« La haie est une immense lisière écologique et cosmologique entre les mondes. »

« Au total, on estime que la France a perdu 70 % de ses haies et 90 % de ses mares au cours du XXe siècle. »

Simultanément, la surface de forêt a augmenté, ainsi que le nombre de sangliers : la chasse paysanne au petit gibier disparaît, la chasse au gros gibier, géré et agrainé dans les bois, est économiquement rentable (sauf pour les agriculteurs à cause des dégâts), et réservée aux actionnaires. Pour ces derniers la chasse est un sport, et le gibier est marchandisé : il y a industrialisation rationnelle de la production de gibier.
Le gibier de la chasse populaire est cuisiné, partagé ; cela favorise aussi une autolimitation, et participe à une relative autonomie alimentaire, comme à la socialité.
« Manger ce que l’on tue est un principe fortement revendiqué, non seulement pour des raisons éthiques mais comme affirmation d’une identité collective [… »

« La chasse au petit gibier est une relation socio-écologique de réciprocité avec des espèces qui se sont adaptées aux biotopes agraires, qui se nourrissent de l’activité humaine et dont les humains se nourrissent à leur tour. »

« Dans les collectifs indigènes, le rapport à l’animal sauvage ne se résume jamais à l’acte de prédation. »

Stépanoff évoque le partage d’un territoire entre hommes et animaux sauvages, les rapports familiers avec le gibier, (dont des apprivoisements), et les (nouveaux) rituels.
« Ces apprivoisements ont été interprétés par l’anthropologue Philippe Descola comme une forme d’absorption sociale de l’altérité faisant pendant à l’absorption physique que représentent la chasse et la consommation. »

« On peut voir dans ces innovations rituelles une forme de réponse sans langage mais par les gestes aux stigmatisations des élites, la revendication collective d’un rapport à l’animal et au sauvage qui n’est fondé ni sur la production gestionnaire (l’exploitation de la nature) ni sur la protection dominatrice (l’amour de la nature), mais sur la circulation de la chair et du sang. Il s’agit d’exhiber avec une démesure scandaleuse ce que l’éthique et la pudeur modernes cherchent à dissimuler : la violence, la mort et la part sauvage d’une humanité qui, loin d’être autonome et fermée sur le sentiment de sa dignité et de son exceptionnalité, se nourrit, par incorporation physique, d’une altérité non humaine. »

On retrouve souvent l’opposition rural-citadin (et néorural), populaire-noble/ bourgeois, entre bien communautaire et chasse commerciale privée, de la « mosaïque de relations » à l’univocité du rejet.
La chasse à courre s’est en fait démocratisée au XXe siècle, surtout la petite vénerie à petite meute (lièvre), la plus répandue ; elle n’est plus élitiste. Là encore, ne connaissant pas personnellement ce dont il est question, je mesure comme la perception "hors-sol" est défectueuse :
« De façon pour le moins paradoxale, les statistiques indiquent que les cerfs survivent plus facilement à une chasse à courre qu’à un sauvetage. »

Les militants anti-chasse, souvent animalistes, généralement issus de la classe moyenne, sont dans l’émotion, à la base d’une (nouvelle) culture de l’empathie. Les affrontements ont lieu avec les suiveurs, qui forment une communauté populaire festive.
« Comment expliquer ces incidents à répétition ? Le conflit de valeurs s’incarne dans un conflit d’éthos [us et coutumes d’un groupe] qui crée une mécanique de l’incident. »

« Les militants s’introduisent avec leurs caméras dans ce monde d’habitués en se soustrayant au cérémoniel des salutations et en s’abstenant généralement de tout échange verbal avec les participants. »

Les lieux de passage séculaires des cervidés sont maintenant situés en milieu périurbain.
Je suis allé de découverte en découverte (rejoignant cependant des lectures, comme celles de Genevoix), tels les rituels et la dimension éthique de cette pratique.
« Pour les veneurs, quand le cerf se tient aux abois, immobile face aux chiens et aux hommes, et qu’il cesse définitivement de fuir, ce n’est pas qu’il est physiquement épuisé comme on le croit généralement. Si le cerf cesse de fuir, c’est qu’il admet que la partie est perdue et que, plutôt que de se traîner lamentablement, il préfère affronter la mort. »

