Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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209 résultats trouvés pour psychologique

Junichiro TANIZAKI

Le Pont flottant des songes

Tag psychologique sur Des Choses à lire Le_pon11

Tadasu, le narrateur, relate comme il en vint à confondre ses deux mères, la vraie, décédée comme il avait cinq ans, et sa belle-mère, qui la remplaça si exactement dès ses huit ans qu’il en vint à ne plus les distinguer.
« Je pus alors mesurer à quel point mon père avait non seulement songé à lui, mais à moi aussi. Car je dois dire que seuls les efforts d'un père extraordinairement déterminé pouvaient arriver, en coulant ma nouvelle maman dans le moule de l'ancienne, à me faire penser à elles comme à une seule et même personne, même s'il va sans dire qu'il fallait aussi que la nouvelle venue y mît du sien. »

À Tadasu, qui a tété jusque quatre ans, sa belle-mère offre encore le sein ; lorsqu’il a dix-neuf ans, ses parents ont un fils qu’ils relèguent dans une campagne éloignée, et elle lui donne de nouveau de son lait. Dans le même temps, son père, condamné par la maladie, lui demande de se marier, et la nourrice de Tadasu lui apprend les rumeurs qui courent sur le compte de sa belle-mère, qui serait une ancienne geisha, et son amante.
Dans l'Ermitage aux hérons à la claquante bascule à eau, dans ce retirement plein de raffinement traditionnel, un véritable bouquet d’implicite et d’informulé : du pur Tanizaki.

\Mots-clés : #nostalgie #psychologique #relationenfantparent #traditions
par Tristram
le Lun 22 Aoû - 12:42
 
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Sujet: Junichiro TANIZAKI
Réponses: 70
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Robert Musil

De la bêtise

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Partant du jugement de goût en art, Musil tente de cerner la notion en pistant les emplois du terme. Il note que la bêtise est un « degré inférieur d'intelligence », à laquelle elle est opposée « par effet de miroir » ; qu’elle a un « facteur d'apaisement » en voilant cette intelligence face à un pouvoir dominateur ; souligne sa proximité fréquente avec la vanité ; explicite son renvoi ordinaire à une déficience, une inhabileté, une malséance ou vulgarité (en tant qu’« offense morale »).
Le kitsch comme jugement esthétique est étudié, et m’a ramentu les captivantes considérations à ce propos de Milan Kundera dans L'insoutenable légèreté de l'être.
« Puisque c'est en tant que marchandise inadaptée et impropre que “camelote” donne son sens au mot kitsch, et puisque par ailleurs l'inadaptation et l'impropriété forment le socle sur lequel repose l'emploi du terme “bête”, on force à peine le raisonnement en affirmant que tout ce qui ne convient pas à notre goût nous semble avoir “quelque chose de bête” – à plus forte raison quand nous feignons d'y voir l'expression d'un grand ou bel esprit ! »

Concernant les notions vagues comme bêtise et vulgarité, expressions émotives à la limite du langage juste avant la violence, le contexte historique de cette brève conférence prononcée à Vienne en 1937 résonne étrangement.
« Mesdames et Messieurs ! On ressasse aujourd'hui à l'envi l'idée d'une crise de confiance dans l'espèce humaine ; mais on pourrait tout aussi bien y voir un état de panique qui serait sur le point de supplanter la certitude que nous avons de pouvoir conduire nos affaires librement et de façon rationnelle. Et ne nous y trompons pas : liberté et raison, ces deux notions morales mais aussi artistiques, emblèmes de la dignité humaine héritées de l'époque classique du cosmopolitisme allemand, ne sont déjà plus tout à fait au meilleur de leur forme depuis le milieu, ou la fin peut-être, du dix-neuvième siècle. »

La conception psychologique de l’époque voit la bêtise comme une faiblesse de l’entendement, mêlant intelligence et affect.
Musil distingue « deux réalités au fond très différentes : la bêtise probe des simples, et l'autre, quelque peu paradoxale, qui est même un signe d'intelligence », et « défaillance et inaptitude, erreur et déraison, bêtise occasionnelle ou fonctionnelle d'une part, et chronique ou structurelle d'autre part. »
Il extrapole à la société, et demeure d’actualité.
« Une telle attention à l'essentiel est aux antipodes de la bêtise et de la brutalité, et le dérèglement par lequel les affects ligotent aujourd'hui la raison au lieu de lui donner des ailes s'évanouit devant elle. »

Musil propose finalement le remède de l’humilité, en évitant de juger prématurément et en corrigeant consciencieusement ses erreurs d’appréciation.

\Mots-clés : #philosophique #psychologique #social
par Tristram
le Mer 18 Mai - 13:15
 
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Sujet: Robert Musil
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Theodore Sturgeon

Les Plus qu'humains

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L’Idiot est un jeune vagabond vivant au gré de ses instincts.
Évelyne est élevée recluse avec sa sœur ainée Alice par leur père, M. Kew, dans une atmosphère puritaine défiante du corps-mal.
L’Idiot ressent l’appel d’Évelyne, parvient à la rejoindre ; Kew les rosse à coups de fouet, sa fille en meurt, et il se tue ; Alice survit traumatisée.
Janie, cinq ans, a le pouvoir de déplacer les objets par sa seule volonté, et rencontre Bonnie et Beany, les petites jumelles qui elles savent se déplacer instantanément en tout lieu (on n’apprendra qu’elles sont noires qu’au travers du regard des adultes, ce qui est finement observé).
L’Idiot (dont le regard possède un étrange pouvoir) a été recueilli par de pauvres paysans, les Prodd, en attendant d’avoir leur propre enfant, un nourrisson qui se révèlera mongoloïde. Devenu Tousseul, il emporte ce dernier dans sa tanière, où ils vivront avec Janie, Bonnie et Beany.
« On ne peut vraiment pas dire qu’on appartient à une société quand cette société contient un élément disposé à vous exclure. »

Bébé est une sorte d’ordinateur vivant qui répond à toutes les questions. Janie traduit pour Tousseul :
« Il dit qu’il est une sorte de cerveau et moi le corps, et les jumelles sont les bras et les jambes et toi, toi, tu es la tête. Et que le tout, c’est Je. »

Ensemble, les enfants « mixollent » (« un mélange de mixte et de coller »).
Gerry, six ans, qui ne connait que la faim, le froid, la crainte à l’orphelinat, et ne ressent que haine et colère, s’enfuit et est recueilli par Tousseul.
« A six ans, Gerry était véritablement un homme. Ou, du moins, il possédait au plus haut point cette capacité d’adulte qui consiste à apprécier le plaisir grisâtre de simplement ne pas souffrir. »

Il se présente à Stern, un psychanalyste, pour se connaître lui-même, car il a tué Alice qui voulait les séparer, et parce qu’il doit remplacer Tousseul, mort par accident ; lui aussi est télépathe, mais a régressé dans un infantilisme pervers.
« Nous ne croyons jamais rien sans le vouloir. »

« Ce que nous pensons nous fait accomplir des choses curieuses. Certaines nous semblent tout à fait sans motifs, stupides, folles. Et, pourtant, il y a un fondement : dans tout ce que nous faisons, il existe une chaîne solide, inattaquable, une logique. Creusez à une profondeur suffisante et vous trouverez la cause et l’effet aussi clairement dans ce domaine que dans tous les autres. Attention : je dis logique, je n’ai pas dit justesse, justice ou rien de la sorte. Logique et vérité sont deux choses très différentes. Mais elles se confondent pour l’esprit qui est le créateur de cette logique… »

Retour en arrière : Alice recueillit les enfants, non sans réticence ; elle se souvient comme Tousseul l’utilisa pour explorer les livres, ce qui permet de mettre des noms sur les notions de télékinésie, téléportation, télépathie, symbiose, gestalt :
« Un groupe. Comme si c’était un traitement unique pour plusieurs maladies différentes. Comme plusieurs pensées exprimées en une phrase. L’ensemble est plus grand que la somme des parties. »

« Une partie qui va chercher. Une partie qui pense. Une partie qui trouve. Et une partie qui parle. »

