Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Des Choses à lire
Visiteur occasionnel, épisodique ou régulier pourquoi ne pas pousser la porte et nous rejoindre ou seulement nous laisser un mot ?

Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

Le deal à ne pas rater :
Trottinette électrique pliable 100MAX Urbanglide 10 » 350W à ...
249.99 €
Voir le deal

La date/heure actuelle est Ven 7 Oct - 7:51

133 résultats trouvés pour deuxiemeguerre

Romain Gary

Les Cerfs-volants

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Les_ce10

Roman dédicacé À la mémoire.
Ludovic raconte son enfance avec son oncle et tuteur, Ambroise Fleury, le « facteur timbré » de Cléry, passionné de cerfs-volants et pacifiste convaincu, jusqu’à sa première rencontre avec Lila, Élisabeth de Bronicka, une fillette polonaise. Lui est doté d’une mémoire exceptionnelle, et l’attend quatre ans avant qu’elle ne revienne en vacances dans sa Normandie native. Nous sommes à la fin de l’entre-deux-guerres, la France ne s’inquiète guère des montées fascistes en Europe et ne croit pas à la Seconde, tandis que Ludo rend visite à Lila dans son pays.
De retour, Ludo est comptable au Clos Joli, restaurant trois étoiles de Marcellin Duprat, puis monte à Paris et rencontre Mme Julie Espinoza, vieille maquerelle juive se préparant à l’occupation allemande – rompue à la survie, elle organise un réseau de résistance.
Puis c’est l’Occupation, puis la Résistance, la France qui ne capitule pas. Ludo en est, toujours avec son amour inguérissable, entretenant la mémoire de Lila, dont il n’a pas de nouvelle dans la Pologne dévastée ; Duprat résiste à son étrange manière, Mme Espinoza est devenue madame Esterhazy. Gary fait valoir la fantaisie, la « folie », la « déraison » à conserver sous l’empire nazi.
« Je ne savais pas encore que d’autres Français commençaient à vivre comme moi de mémoire, et que ce qui n’était pas là et semblait avoir disparu à tout jamais pouvait demeurer vivant et présent avec tant de force. »

Les personnages sont excellemment campés, que ce soit le « facteur timbré », d’une famille de « victimes de l’enseignement public obligatoire », ou Stanislas de Bronicki, aristocrate (il est beaucoup question d’esprit de caste) et « financier de génie », joueur toujours au bord de la ruine et père de Lila, ou encore celle-ci, surtout occupée à « rêver d’elle-même ».
« – Je peux encore tout rater, disait Lila, je suis assez jeune pour ça. Quand on vieillit, on a de moins en moins de chances de tout rater parce qu’on n’a plus le temps, et on peut vivre tranquillement en se contentant de ce qu’on a raté déjà. C’est ce qu’on entend par "paix de l’esprit". Mais quand on n’a que seize ans et qu’on peut encore tout tenter et ne rien réussir, c’est ce qu’on appelle en général "avoir de l’avenir"… »

Ludo retrouve Lila, qui a survécu avec les siens, les entretenant par des liaisons vénales (comme sa mère auparavant) ; puis il s’avère qu’elle fait partie d’un complot contre Hitler (elle sera tondue à la Libération).
Ambroise fait voler des cerfs-volants en forme d’étoile jaune en signe de protestation contre la rafle du Vél d'Hiv, et sera déporté.
« Je permettais à Patapouf de dormir avec moi, car au sol, un cerf-volant a besoin de beaucoup d’amitié ; il perd forme et vie à ras de terre et se désole facilement. Il lui faut de la hauteur, de l’air libre et beaucoup de ciel autour pour s’épanouir dans toute sa beauté. »

« Il [Ambroise Fleury] se méfie des grands élans et il trouve que les hommes doivent tenir même leurs plus nobles idées au bout d’une solide ficelle. Sans ça, selon lui, des millions de vies humaines vont se perdre dans ce qu’il appelle "la poursuite du bleu" [celui du ciel, où se perdent les cerfs-volants]. »

« Le comique a une grande vertu : c’est un lieu sûr où le sérieux peut se réfugier et survivre. »

« Tout incroyant que j’étais, je pensais à Dieu souvent, car c’était un temps où, plus que jamais, l’homme avait besoin de toutes ses plus belles œuvres. »

« Et si le nazisme n’était pas une monstruosité inhumaine ? S’il était humain ? S’il était un aveu, une vérité cachée, refoulée, camouflée, niée, tapie au fond de nous-mêmes, mais qui finit toujours par resurgir ? »

« Le cerf-volant demande beaucoup d’innocence. »

Évidemment, les cerfs-volants c’est la liberté, Ludo un engagement à se souvenir, et Lila c’est la France (entr’autres) ; tout cela est un peu daté, a un petit côté "ancien combattant" (ce que fut Gary) – mais on oublie si vite.