« Selon les veneurs, les cerfs auraient les qualités nécessaires pour faire face à la poursuite de la meute puisqu’ils en réchappent dans la majorité des cas et qu’un même animal peut être chassé sans succès quatre ou cinq fois de suite. »

Conclusion :
« Au cours de cette enquête, il nous est apparu que l’enjeu véritable du conflit entre les veneurs et leurs détracteurs n’est pas tant la défense des cerfs ou de la forêt que l’affrontement de mises en scène différentes du rôle de l’homme dans la nature. La sensibilité animaliste promeut une attitude empathique fondée sur l’attention à la souffrance de chaque animal, individu unique et irremplaçable. De ce point de vue, la mort de tout animal revêt une dimension tragique qui interdit à l’humain, seul être de la nature conscient de cette tragédie, de la provoquer volontairement. L’homme se distingue du reste du vivant par cet impératif moral de protection et de sauvetage auquel ne sont pas tenues les autres espèces.
La sensibilité des adeptes de la vénerie met l’accent non sur l’individu, mais sur les relations éco-éthologiques entre les espèces vivantes, invoquant la réalité de la prédation et de la mort dans la nature. Ils envisagent l’humain comme un prédateur parmi d’autres, intégré à un grand cycle de vie et de mort. Ils s’opposent à une vision de la nature dont l’humain serait exclu, une menace pour le mode de vie rural selon eux. Militants et veneurs partagent bien plus qu’ils ne le croient : l’amour de la forêt et l’admiration pour la grande faune sauvage, mais ils sont séparés par des conceptions différentes des continuités et des discontinuités entre humanité et nature. La vénerie se heurte frontalement à la cosmologie moderne de deux manières : en introduisant au cœur du monde sauvage une tradition culturelle avec costumes, fanfares et cérémonies, elle contrevient à la séparation entre nature et culture. D’autre part en associant protection, identification morale et confrontation sanglante avec le cerf, elle entretient une zone trouble de relation à l’animal qui résiste à la séparation des êtres, des lieux et des attitudes entre les deux grands schèmes relationnels de l’amour protecteur et de l’exploitation extractive. »

Le veneur communique avec ses chiens par un « pidgin trans-espèces », et comprend leur « musique » ; Zoé, interrogée, confie : « Qu’attendre d’un maître qui vous appelle "chien d’imbécile" quand ce n’est pas "Belle-de-dos" ? Plus récemment, c’est devenu "Palafox", mais ch’sais pas c’que ça veut dire. »
« Le chien est le seul animal domestique présent dans toutes les sociétés humaines, sur tous les continents. En conséquence, aucune société ne peut être considérée comme composée exclusivement d’humains ; toutes sont hybrides, intégrant le chien dans leurs habitats, leur vie économique, religieuse et émotionnelle. »

« Une étude comportementale récente est pourtant venue souligner que la faculté d’accomplir librement des choix et d’utiliser ses capacités olfactives dans des tâches sont des dimensions essentielles de l’épanouissement mental et émotionnel du chien. Or l’étude observe que ces conditions trouvent difficilement satisfaction dans le mode de vie captif associé au statut d’animal de compagnie. »

Rien qu’un bref chapitre comme Vies de chiens à travers le monde est passionnant.
« L’intimité des liens entre les Inuit et leurs chiens se manifestait dans le fait qu’on leur donnait à manger le corps des défunts et à travers une relative tolérance pour les unions sexuelles d’hommes ou de femmes avec des chiens. »

Paradoxalement, le chasseur serait un « prédateur empathique » se mettant à la place de sa proie pour deviner ses ruses :
« Les chasses rurales impliquent une projection mentale dans l’espace et dans l’esprit des animaux chassés. »

… et Stépanoff y débusque des aptitudes remontant à notre préhistoire, depuis les chasseurs-collecteurs du paléolithique.
« Le scénario du divorce néolithique est la projection dans l’évolution sociale d’une division conceptuelle entre nature et culture : si le Paléolithique est l’âge de l’état de nature, l’homme aurait franchi le seuil de l’âge de la culture avec le Néolithique. Or cette division nature-culture n’est pas une réalité de la vie des paysans néolithiques, ni des éleveurs sibériens, ni des horticulteurs amazoniens, ni des paysans-chasseurs percherons, c’est une fiction mythique. »

« Le Néolithique est au contraire cet âge où, dans les économies, l’alimentation, l’habillement, les figurations artistiques, les paysages, se tisse un réseau inextricable d’hybridations entre ce qui est spontané et naturel et ce qui est artificiel et domestique. »

