Des Choses à lire
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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

La date/heure actuelle est Jeu 13 Aoû 2020 - 17:15

53 résultats trouvés pour xxesiecle

Bertolt Brecht

La vie de Galilée

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Tout à l'air si simple au début. Galilée est aux devants de la scène, il est intelligent, il enseigne, dit au petit Andréa comme à la cour, à l'Italie entière, qu'il suffit de regarder. Bien entendu tout cela va bien au-delà de la difficulté conceptuelle, Copernic est déjà passé par-là. De nos jours le nom même de Galilée incarne une idée du progrès scientifique (mais il était aussi très respecté de son vivant). Dans la pièce de Brecht, Galilée est juste un homme. "Juste" c'est-à-dire presque rien. Car "le grand homme" ne se heurte pas précisément à une montagne de préjugés, mais à un système bien établi, englobant éthique, philosophie et politique. Peu à peu le constat de son impuissance se fait plus lourd (le premier signe arrive d'ailleurs assez vite, par un refus d'augmentation...) et Galilée, quand bien même on l'écoute, déblatère dans le vide. Aucune voix, aucune incarnation ne porte la moralité du texte foncièrement pessimiste de Brecht. On revit dans une société qui s'est formée, s'est moulée dans les principes d'une autorité qui n'a même pas besoin d'être toujours présente, toujours menaçante. Ce qui est trompeur c'est qu'en fait de société, c'est surtout celle de Galilée qui s'agite sous nos yeux, où les réparties fusent, la bonne humeur et la confiance.


Mots-clés : #biographie #théâtre #xxesiecle
par Dreep
Hier à 10:40
 
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Sujet: Bertolt Brecht
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Paul Valéry

Monsieur Teste

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1894-1945, 130 pages environ dont une préface.

Au début était La soirée avec Monsieur Teste, qui a fait l'objet d'une publication à part. Puis quelques ajouts au fil des décennies, certains chapitres publiés, d'autres pas, jusqu'à l'édition définitive, qui comporte es adjonctions de notes et d'esquisses réunies par Paul Valéry "avec l'intention de les utiliser pour une nouvelle édition de M. Teste" (Gallimard 1946).

La soirée avec Monsieur Teste proprement dite, qui ouvre d'ailleurs l'ouvrage, peut être lue ici.

Que dire ?
Je me suis cramponné assez fort aux pages, mais j'avais envie de me remettre à la lecture de Monsieur Teste, que je n'avais pas eu le courage d'achever lors d'une première tentative, ancienne il est vrai.
Conscient que ce n'est pas ce livre-là qui va contribuer à atténuer la perception de Paul Valéry, comme un astre certes fort brillant, mais si éloigné, une planète étherée, gazeuse et glaciale, somme toute inhospitalière...
C'est une facette de ce géant des Lettres françaises de la première moitié du XXème siècle que je ressens à l'heure d'ouvrir son fil - d'autres lectures et commentaires seront plus amènes, sans doute, bien que celui-ci soit empreint du plus grand respect.  

Spéculation purement abstraite et intellectuelle, ce Monsieur Teste ?
Peut-être pas seulement.
Teste=Tête je pense (?), l'être cérébral par excellence, coupé du monde mais incontestablement de ce monde.

Bonne mine à citations et à réflexions, vivant, bien présenté/découpé (aéré), on accoste au livre en confiance.
J'ai pourtant refermé l'ouvrage avec ce sentiment d'être passé au travers, sans arriver à estimer si c'est partiellement, très partiellement, ou presque totalement.

Extraits du log-book de Monsieur Teste a écrit:Je sens infiniment le pouvoir, le vouloir, parce que je sens infiniment l'informe et le hasard qui les baigne, les tolère, et tend à reprendre sa fatale liberté, sa figure indifférente, son niveau d'égale chance.


La promenade avec Monsier Teste (incipit) a écrit:
Je me rencontre, l'été, le matin,, près d'onze heures, sur un trottoir plein d'oisifs, voisin de la Madeleine où j'ai pris l'habitude d'aller faire des pas, fumer, réfléchir à ce que dit le journal du jour, c'est-à-dire se raconter tout ce qu'il ne dit pas. Bientôt je me heurte à M. Teste qui médite en sens inverse sur la même ligne facile.
  Nous quittons chacun nos idées. Nous nous mettons ensemble et nous regardons le mouvement doux et incompréhensible de la voie publique qui charrie des ombres, des cercles, de fluides constructions, des actions légères, et qui apporte quelquefois quelqu'un de plus pur et d'exquis: un être, un œil, ou une bête précieuse faisant mille formes dorées et qui joue avec le sol.


Dialogue - ou nouveau fragment relatif à Monsieur Teste (incipit) a écrit: L'omme est différent de moi et de vous. Ce qui pense n'est jamais ce à quoi il pense; et le premier étant une forme avec une voix, l'autre prend toutes les formes et toutes les voix. Par là, nul n'est l'homme, M. Teste moins que personne.
  Il n'était pas non plus philosophe, ni rien de ce genre, ni même littérateur; et pour cela, il pensait beaucoup, - car plus on écrit, moins on pense.


Lettre d'un ami a écrit:Paris enferme et combine, et consomme ou consume la plupart des brillants infortunés que leurs destins ont appelés aux professions délirantes... Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal instrument est l'opinion que l'on a de soi-même, et dont la matière première est l'opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d'un certain délire des grandeurs qu'un certain délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d'uniques règne la loi de faire ce que nul n'a jamais fait, et que nul jamais ne fera. C'est du moins la loi des meilleurs, c'est-à-dire de ceux qui ont le cœur de vouloir nettement quelque chose d'absurde...
Ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l'illusion d'être seuls, - car la supériorité n'est qu'une solitude située sur les limites actuelles d'une espèce. Ils fondent chacun son existence sur l'inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leur consentement qu'ils n'existent pas...


Mots-clés : #identite #xxesiecle
par Aventin
le Lun 3 Aoû 2020 - 18:11
 
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Sujet: Paul Valéry
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Vues: 76

Le One-shot des paresseux

Alain Dister

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Né le 25 décembre 1941, décédé le 2 juillet 2008

Journaliste et photographe, a collaboré entre autres à Rock & Folk, Guitare Magazine, Actuel, Libération, etc...
Grand connaisseur du rock en général, des mouvements et des musiques des années 1960-1970-1980, qu'il a vécus "sur place", entendez entre Los Angeles, San Francisco, Detroit, Chicago, London, Paris, etc...

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Rock Critic
Sous titré: Chroniques de rock'n'roll (1967-1982).

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190 pages environ, dont annexe et préface. Compilation d'articles et d'interviews, un peu développés pour l'occasion, parus entre 1967 et 1982, édition 2007.

Un bon moment que cet ouvrage, peut-être mieux à sa place sur le fil d'ArenSor (Souvenirs, souvenirs), ou même pour certains passages sur celui de Bix (Blues) et les titres comme les artistes donnent des pistes pour garnir indéfiniment le fil Juke Box.
Alain Dister a remanié de fond en comble un premier jet, paru en 1987.

La truculence, un certain humour, le fait d'avoir vécu tout cela de l'intérieur. Quelques grands oublis peut-être - mais enfin c'est le jeu c'est ce qui distingue une compilation d'articles d'une somme visant à appréhender l'époque en ne laissant personne de côté.  

Le photographe n'est jamais loin du journaliste, quand il écrit; jugez plutôt cette mise en bouche:

Il pleut. Cité pourrie. Des piles de cartons effondrées jonchent les trottoirs. Des ombres courent, enjambant un clochard assommé par l'alcool. On m'a donné rendez-vous quelque part sur la 2ème Rue. Pour y arriver, il faut traverser tout le Bowery. Un monde, là, s'est écroulé. Quand on y arrive, on ne peut pas aller plus loin. C'est la fin avant le grand saut. Des milliers d'épaves humaines oscillent de bar en bar, s'écroulent n'importe où, dans des caniveaux que personne ne nettoie, sur des pas de portes fermées à tout jamais. Des yeux glauques dans des visages sans couleur me regardent passer avec une indifférence haineuse. On a peur de ce quartier, sans doute parce que n'importe qui peut y finir sa vie. J'arrive enfin devant l'objet de mes recherches. Un immeuble bas, en briques vaguement rougeâtres, seul debout au milieu de baraques éventrées qui servent d'abris nocturnes aux pauvres hères du coin. Une porte peinte en jaune, éclatante comme un soleil au milieu de cette désolation. Un écriteau: Third World, Love. Tout le premier étage - un ancien atelier de confection - a été transformé en studio.  



Ou cette évocation d'Elvis, et des années 1950 version US:
Le système tendait à faire des jeunes de braves cons bornés, susceptibles de bien voter et de consommer beaucoup. Ce système, toutefois, ne concernait que les Blancs, en majorité les WASPS (White Anglo-Saxon Protestants). Les Noirs, n'ayant pas encore acquis les droits civils n'avaient qu'à la boucler et croupir dans leurs ghettos, à chanter leurs machins rigolos. Ils n'étaient pourtant plus les seuls à les écouter. Depuis pas mal d'années, ils avaient organisés leurs propres médias: stations de radio à Memphis, petites marques de disques à distribution locale, circuits de concerts dans les bars et les baraques en planches (juke joints)  au bord des routes. Tous les grands bluesmen sont passés par là.

[...] c'est à lui [Sam Phillips] que rendit visite, un bel après-midi de printemps 1954, un grand camionneur timide et nonchalant, soucieux de se faire un petit extra en chantant des cantiques et des ballades locales. Le jeune Elvis avait aligné ses trente dollars et enregistré deux ou trois morceaux. Et puis, durant une pause, il avait empoigné une guitare et balancé un de ces trucs dingues diffusés sur une station noire, "That's All Right (Mama)".  
Il en avait rajouté un peu, imitant le côté expressif des chanteurs noirs.  Mais, pour Phillips, ç'avait été la révélation. En un éclair, il avait compris que cette musique, péniblement vendue à une clientèle noire fauchée, rapporterait des millions dès qu'elle serait accessible à la masse des jeunes blancs. Pour peu, bien sûr, qu'on peaufine les arrangements. Presley avait une belle voix, mais restait un guitariste limité. Il n'était évidemment pas question de lui adjoindre des accompagnateurs noirs. Le Sud raciste aurait hurlé. Des blancs qui connaissaient parfaitement les rythmes noirs, le R'n'B, le blues, il y en avait pas mal. Encore fallait-il qu'ils acceptent de se produire à côté de ce garçon un peu exhibitionniste pour le prude Tennessee.
L'un d'entre eux allait littéralement créer un nouveau langage de la guitare Rock: Scotty Moore. Les riffs qu'il a inventés sont encore en usage un peu partout.

 Mais les inspirateurs de Presley, que sont-ils devenus ? L'un d'eux, Arthur "Big Boy" Crudup, est mort dans la misère voici quelques années Auteur des premiers succès d'Elvis, il n'a jamais touché une tune de royalties. Presley n'était sans doute pas responsable de cette mesquinerie cruelle du show-business. Elle ne constituait qu'un des aspects du "barrage" établi contre la culture des Noirs, jugée dangereuse pour les fils de la blanche Amérique. (1977)      



Bref, un parfait ouvrage à trimballer, au format sac à dos ou sac de plage, ou encore transports en commun, n'oubliez pas de faire suivre le son et en avant la musique !
Mots-clés : #historique #musique #xxesiecle
par Aventin
le Mer 15 Juil 2020 - 22:03
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Le One-shot des paresseux

Marie-Louise Plovier-Chapelle

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Une femme et la montagne
éditions Flammarion 1954, 210 pages environ.




