Des Choses à lire
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Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Mar 11 Mai - 19:05

85 résultats trouvés pour xxesiecle

Pierre Bergounioux

Miette

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Le narrateur, sculpteur en « ferrailles » comme l’auteur, a repris la propriété d’une famille paysanne du plateau limousin (quasiment de nos jours), qu’il nous présente au travers de ses membres, Baptiste l’opiniâtre, massif et impétueux maître-esclave de la terre, négociant voyageur et paysan planteur d’arbres, sa femme Jeanne, la douce institutrice sans dot « que la possession ne possédait pas » et que sa belle-famille déteste, les trois autres membres de la fratrie, Adrien le benjamin, Octavie la chipie à « l’air d’ajonc » et Lucie, enfin Miette (diminutif de Marie) la parcimonieuse, la mère si présente bien qu’il l’eut à peine croisée.
Au travers des photos de famille et des suppositions avouées par le « je » qui narre, mais aussi ses rencontres avec les survivants, se reconstitue le destin de chacun, « jouet de la nécessité sans faille du temps immobile et des lieux clos. »
Ce que Pierre Bergounioux relate, ce sont les règles de la vie dans cette région âpre, où le granit semble être aussi trait de caractère : l’abnégation, la dureté, le silence impassible et la maîtrise de soi des individus régis par la primogéniture et le statut de bru (autrement dit d’origine "allogène" dans un mariage de raison), dans le cadre traditionnel de l’usage.
Bergounioux développe une dialectique « du non et du oui », de l’acceptation et du refus de son sort désigné.
Il revient fréquemment sur « les choses, de la terre d’abord et ensuite des outils pour la travailler », « les choses, la maison, les terres », celles que Baptiste s’est fait devoir de perpétuer, celles qui brisèrent Octavie promise à une carrière de mathématicienne en Amérique :
« Elle avait bûché avec l’énergie qui apparentait l’effort, la peine, le vouloir à des propriétés matérielles, ce qu’à la limite ils étaient en un lieu qui ne souffrait la présence humaine qu’asservie à son despotique vouloir. »

« Ce que je veux dire, c’est que dans le même temps qu’elle se faisait l’interprète du temps d’avant, des choses éternelles, elle devinait la suite, c’est-à-dire la fin des temps, si le temps n’existe pas en soi mais toujours en un lieu qu’il baigne, et que ce lieu allait sortir du temps ou le temps – c’est tout un – le déserter. »

De l’importance d’être « gens du haut » :
« Ça paraît compliqué alors que c’est très simple, d’une évidence tangible : c’est l’endroit. Dès lors qu’on s’établissait à demeure au-dessus du grand pré, face à la chaîne des puys, à sept cents mètres d’altitude, avec le granit sous les pieds, la brande et les bois autour et le silence posé là-dessus comme une chape, on avait tout le reste, l’inflexible volonté qu’ils dictaient aux hommes, l’oppression que, par leur truchement, ils exerçaient sur les femmes, le calcul d’utilités infimes, le non, le oui, le désespoir, l’inutile fidélité. »

On apprend qu’on enrésinait déjà en Douglas dans cette région dès les années 10 ; Baptiste aurait planté un million de résineux, prévoyant, ayant compris qu’au bout de « trois mille ans » leur mode d’existence devait changer.
« Mais quoiqu’on ait fait en prévision de l’éternité d’absence où l’on va entrer, comment ne pas s’attrister, secrètement, de la venue du temps où l’on sera sorti du temps. »

Le narrateur, venu de la plaine, explicite son approche de ces « trois millénaires » incarnés :
« J’ai vu ce qui, de prime abord, avait été pour moi un mystère et le resta longtemps, la filiation profonde, l’identité secrète entre cet homme [Baptiste] né de la terre, pareil à elle, à la lande, aux bois et la grâce farouche, singulière, des filles qu’il avait engendrées après que, femmes, elles l’eurent porté.
Ce qui serait bien, c’est que nos jours, d’eux-mêmes, se rangent derrière nous, s’assagissent, s’estompent ainsi qu’un paysage traversé. On serait à l’heure toujours neuve qu’il est. On vivrait indéfiniment. Mais ce n’est pas pour ça que nous sommes faits. La preuve, c’est que l’avancée se complique des heures, des jours en nombre croissant qui nous restent présents, pesants, mémorables à proportion de ce qu’ils nous ont enlevé. Ils doivent finir, j’imagine, par nous accaparer. Quand cela se produit, qu’on est devenu tout entier du passé, notre terme est venu. On va s’en aller. »

Le récit s’achève comme cette génération disparaît.
Il m’a semblé que les circonlocutions de la langue châtiée de Bergounioux le distanciaient un peu de ses considérations sur la parentèle, en contrepoint de ce témoignage à la valeur ethnographique sans en avoir le ton.
Je ne suis pas le seul à avoir pointé cette curieuse convergence thématique contemporaine que certaines œuvres de Bergounioux partagent avec d’autres de Michon, Millet, Marie-Hélène Lafon, Jourde, qui gravite autour des petites gens dans un proche passé du centre de la France – notre centre de gravité national ?
Sinon, Quasimodo, tu peux te lancer sans crainte dans ce livre : m’étonnerait qu’il te déçoive !

\Mots-clés : #famille #fratrie #lieu #relationdecouple #relationenfantparent #ruralité #temoignage #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 26 Avr - 12:45
 
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Sujet: Pierre Bergounioux
Réponses: 28
Vues: 1284

Littérature et alpinisme

Steve Roper

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Steve Roper, début des années 1960 (bras croisés, pull), en compagnie d'Eric Beck.

Né en 1941. Californien, grimpeur émérite, spécialiste du Yosemite, historien. Auteur de guides, longtemps éditeur de la prestigieuse revue spécialisée Ascent qu'il a fondée et co-dirigée en compagnie d'Allen Steck.

Biblio sommaire:

A Climber's Guide to Pinnacles National Monument, (1966)
The Climber's Guide to the High Sierra, (1976)
Fifty Classic Climbs of North America, (1979)
Sierra High Route: Traversing Timberline Country, (1997)
Camp 4, Recollections of a Yosemite Rockclimber  (1998)


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Yosemite Camp 4
Titre original: Camp 4, Recollections of a Yosemite Rockclimber, fin d'écriture: 1994, première parution: 1998.

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Récit, 350 pages environ, relié, grand format, iconographie (noir et blanc) abondante et de très belle qualité, traducteur curieusement non mentionné, paru en France aux éditions Guérin, collection "couverture rouge" en 1996, c'était le troisième ouvrage seulement de cette collection, livre ré-édité depuis mais en format 14X17 (2008) aux éditions Paulsen-Guérin, dans ladite petite collection.
Spoiler:
Surprise totale, l'édition originale française, dont je détiens un exemplaire en assez bon état, atteint des sommets à la revente  Shocked  !

Il s'agit d'une relecture (la énième !), d'un ouvrage surtout destinés aux pratiquants et aux amateurs d'histoire de l'escalade, sous l'aspect technique comme humain.

Quoi de mieux qu'un extrait de l'avant-propos, histoire d'entrer de plain-pied dans le vif du sujet ?
Avant-propos a écrit: Depuis quelques années, à chaque fois que je raconte l'histoire du Camp 4, mes auditeurs me supplient de la coucher sur le papier, comme si les délires d'une soirée de beuverie autour d'un feu de camp pouvaient être transcrits mot à mot en un récit cohérent ! Steck avait raison, écrire une histoire de l'escalade est un énorme travail. J'ai attendu, espérant que quelqu'un le ferait à ma place, ce qui n'arriva pas.

[...] Transformer en récit les souvenirs d'une époque disparue est comme passer sans corde une arête dangereuse. D'un côté on risque de basculer dans les facilités de l'embellissement comme si un petit diable vous soufflait: "ton histoire est faiblarde, rajoute de la sauce !"; de l'autre côté, le Champion de la Vérité vous supplie "N'écris que ce que tu peux prouver !".
Aucun auteur ne peut se lancer dans le récit de choses vécues sans surveiller attentivement où il met les pieds sur cette crête étroite ! Nos conceptions actuelles peuvent altérer notre perception d'évènements plus anciens. L'adulte raisonnable que je suis porte un regard très embarassé sur certaines aventures de sa jeunesse. Comment ai-je pu être un aussi grossier personnage ? En relatant ces jours anciens, peut-être ai-je transformé certaines histoires pour justifier ma conduite ? Tout ce que je peux dire, c'est que j'ai essayé de raconter comment ça s'est passé.


S'ensuivent des pages d'histoire, "avant d'être étouffée par ses admirateurs, la vallée du Yosemite avait été très peu explorée par les Blancs".  
La vallée ?
C'est une grande tranchée granitique en forme de U, longue d'environ dix kilomètres, large d'un kilomètre et demi, et haute...d'environ un kilomètre (!).
Au sujet de cette hauteur rarissime, "yosémitique" est passé dans le vocabulaire de l'escalade, pour nommer toute paroi colossale, tout océan minéral vertical, et l'emprunt aux pionniers du Yosemite de l'expression "big wall" est d'un usage international courant pour, à l'origine, toute paroi où les doigts de vos deux mains suffisent à peine -ou ne suffisent pas- à dénombrer le nombre total de longueurs de cordes à envisager - aujourd'hui par extension toute entreprise d'escalade très longue et ardue.  

Là se dressent des parois de teintes claires, parsemées de cascades, et, en guise de plat tapis de sol au fond, une alternance de forêts et de prairies, où la rivière Merced, pas du tout tumultueuse, s'écoule sereine.

Et l'humain.
Le premier grimpeur répertorié du Yosemite, l'Écossais John Muir, écrivait en 1870: "Une marée de visiteurs forme une couche de saleté au fond de la vallée, un courant de crasse collecté par les hôtels et les restaurants, mais qui laisse aux rochers et aux cascades leur grandeur originelle".
Ladite "marée de visiteurs" devait concerner cent cinquante personnes les beaux dimanches d'été à peu près, et c'était déjà trop, visiblement.
Qu'écrirait-il aujourd'hui de la vallée du Yosemite, dont le grand essayiste, penseur et poète Ralph Waldo Emerson affirmait plus tôt dans le XIXème siècle que "si cette vallée pouvait se vanter, elle resterait toujours en dessous de la vérité" ?  

Le nombre de visiteurs par an se compte en millions de nos jours (5, 6 ? il était de l'ordre de 4 millions par an à l'époque d'écriture) dans ce qui est le second parc national le plus ancien des États-Unis (dès 1890).  

Quant au Camp 4, celui des kerouaciens désargentés suspects des années 1960, l'engouement ne l'a pas épargné, y obtenir le droit d'y bivouaquer est non seulement payant à présent mais soumis, pendant la saison (mi-mai mi-septembre), au tirage quotidien d'une loterie !!    

L'escalade en Californie n'a pas de base traditionnelle, Steve Roper le montre bien. C'est par des étudiants de la Côte Est (Harvard) qu'elle a déboulé en Californie (à Berkeley), et aussi via des visiteurs européens épars, dont l'escalade n'était pas le but premier du voyage.

Mais peu à peu la base se fonde, des clubs et associations surgissent, surtout en milieu étudiant. Apparaissent les premières figures, l'inénarrable John Salathé, Helvète mystique (qui n'avait jamais pratiqué l'escalade en Suisse !), débutant génial âgé de 46 ans.
Puis s'ensuit l'évolution des techniques et aussi de l'"éthique", mot peut-être un peu pompeux pour désigner ce qu'il est convenable de faire et ce qui l'est moins.
Cette partie du livre passionne le pratiquant, et nettement moins le non-pratiquant, là est un des temps forts de l'ouvrage.

Ainsi l'escalade dite artificielle, où les pitons servent de points d'aide et de progression et non pas seulement de protection pour ralentir et enrayer une chute, largement employée en Europe alors, restait d'usage marginal, toléré sur quelques mètres à peine entre deux zones plus aisées. Non seulement Salathé la déploya afin d'envisager, puis de parcourir, de nouvelles lignes inviolées, mais il alla jusqu'à forger lui-même de nouveaux pitons, adaptés au rocher très spécifique du Yosemite (!).      
Puis Steve Roper, d'une manière historienne (c'est qu'il l'est, historien, de formation), dégage un "âge de fer" (1947-1957), lors duquel Salathé règne en maître (avec Ax Nelson, Jules Eichorn, Dick leonard et Dave Brower en comparses), plus un influent protagoniste, Mark Powell, et deux petits jeunes, brillants grimpeurs: Allen Steck et Bill Long.