Chasses royales et privilèges régaliens depuis Assurbanipal (et jusque Giscard ?) :
« Dans les sociétés anciennes, la chasse relève également de la souveraineté en tant qu’expression d’un monopole sur la violence, au même titre que la guerre et la justice. »

« Entre le Néolithique et notre époque, une innovation majeure a lieu : la naissance de la ville et de l’État. »

Le loup, de conflits "individuels" à une guerre d’extermination :
« C’est bien la modernité et non l’ancienne société rurale qui voit dans le loup une sauvagerie à éradiquer de la face de la terre. »

« Le système d’indemnisation des pertes parmi les troupeaux attaqués, calqué sur le modèle des dégâts de sangliers dont nous avons vu l’invention dans les années 1960, tend à faire des éleveurs ovins des nourrisseurs de loups rémunérés par l’État, comme les cultivateurs sont devenus des éleveurs passifs de sangliers. Paradoxalement, le mythe du prédateur sauvage est peut-être en train de transformer le loup en animal domestique, protégé et nourri par la puissance publique. »

La part du corbeau dans le partage de la dépouille du gibier :
« De nombreux observateurs ont en effet constaté que les corbeaux peuvent indiquer aux prédateurs, qu’ils soient loups ou chasseurs, la présence de gibier en vue de prendre part au festin. »

Stépanoff voit des reliquats de pensée animiste dans les rituels des chasseurs français, leur confronte des observations qu’il a faites en Sibérie ; il dégage une convaincante « communion dans le sang sauvage qui fait un pendant forestier au sacrifice de la messe », une « mystique de l’incorporation physique de l’altérité » et même un mythe de régénération.
« À l’issue d’une curée, un vieux veneur m’approcha et me dit : "La curée, c’est très beau, c’est le triomphe de la vie sur la mort, une forme de résurrection. Eh bien, moi, quand je serai mort, je ne veux pas être incinéré ou enterré, je souhaite être mangé par mes chiens, comme le cerf." »

Le point de vue est souvent politique, reflétant une lutte des classes.
« Il est frappant de constater que, contrairement à la légende tenace qui veut que la Révolution ait accordé à tous le droit de chasser en tout lieu, la nouvelle législation transfère le privilège cynégétique des seigneurs suzerains aux propriétaires fonciers. La paysannerie pauvre perd en réalité des droits puisque sont rendues illégales les coutumes provinciales de chasse banale qui faisaient du gibier un bien communautaire. »

Avec Montaigne, chasseur plein de compassion pour les larmes du cerf, et la place des femmes dans la chasse, on (ré)apprend beaucoup de choses.
« Le fonds de protection de la faune WWF est l’œuvre de princes chasseurs [… »

L’historique du sentiment anti-chasse est particulièrement intéressant.
« …] alors que les animalistes défendent les animaux en tant qu’individus, les écologistes entendent préserver des espèces et des communautés. »

« L’historien Rémi Luglia a récemment noté à juste titre que, chez ces défenseurs de la nature, "seules les causes directes et surtout illégales de destruction sont envisagées, en négligeant les transformations des “milieux” (biotopes) et des pratiques culturales". »

Avec le cas exemplaire de la vache sacrée en Inde (« l’un des premiers producteurs mondiaux de viande bovine »), on mesure toute la posture d’évacuation des contacts directs avec la mort sur les « impurs » Intouchables.
« L’enjeu profond n’est pas dans l’existence de catégories telles que sauvage et domestique, nature et culture, car tous les collectifs humains produisent des catégories ; il est dans la nature des limites entre catégories : interfaces poreuses permettant de troubles circulations chez les non-modernes ; frontières à protéger des incursions étrangères pour les modernes. »

« La valorisation de l’idéal moral de bienveillance religieuse envers la vache en Inde n’a pas impliqué sa soustraction à l’exploitation et à la mort, mais a entraîné un déplacement de la violence : désocialisée et stigmatisée, elle se brutalise et s’amplifie, tout en réifiant les inégalités sociales dans une hiérarchie morale. »