\Mots-clés : #antisémitisme #deuxiemeguerre #devoirdememoire
par Tristram
le Ven 9 Sep - 12:57
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Romain Gary
Réponses: 96
Vues: 4829

Vassili Grossman

Carnets de guerre : de Moscou à Berlin, 1941-1945

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Carnet10

Le livre est composé d’extraits des carnets remplis par Vassili Grossman pendant le conflit entre l’URSS et l’Allemagne nazie, enrichis de lettres et d’articles, l’ensemble étant  mis en contexte par l’historien Antony Beevor.
Dès les débuts de l’invasion en juin 1941, Vassili Grossman se porte volontaire pour aller au combat. Il est refusé en raison de son piètre état physique.  En revanche, il est accepté comme correspondant de guerre de « Krasnoïa Zvezda », « L’Etoile rouge », journal officiel de l’Armée rouge.
La débâcle de 1941
Il part pour le front en début août à Goumel et Briansk. Il assiste, catastrophé, à l’effondrement de l’armée soviétique et échappe de peu à deux encerclements, surpris par la vitesse à laquelle les panzers foncent sur Moscou. Le récit de l’évacuation en urgence de la ville d’Orel est à proprement parler surréaliste :
« Toute la nuit la ville est en effervescence, des voitures, des charrettes filent à toute allure sans s’arrêter. Au matin, la ville est toute entière envahie d’effroi, d’agonie, comme une éruption de typhus. ».


« Je pensais savoir ce qu’est une retraite, mais une chose pareille, non seulement je ne l’avais jamais vue, mais je n’en avais pas même l’idée. L’Exode ! La Bible ! »


Lors du repli sur Moscou, Grossman fait une halte émouvante à Iasnaïa Poliana, le domaine de Tolstoï
« La tombe de Tolstoï. Au dessus d’elle les avions de chasse hurlent, les explosions sifflent. En cet automne majestueux et calme. Comme c’est dur. J’ai rarement ressenti une douleur pareille. »


Quelques jours plus tard, le général Guderian y installera son QG pour diriger la prise de Moscou.
Finalement, c’est le facteur climatique qui va sauver la capitale. Dès le début d’octobre, la succession de quelques jours de gel et de dégel entraîne le phénomène de la « rapoutitsa », saison des boues, qui enlise littéralement les véhicules blindés allemands.
« Une pareille gadoue, personne n’en a vu, c’est sûr : la pluie, la neige, une soupe, liquide, un marécage sans fond, une pâte noire, touillée par des milliers et des milliers de bottes, de roues, de chenilles. »


Stalingrad
Grossman est envoyé à Stalingrad en août 1942. Il va couvrir une grande partie de la fameuse bataille.  Expérience majeure en ce qui le concerne et pour tous ceux qui l’ont vécu. Ses récits sont passionnants. Le correspondant interroge aussi bien les officiers supérieurs que les simples soldats, s’intéresse aux pilotes de chasse, aux snippers, aux tankistes….
Grossman fournit probablement le témoignage le plus véridique et le plus poignant du terrible affrontement sur les rives de la Volga. Ses reportages sont attendus avec impatience par tous les militaires, ce qui le protège d’un Staline qui ne l’aime pas. Il se plaint néanmoins des modifications que l’on fait dans ses articles :
« Mais si tu voyais comment on coupe et comment on défigure [mes textes], comment on va même jusqu’à ajouter des phrases entières à mes pauvres articles, tu serais à coup sûr navrée plutôt que réjouie de ce que mes articles, finalement voient le jour. »


Toutefois, au printemps  43, au moment de la contre-attaque, Grossman est écarté de Stalingrad et envoyé dans le sud en Kalmoukie.  Il vit très mal cet éloignement d’une ville où il laissait une partie de son âme :
« Au soir du Nouvel An nous quittons Stalingrad, nous appartenons désormais au front sud. Quelle tristesse ! D’où me vient ce sentiment de séparation ? Pas une fois je ne l’avais éprouvé à la guerre. »


Lors du séjour en Kalmoukie, Grossman s’intéresse à la façon dont a été vécue l’occupation allemande pour ce peuple qui vient d’être libéré. Il y a des informations intéressantes sur la façon dont les occupants avaient modifié les programmes scolaires.

