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Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 8:25

102 résultats trouvés pour politique

Léo Malet

Brouillard au pont de Tolbiac

Tag politique sur Des Choses à lire Brouil10

Nestor Burma a reçu l’appel d’un certain Abel Benoit hospitalisé à la Salpêtrière, qui dit le connaître ; lorsqu’il arrive, l’homme est mort de ses blessures, et se révèle être Albert Lenantais, une relation de Nestor adolescent. C’est l’occasion d’une plongée dans le passé de Nestor (et Léo), lorsqu’il était réfugié parmi les libertaires du Foyer végétalien du XIIIe en 1927 (à l’époque, c’étaient les anarchistes qui ne mangeaient que des légumes, et proscrivaient alcool et tabac). Dans l’édition que j’ai lue, ce milieu est documenté par une préface de Francis Lacassin et deux chapitres d’À nous deux, Patrie !, d’André Colomer, « théoricien lyrique de la violence, individualiste exacerbé », journaliste dressé contre Dieu, la guerre, la patrie et la révolution…
Benoit-Lenantais était devenu « un vieux cordonnier-chiffonnier », « Chiftir et bouif », et c’est l’opportunité de pénétrer cette fois dans le milieu de la chiffe, dans ce misérable quartier depuis disparu.
« À ce stade de notre décevante tournée, nous nous trouvions rue des Cinq-Diamants. Le XIIIe arrondissement fourmille de rues aux noms charmants et pittoresques, en général mensongers. Rue des Cinq-Diamants, il n’y a pas de diamants ; rue du Château-des-Rentiers, il y a surtout l’Asile Nicolas-Flamel ; rue des Terres-au-Curé, je n’ai pas vu de prêtre ; et rue Croulebarbe, ne siège pas l’Académie française. Quant à la rue des Reculettes... hum... et celle de l’Espérance... »

Nestor enquête avec Bélita Moralés, sa voisine la belle gitane que Lenantais a soustraite à l’emprise de sa « race » (à l’époque on se défie des « romanos » et autres Arabes).
« − Dans ce quartier, mon vieux, où ça grouille d’Arabes, sans qu’on puisse distinguer lesquels sont pour nous, lesquels contre, on s’occupe plus activement qu’ailleurs des banales agressions nocturnes, surtout commises pour des norafs.
− Ah ! oui ! parce que ça s’agite dans la colonie coloniale ! Fellaghas et compagnie, quoi ?
− Exactement. Un jour, c’est un sidi buveur de pinard qui se fait casser la gueule par un autre sidi respectueux du Coran... »

L’histoire policière proprement dite est assez banale ; les anciens anars et insoumis, sans parler des illégalistes, ont perdu leurs valeurs avec le temps…

\Mots-clés : #misere #polar #politique #social #xxesiecle
par Tristram
le Mer 5 Oct - 12:22
 
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Sujet: Léo Malet
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QIU Xiaolong

Les Courants fourbes du lac Tai

Tag politique sur Des Choses à lire Les_co11

L’inspecteur principal Chen Cao de la police criminelle de Shanghai a été envoyé en vacances au Centre de détente pour cadres de Wuxi (et cela semble être une faveur, certes inattendue). C’est sur les bords du lac Tai, et il rencontre Shanshan, ingénieure en environnement pour l’usine de produits chimiques Numéro Un de Wuxi, qui lui apprend que ce lac est extrêmement pollué par les industries locales. Or Liu, son directeur, est tué, alors que l’usine était en passe d’être privatisée – ouverture de capital/ entrée en bourse d’une grande entreprise d’État, avec la majorité des actions pour les dirigeants, membres du Parti − ; même la Sécurité intérieure s’en mêle. C’est donc un regard sur l’économie qui devient pragmatiquement capitaliste (tout en restant sous l’égide du communisme), et cela au détriment de l’environnement : « Gros-Sous », « enveloppes rouges » et autres « petites secrétaires » …
« D’après Nietzsche, Dieu est mort. Qu’est-ce que ça signifie ? Ça signifie que les gens sont capables de faire n’importe quoi. »

Un des charmes de Chen, c’est les citations, ici de Wang Guan, un poète de la dynastie des Tang :
« Eaux : regards mobiles,
Monts : sourcils froncés.
Où va-t-il mon ami ?
Au lieu charmant plein de regards et de sourcils. »

(J’ai été moins réceptif aux vers de Chen/ Qiu Xiaolong, inspirés de La Terre vaine de T. S. Eliot ; mais j’ai apprécié les variations sur le thème érotique classique du « poème inachevé, dans le souvenir désordonné du nuage devenu pluie et de la pluie devenue nuage ».)
Un autre de ses attraits, c’est la cuisine, mais pour le coup je ne détaillerai pas la recette du jour (quoique je prise le poisson très frais).
« L’origine de cette histoire serait un plat célèbre appelé carpe vivante de l’empereur Qianlong. On trouve cette spécialité dans certains restaurants de luxe. Servie sur un plat décoré de saule, les yeux de la carpe roulent encore. »

On peut mesurer un fois de plus comme le polar est devenu le support, presque le prétexte, de points de vue sur la société, voire la politique, et les enjeux de l’époque, la dénonciation des dysfonctionnements et carences, etc. Et qu’il fonctionne souvent selon le principe de la série, sorte de feuilleton répondant à une recette de base, qui dans ce cas répondrait, en plus des ingrédients ordinaires, aux tags « histoire du régime chinois », puis « couleur locale traditionnelle », avec un soupçon de cuisine et une pointe de poésie…
Sinon, cet épisode 7 des enquêtes de Chen n’est pas le meilleur, de plus lent et assez longuet.

\Mots-clés : #polar #politique
par Tristram
le Ven 19 Aoû - 12:05
 
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Sujet: QIU Xiaolong
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John Brunner

Sur l'onde de choc

Tag politique sur Des Choses à lire Sur_l_10

Tome 4 de la tétralogie Noire :
Wikipédia a écrit:Un monde où règnent la surpopulation, l'eugénisme et le terrorisme dans Tous à Zanzibar (1968), la violence, la haine raciale et le complexe militaro-industriel dans L'Orbite déchiquetée (1969), la pollution, l'activisme écologique et les toutes-puissantes corporations dans Le Troupeau aveugle (1972), les réseaux informatiques, les virus et la manipulation de l'information dans Sur l'onde de choc (1974).

J’ai déjà lu le très recommandable Tous à Zanzibar :
« Pour être moderne, il ne suffit plus d’acheter aujourd’hui et de jeter demain.
Il faut acheter aujourd’hui et jeter aujourd’hui. »

« Le monde réel n’existait plus. Il s’éloignait de Donald comme les images fugitives d’un rêve : expression suprême du principe d’incertitude, déchirées par l’effort même tenté pour les saisir. »

« Nous sommes au courant de tout ce qui se passe à l’échelle de la planète, et nous n’acceptons plus que notre horizon limité circonscrive la réalité. Ce que nous retransmet la télé est bien plus réel. »

Nick Haflinger est un des surdoués pupilles de Randémont, « institut du génie », organisation fédérale des USA au XXIe qui forme l’élite intellectuelle propre à servir le pays, ou plutôt son gouvernement. Ce dernier promeut le « style-de-vie banane », hyper-informatisé et contrôlé par l’État, et Nickie échappe au système afin de ne pas devenir son instrument, ayant trouvé le moyen de changer d’identités, y compris pour les ordinateurs tous connectés.
« Créateur d’utopies, conseil en style-de-vie, spéculateur delphique, expert-saboteur en informatique, rationalisateur système et Dieu sait quoi encore. »

Avec une imagination éblouissante, Brunner narre ses mésaventures (il rencontre Kate, une étudiante fort intuitive, et surtout « sage », c'est-à-dire sensée ; il sera repris) tout en peignant dans cette dystopie un monde qui ressemble curieusement à ce qu’il tend vraiment à devenir de nos jours : un récit qui n’a pas pris une ride, malgré des inventions fort originales (d’un jeu, celui des tringles, et d’une danse, dite de « coley », aux cités marginales où les rescapés du grand tremblement de terre californien organisent des communautés « écotarciques » à l’écart du système global et liberticide – en passant par le Pavillon d’Eustache, service téléphonique de défoulement cathartique à l’abri du gouvernement, pour lequel Nick installe une « couleuvre » protectrice, genre de virus-firewall). C’est une brillante anticipation des hackers et lanceurs d’alerte (à une époque où Internet balbutiait).
« Les rumeurs étaient destinées à faire plaisir aux gens en leur faisant croire que le monde se portait vraiment aussi mal qu’ils en avaient l’impression. »

« Tout se passe comme si le paradoxe suivant était démontré : chacun ignore de quoi il retourne, mais tout le monde sait de quoi il s’agit. »

« Avec une certaine nostalgie, il racontait quelques anecdotes comiques sur les erreurs commises de son temps. La plupart provenaient du préjugé alors en vigueur selon lequel une certaine dose d’émulation est nécessaire pour obtenir des gens un maximum d’efficacité. Alors qu’au contraire, ce qui caractérise une personne douée de sagesse, c’est qu’elle voit tout de suite que l’émulation est une source de gaspillage de temps et d’énergie. »

« La possibilité de devenir qui vous vouliez au lieu d’être ce que vous étiez dans la mémoire des ordinateurs. »

« Autant vouloir prétendre que le mouvement de la mer qui polit les galets sur la grève leur rend un grand service parce qu’il est préférable pour un galet d’avoir des contours lisses plutôt que rugueux. Le galet ne se soucie pas de la forme qu’il a. Mais pour une personne, c’est une chose très importante. Et chaque vague que vous produisez réduit la variété de formes qu’un être humain peut revêtir. »

« En théorie, n’importe lequel d’entre nous a accès à plus d’informations que dans toute l’histoire du monde, et cela grâce à une simple cabine de viphone. […]
Malgré tout ce qu’on raconte sur le pouvoir "libérateur" du réseau informatique, la vérité est qu’il afflige la plupart d’entre nous d’une nouvelle raison de se précipiter dans la paranoïa. »

« Washington : hier. L’exercice du pouvoir personnel. Le privilège de la fonction. La réduction du consensus populaire à un unique porte-parole, écho d’une période où les gens d’une même communauté arrivaient à s’accorder parce qu’ils n’étaient pas assaillis par cent versions incompatibles des événements. »

« S’il existe un phénomène tel que le mal absolu, il consiste à traiter un autre être humain comme un objet. »

« UN : Notre planète est riche. Par suite, la pauvreté et la faim en sont indignes, et puisque nous avons les moyens de les supprimer, nous le devons.
DEUX : Nous appartenons à une espèce civilisée. Par suite, nul ne pourra désormais tirer de profit illicite du fait que, tous ensemble, nous savons plus de choses qu’un seul d’entre nous n’en peut connaître.
»


\Mots-clés : #politique #romananticipation #sciencefiction #social
par Tristram
le Lun 8 Aoû - 12:12
 
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Sujet: John Brunner
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Albert Cossery

La Violence et la Dérision

Tag politique sur Des Choses à lire La_vio10

Dans une ville où on reconnaît Alexandrie, Karim, jeune « esprit subversif », « ancien révolutionnaire » et « constructeur » de cerfs-volants, vit sur un toit d’immeuble surplombant la corniche, décrétée « voie stratégique » par le nouveau gouverneur, qui se rend particulièrement odieux en faisant chasser les mendiants des voies publiques par la police. Il est proche de Khaled Omar, un riche négociant illettré qui découvrit, nécessiteux en prison, le navrant moyen de devenir riche, ce qui le remplît d’un mépris amusé pour ce monde d’« imposture », de bêtise et de folie dominé par des salauds, qui le considère comme un commerçant respectable. Il lui fait rencontrer son ami, le séduisant et orgueilleux Heykal, aristocratique, à la fois ironique voire cynique, et surtout libre, qui fomente une attaque perfide mais originale contre le gouverneur au pouvoir : le discréditer en le flagornant outrancièrement jusqu’à le faire crouler sous son propre ridicule.
« …] c’est qu’il ne faut surtout pas les prendre au sérieux ; car c’est ce qu’ils désirent. »

« A-t-on jamais vu des révolutionnaires combattre un gouvernement ou le défier en chantant ses louanges. »

La force des miséreux et opprimés réside dans leur humour.
« Son rire paraissait comme un défi immense et moqueur lancé à la face des puissants. »