Ce sujet qui nous divise (et sur lequel je m’interroge depuis longtemps sans parvenir à un avis tranché) apporte beaucoup d’éclairage sur nos relations avec l’animal, nos rapports actuels à la nature et à la mort – à la chasse comme mort socialisée. Il y une grande diversité de chasses et, une fois encore, toute généralisation est impossible, même si on peut distinguer par exemple les viandards et les chasseurs traditionnels. Ce livre permet de dépasser la fracture "culture identitaire" et "passéisme barbare" : il semble bien qu’il y ait quelque chose d’"atavique" dans la chasse, malheureusement trop souvent vue de loin, sans vraie connaissance de ses réalités et de ses "ressorts secrets".
Peut-être eut-il mieux valu étudier le savoir-faire de l’agriculteur retraité de 76 ans récemment condamné à de la prison ferme pour avoir braconné à la glu des petits oiseaux protégés ?
Toutefois, j’aimerais trouver confirmation (ou contestation) de certaines interprétations données dans ce livre.
L’ethnologie démontre une fois encore sa capacité à expliciter nos goûts et dégoûts dans un cadre social.
Un aperçu, en 23 minutes :
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-vendredi-19-novembre-2021

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #mort #nature #ruralité #social #traditions #violence
par Tristram
le Jeu 3 Mar - 14:48
 
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Sujet: Charles Stépanoff
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Pierre Magnan

Le Mystère de Séraphin Monge

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Séraphin Monge 02, soit la suite de La Maison assassinée.
Marie Dormeur, rétablie, cherche vainement Séraphin, qui est parti. Tibère Saille, un étranger, devient le nouveau gindre (ouvrier de boulangerie qui pétrit la pâte) de Célestat son père.
« On pinça les lèvres devant lui. Notez bien, on l’aurait fait avec n’importe qui. C’est notre biais de ne faire confiance à personne. »

Or Tibère est tombé amoureux de Marie, et Célestat lui convie son secret qui le ronge, les louis d’or donnés par Séraphin, qui proviennent de l’attaque d’un convoi royal de recettes (et du meurtre d’un « soldat bleu ») par ses ancêtres paysans.
Séraphin le taiseux est retourné dans la montagne.
« En vérité, c’est dès l’entrée que, cet homme-là, nous ne l’avons pas aimé. »

Il y arrive quand un glissement de terrain, « vague de terre », entraîne lentement un front de forêt, et c’est l’occasion d’une belle métaphore marine qui sera filée par la suite.
« De temps à autre, ici, la terre nous rappelle qu’elle est encore très jeune. »

« C’était un amphithéâtre de hêtres pourpres que les anciens appelaient des fayards. Installés en gradins sur la pente de la montagne, ils nous regardaient tranquillement vivre comme au spectacle. C’était une bibliothèque d’arbres. C’étaient des arbres qui vous parlaient familièrement lorsqu’on était dessous parce qu’ils connaissaient vos aïeux qui chassaient sous leurs ombrages depuis trois cents ans. Ils étaient chargés de feuillage comme un navire de voiles et il semblait, lorsque le vent imitait la houle, les entendre qui propulsaient la terre devant eux dans son voyage éternel. »

« D’un jour à l’autre, ils étaient comme les mâts enchevêtrés de navires trop serrés dans un port trop étroit, soulevés et comprimés de côté et d’autre par la lente boursouflure qui faisait lever au-dessous d’eux la terre comme une pâte. C’était une armada de hêtres pavillon haut qui se saluaient une dernière fois avant de s’affronter malgré eux ou de se briser les uns contre les autres en s’entrechoquant. La nuit, parfois, sous le vent de la tempête trop heureuse de pouvoir enfin les jeter bas, on les entendait craquer dans l’abordage avec un bruit de bataille navale. »

Séraphin est embauché par Coquillat Polycarpe pour abattre ces beaux arbres, sans que lui soit précisé le danger des peloux, et il est enseveli par l’argile avant que Tibère puisse lui restituer les louis, comme Célestat le lui a demandé.
Patrice Dupin, le peintre à la gueule cassée, a épousé Rose Sépulcre, mais le souvenir de Séraphin se dresse entr’eux, et il se tue sur l’emplacement de la Burlière, tandis que Marie a épousé Tibère, qui se tuera aussi, accusé du meurtre de Séraphin.
Trois ans plus tard, Auphanie Brunel, qui était aussi tombée amoureuse de Séraphin, signale à Rose l’accident mortel de ce dernier, et Antoine Laujac, le contremaître de Patrice, retrouve son corps, que Rose place dans un mausolée de sa propriété. Ismaël, le benjamin de Marie, aveugle de naissance, y retrouve la vue ; d’autres guérisons prodigieuses surviennent, et c’est plus une peur ancestrale que la superstition qui gagne la communauté tandis que l’évêque et le docteur s’interrogent. La Seconde Guerre mondiale éclate. Les péripéties continuent : combats entre les Allemands et les résistants, amours d’Ismaël et Rose, habitants de la montagne voulant récupérer les restes de Séraphin…
Le côté renfermé du rural provençal est toujours explicité :
« Quoique pauvres nous-mêmes, nous n’avons jamais aimé les pauvres. »