J'ai eu la joie de le trouver dans l'édition originale, malheureusement une vingtaine de pages, à peu près au second quart de l'ouvrage, ne sont pas lisibles.

Livre drôle, empli d'une cocasserie de répartie et d'un comique de situation, rendant hilarant des passages, où, sous une autre plume, il y aurait lieu de se lamenter, ce qui est une prodigieuse qualité.
Livre daté, où affleure ce qu'on prenait alors pour un déterminisme des sexes, aujourd'hui dépassé du moins en occident, donc qu'on ne saurait écrire aujourd'hui, qui hérisserait, ne serait guère publiable et pourtant, 1954, ce n'est pas si ancien.

Voilà une mère de famille du Nord, dans la tourmente de la seconde guerre mondiale, qui par amour des montagnes et par contraintes de guerre (zone libre/zone occupée) se retrouve dans les Alpes, s'initie au ski (celui de l'époque) et l'alpinisme, dont c'était quelque part encore l'âge d'or, le tout sur le tard.
Peu douée, mais dotée d'un moral en chrome-molybdène, d'une insouciance d'airain, sans jamais se prendre pour ce qu'elle n'est pas, notre Marie-Louise nous égrène avec légèreté et humour toutes les incongruités de sa situation.

Défilent dans ces pages ses enfants bien sûr, ainsi qu'Édouard Frendo, le fameux guide de Haute-Montagne, quelques amis, et en filigrane Gaston Rebuffat, Louis Lachenal, Lionel Terray, Gilbert Chappaz...

Pages de guerre, d'occupation et de maquis, aussi, et toujours cette bonne humeur, cette joie de mise même dans pires galères et les instants les plus critiques.  
Marie-Louise Plovier-Chapelle pratique sérieusement sans se prendre au sérieux, son nom est à jamais attaché à l'Aiguille du Roc dont elle signa la première en compagnie de son fils Luc, Édouard Frendo étant le guide et maître d'œuvre de la réalisation (photo de l'Aiguille de Roc en bas de message, - par ailleurs une des plus célèbres photos représentant Gaston Rebuffat est prise alors qu'il se tient sur ce sommet-là).

Et, ces travaux d'aiguille accomplis, reste le charme de sa plume alerte et rigolote, sans prétention, mais aussi juste (voir le 2ème extrait ci-dessous) et un grand chapeau bas à tirer à son intrépidité couplée à son humilité.


Au moment du coucher, un grave problème d'arithmétique s'imposa à tous les esprits: on parvint bien, à force de compression, à entasser onze personnes sur le bat-flanc supérieur conçu pour six, et autant sur celui du dessous, mais il restait le vingt-troisième et qui n'était pas divisible par deux !
  J'imagine qu'un examen approfondi des espaces interstitiels lui révéla que le moins exigu se trouvait précisément entre Luc et moi; toujours est-il que je sentis le tiers du poids du monsieur s'installer sur ma personne tandis qu'un calcul élémentaire me faisait présumer que le second tiers était sur Luc et le troisième dans le vide, mais le vide comptait-il ? Supportait-il une part du poids ?
  Mes connaissances en dynamométrie étaient insuffisantes pour que je puisse déclarer à coup sûr si la force de pesanteur devait être divisée par deux ou par trois.
  Cette incompétence me tracassait.
  Pour me débarrasser de cette obsession, je décidai, par des manœuvres savantes et patientes, d'amener la moitié de la personne dudit monsieur sur le bat-flanc, ce qui n'était possible qu'en plaçant la moitié de la mienne sur la sienne.
  Je ne fus guère bien inspirée !
Car le monsieur, au lieu de respirer d'une façon lente et régulière, qui aurait bercé mon sommeil, avait un petit souffle sec et saccadé qui me donna pour toute la nuit l'impression d'être dans un autobus corse ou dans un château hanté.
  J'eus des heurs pour me persuader de l'urgence qu'il y avait de faire voter par le comité responsable du Club Alpin Français un amendement interdisant l'accès des refuges aux ronfleurs et, aux jours de grande affluence, à tous ceux qu'une respiration saccadée apparente à une locomotive en surcompression.

Je me levai au petit jour complètement moulue.
- Puisque vous êtes si fatigués, nous n'allons faire que le Grand Dru, nous dit Frendo.
  Décision malheureuse, car la sécheresse des années précédents avait tellement abaissé le niveau du glacier que nous nous trouvâmes à l'attaque du rocher en présence d'une rimaye décollée de cinq mètres, dominées par un surplomb qui nous sembla tout de suite bien coriace.
- Les autres années le glacier monte beaucoup plus haut, tout ceci est dans la neige.
- Et pas un piton, bien entendu !
- On ne s'attendait pas à celle-là !
  Frendo essaye une première fois le passage qu'on descend généralement en rappel au retour de la traversée des Drus.
- Ça ne passe pas.
Nouvel essai à droite, puis à gauche sans plus de succès.


       
Recherche du danger alors ? Je ne crois pas: le danger en soi ne m'attire pas, je le déteste en voiture et ailleurs.
Peut-être victoire sur le danger, ce qui, en fin de compte, revient à dire: victoire sur soi-même, victoire sur la peur d'abord, victoire sur la fatigue, victoire sur les années qui passent, réalisation du meilleur de soi, réalisation plus complète, je pense, que dans nul autre sport, car je me refuse à considérer la montagne comme un sport.
[...]
Tout cela fait qu'on se sent meilleur, en montagne.

Les célèbres frères Ravier feront un écho involontaire à cette toute dernière affirmation, quelques années plus tard, en se demandant: à quoi ça sert tout ceci, si ça ne fait de nous de meilleurs hommes ?

" Un bloc de neige plus gros que les autres, détaché par une cordée ", eus-je le temps de penser avant de voir, bien plus bas, un très gros caillou qui rebondissait comme une balle, et de sentir en même temps un coup dans la nuque.
  Je hurlais de douleur et aussi parce que j'étais sûre que j'allais m'évanouir, je voulais les mettre tous en état de parer ma chute.
  Je ne m'évanouis pas.
- J'ai sûrement encore une vertèbre cassée, vous voyez bien que j'aurais mieux fait de ne pas insister et de redescendre quand je vous l'ai dit, c'était un pressentiment.
  Je sentais mon cou et mon épaule se contracter et d'engourdir.
- Jamais je ne pourrai descendre.
- Allons, allons, me dit Frendo, songez plutôt à la veine que vous avez eue de recevoir ce caillou à ma place !


Je quittai Chamonix avec l'espoir de revenir et je me demande pourquoi diable cela me remplissait d'aise, puisque, après tout, la preuve était faite que j'étais d'une maladresse tenace en montagne; mais, en plus de la maladresse, j'étais atteinte d'illogisme, maladie incurable pour moi et endémique, je crois, chez les alpinistes.


Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Aiguil10
Aiguille de Roc

Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #deuxiemeguerre #humour #xxesiecle
par Aventin
le Dim 12 Juil 2020 - 19:15
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Leonardo Padura Fuentes

Les brumes du passé

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Titre original: La neblina del ayer. Roman, paru en 2005, 335 pages environ.

Polar juteux pour lequel Padura utilise à nouveau, à ce qu'il semble, le personnage de Mario Conde (que je découvre pour ma part).
Mario Conde est un ancien policier démissionnaire, la quarantaine approchant la cinquantaine, reconverti dans la chasse aux livres aux fins de revente, mais aussi par amour des livres, l'intérêt en termes lucratifs ne se substituant pas toujours à l'intérêt, celui qui donne sens.
Pour sa bonne ou mauvaise fortune - lui-même n'aurait su le préciser - son départ de la police et son entrée dans le monde du commerce avaient coïncidé avec l'annonce officielle de l'arrivée de la Crise dans l'île, cette Crise galopante qui allait bientôt faire pâlir toutes les précédentes, toujours les mêmes, les éternelles, parmi lesquelles le Conde et ses compatriotes s'étaient promenés pendant des dizaines d'années, périodes récurrentes de pénuries qui commençaient à se ressembler, à cause de la comparaison inévitable et de la mauvaise mémoire, à des temps paradisiaques ou à de simples crises sans nom n'ayant pas droit, de ce fait, à la terrible personnification d'une majuscule.


Donc notre Mario Conde pratique le porte-à-porte, en pleine disette quant à la pêche aux livres qui peuvent rapporter à la revente, toque à une énième porte d'une maison de grande allure mais fort délabrée, sans le moindre espoir.  
Accueilli par un frère et une sœur, âgés, qui gardent-là leur maman, selon eux très âgée et folle.

Visiblement tous deux sont sans ressources et affamés. Ils ouvrent à Conde la porte de la bibliothèque, condamnée et intacte (hormis son dépoussiérage hebdomadaire, tranche des livres comprise) depuis quarante ans.

Un trésor bibliophile, sans doute la plus extraordinaire bibliothèque de Cuba, celle de la haute famille des Montes de Oca, lignée de dignitaires disparus sans descendance, le dernier dans un accident de la route en Floride où il venait de s'installer, fuyant le régime castriste post-Batista (bien qu'il entretenait de très mauvais rapports avec Batista).

Mais, tout en entreprenant petit à petit de vendre ces livres avec l'accord du frère et de la sœur, qui s'y résolvent en dépit d'un interdit formel, une promesse de leur mère, c'est bien autre chose que Conde découvre: une piste consistant en une feuille glissée dans un livre, menant à une voix extraordinaire, celle de la chanteuse de boléro disparue et oubliée Violeta del Río...

Très bien bâti, tenant en haleine (même si on devine peut-être un peu trop tôt l'assassin), écriture vive sans être foisonnante, les codes du polar sont là.

S'y greffent un panorama de la réalité de l'île au début du XXIème siècle, bien des références littéraires et bibliophiles cubaines passionnantes (sujet oblige), une peinture sociale et sociétale des années de la dictature castriste puis du monde d'après celle-ci, ainsi que de la fin du Cuba des années Batista, et, pour ne pas que cette culture-là, de premier plan dans l'île, soit en reste, de la musique cubaine de la seconde moitié du XXème.  

On s'y délecte d'un bel humour de dignité dans la misère, l'interdit et les fléaux, prouesse qui me fait penser, avec Georges Duhamel, que l'humour est la politesse du désespoir. Le tout enrobé de chaleur moite caraïbe.