Urfy, maître d’une école privée antithétique mais assez respectueuse des enfants (et qui apprend à lire à Khaled Omar soucieux de lire les journaux), se charge de rédiger le texte d’une affiche, panégyrique grotesquement exagéré qui tourne en dérision le gouverneur.
« Trop d’égoïsmes, de bêtises, de brutalités, d’ambitions déçues et aigries le séparaient de ses contemporains. L’ambition ! Ils étaient tous tenaillés par l’ambition. Arriver ! Arriver à quoi ? Et quand ils étaient enfin arrivés – au faîte de la gloire ou de l’argent – cela faisait d’eux d’épaisses brutes sanglantes, des monstres répugnants d’arrogance, incapables de ressentir la moindre parcelle d’un sentiment humain. »

Encore plus fort, Heykal envoie à tous les journaux une lettre circulaire leur demandant d’ouvrir une souscription en vue d’ériger une statue au gouverneur, un faux signé de la main du père de sa conquête Soad, bourgeois proche dudit gouverneur !
Taher, son ancien camarade du parti révolutionnaire, « fanatique de la violence » demeuré orthodoxe, se fait présenter par Karim à Heykal.
« − Aucune violence ne viendra à bout de ce monde bouffon, répondit Heykal. C’est justement ce que recherchent les tyrans : que tu les prennes au sérieux. Répondre à leur violence par la violence, c’est leur montrer que tu les prends au sérieux. C’est croire en leur justice et en leur autorité, et ainsi tu contribues à leur prestige ; tandis que moi je contribue à leur perte.
− Je ne vois pas de quelle manière ! Tes agissements ne reposent sur aucune base historique. Ce ne sont que des farces insipides !
− De la manière la plus simple. En suivant les tyrans sur leur propre terrain ; en devenant encore plus bouffon qu’eux. Jusqu’où iront-ils ? Eh bien, j’irai toujours plus loin qu’eux. Je les obligerai à se dépasser dans la bouffonnerie. Pour ma plus grande joie.
− Mais il y a le peuple ! s’écria Taher. Tu oublies le pauvre peuple ! Il ne rit pas, lui !
− Apprends-lui à rire, Taher Effendi. Voilà une noble cause.
− Je ne sais pas, dit Taher d’une voix sourde. Moi-même je n’ai pas appris à rire. Et je ne veux pas apprendre. »

« Heykal le considérait avec sympathie, heureux au fond de lui-même de déceler, chez ce fonctionnaire modèle de la révolution, les ressources d’une futilité médiocre, certes, mais appréciables tout de même. Ce veston étriqué, ce col dur et cette cravate usée jusqu’à la corde constituaient l’emblème de sa parfaite domestication. Ces oripeaux d’une société qu’il voulait abattre, il se faisait une gloire de les porter. Révolutionnaire, mais dans la dignité. Vêtu du même uniforme que l’adversaire et prêt à prendre sa place. »

Il me semble que le charme particulier de Cossery tient au récit d’une grande simplicité où une subtilité originale réside en profondeur. Foncièrement égyptien (squatter les terrasses des immeubles, faire planer des cerfs-volants sur les quartiers pauvres est typique, de même que la servile obséquiosité de la presse envers le pouvoir), il atteint à une certaine universalité avec cette notion du rire comme seule arme des indigents impuissants autrement (j’ai notamment pensé au rôle de la caricature, et à l’humour yiddish).
Mais ces rebelles confinent à la misanthropie dans leur dédain de la société (y compris à la limite du peuple ignorant) ; également à signaler une omniprésente misogynie, quasiment haineuse dans son mépris (jusqu’à la chanteuse célèbre maîtresse du gouverneur, « ce vieux vestige d’Om Khaldoun », qui dénigre manifestement Oum Kalsoum) ; seule exception (avec peut-être, à la fin, Karim et Amar la petite prostituée), le comportement du dostoïevskien (et très cosserien) Heykal avec la mère démente d’Urfy (une belle page du livre, après celle du maître d’école avec sa mère justement, et son regard sur les enfants).

\Mots-clés : #politique #regimeautoritaire
par Tristram
le Sam 7 Mai - 13:45
 
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Sujet: Albert Cossery
Réponses: 55
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Bruno Latour

Où atterrir − Comment s’orienter en politique

Tag politique sur Des Choses à lire Oz_att10

Incipit de cet ouvrage de 2017 :
« Cet essai n’a pas d’autre but que de saisir l’occasion de l’élection de Donald Trump, le 11 novembre 2016, pour relier trois phénomènes que les commentateurs ont déjà repérés mais dont ils ne voient pas toujours le lien − et par conséquent dont ils ne voient pas l’immense énergie politique qu’on pourrait tirer de leur rapprochement.
Au début des années 1990, juste après la "victoire contre le communisme" symbolisée par la chute du mur de Berlin, à l’instant même où certains croient que l’histoire a terminé son cours, une autre histoire commence subrepticement.
Elle est d’abord marquée par ce qu’on appelle la "dérégulation" et qui va donner au mot de "globalisation" un sens de plus en plus péjoratif ; mais elle est aussi, dans tous les pays à la fois, le début d’une explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités ; enfin, ce qui est moins souvent souligné, débute à cette époque l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique. ("Climat" est pris ici au sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence.)
Cet essai propose de prendre ces trois phénomènes comme les symptômes d’une même situation historique : tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague les "élites") était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants.
Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où "tous les hommes" pourraient également prospérer. Depuis les années 1980, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. »

« Aux migrants venus de l’extérieur qui doivent traverser des frontières au prix d’immenses tragédies pour quitter leur pays, il faut dorénavant ajouter ces migrants de l’intérieur qui subissent, en restant sur place, le drame de se voir quittés par leur pays. Ce qui rend la crise migratoire si difficile à penser, c’est qu’elle est le symptôme, à des degrés plus ou moins déchirants, d’une épreuve commune à tous : l’épreuve de se retrouver privés de terre. »

« Si l’hypothèse est juste, tout cela participe du même phénomène : les élites ont été si bien convaincues qu’il n’y aurait pas de vie future pour tout le monde qu’elles ont décidé de se débarrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarité − c’est la dérégulation ; qu’il fallait construire une sorte de forteresse dorée pour les quelques pour-cent qui allaient pouvoir s’en tirer − c’est l’explosion des inégalités ; et que pour, dissimuler l’égoïsme crasse d’une telle fuite hors du monde commun, il fallait absolument rejeter la menace à l’origine de cette fuite éperdue − c’est la dénégation de la mutation climatique.
Pour reprendre la métaphore éculée du Titanic : les classes dirigeantes comprennent que le naufrage est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage ; demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses, afin qu’ils profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gîte excessive alerte les autres classes ! »

La parade des « élites obscurcissantes » est l’expression « réalité alternative ».
Cet essai constitue là une approche salutaire des problèmes actuels d’identité et de migration – dans la société globale : l’illusion des frontières étanches, tant pour les tenants de la mondialisation que pour ceux du local, les progressistes et les réactionnaires.
Le vecteur qui allait de l’ancien au nouveau, du Local au Global, n’est plus le sens de l’histoire (de même la différence Gauche-Droite). Un troisième attracteur se dégage, « Terrestre » (ou écologique, et opposé au Hors-Sol) : c’est le fameux « pas de côté ». À l’aune de la lutte des classes se substituent les conflits géo-sociaux.
L’erreur épistémologique à propos de la notion de nature, confusion entre nature-univers et nature-processus :
« On va se mettre à associer le subjectif avec l’archaïque et le dépassé ; l’objectif avec le moderne et le progressiste. Voir les choses de l’intérieur ne va plus avoir d’autre vertu que de renvoyer à la tradition, à l’intime, à l’archaïque. Voir les choses de l’extérieur, au contraire, va devenir le seul moyen de saisir la réalité qui compte et, surtout, de s’orienter vers le futur. »

L’hypothèse Gaïa :
« Si la composition de l’air que nous respirons dépend des vivants, l’air n’est plus l’environnement dans lequel les vivants se situent et où ils évolueraient, mais, en partie, le résultat de leur action. Autrement dit, il n’y a pas d’un côté des organismes et de l’autre un environnement, mais une superposition d’agencements mutuels. L’action est redistribuée. »

« La simplification introduite par Lovelock dans la compréhension des phénomènes terrestres n’est pas du tout d’avoir ajouté de la "vie" à la Terre, ni d’avoir fait de celle-ci un "organisme vivant", mais, tout au contraire, d’avoir cessé de nier que les vivants soient des participants actifs à l’ensemble des phénomènes bio- et géochimiques. Son argument réductionniste est l’exact contraire d’un vitalisme. »

« Dire : "Nous sommes des terrestres au milieu des terrestres", n’introduit pas du tout à la même politique que : "Nous sommes des humains dans la nature." »

La nécessaire cohabitation sur un territoire renvoie à Vinciane Despret et Baptiste Morizot, comme les notions d’économie à Piketty, la notion de nature à Descola, l’apport des pratiques d’autres cultures à Nastassja Martin… qui ont leur fil sur le forum, prêt à être tissé avec d’autres.

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #immigration #mondialisation #nature #politique #science #social
par Tristram
le Sam 12 Mar - 13:02
 
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Sujet: Bruno Latour
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QIU Xiaolong

La Danseuse de Mao

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Je plussoie l’opinion d’Armor, ce sixième volume de la série Chen Chao est excellent.
L’enquête policière n’est qu’un prétexte, d’ailleurs tordu pour nous présenter Shanghai, entre mode de vie coutumier et boom économique (c'est-à-dire explosion capitaliste de l’urbanisme créant un fossé entre pauvres et « Gros-Sous », ou guiren – « personnage de marque »), et Pékin (la Cité interdite, avec à proximité les « mers du Centre et du Sud » et… la porte Tian’anmen), mais surtout l’époque de la désastreuse Révolution culturelle de Mao, nouvel « empereur », « dieu communiste » sans scrupule avec ses conquêtes féminines qu’il sacrifie, et responsable de la grande famine avec ses décisions politico-économiques aberrantes.
« Les prétendues catastrophes naturelles n’étaient qu’une couverture pour le désastre provoqué par la campagne politique de Mao. »

Outre de savoureux apartés culinaires, le procédé de Qiu Xiaolong, nous faire pénétrer le milieu lettré et traditionnel au moyen notamment de citations, est fait pour me plaire…
« L’ex-Garde rouge avait dû lui aussi étudier les classiques à l’université, à en juger par les citations dont il émaillait sa conversation. »

La brève introduction au feng shui est captivante : c’est une influence occulte des lieux (propice ou pas) qui s’apparente à celle du passé, art « d'harmoniser l'énergie environnementale d'un lieu de manière à favoriser le bien-être, la santé et la prospérité de ses occupants », dixit Wikipédia.
La nouvelle classe supérieure :
« Les prix étaient élevés, mais le restaurant rencontrait un immense succès auprès des nouveaux riches, qui n’y venaient ni pour la cuisine ni pour la vue, mais pour sentir qu’ils appartenaient à l’élite de la ville. »

À propos de Shanghai, de sa cuisine populaire et de son bouleversement urbanistique toujours en cours, on peut actuellement voir sur ARTE le film Ayi : https://www.arte.tv/fr/videos/103920-006-A/ayi/

\Mots-clés : #polar #politique
par Tristram
le Jeu 17 Fév - 12:20
 
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Sujet: QIU Xiaolong
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Michel Rio