La reconquête, la découverte de l’extermination des juifs
Grossman va suivre les armées dans leur reconquête du territoire envahi, puis de la Pologne et enfin de l’Allemagne jusqu’à la chute de Berlin.
Il découvre, avec épouvante, l’ampleur des massacres juifs : ceux de Babi Yar à Kiev et ceux de Bertidchev qui le marquent personnellement puisque sa mère fait partie des victimes. Grossman s’en doutait mais il a confirmation sur place.
« Et il n’y a plus personne à Kazary pour se plaindre, personne pour raconter, personne pour pleurer. Le silence et le calme règnent sur les corps des morts enterrés sous des tertres calcinés, effondrés et envahis d’herbes folles. Ce silence est plus terrible que les larmes et les malédictions. Et il m’est venu à l’esprit que, de même que se tait Kazary, les Juifs se taisent dans toute l’Ukraine. »


Plus tard, c’est la découverte des camps de Maïdanek  et de Treblinka. Là encore, son témoignage est capital.
« La terre rejette des fragments d’os, des dents, des objets, des papiers, elle refuse de garder le secret. Et des objets s’échappent de la terre, de ses blessures mal refermées. »


Impossible de tout dire, mais il y a également des pages étonnantes sur la bataille de Berlin.
Grossman n’hésite pas à parler, malgré de grands risques, de sujets qui « fâchent » : le comportement de soudard d’une partie de l’armée qui est saoule nuit et jour, tue les civils, pille sans vergogne, viole les femmes… Les témoignages sont accablants, en particulier des Russes qui avaient été emmenés en otage et qui sont considérés comme des traites.


Mots-clés : #deuxiemeguerre #historique
par ArenSor
le Jeu 14 Juil - 14:04
 
Rechercher dans: Écrivains Russes
Sujet: Vassili Grossman
Réponses: 18
Vues: 2259

Kurt Vonnegut, jr

Nuit Mère

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire 41rtme10

(Déjà lu dans la traduction de 1976 avant celle-ci, de 2016. J’ai comparé certains passages des deux traductions, et celui que je cite juste après l’ouverture du fil est globalement identique dans les deux versions, comme Nadine les a montrées. J’avais oublié de répondre à Bédoulène : c’est le moment où la belle-sœur du narrateur préfère, avant de partir dans la débâcle devant l’armée russe, supprimer son vieux chien gâté.)
Nadine, il me semble que le titre porte une majuscule, et même deux, comme celui en anglais, et puisqu’il est inspiré du Faust de Goethe, tel que cité dans la « Note de l’éditeur ». Le même « éditeur » déclare :
« Et, sur ces propos relatifs au mensonge, je risquerai d’avancer l’opinion que les mensonges prononcés au nom de l’effet artistique (au théâtre, par exemple, et dans les confessions de Campbell, peut-être) sont parfois, dans un sens plus profond, les formes de vérités les plus envoûtantes. »

Dans son introduction, Vonnegut rappelle son expérience vécue de la guerre en Allemagne, et donne une morale de l’histoire qu’il raconte :
« …] nous sommes ce que nous feignons d’être, aussi devons-nous prendre garde à ce que nous feignons d’être. »

Il précise de plus :
« Si j’étais né en Allemagne, je suppose que je serais moi-même devenu nazi, bousculant les juifs et les gitans et les Polonais, laissant des paires de bottes dépasser des congères, me réchauffant grâce à mes entrailles secrètement vertueuses. Ainsi va la vie. »

Les confessions de Howard W. Campbell Jr. est un document rédigé par celui-ci en manière de témoignage sur le Seconde Guerre mondiale tandis qu’il est emprisonné à Jérusalem en attendant son jugement.
« J’étais un radio-propagandiste nazi, un odieux et habile antisémite. »