Et toujours beaucoup de vocabulaire, notamment provençal :
« Dehors, sous le pountin, tu trouveras une triandine, apporte-la-moi. »

La triandine est une fourche-bêche, quant au pountin, je n’ai pas trouvé ; les observations des locuteurs seront les bienvenues !
« Il racontait que par les drailles, les moutons, en glissant sur les lançoirs des bûcherons, avaient provoqué une avalanche de boue [… »

Les drailles sont les pistes des moutons transhumants, les lançoirs sont les couloirs en pente où glissent les arbres abattus.
Le barri est un rempart, la biasse une besace, et gousset-fin se dit d’une forte odeur (d’aisselles)… Les banastes sont des paniers d’osier, les filetti d’alici des filets d’anchois (en italien), la charbonnille du menu charbon de bois, la bauque une algue utilisée pour fumer la terre (?) et barjaquer signifie bavarder, jacasser. Une bugadière est là où est stocker le linge sale mêlé de cendre, en attente de lessive (cf. la Burlière). L’eïssade est le sarcloir, la raspoutitsa la transformation des terrains plats et des routes en étendues de boue au dégel ou en cas de fortes pluies (terme russe), la taillole la longue ceinture de laine, généralement rouge, avec laquelle les provençaux se serraient les reins pour retenir leur pantalon, le potager est (aussi) un fourneau de cuisine en maçonnerie, à l'écart de la cheminée et chauffé à la braise, destiné aux préparations mijotées ; une romancine est une réprimande et un santibelli une figurine en argile, sorte de santon.

J’ai beaucoup apprécié la partie "géologique", moins les brouillaminis sentimentaux… On pense forcément à La Grande Peur dans la montagne de Ramuz (1926), et surtout à Batailles dans la montagne de Giono (1937) – sans bien sûr qu’il soit question de plagiat.

\Mots-clés : #nature #ruralité #xxesiecle
par Tristram
le Mer 2 Mar - 14:20
 
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Sujet: Pierre Magnan
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John Muir

Préserver les solitudes − Parcs et forêts de l’Ouest sauvage

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Premier chapitre de Our National Parks, 1901, lui-même un recueil d’articles de John Muir, qui promeut avec un lyrisme enthousiaste la préservation des espaces naturels, comme la réserve de la Sierra.
Extrait :
« Relativement à son poids une fois sec, le bois du Douglas est peut-être plus costaud que celui de tout autre grand conifère du pays. Sa robustesse, sa durabilité, son élasticité le rendent parfaitement adapté pour les bateaux, les piles, et comme bois d’œuvre massif en général, mais sa dureté et sa tendance à se déformer, une fois débité en planches, le rendent impropre à l’ouvrage délicat. Il est connu sous le nom de pin d’Oregon dans les marchés aux bois de Californie. Lors de son abatage dans les meilleures forêts autour de Puget Sound, nombre de longs et minces fûts sont mis de côté comme mats ; ils sont d’une qualité tellement supérieure qu’ils sont réclamés par quasiment tous les chantiers navals du monde. Il est intéressant de suivre leur destin : abattus, écorcés et traînés jusqu’à la mer, ils sont dressés à nouveau comme mât et vergue sur les navires, équipés de racines de fer et de feuillage de toile, décorés de drapeaux et envoyés en mer, où dans un mouvement satisfait ils traversent gaiement toutes les latitudes et longitudes de la prairie-océan, chantant et oscillant, sensibles à ces mêmes vents qui les agitaient dans leur forêt. Après s’être tenus à un endroit pendant des siècles, ils vont autour du monde comme des touristes, croisant de nombreux amis de leur vieille forêt natale ; certains voyagent comme eux, d’autres se retrouvent la tête en bas dans des ports boueux soutenant les plateformes des quais, les derniers remplissent toutes sortes de rôles visibles et invisibles dévolus aux bois durs. »

Accompagné d’une présentation de Thierry Paquot, qui étudie le concept de « solitudes » (sauvages), de « la solitude (wilderness) la moins perturbée possible par les agissements, souvent malveillants, des humains. » La notion de « sauvageté » est évoquée, qui selon le Wiktionnaire signifie en écologie le « caractère d’un espace naturel que l’homme laisse évoluer sans intervenir », et par extension « un espace que l’homme laisse évoluer sans intervenir ».