Coupe réglée, Une non-enquête de Francis Malone

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Bref roman d’action situé en Mandéland, petit pays imaginaire d’Afrique de l’Ouest (entre Libéria et Côte d’Ivoire), en guerre civile sous une dictature ; à la demande du chef rebelle, un ami d’université qui l’a imposé comme négociateur pour la France, Malone négocie la libération du vice-président de Totexel, multinationale pétrolière, et ancien ministre français. Scènes de guerre, nombreuses femmes de toute beauté, toutes plus ou moins sous le charme de Malone…
C’est aussi (et heureusement) l’occasion d’échanges de philosophie politique :
« La justice est davantage dans une pratique imparfaite et chaotique ici et maintenant que dans une utopie de la perfection toujours future. Mais l’utopie a une utilité fondamentale, de nature téléologique. C’est un remède à l’absurde et au désespoir. Une nécessité de la conscience.
– Une nécessité, en effet, dit Malone avec un léger ricanement. Pour transformer en nécessité simple la somme de trois hasards, hasard quantique, hasard astronomique, hasard biologique, qui ont préludé à l’apparition de la conscience, il faut que celle-ci se livre à un véritable coup de force contre les mathématiques, coup de force qui s’appelle Dieu. […]
Quand l’utopie, en l’occurrence la santé et la beauté de la planète, devient une nécessité concrète, et que la pratique démocratique, la liberté de produire, de se reproduire et de consommer de manière exponentielle, devient un péril et un obstacle à cette utopie nécessaire, non plus seulement pour l’esprit, mais pour le corps, d’où son urgence, qu’est-ce qu’on fait ? […]
Quant à cette pseudo-liberté de produire, se reproduire et consommer de manière exponentielle, ce n’est pas une pratique de la démocratie, c’est une escalade du marché, une fuite en avant de la croissance. Pas un libre arbitre de citoyen, mais un esclavage de consommateur. En somme, un mélange d’oligarchie et de populisme, l’oligarque payant de mots qui célèbrent une culture de l’ignorance et de la vulgarité les énormes profits qu’il retire du travail du peuple, faux héros médiatique et dindon de la farce économique. »

« Je partage ton idée que le visage moderne de la démocratie est presque toujours un masque honorable cachant la grimace de la timocratie et de l’oligarchie, c’est-à-dire la recherche de la gloire dans une civilisation médiatique populiste et la prise de pouvoir par l’argent. »


\Mots-clés : #philosophique #politique
par Tristram
le Sam 12 Fév - 12:43
 
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Sujet: Michel Rio
Réponses: 25
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Alexandre Soljenitsyne

Une journée d'Ivan Denissovitch

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Une journée de Choukhov, matricule CH-854, dans un goulag où, condamné à dix ans (au moins) pour avoir été fait prisonnier par les hitlériens pendant la Seconde Guerre mondiale (il aurait pu avoir été retourné comme espion...), il est maçon dans la construction d’une centrale électrique, depuis huit ans (on est en 1951). Le texte, extrêmement factuel et prosaïque, très lisible, est chronologique, rapportant les échanges des prisonniers, avec quelques passages en italiques qui explicitent des situations. Parmi ses compagnons, il y a des intellectuels, comme Vdovouchkine, mais aussi Senka, un rescapé de Buchenwald, et bien sûr on rapproche les deux usines à broyer des hommes ; au goulag, les gardiens sont plus proches des détenus que dans les camps nazis. Une certaine solidarité dans les brigades coexiste avec les comportements égoïstes, dans un quotidien de petites combines au jour le jour (les déportés eux aussi s’organisent).
« Au camp, on a organisé la brigade pour que ce soit les détenus qui se talonnent les uns les autres et pas les gradés. C’est comme ça : ou bien rabiot pour tous, ou bien on la crève tous. Tu ne bosses pas, fumier, et moi à cause de toi, je dois la sauter ? Pas question, tu vas en mettre un coup, mon salaud ! »

Parmi leurs maux de déportés luttant pour leur survie, le froid…
« Il fait moins 27. Choukhov, lui, fait 37,7. C’est à qui aura l’autre. »

« Ça s’est réchauffé, remarque tout de suite Choukhov. Dans les moins 18, c’est tout ; ça ira bien pour poser les parpaings. »

… et la faim, la kacha, claire bouillie de céréales, étant distribuée en maigres rations…
« Ce qu’il a pu en donner, Choukhov, d’avoine aux chevaux depuis son jeune âge... il n’aurait jamais cru qu’un beau jour il aspirerait de tout son être à une poignée de cette avoine ! »

« Choukhov avait moins de difficulté pour nourrir toute sa famille quand il était dehors qu’à se nourrir tout seul ici, mais il savait ce que ces colis coûtaient et il savait qu’on ne pouvait pas en demander à sa famille pendant dix ans. Alors, il valait mieux s’en passer. »

À noter aussi la résilience des zeks, et la dignité humaine préservée de certains, comme Choukhov qui ne parvient pas à se départir de son inclination pour le travail bien fait…
Témoignage d’une expérience vécue par l’auteur, cette novella (que j’ai lue dans sa première traduction française) révéla le Goulag en Occident en 1962 ; on y prend la mesure du système concentrationnaire planifié, quel que soit le régime politique.
« Ce qu’il y a de bien dans un camp de travaux forcés, c’est qu’on est libre à gogo. Si on avait seulement murmuré tout bas à Oust-Ijma qu’on manquait d’allumettes au-dehors, on vous aurait fichu en taule et donné dix ans de mieux. »

« Choukhov regarde le plafond en silence. Il ne sait plus bien lui-même s’il désire être libre. Au début, il le voulait très fort et il comptait, chaque soir, combien de jours de son temps étaient passés, et combien il en restait. Mais ensuite, il en a eu assez. Plus tard, les choses sont devenues claires : on ne laisse pas rentrer chez eux les gens de son espèce, on les envoie en résidence forcée. Et on ne peut pas savoir où on aura la vie meilleure, ici ou bien là-bas.
Or, la seule chose pour laquelle il a envie d’être libre : c’est retourner chez lui.
Mais chez lui, on ne le laissera pas. »

La fin du texte :
« Choukhov s’endort, pleinement contenté. Il a eu bien de la chance aujourd’hui : on ne l’a pas flanqué au cachot ; on n’a pas collé la brigade à la “Cité socialiste”, il s’est organisé une portion de kacha supplémentaire au déjeuner, le chef de brigade s’est bien débrouillé pour le décompte du travail, Choukhov a monté son mur avec entrain, il ne s’est pas fait piquer avec son égoïne à la fouille, il s’est fait des suppléments avec César et il a acheté du tabac. Et, finalement, il a été le plus fort, il a résisté à la maladie. Une journée a passé, sur quoi rien n’est venu jeter une ombre, une journée presque heureuse.
De ces journées, durant son temps, de bout en bout, il y en eut trois mille six cent cinquante-trois.
Les trois en plus, à cause des années bissextiles. »


\Mots-clés : #campsconcentration #captivite #historique #politique #regimeautoritaire #temoignage #xxesiecle
par Tristram
le Jeu 27 Jan - 15:40
 
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Sujet: Alexandre Soljenitsyne
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Umberto Eco

Cinq questions de morale

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- Penser la guerre (un texte à propos du Koweït, d’avril 1991, et un autre à propos du Kosovo, d’avril 1999).
« C'est un devoir intellectuel de proclamer l'impossibilité de la guerre. Même s'il n'y avait pas de solution alternative. Tout au plus, de rappeler que notre siècle a connu une excellente alternative à la guerre, c'est-à-dire la guerre "froide". Occasion d'horreurs, d'injustices, d'intolérances, de conflits locaux, de terreur diffuse, l'histoire devra finir par admettre que ce fut là une solution très humaine et proportionnellement bénigne, qui a même connu des vainqueurs et des vaincus. Mais il ne relève pas de la fonction intellectuelle de déclarer des guerres froides.
Ce que certains ont vu comme le silence des intellectuels sur la guerre a peut-être été la peur d'en parler à chaud dans les médias, pour la simple raison que ces derniers font partie de la guerre et de ses instruments, et qu'il est donc dangereux de les tenir pour un territoire neutre. De plus, les médias ont des temps différents de ceux de la réflexion. La fonction intellectuelle s'exerce toujours en avance (sur ce qui pourrait advenir) ou en retard (sur ce qui est advenu) ; rarement sur ce qui est en train d'advenir, pour des raisons de rythme, parce que les événements sont de plus en plus rapides et plus pressants que la réflexion sur les événements. C'est pourquoi le baron de Calvino s'était perché sur les arbres : non pour échapper au devoir intellectuel de comprendre son temps et d'y participer, mais pour le comprendre et y participer mieux encore. »

- Le fascisme éternel. Eco dégage les archétypes du fascisme, de « l’Ur-fascisme » (le préfixe Ur exprime l’ancienneté originelle, primitive) : c’est un syncrétisme qui tolère les contradictions, un irrationalisme ; il promeut le culte de l'action pour l'action, la suspicion envers le monde intellectuel, et rejette toute critique ;
« Pour l'Ur-fascisme, le désaccord est trahison. »

Il est bien sûr raciste, nationaliste ;
« L'Ur-fascisme naît de la frustration individuelle ou sociale. Aussi, l'une des caractéristiques typiques des fascismes historiques est-elle l'appel aux classes moyennes frustrées, défavorisées par une crise économique ou une humiliation politique, épouvantée par la pression de groupes sociaux inférieurs. »

Il a l'obsession du complot, promeut l'élitisme populaire.
« Chaque fois qu'un politicien émet des doutes quant à la légitimité du parlement parce qu'il ne représente plus la Voix du Peuple, on flaire l'odeur de l'Ur-fascisme. »

« Le héros Ur-fasciste est impatient de mourir. Entre nous soit dit, dans son impatience, il lui arrive plus souvent de faire mourir les autres. »

- Sur la presse (rapport présenté en janvier 1995 au Sénat italien, en présence de représentants de la presse).
« La fonction du quatrième pouvoir consiste à contrôler et à critiquer les trois autres pouvoirs traditionnels (ainsi que celui de l'économie, des partis et des syndicats), mais cela est possible, dans un pays libre, parce que sa critique n'a aucune fonction répressive : les mass media ne peuvent influencer la vie politique d'un pays qu'en créant de l'opinion. Mais les pouvoirs traditionnels ne peuvent contrôler et critiquer les médias, si ce n'est à travers les médias ; sinon, leur intervention devient sanction, soit exécutive, soit législative, soit judiciaire – ce qui n'arrive que si les médias se mettent hors la loi ou présentent des situations de déséquilibre politique et institutionnel. Cela dit, comme les médias – la presse, en l'occurrence – ne peuvent échapper aux critiques, c'est une condition de bonne santé d'un pays démocratique que sa presse sache se remettre elle-même en question. »

Eco évoque notamment les quotidiens qui « s'hebdomadairisent de plus en plus, contraints d'inventer de l'information, de transformer en information ce qui n'en est pas. »
Il expose ensuite les rapports presse-télévision et presse-monde politique :
« En Italie, le monde politique fixe l'agenda des priorités journalistiques en affirmant quelque chose à la télé (ou même en annonçant qu'il l'affirmera), et la presse, le lendemain, ne parle pas de ce qui s'est passé dans le pays mais de ce qui en a été dit ou de ce qui aurait pu en être dit à la télévision. Et encore, s'il ne s'agissait que de cela, car désormais la petite phrase assassine d'un homme politique à la télévision tient lieu de communiqué de presse formel. »

Un travers de plus en plus répandu :
« Quand elle ne parle pas de télévision, la presse parle d'elle-même ; elle a appris cela de la télévision, qui parle essentiellement de télévision. Au lieu de susciter une indignation inquiète, cette situation anormale fait le jeu des hommes politiques, satisfaits de voir que chacune de leurs déclarations à un seul média est reprise en écho par la caisse de résonance de tous les autres médias réunis. Ainsi, les médias, de fenêtre sur le monde, se sont transformés en miroir, les téléspectateurs et les lecteurs regardent un monde politique qui s'admire lui-même, comme la reine de Blanche-Neige. »

Étonnante anticipation du net et des réseaux sociaux en tant qu'amplificateurs du biais de confirmation que les bulles engendrent :
« Le danger du journal home made, c'est qu'il ne parle que de ce qui intéresse l'usager, le tenant ainsi écarté d'un flux d'informations, de jugements ou de cris d'alarme qui pourraient le solliciter ; il lui ôterait la possibilité de recevoir, en feuilletant le reste du journal, une nouvelle inattendue, non désirée. Nous aurions une élite d'usagers très informés, sachant où et quand chercher les informations, et une masse de sous-prolétaires de l'information, satisfaits d'apprendre la naissance d'un veau à deux têtes dans la région, mais ignorants du reste du monde. »

- Quand l'autre entre en scène (extrait de Croire en quoi ? ).
- Les migrations, la tolérance et l'intolérable. La partie la plus intéressante du recueil : Eco fait d’abord un distinguo entre immigration et migration :
« On n'a "immigration" que lorsque les immigrés (admis sur décisions politiques) acceptent en grande partie les coutumes du pays où ils immigrent, on a "migration" lorsque les migrants (que personne ne peut arrêter aux frontières) transforment radicalement la culture du territoire où ils migrent. »

Il explicite les notions de fondamentalisme et d’intégrisme, de politically correct et de racisme, notamment pseudo-scientifique, puis d’intolérance « pour le différent ou l'inconnu », une pulsion élémentaire, d’abord « sauvage », contre laquelle l’éducation est nécessaire, ensuite « doctrinale » (la trahison des clercs), alors devenue irrépressible. À propos du nazisme et de l’Holocauste, il dégage ce qui change par rapport aux antécédents :
« Le nouvel intolérable n'est pas seulement le génocide, mais sa théorisation. »

L'exposé est limpide, et conforte la conviction que j’ai toujours eue que reprocher son racisme inné à quelqu’un est aussi vain que de l’incriminer parce qu’il est congénitalement malade.