Tousseul :
« Vous avez des gens qui peuvent bouger des choses avec leur tête. Vous avez des gens qui peuvent se faire bouger par l’esprit. Vous avez des gens qui peuvent calculer n’importe quoi si on le leur demande ; si on pense à leur demander. Ce que vous n’avez pas, c’est l’espèce de personne qui peut les mettre ensemble. Comme un cerveau réunit les parties qui poussent et les parties qui tirent et celles qui sentent la chaleur, et qui marchent, et pensent, et toutes les autres choses... Moi j’en suis un, dit-il pour finir. »

« Tout ce que je sais, c’est que je dois faire ce que je suis en train de faire exactement comme un oiseau doit faire son nid quand la saison vient. »

« Ce que je suis ?... Je vais vous le dire : le ganglion central d’un organisme complexe qui se compose, primo : de Bébé, cerveau électronique ; secundo et tertio : Bonnie et Beany : téléportation ; Janie, télékinésie, et moi-même, télépathie et contrôle central. »

Suit l’histoire de Hip Barrows, « enfant prodige », ingénieur contrarié devenu lieutenant, qui découvrit la première machine basée sur l’antigravitation (conçue par Bébé pour désembourber le camion de Prodd). Gerry le broie (ayant notamment pris l’apparence du docteur Thompson), mais Alice lui vient en aide, qui en quelque sorte se révolte contre la tête de l’organisme auquel elle appartient. Hip participera à ce nouveau stade de l’évolution de l’humanité, passage de l’Homo Sapiens à l’Homo Gestalt.
« Il doit exister un nom pour ce code, pour ce jeu de règles qui prévoient que, par sa manière de vivre, l’individu aide l’espèce à vivre. Quelque chose de distinct, de supérieur à la morale. Convenons d’appeler cela l’ethos ou si l’on préfère, l’éthique. C’est bien ce dont l’Homo Gestalt a besoin : non pas la morale, mais une éthique. »

Le rendu de la solitude intrinsèque de Tousseul (notamment), c'est-à-dire de l’innocent, du différent, du surdoué, m’a frappé au point que je recommande vivement cette lecture, de même que celle de Cristal qui songe, comme introduction ou complément à l’empathie pour l’autre, notamment l’enfant, prodige ou pas.
Malgré les références datées sur les pouvoirs paranormaux (et en psychologie ?), qui d’ailleurs peuvent se concevoir comme une parabole, c’est un chef-d’œuvre d’humanité et de sensibilité – sensitivité ! − (qui demanderait une nouvelle traduction ? Relu dans la même version, 1956, que ma première lecture).
Sinon, curieuse coïncidence, j’ai savouré de retrouver dans ce roman de science-fiction les mêmes thèmes que dans ma précédente lecture, Le rêve de d’Alembert, de Diderot (comme l’évolution des espèces, et jusqu’à la gestalt de l’essaim) !

\Mots-clés : #psychologique #sciencefiction
par Tristram
le Sam 14 Mai - 14:23
 
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Sujet: Theodore Sturgeon
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Junichiro TANIZAKI

Le Tatouage et autres récits

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Le Tatouage
Seikichi, un jeune tatoueur réputé et cruel qui cherchait une jeune beauté selon son désir pour lui « instiller toute son âme », suborne une future geisha et lui montre deux peintures anciennes, une princesse contemplant un homme qui va être immolé, et une femme regardant un monceau de cadavres, lui disant que c’est sa propre image. D’abord terrifiée, elle se soumet, puis est révélée à elle-même par le tatouage.

Les Jeunes Garçons
Ei-chan, le narrateur, est invité par son condisciple, le timoré Shin.ichi, à jouer chez lui, où il se révèle dominateur, notamment avec Senkichi, pourtant chef de bande à l’école. Mitsuko, sa sœur, se mêle bientôt à eux, et c’est alors une succession de fantasmatiques jeux sadomasochistes.

Le Secret
Le narrateur décide de faire une retraite secrète à l’écart des turbulences de Tôkyô.
« Il ne peut pas ne pas y avoir, me disais-je, coincée au milieu de la cohue des rues populaires, quelque oasis de paix où ne passent qu’exceptionnellement des gens bien déterminés dans des circonstances bien déterminées ; exactement comme dans un torrent impétueux se forment ici et là des trous d’eau dormante. »

Il mène dès lors une existence clandestine, lisant romans policiers et histoires criminelles, se déguisant pour sortir, puis se travestissant en femme.
« Environ une semaine plus tard, un soir, un incident imprévu, un curieux concours de circonstances, furent le point de départ d’une aventure passant toutes les autres en étrangeté, en fantaisie, en mystère. »

Il croise une femme avec qui il eut une aventure, dont la beauté l’éclipse et qui le débusque.
« Vous trouvez sans doute singulière ma toilette de ce soir ; mais c’est qu’il n’est pas d’autre moyen que de changer ainsi de mise tous les jours si l’on veut dissimuler aux gens ce que l’on est réellement. »

Il fréquente de nouveau « la femme d’un songe, qui habite le pays des chimères » sans même connaître son adresse, emmené là en pousse-pousse les yeux bandés ; parvenu à découvrir le chemin de son domicile, il sera dégrisé au terme de ses déambulations dans les rues, dont il se demande depuis le commencement combien il ne connaît pas dans la ville (et ce texte constitue un beau morceau d'urbex)…
Tanizaki, écrivain de la sensualité hors-norme dans un style magnifique, dès ses premières œuvres.

\Mots-clés : #nouvelle #psychologique #sexualité #urbanité
par Tristram
le Sam 30 Avr - 14:49
 
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Yukio Mishima

La lionne

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Tôkyô dans l’après-guerre de Mandchourie, où les protagonistes vivaient avant la défaite. Shigeko, la lionne, qui a déjà envoyé à la mort son frère qu’elle haïssait, va être abandonnée par son mari Hisao, tombé amoureux de Tsuneko, la fille de son patron, l’exécrable Keisuke.
« Il ne s’agissait pas d’une simple jalousie, c’était la volonté qui la poussait à accomplir un acte de vengeance, entendant obtenir ainsi la preuve qu’elle existait. »

Mishima, narrateur omniscient et presque didactique, ne cache pas ses sentiments…
« C’était bien cette pensée du bonheur qui apporte la guerre en ce monde, la mauvaise espérance de faux lendemains, les chimères, les invasions dévastatrices. Shigeko se souciait du bonheur comme d’une guigne. En ce sens, il est possible qu’elle obéît à un ordre de sécurité supérieur. »

L’atmosphère de malheur et de tragédie est quasiment théâtrale.
« Puis il éructe un épais crachat sanglant, semblable à un bloc de bonté, avant de s’endormir. »


\Mots-clés : #psychologique
par Tristram
le Dim 3 Avr - 12:53
 
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Junichiro TANIZAKI

Deux amours cruelles

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L’histoire de Shunkin
À Osaka pendant l’ère Meiji, c'est-à-dire au XIXe siècle, Shunkin est déjà une musicienne prodige lorsqu’elle perd la vue à neuf ans. Nukui, son guide et serviteur, deviendra son disciple qu’elle traite durement.
« Autrefois, pour former les jeunes artistes, les professeurs se montraient d’une sévérité inimaginable, allant jusqu’aux châtiments corporels. »

Exigeante, voire capricieuse, à la fois éprise de luxe et avare, hautaine, cela lui vaut d’être défigurée dans une agression, et Nukui s’aveugle pour lui complaire en s’empêchant définitivement de voir son visage abîmé. Il lui donnera des enfants qu’ils abandonnent, avant de lui survivre vingt et un ans, toujours dans l’amour idéalisé de Shunkin.
« Les coups de la belle aveugle leur procuraient sans doute une étrange volupté ; il devait y avoir du Jean-Jacques Rousseau chez certains… »

Cette novella est typique du raffinement japonais tourné vers la beauté.
« Au Pont de Yodo, par les journées ensoleillées du printemps, les voisins de Shunkin voyaient souvent la musicienne aveugle lâcher son alouette dans le ciel. Sasuke se tenait toujours auprès d’elle, avec la femme de chambre chargée du soin de la cage. Shunkin donnait à sa servante l’ordre d’en ouvrir la porte. L’oiseau s’échappait joyeusement, volait de plus en plus haut, lançant ses trilles, jusqu’à disparaître dans la brume. La musicienne levait ses yeux aveugles comme pour suivre cet envol et tendait l’oreille pour percevoir la mélodie qui allait résonner dans les nuages.
Parfois d’autres amateurs se joignaient à elle avec leurs alouettes préférées et les voisins, alertés, apparaissaient sur leurs terrasses pour ne pas manquer ce spectacle. Parmi eux se trouvaient certes quelques curieux, plus désireux de voir la belle musicienne que les alouettes. Sa cécité leur semblait-elle un charme de plus ? Quand Sasuke la conduisait jusqu’à la demeure d’un élève, Shunkin, silencieuse, avait toujours un visage fermé. Mais quand elle lâchait ses alouettes, elle souriait, se mettait à parler avec vivacité et sa beauté prenait un éclat vivant et juvénile. C’est peut-être cette transformation que les curieux guettaient. »

C’est une histoire emblématique d’amour cruel, caractéristiquement japonaise jusque dans sa suave perversité.