« Sous quel motif voulaient-ils me juger ? Complicité pour le meurtre de six millions de juifs. »

États-unien élevé en Allemagne et y vivant à la déclaration de guerre, ses « émissions transmettaient d’Allemagne des informations codées » à l’intention des services de renseignement américains, et c’était donc un agent états-unien – mais c’est impossible à prouver.
Ce livre, qui ne se rattache effectivement pas au genre SF, mais plutôt espionnage, est très dense (on pourrait en citer d’innombrables extraits). Sur un ton ironique, paraissant proche du cynisme, l’humour macabre n’émousse pas les pointes groupées contre la culture occidentale, frappant à répétition là où ça fait mal. Les nombreux personnages évoqués sont autant de facettes de l’ignominie humaine.
« −Vous êtes le premier homme dont j’ai connaissance, me disait Mengel ce matin, qui ait mauvaise conscience de ce qu’il a fait pendant la guerre. Tous les autres, quel que soit leur camp, quoi qu’ils aient fait, sont persuadés qu’un homme bon n’aurait jamais pu agir autrement. »

Le thème central est donc celui des conséquences effectives de sa "couverture" de zélateur nazi ; ainsi s’exprime son beau-père, qui l’a soupçonné :
« − Parce que vous n’auriez jamais pu servir l’ennemi mieux que vous nous avez servis, nous. J’ai pris conscience que presque toutes les idées qui sont aujourd’hui les miennes, qui m’ôtent tout scrupule vis-à-vis de tout ce que j’ai pu ressentir ou faire dans ma vie de nazi, me viennent non pas de Hitler, non pas de Goebbels, non pas de Himmler… mais de vous. (Il me prit la main.) Vous seul m’avez empêché de conclure que l’Allemagne était devenue folle. »

La femme de son ami Heinz (qu’il va trahir) :
« Les gens qu’elle estimait réussir dans ce meilleur des mondes, après tout, se voyaient récompenser pour leur savoir-faire en matière d’esclavage, de destruction et de mort. Je ne considère pas ceux qui travaillent dans ces domaines comme des gens qui réussissent. »

Campbell est écrivain à l’origine, et voici un de ses poèmes :
« Un énorme rouleau compresseur approcha,
Le soleil s’en trouva éclipsé.
Il passa sur les gens couchés là ;
Personne ne voulait y échapper.
Ma bien-aimée et moi contemplions sidérés
Le mystère de ce destin de sang.
“Couchez-vous, criait l’humanité,
Cette machine est l’Histoire de notre temps !”
Ma bien-aimée et moi nous enfuîmes,
Bien loin des rouleaux compresseurs,
Nous partîmes vivre sur les cimes,
À l’écart de ces temps de noirceur.
Devions-nous rester en bas pour mourir ?
Mais non, la vie nous retenait !
Nous sommes descendus voir ce qu’était devenue l’Histoire ;
Et bon sang, comme les cadavres empestaient. »

Il a donc vécu le grand amour avec sa femme Helga, Une nation à deux, titre d’une de ses pièces, sans se préoccuper des horreurs de la guerre, de la folie schizophrène de l’époque.
« J’avais espéré, comme radiodiffuseur, me limiter au burlesque, mais nous vivons dans un monde où le burlesque est un art difficile, avec tant d’êtres humains si réticents à rire, si incapables de penser, si avides de croyance et de rogne et de haine. Tant de gens voulaient me croire ! »

« Je doute qu’il ait jamais existé une société sans sa part de jeunes gens fort avides de faire l’expérience de l’homicide, pourvu que les sanctions impliquées ne fussent pas trop graves. »

« Je n’ai jamais assisté à une démonstration aussi sublime de l’esprit totalitaire, un esprit que l’on pourrait assimiler à un mécanisme d’engrenage dont les dents ont été limées au hasard. Une machine à penser équipée d’une dentition si chaotique, alimentée par une libido moyenne voire inférieure, tourne avec l’inanité saccadée, bruyante et tape-à-l’œil d’un coucou de l’enfer. […]
Les dents manquantes, bien sûr, sont des vérités simples, évidentes, des vérités accessibles et compréhensibles même pour un enfant de dix ans, dans la majorité des cas. Le limage volontaire de certaines dents de l’engrenage, la mise à l’écart volontaire de certaines données évidentes… […]
Voilà comment Rudolph Hoess, commandant d’Auschwitz, avait pu faire alterner dans les haut-parleurs du camp de la grande musique et des appels aux porteurs de cadavres…
Voilà comment l’Allemagne nazie avait pu ne percevoir aucune différence notable entre civilisation et hydrophobie… »