\Mots-clés : #essai #guerre #politique #racisme
par Tristram
le Ven 17 Déc - 12:31
 
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Mario Vargas Llosa

Conversation à La Catedral

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Titre original: Conversación en la Catedral, 1969, 610 pages environ.
Lu dans la seconde traduction, d'Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès, Gallimard collection Du monde entier, 2015.


Au début un journaliste rentre chez lui, voit sa femme éplorée, on a subtilisé de force leur chien; le chroniqueur, Santiago Zavala, se rend à la fourrière canine afin de le récupérer (amener les chiens divagants à la fourrière rapporte quelques soles, et, quand ils ne divaguent pas...).

Là, après quelques saynètes et propos crus, Zavala tombe sur Ambrosio, ex-chauffeur de son père, et, sur proposition du premier et indication du dernier, ils vont se jeter quelques bières dans un boui-boui nommé La Catedral.
Les 600 pages sont la teneur de cette conversation, par séquences voire chapitres entiers très embrouillée, mâtinée de flashes-back, de réminiscences, d'évocations, de soliloques, de dialogues entremêlés, de bâtons rompus, bien que plus l'on avance, plus le propos soit formellement clarifié.

J'avais lâché cet embrouillamini indigeste et long il y a une quinzaine d'années, dans l'ancienne traduction.
Aujourd'hui c'est passé crème, le style narratif (parlé mais pas nécessairement ordonné) nécessite un peu d'accoutumance et le nombre des caractères ou personnages fait qu'on peut conseiller de le lire avec une relative célérité, du moins une linéarité.

In fine j'ai beaucoup apprécié cet apparent magma d'écriture faussement désinvolte, comme des micros qui captent toutes les bribes de conversations éparses, fissent-elles sens ou non, doublés de micros plus sophistiqués qui saisissent ce qui traverse les esprits, ce qui passe par les têtes:
N'est-ce pas plus proche de ce qui se passe dans la vie ?

Rendu on ne peut plus original donc, qui "classe" l'ouvrage dans un courant littéraire exploratoire. Techniquement, le rendu de ces interférences permanentes, de ces coqs-à-l'âne, couplé à la narration de style parlé permet beaucoup de choses: La légèreté sur un sujet et une époque qui réunissent pourtant tous les ingrédients pour que ce soit bien pesant, l'attention pseudo-détournée du lecteur, qui du coup en redemande à la lecture d'une saynète, sans trop savoir à quel moment du bouquin il va trouver la suite (ou ce qui précédait, via les flashes-back en nombre !).  

Le Pérou, époque dictature d'Odría, il y avait tout pour faire du livre un mélo, ce qu'il n'est pas. Vargas Llosa réalise un petit coup de maître en réussissant une fresque où rien ne semble manquer excepté la vie rurale. Mais nous avons des destins, certains humbles, d'autres de premier plan, la violence, la corruption, la répression, les "arrangements", les oligarques, les révoltés, l'intérieur des familles, les maîtres et les servants, la prostitution - de luxe ou de caniveau.
Et même une certaine chronologie de ces temps particulièrement troublés. Les mondes des casseurs, des petites frappes, des indics, du journalisme, de la nuit sont particulièrement gratinés, le tout servi dans un bouillonnement où mijotent les entrelacs des histoires.  

Certains personnages évoqués sont réels, Odría, Bustamante par ex. (mais la parole ne leur ait jamais laissée directement), la toponymie aussi, et les évènements narrés coïncident avec exactitude à l'histoire péruvienne de ces années-là.  

Le personnage de Santiago Zavala a du Mario Vargas Llosa en lui, on dira qu'il colle avec sa bio (quant au personnage d'Amalia, il est remarquablement troussé, à mon humble avis).

Ce curieux kaléidoscope est sans aucun doute un vrai grand livre, à placer -à mon humble avis, toujours- parmi les ouvrages incontournables de la littérature latino-américaine de la seconde moitié du XXème siècle.


Un exemple de superposition de plusieurs situations, plusieurs dialogues (deux, en l'occurence); on note le simple "dit" pour informer le lecteur de l'auteur de la prise de parole.
Jamais ce "dit", comme un invariable, n'est remplacé par un des équivalents habituels lorsqu'on écrit des dialogues, du type annonça, interféra, trancha, cria, coupa, affirma, etc.

Chapitre VII, Partie 1 a écrit:
- Fondamentalement, deux choses, dit maître Ferro. Primo, préserver l'unité de l'équipe qui a pris le pouvoir. Deuxio, poursuivre le nettoyage d'une main de fer. Universités, syndicats, administration.
Ensuite élections, et au travail pour le pays.
- Ce que j'aurais aimé être dans la vie, petit ? dit Ambrosio. Riche, pour sûr.
- Alors tu pars pour Lima demain, dit Trifulcio. Et pour faire quoi ?
- Et vous c'est être heureux, petit ? dit Ambrosio. Évidemment que moi aussi, sauf que riche et heureux, c'est la même chose.
- C'est une question d'emprunts et de crédits, dit Don Fermín. Les États-Unis sont disposés à aider un gouvernement d'ordre, c'est pour cela qu'ils ont soutenu la révolution. Maintenant ils veulent des élections et il faut leur faire plaisir.  
- Pour chercher du travail là-bas, dit Ambrosio. Dans la capitale on gagne plus.
- Les gringos sont formalistes, il faut les comprendre, dit Emilio Arévalo. Ils sont ravis d'avoir le général et demandent seulement qu'on observe les formes démocratiques. Qu'Odría soit élu, ils nous ouvriront les bras et nous donneront tous les crédits nécessaires.
- Et tu fais chauffeur depuis longtemps ? dit Trifulcio.
- Mais avant tout il faut impulser le Front patriotique national, ou Mouvement restaurateur, ou comme on voudra l'appeler, dit maître Ferro. Pour se faire, le programme est fondamental et c'est pourquoi j'insiste tant.
- Deux ans comme professionnel, dit Ambrosio. J'ai commencé comme assistant, en conduisant de temps en temps. Après j'ai été camionneur et jusqu'à maintenant chauffeur de bus, par ici, dans les districts.
- Un programme nationaliste et patriotique, qui regroupe toutes les forces vivves, dit Emilio Arévalo. Industrie, commerce, employés, agriculteurs. S'inspirant d'idées simples mais efficaces.
- Alors comme ça t'es un gars sérieux, un travailleur, dit Trifulcio. Elle avait raison Tomasa de pas vouloir qu'on te voie avec moi. Tu crois que tu vas trouver du travail à Lima ?
- Il nous faut quelque chose qui rappelle l'excellente formule du maréchal Benavides, dit maître Ferro. Ordre, Paix et Travail. J'ai pensé à Santé, Éducation, Travail. Qu'en pensez-vous ?  
- Vous vous rappelez Túmula la laitière, la fille qu'elle avait ? dit Ambrosio. Elle s'est mariée avec le fils du Vautour. Vous vous rappelez le Vautour ? C'est moi qui avait aidé son fils à enlever la petite.
- Naturellement, la candidature du général doit être lancée en grandes pompes, dit Emilio Arévalo. Tous les secteurs doivent s'y rallier de façon spontanée.
- Le Vautour, le prêteur sur gages, celui qu'a été maire ? dit Trifulcio. Je me le rappelle, oui.
- Ils s'y rallieront, don Emilio, dit le colonel Espina. Le général est de jour en jour plus populaire. Il n'a fallu que quelques mois aux gens pour constater la tranquillité qu'il y a maintenant et le chaos qu'était le pays avec les apristes et les communistes lâchés dans l'arène.
- Le fils du vautour est au gouvernement, il est devenu important, dit Ambrosio. Peut-être bien qu'il m'aidera à trouver du travail à Lima.


\Mots-clés : #corruption #criminalite #famille #insurrection #medias #misere #politique #prostitution #regimeautoritaire #relationdecouple #temoignage #violence #xxesiecle
par Aventin
le Lun 1 Nov - 10:28
 
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Sujet: Mario Vargas Llosa
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Adrian McKinty

Une terre si froide

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Voici le premier polar historique d’Adrian McKinty mettant en scène l’inspecteur Sean Duffy, et son originalité tient évidemment à ce personnage de catholique dans un quartier protestant, au cœur de la guerre civile en Irlande du Nord. Du coup je manque des références (sans parler des marques de fringues et du showbiz). C’est le même procédé qu’a employé Philip Kerr, mais ici la part est belle à la violence, épicée d’ironie et d’humour noir, voire même de cynisme.
C’est donc une sorte de regard-témoignage sur cette région où la violence est quotidienne, attentats et meurtres s’appelant l’un l’autre, aussi sous forme de misère, de rackett, de corruption, également une contrée où l’homosexualité est illégale, de même que l’avortement. Mais, comme de coutume, le terroriste de l'un est toujours le héros de l'autre.
Évidemment le conflit est central, basé sur la révolte indépendantiste vis-à-vis de l’Angleterre et la réunification éventuelle avec l’Éire, démultiplié par les antagonismes confessionnaux et la profusion des petits chefs et clans de guerre.
« − Il n’y a aucune différence entre le militant type de l’IRA et celui de l’UVF. Les marqueurs sont toujours les mêmes : issu de la classe ouvrière, pauvre, père généralement alcoolique ou absent. On voit ça tout le temps. Les profils psychosociaux sont identiques à part que l’un s’identifie comme protestant et l’autre comme catholique. Beaucoup viennent d’ailleurs de familles mixtes sur le plan religieux, comme Bobby Sands. Ils représentent souvent le noyau dur et essaient de s’affirmer en face de leurs coreligionnaires. »

Dans l’Ulster à feu et à sang, on reste quand même au Royaume-Uni de Thatcher et du mariage de Lady Di avec Charles, héritier du trône britannique.
« Le monde peut partir totalement à vau-l’eau, le mariage royal a lieu dans deux mois et c’est tout ce qui compte. »

« Les Anglais ont toujours excellé à verser de l’huile sur le feu lorsqu’une situation difficile se présentait en Irlande. Que ce soit pendant le soulèvement de Pâques 1916 ou, plus récemment, du Bloody Sunday, durant toute la période de l’Internement aussi, ils ont toujours fourni de formidables outils de propagande pour les mouvements radicaux. […]
L’élection de Bobby Sands au Parlement, puis sa mort au bout de soixante-six jours de grève de la faim, ont constitué les événements médiatiques de cette décennie et les recruteurs de l’IRA doivent aujourd’hui refuser des centaines de jeunes volontaires, hommes et femmes désireux de rejoindre leurs rangs. »

Une curieuse notation de psychologie collective sera réitérée :
« − L’Irlande du Nord n’a jamais connu de tueur en série, m’oppose-t-il.
− C’est vrai. Quiconque ayant ce genre de dispositions aurait pu rejoindre un camp ou l’autre. Torturer et tuer à loisir tout en défendant la "cause". »

« L’Irlande du Nord n’est pas un terreau pour les tueurs en série. En Irlande, si on a des envies de tuer, on rejoint les paramilitaires pour assouvir ses penchants sociopathes. »

Le livre est conçu d’une seule pièce, sans séparation par chapitres ; le style est par périodes syncopé, ou plutôt laconique, déstructuré.
Un curieux fil de mythologie gréco-romaine court tout au long du roman, qui relève la présence toujours notoire du latin dans la langue anglaise (ce qui n’est pas pour indifférer le latiniste contrarié que je suis). Et cela nous permet d’entendre un officier du MI5 citer Horace, Ars poetica, 25 :
« Brevis esse laboro, obscurus fio » (Quand je travaille à être bref, je deviens obscur.)

Sinon, toutes les qualités d’un bon polar, y compris suspense et singularité des péripéties et dénouement.