J'ai passé plus de soixante ans à jouer dans tous les orchestres qui se présentaient, à lever le coude dans tous les bars de La Havane, à baiser jusqu'à l'aube sept jours sur sept, alors vous imaginez combien de gens du spectacle j'ai connus ?
Depuis les années 20, La Havane était la ville de la musique, de la jouissance à n'importe quelle heure, de l'alcool à tous les coins de rue et ça faisait vivre beaucoup de gens, non seulement des maestros comme moi, car tel que vous me voyez, j'ai passé sept ans au conservatoire et j'ai joué dans l'orchestre philharmonique de La Havane, mais aussi tous ceux qui voulaient gagner leur vie en faisant de la musique et avaient les couilles pour s'accrocher...
Après, dans les années 30 et 40, c'est devenu l'époque des salles de bal, des clubs sociaux et des premiers grands cabarets avec casinos de jeux, le Tropicana, le Sans Souci, le Montmartre, le Nacional, le Parisién et tous les petits cabarets de la plage où mon copain El Chori était le roi.
Mais dans les années 50, ça s'est multiplié par dix, parce que de nouveaux hôtels ont ouvert, tous avec des cabarets, et les night-clubs sont devenus à la mode; je ne sais pas combien il y en avait dans le Vedado, à Miramar, à Marianao et là, il n'y avait plus de place pour les grands orchestres, seulement pour un piano ou une guitare et une voix. C'était l'époque des gens du feeling et des chanteuses de boléros sentimentaux, comme je les appelais. C'étaient vraiment des femmes singulières, elles chantaient avec l'envie de chanter et elles le faisaient avec leurs tripes, elles vivaient les paroles de leurs chansons et cela donnait de l'émotion pure, oui, de l'émotion pure.
Violeta del Río était l'une d'elles...
[...]
On m'a dit que très souvent elle se mettait à chanter pour chanter, pour le plaisir, toujours des boléros bien doux, mais elle les chantait avec un air de mépris, comme ça, presque agressive, comme si elle te racontait des choses de sa propre vie.
Elle avait un timbre un peu rauque, de femme mûre qui a beaucoup bu dans sa vie (NB: elle avait 18-19 ans), elle n'élevait jamais trop la voix, elle disait presque les boléros plus qu'elle ne les chantait et dès qu'elle se lançait les gens se taisaient, ils en oubliaient leurs verres, parce qu'elle avait quelque chose d'une sorcière qui hypnotisait tout le monde, les hommes et les femmes, les souteneurs et les putains, les ivrognes et les drogués, car ses boléros elle en faisait un drame et pas n'importe quelle chanson, je te l'ai déjà dit, comme si c'étaient des choses de sa propre vie qu'elle racontait là, devant tout le monde.
  Cette nuit-là j'en suis resté baba, j'en ai même oublié Vivi Verdura, une grande pute qui mesurait au moins six pieds, que j'avais dans la peau et qui m'a piqué mes consommations. Et pendant l'heure et quelque, ou les deux heures, je ne sais plus, où Violeta a chanté, c'était comme marcher loin du monde ou très près, aussi près que d'être là devant cette femme, sans jamais vouloir en sortir...    
     


Merci à Chamaco  Tag xxesiecle sur Des Choses à lire 1252659054 , si d'aventure il passe par cette page, pour l'excellente adresse Padura !

Mots-clés : #amitié #historique #insularite #polar #universdulivre #xxesiecle
par Aventin
le Dim 5 Juil 2020 - 16:48
 
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Sujet: Leonardo Padura Fuentes
Réponses: 81
Vues: 3292

Vénus Khoury-Ghata

Les derniers jours de Mandelstam

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Paru en 2016, 120 pages environ.

Plutôt qu'une bio narrative de la fin d'Ossip Mandelstam, avec ce côté source et références et tâcheron du "travail universitaire", Vénus Khoury-Ghata reste poétesse qui parle d'un poète, nul lecteur ne s'en plaindra je crois.

Âpre dans son écriture, ciselant froid, avec cette étrange façon, déjà observée dans d'autres de ses œuvres, de ressasser, ou de remettre à nouveau un point déjà abordé plus tôt dans son ouvrage, une redite en somme, le truc qu'aucun éditeur n'accepterait, le machin à éviter absolument dans les bons conseils à écrivain:
Eh bien, qu'on se le dise: il y a, à la règle, l'exception Vénus Khoury-Ghata.

Par exemple quand elle prend appui sur, puis utilise en leitmotiv ces deux vers de la première version du poème de Mandelstam sur Staline:
On n'entend que le montagnard du Kremlin,
L'assassin et le mangeur d'hommes.

 
D'autant qu'elle remet tel ou tel point (celui ci-dessus et bien d'autres encore) avec un ajout, parfois très ténu, une manière "l'air de rien"...
Et puis, comme un couplet de refrain dans une chanson, on y est appâté, on démarre comme lors d'une reprise en chœur...avec quel autre auteur un tel procédé pourrait-il fonctionner en prose, je me demande ?  

Bien entendu je n'ai pas évité l'écueil prévisible, qui est que ce livre oriente vers de nouveaux livres dont on se fait une joie de les classer parmi les "à lire absolument, bientôt" (PAL en langage du forum):

- En premier lieu l'intégralité de la poésie de Mandelstam bien entendu, en dépit de mon extrême réticence à lire de la poésie traduite en provenance d'une langue qui m'est totalement inconnue.

- Ensuite Le ciel brûle, de Marina Tsvetaïeva (quelqu'un aurait lu ?), et Contre tout espoir, Souvenirs (trois tomes) de Nadedja Mandelstam (idem, quelqu'un aurait lu ?), les poésies de Nikolaï Stepanovitch Goumilev (réitérons: quelqu'un aurait...).

- Bien sûr l'ouvrage de Vénus Khoury-Ghata paru en 2019 sur Marina Tsvetaïeva...

A contrario, subitement, une moindre envie de parcourir à nouveau des pages de Gorki, Boukharine, Pasternak (encore que ce dernier, bien que flageolant sur le chapitre courage, n'a pas été sans aider le couple Mandelstam)...  


On apprend tout de même pas mal de choses sur Mandelstam, sa folie, sa misère, sa fin horrible dans l'univers concentrationnaire stalinien, l'opiniâtreté de Nadedja pour que la poésie de Mandelstam nous parvienne - tard il est vrai, dans les années 1960 et elle s'est imposée très doucement, petit à petit.

Ces éléments-là, pas forcément tous à portée de clic sur moteur de recherches, sont à l'évidence de l'ordre de la bio classique.
Mais en sus, Vénus Khoury-Ghata, la plume acérée, concise et poignante, nous livre un ouvrage plein, fin et sensible - faisons rapide: de grande qualité.

Enfin, il est bon qu'un autre poète (Jean-Paul Michel) me le martèle pour que j'opine quand je n'y crois plus, mais si vous prenez pour une boutade le fait que la poésie a le pouvoir de changer le monde (quoique rarement en temps réel, c'est-à-dire dans l'immédiateté synchrone à l'époque d'écriture), jetez donc un coup d'œil à ces pages-là...  


Mandelstam est le seul à entendre sa voix déclamer ses poèmes à ses voisins, des déportés comme lui.

  La poésie, dernier souci de la horde de prisonniers, susceptibles d'être fusillés d'un jour à l'autre.
  Ils veulent du pain, pas des mots.
  Ils sont en colère, les moins malades brandissent des poings vengeurs.
  Leurs hurlements n'empêchent pas le poète de poursuivre sa lecture.
  Sa voix, il en est certain, finira par couvrir leur vacarme.
  En plus du pain, ils réclament une soupe moins diluée et exigent d'être traités en êtres humains.
  Entassés depuis des mois dans le camp de transit situé à un jet de pierres de Vladivostok sans voir le ciel.

  Sans voir le bout du tunnel, sans savoir la date de départ pour la Sibérie, devenue lieu de villégiature comparée à l'enfer du camp.
  Pas de train pour les transporter en Sibérie, leur dit-on.
  Les rumeurs dans le chaos tiennent lieu de décret.
  Venus de toutes les villes du pays, les wagons déversent sur les quais à déporter ou à fusiller puis repartent à la recherche d'autres suspects, d'autres dissidents à déporter ou à fusiller.

  Comment fait-on le tri ?
  Qui décide d'écourter ou de prolonger une vie ?
  "Écrémer le pays le débarrasser de tous ceux qui pensent autrement que le régime en place" est le mot d'ordre.
  Un bruit de bottes scande le sommeil de Mandelstam alors que personne ne marche; le typhus a cloué ses voisins sur leurs planches.

  "Lève-toi, tu es interdit de séjour au camp. Interdit de mourir sans la permission de Staline".
  Une fausse impression, les mains qui le secouent, la bouche qui crie son nom.
  Peu importe à Mandelstam qu'il soit devenu fou, il sait qu'il est poète et cela lui suffit.
  Il sait aussi qu'il est encore en vie, sinon il ne saurait pas que ses voisins de planches s'appellent Fédor, Piotr, Vlada ou Anton.
  Il connaît leurs noms mais n'arrive pas à coller un visage sur chacun de ces noms.
  Leurs noms, la bouée de sauvetage. Il s'y accroche pour ne pas sombrer. Mourrait si jamais il les oubliait.    

 



Mots-clés : #biographie #devoirdememoire #exil #poésie #regimeautoritaire #violence #xxesiecle
par Aventin
le Dim 5 Juil 2020 - 9:03
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 10
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Richard Brautigan

Le général sudiste de Big Sur

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Le_gzo11

Le premier roman de Richard Brautigan commence par une évocation de la guerre de Sécession, avec notamment la bataille de Wilderness (dont Lance Weller fut le chantre), et des Indiens Digger de Big Sur, évoqués par nombre d’auteurs du Nature writing :
« On dit que ces Indiens ne portaient pas de vêtements. Ils n’avaient ni feu, ni abri, ni culture. Ils ne faisaient rien pousser. Ils ne chassaient pas et ne péchaient pas. Ils n’enterraient pas leurs morts et ne donnaient pas naissance à leurs enfants. Ils vivaient de racines et de bernicles, et restaient agréablement assis sous la pluie. »

Jesse, le narrateur, et son pote, Lee Mellon, y squattent des cabanes sommaires :
« Ce matin j’ai vu un coyote dans les sauges juste au bord de l’océan – l’arrêt suivant c’est la Chine. Le coyote faisait comme s’il avait été au Nouveau-Mexique ou dans le Wyoming, sauf qu’en dessous, il y avait des baleines qui passaient. C’est ça ce pays. Viens à Big Sur que ton âme trouve un peu de place pour sortir de sa moelle. »

Ils incarnent une époque ultérieure :
« "À seize ans, je me glissais aux cours de l’université de Chicago, et j’ai vécu avec deux étudiantes noires extrêmement cultivées", dit Lee Mellon. "Nous couchions tous les trois dans le même lit. C’est ce qui m’a aidé à perdre mon accent du Sud." »

Globalement, c’est la déglingue, et la culture hippie vécue ; on y croise Henry Miller ; personnellement, j’ai aussi aperçu le fantôme Jack Kerouac…
« Étrange successeur de Vasco Nunez de Balboa, Lee Mellon cherchait des mégots au bord du monde occidental, et tout le long du chemin jusque chez nous, trouvant ici et là un exilé du royaume du tabac. »

Il y a peu d’action au début…
« Huit heures plus tard, j’étais assis avec une fille dans un petit bar de Monterey. Elle avait un verre de vin rouge devant elle, et moi un martini. C’est ainsi parfois. Impossible de prédire l’avenir et de comprendre le passé. Lee Mellon, fin soûl, avait fini par rouler par terre. J’avais lavé au jet le vomi dont il était couvert, et je l’avais recouvert d’un grand morceau de carton pour que la police ne le trouve pas. »

C’est aussi et surtout le souffle de la jeunesse, une sorte d’innocence, sa fraîcheur, une grâce difficile à expliciter (un côté Salinger ?), de l'humour et de la poésie.
Voici un petit chapitre in extenso :
«
HAIKAI DE L’ALLIGATOR DANS LE DESERT

Il pleuvait maintenant très fort, le vent hurlait comme l’armée sudiste à travers le trou dans le mur de la cuisine. Le désert – des milliers de soldats occupaient le pays – le désert !
Elizabeth et Lee Mellon étaient partis dans une autre cabane. Ils avaient quelque chose à régler. Nous sommes restés seuls, Élaine et moi, avec les alligators.
*
6 mai 1864. Un lieutenant est tombé, mortellement blessé. S’enfonçant de travers dans la mémoire, un marbre classique commença à pousser sur ses empreintes digitales. Comme il reposait là sublime aux yeux de l’histoire, une autre balle frappa son corps, et le fit tressaillir comme une ombre dans un film. Peut-être Birth of a Nation. »

Puis c’est un délire psychédélique complet dès que la marijuana entre en jeu.
« Maintenant, j’étais vraiment parti. De petites vacances à l’abri du bon sens. Pendant que Lee Mellon s’occupait de la marijuana, je planais de plus en plus. »

« Elle m’a ôté mon slip. J’avais dû le mettre en me réveillant, mais je ne m’en souvenais plus. Ce n’était guère important mais j’en fus surpris. On ne devrait pas être surpris par des choses comme ça. »


Mots-clés : #jeunesse #lieu #nature #xxesiecle
par Tristram
le Dim 28 Juin 2020 - 0:29
 
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Sujet: Richard Brautigan
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Patrick Modiano

Voyage de noces

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Voyage10
Roman, 1990, 145 pages environ.