Ashikari − Une coupe dans les roseaux (aussi publié sous le titre Le coupeur de roseaux)
Oyu, jeune veuve avec un enfant, doit traditionnellement rester fidèle à son mari décédé ; ne pouvant se remarier avec Serizawa qui l’aime et qu’elle aime, sa sœur cadette Oshizu épouse ce dernier, mariage blanc qui évite la séparation des deux amoureux, et en fait les rapproche.
L’histoire est racontée au narrateur par le (fantôme du) fils de Serizawa, revenu comme tous les ans épier Oyu qui célèbre en musique la pleine lune de septembre…
« "Le crêpe de soie n’est pas toujours de bonne qualité parce qu’il est souple, reprit mon père. Il faut l’apprécier d’après la finesse de ses plis. Quand on palpe un corps de femme à travers un tel crêpe, le grain de la peau est beaucoup plus sensible, et l’étoffe elle-même, quand elle recouvre un épiderme soyeux, se révèle très agréable au toucher. »

« Si mon père s’était entêté, il ne fût resté, pour Oyu-sama et pour lui, que la solution du double suicide. Plus d’une fois il y avait songé, m’avoua-t-il, mais il hésitait à la pensée d’abandonner Oshizu. Au fond de son cœur, il savait que ce serait une façon lamentable de lui témoigner sa gratitude et d’un autre côté, mon père répugnait à un triple suicide. »

Donc aussi une histoire d’amour étrange, de psychologie tordue, de dilemme cornélien, de tragédie grecque, vraiment… cruelle – et toujours d’une grande délicatesse, portée jusqu’au rituel nostalgique.

\Mots-clés : #amour #psychologique #traditions
par Tristram
le Sam 19 Mar - 11:49
 
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Ian McEwan

Sur la plage de Chesil

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Edward Mayhew et Florence Ponting, deux jeunes mariés encore vierges le soir de leur mariage dans la suite nuptiale d’un hôtel donnant sur la plage de Chesil, Dorset, dans le début des années 60. Quoiqu’amoureuse, elle est révulsée à la perspective des rapports sexuels.
La soirée commence assez mal.
« Ce n’était pas une période faste dans l’histoire de la cuisine anglaise, mais personne ne s’en souciait vraiment, sauf les visiteurs étrangers. Le dîner de noces commença, comme tant d’autres à l’époque, par une tranche de melon décorée d’une unique cerise confite. Dans le couloir, des plats en argent sur leurs chauffe-plats contenaient des tranches de rôti de bœuf dont la cuisson remontait à plusieurs heures, figées dans une épaisse sauce brune, des légumes bouillis et des pommes de terre bleuâtres. Le vin était français, même si l’étiquette, ornée d’une hirondelle solitaire s’envolant à tire-d’aile, ne mentionnait aucune appellation précise. »

McEwan revient sur l’histoire personnelle des deux jouvenceaux, lui d’un milieu modeste avec une mère « mentalement dérangée », passionné d’histoire et de lecture, elle de musique classique et tout particulièrement de violon. Tous deux avaient hâte de s’émanciper, « dans une sorte d’antichambre, attendant avec impatience que [leur] vraie vie commence ». La psychologie adolescente est remarquablement décrite, et on peut constater qu’il existe des invariants jusqu’à nos jours.
« L’URSS se battait et s’était toujours battue pour la libération des peuples opprimés, contre le fascisme et les ravages d’un capitalisme insatiable. »

La séance nuptiale : elle s’efforce, culpabilisée, de complaire à son mari, mais c’est le drame. Outre l’analyse très pointue des caractères, ce bref roman explicite la tragédie de l’ignorance avant la révolution sexuelle, source de malentendu et de gâchis.
Voir, toujours dans monde anglo-saxon, mais aussi français : https://www.franceculture.fr/emissions/et-maintenant/et-maintenant-du-mardi-08-mars-2022

\Mots-clés : #amour #education #psychologique #sexualité #social #xxesiecle
par Tristram
le Dim 13 Mar - 12:57
 
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Michael Cunningham

Les Heures

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Le prologue figure le suicide de Virginia Woolf.
Clarissa Vaughan, surnommée Mrs Dalloway par son ami Richard, cinquante-deux ans en cette fin du XXe à New-York, est une éditrice socialement engagée qui vit avec une autre femme, Sally, productrice de télévision ; elle est partie chercher des fleurs pour sa réception du soir.
Virginia Woolf, en 1923 à Richmond, s’apprête le matin à écrire Mrs Dalloway. Elle rêve de retourner vivre à Londres.
Laura Brown, en 1949 en Californie, commence à lire Mrs Dalloway, puis se résout à jouer son rôle de jeune mère enceinte, de femme au foyer.
La réception de Clarissa est destinée à Richard, célèbre écrivain atteint du sida et son ancien amant ; on apprendra qu’il est aussi le fils de Laura, et qu’il entend des voix, comme Virginia Woolf. D’autres proches gravitent autour des trois personnages féminins, tels Louis, ami de Richard et Clarissa, Julia la fille de cette dernière et son amie Mary, ou encore Nelly la cuisinière ; le mari de Virginia, sa sœur Vanessa et ses trois enfants ; le mari de Laura et leur voisine, Kitty.
Nombre de détails font coïncider les trois récits. Les thèmes récurrents se confirment : le vieillissement et la mort, notamment le suicide, l’homosexualité (qui concerne peut-être la moitié des personnages, si on inclut les bisexuels), l’accomplissement et a contrario la résignation à l’existence conventionnelle et bienséante de maîtresse de maison. La folie aussi : Laura s’efforce de réussir un gâteau, part dans une velléité de fuite parallèle à celle qui est décrite chez Virginia, pour lire dans un hôtel. Le roman varie sur le dédoublement de personnalité, de la personne elle-même et aussi de l’extérieur.
« Dans sa prime jeunesse, Clarissa Dalloway aimera une autre jeune fille, imagine Virginia ; Clarissa croira qu’un riche et tumultueux avenir s’ouvre devant elle, mais en fin de compte (comment, exactement, ce changement s’accomplira-t-il ?) elle reviendra à la raison, comme le font les jeunes femmes, et épousera un homme convenable. »

« Elle aurait pu, pense-t-elle, entrer dans un autre univers. Elle aurait pu avoir une vie aussi riche et dangereuse que la littérature. »

« Oui, Clarissa aura aimé une autre femme. Clarissa aura embrassé une femme, rien qu’une fois. Clarissa sera désespérée, profondément seule, mais elle ne mourra pas. Elle aimera trop la vie, et Londres. Virginia imagine quelqu’un d’autre, oui, quelqu’un plein de force physique mais fragile d’esprit ; quelqu’un qui possède une touche de génie, de poésie, broyé par les rouages du monde, par la guerre et l’administration, par les médecins ; une personne qui est, au sens technique, mentalement malade, parce qu’elle voit des significations partout, sait que les arbres sont des êtres sensibles et que les moineaux chantent en grec. Oui, quelqu’un de ce genre. »


\Mots-clés : #identitesexuelle #psychologique #universdulivre
par Tristram
le Mar 15 Fév - 12:20
 