À la césure (1955-1958) on trouve trois grands noms, toujours universellement connus dans le mundillo vertical de nos jours, Warren Harding, Chuck Pratt et Royal Robbins. La pierre précieuse géante de la vallée, le titan plus dangereusement attirant, se nomme El Capitan (renommé par les Blancs en traduction approximative du nom indien Tenaya d'origine "To-to-Koon-oo-la", autrement dit "le chef des montagnes", était-il trop dur à prononcer en VO ?).
Selon la (jolie) tradition, ce même "To-to-Koon-oo-la" désigne aussi un ver de terre de 3 cm de long, qui se perdit un jour dans la paroi et rampa pour aider, montrant le chemin à deux jeunes et imprudents ados indiens Tenaya égarés là...

La conquête d'El Capitan -ou El Cap- eut un retentissement national. Commence ensuite "l'âge d'or", qui dura jusqu'en 1970-1971. C'est l'entrée en scène de notre auteur en tant qu'acteur, quelque part les plus belles années, période bien sûr très fournie en anecdotes de la part de quelqu'un de l'intérieur, certaines sont franchement hilarantes.

C'est aussi l'influence de l'époque -hippies, routards, contestataires, enfin les années US 1960, quoi !- sur un milieu encore pas mal peuplé d'étudiants et de jeunes célibataires sans autre projet de vie que vivre hors les murs des humains et grimper sur ceux que la nature a édifiés.
Ainsi les grimpeurs résidents du Camp 4 sont d'abord des zonards sales, suspects et fauchés aux yeux de la populace. On s'en méfie, les jugeant susceptibles de tous les larcins et les croyant capables de transgresser toute loi, juste par posture, principe ou plaisir.     

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Wright10
Camp 4, années 1960

Et l'évolution continue.
Ainsi le célèbre Yvon Chouinard -né en Californie d'une famille d'origine québecoise-, personnage assez intransigeant sur les règles du jeu (l'"éthique", si vous préférez), la sienne était la plus exigeante possible, sans comprission. Comme Salathé, qui forgeait ses pitons avec de vieux essieux de Ford de récup' en guise de matière première, Chouinard forgea les siens, en alliage d'acier et de chrome molydène (les pitons originaux de Chouinard valent une petite fortune chez les collectionneurs aujourd'hui, certains amateurs de bonnes affaires n'ont pas d'ailleurs pas hésité à razzier les quelques-uns qui ornaient encore ses voies d'époque).  
Chouinard fonda en 1959 le Yosemite Climbing Club, cercle plutôt fermé rassemblant les meilleurs grimpeurs de Californie, et dont le siège social eût pu être le Camp 4.

Toujous à courir l'innovation, il inventa ensuite le piton-rasoir (ou rurp), en chinant de vieilles lames de scies à métaux industrielles en guise de matière première, lequel piton-rasoir s'enfonce à (grand) peine dans de tout petits interstices, permettant (suggérant psychologiquement ?) une "protection" là où la main humaine n'engagerait...qu'un ongle, ces rasoirs munis d'un câble d'acier pour le mousquetonnage et d'un œil pour être ôtés par traction sont toujours utilisés de nos jours.

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Rurp

En parallèle, les chaussons d'escalade (inventés par le français Pierre Allain) remplacent petit à petit les "grosses", chaussures semi-rigides à semelle Vibram, et toute la gestuelle du grimpeur, ainsi que le répertoire, le champ des possibles s'en trouvent modifiés.
Les coinceurs, venus de Grande-Bretagne (du Pays de Galles je pense, mais je ne vais pas entrer dans une guéguerre qui anime encore les historiens de l'escalade !) font leur apparition.
Le premier, dit-on, fut une trouvaille d'un grimpeur très démuni en fin de longueur, qui, pris d'une fulgurance, ôta son alliance et la coinça, munie d'un ficelou, dans une fissurette...

S'ensuivirent les stoppeurs ou coinceurs câblés ou stoppers, parallélépipèdes d'aluminium ou d'acier dotés d'un câble d'acier que l'on glisse jusqu'à coincement dans les fissures - ou toute prise ad hoc. Puis, plus tard, les coinceurs mécaniques ou à cames (dits friends), qui, correctement posés et quand tout va bien, rampent à l'intérieur des fissures tels des crabes d'acier lorsqu'une chute les sollicitent.      

Dans le même temps les cordes évoluent, plus souples, plus élastiques, et les pitons à expansion se popularisent, d'abord enfoncés au marteau et au tamponnoir, puis forés au perfo à accus.

D'où des guerres de style, des "conflits d'éthique", et le Yosemite n'allait pas rester à part, surtout en ce qui concerne le piton à expansion.
Comme, en même temps, les limites de l'impossible sont reculées, que les plus beaux motifs jamais espérés même en rêve deviennent des voies, que le bon vieux piton classique, certes toujours en vogue, n'est plus obligatoire, ce qui permet d'alléger le baudrier de l'encombrant et pondéreux marteau, c'est incontestablement l'"âge d'or".    

À l'heure d'achever son propos, Steve Roper sait bien que l'escalade au Yosemite verra encore bien des évolutions, des exploits, et continuera d'attirer les grimpeurs du monde entier. Il sait quelles réalisations majeures ont eu lieu dans sa chère vallée dans les années 1970, 1980, 1990 (et on y ajoute sans peine les années 2000, 2010 et 2020 naissantes !).
S'il y a peut-être lieu d'avoir un peu de nostalgie sur l'ambiance, non dans les voies, mais dans la vallée pendant les années 1960 "uniques", nul doute qu'en Californie se trouve une capitale mondiale de l'escalade pour des décennies encore...


Expé nationale française (à apport suisse pour être exact, Cédric Lachat -celui qui contrefait sa voix dans le portaledge et ressemble physiquement à Benoît Poelvoorde pourrait se vexer !), il y a dix ans, en 2011:  

\Mots-clés : #alpinisme #historique #xxesiecle
par Aventin
le Jeu 22 Avr - 13:10
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
Réponses: 59
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Flâneries urbaines

De Léon-Paul Fargue, recueil Sous la lampe, 1929.

Juste magnifique et saisissant, langueur du rythme, traces de rimes, cicatrices d'assonances...
Allez fuse, poème, fuse...




La gare


À Arthur Fontaine



Gare de la douleur j’ai fait toutes tes routes.

Je ne peux plus aller, je ne peux plus partir.

J’ai traîné sous tes ciels, j’ai crié sous tes voûtes.

Je me tends vers le jour où j’en verrai sortir

Le masque sans regard qui roule à ma rencontre

Sur le crassier livide où je rampe vers lui,

Quand le convoi des jours qui brûle ses décombres

Crachera son repas d’ombres pour d’autres ombres

Dans l’étable de fer où rumine la nuit.



Ville de fiel, orgues brumeuses sous l’abside

Où les jouets divins s’entrouvrent pour nous voir,

Je n’entends plus gronder dans ton gouffre l’espoir

Que me soufflaient tes chœurs, que me traçaient tes signes,

À l’heure où les maisons s’allument pour le soir.



Ruche du miel amer où les hommes essaiment,

Port crevé de strideurs, noir de remorqueurs,

Dont la huée enfonce sa clef dans le cœur

Haïssable et hagard des ludions qui s’aiment,

Torpilleur de la chair contre les vieux mirages

Dont la salve défait et refait les visages,

Sombre école du soir où la classe rapporte

L’erreur de s’embrasser, l’erreur de se quitter,

Il y a bien longtemps que je sais écouter

Ton écluse qui souffre à deux pas de ma porte.



Je suis venu chez toi du temps de ma jeunesse.

Je me souviens du cœur, je me souviens du jour

Où j'ai quitté sans bruit pour surprendre l'amour

Mes parents qui lisaient, la lampe, la tendresse

Et ce vieux logement que je verrai toujours.

Sur l'atlas enfumé, sur la courbe vitreuse,

J'ai guidé mon fanal au milieu de mes frères.

Les ombres commençaient le halage nocturne.



Le mètre, le ruban filaient dans leur poterne

Les hommes s'enroulaient autour d'un dévidoir

La boutique, l’enclume à l’oreille cassée,

La forge qui respire une dernière prise,

La terrasse qui sent le sable et la liqueur

Rougissaient par degré sur le livre d’images

Et gagnaient lentement leur place dans l’église.

Un tramway secouait en frôlant les feuillages

Son harnais de sommeil dans les flaques des rues.



L’hippocampe roulait sa barque et sa lanterne

Sur les pièges du fer et sur les clefs perdues.

Il y avait un mur assommé de traverses

Avec un bec de gaz tout taché de rousseur

Où fusait tristement les insectes des arbres

Sous le regard absent des éclairs de chaleur.



L’odeur d’un quartier sombre où se fondent les graisses

Envoyait gauchement ses corbeaux sur le ciel.

Une lampe filait dans l’étude du soir.

Une cour bruissait dans son gâteau de miel.

Une vitre battait comme un petit cahier

Contre le tableau noir où la main du vieux maître

Posait et retirait doucement les étoiles.

Les femmes s’élançaient comme des araignées

Quand un passant marchait sur le bord de leur toile.

Les grands fonds soucieux bourbillaient de plongeurs

Que le masque futur cherchait comme il me cherche

Le présage secret qui chasse sur les hommes

Nageait d’un peu plus près sur ma tête baissée.



Je me suis retrouvé sous la terrasse des vitres

Dans les plants ruisselants, les massifs des visages

Scellés du nom, de l’âge et du secret du coffre,

Du nécessaire d’os et du compas de chair,

En face du tunnel où se cache la fée

De l’aube, qui demain vendra ses madeleines

Sur un quai somnolent tout mouillé de rosée

Dans le bruit du tambour, dans le bruit de la mer.



J’ai longé tout un soir tes grands trains méditants,

Triangles vigilants, braises, bielles couplées,

Sifflets doux, percement lointain des courtilières

Cagoules qui clignez bassement par vos fentes,

Avec deux passants noirs penchés sur la rambarde

Au–dessus du fournil du pont de la Chapelle

Où le guerrier déchu qui mène les hommes

Encrasse son panache avec un bruit de chaînes,

Et le grand disque vert de la rue de Jessaint,



Gare de ma jeunesse et de ma solitude

Que l’orage parfois saluait longuement,

J’aurai longtemps connu tes regards et tes rampes,

Tes bâillements trempés, tes cris froids, tes attentes,

J’ai suivi tes passants, j’ai doublé tes départs,

Debout contre un pilier j’en aurai pris ma part

Au moment de buter au heurtoir de l’impasse,

À l’heure qu’il faudra renverser la vapeur

Et que j’embrasserai sur sa bouche carrée

Le masque ardent et dur qui prendra mon empreinte

Dans le long cri d’adieu de tes portes fermées




\Mots-clés : #poésie #urbanité #xxesiecle
par Aventin
le Dim 18 Avr - 6:52
 
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Sujet: Flâneries urbaines
Réponses: 89
Vues: 5759

Léon-Paul Fargue

Merci Tristram  Tag xxesiecle sur Des Choses à lire 1304972969  !

Poète sensible ce Léon-Paul, amateur de jeux de mots, buveur, oiseau de nuit parisien et épris de sa ville...
Colette a, paraît-il, prétendu: Je ne l'aurais peut-être pas reconnu, si je l'avais rencontré au clair de jour.

Il signe une poésie à l'âcre légèreté, ou à l'insouciance pesante, comme dans ce magnifique extrait (qui ouvre le recueil Espaces Vulturnes - Épaisseurs, 1928) en pleine hype surréaliste et pourtant complètement engagé sur une voie différente.

C'est un poème sonore et imagé, avec son premier vers introductif de l'espace (la ville), poème énonçant la condition existentielle du poète Fargue, lequel doit certainement être l'homme à l'encre sympathique, poème qui donne la mission assignée: être l'œil quêteur de ces va-et-vient urbains.