On est bien chez Modiano, la preuve: c'est écrit au "je" et le héros s'appelle Jean (je plaisante !).

Bon il y a le suicide à Milan d'une française et le personnage qui narre au "je" qui s'y trouve tout juste après en catimini, un Milan désert de quinze août, un bar d'hôtel frais comme un puits (comment dire ? on est bel et bien chez Modiano ?).

Il se trouve qu'il l'a bien connue, elle s'appelait Ingrid Teyrsen, formait un couple avec un certain Rigaud et ils accueillirent le narrateur longtemps avant, alors qu'il faisait de l'auto-stop du côté de Juan-les-Pins.  

La suite ? Le narrateur se fait passer pour mort ou, en tous cas, disparu, en restant à Paris au lieu de se rendre au Brésil, vivant caché dans des hôtels puis dans un appartement où vécurent le couple Teyrsen-Rigaud.

De fréquents retours sur le passé emmêlent les chapitres, on trouve bien sûr le téléphone, habituel objet presque fétiche chez Modiano, à une époque où l'on pouvait consulter les bottins dans les cabines téléphoniques et où la téléphonie mobile n'existait pas (j'ai versé dans un petit moment de souvenir attendrissant).

J'ai trouvé délectable la peinture de fragments de Paris et de Juan-les-Pins sous la seconde guerre mondiale, à mon humble avis une réussite.

Le paraître et la cache, les faux-fuyants, les histoires calquées ou parallèles, tout ceci est aussi usuel chez Modiano, fait partie de son charme selon ses inconditionnels lecteurs; moi, j'avoue, je ne déteste pas:

Au final j'ai plutôt bien apprécié l'ouvrage, conscient de trouver de l'intérêt dans des pages où d'autres trouvent sans doute de la vacuité (et tous les reproches ordinaires qui lui sont adressés depuis...quasi un demi-siècle).
Peut-être aussi parce que je ne lis Modiano qu'à dose homéopathique, un tous les dix ans - je ne sais si c'est clos pour dix ans à présent, enfin, nous verrons !

Les modianistes du forum, trouveront un recoupement de l'histoire de Modiano lui-même (ou plus exactement la préhistoire de l'auteur) dans le couple Ingrid-Rigaud à Paris en 1942 - du moins à ce qu'il me semble (?).

Ces mêmes modianistes noteront peut-être la quête au travers du personnage d'Ingrid Teyrsen de Dora Bruder, quête qui avait défrayé la chronique dans les années 1990 quand Modiano, allié à Serge Klarsfeld, s'était penché sur le cas de cette jeune fille fugueuse, dont les parents avaient fait paraître en 1942 une petite annonce pour la retrouver, et qui finiront ensemble dans un convoi commun destination Auschwitz.

Ce avant qu'il n'y ait brouille entre Klarsfeld et Modiano, le premier accusant le second d'avoir vampirisé son travail et sa collaboration aux seules fins d'une œuvre romanesque signée Modiano et dans laquelle Klarsfeld et son boulot gentiment mis à disposition ne sont même pas mentionnés, mais c'est une autre histoire.

(NB: tiens ça me rappelle la confession de Modiano jeune auteur cleptomane, lorsque invité avec une amie chez d'autres amis, il y dérobait des livres de collection, des objets de valeur, pour les revendre chez des brocanteurs !)

Mots-clés : #autofiction #deuxiemeguerre #lieu #xxesiecle
par Aventin
le Jeu 11 Juin 2020 - 20:32
 
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Sujet: Patrick Modiano
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Henri Michaux

Ailleurs
Voyage en Grande Garabagne - Au pays de la Magie - Ici, Poddema
(1936-1946)

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Michau11

Ce triptyque assemble des voyages totalement imaginaires, écrits à la façon et sur le ton de récits-témoignages des grands voyageurs, sous forme de paragraphes souvent courts se succédant, offrant des évocations coq-à-l'âne qu'on ne peut s'empêcher de rapprocher, dans la conception du bâti -l'agencement-, de l'art pictural contemporain de l'époque d'écriture.  

L'ouvrage est généralement classé en poésie chez les éditeurs, libraires, documentalistes (etc.), je ne suis pas tout à fait sûr que cela soit pertinent.
Suggestion, en pâture à assaisonner: farce grinçante, ou encore fiction au sens Borgésien du terme ?

La courte préface de l'auteur (pas deux pages) nous donne tout de même l'ambition du projet, rien moins qu'anticipatrice-prophétique, un embarquement à la Wells-Orwell si l'on veut:
Préface a écrit:Certains lecteurs ont trouvé ces pays un peu étranges. Cela ne durera pas. Cette impression passe déjà.
  Il traduit aussi le Monde, celui qui voulait s'en échapper. Qui pourrait échapper ? Le vase est clos.
  Ces pays, on le constatera, sont en somme parfaitement naturels. On les retrouvera partout bientôt...
[...] Derrière ce qui est, ce qui a failli être, ce qui tendait à être, menaçait d'être, et qui entre des millions de "possibles" commençait à être, mais n'a pu parfaire son installation...


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Voyage en Grande Garabagne
(1936 - 110 pages environ)

Le plus étoffé, le plus patchwork aussi des trois récits. Lecture plutôt plaisante, l'ensemble est parfois teinté d'un surréalisme que l'auteur tend à dépasser peu à peu, digestion effectuée.
Ainsi, rarement il est vrai, Michaux n'hésite pas à créer de toutes pièces des mots pour l'occasion, entendant de la sorte (du moins n'est-ce pas une piste interprétative possible ??) ne pas se cantonner au signe-signifiant/signifié, lien commun de l'auteur au lecteur: Le signe-mot a, dès lors, valeur abstraite.
Un exemple:
Les Ématrus sont lichinés ou bien ils sont bohanés. C'est l'un ou l'autre. Ils cousent les rats qu'ils prennent avec des arzettes, et sans les tuer, les relâchent ainsi cousus, voués aux mouvements d'ensemble, à la misère, à la faim qui en résulte.
  Les Ématrus s'enivrent avec de la clouille.
Mais d'abord ils se terrent dans un tonneau ou dans un fossé, où ils sont trois ou quatre jours avant de reprendre connaissance.
  Naturellement imbéciles, amateurs de grosses plaisanteries, ils finissent parfaits narcindons.


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Au pays de la Magie
(1941 - 70 pages environ)

Bien entendu, avec un tel titre, on s'attend à du merveilleux.
Il y en a.
Il n'y a que ça.
Mais, comme bien souvent il génère affres et malaise plutôt que tête dans les étoiles et bouche bée, le lecteur ressort plutôt boxé et nauséeux de cette évocation du pays de la Magie, ce qui est sans doute un but poursuivi par l'auteur.

Trois extraits, qui se suivent immédiatement dans le texte, histoire de ne pas rompre l'agencement en coq-à-l'âne (à noter le dégradé très patte-du-coloriste du premier extrait):
S'ils ont besoin d'eau, ils ne laisseront pas un nuage en l'air sans en tirer de la pluie. Je l'ai vu faire plus d'une fois. N'y aurait-il même aucun nuage en vue, pourvu qu'il existe une suffisante humidité dans l'atmosphère, ils vous feront bien vite apparaître un petit nuage, très clair d'abord, presque transparent, et qui devient ensuite moins clair, puis moins clair encore, puis blanc, puis d'un blanc lourd et rondelet, enfin gris, et vous le feront alors dégorger son eau sur le pré ou sur le verger qu'ils tenaient à arroser.

Je vis un jour un lézard au bord d'un champ qu'il traversait avec quelque peine. Gros comme le bras, il laissa une ornière de près d'un demi-mètre de profondeur, comme s'il avait pesé non quelques livres mais au moins une tonne.
  je m'étonnai. "Ils sont au moins une cinquantaine là-dedans", me dit mon compagnon. "Une cinquantaine de quoi ? De lézards ? - Non, fit-il, d'hommes et je voudrais bien savoir lesquels", et vite il courut chez les voisins s'enquérir des absents. Qui ? Cela seul l'intriguait et jamais je n'en pus savoir davantage. Par quelle magie et dans quel but invraisemblable des gens se fourraient-ils ainsi à l'étroit dans ce tout petit corps de lézard, voilà quel était le sujet de mon étonnement et ne lui parut pas mériter une question, ni une réponse.

Un ours, et c'est la paix.
  Voilà qui est vite dit. Ils en sont en tous cas persuadés, prétendant que les enfants s'élèvent plus facilement, dès qu'il y a un ours dans la maison.

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Ici, Poddema
(1946 - 15 pages environ)

Le plus glaçant et le plus sobre d'entre les trois matériaux composites ajustés par Michaux.

Y sont brossées l'insatisfaction permanente, l'appétence pour la métamorphose à mesure que se développe la possibilité née des travaux scientifiques, au point que l'être n'est plus que la résultante du pas-à-pas et des désidératas du combo pouvoir/technique (tiens, ça ne vous rappelle rien, en problématique contemporaine ?).  

Comme pour Au pays de la Magie, trois extraits qui se suivent immédiatement dans le texte, histoire de ne pas rompre l'agencement, le coq-à-l'âne est moins net ici:
Il n'est pas rare, à Kalafa, qu'un homme hérite de plus de quatre-vingts Poddemaïs au pot, à domicile, presque tous humains et plusieurs sachant travailler.
  Les grands centres d'élevage, l'État a la main dessus. Il maintient une grande pression sur tous les Poddemaïs, et une énorme sur les Poddemaïs au pot, l'État, c'est-à-dire les membres du Conseil du pot, ou Pères du pot, à qui par leur police peu de chose échappe, encore qu'il y ait dans beaucoup de maisons des élevages secrets, maintenus malgré les risques, soit pour le profit, soit par curiosité, ou par tradition familiale.
  Les déclarations des sujets âgés de six ans et de nette apparence humaine sont exigées.

Il règne à certains moments une extrême inquiétude dans le pays, quand siègent les Pères du pot en assemblée générale. Chacun se sent visé. Personne, il ne me semble, ne se sentant tout à fait sûr de sa naissance cent pour cent naturelle. Plus encore, personne ne se sent à l'abri de nouvelles expériences collectives et quoiqu'ils aiment beaucoup les particulières, ils aiment moins celles que la police ordonne et, notamment, sont terrorisés par une sorte de grand magma au pot dont les corps de Poddemaïs naturels ou à peu près naturels seraient les ingrédients habituels et obligés.
  Le Conseil du pot, quelle que soit son idée derrière la tête, prend dès maintenant les mesures pour l'assouplissement des volontés.
  Ses décisions reviennent toujours à ceci: tuer les dernières fiertés.