\Mots-clés : #ecologie #nature
par Tristram
le Lun 14 Fév - 10:49
 
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Sujet: John Muir
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Le One-shot des paresseux

Nicolas Bourcier, Les Amazoniens, en sursis

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D’abord une petite déception, les témoignages et reportages datent du début du siècle, au moins au début.
Des interviews documentent le sort des Indiens (mais aussi des caboclos et quilombolas), abandonnés par l’État, qui poursuit une politique d’exploitation productiviste de la forêt (quel que soit le régime politique), aux exactions des garimpeiros et de leurs pistoleros, des trafiquants, des fazendeiros et autre agrobusiness qui suivent. La pression des Blancs tend à les sédentariser pour les réduire (gouvernement, congrégations religieuses) : c’est aussi l’histoire de nomades malvenus dans notre société. En plus de la pression économique, il y a également les maladies contagieuses, la pollution au mercure, l’exclusion et la discrimination, la bureaucratie, l’exode et l’acculturation, etc. Mais, dorénavant, la population indienne augmente, ainsi que la réaffirmation de l’identité ethnique traditionnelle.
« Les besoins en matière de santé et d’éducation restent considérables. »

Malgré la reconnaissance des droits des Indiens par la constitution, le gouvernement de Lula a déçu les espoirs, et afin de favoriser le développement les forces politiques se coordonnent pour saper toute cohésion des réclamations sociales et foncières.
« Juridiquement, l’Amazonie a connu la reconnaissance des droits des indigènes en 1988, la reconnaissance de la démarcation des terres trois ans plus tard et une succession de grignotages de ces droits par la suite… »

Face à l’extinction des derniers Indiens isolés, les sertanistes (qui protègent leurs terres), ont fait passer le paradigme de l’intégration (ou de l’éradication) à la suppression quasi intégrale des contacts. L’un d’eux, Sydney Possuelo :
« Darcy Ribeiro, qui contribua à la classification légale de l’Indien, comptait trois types : l’Indien isolé, l’Indien en contact mais de façon intermittente (comme les Yanomami et tous ces groupes vivant entre deux mondes), et l’Indien intégré. De ces trois groupes, je n’en vois que deux : l’isolé et l’intermittent. L’intégré n’existe pas. Il n’y a pas d’ethnie qui vive harmonieusement avec la société brésilienne. L’Indien respecté et intégré dans notre société est une invention. »

« Pour résumer, si on ne fait rien, les fronts pionniers tuent les Indiens isolés ; si on entre en contact, voilà qu’ils disparaissent sous l’effet des maladies. La seule option possible est donc de savoir où ils se trouvent et de délimiter leur territoire. C’est ensuite qu’il faut mettre en place des équipes autour de ce territoire pour en bloquer les accès. Pourquoi ne pouvons-nous pas délimiter une zone où vivent des personnes depuis des temps immémoriaux et empêcher qu’elle ne soit envahie ? »

Qu’on soit intéressé de près ou de loin par le sujet, une lecture qui interpelle.

\Mots-clés : #amérindiens #colonisation #contemporain #discrimination #documentaire #ecologie #genocide #identite #minoriteethnique #nature #racisme #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Mer 22 Déc - 12:14
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Ernest Hemingway

Les vertes collines d’Afrique

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En brève préface, Hemingway précise :
« À l'encontre de beaucoup de romans, aucun des caractères ou incidents de ce livre n'est imaginaire. Quiconque trouvera qu'il n'y est pas assez question d'amour a toute latitude, en le lisant, d'y introduire les préoccupations amoureuses qu'il ou elle peut avoir à ce moment. L'auteur a essayé d'écrire un livre absolument sincère pour voir si l'aspect d'un pays et un exemple de l'activité d'un mois pouvaient, s'ils sont présentés sincèrement, rivaliser avec une œuvre d'imagination. »