La ville ouvre ses compas
Ses couleurs, ses tire-lignes.
Sur les grèves étagères
L'homme à l'encre sympathique
Contemple avec méfiance
Les signes de son bonheur.
Hachures de chair qui dansent
Aux confins de la rumeur,
Cette allure verticale,
Ce saut interrogateur
Dans les rues qui se démaillent
Piétinées par les troupeaux
Que faisande le menteur


\Mots-clés : #poésie #urbanité #xxesiecle
par Aventin
le Dim 18 Avr - 6:31
 
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Sujet: Léon-Paul Fargue
Réponses: 11
Vues: 373

Léon-Paul Fargue

Le Piéton de Paris

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Le_piz10

Petit complément à la présentation d’ArenSor.
Paru en 1939, ce livre évoque pour partie un Paris qui appartenait déjà au passé, et des quartiers qu’on regrette de ne pas mieux connaître afin de suivre leur parcours ; cette mémoration reste cependant pleine de charme.
Une sorte d’avant-propos, Par ailleurs, forme un beau texte présentant ce compte-rendu d’innombrables promenades dans les rues parisiennes, où Léon-Paul Fargue expose sa (non-)méthode, si ce n’est une attitude d’écoute sensible :
« Qu’on veuille bien m’excuser de risquer ici quelques semble-paradoxes auxquels je tiens comme à la racine de mes yeux. Je ne me fie pas trop à l’inspiration. Je ne me vois pas, tâtonnant parmi les armoires et les chauves-souris de ma chambre, à la recherche de cette vapeur tiède qui, paraît-il, fait soudain sourdre en vous des sources cachées d’où jaillit le vin nouveau. L’inspiration, dans le royaume obscur de la pensée, c’est peut-être quelque chose comme un jour de grand marché dans le canton. Il y a réjouissance en quelque endroit de la matière grise ; des velléités s’ébranlent, pareilles à des carrioles de maraîchers ; on entend galoper les lourdes carnes des idées ; les archers et les hussards de l’imagination chargent le papier net. Et voici que ce papier se couvrirait, comme par opération magique, et comme si, à de certaines heures, nous sentions, sur cette plage qui va d’une tempe à l’autre, le crépitement d’une mitrailleuse à écrire ? L’inspiration, en art, me fait l’effet d’un paroxysme de facilité. Et je lui préférerais encore l’intention, autre microbe, mais plus curieux. »

« Sans doute, il y a une première prise de contact. Des matières, des images sûres, des odeurs irréfutables, des clartés péremptoires viennent à ma rencontre. J’en écris, soit. C’est un premier jet. J’installe ces couleurs de préface sur un large écran. Je tisse une toile. Le stade second consiste à percevoir plus loin, à m’arrêter devant le même spectacle, à me taire plus avant, à respirer plus profond devant la même émotion. »

Le « ghetto parisien » :
« Des détritus croupissent dans les ruisseaux, mêlés aux enfants chétifs, aux chats eczémateux. Une odeur de beignets, de cuisses chaudes, de poireaux traîne à la hauteur des rez-de-chaussée. Des silhouettes ornées de tresses traversent les rues étroites et vont s’approvisionner en sirops ou en chaussons de moujik dans les librairies-restaurants. »

Les bistrots et cafés tiennent une large place, notamment les établissements recevant les noctambules.
« La chromo, en allemand le kitch, existe dans le domaine des cabarets de nuit. Restaurants bizarres, généralement slaves, qui sont à la fête nocturne ce que la quincaillerie catholico-lugubre de la place Saint-Sulpice est à l’art. Nous n’aimons pas beaucoup ça. Entr’ouvrons pourtant ensemble ce velours décoré, ces tonnes de soie parfumée qui tiennent lieu de portes dans deux de ces bars : Shéhérazade et Casanova, aux noms qui troublent l’éternel calicot. »

Fargue fait référence à nombre de personnes dont le nom, lorsqu’il le donne, a été oublié depuis.
« Je le trouvais généralement nu, déambulant dans sa chambre et s’arrêtant soudain pour crayonner les murs, comme faisait Scribe quand il avait besoin de répliques vraies. Mais le Portugais n’improvisait aucune scène : il était à la recherche d’un art nouveau qui devait, dans son esprit, réunir les avantages de la peinture, de la littérature et du papier peint. »

Il n’y a pas que la bohème et les artistes de Montmartre :
« Montparnasse est un des endroits du monde où il est le plus facile de vivre sans rien faire, et parfois même de gagner de l’argent. Il y suffit, la plupart du temps, de porter un pull-over voyant, de fumer une pipe un peu compliquée, et de danser en croquenots à clous. En revanche, le moindre talent se trouve plutôt gênant : il est même le seul moyen de crever carrément de faim. »

« Le véritable état-major de Montparnasse se composait de Moréas, de Whistler, de Jarry, de Cremnitz, de Derain, de Picasso, de Salmon, de Max Jacob, haut patronage de morts et de vivants qui donne encore le ton aux débutants dans l’art d’avoir du génie. »

Des quais de Seine aux grands hôtels, on visite l’Histoire et des histoires que souvent j'ignorais.
L’expression de la langue est heureuse, vraisemblablement fort travaillée, avec recours à des expressions et mots rares ou qui ne s’entendent plus.
À rapprocher bien sûr de Le Vin des rues, de Robert Giraud, voir ICI, et d’Antoine Blondin, voir .
Facile de regretter de ne pas avoir connu les lieux à l’époque, ainsi que les contemporains qui figurent dans ce livre…

\Mots-clés : #lieu #urbanité #xxesiecle
par Tristram
le Dim 18 Avr - 0:23
 
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Sujet: Léon-Paul Fargue
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Paul Gadenne

La Plage de Scheveningen

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Roman, 1952, 330 pages environ.


Difficile d'ajouter aux commentaires d'Églantine, Tristram et Bédoulène !


Ouvrage tout en atmosphères et déplacements (Paris intra-muros déglingué, pauvre et rationné en 1944, un trajet clair-obscur en vieille voiture très usée, une chambre d'hôtel proche de la côte flamande pour une nuit interminable qui forme le corpus du roman, la dernière vallée française (?) des Alpes (du Nord ?), un train bondé et piteux, une belle villa de Biarritz semi-abandonnée ...).

Écriture empreinte d'une certaine lenteur rythmique, laquelle ajoute à l'épaisseur, à la densité du propos, lequel est assez singulier.

Style souple, avec beaucoup de ferveur et de fragilité, épatant, comme incantatoire par instants, semblant toujours quêter l'absolu - comme les deux personnages principaux du reste - marquant beaucoup les dialogues et les monologues (ceux-ci en italiques), mais sans réellement faire surgir des temps forts par rapport à des temps plus faibles, afin d'obtenir un effet de relief et de mise en valeur lors de la narration (à d'autres, ces vieilles ficelles ?!).
On n'est vraiment pas dans du convenu, du conventionnel, et c'est heureux.
Imagination, signification...le contexte (1944, donc) ajoute encore au souffle du roman.

Dialogues et pensées, autour de deux êtres, Irène et Guillaume, tandis que plane l'ombre d'un troisième, le brillant Hersent, dont Irène et Guillaume apprennent incidemment la condamnation à mort et, du côté de Guillaume, l'épisode biblique de Caïn et Abel (Genèse 4.1-15). Tuer son amour (au sens figuré de tuer, s'entend !) est bien occire son frère et en porter le poids (Caïn dit à l'Eternel: «Ma peine est trop grande pour être supportée (...)").

Beaucoup d'introspection analytique (pas au sens freudien ou lacanien du terme) - vraiment un ouvrage qui apporte beaucoup, laisse de la matière à ruminer, une fois les pages refermées.

Vous pouvez sans peine vous figurer la joie que c'est de tomber sur un roman de cette qualité, de haute et originale tenue littéraire !

   

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Ruysda10
La plage de Scheveningen, tableau de Jacob van Ruisdael, peint entre 1665 et 1670.

\Mots-clés : #deuxiemeguerre #relationdecouple #xxesiecle
par Aventin
le Mer 14 Avr - 20:58
 
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Sujet: Paul Gadenne
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Richard Millet

La Gloire des Pythre

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« En mars, ils se mettaient à puer considérablement. »

Première phrase, qui se rapporte aux morts de l’hiver, attendant le printemps pour être enterrés en terre consacrée.
Ces cadavres entreposés « dans les pilotis » empestent tout le début du roman, et l’odeur revient souvent par la suite.
Celui qui parle, c’est « nous », les « pauvres bougres », les petites gens (en l’occurrence des paysans) qui constituent le fond de tout un pan de littérature contemporaine, des Vies minuscules de Michon à Les derniers Indiens de Marie-Hélène Lafon en passant par Bergounioux, également originaires du Massif central. Sous le plateau (de Millevaches) que les vents rabotent, ce sont ici les gourles (galoches, et par extension personnes gourdes en patois auvergnat, voir https://escoutoux.net/Mots-usites-a-Thiers, https://www.regardsetviedauvergne.fr/2012/09/petit-abecedaire-du-langage-auvergnat.html), dont la vie est « promise à la puanteur des humbles ».
Et Chat Blanc, c’est André, le jeune Pythre, devenu orphelin dans la combe de Prunde, qui doit recueillir la grande Aimée Grandchamp, l’innocente, pour profiter d’une donation, des terres à Veix.
C’est toute une rustre, brute ruralité à la limite de l’humanité (de la chrétienté) et de l’animalité (les bêtes, leur bétail).
« …] la fille de Vedrenne, laquelle n’avait d’ailleurs pas fait de vieux os, plus innocente qu’Aimée, et avait passé plus de dix années près de l’étable à cochons parce qu’on ne parvenait pas à la faire taire dans la maison, devenue à peu près comme eux, en tout cas par sa façon de réclamer pitance, ou d’avoir peur, et devenue, quand on la délivra, aussi fine et méfiante qu’eux, avec, disait-on, le même petit œil rond, fixe et malin – affinée plus que rabaissée, disait-on encore, par cette proximité, et néanmoins perdue pour les humains, et mourant à dix-sept ans de ne savoir vivre avec eux ni sans eux. »

Devenu maître, de terres et de femmes, Pythre ne sera jamais accepté par la méchante petite communauté de son nouveau pays, aura des enfants de plusieurs lits − puis il se voit dépossédé, et s’installe à Siom. Jean, un de ses fils, prend la première place dans l’histoire ; illégitime, malaimé, lui aussi benêt, ses puantes « fientaisons » sont d’importance, et avec lui s'éteindront les Pythre.
C’est je pense Millet qui parle quand est évoquée la (gloire de la) langue :
« …] la façon qu’avait le maître de plier les mots de l’autre langue [le français vis-à-vis du patois] (comme le curé les linges de l’autel ou les femmes les habits des morts) et d’en faire des constructions aussi solides qu’une barge ou un fournil, quoiqu’ils n’imaginassent pas qu’une œuvre de langage pût durer plus qu’une meule de foin ou un nuage […]
Ils seraient quelques-uns à comprendre que c’était aussi beau, justement, qu’une meule de foin qui entre dans la nuit d’été entourée d’or et d’insectes bourdonnants ; à comprendre aussi que les mots sont la seule gloire des disparus – et le français la belle langue des morts, comme le latin celle de Dieu et le patois celle des bêtes et des gourles. »

« …] en patois ou en français, le plus souvent dans les deux en même temps et surtout dans ce bruit qui rôde au fond des langues et qui est, au-delà des mots et de ce qu’ils disent, le vrai bruit de gloire [… »

« …] ce que disait l’aumônier de la Légion, que les mots sont comme Dieu ou comme les femmes : ils se dérobent dès lors qu’on les cherche et surgissent dans toute leur gloire après qu’on a renoncé. »

Pauvres destinées paysannes, à la piètre « gloire » :
« …] pris dans la torpeur d’être au monde sans bien savoir pourquoi, dans l’imbécillité forcenée de vivre qui serait leur lot à presque tous, sinon leur vraie joie, malgré la rudesse des tâches, les chagrins, la terre ingrate [… »

« Pauvre gloire que celle qui les rassemblait à jamais par ordre alphabétique [sur le monument aux morts], non pas comme ils étaient tombés, là-bas, dans les jours de colère et les nuits d’acier, mais de la façon qu’on les appelait, chaque matin, à l’école et, comme on les avait hélés, sur le quai de la gare, pour les embarquer dans les wagons ! »

« Or nous n’avions pour tout rêve, nous autres, que des liqueurs brutales, l’entrecuisse de nos femmes, nos pauvres souvenirs, ou encore la grande lande du plateau où l’on s’était mis à planter de ces sapins de Douglas qui appelaient la nuit, non seulement celle des sous-bois mais la fin de ce que nous avions été pendant tant de siècles ; et nous nous disions que ce n’était pas plus mal, que nous n’y pouvions plus tenir, qu’il fallait en finir – ce qui ne nous empêchait pas de nous répéter que notre plus grande gloire était encore de tenir bon, ici, tapis contre cette table de pierre froide où l’hiver régnait plus longtemps que partout ailleurs, oubliés de Dieu, quoi qu’en dît l’abbé Trouche, en sursis dans les combes, les vallées, sur la lande, oui, dans la seule gloire de nos noms, que ceux qui nous avaient précédés avaient mués en terre, en arbres, en rocs, en métiers, en villages même [… »

Ils ont conscience d’appartenir à un monde de déréliction, et en voie de disparition :
« Nous comprenions que la terre même ne valait rien, que la propriété n’est pas plus éternelle que celle d’un corps ou d’un nom, et que nous étions vraiment les derniers. »

Avec ce puissant roman, la langue trouve une vraie grandeur dans le sordide.