\Mots-clés : #criminalite #historique #insurrection #polar #politique #terrorisme #violence #xxesiecle
par Tristram
le Sam 23 Oct - 14:47
 
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Sujet: Adrian McKinty
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Italo Calvino

La grande bonace des Antilles

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Apologues et récits 1943-1958
:
Brèves « historiettes » imprégnées par la guerre et le fascisme, mais aussi de fantaisie, de loufoque ; mention spéciale pour Le régiment égaré (alors qu’il défile en ville), et Des regards ennemis (ceux de la guerre, des Allemands, qui reviendraient).
Dans Un général dans la bibliothèque, la commission d’enquête militaire supposée censurer les livres découvre avec la lecture l’inextricable richesse des points de vue, qui rendent toute décision tranchée impossible.
« Cet ordre parvint à la bibliothèque alors que l’esprit de Fedina et de ses hommes était en proie à des sentiments opposés : d’une part, ils découvraient à chaque instant de nouvelles curiosités à satisfaire et prenaient goût à ces lectures et à ces études comme jamais auparavant ils ne l’auraient imaginé ; d’autre part, ils se demandaient quand ils reviendraient parmi les gens et reprendraient contact avec la vie, qui leur apparaissait à présent d’autant plus complexe, presque renouvelée à leurs yeux ; et d’autre part encore, l’approche du jour où ils quitteraient la bibliothèque leur donnait beaucoup d’appréhension, parce qu’il fallait qu’ils rendent compte de leur mission, et, avec toutes les idées qui se mettaient à jaillir dans leurs têtes, ils ne savaient plus comment s’en sortir. »


Récits et dialogues 1968-1984 :
La décapitation des chefs présente un ensemble décapant de quatre variantes sur le thème de la mise à mort périodique des représentants du pouvoir.
« − Le chef des chefs, vous voulez dire ? Dans le panier ?
Ils faisaient signe que oui.
− Voilà. La décapitation. C’est tout à fait ça, justement. La décapitation des chefs. »

La pompe à essence, paru en 1974, met en regard un réservoir de voiture et les réserves planétaires qui s’épuisent.
Les Mémoires de Casanova est le commencement d’un catalogue de situations amoureuses, sur le modèle de Les villes invisibles.
« Kate avait des formes pleines, Hilda était élancée ; en les alternant, je ravivais mon désir, celui-ci ayant tendance à varier autant qu’à se répéter. »

Henry Ford est un fort surprenant entretien…
« Donc, de même que l’écologie naît de la culture qui a produit la pollution, de même le commerce d’antiquités naît de cette culture qui a imposé des objets nouveaux à la place des anciens… »

La dernière chaîne expose l’insolite point de vue d’un zappeur.
« Je suis convaincu qu’il y a un sens dans les événements du monde, que, quelque part en ce moment, est en train de se dérouler une histoire cohérente et motivée dans toute sa série de causes et d’effets, atteignable par nos possibilités de vérification, et qu’elle contient la clé pour juger et comprendre tout le reste. »

« …] il y a une station inconnue qui transmet actuellement une histoire qui me concerne, mon histoire, la seule histoire qui puisse m’expliquer qui je suis, d’où je viens, où je suis en train d’aller. Le seul rapport que je puisse établir en ce moment avec mon histoire est un rapport négatif : refuser les autres histoires, écarter toutes les images mensongères qui me sont proposées. »

La poule de l’atelier est une histoire qui fait contrepoint à l’exposé fordien.
« À soixante ans passés, il avait dû apprendre à faire le quadruple de travail avec les mêmes marges de temps, mais, puisque son salaire ne changeait pas, sa vie n’en subit pas de grands contrecoups, hormis la stabilisation d’un asthme bronchique et l’habitude de s’endormir dès qu’il s’asseyait, en n’importe quelle compagnie ou ambiance qu’il se trouvât. »


\Mots-clés : #nouvelle #politique
par Tristram
le Jeu 21 Oct - 23:52
 
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Italo Calvino

Ermite à Paris – Pages autobiographiques

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Recueil de textes autobiographiques qui commence… par un séjour aux USA, et pas érémitique… Ce journal expédié à ses collègues des éditions Einaudi représente quand même la moitié du livre. Sinon, intéressant regard d’un Italien communiste qui connaît déjà l’URSS, fin des années cinquante ; attrait vif des villes, aussi forte attention aux religions (ici la juive) :
« Le drapeau américain est sur un des côtés de l’autel, comme dans toutes les églises américaines, de n’importe quelle confession (ici, de l’autre côté il y a le drapeau d’Israël). »

Côte Ouest :
« Ces paradis terrestres où vivent les écrivains américains, je n’y vivrais pas, même mort. Il n’y a rien d’autre à faire que se saouler. »

Il y a nombre d’opinions ou d’informations (vraies ou fausses) qui sont piquantes :
« J’oubliais de dire qu’une grande partie des histoires racontées par les guides sur les faits qui se sont passés dans les maisons historiques de New Orleans ont été inventées par Faulkner. Dans sa jeunesse, Faulkner a vécu ici quelques années comme guide en promenant des touristes ; il inventait toutes les histoires qu’il racontait, mais elles ont eu un tel succès que les autres guides ont commencé aussi à les raconter et elles font maintenant partie de l’histoire de la Louisiane. »

Aussi une expérience marquante avec la lutte de Martin Luther King dans le Sud.
Puis, dans la seconde moitié du livre, plus autobiographique encore, Calvino parle de son mentor, Cesare Pavese, et de son rapport à l’écriture :
« Humainement, mieux vaut voyager que rester chez soi. D’abord vivre, ensuite philosopher et écrire. Il faudrait avant tout que les écrivains vivent avec une attitude à l’égard du monde qui corresponde à une plus grande acquisition de vérité. C’est ce quelque chose, quel qu’il soit, qui se reflétera sur la page et sera la littérature de notre temps ; rien d’autre. »

« C’est qu’on ne raconte bien que ce que l’on a laissé derrière nous, que ce qui représente quelque chose de terminé (et l’on découvre ensuite que ce n’est pas du tout terminé). »

Calvino semble parler de choses et de façons différentes à chaque nouvel ouvrage, ce qu’il revendique ici :
« Quant à mes livres, je regrette de ne les avoir publiés chacun sous un nom de plume différent ; je me sentirais plus libre de tout recommencer chaque fois. Comme, néanmoins, je cherche toujours à faire. »

On trouve divers textes, plus ou moins brefs, dont des entretiens, des biographies de commande, et voici comment l’une se termine, qui me paraît légèrement goguenarde :
« L’auteur du Baron perché semble avoir plus que jamais l’intention de prendre ses distances avec le monde. Est-il parvenu à une condition de détachement indifférent ? Le connaissant, il faut croire que c’est plutôt une conscience accrue de toute la complication du monde qui le pousse à étouffer en lui aussi bien les mouvements de l’espoir que ceux de l’angoisse. »

L’expérience politique prend une grande place ; étonnante attitude devant la terrible dérive stalinienne, qu’il qualifie de schizophrénique :
« Tu me demandes : mais si tous, intellectuels, dirigeants, militants, vous aviez ce poids sur la poitrine, comment se fait-il que vous n’ayez pas songé à vous en défaire plus tôt ? »

La réponse est assez choquante, même si je soupçonnais depuis longtemps qu’elle ressortissait de l’aveuglement fanatique :
« …] un révolutionnaire, entre la révolution et la vérité, choisit d’abord la révolution. »

En quelque sorte des "faits alternatifs" ? La fin justifiant tous les moyens…
Ce livre est surtout intéressant pour ceux qui voudraient mieux connaître la politique italienne (communisme et fascisme), mais aussi l’homme Calvino, avec un éclairage de son œuvre ; peu très sur lui à Paris, juste le court texte éponyme du livre – ah ces éditeurs…
« J’ai aujourd’hui soixante ans et j’ai désormais compris que la tâche d’un écrivain consiste uniquement à faire ce qu’il sait faire : pour le narrateur, c’est raconter, représenter, inventer. J’ai cessé depuis plusieurs années d’établir des préceptes sur la manière dont il faudrait écrire : à quoi sert de prêcher un certain type de littérature plutôt qu’un autre si les choses que vous avez envie d’écrire finissent par être complètement différentes ? J’ai mis un petit moment à comprendre que les intentions ne comptent pas, que ne compte que ce que l’on réalise. Alors, mon travail littéraire devint aussi un travail de recherche de moi-même, de compréhension de ce que j’étais. »


\Mots-clés : #autobiographie #lieu #politique #Racisme #voyage #xxesiecle
par Tristram
le Ven 16 Juil - 12:41
 
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Graham Greene

Un Américain bien tranquille

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Le narrateur, Fowler, est un correspondant de presse britannique faisant le reportage de la guerre des Français à Saigon (ce que Greene fit également) ; il est présent depuis des années, se drogue à l’opium et n’envisage pas de jamais quitter le Viet-nam.
« Mes confrères journalistes se faisaient appeler correspondants, je préférais le titre de reporter. J’écrivais ce que je voyais, je n’agissais pas, et avoir une opinion est encore une façon d’agir. »

Son ami Pyle, « un Américain bien tranquille », jeune attaché à la Mission d’aide économique, aussi « chargé de missions spéciales » est retrouvé mort. Phuong, qui fut sa compagne avant de le quitter pour Pyle, revient vivre avec lui.
C’est un aperçu de la guerre contre le Viet-Minh au milieu des « armées privées », comme celle du général Thé (phénomène qu’on reverra souvent, et pas qu’en Lybie) :
« Ce pays était en proie aux barons rebelles : on aurait dit l’Europe du Moyen Âge. »

Il y a aussi un regard intéressant sur les Vietnamiens (et Vietnamiennes) et les Occidentaux à l’époque, la religion syncrétique caodaïste, le travail de journaliste forcément limité par le pouvoir militaire qui contrôle l’information et censure. Même un personnage secondaire comme Vigot, officier de la Sûreté française expert du 421 et de Pascal, devient attachant et caractéristique. Il y a aussi de l’action violente (la nuit dans la tour de guet), du témoignage de guerre…
Mais le thème principal est l’étude psychologique de l’étrange duo Fowler-Pyle ; si le premier est plutôt désabusé et cynique, Pyle est plus naïf et « innocent » (image étonnante a priori, que j’ai également gardée de nombre d’États-Uniens rencontrés lors de mes séjours outre-mer).
« Un homme devient digne de confiance, dit solennellement Pyle, quand on a confiance en lui. »

Cela n’empêche pas cet idéaliste d’œuvrer à la surrection d’une « Troisième Force » afin que la démocratie affronte victorieusement le communisme, et qu’importent les explosifs placés dans la foule. (Greene semble considérer que la guerre d’Indochine n’était pas essentiellement « coloniale ».)
Ce bref roman qui commence par la fin devrait ne pas présenter beaucoup d’intérêt dû au suspense, mais le lecteur comprend que c’est le contraire d’une maladresse lorsqu’il parvient au renversement final : Fowler, qui se targuait d’être et de vouloir rester non « engagé », y viendra à son tour...