Puis il présente les personnages, comme pour une pièce de théâtre :
POP. M. Jackson Phillips, appelé Mr. J. ou Mr. J.P. – un chasseur blanc ou guide professionnel. On ne doit pas l'appeler Pop devant lui.
KANDISKY. Un Autrichien.
DAN. Second chasseur blanc.
KARL. Un chasseur chanceux.
M. HEMINGWAY. Un vantard.
MME HEMINGWAY. Femme du précédent, connue comme P.V.M. ou Pauvre Vieille Maman. Connue des indigènes comme Mama.
M'COLA. Un porteur de fusil.
CHARO. Un porteur de fusil.
KAMAU. Un chauffeur kikuyu.
DROOPY. Un bon guide indigène.
ABDULLAH et TALMA GARRICK. Mauvais guides indigènes.
LE VIEIL HOMME et LE WANDEROBO MASAÏ. Mystérieux guides indigènes.
LE ROMAIN, SON FRÈRE, SA FAMILLE. De très braves gens.
DIFFÉRENTS MASAÏS.
Il y a aussi des victimes de la famine, différents Hindous, porteurs, skinners, boys personnels, et un très bon cuisinier. Il y a beaucoup d'animaux.

C’est le récit, au moins sur une base autobiographique, d'un mois de safari d’Hemingway et son épouse fin 1933 en Afrique de l'Est. Il comprend quatre parties :
Poursuite et conversation
Poursuite remémorée
Poursuite et échec
Poursuite, ce bonheur.

C’est essentiellement la traque d’un koudou, alternée avec d’autres chasses, les discussions au camp, les descriptions de paysages, les contacts avec des Africains, surtout de bons ou mauvais guides (on ne fait que croiser les « victimes de la famine »). C’est le safari des Blancs, avec tout ce qu’il porte, à près d’un siècle de distance, comme relents colonialistes et détestable chasse au trophée. Il n’en reste pas moins une célébration de la vie active, de la découverte de lieux superbes et quoiqu’on en pense, une excitante aventure.
Mais une impression assez indéfinissable de texte écrit vite, voire sans relecture, en fait autre chose qu’une ode, même provocante. Il semble qu’Hemingway ne sait pas ce qu’il veut affirmer. Il se présente comme « vantard », en tout cas imbu de ses qualités de chasseur, assez coléreux, maîtrisant mal sa rivalité avec Karl qui accumule de plus beaux trophées que lui tout en étant « mélancolique », en tout cas sombre et à cran. Célèbre quoiqu’encore jeune, en creux Hemingway se montre tenace, vigoureux, viril. Ce livre bizarre tient du témoignage, de la confidence, peut-être de la conscience d’une aventure condamnée à brève échéance.
« J'avais aimé la nature toute ma vie ; la nature valait toujours mieux que les gens. Je ne pouvais aimer que très peu de gens à la fois. »

On trouve une certaine conscience amère de la perte irrémédiable de contrées intactes avant l’arrivée des Occidentaux, de vivre un destin qui ne sera plus possible à court terme.
« Un continent vieillit vite quand nous y arrivons. Les indigènes vivent en harmonie avec lui. Mais l'étranger détruit, coupe les arbres, draine les eaux, de sorte que l'approvisionnement en eau est changé et au bout de peu de temps le sol, une fois la terre retournée, s'épuise et, ensuite, il commence à s'envoler comme il s'est envolé dans tous les vieux pays et comme je l'ai vu commencer à s'envoler au Canada. La terre se fatigue d'être exploitée. Un pays s'épuise vite à moins qu'on ne remette dedans tous ses déchets et tous ceux de ses animaux. Quand l'homme cesse de se servir d'animaux et emploie des machines, la terre triomphe rapidement de lui. La machine ne peut pas reproduire, ni fertiliser le sol, et elle mange ce qu'il ne peut pas produire. Un pays a été fait pour être tel que nous l'avons trouvé. Nous sommes les envahisseurs et, après notre mort, nous pourrons l'avoir ruiné, mais il sera toujours là et nous ne savons pas quels seront les changements qui se produiront par la suite. »


\Mots-clés : #aventure #nature #voyage
par Tristram
le Dim 19 Déc - 10:48
 
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Sujet: Ernest Hemingway
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