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Sujet: Michael Cunningham
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Le One-shot des paresseux

Ruth Rendell, Les désarrois du Pr Sanders

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L’inspecteur principal Reg Wexford et l’inspecteur Mike Burden enquêtent sur la strangulation de Gwen Robson, aide-ménagère à la retraite et commère notoire. Burden, qui porte bien son nom, quoiqu’il soit soi-disant expérimenté, s’acharne sur Clifford Sanders, déséquilibré qui est un suspect évident – et fait un transfert sur son interrogateur. Ce polar stigmatise la psychologie de comptoir des magazines féminins, étalant à l’avenant le même travers, mais malgré ses personnages un peu caricaturaux constitue une lecture intéressante (sous un titre démarqué de Musil).
« − Écrivez, mettez tout noir sur blanc, et les souvenirs ne viendront plus vous hanter. Ça ne guérit pas mais ça aide, en tout cas.
− "Seul l'écrivain est un homme libre", dit-on. »

« Que faisaient les gens avant que la télé existe ? L’idée même était inconcevable. »


\Mots-clés : #polar #psychologique
par Tristram
le Jeu 3 Fév - 11:50
 
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Sujet: Le One-shot des paresseux
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Theodore Sturgeon

Cristal qui songe

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Horty (Horton) Bluett est un enfant trouvé de huit ans. Mal aimé à l’école (qui l’a renvoyé pour avoir mangé des fourmis) comme dans sa famille d’accueil, son seul ami est Junky, un cube de bois bariolé contenant un diablotin à ressort, jouet qu’il possède depuis l’orphelinat. Armand, son père adoptif, lui ayant écrasé trois doigts (ainsi que la tête de Junky), Horty fugue. Il est recueilli par des nains qui vivent en forains, travaillant pour le directeur de la troupe, le Cannibale, un médecin surdoué devenu un haineux misanthrope.
Ce dernier a découvert le « cristal », être vivant totalement étranger à notre perception du monde ; ils peuvent « copier les êtres vivants qui les entourent », mais involontairement, un peu comme une chanson est le sous-produit de l’amour qui fait chanter l’amoureuse :
« Leurs rêves ne sont pas des pensées, des ombres, des images, des sons, comme les nôtres. Ils sont faits de chair, de sève, de bois, d’os, de sang. »

Le Cannibale parvient à les contrôler, les contraignant par de torturantes ondes psychiques à créer des êtres vivants, parfois inachevés – des monstres.
Horty, devenu Hortense (ou Kiddo), s’épanouit dans la communauté du cirque, où sa maternelle amie Zena le chaperonne, déguisé en fillette ; guidé par cette dernière, il lit beaucoup, se souvenant de tout grâce à sa mémoire prodigieuse ; et sa main coupée repousse…
« Horty apprenait vite mais pensait lentement ; la mémoire eidétique est l’ennemie de la pensée logique. »

(Eidétique au sens d’une mémoire vive, détaillée, d'une netteté hallucinatoire, qui représente le réel tel qu'il se donne, d’après Le Robert.)
Bien qu’il lui soit difficile de prendre seul une décision, Horty devra s’enfuir pour échapper à la dangereuse curiosité du Cannibale.
« Fais les choses toi-même, ou passe-t’en. »

Une douzaine d’années plus tard, Kay, la seule camarade de classe d’Horty à lui avoir témoigné de la sympathie, est draguée par Armand, devenu veuf et juge, qui la fait chanter pour parvenir à ses fins…
Horty affrontera le Cannibale − cette histoire est un peu son roman d’apprentissage −, et il comprendra les cristaux mieux que lui.
« …] les cristaux ont un art à eux. Lorsqu’ils sont jeunes, lorsqu’ils se développent encore, ils s’exercent d’abord en copiant des modèles. Mais quand ils sont en âge de s’accoupler, si c’est vraiment là un accouplement, ils créent du neuf. Au lieu de copier, ils s’attachent à un être vivant et, cellule par cellule, ils le transforment en une image de la beauté, telle qu’ils se la représentent. »

Considéré comme un classique de l’étrange, ce roman humaniste a pour thème la différence, physique ou de capacités psychiques particulières, thème qui sera développé dans Les plus qu'humains.
« Les lois, les châtiments font souffrir : la puissance n’est, en fin de compte, que la capacité d’infliger de la souffrance à autrui. »

« Tout au cours de son histoire, ça a été le malheur de l’humanité de vouloir à tout prix que ce qu’elle savait déjà fût vrai et que ce qui différait des idées reçues fût faux. »

En cette époque où le souci de l’Autre devient peut-être de plus en plus important, cet auteur un peu oublié m’émeut toujours par son empathie pour l’enfant et le différent.

\Mots-clés : #enfance #fantastique #identite #initiatique #philosophique #psychologique #sciencefiction #solidarite
par Tristram
le Jeu 9 Déc - 11:58
 
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Sujet: Theodore Sturgeon
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Vues: 262

Vénus Khoury-Ghata

La revenante

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Roman, 2009, 200 pages environ.

Dans "Ton chant est plus long que ton souffle", livre d'entretiens avec Caroline Boidé (éditions Écriture 2019) - que j'ai lu dans la foulée de La revenante - Vénus Khoury-Ghata estime, la quatre-vingtaine passée, que ses romans ne sont pas voués à la postérité, au contraire, peut-être, qui sait ? de sa poésie.

On lui laisse le pronostic, toutefois tout n'est pas à jeter, ou destiné à une oublieuse consommation immédiate, parmi ses romans.

Celui-ci possède un riche sujet:

quatrième de couverture a écrit:
Juin 1941.
Trois officiers français des troupes du levant sont ensevelis sous les décombres d'un temple du djebel Druze, en Syrie. Cinquante ans après, les trois corps exhumés sont ceux de deux hommes et d'une femme. Qui est cette femme ? Qu'est devenu le troisième officier, dont la dépouille n'a jamais été réclamée par sa famille ? Et en quoi ces faits, relatés par un journal, concernent-ils Laura, une jeune française de vingt-cinq ans ? Un accident de voiture, un coma, suivis d'hallucinations, de rencontres et de hasards : Laura est convaincue qu'elle est Nora, dont la vie s'arrêta brutalement sous les ruines de ce temple. Il lui faudra se rendre sur les lieux pour découvrir le secret de sa première vie, car " il y a de la terre dans sa mémoire, une terre lourde et suffocante ".


On adhère je ne sais comment à cette espèce de re-vie de Laura en Nora; loin de la Fantasy, avec ce qu'elle sait faire, dépeindre (ce Proche-Orient) Vénus Khoury-Ghata nous embarque encore une fois assez loin, remuant des passés douloureux, esquisse des convictions à des années-lumières de la pensée occidentale actuelle ou du demi-siècle passé.

Il y a toujours un certain humour - et un sens de l'absurde. Des caractères typés, savamment croqués. Et un style vivant, où les phrases basiquement courtes servent à amener une plus longue, sur laquelle le lecteur, en son regard intérieur, s'arrête, comme dans cet extrait (c'est sûrement la poétesse qui a glissé "Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent"):

Chapitre 19 a écrit: Personne dans la rue. Personne à qui parler. C'est l'heure de la sieste. Pourtant, elle est sûre de connaître ceux qui vivent derrière les murs. Il suffit qu'elle prononce un premier mot pour s'approprier la langue.

  Sa vie est une suite d'errances dans l'attente de ce moment. Elle s'arrête. Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent. Elle est prisonnière d'un air aussi opaque qu'un mur de pierres. Elle étouffe. Une douleur déchire le bas de son ventre qui devient brusquement lourd. Un sang invisible humecte l'intérieur de ses cuisses. Ses jambes lui font défaut. Elle se traîne jusqu'à l'auberge de Maryam, et gravit les marches en gémissant. Ce parcours, cette souffrance sont siens. Elle les a vécus jadis. Ils sont inscrits dans la chair de sa mémoire.

  Laura pénètre dans la pénombre. Maryam n'ouvre jamais ses volets. Sa maison et ses yeux sont frappés de la même cécité. L'aveugle s'est retirée dans une pièce du rez-de-chaussée avec son chat, son narguilé, son canari et son tarot qu'elle tire les yeux fermés, palpant les cartes comme des visages amis.