\Mots-clés : #colonisation #complotisme #espionnage #guerreduvietnam #politique #psychologique #terrorisme
par Tristram
le Mer 30 Juin - 15:46
 
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Sujet: Graham Greene
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Ahmadou Kourouma

Allah n’est pas obligé

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« Je décide le titre définitif et complet de mon blablabla est Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas. Voilà. Je commence à conter mes salades. »

Après cet incipit, Birahima, un jeune garçon de Togobala (Guinée ; mais la précision géographique a peu d’importance, c’est l’ensemble de l’Afrique occidentale qui peut convenir comme théâtre de ces tribulations) commence à raconter sa vie dans un français laborieux (et savoureux), s’aidant de dictionnaires et d’un lexique de français d'Afrique ; Kourouma donne entre parenthèses la définition des mots peu courants, et c’est peut-être parce que ce texte fut écrit à la demande d’anciens enfants-soldats d’Afrique de l’Est.
« Ces dictionnaires me servent à chercher les gros mots, à vérifier les gros mots et surtout à les expliquer. Il faut expliquer parce que mon blablabla est à lire par toute sorte de gens : des toubabs (toubab signifie blanc) colons, des noirs indigènes sauvages d’Afrique et des francophones de tout gabarit (gabarit signifie genre). Le Larousse et le Petit Robert me permettent de chercher, de vérifier et d’expliquer les gros mots du français de France aux noirs nègres indigènes d’Afrique. L’Inventaire des particularités lexicales du français d’Afrique explique les gros mots africains aux toubabs français de France. Le dictionnaire Harrap’s explique les gros mots pidgin à tout francophone qui ne comprend rien de rien au pidgin. »

« (Au village, quand quelque chose n’a pas d’importance, on dit qu’il ne vaut pas le pet d’une vieille grand-mère. Je l’ai expliqué une fois déjà, je l’explique encore.) »

Birahima est élevé par sa mère infirme puis, devenu orphelin, surtout par la rue : « j’étais un enfant sans peur ni reproche ».
Le principal leitmotiv dans l'aire musulmane, c’est bien sûr que tout dépend d’Allah, qu’il faut célébrer avec fatalisme – mais l’antienne varierait peu sous d’autres cieux monothéistes.
« Les sacrifices, c’est pas forcé que toujours Allah et les mânes des ancêtres les acceptent. Allah fait ce qu’il veut ; il n’est pas obligé d’accéder (accéder signifie donner son accord) à toutes les prières des pauvres humains. Les mânes font ce qu’ils veulent ; ils ne sont pas obligés d’accéder à toutes les chiaderies des prieurs. »

Parti rejoindre sa tante au Liberia avec Yacouba, féticheur et « multiplicateur de billets de banque », il devient enfant-soldat, small-soldier, dans le camp du colonel Papa le bon, une sorte de prêtre inféodé à Taylor, « avec la soutane, les galons, les grigris en dessous, le kalach et la canne pontificale » (nombreux sont les personnages religieux, d'obédience « œcuménique », souvent féminins, qui encadrent les factions).
« La sœur Hadja Gabrielle Aminata était tiers musulmane, tiers catholique et tiers fétichiste. »

Tableau bien documenté de l’horreur délirante de « la guerre tribale » (civile), d’abord au Liberia puis en Sierra Leone, sans concession pour les dirigeants de la sous-région et « leurs troupes d’interposition qui ne s’interposent pas », la diaspora libanaise, les associations de chasseurs traditionnels, et la communauté internationale.
« Comparé à Taylor, Compaoré le dictateur du Burkina, Houphouët-Boigny le dictateur de Côte-d’Ivoire et Kadhafi le dictateur de Libye sont des gens bien, des gens apparemment bien. Pourquoi apportent-ils des aides importantes à un fieffé menteur, à un fieffé voleur, à un bandit de grand chemin comme Taylor pour que Taylor devienne le chef d’un État ? Pourquoi ? Pourquoi ? De deux choses l’une : ou ils sont malhonnêtes comme Taylor, ou c’est ce qu’on appelle la grande politique dans l’Afrique des dictatures barbares et liberticides des pères des nations. (Liberticide, qui tue la liberté d’après mon Larousse.) »

« (la Conférence nationale, c’est la grande foire politique qu’on a organisée dans tous les pays africains vers 1994, au cours de laquelle chacun a raconté ce qui lui passait par la tête). »

Témoignage précis sur le système :
« La première fois que j’ai pris du hasch, j’ai dégueulé comme un chien malade. Puis c’est venu petit à petit et, rapidement, ça m’a donné la force d’un grand. Faforo (bangala du père) ! »

« Le camp était limité par des crânes humains hissés sur des pieux comme tous les casernements de la guerre tribale. »

Épisodes terribles, comme celui de la méthode « Pas de bras, pas d’élections » :
« On procéda aux "manches courtes" et aux "manches longues". Les "manches courtes", c’est quand on ampute les avant-bras du patient au coude ; les « manches longues", c’est lorsqu’on ampute les deux bras au poignet. Les amputations furent générales, sans exception et sans pitié. Quand une femme se présentait avec son enfant au dos, la femme était amputée et son bébé aussi, quel que soit l’âge du nourrisson. Autant amputer les citoyens bébés car ce sont de futurs électeurs. »

Dans ce récit teinté d’oralité et d’autres caractéristiques de la narration africaine, Birahima fait souvent l’oraison funèbre d’enfants-soldats tués, occasion de raconter leur histoire et la façon dont ils furent recrutés.
Partout recommencés, les grigris, les kalach, la corruption, l’anarchie, des « rebelles » aux coupeurs de route et « autres fretins de petits bandits », comme les « sobels » : « C’est-à-dire des soldats dans la journée et des rebelles (bandits pillards) dans la nuit », jusqu’à la sauvagerie extrême.
« Dans les guerres tribales, un peu de chair humaine est nécessaire. Ça rend le cœur dur et dur et ça protège contre les balles. »

« J’ai voulu devenir un petit lycaon de la révolution. C’étaient les enfants-soldats chargés des tâches inhumaines. Des tâches aussi dures que de mettre une abeille dans les yeux d’un patient, dit un proverbe des nègres noirs indigènes et sauvages. […]
"Eh bè, les lycaons, c’est les chiens sauvages qui chassent en bandes. Ça bouffe tout ; père, mère, tout et tout. Quand ça a fini de se partager une victime, chaque lycaon se retire pour se nettoyer. Celui qui revient avec du sang sur le pelage, seulement une goutte de sang, est considéré comme blessé et est aussitôt bouffé sur place par les autres. Voilà ce que c’est. C’est pigé ? Ça n’a pas pitié." »

Yacouba et Birahima, le grigriman et l’enfant-soldat, sont ballotés d'une péripétie à l'autre ; mais chaque flambée de violence est une aubaine pour eux, un regain de prospérité dans un monde en ruine.
« En ce temps-là, les Africains noirs indigènes sauvages étaient encore cons. Ils ne comprenaient rien à rien : ils donnaient à manger et à loger à tous les étrangers qui arrivaient au village. »

Finalement j’ai trouvé peu de romanciers africains qui m’aient convaincu ; mais Ahmadou Kourouma sait transmettre une bonne partie de l’esprit caractéristique de l’Afrique occidentale, notamment celui de la Côte d’Ivoire.
J’ai beau avoir vécu dans les parages et connaître les évènements, j’ai été frappé par le rendu des faits : c’est un livre d’une grande puissance. Heureusement qu’il a été écrit par un Noir, un Africain, parce que d’une autre couleur, d’une autre origine, il aurait été vilipendé, surtout à notre époque de chasse gardée de la parole.
Me reste à lire la suite et fin de ce récit, Quand on refuse on dit non, chronique du retour de Birahima en Côte d’Ivoire.

\Mots-clés : #aventure #enfance #guerre #historique #independance #politique #racisme #Religion #temoignage #traditions #violence #xixesiecle
par Tristram
le Ven 14 Mai - 20:35
 
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Sujet: Ahmadou Kourouma
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Doris Lessing

Dans ma peau

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Ce premier volume (sur deux) de l’autobiographie de Doris Lessing (écrite vers soixante-quinze ans) retrace toute la partie de sa vie en Rhodésie du Sud, 1919 à 1949, soit son enfance et sa jeunesse jusque trente ans. Au début, la clarté des premiers souvenirs étonne, et portrait une petite fille rebelle, révoltée contre ses parents (pourtant dans l’ensemble assez exemplaires) ; cette période est riche en observations sur les enfants et leur éducation (religieuse, britannique), avec une cruauté et une bêtise d’une autre époque – mais avons-nous vraiment gagné au change ?
« J’étais malade pour elle [sa mère], et en même temps folle de haine. »

« Je n’étais pas menacée par la force de mes parents, mais par leur faiblesse. »

Dès qu’elle s’émancipe, répondant à l’appel de la vie, elle pratique l’amour libre avant la lettre.
« Je suis convaincue que certaines filles devraient, à l’âge de quatorze ans, être mises au lit avec un homme de dix ans plus vieux, en sachant que cet apprentissage amoureux prendra fin. »

(Remarque étonnante d’une auteure autrement reconnue comme une féministe, ce qu’elle n’a jamais revendiqué).

Elle ressent très vite l’injustice raciste, s’engage au parti communiste.
C’est la Première Guerre mondiale qui a broyé ses parents comme tant d’autres, et la Seconde se profile…
« Pourtant nous étions encore convaincus que l'avenir du monde dépendait de nous. Il ne nous venait jamais à l’esprit de chercher quelles étaient nos qualifications pour changer définitivement le monde. Ni, en l’occurrence, celles de Lénine. Si on nous avait dit – et si nous avions été disposés à entendre – que nous étions l’incarnation de l’envie, du désir de vengeance, de l’ignorance, nous aurions réagi comme les gens à qui on apprend que tel prêtre est un délinquant, ou un criminel : nous il représente Dieu, et ses qualifications personnelles n’entrent pas en compte. Nous étions convaincus de personnifier les choix de l’Histoire. »

« Longtemps je pensais : eh bien, c’est simple ; si on lit Lénine et Staline jour et nuit, le meurtre politique devient non seulement un devoir, mais un acte héroïque. »

Raconter l’histoire de sa vie est le lieu parfait pour évoquer la perception de la durée :
« Je devais grandir à tout prix, et le plus vite possible… pourtant la condition d’adulte, la liberté semblaient si lointaines, car j’étais encore au stade où la fin de la journée apparaissait comme un horizon inaccessible.
La raison principale, réelle, de la nature mensongère d’une autobiographie, est l’expérience subjective du temps. Du premier chapitre jusqu’à la fin, le livre suit la cadence régulière des années. Même si, par un tour de passe-passe, vous faites des retours en arrière, dans le style de Tristram Shandy, il n’existe aucun moyen de transcrire la différence entre le temps de l’enfance et celui de l’âge adulte − et le rythme distinct de chaque étape d’une vie. Une année avant la trentaine est très éloignée de celle que peut connaître une personne de soixante ans. »

Doris Lessing est une auteure dont le matériau fut souvent l’expérience personnelle, et ce livre explique l’impression de vécu ressentie à la lecture de ses fictions (qu’il faudrait avoir lues avant cet autobiographie), tout en éclairant sur sa manière d’écrire.

\Mots-clés : #autobiographie #politique #xxesiecle
par Tristram
le Lun 1 Mar - 13:36
 
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Sujet: Doris Lessing
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Joseph Conrad

Sous les yeux de l'Occident

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Roman, titre original: Under Western Eyes, paru en langue originale en 1911, 350 pages environ

Spoiler:


Un roman de Conrad de plus composé avec une gestation et un accouchement dans la douleur - deux ans et demi de labeur avec des périodes de plusieurs semaines sans parvenir à aligner deux mots, puis un manuscrit-fleuve de 1350 pages à peu près, retaillé façon bonzaï, puis ré-écrit, calibré pour une parution en feuilleton, et, au bout, Conrad tombe malade et sans le sou, ce qui obéra les dernières révisions et corrections, puis le roman fait un bide à la parution...

[Encore un] grand Conrad, pourtant.
Pessimiste dans sa vision de l'humanité (comme d'habitude), et enfourchant un dada déjà rencontré chez lui (le thème du devoir et de la faute, est-ce assez Lord Jim ?). "Sous les yeux de l'occident" certes, mais Conrad n'a pas la dent moins dure envers la Suisse démocratique qu'envers la Russie tsariste, ni non plus envers l'empire britannique, lequel apparaît sous les traits du narrateur (NB: le "je" d'écriture n'est pas Conrad).  

Saint Pétersbourg, début XXème.
L'autocratie des Romanov, la police politique, le fait de se surveiller en permanence, de prendre toutes les précautions oratoires et comportementales.
Un jeune étudiant, Kirylo Sidorovitch Razumov pioche et bachotte afin de réussir ses études, qui promettent d'être brillantes. Il est orphelin, se soupçonne (c'est une quasi-certitude) bâtard d'un grand de la Cour qui se serait mésallié.
Solitaire, peu bavard, vie sobre.
Un soir, en rentrant chez lui, il y trouve Harlin, un étudiant qu'il connaît vaguement, qui lui déclare avoir commis un attentat terroriste, et le somme de faire pour lui une commission, ce qui bien évidemment compromet notre brillant étudiant, qui risque le pire s'il obtempère.
Que faire ?

Le roman se déroule ensuite en Suisse avant de faire un bref retour en Russie à la fin. Razumov, toujours solitaire mais à présent auréolé de prestige, est en exil dans le quartier russe de Genève, où ses fréquentations révolutionnaires ont pour lui un immense respect. Mais il rencontre la sœur et la mère de Harlin...