Ceux qui appartiennent, sans intermédiaire, aux Pères du pot, on leur enfonce (tandis qu'ils sont encore jeunes) un clou dans le crâne.
  Un grand clou à deux têtes, une dedans (plus petite), qui se soude au crâne, une grande dehors, dépassant carrément, et qui permettra au Conseil, en tout temps, de reconnaître les siens et de s'en saisir.



Mots-clés : #absurde #philosophique #xxesiecle
par Aventin
le Sam 6 Juin 2020 - 8:58
 
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Sujet: Henri Michaux
Réponses: 41
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Gilbert-Keith Chesterton

Le Poète et les fous

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Le_poz11

Titre original: The Poet and The Lunatics. Huit nouvelles, parues en 1929, qui peuvent être lues ici en langue originale. 255 pages environ.

Il s'agit d'un énième personnage de détective chestertonnien, nommé cette fois-ci Gabriel Gale, grand jeune homme blond, peintre et poète. Il n'y a pas vraiment de nouveaux codes, toujours le parti-pris de l'apparente irréalité, de l'intuition prenant le pas sur la méthode, le scientifique. On trouve un peu moins de burlesque, un peu moins de ce fameux humour britannique dont il est un champion (ou est-ce moi qui est passé au travers ?).

On relève une jolie petite délicatesse dans le procédé littéraire, consistant à donner la chute de la première nouvelle...dans la dernière !

Ici, notre Gilbert-Keith raisonne ainsi:
Les fous, les aliénés, Lunatics en anglais, pour comprendre leurs actes lorsque ceux-ci apparaissent hors-normes ou inouïs au commun des mortels, il faut soit l'être un peu soi-même, soit emprunter des voies imaginatives quasi jamais fréquentées.

D'où le façonnage d'un type de héros comme Gabriel Gale, encore une variation de Chesterton sur le thème du détective qui n'en est pas (et ne paye pas de mine) mais parvient in fine à résoudre.  

On retrouve aussi ces bonnes vieilles déclinaisons de l'auteur sur des thèmes qu'il court si volontiers, le déguisement, l'amitié, les auberges ("pubs"), l'apparence trompeuse, le détail, et ces constructions littéraires si fluides, si adaptées au format nouvelles, qui embarquent bien le lecteur, vraiment sans coup férir.

Le goût de la marge, les comptes réglés avec la pensée scientiste, ça et là (mais plus parcimonieusement ici) la formule qui fait que Chesterton reste à jamais cette mine à citations à ciel ouvert - même si là on est dans une veine moins abondante.
Un peu moins prophétique qu'il ne fut peut-être (voir L'auberge Volante, La sphère et la croix, Le Napoléon de Notting Hill...), même si, dans ce domaine-là aussi, il y a un ou deux joyaux à glaner...

Autre goût, celui de la couleur, le sens du pictural (dans son autobio, L'homme à la clef d'or, il s'en explique, disant que depuis le temps des boîtes à jouer il avait toujours conservé l'émotion d'échafauder des décors peints).
Un exemple de ce côté pictural et coloriste, et de l'embarquement garanti du lecteur, cet extrait proche de l'entame de la 2ème nouvelle:
L'oiseau jaune a écrit:C'était comme s'ils avaient atteint un bout du monde paisible; ce coin de terre semblait avoir sur eux un effet bizarre, différent selon chacune de leurs personnalités, mais agissant sur eux tous comme quelque chose de saisissant et de vaguement définitif.
Et cependant il était d'une qualité aussi indéfinissable qu'unique; il n'était en rien sensiblement différent d'une vingtaine d'autres vallées boisées de ces comtés occidentaux en bordure du Pays de Galles.
Des pentes vertes plongeaient dans une pente de forêts sombres qui par comparaison paraissaient noires mais dont les fûts gris se reflétaient dans un méandre de la rivière comme une longue colonnade sinueuse. À quelques pas de là, d'un côté de la rivière, la forêt cédait la place à de vieux jardins et vergers, au milieu desquels se dressait une maison haute, en briques d'un brun intense, avec des volets bleus, des plantes grimpantes plutôt négligées s'accrochant aux murs, davantage à la manière de la mousse sur une pierre que de fleurs dans un parterre.
Le toit était plat, avec une cheminée presque en son milieu, d'où un mince filet de fumée s'étirait dans le ciel, seul signe de ce que la maison n'était pas complètement abandonnée.
Des cinq hommes qui, du haut de la colline, regardaient le paysage, un seul avait une raison particulière de le regarder.  



Enfin, le quichottisme de Gabriel Gale n'est pas sans rappeler bien d'autres héros -ou caractères principaux- de la prose du gentleman de Beaconsfield (je vous épargne la liste maison !).

Bref, on peut juger que ce n'est peut-être pas un Chesterton majeur, mais...qu'est-ce qu'il se dévore bien, tout de même !

Mots-clés : #absurde #criminalite #humour #nouvelle #satirique #xxesiecle
par Aventin
le Mar 26 Mai 2020 - 19:47
 
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Sujet: Gilbert-Keith Chesterton
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André Brink

Une saison blanche et sèche

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Extern41

il y a le Ben d’avant : bon père, bon mari, bon paroissien et bon prof, un rien terne et décevant. Tellement commode pour son entourage. Et puis il y a le Ben d’après les morts de Gordon et son fils, Gordon le balayeur noir du collège, Jonathan, l’enfant brillant dont Ben finançait la scolarité, devenu activiste dans Soweto en flammes. Tous deux arrêtes et torturés à mort, des mort niées et camouflées.

Cherchant la vérité, Ben s’expose à l’opprobre publique et familiale, à la traque et l’inquisition sans limites de la Section Spéciale. Qu’importe, porter la vérité est devenu son seul chemin, c’est devenir vrai lui-même. Sa trahison est sa loyauté.

Interdit de publication à sa parution, Une saison blanche et sèche est un roman-massue extrêmement condensé, concentré, minéral, qui, comme son héros,  va droit au but de la dénonciation, n’omet aucun détail, chemine assidûment et sans détour. Tout est là, tout est utile.

Bien plus que l’histoire d’un autre homme, Gordon, domestique devenu frère par sa mort,  Ben, quelque soit son chemin de croix, veut dénoncer le mal de toute une nation bien-pensante, derrière son Dieu, ses certitudes et sa vertu. Ben est un homme ordinaire, lanceur d’alerte étonné de lui-même, qui se perd pour sauver le monde, car pour lui nul autre choix n’est devenu possible.

Le roman est d’un grand classicisme, mais échappe aux lourdeurs et clichés qu’on redoute par moment. Dans une belle économie de moyens, André Brink ne retient que ce qui est utile à  son propos, mais il laisse aussi la part belle aux doutes, aux interrogations de son héros anti-héros, profondément humain dans son sacrifice. Le déchaînement de violence et de terreur auquel il est confronté n’a d’égal que la sauvagerie des paysages tant urbains que désertiques.


Le fait que le papa de Quasimodo soit de bon conseil n’était plus à démontrer. Reste juste au fiston à entendre ce beau conseil.


Mots-clés : #historique #polar #racisme #segregation #social #xxesiecle
par topocl
le Lun 18 Mai 2020 - 11:06
 
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Sujet: André Brink
Réponses: 3
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Poésie

@janis a écrit:

Ai-je le droit de dire : Encore ? Embarassed

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire 1252659054 avec joie alors, Janis !


Même recueil et à peine quelques pages avant, cet étonnant Nachmittag mit Zirkus und Zitadelle, qui peut être lu en version originale ici.

Après-midi avec cirque et citadelle

À Brest, face aux cercles de flammes,
sous la tente où bondissait le tigre,
j'ai entendu, finitude, ton chant,
et je t'ai vu, Mandelstam.

Le ciel au-dessus de la rade,
La mouette au-dessus de la grue.
Le fini chantait, le constant, —
Canonnière, ton nom : "Baobab".

Je saluai le tricolore
avec une parole russe —
Perdu était Non-perdu,
le cœur une place forte.


(1961).

Bon, évidemment même un ignare en langue germanique de mon acabit suppute quelque chose comme un doux bercement équivoque et équilibré dans Verloren war Unverloren , rendu en Perdu était Non-perdu, ou encore l'espiègle étonnement triomphant da sah ich dich, Mandelstamm, restitué en et je t'ai vu, Mandelstam, etc, etc...

La mouette au-dessus de la grue (die Möwe hing über dem Kran), est-elle à rapprocher le la grue finale et à laquelle Celan s'identifie dans le très bref poème aux mots étrangement découpés de la page qui suit, intitulé Bei Tag ?


Bei Tag

Hasenfell-Himmel.
Noch immerschreibt eine deutliche Schwinge.

Auch ich, erinnere dich,
Staub-
farbene, kam
als ein Kranich.



Au Jour

Ciel peau-de-lapin. Et toujours
l'écriture d'une aile indéchiffrable.

Souviens-toi, couleur
poussière;
moi aussi je suis venu
comme une grue.



Mots-clés : #poésie #xxesiecle
par Aventin
le Mer 6 Mai 2020 - 19:18
 
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Sujet: Poésie
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Francis Jammes

Le poète Rustique

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Le_poz10
Roman autobiographique, suivi de L'almanach du poète Rustique; 145 pages environ pour "Le poète..." et 130 environ pour "L'almanach...". Paru en 1920.

39 chapitres (!) pour 145 pages, guère plus fournies que cela de surcroît, c'est donc un ouvrage très aéré, commode à poser et à reprendre.
Le style, le contenu approchent celui de saynètes centrées sur la vie familiale et campagnarde et le voisinage.
Il y est fait une large place à l'autobiographie, puisque ledit poète rustique, c'est bien sûr Francis Jammes:

Chapitre V a écrit:
    Comme Mlle Portapla s'en retourne chez elle, un peu formalisée par l'attitude de M. Dorothée, qu'elle juge silencieux et trop différent en cela du docteur Sébillot, elle croise le poète Rustique. C'est ainsi que ses concitoyens ont baptisé ce quinquagénaire dont les vrais nom et prénom m'échappent. Mlle Portapla répond par un pli de sa lèvre acide au salut qu'il lui adresse. Il revient de la chasse. Il est assez trapu. Sa face est d'un faune, dont la barbe emmêlée retient, au passage des haies, telle qu'une toile d'araignée, des brindilles de feuilles et des pétales. Il est coiffé d'un béret, vêtu d'un costume marron, chaussé de souliers et de guêtres crottés. Le chien qui le précède est beau.


En fait de famille du poète, et c'est un rien frustrant, nous avons surtout droit à l'un des sept enfants, Petit-Paul, en plus du poète Rustique. Mme Rustique et les six autres enfants sont cantonnés dans l'ombre (est-ce par pudeur ?).

Il y a pas mal de légèreté, assez peu de signifiant.
Certes, on recense quelques piques, mais à traits retenus, en direction de la bien-pensance et des mentalités étriquées qui tissent la basse-bourgeoisie, ou la bourgeoisie tout court, d'une petite ville d'alors.    
On trouve aussi une dénonciation de la misère, peinte avec une délicatesse qui sonne sincère.
Mais l'ensemble respire surtout une sorte de joie, de plénitude fort sympathique. Et légère, ce qui peut faire recaler l'ouvrage pour vacuité.

Jammes n'en est pas dupe, et se fend de cet épatant avertissement à l'entame du chapitre XXX, ça a eu pour effet de me faire illico hausser les sourcils et écarquiller grand les yeux, bouche bée, ravi:
 
Chapitre XXX a écrit:
Ainsi la vie est faite de hauts et de bas, de grave et de comique, et d'insignifiance aussi, et c'est une erreur, quand on écrit une histoire, de vouloir à toute force que sa trame présente ce je ne sais quoi d'artificiel et d'ennuyeux qu'on appelle "l'intérêt".