  Laura la trouve à demi allongée sur un divan couvert d'un vieux kilim, une main enfoncée dans le pelage du chat, l'autre tenant le tuyau du narguilé qu'allume un jour sur deux Martha, quand elle fait le ménage de sa cousine. Souffrant de ne pouvoir voir sa visiteuse, Maryam lui pose une multitude de questions, sur la couleur de sa peau et celle de ses yeux.
- Tu portes toujours ta natte de cheveux blonds ?
Laura est pétrifiée.
- Comment le savez-vous ?
- Parce que tu l'avais dans le temps.
Un silence lourd suit. Le chat a cessé de ronronner. Le narguilé de gargouiller.    



Mots-clés : #deuxiemeguerre #devoirdememoire #fantastique #identite #lieu #psychologique #voyage
par Aventin
le Jeu 28 Oct - 21:15
 
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Sujet: Vénus Khoury-Ghata
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Malcolm Lowry

Le voyage infini vers la mer Blanche

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Titre original: In ballast to the white sea. 2014 pour la parution en langue originale, 2015 pour la traduction française.

Le titre original sonne mieux, à mon humble avis !
Alors il est là, le fameux tapuscrit (copie carbone) d'un premier jet de ce que Lowry considérait comme devant être une maîtresse-œuvre de son vivant, du fameux projet The Voyage that Never Ends, qui devait grouper tous ses écrits, poèmes compris.
Le chantier de roman qu'il n'a pas pu sauver de l'incendie de leur baraque sur ponton à Dollarton, à la différence d'Under the Vulcano.

La première épouse de Lowry, Jan Gabrial, avait révélé en 2000 qu'elle possédait un jet de ce roman, un des tout premiers: on sait que Lowry n'en finissait jamais de réécrire ses ouvrages, Les Presses de l'Université d'Ottawa ont longtemps planché à grouper les feuillets, et à comprendre l'intention de l'auteur.

Au final, beaucoup de thèmes récurrents, qui hantent Lowry, s'y trouvent (l'éthylisme, la mer/le voyage en bateau, la paralysie devant l'action, la culpabilité sourde, prégnante et inommée, la part de fatalité, les actes manqués, les références littéraires abondantes -dont, fréquemment, Melville -, etc.); la connection est immédiate avec Ultramarine (il est d'ailleurs question du navire Œdipus Tyrannus et Sigbjørn Tarnmoor est Dana Hilliot).

Les deux frères Tarnmoor, Tor et Sigbjørn; le début du roman est primordial, norvégiens d'ascendance, devenus anglais, étudiants à Cambridge, il poursuivent une conversation, intellectuelle et familière. Sigbjørn ne décourage pas Tor de se suicider, tandis que Sigbjørn envisage, lui, de connaître à nouveau une traversée en mer, comme chauffeur (qui s'occupe de pelleter le charbon dans la machine, un des plus bas niveaux de la profession de matelot). Une femme est entre eux deux: Nina, qui va s'embarquer (sur un bateau de la compagnie Tarnmoor) pour New-York. Militante, aux limites de l'activisme, du Parti Communiste.

Puis s'ensuivent des lettres, inachevées et jamais postées, de Sigbjørn à un auteur norvégien, William Erikson, dans lesquelles Sigbjørn tente d'exprimer que celui-ci à écrit le livre que Sigbjørn portait en lui, d'une certaine manière a déjà peu ou prou vécu sa vie, et cherche à exprimer sa volonté de le rencontrer, pointant combien cette coïncidence est remarquable (cet autre moi est-il à rapprocher de feu Tor ?).

Le père des frères Tarnmoor.
Un armateur, ayant perdu il y a longtemps son épouse norvégienne, miné par des naufrages sur fond de scandale, qui font la une de la presse, et dans lesquels sa responsabilité pourrait être engagée - sans compter qu'ils signifient la fin proche et rapide, croit-on, de la compagnie Tarnmoor - Tor a choisi un bien mauvais moment pour son philosophique suicide.

Lowry fait tourner la parole, dans des dialogues non dégraissés, mais qui, même tels quels, percutent. Que ce soit entre les frères Tarnmoor, entre Nina et Sigbjørn, entre Sigbjørn et son père, entre le capitaine et Sigbjørn, on sent toute l'obscure profondeur tourmentée de Lowry.

ne pas lire si vous comptez ouvrir le livre:


Mais ménageons l'intérêt de ce remarquable brouillon: je serais bien étonné si l'ouvrage n'est pas bien reçu parmi les fervents de Lowry, ceci-dit, on n'ose imaginer dix années de travail de plus (c'est-à-dire l'état d'avancement dans lequel il devait se trouver quand la cabane du ponton de Dollarton a brûlée, ni plus ni moins)...

Chapitre III a écrit:
Voici qu'un navire entre au port, les petites embarcations à l'ancre piquent du nez pour lui souhaiter la bienvenue, un matelot debout entend le bruit sec des cordages et attend l'appel du maître d'équipage, la bordée de chauffeurs de quart entre minuit et quatre heures monte sur le pont, les mâts de charge sont lentement hissés en vue de l'accostage.

 Loin, tès loin vers le nord, le berger qui sort ses troupeaux croise son comparse qui les ramène au bercail pour la nuit.
 L'aiguille traite à égalité chaque point de la boussole.

  - C'est injuste qu'elle soit morte, finit par dire Tor. Elle nous aurait compris en ce moment, elle nous aurait donné le courage de nous rebiffer, de sauter par-dessus le mur de la prison de Van Gogh.
  - Je me le demande.
  - Il y avait le même conflit entre père et elle qu'entre...
  - Ou celui que tu as créé...
  - Et qui existera toujours entre un homme et une femme, s'exclama Tor, ainsi qu'entre deux hommes, celui qui oppose la revendication d'ésotérisme spirituel à celle d'émancipation physique. Tu ne crois tout de même pas que s'ils n'avaient pas eu de telles prétentions, que si leur relation avait été vraie, ils se seraient détruits de la sorte; non, s'ils avaient eu l'un et l'autre quelque consistance, ils se seraient soit vraiment séparés, soit unis indissolublement pour ne faire qu'un.
  - Ils auraient pu également renoncer à leurs prétentions à la vérité, dit Sigbjørn. Mais je suis moi-même d'un tempérament suffisamment obsessionnel pour savoir combien c'est diffcile. Heureusement en mer, on ne s'attend pas à ce que l'on ait des prétentions.
  - Te souviens-tu du jour où elle est morte ? disait Tor. Juste avant que nous ne quittions Oslo.


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V. Van Gogh, Cour de prison, 1890.




Mots-clés : #culpabilité #fratrie #psychologique #voyage #xxesiecle
par Aventin
le Lun 6 Sep - 21:47
 
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Sujet: Malcolm Lowry
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Javier Cercas

Les Lois de la frontière

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Roman qui commence par la fascination exercée, surtout sur les adolescents, par les voyous, « ces nombreux garçons malins qui n’avaient pas grand-chose à perdre et qui essayaient de jouer les durs » : idéalisation, identification, Binoclard est attiré par Tere et recruté à son insu par Zarco, jusqu’à intégration à la bande. C’est ce qu’il raconte, quarante ans plus tard, à un écrivain (qui est peut-être celui qui nous rapporte ses paroles). À tour de rôle, ce dernier interroge aussi l’ancien inspecteur Cuenca sur ces faits qui se passent pendant l’été 1978, trois ans après la mort de Franco (soit au début du phénomène de délinquance des jeunes en Espagne), dans le Quartier chinois (mal famé) de Gérone.
L’image de la frontière est récurrente, entre quartiers comme « « entre le bien et le mal, entre la justice et l’injustice ».
Dans la seconde partie, deux décennies plus tard, Binoclard est (re)devenu Ignacio Cañas, avocat pénaliste, et notamment de Zarco, en prison depuis et légende médiatique déjà pâlissante. Symbole de la génération d’après-guerre, il incarnait le délinquant repenti, l’innocente victime de la société, celui qui est « né dans le mauvais quartier de la ville et sur la mauvaise rive ».
« − Vous devriez m’expliquer avant cela ce que vous entendez exactement par mythe.
− Une histoire populaire qui est en partie vraie et en partie mensongère, mais qui dit une vérité impossible à dire par la seule vérité. »