\Mots-clés : #famille #ruralité #xxesiecle
par Tristram
le Mar 13 Avr - 21:34
 
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Sujet: Richard Millet
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Eugène Ionesco

Le Solitaire

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(Je signale au passage d’intéressante illustration de couverture par Eric Provoost pour Folio.)
Un autre personnage de roman à verser au dossier des héros peu tournés vers l’effort et encore moins tentés par le travail ! Le narrateur n’a guère de scrupule à quitter son poste d’employé à 35 ans pour vivre en retraité sur un héritage inopinément perçu.
Il emménage dans un appartement d’un autre quartier de Paris en ce début des années 70, s’engage avec plaisir dans une vie tranquille, faite d’observation des passants et de réflexions philosophiques (portant sur la finitude de l’univers, l’ailleurs ou la part de libre arbitre). Il est devenu :
« Un spectateur sur le plateau au milieu des acteurs. »

Fait digne d’intérêt rétrospectif, il est incapable de tenir son ménage sans une servante et de manger autrement qu’au restaurant, ce que je trouve significatif à plus d’un titre.
Il médite donc, entre ennui et angoisse, éveil et sommeil, s’adonnant volontiers à l’alcool, pensant au passé, dans ce monde qui est une prison où tout n’est qu’ignorance.
« En somme nous regrettons tout, cela prouve bien que ce fut beau. »

« La vie est merveilleuse quand on la regarde dans son ensemble, dans son passé, dans cette sorte d’espace que devient le temps quand tout s’est éloigné. »

« Le passé est une mort sans cadavre. »

« La grâce que vous procure l’alcool est précaire. La grâce ou la lucidité. Quand est-ce que je me réveille sur la vérité ? Quand je ne vois que misère et pestilence ou lorsque je pense que toute l’existence, que toute la création est un mois de mai fleuri et lumineux ? Mais nous ne savons rien. »

« Je me rendis compte que je pensais trop, moi qui m’étais promis de ne pas penser du tout, ce qui est bien plus sage puisque, de toute façon, personne n’y entend rien. »

« "Vous n’avez pas honte de vivre pour rien ?" m’a demandé un jour Pierre Ramboule ou Jacques, je ne sais plus qui. En me scrutant je m’aperçois que je n’ai pas cette honte : vaut-il mieux engager les autres à se massacrer ou vaut-il mieux les laisser vivre et mourir comme ils peuvent ? Je ne sens pas le besoin de répondre à cette question. »

« J’ai le vertige et j’ai peur de l’ennui ; il y avait quelque temps, j’avais eu une dépression, pour être inconsciemment à la mode peut-être, due à l’ennui ou étant l’ennui lui-même. Si on écrit sur l’ennui, c’est que l’on ne s’ennuie pas. »

Sans surprise, la solitude est le thème principal du livre.
« D’habitude on n’est pas seul dans la solitude. On emporte le reste avec soi. »

« Mais elle n’est pas facile à supporter la quotidienneté, enfin, tout de même, l’oisiveté devait être préférable au travail. Entre l’effort et l’ennui, c’est toujours un certain ennui que je choisissais, que je préférais. »

« Je n’ai rien d’intéressant à dire aux autres. Et ce que disent les autres, cela ne m’intéresse pas non plus. La présence des autres m’a toujours gêné. »

Il ne fréquente que les bistrots, lit le journal.
« C’est bien malin de philosopher sans avoir appris à philosopher et après sept apéritifs. Je repris mon journal, je ne lis jamais la page sportive. Ces équipes qui se jettent les unes contre les autres illustreraient pourtant bien le fait que ce n’est pas le ballon qui compte et quand les équipes plus grandes que sont les nations se jettent les unes contre les autres ou lorsque les classes sociales se font la guerre, ce n’est pas pour des raisons économiques, ni pour des raisons patriotiques, ni pour des raisons de justice ou de liberté, mais tout simplement pour le conflit en soi, pour le besoin de faire la guerre. Mais je ne suis pas polémologue. Et puis qu’ils se fassent la guerre ou pas, cela ne m’intéresse pas. Je n’ai pas d’agressivité ou à peine, c’est en cela que je suis différent des autres. »

Puis il sombre dans la neurasthénie et l’amertume, vit un temps avec la serveuse de son restaurant ; on entend des combats de rue, qui se rapprochent de jour en jour : c’est la révolution.

\Mots-clés : #solitude #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Sam 3 Avr - 23:48
 
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Sujet: Eugène Ionesco
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Kazuo Ishiguro

Les Vestiges du jour

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Une fois n’est pas coutume, j’ai le film en mémoire – et un peu trop ?! Le souvenir de la prestation des acteurs de ce scenario fort original nuit à celle d’Ishiguro ; bien évidement, il faudrait lire le livre avant de voir sa transposition à l'écran.
Stevens, (grand) majordome d’une maison « distinguée », fait preuve d’un dévouement total, d’une rigueur pratiquement sans défaut dans son appartenance à un univers social désuet, dépassé – de dignité dans sa subordination à laquelle il se conforme le plus exactement possible, incarnant jusqu’à l’abnégation son idéal professionnel. De même que celui d’un aristocrate, c’est un rôle à vie (cf. le père, lui-même majordome, devenu sénile et toujours en service).
« Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette. Il existe une situation et une seule où un majordome qui se préoccupe de sa dignité peut se sentir libre de se décharger de son rôle : lorsqu’il est entièrement seul. »

Stevens garde la réserve toujours à l’esprit (il vante la retenue du paysage anglais, qu’il considère comme supérieur alors qu’il n’en connaît pas d’autre), et se caractérise par une stoïque maîtrise de soi.
Cette fierté pleine de morgue transposée dans la servitude féale inclut donc la nation (l’Angleterre actuelle n’est d’ailleurs pas encore totalement affranchie du servage) :
« On dit parfois que les majordomes, les "butlers", n’existent qu’en Angleterre. Dans les autres pays, quel que soit le titre utilisé, il n’y a que des domestiques. »

Cette profession le place parfois bien près du déroulement de l’Histoire (lors des tractations pour alléger les sanctions du traité de Versailles dans le premier après-guerre) :
« Certains d’entre eux estimaient, comme Sa Seigneurie elle-même, que l’on avait manqué de fair-play à Versailles et qu’il était immoral de continuer à punir une nation pour une guerre qui était maintenant révolue. »

L’attachement à la valeur morale de l’employeur, plus qu’à sa noblesse de sang comme auparavant, conduit même à s’efforcer d'être utile à l’humanité au travers d’un personnage important, en servant près « du moyeu de cette roue qu’est le monde ».
« "Cet employeur incarne tout ce que je trouve noble et admirable. Dorénavant, je me consacrerai à son service." Cela, c’est de la loyauté jurée intelligemment. Où est l’absence de "dignité" dans cette attitude ? On accepte simplement une vérité inéluctable : que les gens comme vous et moi ne seront jamais à même de comprendre les grandes affaires du monde d’aujourd’hui, et que le meilleur choix est toujours de faire confiance à un employeur que nous jugeons sage et honorable, et de mettre notre énergie à son service, en nous efforçant de nous acquitter le mieux possible de cette tâche. »

Cette ambition est plutôt déçue avec le maître de Stevens, Lord Darlington, manipulé par Hitler dans l’entre-deux-guerres (mais à la mémoire duquel il restera loyal).
« Herr Hitler n’a sans doute pas eu dans ce pays de pion plus utile que Sa Seigneurie pour faire passer sa propagande. »

Son comportement est particulièrement distant et emprunté avec Miss Kenton, l’intendante.
Le comble de la rigidité mentale est atteint avec ses efforts pour s’exercer au badinage que semble lui suggérer son nouvel employeur, un homme d’affaires américain (entraînement reporté non sans humour par Ishiguro, comme l’absurde mais rituel entretien de l’argenterie).
« Il me vient à l’idée, de surcroît, que l’employeur qui s’attend à ce qu’un professionnel soit capable de badiner n’exige pas vraiment de lui une tâche exorbitante. Bien entendu, j’ai déjà consacré beaucoup de temps à améliorer ma pratique du badinage, mais il est possible que je n’aie jamais envisagé cette activité avec tout l’ardeur souhaitable. »

Sa raideur psychique ne lui permet pas de s’émanciper de l’élitisme :
« La démocratie convenait à une ère révolue. Le monde est devenu bien trop compliqué pour le suffrage universel et toutes ces histoires. Pour un parlement où les députés se perdent en débats interminables sans avancer d’un pas. Tout ça, c’était peut-être très bien il y a quelques années, mais dans le monde d’aujourd’hui ? »

Le style guindé rend parfaitement les déférentes circonlocutions de Stevens, même lorsqu’il pense (essentiellement à son service).
L’autoportrait du majordome par Ishiguro est magistral, et il pousse à des réflexions sur de possibles perspectives allégoriques sur la vie en société, le conformisme, etc.
Au soir de sa vie de majordome, c’est un bilan peu satisfaisant de son existence qui justifie le titre : gâchis de sa vie affective, d’abord avec son père, et déceptif don absolu à « Sa Seigneurie ».

\Mots-clés : #portrait #psychologique #social #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 22 Mar - 13:05
 
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Sujet: Kazuo Ishiguro
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Blaise Cendrars

Emmène-moi au bout du monde !...

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Emmzon10


Le roman débute comme Thérèse Églantine s’envoie en l’air avec un légionnaire tankiste et fort tatoué (« Jean de France, dit Jean-Jean, alias Vérole ») dans un hôtel de passe des Halles (en citant Baudelaire). Nous sommes juste après « la guerre no 2 », et Mme Thérèse est une comédienne qui « allait créer le rôle de sa vie, à soixante-dix-neuf ans un rôle de vamp pour gens du monde, une espèce de pin-up de la pègre, la reine de la rue dans Madame l’Arsouille » ; fort bavarde et genre « folle de Chaillot », son nouveau béguin la bat, et elle aime ça. Cette notion de masochisme inhérent à la nature humaine parcourt le livre, constante idiosyncratique de Cendrars (voir Moravagine).
Le second chapitre commence par une description lyrique du baroque et provocant costume de scène de Thérèse. Et tout le livre n’est qu’une évocation assez délirante du monde du théâtre.
« Le théâtre est un monde, un monde "énorme et délicat" dont les frontières ne sont pas fixées entre le réel et l’illusion, si bien que l’on ne sait jamais qui l’emporte du mensonge ou de la vérité. »

Cendrars semble faire référence ici à Verlaine, Sagesse, I, X :
« C’est vers le Moyen Âge énorme et délicat
Qu’il faudrait que mon cœur en panne naviguât,
Loin de nos jours d’esprit charnel et de chair triste. »

Il y a d’autres renvois, comme à Henry Miller et Villon qui sont cités, ou Racine qu’on reconnaît ici :
« Les hommes m’ont toujours aimée. Je ne suis pas Vénus à sa proie attachée. C’était une question de peau. Ils n’arrivaient pas à se rassasier. Tous ceux qui ont dormi sur mon épaule sont morts. Ils sont morts trop tôt. Ils en avaient encore envie, tu comprends ? À toi, je puis bien le dire. Ils sont morts d’inassouvissement. »

Théâtre donc à tous niveaux, telles ces grandes tirades comme déclamées, ici usant du procédé de la liste à propos du peintre-décorateur :
« Coco, une espèce de grand seigneur de la bohème dorée, ne s’en faisait pas, jamais, et n’était à l’aise que dans les intrigues, les coulisses, les embrouillaminis d’argent, les folles dépenses, la passion, les coups de foudre, les rivalités, la publicité, la presse, les emballements, le déboulonnage, la cruauté, l’injustice, les applaudissements, la portée aux nues ou la chute, les sifflets, la claque, le public, les commanditaires ou les entrepreneurs, les spectacles variés, la vie, le rêve, les succès, le triomphe du théâtre, cet univers à part dont il était le dieu incontesté, deus ex machina dans le Paris du demi-siècle xx. Tout l’amusait. »

Le ton est foutraque, extravagant.
« Sautant en parachute, Émile s’était empalé sur un échalas qui l’avait perforé de part en part, lui déchirant les intestins. Comme il ne pouvait pas être question de lui écheniller le gros boyau tout plein d’échardes, on le lui avait coupé et à la place on avait mis un sac avec un tuyau en caoutchouc qui débouchait dans le bas-ventre, jouxtant le pli de l’aine. Pour vous faire voir sa blessure, Émile dévissait une plaque d’argent grosse comme la main qui maintenait ses tripes tout en les protégeant, et par l’ouverture ainsi découverte l’on pouvait admirer avec appréhension des matières grasses, jaunâtres, compressées derrière la vessie comme du hachis dans une paupiette. Émile profitait de la démonstration pour vider le tube en caoutchouc d’où s’écoulait une purulence fétide, une odeur nauséabonde, mitigée d’une pointe de baume du Pérou. Le séducteur souriait, sûr de l’effet produit, prêt à cueillir le fruit de ses extravagances, sachant par expérience que sa plaie ouverte émouvait les femmes profondément comme tout ce qui leur rappelle les entrailles chaudes et les remuements de la maternité et que la turpitude de l’exhibition troublait les filles d’une façon quasi mystique comme si elles apercevaient par une fenestrella pratiquée dans un sarcophage les organes vénérés d’un jeune martyr chrétien dont la relique embaumée et les restes exposés, enguirlandés, arrangés, peints, vernis, émaillés sont trop adorables, trop chargés de poésie et d’offrandes et, dans la lumière des bougies et des cierges au fond d’une crypte, trop vrais, trop proches, trop réalistes pour pouvoir résister à la tentation d’y porter la main, les lèvres, ou, par désespoir, d’en dérober une parcelle que l’on cache dans son cœur, que l’on dissimule en rougissant, en mourant de honte, tellement cela vous brûle d’amour. »