Après "tu ne connaîtras jamais les Mayas" d'Apollinaire, "tu ne connaîtras jamais les Russes" de Conrad ?

Roman brillant, dense, sur faux-rythme souvent, faisant passer le chaud et le froid. Les personnages sont campés fortement - et non juste crayonnés pro commoditate au service de l'histoire - et, roulement de caisse claire et coup de cymbales, Conrad -je le note !- nous gratifie (enfin) de quelques caractères féminins [réussis] - au moins quatre, mazette !

Conrad module à merveille l'intensité, joue à saute-chronologie, amène joliment les temps forts du roman, je ne vais pas trop en dire afin de ne pas déflorer l'histoire.
C'est un livre qui m'a laissé méditatif, qui "fait réfléchir" comme on dit bêtement communément.

Troisième partie, chapitre 2 a écrit: Il s'assit. Vus de près, les pommettes fardées, les rides, les petits sillons de chaque côté des lèvres trop rouges le stupéfièrent. Il fut accueilli gracieusement, par un sourire de tête de mort grimaçante:
- Il y a quelque temps que nous entendons parler de vous.

Il ne sut que dire et murmura des syllabes incohérentes. L'effet tête de mort disparut.
- Et savez-vous que tout le monde se plaint de votre réserve excessive ?

Razumov garda un instant le silence, réfléchissant à ce qu'il allait répondre.
- Je ne suis pas un homme d'action, voyez-vous, dit-il d'un air ténébreux, le regard levé vers le plafond.

 Piotr Ivanovitch attendait dans un silence menaçant, à côté de son fauteuil. Razumov se sentit légèrement nauséeux. Quels pouvaient être les liens qui unissaient ces deux êtres ?  Elle, semblable à un cadavre galvanisé issu des Contes d'Hoffman; lui, le prédicateur de l'évangile féministe dans le monde entier, et de plus un ultra-révolutionnaire ! Cette vieille momie peinte aux yeux insondables, et cet homme massif, déférent, au cou de taureau ? ... Qu'est-ce que c'était ? De la sorcellerie, de la fascination ? ..."C'est pour son argent, pensa-t-il. Elle possède des millions !"

les murs et le sol du salon étaient nus comme ceux d'une grange. Les quelques meubles qu'il contenait avaient été dénichés sous les combles et descendus sans même avoir été bien dépoussiérés. C'était le rebut laissé par la veuve du banquier. Les fenêtres, sans rideaux, avaient un aspect indigent, générateur d'insomnies. Deux d'entre elles étaient aveuglées par des stores fripés, d'un blanc jaunâtre. Tout ceci suggérait non la pauvreté mais une avarice sordide.




Mots-clés : #culpabilité #espionnage #exil #politique #regimeautoritaire #terrorisme #trahison #violence #xxesiecle
par Aventin
le Lun 15 Fév - 19:48
 
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Sujet: Joseph Conrad
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John Steinbeck

En un combat douteux

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Pour donner un sens à son existence misérable et sans espoir, Jim rejoint le parti communiste où il est formé dans la clandestinité par Mac ; ils vont accompagner la révolte des saisonniers dans les vergers, en suscitant et organisant la grève.
C’est un peu un mode d’emploi de l’activisme. Au-delà d’une psychologie sommaire mais efficace de la "masse", il s’agit de manipulation, d’exploiter la colère ; Mac s’active à instaurer une discipline, se sert de tout ce qu’il trouve pour approcher le but, rêve de sacrifier quelques personnes pour déclencher la révolution finale.
« ‒ Écoute, voici comment il faut manœuvrer. Si tu veux qu’ils votent une chose, tu dis : "Voulez-vous faire ceci ? " et si tu veux repousser une autre chose, dis : "Vous ne voulez pas faire ceci, n’est-ce pas ?" Et ils voteront non. »

« Supposons qu’ils tuent des hommes. Ce serait avantageux pour la cause. À chaque victime correspondraient dix recrues. »

« ‒ Il n’y a rien à faire, dit Mac durement. Il a été marqué pour le sacrifice. Il faut des victimes, des hommes qui chargent au premier rang pour faire la trouée qui permettra aux autres de sortir de l’abattoir. Nous ne pouvons nous attendrir sur les blessures d’un seul homme, Doc.
‒ Je ne pensais pas aux mobiles, ni aux résultats : je plaignais seulement le pauvre homme. Il a perdu l’estime de soi. C’est une épreuve terrible, Mac.
‒ Je n’ai pas le temps de penser aux sentiments d’un seul homme, dit Mac, sèchement. J’ai trop à faire à m’occuper des foules. »

Le roman revient beaucoup sur la notion de "foule", imprévisible, dangereuse. La démonstration est nuancée par d’autres points de vue, comme Dan, le vieux bûcheron solitaire pour qui le travail a une valeur en soi, ou le docteur Burton, qui veut se faire sa propre opinion.
« Je veux surveiller ces hommes groupés ; ils m’apparaissent comme formant un seul individu nouveau, pas du tout comme des individus réunis. Un homme, dans un groupe, n’est pas lui-même : il est l’une des cellules d’un organisme aussi différent de lui que les cellules de votre corps sont différentes de vous. Je veux voir vivre ce groupe, l’étudier. On a dit : "Les foules sont folles, on ne peut savoir ce qu’elles vont faire." Pourquoi considère-t-on les foules comme des hommes, et non comme des foules ? Presque toujours, une foule agit raisonnablement, en tant que foule. »

C’est une belle figure d’humaniste.
« Je ne crois pas à votre cause, mais je crois aux hommes.
‒ Que voulez-vous dire ?
‒ Je ne sais pas. Je crois qu’ils sont des hommes et non des animaux. Si j’entre dans un chenil et que j’y trouve des chiens affamés, sales, malades, si je peux les soulager, je le fais. Ce n’est pas leur faute s’ils sont ainsi. Vous ne pouvez pas dire : « Ces chiens souffrent parce qu’ils n’ont pas d’ambition, parce qu’ils n’ont pas mis de côté une partie des os qu’on leur jette. » Non. Vous les nourrissez, vous les soignez. C’est cela que je ressens. J’ai une certaine habileté à soulager les hommes. Lorsque j’en vois qui souffrent, je les aide. Je ne réfléchis pas outre mesure. Si un peintre voit une toile nue et qu’il ait des couleurs à sa disposition, il éprouve le besoin de peindre, sans discuter pourquoi il éprouve ce besoin. »

Il y a un côté didactique dans ce "roman", mais il décrit aussi la réalité sociale.
« ‒ Qui sont ces "vigilants", Mac ? demanda Jim. Quelle sorte de types ?
‒ Ce qu’il y a de pis dans la ville. Ceux qui ont brûlé les maisons d’Allemands pendant la guerre. Ceux qui lynchent les nègres. Ils sont cruels à plaisir. Ils aiment faire du mal, et ils appellent ça d’un joli nom : patriotisme, ou protection de la Constitution. Les patrons se servent d’eux et leur disent : "Il faut protéger les gens contre les communistes." Alors, ils brûlent les maisons et torturent les gens, sans courir de danger. C’est tout ce qu’il leur faut. Ils sont lâches. Ils tirent embusqués ou ils attaquent les autres à dix contre un. »

« Cette vallée est organisée. Très bien organisée. C’est facile lorsque quelques hommes seulement contrôlent la terre, l’argent et la justice. Ils peuvent réclamer de l’argent prêté, ils peuvent corrompre, ils peuvent faire condamner ceux qui les gênent. »

Mac et Jim essaient de se résumer à des outils froids et calculateurs pour user d’autorité et de persuasion (oratoire notamment).
Scène remarquable où figurent simultanément un communiste tué et un cochon qu’on abat !
« ‒ Ce n’est rien, dit Burton ; ils tuent un cochon : un des camions l’a amené tout à l’heure, vivant. Apportez-moi le cadavre. »

Le nœud essentiel :
« Vous savez que j’accomplis une tâche et que tous les moyens me sont bons. »

« ‒ Vous ne devriez penser qu’au résultat, Doc, dit Jim. De toutes ces luttes sortira du bien qui justifie les moyens.
‒ Jim, je voudrais en être sûr. Si j’en crois ma jeune expérience, la fin n’est jamais très différente des moyens, au moins quant à sa nature. Bon Dieu, Jim, il ne peut naître que violence d’une chose édifiée dans la violence.
‒ Il n’y a pas de commencements, dit Burton, ni de fins. Il me semble que l’homme s’est engagé dans une lutte terrible, aveugle, pour s’arracher à un passé dont il ne se souvient pas, vers un futur qu’il est incapable de prévoir et de comprendre. L’homme a affronté et vaincu tous les ennemis possibles, à l’exception d’un seul. Il est incapable de remporter une victoire sur lui même. L’humanité se déteste elle-même. »


\Mots-clés : #mondedutravail #politique #social #xixesiecle
par Tristram
le Dim 31 Jan - 12:26
 
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Antonio Lobo Antunes

Le Manuel des inquisiteurs

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Un propriétaire terrien, Francisco, monsieur le docteur, ministre proche de Salazar avant l’arrivée au pouvoir des « communistes », a été quitté par son épouse Isabel pour un financier. L’homme de pouvoir sera finalement interné, cancéreux et moribond :
« …] le pantin dont il semblait que le moteur détraqué d’une tondeuse à gazon se disloquait dans sa poitrine, mon père qui un an après la révolution s’obstinait à attendre les communistes dans le domaine dévasté, jouant du piano au milieu du salon dans une
le saint transformé en un mikado de tibias, en une paire de narines dilatées, en un fantoche sans mérite, et moi malgré tout attendant une parole sans savoir laquelle et qui ne venait pas, qui ne viendrait jamais, d’autant que le médecin m’a expliqué qu’il ne fallait pas y songer en me montrant des analyses et sur des radios des taches qu’il a entourées de son stylo avec un soin didactique [… »

Il a un fils, João, un faible vite spolié par la famille de sa femme, Sofia.
« ‒ Il n’y a plus rien qu’ils puissent me prendre
et les eucalyptus qui s’avançaient vers lui à travers une cohue de grenouilles, les eucalyptus qui occuperont de leurs coassements le domaine tout entier si les cousins de Sofia et le secrétaire du tribunal ne viennent pas m’expulser un de ces jours [… »

Longues phrases heureusement scandées de renvois à la ligne, rendant les ressassages et digressions d’un flux de conscience ininterrompu, des monologues aussi, chaque « récit » alternant avec un « commentaire » d’un des protagonistes ou proches impliqués, non sans allers-retours dans le temps. Ce procédé dans la lignée de Joyce et Woolf est toujours exigeant du lecteur, mais c’est ici une réussite qui n’empêche pas ce dernier d’identifier les personnages et leurs rapports autour de la figure de pouvoir ; de plus, une certaine évolution fixe l’attention dans l’entendement de révélations successives. (À déplorer malheureusement des fautes et coquilles, d’autant plus gênantes dans ce genre de texte.)
Outre les répétitions constantes, tels le cigarillo et les bretelles élastiques du ministre, des sortes de refrains ponctuent le cours du texte qui paraît parlé ; voici un de ces leitmotive temporaires, pour le coup empreint de poésie :
« ‒ Il n’existe rien au monde de plus lent que les troupeaux et les nuages »

Suivent donc la cuisinière, que monsieur le docteur saillit comme quelques autres, le vétérinaire qui devra assister cette dernière lorsqu’elle donnera le jour à Paula, (demi-)sœur de João, puis sa nourrice, et encore son amant César à qui cela vaudra une raclée, Dona Albertina, Titina la gouvernante, puis Lina sa soignante, qui se trouve connaître João expulsé du domaine…
« la clarté de Setúbal à travers les stores pareille à la lumière ambrée de la morgue où le Christ avec une tête de trafiquant de drogue mort d’overdose attend son autopsie sur le mur, les rideaux semblables à des tentures mortuaires, sur le marbre de la commode des boîtes et des brosses comme des os alignés pour l’examen du médecin légiste, ma femme s’affalant doucement comme une pieuvre s’endort, plongeant ses tentacules dans le sable des draps [… »

« …] même si à neuf ou dix ans je ne savais pas très bien ce que signifiait mourir, mourir c’était une personne mal élevée allongée avec ses chaussures sur un lit sans que personne ne lui en veuille d’abîmer le couvre-lit avec ses talons, c’était un visage couvert d’un foulard avec dessus des mouches à viande par dizaines et puis après on soupirait, on mangeait des sandwichs et on l’emmenait pour la punir dans un internat où elle n’abîmerait pas les couvre-lits ou bien on la remettait aux Gitans chez qui tout est déjà abîmé, les femmes, les mules et leur vie [… »