L’effet délétère d’une certaine presse est souligné.
« Les journalistes frivoles mentent, mais tout le monde le sait et personne ne les prend au mot, ou presque personne ; les journalistes sérieux, en revanche, mentent en se retranchant derrière la vérité et c’est pourquoi tout le monde les croit. Et c’est pourquoi leurs mensonges font si mal. »

Le narrateur interviewe maintenant, outre l’avocat, le directeur de la prison, Eduardo Requena ; celui-ci a une vision différente de Zarco, détenu « spécial », qui d’après lui ne peut pas être réinséré (c'est-à-dire de personnage célèbre redevenir la personne Antonio Gamallo) et serait devenu un enjeu politique, entre la Catalogne (gouvernement autonome) et Madrid (central)…
Afin de faire pression pour sa libération, Cañas entreprend de revivifier l’image médiatique de Zarco, qui alterne victimisation et arrogance, peur et désir de la liberté.
« Vous savez, je crois que pour être un bon avocat, il faut être un peu cynique, parce qu’un avocat doit défendre des voleurs et des assassins et, de plus, cela va de soi, il se félicite de voir les voleurs et les assassins qu’il défend s’en sortir sans condamnation. La justice est fondée sur cette injustice : le pire des hommes a lui aussi droit à ce que quelqu’un le défende ; sinon, il n’y a pas de justice. »

Le rôle des personnages féminins est discrètement prédominant : la mystérieuse Tere qu’aime Binoclard (et qui a minima influence Zarco), María Vela, la « Samaritaine » avide de notoriété qui soutient ce dernier en l’épousant.
« Les femmes sont comme ça : elles transforment leurs intérêts en sentiments ; elles le font depuis la nuit des temps et elles le feront toujours, du moins tant qu’elles seront plus faibles que nous. »

Cañas parvient à faire libérer Zarco − qui récidive encore. Culpabilisant, il comprend, ou croit comprendre, qu’il a été manipulé par Tere.
Cercas réfléchit et fait réfléchir aux aspects psychologiques et sociologiques autour de la criminalité ; l’ensemble est cependant empreint de doute, de malentendu et d’interrogations sans vraie réponse.
C’est très bien construit, tel le suspense ménagé avant de relater « la mort de Guille et à l’arrestation du Chinois, du Mec et de Dracula » − d’ailleurs surprises et rebondissements ne manquent pas jusqu’à la fin.
J’ai pensé aux comptes-rendus d’évènements réels chez Capote et Márquez (je m’aperçois que j’ai fait les mêmes rapprochements à propos d’Anatomie d'un instant – mais pas pour les mêmes raisons) ! Il y a aussi des similitudes dans la démarche (rôle du narrateur-écrivain, etc.) avec ses autres livres, comme À la vitesse de la lumière.
À propos de l’approche de la vérité, voici ce que Cercas déclarera dans son discours de lauréat du prix du Livre européen 2016, catégorie roman (L'Europe et le roman) :
« Telles sont les vérités du roman : des vérités contradictoires, plurielles, polyfacétiques et paradoxales, essentiellement ironiques. Et en inventant un genre qui connaît un succès retentissant fondé sur cette sorte de vérités, Cervantes a créé une authentique arme de destruction massive contre la vision dogmatique, moniste, fermée et totalitaire de la réalité. »

Excellent roman que ces Les Lois de la frontière !
« Si on ne comprend pas qu’il y a des choses plus importantes que la vérité, on ne comprend pas combien la vérité est importante. »

« Êtes-vous sûr que le bien et le mal signifient les mêmes choses pour tout le monde ? »


\Mots-clés : #psychologique #social
par Tristram
le Mer 4 Aoû - 13:38
 
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Sujet: Javier Cercas
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John Steinbeck

Nuits noires

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Ce court roman a aussi été publié en langue française sous les titres de Lune noire, ou encore Nuits sans lune. Le titre original est The Moon Is Down (extrait du Macbeth de Shakespeare, acte II scène 1, remarque de Fleance tandis que Macbeth arrive pour assassiner le roi). Steinbeck a écrit ce texte pendant la Seconde Guerre mondiale ; il a été traduit et diffusé clandestinement par la Résistance dans les pays européens occupés par l'Allemagne nazie (ici, Yvonne Desvignes pour les éditions de Minuit).
Une force armée (qu’on devine facilement allemande) conquiert une petite ville par surprise (et avec l’aide d’un collaborateur interne).
Les portraits des officiers de la force d’occupation caricaturent les diverses modalités de servir la puissance nazie.
« Le capitaine Loft estimait que le soldat est l’ultime achèvement de la vie animale. »

« Les lieutenants Prackle et Tonder étaient deux jeunes morveux, étudiants récemment promus, rompus au régime du jour et persuadés que l’ordre nouveau était l’œuvre d’un génie tel qu’ils ne prenaient jamais la peine de vérifier ses résultats. »

« Seul parmi eux, le colonel Lanser savait ce qu’est vraiment la guerre au bout d’un certain temps. Lanser avait été en Belgique et en France vingt ans plus tôt et il essayait de ne pas penser à ce qu’il savait : que la guerre n’est que trahison et haine, confusion de généraux incompétents, torture et meurtre, maladie et fatigue jusqu’à ce qu’enfin cela s’achève sans que rien ait changé, sauf qu’il y a de nouvelles lassitudes et de nouvelles haines. »

En premier lieu désemparée, la communauté civile organise peu à peu sa résistance à l’envahisseur, d’abord passive puis actes de sabotage, tandis que la tension « sans repos » monte chez l'occupant dans l’engrenage d’exécutions sommaires et de prises d’otages.
« Ainsi, cela recommence. Nous allons fusiller cet homme et nous faire vingt nouveaux ennemis. C’est tout ce que nous savons faire, tout ce que nous savons faire. »

« Nous avons dressé nos jeunes gens en vue de la victoire, et il faut reconnaître que dans la victoire, ils sont magnifiques, mais ils ne savent plus comment se comporter dans la défaite. Nous leur avons dit qu’ils étaient plus vifs et plus vaillants que les autres. Ça a été un vrai choc, pour eux, de s’apercevoir qu’ils ne sont nullement plus vifs ou plus vaillants que les autres. »

Le propos principal de cette novella est l'évolution psychologique et morale tant des forces d’occupation que de la population civile (notamment le bourgmestre, son ami médecin, sa cuisinière).
Le côté propagandiste de ce texte explique une certaine pompe parfois excessive :
« Les peuples libres ne peuvent engager une guerre, mais une fois qu’elle est commencée, ils peuvent continuer à lutter dans la défaite. Les peuples-troupeaux, ceux qui suivent un chef, en sont incapables ; ainsi, ce sont toujours les peuples-troupeaux qui gagnent les batailles et les peuples libres qui gagnent les guerres. »

Sans surprise, on pense à certains textes de H. G. Wells et George Orwell à la lecture de cet intéressant document.

\Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre #psychologique #regimeautoritaire
par Tristram
le Mar 27 Juil - 13:41
 
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Sujet: John Steinbeck
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Graham Greene

Un Américain bien tranquille

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Le narrateur, Fowler, est un correspondant de presse britannique faisant le reportage de la guerre des Français à Saigon (ce que Greene fit également) ; il est présent depuis des années, se drogue à l’opium et n’envisage pas de jamais quitter le Viet-nam.
« Mes confrères journalistes se faisaient appeler correspondants, je préférais le titre de reporter. J’écrivais ce que je voyais, je n’agissais pas, et avoir une opinion est encore une façon d’agir. »

Son ami Pyle, « un Américain bien tranquille », jeune attaché à la Mission d’aide économique, aussi « chargé de missions spéciales » est retrouvé mort. Phuong, qui fut sa compagne avant de le quitter pour Pyle, revient vivre avec lui.
C’est un aperçu de la guerre contre le Viet-Minh au milieu des « armées privées », comme celle du général Thé (phénomène qu’on reverra souvent, et pas qu’en Lybie) :
« Ce pays était en proie aux barons rebelles : on aurait dit l’Europe du Moyen Âge. »

Il y a aussi un regard intéressant sur les Vietnamiens (et Vietnamiennes) et les Occidentaux à l’époque, la religion syncrétique caodaïste, le travail de journaliste forcément limité par le pouvoir militaire qui contrôle l’information et censure. Même un personnage secondaire comme Vigot, officier de la Sûreté française expert du 421 et de Pascal, devient attachant et caractéristique. Il y a aussi de l’action violente (la nuit dans la tour de guet), du témoignage de guerre…
Mais le thème principal est l’étude psychologique de l’étrange duo Fowler-Pyle ; si le premier est plutôt désabusé et cynique, Pyle est plus naïf et « innocent » (image étonnante a priori, que j’ai également gardée de nombre d’États-Uniens rencontrés lors de mes séjours outre-mer).
« Un homme devient digne de confiance, dit solennellement Pyle, quand on a confiance en lui. »

Cela n’empêche pas cet idéaliste d’œuvrer à la surrection d’une « Troisième Force » afin que la démocratie affronte victorieusement le communisme, et qu’importent les explosifs placés dans la foule. (Greene semble considérer que la guerre d’Indochine n’était pas essentiellement « coloniale ».)
Ce bref roman qui commence par la fin devrait ne pas présenter beaucoup d’intérêt dû au suspense, mais le lecteur comprend que c’est le contraire d’une maladresse lorsqu’il parvient au renversement final : Fowler, qui se targuait d’être et de vouloir rester non « engagé », y viendra à son tour...

\Mots-clés : #colonisation #complotisme #espionnage #guerreduvietnam #politique #psychologique #terrorisme
par Tristram
le Mer 30 Juin - 15:46
 
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George Eliot

Middlemarch

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Un rien, et tout bascule, tous changent de place dans ce microcosme de la société prévictorienne : Middlemarch. Les uns tombent en disgrâce ou en banqueroute, les autres sauvent les apparences dans cette petite ville où la vie est rythmée par les mariages et les enterrements, les alliances et les exclusions mondaines ou politiques. Un rien qui est à la fois tout chez George Eliot, à la fois décisif et incisif, se glissant dans ces mille pages pour les rendre si curieusement prenantes. Cela consiste à décrire des attitudes, des intentions ou impulsions ; des personnages qui, parfois, ne soupçonnent pas les mobiles plus ou moins refoulés qui les font agir.

Une ronde des caractères où se déploie doucement la finesse d’analyse de George Eliot, avec son ironie tranquille, enveloppée d’une placidité qui ferait presque oublier son côté mordant, discret, sous le trop grand amour qu’elle porte à certains de ses personnages (Dorothea, par exemple…), lorsque le dénouement d’une intrigue étouffe un peu la subtilité psychologique. Mais c’est un grand roman, et Proust ne s’y est pas trompé.


\Mots-clés : #amour #conditionfeminine #lieu #psychologique #xixesiecle
par Dreep
le Jeu 24 Juin - 19:34
 
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Unica Zürn

L'Homme-jasmin

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En écrivant L'Homme-jasmin, Unica Zürn s'est-elle inspiré de sa propre vie, au point que l'on puisse parler d'un texte autobiographique ? Certes, il y a des éléments pour l'affirmer, mais alors cette vie, telle qu'elle est décrite ici, n'est pas du tout structurée par des périodes ni des interactions marquantes. Il n'y a pas d'environnement extérieur, sauf lorsque le personnage se trouve dans un hôpital psychiatrique (où Unica Zürn a elle-même été internée) ; L'Homme-jasmin se base pour l'essentiel sur des impressions, l'imagination d'un être déconnecté de la réalité.

Peut-être que cette réalité, elle la transforme, afin que tout devienne extraordinaire, surréel, à l'image de son monde intérieur ? Oui, mais seulement dans des moments de grâce, de bonheur fugitifs, lorsqu'elle danse ou lorsqu'elle dessine. Dans la série de portraits qu'elle trace de ces compagnons d'infortune, à l'hôpital psychiatrique, il y a toujours cette fascination pour la folie, comme si quelque chose d'insoupçonnable se cachait derrière des attitudes énigmatiques et souvent stéréotypée. On y décèle aisément une souffrance sordide. La curiosité de la narratrice, pour une fois qu'elle s'ouvre à d'autres, est frustrée ou frustrante. Le récit lui-même, devient obsessionnel voire tourne franchement en rond, il est glaçant mais peut-être lucide de constater que son univers mental est en train de rétrécir.


\Mots-clés : #pathologie #psychologique
par Dreep
le Jeu 10 Juin - 23:59
 
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Sujet: Unica Zürn
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Arthur Koestler

Les Racines du hasard

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Nota : j’ai lu (il y a longtemps malheureusement) L'Étreinte du crapaud, qui parle de Paul Kammerer, du lamarckisme, des caractères innés et acquis, des coïncidences en série et de la synchronicité junguienne (le dernier thème m’ayant passionné) ; Les Racines du hasard en constitue une suite (ou un complément).
Arthur Koestler assure que dans les années soixante l’existence des phénomènes parapsychiques, scientifiquement étudiés, est prouvée grâce aux statistiques.
Pour leur trouver un cadre théorique acceptable, il revient sur les étonnantes découvertes de la physique moderne dans les années trente, comme le Principe d’indétermination (ou Principe d’incertitude) d’Heisenberg :
« Plus le physicien peut déterminer avec exactitude la localisation d’un électron par exemple, plus la vitesse en devient incertaine ; et vice versa si l’on connaît la vitesse, la localisation de l’électron se brouille. Cette indétermination inhérente des événements infra-atomiques est due à la nature ambiguë et évasive des particules de matière, qui, en fait, ne sont pas du tout des particules, des "choses". Ce sont des entités à tête de Janus qui dans certaines circonstances se comportent comme de minuscules boulets et dans d’autres circonstances comme des ondes ou des vibrations propagées dans un milieu dénué de tout attribut physique. »

« "La tentative même de se faire une image [des particules élémentaires] et de les penser visuellement suffit à les fausser entièrement", écrivit Heisenberg. »

« "L’électron est à la fois un corpuscule et une onde", proclamait Broglie. C’est à ce dualisme, qui est fondamental pour la physique moderne, que Bohr donna le nom de "principe de complémentarité". La complémentarité devint une sorte de credo chez les théoriciens de l’école de Bohr − l’école de Copenhague, comme on disait. Et selon Heisenberg, pilier de cette école, "le concept de complémentarité a pour but de décrire une situation dans laquelle on peut regarder un seul et même événement dans deux systèmes de référence différents. Ces deux systèmes s’excluent mutuellement, mais en même temps ils se complètent, et seule la juxtaposition de ces systèmes contradictoires procure une vision exhaustive des apparences des phénomènes." »

« C’est ce qu’a résumé sir James Jeans dans un passage mémorable : "Aujourd’hui l’on considère généralement, et chez les physiciens presque à l’unanimité, que le courant de la connaissance nous achemine vers une réalité non mécanique ; l’univers commence à ressembler plus à une grande pensée qu’à une grande machine." »

Je suis toujours émerveillé par ces éblouissantes visions aux perspectives extraordinaires.
Puis Koestler revient sur Kammerer et ses « lois de la sérialité » :
« …] tandis que la gravitation agit sans discrimination sur l’ensemble des masses, cette autre force agit sélectivement sur la forme et la fonction pour unir les semblables dans l’espace et dans le temps ; elle relie par affinité. Par quels moyens cet agent a-causal fait intrusion dans l’ordre causal des événements − de manière dramatique ou banale − on ne peut le dire puisque, par hypothèse, il fonctionne en dehors des lois connues de la physique. Dans l’espace, il produit des événements concurrents reliés par affinité ; dans le temps des séries semblablement reliées. "Nous en arrivons ainsi à l’image d’une mosaïque universelle, d’un kaléidoscope cosmique qui, malgré des bouleversements et des réarrangements constants, prend soin de réunir les semblables." »