Le tenancier du Radar a été assassiné, et Thérèse et la Papayanis seront soupçonnées ; cette vague intrigue policière donne un peu d’argument au spectacle, outre une piquante peinture du quartier du théâtre de la Scala (assez louche et canaille, comme Cendrars apprécie) :
« Thérèse était une buveuse d’absinthe. C’était l’heure. Elle poussa une petite porte vitrée, attenante à la sortie des artistes, rue Bouchardon, la rue la plus moche du quartier, hôtels borgnes et rendez-vous de pédés, genre clubs pour sidis et chômeurs intellectuels. […]
Le faubourg Saint-Martin est le quartier le plus galant de Paris, il est habité par des petites gens polis, maniaques, fêtards, jouisseurs, gourmands, se moquant de tout, raffinés jusqu’aux bouts des ongles quoique peu rupins, ayant leurs habitudes du lundi et chômant bien volontiers. De toute façon, l’étroite buvette ne désemplissait pas à l’heure de l’apéritif car Émile, dit le Capitaine, y débitait le meilleur pastis du quartier et faisait volontiers crédit. »

Une autre péripétie adventice est celle des aventures rocambolesques d’une amie de Thérèse, la Présidente, femme-tronc favorite d’un pacha marocain défenestrée et enlevée par un légionnaire, phénomène exhibé dans les foires et les marchés, typique du goût de Cendrars pour les monstres et les milieux interlopes.
L’auteur apparaît d'ailleurs en clin d’œil :
« Quand donc ouvrira-t-on à Paris ce fameux théâtre érotique dont Blaise Cendrars m’a souvent entretenue ? Mais les gens sont moches et mesquins et au lieu de vivre dans la joie et de s’adonner franchement à leurs penchants amoureux, ils ont honte et se tourmentent secrètement. »

Des personnalités sont citées :
« La femme c’est un rond, me disait le vieux Renoir avant de mourir, et il se plaignait d’avoir eu à peiner toute sa vie avant de réussir à caser une femme nue dans un cadre. Aucune toile n’était assez grande. Il y avait toujours un sein qui débordait, un sein, l’autre sein, le ventre, une fesse, une hanche, le gras des bras ou des cuisses, le derrière, le dos ou une épaule dont il ne savait que faire parce qu’il n’y avait plus de place dans son tableau pour faire figurer toute cette chair qu’il adorait et sur laquelle il s’attardait en la mignonnant. Sapristi, et maintenant qu’il avait trouvé sa formule du rond et qu’il aurait pu peindre des géantes, des Vénus hottentotes, des mères aux multiples mamelles comme la Vénus de Lespugne et se faire la main en inscrivant des académies de baigneuses épanouies dans un cercle sans plus rien avoir à sacrifier de son idolâtrie de la chair, il devait mourir ! »

D’autres personnages ne sont pas directement identifiés :
« Sortant avec la Présidente du casino de Monte-Carlo, je dis à Jean Lorrain, qui était un petit costaud, corseté, dur, arrogant et que je trouve dégonflé sur un banc, avec une migraine, n’ayant même plus envie de boire une chartreuse verte : "Vous avez pris la veste, beau mâle ? – Je ne savais pas que les portes des cimetières sont ouvertes la nuit. C’est déconcertant…", me répondit-il en me désignant la foule des décavés, des décalvés, des jeunes crevés et des ex-grandes dames décaties sortant des salons. »

Le procédé est varié :
« Quant à Marcel Proust, jamais je n’ai pu croire qu’il s’était laissé mourir de faim, son œuvre accomplie, ainsi qu’a voulu me le démontrer Blaise Cendrars au lendemain de sa mort, me disant : "Le temps retrouvé paru en librairie, Marcel n’avait qu’à disparaître, il n’avait plus rien à dire. Ne pouvant se suicider, pour ne pas attirer l’attention sur sa personne le sodomiste s’est laissé mourir de faim, abusant de la maladie. C’est sa dernière élégance de snob et la conclusion logique de sa vie et de son œuvre d’athée…" »

Sans surprise, cet ouvrage (dernière œuvre de Cendrars) fit scandale lors de sa parution en 1956.
Avec sa grande inventivité, Cendrars est cependant un des rares chantres de la modernité, dans le fond comme la forme.
« Notre époque d’aujourd’hui, avec ses besoins de précision, de vitesse, d’énergie, de fragmentation de temps, de diffusion dans l’espace, bouleverse non seulement l’aspect du paysage contemporain, le site de l’homme et son habitat, mais encore, en exigeant de l’individu de la volonté, de la virtuosité, de la technique, elle bouleverse aussi sa sensibilité, son émotion, sa façon d’être, de penser, d’agir, tout son langage, bref, la vie. Cette transformation profonde de l’homme d’aujourd’hui, de son travail, de ses loisirs, ne peut pas s’accomplir sans un ébranlement général de la conscience et un détraquement intime du cœur et des sens : autant de causes, de réactions, de réflexes qui sont le drame, la joie, le désespoir, la passion, la tragédie de notre génération écorchée et comme à vif. »


\Mots-clés : #théâtre #xxesiecle
par Tristram
le Mer 17 Mar - 16:27
 
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Sujet: Blaise Cendrars
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Ramuz Charles-Ferdinand

La séparation des races

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Roman, 1922, 200 pages environ.



Quel titre étrange, presque effrayant...même si "séparation" est le maître-mot du titre, et même si "race" était d'un emploi beaucoup plus généraliste à l'époque d'écriture.

Une fin de saison dans les alpages, les hommes s'apprêtent à descendre. À la dernière veillée, le vin passe de mains en mains. Exploitant une fumeuse appropriation d'un pâturage, l'un d'entre eux (Firmin) projette le rapt d'une jeune femme, qui le subjugue et qu'il épie à la dérobée. Il faut dire que la crête, les cimes marquent un confins, entre deux cantons, deux langues, deux mondes, deux cultures, deux chrétientés différentes, des populations qui ne se rencontrent jamais, un pays riche avec de pauvres gens, un pays pauvre peuplé de gens aisés...

Ce drame (c'en est un) je ne le narrerai pas davantage, réservez la lecture de la préface pour après et plongez dans ce Ramuz de tout premier plan, très abouti, très maîtrisé, né, si j'ai bien compris, de l'insatisfaction de l'auteur à propos de Le Feu à Cheyseron (1912) et le besoin de tout détricoter, de remettre l'ouvrage sur le métier, ouvrage qui, pourtant, avait eu son petit succès en revue. Nous sommes trois et quatre années avant L’Amour du monde (1925) et La Grande peur dans la montagne (1926), pour encore un chef d'œuvre paysan, villageois et montagnard, où le vin et la viticulture se taillent une part belle.

Pour encore un drame violent, où le procédé littéraire consiste à temporiser la plupart du temps dans des pages naturalistes à déguster, mais tout à l'opposé à aller très vite dans les phases d'action et de drame.
La fin est, pour ainsi dire, précipitée, ce qui renforce l'impression de brutalité. Il y a un ton général, entre ébahi des plus petites choses et désabusé des plus grandes, que je ne trouve pas forcément ailleurs, je ne vois pas quel autre auteur pourrait entrer dans le jeu comparatif.

J'ai beaucoup aimé !

Chapitre IV a écrit:Une ou deux personnes, puis une,  puis une encore passaient devant vous comme quand l'eau apporte une feuille, l'eau promène un morceau d'écorce, des brins de mousse, et puis il se fait des remous. Un homme tire son mulet par la longe; à un moment donné, le mulet s'arrêtait, parce qu'on ne sait jamais ce qui se passe sous leurs longues oreilles et il faut leur tordre le licou autour des mâchoires pour les faire avancer. Les sabots, les souliers à clous faisaient un bruit gras. Il y avait aussi les gouttes tombant des toits, soit une à une, soit se réunissant dans leur succession trop rapide en autant de petites fontaines qui chantaient. Et toujours, là-dedans, Mânu arrivait pour finir, et il s'arrêtait.


\Mots-clés : #ruralité #vengeance #xxesiecle
par Aventin
le Dim 14 Mar - 19:17
 
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Sujet: Ramuz Charles-Ferdinand
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François Sureau

Ma vie avec Apollinaire

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Apolli10
Paru fin novembre 2020, en librairie en janvier 2021, 150 pages environ.


Il semble que cet ouvrage soit le premier d'une toute nouvelle collection intitulée "Ma vie avec", dont l'objet est:
éditions Gallimard a écrit:Un homme ou une femme ont consacré leur vie à la littérature, à la politique, à l'histoire ou à la science. Ils ont passé toutes ces années dans la compagnie d'un ami secret, écrivain, philosophe ou poète, sans laquelle leur existence aurait été différente. Cette collection propose des textes brefs. La révélation du compagnonnage d'une vie leur donne un tour intime, sans notes ni appareil critique, bien inutiles pour parler d'un ami.


Ouvrage bien délectable, j'avoue avoir éprouvé une jolie joie de lecture. Je ne sais si l'opus donnera le cap pour cette collection à venir.

L'exercice en lui-même est plutôt casse-figure, puisque ni une bio, bien que la veine soit biographique, ni une espèce d'évocation, qui risquerait de ne pas éviter les écueils de la vacuité.
Il faut parler de soi, puisque l'objet est cette sorte de "compagnonnage" (sic !) post-mortem, mais ne pas étouffer l'auteur principal, celui qui est en titre, avec sa propre personne.      

La plume de François Sureau est à la hauteur, refus des citations poétiques (un vers -archi-connu, en général- de çà, de là, guère plus), refus des portes ouvertes biographiques: le ban de l'exercice de la bio d'Apollinaire est fermé.
Ceci dit on apprend tout même (enfin, moi du moins) quelques petites choses sur Wilhelm de Kostrowitzky alias Guillaume Apollinaire.
On eût aimé d'ailleurs quelques petits détails, ce n'eusse pas été s'égarer, petits riens anecdotiques dont je suis si friand, sur son frère surtout, même si l'auteur nous passe quelques fines bouchées sur leur mère, déjà plus notoire (rien sur l'inconnu Francesco Fluigi d'Aspermont- le père).


Reste le plus délicat, le plus intime: se reconnaître dans, faire compagnonnage, sans osmose, appropriation éhontée ou delirium mystique.  
C'est fait.
Et bien fait.

La plume, le style ?
Je suis toujours aussi sensible, réceptif à l'écriture de François Sureau.
Ce côté massif mais alerte, brut mais raffiné, précis mais sans réduction, référencé mais élégant, ses pages au contenu ouvrant grand.

Comme celle-ci:
À l'armée, les rêves ne sont pas facilement communicables; et l'on est pris dans cette grande machine paradoxale qui, mélangeant dans son fourneau les symboles et les réalités ordinaires, se sert des émotions les plus intimes, des vertus les plus personnelles - la peur, le courage, le sens de l'honneur, le souci de ne pas décevoir - pour fabriquer le pur instrument de l'État, cet homme en lequel s'effacent les frontières entre la vie intérieure et l'engagement public.
Une frontière invisible sépare ceux qui ont fait cette expérience de ceux qui ne l'ont pas faite. Cela n'a pas à voir avec la valeurs ou les qualités de chacun. Si l'on en tire un bénéfice, c'est celui d'une épreuve, non d'un enrichissement - bien au contraire. C'est une sorte de dépucelage, aux effets d'autant plus imprévus qu'il n'était pas nécessaire - sauf pour ceux qui avaient cette vocation-là - et que, sitôt l'action venue, son caractère d'absurdité apparaît assez vite. On se donnera toutes les raisons du monde; le patriotisme, la politique en premier lieu.  
Ces raisons ne sont que du bois jeté dans la machine à marcher, à mourir. Elles ne pèsent jamais le même poids que la crainte, la fatigue, le drap de l'uniforme anonyme mouillé par les pluies, que cette tunique de la douleur que l'on ne peut enlever. Les merdailles, comme dit Lecointre, n'y font rien.
Si le souvenir de cette vie unit si fortement ceux qui l'ont connue, c'est parce que c'est le souvenir de l'arbitraire, du hasard, de l'inutilité, avec lesquels il a fallu composer sans perdre la face, pour rester fidèle à soi-même dans un monde où tout irritait au contraire, la guerre elle-même, et l'ennemi, mais aussi l'appareil au service duquel nous étions mis. Les volontaires sont à ce jeu terrible plus exposés que les requis, parce qu'ils y sont allés d'eux-mêmes, comme le dit une chanson obscène de l'infanterie de marine. J'ai connu par raccroc un peu de leur vie et leur souvenir ne m'a plus jamais quitté.