« ‒ Elle dit que c’est la fille de monsieur le ministre elle dit qu’elle veut parler à son père et dehors la ville aux veines ouvertes charriant des généraux de bronze, des pigeons et des laiteries vers le Tage, des pavillons avec des moteurs à gasoil de rive en rive dans une lenteur de frégates [… »

« …] remonte le ressort du perroquet de feutre qui piaille durant cinq minutes en oscillant d’arrière en avant avec un air de béatitude confuse
‒ Qui commande ? Salazar Salazar Salazar
de plus en plus lentement jusqu’à finir par se taire au milieu de la phrase et de sa danse en une expression d’attardé [… »

Autre personnage marquant : Romeu l’innocent, qui rêve des caravelles chères à Ántonio Lobo Antunes, est amoureux de Paula.
« ma mère lissant le costume avec le fer à repasser, soulignant les plis, vérifiant les boutons, nettoyant une tache de moisi avec l’élixir pour les dents, rangeant l’épingle de la cravate dans un petit sac de toile et le mélangeant aux oignons pour tromper les voleurs, branchant la télévision et moi en pyjama en train d’attendre la soupe tandis que la taverne s’assombrissait, que le fleuve s’assombrissait, qu’on allumait des torches autour de la potence et sur les caravelles de l’Infante, que les bœufs transportaient le canon en labourant l’écume avec l’araire que faisaient leurs cornes, la pendule clamant dix heures et ma mère sans interrompre son ouvrage au crochet
‒ Romeu au lit
un divan rembourré d’épis avec un chien en velours sur l’oreiller et ma mère refrénant la pendule qui, si on la laissait faire, saignait comme un porc la nuit entière
‒ Tu as ton chien-chien Romeu ? »

« …] une femme qui passait ses journées à protéger son fils des gamins de l’école, des vauriens de la taverne qui lui enfilaient une bouteille de gnôle dans les mains et lui baissaient le pantalon pour voir je ne sais quoi ou plutôt je pense ne pas le savoir mais je n’en suis pas sûre ou bon d’accord je le sais écrivez dans votre livre que je le sais et que ça ne vaut pas la peine d’en parler, la clique de la taverne le saluant sous des applaudissements, suffoquant d’hilarité [… »

Il apparaît que toutes ces paroles sont des réponses aux interrogations d’un écrivain qui se documente :
« D’ailleurs ce que Paula a raconté ne me concerne pas ni ne m’intéresse, ce n’est pas la peine de fouiller dans votre serviette, de me montrer ces papiers car j’ai d’autres chats à fouetter et je ne vais pas les lire, ou bien vous me croyez ou bien vous ne me croyez pas et vous avez déjà beaucoup de chance que je parle avec vous parce que s’il prenait à Adélaïde de feuilleter votre livre et qu’elle tombe sur mon nom et sur les mensonges de Paula à mon sujet je suis fichu [… »

Cette galerie de portraits reprend l’histoire portugaise récente, politique et sociale (fascisme, guerre d’Angola), caricaturée jusqu’au grotesque.
Le style (en flux jusqu’à atteindre des acmés, transe du beat), les métaphores (les images font fréquemment référence aux précédentes) sont puissants :
« ‒ C’est celui-là ?
un chalutier qui cheminait sur l’eau comme un apôtre en troublant les albatros, les vagues qui plissaient et déplissaient leur front soucieux, un rot du sergent qui sonnait comme un cri de l’âme, comme un discours de cirrhose et de solitude, le major montrant le carnet à l’homme au chapeau que je connaissais sans me souvenir d’où
‒ C’est celui-là monsieur le ministre »

« un drapeau sur le mur, la carte du Portugal, des étagères de livres, des téléphones, des piles de lettres, le lion chromé du presse-papiers s’élançant sur un cendrier pris au dépourvu, le gaillard âgé qui vu de près, avec ses verres lui grossissant les orbites, donnait l’impression que ses cils étaient des petites pattes d’insecte en train de s’agiter, que ses yeux allaient se mettre à courir hors de son visage, cavaler de sa veste vers son pantalon, de son pantalon vers le sol et se tapir sous un meuble comme des cafards, attendant que je parte pour retourner à leur place près du nez, ses doigts humides sur le nard, sur ma main, sur mon épaule, tâtant les tendons de mon cou en une supplique infantile »

« …] les prisonniers, des paniers percés comme moi ici, des cageots frottés de peau, des cages de côtes disloquées qui voyaient le sable et la mer à travers les murs [… »

Mademoiselle Milá, jeune maîtresse du ministre auquel elle rappelle son épouse,
« …] si encore elle avait été intelligente, si elle avait été sympathique mais elle ne l’était pas, c’était un lambeau de timidité, un pudding de stupeur, un frisson de trouille. »

dona Dores sa mère,
« ‒ Tu n’aimes pas les poupées Dores ?
j’aimerais les poupées si elles étaient vivantes, mais les poupées mortes m’épouvantent surtout si elles continuent à battre des paupières, si elles continuent à répéter
‒ Maman
ma marraine penchant la poupée en avant et en arrière, et la poupée de battre des paupières et de répéter
‒ Maman »

puis le concierge acariâtre, ensuite le fourrier chauffeur du ministre, qui participa à l’assassinat du général d’aviation Humberto Delgado et de sa compagne (opposé au régime) :
« …] il était là mon oncle au fond du puits où nous l’avons trouvé un jour, nous nous sommes penchés et nous sommes tombés tout en bas sur son visage qui nous souriait, des fois en me rasant le matin je me heurte à ses dents bleues en train de ricaner au fond de mon miroir, une rangée de dents bleues et usées sur des gencives tout aussi bleues qui me narguent [… »

Avec le passage sur les vieilles, l’évocation du ministre impotent constitue un sommet :
« ‒ Pipi monsieur le docteur pipi on ne veut certainement pas salir son petit pyjama tout propre n’est-ce pas monsieur le docteur ?
des mains qui me lèvent, me couchent, me lavent, me donnent à manger, me coincent un vase de nuit entre les jambes, moi m’écoulant de moi-même en un cliquetis d’osselets, et elles de me pincer le menton avant de s’éloigner contentes, le long du couloir, m’emportant avec elles dans le vase de nuit »

« ‒ Petit bouillon monsieur le docteur un excellent petit bouillon aux légumes passés au presse-purée, un filet de merlan frit sans aucune arête que j’ai passé une demi-heure à enlever mon chameau, une petite poire cuite, celle-là pour papa allez on y va celle-là pour maman plus vite que ça celle-là pour moi car le diable t’emporte vieillard si je n’en mérite pas une aussi celle-là c’est pour votre couillon de fils pour qu’il ne vous trouve pas maigre le jour de la visite on ne va pas effrayer son fiston avec une frimousse de crève-la-faim on ne va pas effrayer son fiston avec une frimousse de momie on va être doux comme un agneau monsieur le docteur avalez nom d’un sacré petit bonhomme ne me fermez pas ces dents avalez vas-tu avaler ou non garnement ? »

L’aspect halluciné qu’atteint par moments le texte m’a fait penser à une des sources, ibérique, (ou à un flux commun) du macabre voire du réalisme magique sud-américain.

\Mots-clés : #corruption #historique #politique #regimeautoritaire #vieillesse #xixesiecle
par Tristram
le Mar 19 Jan - 21:27
 
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Sujet: Antonio Lobo Antunes
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QIU Xiaolong

Encres de Chine

Tag politique sur Des Choses à lire Encres10

Troisième polar avec l’inspecteur principal Chen, également poète et cadre du Parti, qui, plongé dans une traduction, suit de loin l’enquête sur le meurtre d’une ancienne garde rouge (mouvement étudiant utilisé puis opprimé par Mao) ayant été liée à un écrivain et traducteur victime de la Révolution culturelle.
« Peiqin avait remarqué que dans l’histoire de la littérature chinoise contemporaine, la plupart des intellectuels de formation universitaire étaient devenus traducteurs plutôt qu’écrivains, pour des raisons politiques faciles à comprendre. »

Ce livre paru en 2004 donne des vues très intéressantes sur la Chine en pleine évolution des années quatre-vingt-dix, sur la vie difficile des Shanghaïens dans de minuscules logements vétustes des années trente (tels ceux de l’architecture traditionnelle shikumen, « caractéristique de l’époque des concessions étrangères ») sans eau courante mais pot de chambre de rigueur, se nourrissant de plats cuisinés par les nombreux restaurants et petits commerces (les pousses d’oignon qui apparaissent dans différents plats sont vraisemblablement des cébettes). Ils croisent les Messieurs Gros-Sous, les nouveaux riches d’un capitalisme coexistant avec le socialisme…
« Le complexe New World serait peut-être à l’image de la Chine d’aujourd’hui, pleine de contradictions. Au-dehors, le système socialiste, sous l’autorité du Parti communiste ; à l’intérieur, le capitalisme sous toutes ses formes. La combinaison des deux pouvait-elle fonctionner ? Peut-être. Personne ne pouvait le dire, mais jusqu’à présent, cela marchait plutôt bien, malgré la tension entre les deux systèmes. Et malgré le prix à payer : l’écart toujours plus grand entre riches et pauvres. »

« Mais les autorités du Parti avaient dû se rendre compte que plus on tentait de retenir les dissidents au pays, plus on attirait l’attention sur eux à l’étranger. Une fois hors de Chine, ils cessaient d’être un centre d’intérêt, même temporaire. »

« Mais le camarade Deng Xiaoping avait sans doute eu raison d’affirmer qu’il fallait d’abord permettre à quelques Chinois de devenir riches dans la société socialiste, et qu’ensuite les richesses accumulées par eux "s’écouleraient peu à peu" vers les masses. »

(Refrain toujours repris, et aussi peu avéré, de la pseudo-théorie économique du ruissellement.)
Ces classes montantes, fortunées, élitistes, friandes de « petites secrétaires » et adeptes de la « consommation ostentatoire », ne sachant comment dépenser leur argent sont attirées par un décor rappelant « l’âge d’or » traditionnel, qui leur sert de référence culturelle ; c’est finement observé, et peut être constaté dans nombre d’autres sociétés (notamment au Moyen-Orient y compris Israël, et sans doute partout où infuse l’occidentalisme prospère).
De même j’ai retrouvé des aspects similaires et typiques des sociétés mal rétablies de l’assujettissement à un État omnipotent :
« ‒ Bah, c’est cela, un restaurant d’État, dit Gu. Bénéfices ou pas, les gens qui travaillent ici reçoivent le même salaire. Ils se fichent des désirs des clients. »

Les préoccupations chinoises ne sont pas toujours spécifiques à cette société :
« Il n’aimait pas cet aspect des réformes économiques de la Chine. Comment se débrouillaient ceux qui n’avaient ni argent ni relations ? La direction d’un hôpital aurait dû manifester un peu d’humanité. »

« Dans les années quatre-vingt-dix, des millions de paysans jugeaient impossible de rester dans leurs villages reculés, quand ils découvraient à la télévision le mode de vie des gens de la classe montante dans les villes de la côte. Malgré les efforts du gouvernement pour équilibrer le développement des villes et des campagnes, un clivage inquiétant s’était formé entre riches et pauvres, urbains et ruraux, habitants de la côte et habitants de l’intérieur des terres – conséquence des réformes économiques lancées par Deng Xiaoping dix ans plus tôt. »

« Un nouveau type de relations sociales semblait s’être développé, une sorte de toile d’araignée dont les fils reliaient les personnes en fonction de leurs intérêts. Chaque fil était dépendant des autres. »

L’évocation de Le Docteur Jivago de Boris Pasternak a aussi été développée par Qiu Xiaolong dans sa nouvelle La Bonne Fortune de Monsieur Ma : c’est l’histoire d’un petit libraire condamné à trente ans de prison pour avoir en rayon ce roman.
Ce livre m'a intéressé, et si la suite de la série "inspecteur Chen" me déçoit, je me pencherai sur les nouvelles de la Cité rouge.

Mots-clés : #historique #polar #politique #regimeautoritaire #revolutionculturelle #social
par Tristram
le Mer 30 Sep - 16:49
 
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Sujet: QIU Xiaolong
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