Il raconte comme Wolfgang Pauli s’associa à Carl Gustav Jung pour rapprocher leurs disciplines respectives, la physique quantique et la (para)psychologie, par l’a-causalité autour du concept de synchronicité.
« Le traité de Jung repose sur le concept de "synchronicité", qu’il définit comme "l’occurrence simultanée de deux événements liés par le sens et non par la cause" ou encore comme "une coïncidence dans le temps de deux événements ou plus, non liés causalement et ayant un sens identique ou semblable… de rang égal à la causalité comme principe d’explication". »

Puis il aborde la tendance à l’intégration qu’on retrouve(rait) dans les domaines de la mystique, de la biologie, du social, et reformule le concept envisagé en « événements confluents ».
C’est une sorte d’épistémologie partisane, à lire avec prudence, comme Le Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier…

\Mots-clés : #essai #philosophique #psychologique #science
par Tristram
le Dim 23 Mai - 1:24
 
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Sujet: Arthur Koestler
Réponses: 18
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Flannery O'Connor

Mon mal vient de plus loin

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Neuf nouvelles décapantes, où pas un des personnages ne rachète les autres en matière de bêtise ou de méchanceté, et où on rit, émerveillé de tant de justesse dans ce rendu sans concession. Flannery O’Connor entretient pourtant savamment le doute (notamment dans la nouvelle éponyme), et ses "caractères" ne sont pas caricaturaux malgré les apparences (avec un bémol pour Les boiteux entreront les premiers) : les laissés-pour-compte, des personnes déficientes, des éclopés, certains qui dupent, d’autres piégés (ou les deux), par l’ignorance, la misère, le racisme, le fanatisme religieux.
« …] l'air hébété que prennent, dans le Sud, les Blancs dans la débine, plantés là comme s'ils devaient y rester jusqu'au Jugement dernier [… »

« Pendant ses insomnies il lui arrivait d'édifier une pyramide où elle disposait hiérarchiquement les diverses catégories sociales.
A la base grouillait la majeure partie des Noirs – à l'exception, bien sûr, de ceux qui lui auraient ressemblé si Jésus avait fait d'elle une négresse – bref, c'est là qu'ils se trouvaient pratiquement tous. Venaient ensuite, non point au-dessus, mais à l'écart, toute la racaille blanche ; puis, un degré plus haut, ceux qui possédaient leur maison ; à l'échelon supérieur, ceux qui possédaient et leur toit et des terres (c'était là que Claude et elle se situaient).
Au-dessus se groupaient les gens fortunés, nantis de maisons bien plus grandes et de terres bien plus vastes. A ce point tout se compliquait et devenait un casse-tête chinois, car certains des riches étaient tout ce qu'il y a de plus ordinaire, et auraient dû se situer au-dessous d'elle et de Claude, tandis que quelques personnes qui avaient de la race étaient désargentées et réduites à la condition de vulgaires locataires ; d'autre part certains Noirs possédaient leur maison et des terres. Elle connaissait un dentiste nègre qui avait deux Lincoln rouges, une piscine et une ferme avec du bétail sélectionné à tête blanche. »

C’est très fort, très noir, presque malveillant – à lire avant que les nouveaux puritains ne l’expurgent.

\Mots-clés : #nouvelle #psychologique
par Tristram
le Ven 7 Mai - 22:07
 
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Sujet: Flannery O'Connor
Réponses: 55
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Kazuo Ishiguro

Les Vestiges du jour

Tag psychologique sur Des Choses à lire 18035010

Une fois n’est pas coutume, j’ai le film en mémoire – et un peu trop ?! Le souvenir de la prestation des acteurs de ce scenario fort original nuit à celle d’Ishiguro ; bien évidement, il faudrait lire le livre avant de voir sa transposition à l'écran.
Stevens, (grand) majordome d’une maison « distinguée », fait preuve d’un dévouement total, d’une rigueur pratiquement sans défaut dans son appartenance à un univers social désuet, dépassé – de dignité dans sa subordination à laquelle il se conforme le plus exactement possible, incarnant jusqu’à l’abnégation son idéal professionnel. De même que celui d’un aristocrate, c’est un rôle à vie (cf. le père, lui-même majordome, devenu sénile et toujours en service).
« Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette. Il existe une situation et une seule où un majordome qui se préoccupe de sa dignité peut se sentir libre de se décharger de son rôle : lorsqu’il est entièrement seul. »

Stevens garde la réserve toujours à l’esprit (il vante la retenue du paysage anglais, qu’il considère comme supérieur alors qu’il n’en connaît pas d’autre), et se caractérise par une stoïque maîtrise de soi.
Cette fierté pleine de morgue transposée dans la servitude féale inclut donc la nation (l’Angleterre actuelle n’est d’ailleurs pas encore totalement affranchie du servage) :
« On dit parfois que les majordomes, les "butlers", n’existent qu’en Angleterre. Dans les autres pays, quel que soit le titre utilisé, il n’y a que des domestiques. »

Cette profession le place parfois bien près du déroulement de l’Histoire (lors des tractations pour alléger les sanctions du traité de Versailles dans le premier après-guerre) :
« Certains d’entre eux estimaient, comme Sa Seigneurie elle-même, que l’on avait manqué de fair-play à Versailles et qu’il était immoral de continuer à punir une nation pour une guerre qui était maintenant révolue. »

L’attachement à la valeur morale de l’employeur, plus qu’à sa noblesse de sang comme auparavant, conduit même à s’efforcer d'être utile à l’humanité au travers d’un personnage important, en servant près « du moyeu de cette roue qu’est le monde ».
« "Cet employeur incarne tout ce que je trouve noble et admirable. Dorénavant, je me consacrerai à son service." Cela, c’est de la loyauté jurée intelligemment. Où est l’absence de "dignité" dans cette attitude ? On accepte simplement une vérité inéluctable : que les gens comme vous et moi ne seront jamais à même de comprendre les grandes affaires du monde d’aujourd’hui, et que le meilleur choix est toujours de faire confiance à un employeur que nous jugeons sage et honorable, et de mettre notre énergie à son service, en nous efforçant de nous acquitter le mieux possible de cette tâche. »

Cette ambition est plutôt déçue avec le maître de Stevens, Lord Darlington, manipulé par Hitler dans l’entre-deux-guerres (mais à la mémoire duquel il restera loyal).
« Herr Hitler n’a sans doute pas eu dans ce pays de pion plus utile que Sa Seigneurie pour faire passer sa propagande. »

Son comportement est particulièrement distant et emprunté avec Miss Kenton, l’intendante.
Le comble de la rigidité mentale est atteint avec ses efforts pour s’exercer au badinage que semble lui suggérer son nouvel employeur, un homme d’affaires américain (entraînement reporté non sans humour par Ishiguro, comme l’absurde mais rituel entretien de l’argenterie).
« Il me vient à l’idée, de surcroît, que l’employeur qui s’attend à ce qu’un professionnel soit capable de badiner n’exige pas vraiment de lui une tâche exorbitante. Bien entendu, j’ai déjà consacré beaucoup de temps à améliorer ma pratique du badinage, mais il est possible que je n’aie jamais envisagé cette activité avec tout l’ardeur souhaitable. »

Sa raideur psychique ne lui permet pas de s’émanciper de l’élitisme :
« La démocratie convenait à une ère révolue. Le monde est devenu bien trop compliqué pour le suffrage universel et toutes ces histoires. Pour un parlement où les députés se perdent en débats interminables sans avancer d’un pas. Tout ça, c’était peut-être très bien il y a quelques années, mais dans le monde d’aujourd’hui ? »

Le style guindé rend parfaitement les déférentes circonlocutions de Stevens, même lorsqu’il pense (essentiellement à son service).
L’autoportrait du majordome par Ishiguro est magistral, et il pousse à des réflexions sur de possibles perspectives allégoriques sur la vie en société, le conformisme, etc.
Au soir de sa vie de majordome, c’est un bilan peu satisfaisant de son existence qui justifie le titre : gâchis de sa vie affective, d’abord avec son père, et déceptif don absolu à « Sa Seigneurie ».

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par Tristram
le Lun 22 Mar - 13:05
 
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Sujet: Kazuo Ishiguro
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