  C'est ainsi que Guillaume devint le 2e canonnier conducteur Kostrowitzky, 70e batterie, 8e régiment d'artillerie de campagne, 15e brigade d'artillerie, 15e corps.    


\Mots-clés : #amitié #biographie #premiereguerre #xxesiecle
par Aventin
le Sam 6 Mar - 18:48
 
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Sujet: François Sureau
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Doris Lessing

Dans ma peau

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Dans_m10

Ce premier volume (sur deux) de l’autobiographie de Doris Lessing (écrite vers soixante-quinze ans) retrace toute la partie de sa vie en Rhodésie du Sud, 1919 à 1949, soit son enfance et sa jeunesse jusque trente ans. Au début, la clarté des premiers souvenirs étonne, et portrait une petite fille rebelle, révoltée contre ses parents (pourtant dans l’ensemble assez exemplaires) ; cette période est riche en observations sur les enfants et leur éducation (religieuse, britannique), avec une cruauté et une bêtise d’une autre époque – mais avons-nous vraiment gagné au change ?
« J’étais malade pour elle [sa mère], et en même temps folle de haine. »

« Je n’étais pas menacée par la force de mes parents, mais par leur faiblesse. »

Dès qu’elle s’émancipe, répondant à l’appel de la vie, elle pratique l’amour libre avant la lettre.
« Je suis convaincue que certaines filles devraient, à l’âge de quatorze ans, être mises au lit avec un homme de dix ans plus vieux, en sachant que cet apprentissage amoureux prendra fin. »

(Remarque étonnante d’une auteure autrement reconnue comme une féministe, ce qu’elle n’a jamais revendiqué).

Elle ressent très vite l’injustice raciste, s’engage au parti communiste.
C’est la Première Guerre mondiale qui a broyé ses parents comme tant d’autres, et la Seconde se profile…
« Pourtant nous étions encore convaincus que l'avenir du monde dépendait de nous. Il ne nous venait jamais à l’esprit de chercher quelles étaient nos qualifications pour changer définitivement le monde. Ni, en l’occurrence, celles de Lénine. Si on nous avait dit – et si nous avions été disposés à entendre – que nous étions l’incarnation de l’envie, du désir de vengeance, de l’ignorance, nous aurions réagi comme les gens à qui on apprend que tel prêtre est un délinquant, ou un criminel : nous il représente Dieu, et ses qualifications personnelles n’entrent pas en compte. Nous étions convaincus de personnifier les choix de l’Histoire. »

« Longtemps je pensais : eh bien, c’est simple ; si on lit Lénine et Staline jour et nuit, le meurtre politique devient non seulement un devoir, mais un acte héroïque. »

Raconter l’histoire de sa vie est le lieu parfait pour évoquer la perception de la durée :
« Je devais grandir à tout prix, et le plus vite possible… pourtant la condition d’adulte, la liberté semblaient si lointaines, car j’étais encore au stade où la fin de la journée apparaissait comme un horizon inaccessible.
La raison principale, réelle, de la nature mensongère d’une autobiographie, est l’expérience subjective du temps. Du premier chapitre jusqu’à la fin, le livre suit la cadence régulière des années. Même si, par un tour de passe-passe, vous faites des retours en arrière, dans le style de Tristram Shandy, il n’existe aucun moyen de transcrire la différence entre le temps de l’enfance et celui de l’âge adulte − et le rythme distinct de chaque étape d’une vie. Une année avant la trentaine est très éloignée de celle que peut connaître une personne de soixante ans. »

Doris Lessing est une auteure dont le matériau fut souvent l’expérience personnelle, et ce livre explique l’impression de vécu ressentie à la lecture de ses fictions (qu’il faudrait avoir lues avant cet autobiographie), tout en éclairant sur sa manière d’écrire.

\Mots-clés : #autobiographie #politique #xxesiecle
par Tristram
le Lun 1 Mar - 13:36
 
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Sujet: Doris Lessing
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Amin Maalouf

Les échelles du Levant

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Les_zo11
Roman, paru en 1996, 250 pages environ.


Étymologie et explication du titre ici.

Roman assez alerte, prenant, lu avec une célérité inaccoutumée.

Un journaliste (il n'est pas malaisé de voir l'auteur en personne derrière celui-ci) reconnaît dans les traits d'un soixantenaire un jeune homme de ses livres d'Histoire au Liban, un Beyrouthin qui a servi dans la Résistance française lors de la seconde guerre mondiale. Le suivant et parvenant à attirer son attention il réussit, en quelques jours qui sont autant de parties ou chapitres, à lui faire raconter son histoire.

Je me suis assez volontiers laissé happer par cette histoire-ci, où l'on retrouve le décor qui semble cher à l'auteur, un certain Levant (puisque l'auteur préfère, de toute évidence, cette dénomination à "Proche-Orient") inspiré, fraternel, cosmopolite, ouvert et semblant porteur d'avenir.  

Toutefois, certaines ténuités des épisodes narrés, quelques raccourcis, et aussi des développements occultés, des voies qu'on aperçoit, mais qui demeurent inexplorées et ne sont même pas tacitement suggérées, des éléments composites jetés là et autres vraisemblances qu'on admet parce que c'est une fiction mais qui eussent gagné à avoir été quelques peu chiadées, voilà qui au final laisse sur sa faim.
Sans doute y-a-t-il là un souci de conserver un caractère enlevé, léger, à la narration, mais cent pages de plus et un approfondissement façon roman XIXème et j'en fus, c'est certain, ressorti sustenté.
Autrement dit, avec un tel matériau, c'est un peu gâcher; certes, l'on n'a pas prétendu être chez Tolstoï ici, je me le tiens pour dit.

Reste le procédé littéraire, lequel offre bien des libertés: Le "je" passe du journaliste-témoin non nommé au narrateur -  Ossyane Ketabdar.
Amin Maalouf a toute latitude pour faire bien monter l'intensité dramatique, de la position du journaliste-auditeur qui a le temps face au protagoniste qui lui, ne l'a pas trop, le temps, c'est habile.
Il peut user d'un style parlé sans se le voir reprocher, et peut à sa guise jouer des circonvolutions (il n'en abuse guère) si ça lui chante.
Comment dire ?
Cela est bien et bien bon, c'est le romancier qui tire les ficelles dans sa production, c'est une affaire entendue, mais je n'atteins pas au ravissement, du coup.


Promis, je ne dévoilerai en rien l'histoire, parce qu'il s'en passe des choses et là, pour le coup, ce serait gâcher.

Allez, un petit extrait:
Partie jeudi soir a écrit: Cela dit, il faut ramener mes prétendus exploits à leur juste mesure: pas une fois je n'ai pris part à une vraie bataille.Je ne portais d'ailleurs jamais d'arme sur moi, cela aurait rendu mes déplacements hasardeux. C'est pourquoi, lorsque vous me demandiez, hier, si j'avais "pris les armes", je ne pouvais honnêtement pas dire "oui"; ni même "pris le maquis", ce ne sont pas les mots qui conviennent. J'ai surtout beaucoup pris le train ! J'ai parfois l'impression d'avoir passé la guerre dans les trains, avec ma sacoche...J'étais un postier, en somme, un facteur, le courrier de l'ombre.
  Ma contribution était utile, je crois, tout en restant modeste. Elle me convenait. N'en déplaise à la mémoirede mon père, je n'ai jamais su jouer "les dirigeants", ni les héros. Je n'ai jamais été autre chose qu'un garçon appliqué, consciencieux. Un tâcheron de la Résistance. Il en faut, vous savez...  


\Mots-clés : #amour #deuxiemeguerre #xxesiecle
par Aventin
le Mer 24 Fév - 17:01
 
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Sujet: Amin Maalouf
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Joseph Conrad

Sous les yeux de l'Occident

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Sous_l10
Roman, titre original: Under Western Eyes, paru en langue originale en 1911, 350 pages environ

Spoiler:
Les éditions Autrement ont une réputation qui me paraît fondée de maison sérieuse et de confiance, mais là je sens que je suis à deux doigts d'ouvrir un fil, quelque chose comme "les couvertures les plus saugrenues et à côté de la plaque", qu'a-t'il pu passer par les boîtes crâniennes responsables pour nous pondre une partie -même pas un détail- d'une photo du grand poète irlandais W.B. Yeats en guise d'illustration  Shocked  ?


Un roman de Conrad de plus composé avec une gestation et un accouchement dans la douleur - deux ans et demi de labeur avec des périodes de plusieurs semaines sans parvenir à aligner deux mots, puis un manuscrit-fleuve de 1350 pages à peu près, retaillé façon bonzaï, puis ré-écrit, calibré pour une parution en feuilleton, et, au bout, Conrad tombe malade et sans le sou, ce qui obéra les dernières révisions et corrections, puis le roman fait un bide à la parution...

[Encore un] grand Conrad, pourtant.
Pessimiste dans sa vision de l'humanité (comme d'habitude), et enfourchant un dada déjà rencontré chez lui (le thème du devoir et de la faute, est-ce assez Lord Jim ?). "Sous les yeux de l'occident" certes, mais Conrad n'a pas la dent moins dure envers la Suisse démocratique qu'envers la Russie tsariste, ni non plus envers l'empire britannique, lequel apparaît sous les traits du narrateur (NB: le "je" d'écriture n'est pas Conrad).  

Saint Pétersbourg, début XXème.
L'autocratie des Romanov, la police politique, le fait de se surveiller en permanence, de prendre toutes les précautions oratoires et comportementales.
Un jeune étudiant, Kirylo Sidorovitch Razumov pioche et bachotte afin de réussir ses études, qui promettent d'être brillantes. Il est orphelin, se soupçonne (c'est une quasi-certitude) bâtard d'un grand de la Cour qui se serait mésallié.
Solitaire, peu bavard, vie sobre.
Un soir, en rentrant chez lui, il y trouve Harlin, un étudiant qu'il connaît vaguement, qui lui déclare avoir commis un attentat terroriste, et le somme de faire pour lui une commission, ce qui bien évidemment compromet notre brillant étudiant, qui risque le pire s'il obtempère.
Que faire ?

Le roman se déroule ensuite en Suisse avant de faire un bref retour en Russie à la fin. Razumov, toujours solitaire mais à présent auréolé de prestige, est en exil dans le quartier russe de Genève, où ses fréquentations révolutionnaires ont pour lui un immense respect. Mais il rencontre la sœur et la mère de Harlin...



Après "tu ne connaîtras jamais les Mayas" d'Apollinaire, "tu ne connaîtras jamais les Russes" de Conrad ?

Roman brillant, dense, sur faux-rythme souvent, faisant passer le chaud et le froid. Les personnages sont campés fortement - et non juste crayonnés pro commoditate au service de l'histoire - et, roulement de caisse claire et coup de cymbales, Conrad -je le note !- nous gratifie (enfin) de quelques caractères féminins [réussis] - au moins quatre, mazette !

Conrad module à merveille l'intensité, joue à saute-chronologie, amène joliment les temps forts du roman, je ne vais pas trop en dire afin de ne pas déflorer l'histoire.
C'est un livre qui m'a laissé méditatif, qui "fait réfléchir" comme on dit bêtement communément.

Troisième partie, chapitre 2 a écrit: Il s'assit. Vus de près, les pommettes fardées, les rides, les petits sillons de chaque côté des lèvres trop rouges le stupéfièrent. Il fut accueilli gracieusement, par un sourire de tête de mort grimaçante:
- Il y a quelque temps que nous entendons parler de vous.

Il ne sut que dire et murmura des syllabes incohérentes. L'effet tête de mort disparut.
- Et savez-vous que tout le monde se plaint de votre réserve excessive ?

Razumov garda un instant le silence, réfléchissant à ce qu'il allait répondre.
- Je ne suis pas un homme d'action, voyez-vous, dit-il d'un air ténébreux, le regard levé vers le plafond.