L'almanach du Poète est assez croquignolet, plaisant, on le sent très personnel, mais il n'en reste pas moins que l'auteur est très au fait de la vie rurale et des petites ou grandes choses qui font que chaque mois s'y distingue. On conviendra sans peine que Jammes n'est pas un campagnard du dimanche !

Une bonne dose d'humour, quelques déductions que l'on peut juger extravagantes, mais en tous cas fort subjectives, cela se lit avec un petit sourire bonhomme en coin.


 
Spoiler:
J'ai ce livre dans l'édition originale 1920 du Mercure de France, exemplaire numéroté 7387, obtenu pour un euro ou un euro cinquante, je ne me souviens plus; seul le quart des pages avait été tranché, les autres sont passées par mon coupe-papier. Il faut chiner, et les auteurs passés de mode -à supposer qu'il aient jamais été à la mode- vous réservent parfois ce genre de petite émotion !


Repiqué d'un message sur Parfum, 12 mars 2014.


Mots-clés : #lieu #nature #ruralité #viequotidienne #xxesiecle
par Aventin
le Lun 6 Avr 2020 - 19:34
 
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Sujet: Francis Jammes
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Francis Jammes

Le pèlerin de Lourdes

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Pzoler14
Roman, 120 pages environ, 1935, paru en 1936.

L'ultime ouvrage de Jammes.
Hora Decima a eu la bonne idée de le publier à nouveau en 2005, ce qui fait qu'il est relativement aisé à trouver.

Autant Monsieur le curé d'Ozeron est écrit à deux eaux, à l'eau de rose et à l'eau bénite, autant Le pèlerin de Lourdes n'est écrit qu'à l'eau bénite.

Et qu'est-ce, d'ailleurs, que cet ouvrage ?
Un format entre la nouvelle et le roman (une centaine de pages), quinze chapitres et une dédicace, c'est, là encore, découpé, aéré. Le synopsis est toujours aussi faible, si je vous narre en deux mots (et deux mots suffisent amplement !) la problématique, "ce qui fait histoire", vous allez trouver le dénouement dans la minute: C'est, encore une fois, le cadet des soucis de Jammes. Pour cet anti-thrill et anti-suspense, "ce que ça raconte" est ailleurs. Le sujet n'est qu'un prétexte, un truc obligé (d'en passer par là) en vue de la composition. Alors, il le fourgue comme en arrière-plan du tableau, ça se verra ou bien, si ça néglige, c'est sans doute qu'il a encore mieux fait son travail !

Le héros se nomme Jean Escuyot, c'est sans doute un avatar avec une bonne part d'imaginaire de Francis Jammes lui-même, mais pas à cent pour cent (pas comme dans Le poète Rustique, quoi), et il va en pèlerinage à Lourdes, c'est loin d'être son premier. Jammes nous gratifie d'un splendide portrait, tout est simple, tout est basique, tout est évident, mais tout est si suggestif !:

Chapitre Jean Escuyot continue a écrit:
  Jean Escuyot porte le chapeau melon qui date de l'enterrement de sa femme, il y a quarante ans, mais qui ressemblerait plutôt, si large est son dôme, à la cloche de ce légume. Son feutre a pris la couleur de la rouille et s'est bosselé comme un vieil ustensile de ménage. De nombreux coups de poing assénés à l'intérieur n'ont pu le retaper. Ses ailes lui donnent l'air d'une aigle impériale qui n'aurait jamais pu s'envoler. Le petit espace où appuient l'index et le pouce sont luisants.
   Quand Jean Escuyot l'enlève on voit ses cheveux blancs au complet, si drus que leur masse, taillée racine droite, évoque les cailloux concassés au bord des routes par le marteau du cantonnier. Sous cette calotte de cheveux, le front présente plusieurs rides transversales, tantôt infléchies comme des arabesques, tantôt parallèles comme les cordes d'une lyre couchée. Cette lyre joue surtout dans la gamme de la surprise et de l'appréhension. Les sourcils, blancs comme tout le reste du poil, sont fournis et relevés en pointe comme une moustache démodée. Les yeux, d'un nocturne splendide, où chanterait un rossignol, sont deux gros pruneaux d'Agen, globuleux, d'expression bienveillante, étonnée, polie. Le nez, un peu gras et oblong, rappelle la pomme de terre nouvelle, bouillie et dépouillée de sa robe de chambre. Et les pommettes saillantes revêtent un carmin naturel qui tient davantage du couchant que de l'aurore. La bouche, purpurine aussi, laisse pointer quelques clous de girofle au cours d'une conversation. La lèvre inférieure est charnue. La barbe, de la même espèce que les cheveux, ni longue ni rase, mal taillée, présente des escaliers comme ceux dont un bûcheron gratifie une écorce recouverte de lichens. Le cou est maigre et cordé, comme l'ont certains poulets. Autour du col d'une chemise de flanelle est passée, lâchement nouée, l'une de ces cravates antiques nommées ficelles. Le gilet est recouvert d'un tricot jurant avec une jaquette officielle. Jean Escuyot, en dépit de son nom qui en bigourdan signifie noix, tout simplement, la noix, le fruit, est un percepteur à la retraite. Ce vêtement a dû faire peau neuve deux ou trois fois depuis la naissance du chapeau melon. Il est plus olivâtre que ferrugineux. Le seul cordon qui le dévore est la courroie d'une musette où sont en réserve quelques vivres, du savon, une chemise et des chaussettes de rechange. Pour rien au monde Jean Escuyot n'admettrait qu'un bouton y manquât. Il coud et ravaude lui-même. Au bout des manches les mains sont épaisses et rougeaudes. La gauche porte à l'annulaire l'alliance de sa défunte femme et la droite retient l'une de ces cannes champêtres qu'une liane a vissées. L'épiderme en est rugueux à cause des travaux de jardinage. Le pantalon est d'un gris de brume, relevé sur les souliers. L'ensemble de l'homme est vigoureux: ni grand ni petit, ni maigre ni gros.



Curieusement immiscé dans ce livre, faisant un rien dépareillé, on trouve un témoignage assez plaisant d'un pèlerinage que Francis Jammes fit à Lourdes en compagnie de Paul Claudel: est-ce qu'un extrait vous dirait ?
La dernière réplique de Claudel est assez savoureuse je trouve, en tous cas drôle, bien narrée.

chapitre Amende honorable au mauvais goût de Lourdes a écrit:
   Je vous revois, mon cher Claudel, en ces chaudes journées du pèlerinage national de 1905, où, pour la première fois, vous preniez contact avec Lourdes; Personne, j'en suis sûr, ne suivit, avec plus d'humble ferveur que vous, les cérémonies qui se déroulèrent sous nos yeux fraternels.

   Néanmoins au cours de ces longues heures que nous passions ensemble matin et soir, dans un espace limité par la grotte, les fontaines, les piscines, les bureaux, le rosaire, la crypte et la basilique, je ressentais que s'accumulait en vous un orageux mécontentement. J'avais espéré que vous échapperiez à la réaction qui mit à nu les nerfs de Huysmans et d'Henri Duparc, l'homme pourtant le plus saintement épris de Lourdes que j'aie connu; que vous vous soustrairiez à ce sentiment de révolte que provoquent souvent, chez les mieux intentionnés, des œuvres, il est vrai lamentables, qui encombrent les places, le sanctuaire, le calvaire. Il s'en faudrait de très peu qu'une telle face monstrueuse ne trouvât crédit dans les temples des solitudes de l'Asie.

  Nos promenades se renouvelaient autour des mosaïques des Mystères, et nous songions davantage, me semblait-il, à égrener proprement notre chapelet qu'à fulminer contre l'art de Lourdes. J'avais entendu tant de sarcasmes à ce sujet, qu'à vrai dire je ne voulais plus me prêter à ces lieux communs. En avais-je assez ouï de:
   - C'est affreux ! comme c'est dommage ! ça tuera la religion ! ça a empêché un protestant de se convertir ! ce n'est pas étonnant que les catholiques passent pour des idiots ! le diable est l'auteur de toutes ces choses, etc..., etc..., etc...

   Soudain, mon cher ami (je revois fort bien l'image qui vous fit éclater) votre teint rosé d'homme bien portant refléta toutes les flammes du purgatoire.
   - Ah ! ah ! ah ! vous écriiez-vous, c'en est trop, je meurs. Partons. C'est épouvantable.

   Et vous commençâtes de dévider une litanie de brèves phrases entrecoupées, si furieuses qu'elles me faisaient songer au trop fameux monologue de l'Avare de Molière.
   ...Je vois ! je vois ! poursuiviez-vous, je vois !...
  - Que voyez-vous donc ?
  - Je vois l'abominable cabotin qui a exécuté, en ricanant, cette vilenie.
  - Calmez-vous, cher ami. Ne protestez pas avec tant de véhémence ! Que vous importe, ou non, la valeur, en soi, de cette œuvre ?
Et qu'elle plaise ou pas à votre goût d'artiste, si une bonne femme, venue de Flandre, de Bretagne, des Landes, de Pontoise ou de Lannemezan, est édifiée par ce que vous trouvez horrible et, par cela même, élevée à une oraison qui, aux yeux de Dieu, vaut mille fois la nôtre ?
  - Taisez-vous, je vous en supplie, avez-vous répliqué, je vous entends, je vous comprends, je vous approuve mais, ah ! ah ! c'est affreux, en raisonnant ainsi vous allez me faire perdre le peu de goût qu'il me reste !



Replanté d'un message sur Parfum, 26 Mars 2014.


Mots-clés : #portrait #religion #spiritualité #xxesiecle
par Aventin
le Lun 6 Avr 2020 - 19:33
 
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Francis Jammes

Monsieur le Curé d'Ozeron

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Mr_le_10
[i]Roman, 270 pages environ, un prélude, quatorze chapitres, un épilogue. Paru en 1918.[/i]

On dit parfois d'une personne d'apparence prude et innocente, mais à fond hypocrite, que c'est une sainte-nitouche.
De Jammes ne pourrait-on dit que c'est un écrivain sain, mais qui ne touche pas aux basiques de la façon littéraire, un sain n'y-touche-pas, à savoir qu'il se contente d'affleurer, de désigner d'un geste qu'on devine lent, mesuré, précis et efficace, sans asticoter le lecteur ni, d'une certaine façon, faire le job, à savoir être assez cabotin, ou technicien, et on sent que c'est voulu (ce qui peu agacer le lecteur non prévenu) ?
Jammes, c'est un hôte qui vous reçoit dans sa demeure, il n'y pas de portes, pas d'armoires, pas de meubles à tiroirs, pas de placards, tout est là. Au surplus, si vous ne voyez pas vous-même, il prendra un geste ample mais discret pour vous désigner ce que vous cherchez, mais tout est là, à quoi bon... ?

Monsieur le Curé d'Ozeron est une œuvre d'apparence très naïve et c'est un choix, une toile rurale et de foi. A peine un semblant d'intrigue, d'histoire ou de sous-historiette s'y noue que nous devinons sans peine ce qu'il en adviendra dans quelques pages ou chapitres. Mais, comme il fait frais et doux dans ce livre !

N'y allez pas chercher de grands élans théologiques, il n'y en a pas, juste de rares et basiques références bibliques directes.
Les références indirectes, en revanche, il y aurait de quoi alimenter d'épaisses notes à chaque chapitre.

Une fois de temps en temps, à titre exceptionnel, Jammes à dû laisser une phrase partir toute seule, ou appuyer un peu plus fort la plume sur le papier, comme dans cette courte saillie:

Chapitre IV a écrit:
  Une telle doctrine peut faire sourire ou scandaliser le monde. Mais ceux  qui vivent de la Grâce, ils ne faut point qu'ils raisonnent à la manière des païens, ils doivent être surnaturels.


Chapitre IV qui est mon préféré de l'ouvrage, au reste. Je ne résiste pas à la joie de vous faire partager ce petit morceau, poétique, de cette légère mystique qui est un nectar que Jammes élabore à merveille:

Chapitre IV a écrit:
  Le soleil échancre de son feu liquide la crête boisée. Il aveugle.
  Il se lève au bas de cette fluide et pâle et fraîche étendue bleue, qui est
  une mer dont les nuages sont les sables qui se rident çà et là.
  L'un de ces nuages, au Nord, est immense et léger. Il brille.
  Il a la forme d'un crustacé dont les anneaux transparents sont à
  peine teintés de rose dans cet azur un. peu vert où il baigna.

  C'est le jour qui est blanc.

  Du cœur de Monsieur le curé d'Ozeron monte
  une salutation vers les choses visibles: ce globe
  d'où découle une lumière jaune; ces montagnes comme dessinées à la mine de plomb;
  ces collines ruisselantes, tendues de toiles d'araignée, hérissées d'arbrisseaux, d'ajoncs, de
  fougères, de bruyères; ces prairies où, comme une buée, la première gelée se pose.
  Et voici la salutation vers les choses invisibles auxquelles nous croyons par la foi en Notre-Seigneur,
  qui, en ce moment, repose sur le cœur de Monsieur le curé d'Ozeron.




Élagué et assemblé de deux messages sur Parfum, 24 Mars et 27 Mars 2014.



Mots-clés : #religion #ruralité #solidarite #spiritualité #viequotidienne #xxesiecle
par Aventin
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André Hardellet

Oneïros
ou La belle lurette

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Onezcr10
Roman ou nouvelles, paru en 2001, environ 125 pages

Ce qu'on appelle un authentique fond de tiroir, ou encore un vidage de corbeille à papiers d'écrivain !

L'amie d'André Hardellet, Simone Marty, qui veille sur ses textes, tombe, au dos d'un brouillon daté de 1948, sur le plan d'un roman, La belle lurette.
S'acharnant, elle réunit des textes épars, certains publiés en revues ou en nouvelles jamais réédités, d'autres inédits, ce qui donne en 1990 une insertion dans Œuvre I, mais le roman n'était pas complet selon le plan du brouillon de 1948.
Via une correspondance d'Hardellet à Jacques Prévert, donnée à Simone Marty par un ami dont nous ne saurons pas le nom, à laquelle était jointe cinq textes inédits, elle parvint à reconstituer le puzzle et apposer le titre premier imaginé par Hardellet, Oneïros.


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Chouette alors, il y a bal chez (in)temporel !

Les thèmes chers à Hardellet y sont bel et bien: l'onirisme, Paris, sa banlieue, les terrains vagues, son cher Vincennes natal, la campagne, la guinche au Tremblay ou à Nogent, tout une époque, bals musette, guinguettes et champs de course, où déjà s'érige le Paris vertical et cubique, les hideurs selon Hardellet.

Cet arpenteur au lourd, lent pas paysan régulier, nous pourrions le croiser, massif, accoté au zinc près de l'entrée dans le fil flâneries urbaines cher à Jack-Hubert, occupé à laisser infuser sa sagacité de perception décalée.    

Comme dans Le seuil du jardin ou Le parc des archers, la quête d'un monde rêvé, invisible au commun mais bien présent à qui sait lâcher la bride à son imagination, joue un rôle premier.

Certes via des passeurs (dans cet ouvrage-ci, il est dénommé Jeff Sterck), des metteurs de pied à l'étrier.
Il ne s'agit pas d'ivresses ou d'hallucinations, déclenchées par l'usage de psychotropes, mais bel et bien de facultés à appréhender, à ressentir.

Hardellet, tel un gros matou du Cheshire, nous entraîne de l'autre côté du miroir, comme si nous étions l'Alice de Lewis Caroll.

Et on le suit, sans poser la moindre question, même s'il ne paye pas de mine, engoncé dans sa veste en velours perméable aux embruns des rades, aux ronces des terrains vagues, aux halètements des baisers d'étrenne des ouvrières endimanchées au rythme d'une frotteuse de guinguette, aux eaux dormantes d'un canal de banlieue.

Où nous mène-t-il, l'orfèvre en songes et marmiton affairé à beurrer les moules où cuiront les madeleines proustiennes ?
Défilent, dans les escapades façon buissonnière, les accroche-cœurs des gigolettes et les rois de pique des joueurs de bonneteau, avant cela il disparaît dans la nuit du Jardin des Plantes, à la rencontre de la maison de Brueghel, ou pénètre dans le stade enchanté jouxtant le palais de cristal de Fata Morgana...  

Même si l'analogie comparative c'est le mal par la réduction, comment se retenir d'évoquer là les cartographes à petite échelle des chemins de traverse, tels Cingria ou Réda, et les sobres voyants du quotidien urbain, désarmants de simplicité faisant mouche, comme les bons copains d'Hardellet que sont le poète Jacques Prévert ou mieux encore le photographe Robert Doisneau ?  

La splendide évocation, à plusieurs reprises, de Gérard de Nerval ira droit au cœur de pas mal d'habitués de ce forum - et de façon générale aux édificateurs de petits châteaux de bohémiens !


2ème partie, entame du chapitre Le caractère artificiel a écrit: Un hérisson sort de la haie et traverse la route à quelques pas devant Merlet. Surpris, l'écolier s'arrête, et, quand il se décide à courir vers l'animal, celui-ci atteint déjà les buissons opposés et y disparaît.

Merlet inspecte le fourré, l'oreille tendue: il espère qu'un froissement des ronces lui indiquera la direction suivie par le hérisson. Mais la bête s'est probablement coulée dans un trou et elle ne bouge plus.

Furieux, le garçon écarte les plantes, les écrase sous ses souliers sans découvrir mieux qu'une vieille cartouche de chasse, percutée, qu'il ramasse et flaire.

Une faible odeur de poudre subsiste dans le tube de carton - et l'écolier pense aux prochains jours de congé, aux maraudes sur les domaines gardés, vers Saint-Rieul.

Il oublie son dépit, reste sur place à humer la cartouche, devinant que son contentement est lié à cette senteur atténuée de salpêtre.

...Bien des années plus tard, pareille odeur, fortuitement saisie, suscitera en lui l'image spontanée d'un hérisson fuyant vers des broussailles.

Il ne saura plus d'où elle vient - mais avec elle renaîtront toutes les promesses des jeudis oubliés et s'affirmera l'assurance d'une joie inaltérable, tenue en réserve sous les zones claires de sa conscience...

Pour le moment, sans savoir au juste qu'en faire, il met la douille dans sa poche, que gonflent déjà quatre ou cinq marrons d'Inde et un lance-pierres, puis reprend sa route en sifflant.

Plusieurs fils de la Vierge enlevés aux ronces et collés à sa blouse flottent derrière lui, distinctement visibles dans le contre-jour.  
 



Mots-clés : #autofiction #reve #xxesiecle
par Aventin
le Sam 4 Avr 2020 - 15:50
 
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Sujet: André Hardellet
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Roger Nimier

Les épées


Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Les_zo10
Roman, 1948, 140 pages environ.

Un Nimier très dérangeant, horripilant. Plus d'abjection froide, de violence et de meurtre en toute gratuité que dans Le hussard bleu, je trouve, et dire qu'il a écrit ça à vingt-trois ans...

Cru, violent - obscène même de violence à certaines scènes, avec aussi une espèce d'insouciance poseuse, de jeu, comme quand on a vingt ans...
On peut comprendre que ce livre heurta les sensibilités, d'autant que les personnages qu'on y croise incarnant la Résistance, valent tout juste à peine mieux (et pas tous) que ceux qui incarnent la Milice, par exemple la scène du massacre du très jeune de Parreneuve, je ne vous la met pas en extrait, par respect pour votre appétit.

On trouve François Sanders en personnage principal, "Bernard" et le Capitaine de Forjac, noms (et quelques facettes des personnages) que l'on reverra dans Le hussard bleu.

L'histoire ? Un ado finissant, devenant jeune adulte, de bonne famille, vit une espèce d'amour aux limites (franchies ?) de l'incestueux et du possessif envers sa sœur, le père (qu'il exècre) est militaire, prisonnier en Allemagne.

Par jeu si ce n'est désœuvrement il entre dans la Résistance, doit infiltrer la Milice pour une mission d'assassinat, qui échoue sur trahison, et, par un quiproquo, ne se fait pas prendre pour le tueur potentiel, et...reste dans la Milice !
Quelques exactions, le bourbier ordinaire de ce milieu-là, le glauque, les abominations.
   
La seconde partie se déroule à Cannes dans l'immédiat après-guerre. Plus verbeuse, faisant la part aux sentiments, rengorgée de violence gratuite pas forcément contenue, donnant à Nimier l'occasion d'asséner quelques bons coups de poignard glacés du styliste qu'il faut reconnaître qu'il est - en effet, ça ne m'écorche pas le clavier de l'écrire, c'est une forte, intéressante plume "hors tout".
Son brouillage des pistes narratives, concomitant au brouillage des pistes idéologiques, est de fort belle maîtrise (ne lâchez pas l'ouvrage trop longtemps, lisez-le assez vite !).

Notre jugement moral a parfois, en cours de lecture, été tellement battu qu'on ne distingue plus le blanc du noir - un inquiétant et sale grisâtre domine, uniforme, presque à qualifier de purulent.
On ne s'étonne pas que Nimier ait contribué à (re)lancer Céline !

Et, n'en jetez plus, on opine presque lorsque, en cours de démo, Nimier nous lâche quelques petites flatulences, du type: le français est bien plus doué pour la trahison que pour la résistance, genre de propos dont on se demande comment il fut reçu dans la France d'alors.  


Alors, Nimier...
Réactionnaire, par provoc' anti-"son temps", et par ineffable goût de la contradiction -et du paraître non-sympathique- ça c'est sûr, mais peut-être est-ce que ça va un peu plus loin - quelle idée d'exécrer à la fois les existentialistes et les communistes en ce temps-là, la fin des années 1940, dans le milieu germanopratin/Café de Flore du jeune éditorialiste en vogue qu'il était...

Nimier (qui, pourtant, fut Gaulliste avant la Libération, puis engagé dans les forces françaises en Allemagne), anarchiste de droite ?

Si le concept existait, je penserais à son personnage de François Sanders en illustration: l'art de ne pas dépeindre juste une brute ou un salaud, mais quelque chose de savamment complexifié, pour qui le monde est imposture, sans qu'il ne se déguise toutefois en jouisseur primaire.
Je ne sais la part de Nimier dans son "héros" (guillemets de rigueur).  

Une lecture, en tous cas, dense et ponctuée de quelques hauts-le-cœur, cependant je viendrai aux ouvrages de Nimier qui me restent à lire, sans aucun doute.