 Piotr Ivanovitch attendait dans un silence menaçant, à côté de son fauteuil. Razumov se sentit légèrement nauséeux. Quels pouvaient être les liens qui unissaient ces deux êtres ?  Elle, semblable à un cadavre galvanisé issu des Contes d'Hoffman; lui, le prédicateur de l'évangile féministe dans le monde entier, et de plus un ultra-révolutionnaire ! Cette vieille momie peinte aux yeux insondables, et cet homme massif, déférent, au cou de taureau ? ... Qu'est-ce que c'était ? De la sorcellerie, de la fascination ? ..."C'est pour son argent, pensa-t-il. Elle possède des millions !"

les murs et le sol du salon étaient nus comme ceux d'une grange. Les quelques meubles qu'il contenait avaient été dénichés sous les combles et descendus sans même avoir été bien dépoussiérés. C'était le rebut laissé par la veuve du banquier. Les fenêtres, sans rideaux, avaient un aspect indigent, générateur d'insomnies. Deux d'entre elles étaient aveuglées par des stores fripés, d'un blanc jaunâtre. Tout ceci suggérait non la pauvreté mais une avarice sordide.




Mots-clés : #culpabilité #espionnage #exil #politique #regimeautoritaire #terrorisme #trahison #violence #xxesiecle
par Aventin
le Lun 15 Fév - 19:48
 
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Sujet: Joseph Conrad
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Colum McCann

Apeirogon

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire A11

Rami est israélien, graphiste réputé, a participé à plusieurs guerres. Sa fille Smadar meurt à 13 ans dans un attentat.
Bassam est palestinien, a fait 7 ans de prison pour des actes terroristes perpétrés à l’âge de 17 ans, sa fille Abir meurt à 10 ans devant l’école d’une balle tirée par un soldat israélien.

Tous deux rejettent la violence, la vengeance, combattent l’Occupation et la haine, seules responsables de ces drames,  au sein des Combattants de la paix et du Cercle des parents, deviennent amis, témoignent, témoignent, témoignent encore.

Des oiseaux, dans leurs vols étranges et leurs présences ironiques, observent le dangereux monde des hommes.


De cette histoire vraie, McCann fait un récit aussi linéaire que chaotique où il entremêle, en 1000 petits chapitres - de 1 ligne à quelques pages - des digressions, des faits historiques ou géographiques, des récits parallèles. C’est quoi, vivre toute sa vie dans un pays en guerre, et refuser cette violence. La force qu’il faut à demander simplement le répit.

Ce « roman » d’enjeu planétaire passionne par l’ampleur du message de paix, l’humanisme de ces deux hommes aussi ordinaires qu’extraordinaires, la description d’un mode de vie qu’on croit toujours avoir saisi mais qui scelle à chaque page la confrontation de l’arrogance et de l’humiliation.

Il séduit aussi par sa forme littéraire singulière, ce brillant accolement de petits textes, de flashs, de récits intercalés, de photos, qui, dans l’embrasement de leur disparité, forment un Tout puissant, à la cohérence bouleversante. C’est organisé dans un mouvement d’ascension- redescente avec pour point culminant la parole donnée à chacun des deux hommes , leur témoignage terrible : « Mon nom est Rami Elahanan. Je suis de père de Smadar », accolé à  « Mon nom est Bassam Aramin,  je suis le père d’Abir ».

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Apeiro10
Bassam et Rami, Abir, Smadar.


Mots-clés : #conflitisraelopalestinien #historique #xxesiecle
par topocl
le Lun 18 Jan - 11:00
 
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Sujet: Colum McCann
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Roberto Arlt

Eaux-Fortes de Buenos Aires

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Eaux-f10

Bienvenue chez les flâneurs, flemmards et autres fainéants portègnes ! « le joyeux parasite avec le squenun [une variété locale de vaurien particulièrement mou] ou l’homme qui fait le mort » ! le chômeur professionnel (ou pas) en marcel qui lanterne assis sur le seuil, « marié à une repasseuse » qui l’entretient…
« L’homme bouchon, qui jamais ne s’enfonce, quels que soient les événements troubles auxquels il est mêlé, est le type le plus intéressant de la faune des enflures. »

« C’est le propre des crapules, des malandrins, des arnaqueurs, des roublards, des médiocres, des imbéciles brevetés, des voleurs, des futés, des lèche-bottes, des feignasses et des flambeurs ; c’est le propre des misérables prétentieux, des hommes ruinés avec un nom aristocratique, des sous-fifres aux velléités de patron, des patrons ayant une âme de sous-fifre, que de proclamer après un quart d’heure de conversation et avec l’air pincé d’une demoiselle dont on douterait du pucelage : "Moi, j’suis né avec une cuillère en argent dans la bouche…" »

« Ils en ont ras-le-bol. La flemme les a bouffés jusqu’à la moelle. Ils s’ennuient tellement que, pour parler, il leur faut prendre des minutes de vacances et des arrêts maladies d’un quart d’heure. Ils en ont ras-le-bol. […]
En Inde, ces indolents seraient de parfaits disciples de Bouddha, puisqu’ils sont les seuls à connaître les mystères et les délices de la vie contemplative. »

« Il ne fait aucun doute que nous vivons dans un pays de vagabonds, de fainéants, de bons à rien, d’aspirants fonctionnaires et de fanatiques du hamac paraguayen. »

Presque aussi fielleux qu’Ambrose Bierce et acerbe qu’Ian McEwan (c’est le mordant des eaux-fortes), cette humanité est aussi « fourbe » qu’ailleurs, mais on devine chez l’auteur de ces chroniques journalistiques une misanthropie (il est vrai concernant plus les notables que les malfrats ou miséreux) et une acrimonie singulières.
Misogynie également :
« Une femme doute du mari, du fiancé, du frère et du père, mais il suffit qu’elle croise sur son chemin un dévergondé loquace, pure pyrotechnie, gestes mélodramatiques, prestance étudiée, théâtralité comme on en trouve dans les romans de cette idiote appelée Delly, et frère, fiancé ou mari se trouvent annihilés par le charlatan. »

Goût (amer) de la vie urbaine :
« Tout au long des saussaies, il y a des rues plus mystérieuses que des repaires de brigands, des maisons à deux étages en tôle de zinc et, sur le fond ondulé de ces maisons, un tramway ocre jette une ombre mouvante de progrès. » (Les Grues abandonnées sur l’île Maciel)

« Les extraordinaires rencontres de la rue. Les choses qu’on y voit. Les mots qu’on y entend. Les tragédies qui vous sautent au visage. Et soudain, la rue, la rue lisse et qui semblait destinée à n’être qu’une artère de trafic avec les trottoirs pour les hommes et la chaussée pour les bestiaux et les chariots, devient une vitrine, ou plutôt une scène grotesque et épouvantable où, comme dans les cartons de Goya, les possédés, les pendus, les ensorcelés, les fous, dansent leur sarabande infernale. » (Le Plaisir de vagabonder)

Il m’a semblé que, bien qu’ils ne furent pas du même milieu social, Arlt concrétisait la fascination de son contemporain Borges pour les bas-fonds et le tango. Il fait souvent référence aux auteurs russes, mais use surtout de la langue populaire de l’argot (le lunfardo de Buenos Aires et le cálo gitan), souvent d’origine italienne ; un petit lexique arltien en fin de volume s’adresse plus aux hispanophones.
M’a donné le goût de retourner aux Livres de Chroniques d’António Lobo Antunes, qui dans mes souvenirs, certes incertains, sont peut-être plus substantiels.

\Mots-clés : #criminalite #urbanité #viequotidienne #xxesiecle
par Tristram
le Ven 1 Jan - 20:45
 
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Sujet: Roberto Arlt
Réponses: 22
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Littérature et alpinisme

Louis Lachenal


Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Lachen12
Né le 17 juillet 1921 à Annecy, décédé le 25 novembre 1955 dans la vallée Blanche à Chamonix.

Biographie:

Le petit garçon, fils d'un épicier d'Annecy que la guerre dite Grande rendra sédentaire à la vie civile avec un pied-bot, déniche vite dans les falaises entourant Annecy et via les camps de scouts l'attrait de la confrontation avec soi-même et la pleine nature, et le partage et la camaraderie qui vont avec, l'escalade et l'escapade, c'est tout un chacun. Très adroit de ses mains, il construit d'après plan un canoë pour des virées libres et adolescentes sur le lac d'Annecy.
Spoiler:
Puis, c'est la voie royale de l'époque, Jeunesse et Montagne, il y effectue ses premières courses, puis ses premiers encadrements de cordées. Reçu "Porteur" diplômé à Chamonix (aspirant-guide, aujourd'hui), il multiplie les courses et les voies, difficiles pour son compte comme plus aisées, afin d'offrir un répertoire de possibles à sa future clientèle. Très vite sa grande classe en escalade, la sûreté de son encadrement, la qualité de ses topos-guides sont remarqués. Mais il doit s'exiler pour échapper au STO, ce sera en Suisse, à deux pas, d'où est originaire Adèle, épousée en 1942. L'hospitalité lui pesant, il partage les travaux d'un camp de réfugiés. À la fin de la guerre, il obtient son diplôme de Guide de Haute-Montagne, et c'est le début d'une cordée, avec Lionel Terray, dont les réalisations constituent le nec plus ultra de l'alpinisme français de l'époque, dont la première répétition de la face nord de l'Eiger en 1947.
Il conçoit, dessine et bâtit tout seul le chalet familial au Praz de Chamonix, lequel est toujours debout et bien portant.

Avec Gaston Rébuffat et Lionel Terray, il fut l'un des trois guides sélectionnés pour l'expédition française en Himalaya népalais de 1950 (en comapgnie de Maurice Herzog, Jean Couzy, Marcel Schatz, alpinistes, du Dr Jacques Oudot, et du cinéaste Marcel Ichac), conduite sous la houlette du diplomate Francis de Noyelle et du Club Alpin français présidé par Lucien Devies, le Résistant chasseur-alpin Maurice Herzog étant adoubé chef de terrain.

Expé qui avait pour objectif l'Annapurna ou bien le Dhaulagiri, il atteint le sommet de l'Annapurna (8091 m., à l'époque on le croyait à 8076 m.) en compagnie de Maurice Herzog le 5 juin 1950, juste avant la mousson. Les deux hommes restent, à jamais, les premiers à avoir foulé un sommet de plus de 8000 mètres.
Le retour sera un calvaire (pieds gelés, amputations progressives de fortune).

Retour à Chamonix, où il comprend vite s'être fait voler la vedette par Maurice Herzog, il donne ensuite une série de conférences (Connaissance du Monde), dès 1951 sur le territoire français et jusqu'au Congo belge en 1952, où il signera la première française en compagnie d'Adèle et d'un guide local dans les neiges du Rwenzori, à 5109 mètres d'altitude, au pic Marguerite.
Il reprend peu à peu les entraînements et les ascensions.
On lui confie la direction de l'équipe de France de ski en descente et slalom, un travail d'inspecteur (on dirait aujourd'hui un pilotage d'une démarche qualité-méthodes) pour le compte de l'Ensa (École Nationale de  Ski et d'Alpinisme) de Chamonix, passage obligé pour tout futur guide.

Il meurt en ski en tombant dans une crevasse, par météo mitigée, dans un parcours de la vallée blanche à Chamonix qu'il avait efffectué la veille, en laissant quelques jours auparavant un dessin type Samivel à ses enfants montrant une trace de ski s'achevant dans une crevasse et comme légende: "c'était écrit". Sa dernière phrase, devant ces conditions météo et la pente aurait été: "Y'a du pet, j'aime ça !"


Source: çà et là, variées, confrontées, croisées

Bibliographie:
Rappels (paru en 2020), version in extenso des Carnets du Vertige (paru en 1996) après une première version très expurgée et fallacieuse de Gérard Herzog (frère de Maurice) qui mentionne Louis Lachenal en co-auteur, parue en 1963.  
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Rappels

Tag xxesiecle sur Des Choses à lire Rappel11
Novembre 2020, éditions Paulsen/Guérin "couverture rouge" format "beau livre", iconographie très riche, 270 pages environ.



Il faut parler de Lachenal; mais c'est encore mieux quand c'est Lachenal qui en parle. La fourmillante iconographie comprend beaucoup de photos (noir et blanc) de l'auteur, quelques-uns de ses croquis ou crobards, et surtout sa langue - il écrit comme il parle (enfin, je pense, du moins dirait-on !) et il n'écrit pas, au jour le jour, ces carnets (et c'est le seul de l'expé à le faire) pour des souvenirs de famille, mais pour les montagnards et amateurs, qu'ils soient de canapé ou comme chez eux sur les cimes.

Le journaliste américain d'investigation spécialisé dans l'alpinisme David Roberts avait dès les années 1990, dans son livre Annapurna, une affaire de cordée (titre emprunté au Carnets de Lachenal) enfoncé une cornière de belle taille dans les lauriers auto-attribués d'Annapurna premier 8000, un demi-siècle de succès de librairie, la version officielle de l'expédition, signée Maurice Herzog (Officier Résistant, Président du Club Alpin Français, Membre du Comité International Olympique -CIO-, Haut Commissaire, Secrétaire d'État à la Jeunesse et aux Sports, Maire de Chamonix, Député, a ses jetons de présence dans moult société et consortium, etc., etc...).