Première partie, entame du chapitre II a écrit:...le visage plein de sang, ce salaud, le visage plein de sang a sombré devant moi. D'abord je n'ai pas compris, sans quoi j'aurais éclaté de rire. Le calme revenu, je vais chercher des ressemblances, et, bien sûr, j'en trouverai. Sinon pour les vicieux, il n'y a pas de plaisir à descendre les inconnus dans la rue. Je ne dis pas que je m'en voudrais, parce que je ne suis pas dans un jour à m'en vouloir de grand-chose. Mais il faut mette à profit ces instants de détente pour installer sa vie entre des horizons convaincants. Si j'ai tiré sur ce garçon par hasard, ce ne sera pas sérieux. Et voilà où je ne suis plus d'accord: l'absurdité est très amusante sur le moment; j'ai appris qu'à deux ans de distance elle emmerde.
 Soyons raisonnable: ce type est un symbole. Avec sa face hilare, ses yeux qui lui dégoulinaient du visage, ses manches de chemise relevées, c'était la première manifestation de la nouvelle France: celle qui mangera à sa faim, laissera des papiers gras sur l'herbe du dimanche, u.s.w. Donc, j'ai tiré sur un symbole, c'est une chose qu'on fait tous les jours et dont on se félicite le soir [...].


Mots-clés : #deuxiemeguerre #fratrie #guerre #trahison #violence #xxesiecle
par Aventin
le Mar 31 Mar 2020 - 19:56
 
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Sujet: Roger Nimier
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Charles Péguy

Le Porche du mystère de la deuxième vertu

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Le_por10
1911, 140 pages (peu denses) environ.



Derrière ce titre, pour ainsi dire médiéval, se cache un opus difficile à cataloguer: Gallimard Nrf le range dans sa collection poésie, pourquoi pas, faute de mieux (?).

Cela commence comme au théâtre, voyez plutôt:
Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Pzoguy10


Madame Gervaise s'adresse à un enfant, qui n'intervient jamais, dont nous ignorons l'âge, le nom, le sexe. Ce Porche est un soliloque.

Mais, avec lenteur et au fil de la lecture nous parviennent quelques indices - c'est au temps de la royauté, c'est en Lorraine, il y a quatorze siècles de chrétienté... jusqu'au bout on ne sait pas, mais on suppute quand même, en foi de la parution de Péguy qui précède immédiatement, que l'enfant attentif et silencieux est Jeanne d'Arc.

Pourtant, l'auteur s'est gardé de toute référence d'ordre linguistique ou idiomatique au parler lorrain du quinzième. Ils n'utilise que des mots simples, la limpidité menant à des imprévus, des termes parfois curieusement bricolés (comme recreux ou encore travails au pluriel)

Péguy ose, par le caractère familier, populaire de l'expression, un langage adapté à une jeune oreille; en évitant bien des écueils de fausseté, ce n'est jamais gnangnan, encore moins vulgaire bien sûr, jamais même trivial.

Cette prosodie est assez singulière.
En fait de soliloque, Dieu lui-même vient s'en mêler et s'exprime au "je", puis, sans que l'on ne distingue nettement où est la reprise, la parole revient à Madame Gervaise (comme dans l'extrait, dans lequel la parole est nettement du côté de Dieu).

C'est -à mon avis- très bien traduire, de façon largement inédite, le mécanisme de l'oraison (bien plus certainement que celui de la prière), avec adjonction en guise de procédé littéraire d'un interlocuteur tiers [figuré par l'enfant, mettons Jeanne], qui reçoit mais ne participe pas, et ce tiers est bien sûr aussi nous, lecteurs.

Quant aux allusions à la France, c'est à rapprocher de la position de Péguy face au péril, imminent alors, du conflit avec l'Allemagne.

Très bien rendues les circonvolutions méditatives, à base de répétitions façon mantra, de retour en arrière mais, au bout, toujours une avancée.
Idem la découpe en vers [libres] ne s'achevant pas forcément par une ponctuation, les parenthèses, tout ce cheminement d'apparence inutile, n'allant pas droit au fait mais semblant s'égarer dans les halliers de la réflexion, qu'on pourrait dépouiller: la restitution a ce côté tel quel, intact sous la plume qui n'a pas cru bon de bûcheronner dedans, tout en conservant (écueil bien évité) un coulé facilitant la lecture.    

Le thème est celui d'une des trois vertus théologales, l'Espérance.
Celle des trois qui, selon Péguy, va le moins de soi.
Elle est une jeune enfant semblant menée par ses deux grandes sœurs, en réalité c'est elle qui les mène...


Extrait:

Je les plains. Je leur en veux. Un peu. Ils ne me font pas confiance.
Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point Innocents dans les bras de ma Providence. Ils ont le courage de travailler.
Ils n’ont pas le courage de ne rien faire. Ils ont la vertu de travailler. Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.
De se détendre. De se reposer. De dormir.
Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.
Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour.
Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit.
Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit.
Celui qui ne dort pas est infidèle à l’Espérance.
Et c’est la plus grande infidélité.
Parce que c’est l’infidélité à la plus grande Foi.
Pauvres enfants ils administrent dans la journée leurs affaires avec sagesse.
Mais le soir venu ils ne se résolvent point. Ils ne se résignent point à en confier le gouvernement à ma sagesse
L’espace d’une nuit à m’en confier le gouvernement.
Et l’administration et tout le gouvernement.
Comme si je n’étais pas capable, peut-être, de m’en occuper un peu.
D’y veiller.
De gouverner et d’administrer et tout le tremblement.
J’en administre bien d’autres, pauvres gens, je gouverne la création, c'est peut-être plus difficile.
Vous pourriez peut-être sans grand(s) dommage(s) me laisser vos affaires en mains, hommes sages.
Je suis peut-être aussi sage que vous.
Vous pourriez peut-être me les remettre l'espace d'une nuit.
L'espace que vous dormiez
Enfin
Et le lendemain matin vous les retrouveriez peut-être pas trop abîmées.
Le lendemain matin elles ne seraient peut-être pas plus mal.
Je suis peut-être encore capable de les conduire un peu.
Je parle de ceux qui travaillent
Et qui ainsi en ceci suivent mon commandement.
Et qui ne dorment pas, et qui ainsi en ceci
Refusent tout ce qu'il y a de bon dans ma création,
Le sommeil, tout ce que j'ai créé de bon,
Et aussi refusent tout de même ici mon commandement
même.
Pauvres enfants quelle ingratitude envers moi
Que de refuser un aussi bon, Un aussi beau commandement.
Pauvres enfants ils suivent la sagesse humaine.
La sagesse humaine dit Ne remettez pas au lendemain
Ce que vous pouvez faire le jour même.
Et moi je vous dis Celui qui sait remettre au lendemain
Est celui qui est le plus agréable à Dieu.
Celui qui dort comme un enfant
Est aussi celui qui dort comme ma chère Espérance.



Mots-clés : #poésie #religion #spiritualité #xxesiecle
par Aventin
le Lun 30 Mar 2020 - 14:48
 
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Sujet: Charles Péguy
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Cees Nooteboom

533. Le Livre des jours

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire 533_le10

Dans le prolongement des Lettres à Poséidon, séjours estivaux de Cees Nooteboom à Minorque (ou hivernaux en Bade-Wurtemberg) où, entre tortues et cactées, il note ses réflexions et rêves, ses observations naturalistes, ses souvenirs (de voyages) et l’actualité (des guerres), les coïncidences qui l’interpellent, ses commentaires de lecture ; à propos, il vient de recevoir un livre de Canetti sur la mort, sans doute Le livre contre la mort, justement ma prochaine lecture :
« Le hasard a voulu (mais pour les lecteurs, le hasard n’existe pas) que je lise en même temps [… »

« Le hasard n’existe pas pour les lecteurs, je l’ai déjà dit. »

« Et je le répète : pour des lecteurs, le hasard n’existe pas. »

En 533 jours de la mi 2014 à début 2016 et 80 fragments, c’est un fil de pensée monologuée qui devient passionnante conversation pour le lecteur :
« On peut même se demander s’il s’agit vraiment d’un journal, peut-être plutôt d’un “livre des jours”, quelque chose qui permette de fixer de temps à autre un peu du flux perpétuel de ce que vous pensez, de ce que vous lisez, de ce que vous voyez, mais en aucun cas un réceptacle à confessions. Le leitmotiv en était “il faut cultiver notre jardin”, jusqu’au jour où j’ai compris que c’était plutôt mon jardin qui m’apprenait quelque chose [… »

Florilège :
« Les lecteurs se nourrissent de références, et chez les lecteurs qui écrivent par-dessus le marché, la “référendite” est une maladie qui fait de sérieux ravages. »

« (Il n’y a qu’une seule façon de lire, à savoir par le biais d’un délire de référence : tout ce qui a été écrit l’a été exclusivement pour celui qui tient le livre dans sa main à cet instant précis.) »

« Les dictionnaires ne sont pas seulement des trésors, ce sont aussi des cimetières, ils hébergent en principe, à côté des mots vivants ou nouveau-nés, les mots morts, ceux qui sont tombés en poussière et ont disparu pour de bon. »

« J’ai bien essayé de me remémorer mes mots perdus, mais l’expérience m’a appris que les mots que je retrouverai ne seront jamais les mêmes, et les mots disparus sont des mots sacrés. »

« Ici, il a encore neigé hier soir, comme s’il fallait effacer les écrits de la veille. »


Mots-clés : #journal #xxesiecle
par Tristram
le Lun 9 Mar 2020 - 20:06
 
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Sujet: Cees Nooteboom
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James Joyce

Giacomo Joyce

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Giacom10
Éditions Multiple, 2013, traduction de Georgina Tacou - la première version traduite, par André du Bouchet en personne en 1973, est épuisée et ardue à trouver. Non daté, sans doute écrit entre 1905 et 1920, lorsque Joyce séjourna longuement à Trieste, première publication intégrale en langue originale: post-mortem en 1968. Une douzaine de pages environ.


Texte en langue originale ici.

Giacomo est bien sûr la traduction de James en italien, mais c'est aussi, à ce qu'il paraît et merci la postface de Yannick Haenel, une désignation, en italien, pour quelqu'un qui en fait trop dans sa cour amoureuse.


En un mot il s'agit d'un désir amoureux pour une de ses élèves, Amalia Popper. Les pages traduisent un crescendo palpable de l'auto-échauffement amoureux, son rendu littéraire et Joycien...

Le mécanisme du désir est bien sûr fouillé, ponctué de descriptions qui, si elles ne constituent pas de l'érotisme à proprement parler, ont valeur suggestive et poétique avancée, c'est un des nombreux charmes de ces quelques pages, voyez par exemple (euh...par pure prétention pédante j'ai substitué ma propre trad' à celle proposée par l'édition: ne pas taper  Tag xxesiecle sur Des Choses à lire 1038959943 ) :

Again. No more. Dark love, dark longing. No more. Darkness.

Twilight. Crossin the piazza. grey eve lowering on wide sagegreen pasturelands, sheddin silently dusk and dew. She follows her mother with ungainly grace, the mare leading her filly foal. Grey twilight moulds softly the slim and shapely haunches, the meek supple tendonous neck, the fine-boned skull. Eve, peace, the dusk of wonder.......


À nouveau. Plus jamais. Amour illicite, noir désir. Jamais plus. Noirceur.

Crépuscule. À travers la piazza. aube grise s'atténuant en vastes pâturages vert-sauge, se débarrassant en silence de la brunante et de la rosée. Elle suit sa mère avec une élégance disgracieuse, jument conduisant sa pouliche. Le crépuscule gris moule en douceur les hanches minces et galbées, le doux souple et tendineux cou, la délicate boîte crânienne. Soir, paix, le crépuscule du questionnement......
   






Mots-clés : #amour #humour #poésie #xxesiecle
par Aventin
le Mer 4 Mar 2020 - 15:21
 
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Sujet: James Joyce
Réponses: 42
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