Dira-t-on que la prestance, le côté homme-du-monde, la moustache à la Clark Gable du grand, statuesque et beau parleur Maurice étaient autrement plus vendeurs que la tronche de moine mystique castillan Renaissance du blond, dégarni, de taille moyenne, savoyard peu sorti de ses massifs et s'exprimant avec l'accent ?
Peut-être.
Mais ce n'est pas tout, ça ne "fait" pas tout, et le primordial n'est pas là:
Au reste, la version espagnole du livre de Roberts s'intitule Annapurna, la otra verdad: ¿Qué ocurrió realmente durante la primera expedición legendaria al Annapurna?, ce qui est autrement plus percutant, et ne donne pas du tout dans l'euphémisme.

Il faut parler de Lachenal, disais-je.
Mais il faut aussi parler de l'expé de 1950: et c'est encore mieux quand c'est Lachenal qui en parle.

C'est seulement à la lecture de ce livre-là (j'ai dû à peu près tout bouquiner sur cette expédition, pourtant) qu'on réalise combien c'était aventureux, le Népal du nord était terriblement mal cartographié pour ce qui est de la haute altitude et de ses accès, il a fallu rétablir -plutôt établir- la carte, aller errer sur le terrain pendant de longues semaines à la recherche d'accès, endurer les turistas, anthrax, furoncles et toutes les embûches du terrain; la reconnaissance par survol en avion, pratique qui va se développer dès les mêmes années 1950 pourtant, n'avait pas cours.
Le matériel était un peu léger, ou prototypique parfois, pour de telles conditions météos, de telles altitudes.

L'Annapurna s'avère être le second sommet himalayen le plus mortifère après le K2 aujourd'hui, (et dire que, jusqu'à quelques jours du dénouement, les membres de l'expédition ont hésité entre Annapurna et le Dhaulagiri !), l'exposition des camps intermédiaires, soumis aux aléas des séracs géants et des crevasses béantes, le va-et-vient quotidien, permanent, entre les camps, l'épuisement, tout ce décor est puissamment rendu.

Lachenal, méticuleux -guide toujours !- laisse d'ailleurs un topo précis et des conseils fructueux pour les futurs ascensionnistes, y partage tout l'utile apport de l'expérience de cette première: pas là pour se faire mousser et raconter une belle histoire à édifier le quidam et exalter les foules.  

La descente-calvaire, de plusieurs semaines, est enfin portée à notre connaissance (la photo que j'ai maladroitement choisie, pas vraiment à son avantage, est prise lors de cette pathétique descente).
Je songeais à Rimbaud traversant l'Abyssinie avec sa tumeur au genou, son brancard auto-conçu, le bateau, l'hôpital de Marseille...
   
Il faut parler de Lachenal, disais-je.
Comme il était lié par contrat de ne pas écrire ou divulguer quoi que ce soit sans l'aval des autorités présidant à l'expédition pendant cinq ans -traduisez Maurice Herzog et Lucien Devies- et qu'il est mort avant la fin de ce délai, c'est encore mieux quand on donne à Lachenal la parole, celle qu'on lui a confisquée.  

Beau livre, mais pas livre-objet, empreint de vacuité; certes onéreux - peut-être les médiathèques penseront-elles à l'entrer en référence ? -  utilement montagnard je trouve, jusque dans les addendas - la période Jeunesse et Montagne, la première répétition de la face nord de L'Eiger avec Lionel Terray, par exemples.
À recommander !  


Mots-clés : #alpinisme #autobiographie #aventure #journal #temoignage #xxesiecle
par Aventin
le Mer 30 Déc - 21:10
 
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Sujet: Littérature et alpinisme
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George Steiner

Le transport de A. H.

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A. H., c’est Adolf Hitler, retrouvé à 90 ans par un commando juif (et sioniste) au cœur d’un infernal marais amazonien ‒ un « enfer vert » particulièrement sordide et répugnant.
Court roman étonnant, fort baroque voire délirant, passionné et peut-être cathartique ?
« Être Juif, c’est garder Hitler en vie. »

On pourrait douter du sérieux de ce récit, n’était évoquée la litanie des noms des Juifs massacrés, et la liste de leurs tourments…
Ainsi, l’hypothèse est avancée qu’Hitler serait juif, et qu’il voulait supprimer les autres pour être le dernier…
Les conséquences de la réapparition d’Hitler et ses aspects juridiques, diplomatiques et politiques sont exposés, de même que la part des nombreux "complices" de l’hitlérisme.
« C’est la bombe publicitaire la plus excitante depuis que Jésus s’est relevé de dessous sa dalle. »

« …] manifestement la montée et les actes du nazisme impliquaient la participation active, l’initiative de beaucoup d’autres, de millions d’autres peut-être. C’était la relation entre la personnalité d’Hitler et cette participation, la manière dont il l’avait obtenue et se l’était attachée, la question de pouvoir situer la responsabilité, qui demandaient à être clarifiées. »

Il y a aussi un intéressant développement sur la musique et le temps.
« Parler c’est nager, puis finalement se noyer dans l’inhumain et ténébreux fleuve du temps qui ne sera jamais maîtrisé. »

Évidemment le peuple élu est au centre du propos.
« Choisir une race. La préserver pure et sans taches. Placer devant ses yeux une terre promise. Purger cette terre de ses habitants ou bien les asservir. Vos croyances, votre arrogance. »

« Qu’est-ce qu’un Reich de mille ans comparé à l’éternelle Sion ? Peut-être étais-je le faux Messie, le Précurseur. Jugez-moi et c’est vous que vous jugerez. Uebermenschen, vous, les élus ! »

C’est donc un livre de science-fiction, plus précisément d’uchronie, comme par exemple Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick ; il y a aussi une part de fantastique ; mais tout cela n’est que moyens de réflexion, matière à expériences de pensée. Et, pour le coup, c’est provocant !

\Mots-clés : #sciencefiction #xxesiecle
par Tristram
le Dim 27 Déc - 23:23
 
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Sujet: George Steiner
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Yukio Mishima

Neige de printemps

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Roman, 1969, 360 pages environ, titre original 春の雪.



Difficile de passer après le magnifique commentaire d'Églantine !
Et combien mes craintes étaient similaires aux siennes, on tique à l'idée de lire une traduction depuis...la traduction anglaise (tout de même, pour un auteur de la portée de Mishima...), au final ça passe bien, et comme nous ne sommes pas armés pour évaluer la déperdition (Gnocchi, si tu passes par là ?), on s'en contentera !

Mais, passons.

Ce premier volume de la tétralogie La mer de la fertilité est, de bout en bout, une splendeur.
Beaucoup de souplesse stylistique et de raffinements, de légèreté sans vacuité, de justesse descriptive sans pesanteurs.

Une prosodie chatoyante transparaît de ces pages, quant à l'histoire, nous sommes embarqués dans un Japon du début des années 1910, époque antérieure à la naissance de l'auteur et de peu postérieure à la guerre russo-japonaise en Mandchourie, sans doute la première guerre "moderne" par les moyens employés, et "terrible" par le nombre des victimes, d'entre les conflits militaires du XXème siècle. C'est aussi l'extrême fin de l'Ère Meiji, à laquelle il est souvent fait allusion dans le roman, ainsi qu'en filigrane l'Ère Edo (voir par ex. le second extrait), l'histoire devant s'achever aux alentours des années 1920.

Un Japon que Mishima campe entre modernité et traditions, s'européanisant, pour une mise en scène des hautes classes nobles et riches, en orchestrant son roman autour de deux beaux jeunes gens, Satoko Ayakura et Kiyoaki Matsugae.  
Histoire d'amour, non seulement sentimentale mais passionnelle, non seulement forte mais dramatique.  

Fait remarquable, dans ce roman, que d'aucuns estimeront épais ou long (ou bien les deux), mais que je ressens surtout comme dense, les descriptions d'apparence externe ou de l'ordre du détail (nature, temple, jardins, animaux, portrait peint, photographie, mer, considérations d'ordre météorologique, incidents, intérieurs, etc.), de même que les personnages secondaires (particulièrement remarquables, ceux-ci) lorsque la narration s'attarde font toujours sens, tout un jeu de correspondances est mis en place, avec raffinement, doigté, et, je n'en doute pas une seconde, immense talent d'écrivain, ceci étant composé avec grâce, légèreté, d'une plume alerte.  

Chapitre 12 a écrit:Kiyoaki tournait et retournait ces pensées, assis dans le demi jour de l'étroit carré bringuebalant du pousse-pousse. Ne voulant pas regarder Satoko, il n'y avait rien d'autre à faire que de contempler la neige dont la clarté jaillissait par la minuscule fenêtre de celluloïd jauni. Pourtant, à la fin, il passa la main sous la couverture où celle de Satoko attendait, à l'étroit dans  la tiédeur du seul refuge disponilbe.
  Un flocon, en entrant, vint se loger dans un sourcil de Kiyoaki. Cela fit s'écrier Satoko et, sans y penser, Kiyoaki se tourna vers elle en sentant les gouttes froides sur sa paupière. Elle ferma les yeux brusquement. Kiyoaki considérait son visage aux paupières closes; on ne voyait luire dans la pénombre que ses lèvres légèrement empourprées, et à cause du balancement du pousse-pousse, ses traits se brouillaient un peu, telle une fleur qu'on tient entre des doigts qui tremblent.
  Le cœur de Kiyoaki battait sourdement. Il se sentait comme étouffé par le col haut et serré de sa tunique d'uniforme. Jamais il n'avait été en présence de rien d'aussi impénétrable que le visage blanc de Satoko, ses yeux clos, dans l'attente. Sous la couverture, il sentit que l'attirait une force douce mais irrésistible. Il pressa sur ses lèvres un baiser.
   L'instant d'après, une secousse du véhicule allait séparer leurs lèvres, mais Kiyoaki, d'instinct, résista au mouvement, si bien que tout son corps parut en équilibre sur ce baiser, et il eut la sensation qu'un vaste éventail invisble et parfumé se dépliait autour de leurs lèvres unies.
  En cet instant, si absorbé qu'il fût,  il n'en avait pas moins conscience d'être un très beau garçon. La beauté de Satoko et la sienne: il vit que c'était précisément leur étroite correspondance qui dissipait toute contrainte, les laissant s'écouler de concert et se confondre aussi aisément que mesures vif-argent. Tout ferment de désunion, tout désenchantement naissaient de choses étrangères à la beauté. Kiyoaki comprenait maintenant que vouloir à toute force rester complètement indépendant était maladie, non de la chair, mais de l'esprit.



Chapitre 39 a écrit:"Faire un enfant à la fiancée d'un prince impérial ! Voilà ce que j'appelle un exploit ! Combien de ces minets, à notre époque, se montreraient capables de rien de pareil ? Il n'y a pas de doute, Kiyoaki est bien le petit-fils de mon mari. Tu n'en auras nul regret, même si on te met en prison. En tous cas, il n'y a pas de danger qu'on t'exécute", dit-elle, prenant un plaisir visible. Les rides austères de sa bouche avaient disparu et une vive satisfaction semblait l'enflammer, comme si elle avait banni des décennies d'ombre étouffantes, dispersant d'un coup les vapeurs anémiantes qui enveloppaient la maison depuis que le présent marquis en était devenu le maître. D'ailleurs, elle ne rejetait pas le blâme sur son seul fils. À cette heure, elle parlait aussi en représailles contre tous ceux qui l'entouraient dans sa vieillesse et dont elle sentait la puissance perfide se refermer sur elle pour la broyer. Sa voix portait l'écho joyeux d'une autre ère, une ère de bouleversements, ère de violence que cette génération-ci avait oubliée, où la crainte de la prison et de la mort n'arrêtait personne, où cette double menace constituait la trame de la vie quotidienne. Elle appartenait à une génération de femmes qui tenaient pour rien de laver leurs assiettes dans un fleuve que l'on voyait charrier des cadavres. Ça, c'était vivre ! Et aujourd'hui, chose remarquable, voilà que ce petit-fils, à première vue tellement fin de race, ressuscitait sous ses yeux l'esprit d'un autre âge.
  Le regard de la vieille dame se perdit, quelque chose comme une ivresse se répandant sur ses traits. Le marquis et la marquise considéraient en silence, scandalisés, ce visage de vieille femme trop austère, trop pleine de rude beauté paysanne pour qu'on pût la présenter en public comme la maîtresse douairière de la maison du marquis.    





Mots-clés : #amitié #amour #culpabilité #education #traditions #xxesiecle
par Aventin
le Dim 13 Déc - 7:39
 
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Sujet: Yukio Mishima
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