« “Les bonnes raisons de se battre ne manquent pas, dis-je, mais rien ne justifie jamais la haine sans réserve, l’idée que Dieu Tout-Puissant partage cette haine. Où est le mal ? C’est cette part importante en tout homme qui voudrait haïr sans limites, qui voudrait haïr avec Dieu à ses côtés. C’est cette part en tout homme qui trouve un tel charme à toutes sortes de laideurs.
“C’est cette part en tout imbécile, dis-je, qui punit et diabolise et fait la guerre de bon cœur. »

Un chef-d’œuvre qui allie improbablement humour franc et réflexion sur le pourquoi du nazisme et de la guerre.

\Mots-clés : #antisémitisme #deuxiemeguerre #espionnage #historique #regimeautoritaire #xxesiecle
par Tristram
le Ven 27 Mai - 12:17
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Kurt Vonnegut, jr
Réponses: 101
Vues: 4301

Akiyuki Nosaka

La Tombe des lucioles et Les Algues d’Amérique

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire La_tom10

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’agonie de Seita, un adolescent livré à lui-même, sans ressources après les bombes incendiaires qui tuèrent sa mère (et sans nouvelle de son père parti au combat). Un moment recueillis par de la famille éloignée où ils sont mal reçus, il s’occupa de sa petite sœur, Setsuko, puis réfugiés dans une sombre cave avec la seule compagnie de lucioles, jusqu’à ce qu’elle meure de malnutrition, malgré ses rapines dans les champs de paysans peu partageurs. Les lucioles reviennent souvent en contrepoint d’un vécu douloureux mais relaté avec mesure, jusque dans cette nuit où Seita incinère Setsuko.
Bref récit sans pathos où on devine une grande part d’autobiographie, quasiment un témoignage.
« Badaboum ! À cet instant une bombe incendiaire, couleur bleue, cinq centimètres de diamètre, soixante de longueur, dévala du toit et, telle une chenille arpenteuse, sautilla sur la rue, jetant tout autour ses giclées d’huile ; ventre à terre, Seita se précipita alors vers l’entrée, mais une fumée noire commençant peu à peu à envahir la maison, il ressortit ; dehors, la file imperturbable des maisons, sans une âme qui vive, seulement un balai à feu et une échelle, dressés contre le muret d’en face ; du reste il fallait retrouver maman à l’abri, et il se mit en route, la petite Setsuko sur son dos toute secouée par les sanglots, quand à l’angle de la rue une fenêtre au premier étage se mit à vomir une fumée noire, puis d’un seul coup, comme si le mot de passe avait été donné, une bombe incendiaire qui couvait sans doute dans les combles embrasa tout, les arbres du jardin crépitèrent, le feu se rua le long de l’avant-toit, disloquant les volets qui dégringolèrent en flammes, devant ses yeux tout s’assombrit, l’atmosphère devint brûlante, et Seita, littéralement éjecté, détala à toutes jambes ; [… »

Les Algues d’Amérique est plus léger ; c’est l’après-guerre et ses privations, et le Japon est passé du militarisme nationaliste à une fascination pour l’occupant, de « Anglo-Saxons = Démons assoiffés de sang » à « Kyoû » (thank you).
Toshio reçoit, avec réserve, des Américains que sa femme Kyôko et leur fils Kei.ichi ont rencontrés en vacances à Hawaï ; il s’agira d’un complexe d’infériorité lié à la guerre, traité avec humour.
« À raison de cinquante paquets de cinq plaquettes de chewing-gum dans chaque boîte, sept jours de rations pour nous trois, ça en faisait neuf en tout, qui pesaient sur mes bras, en me communiquant une sensation d’abondance certaine tout au long du chemin [… »


\Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre
par Tristram
le Mar 22 Fév - 11:50
 
Rechercher dans: Écrivains d'Asie
Sujet: Akiyuki Nosaka
Réponses: 20
Vues: 745

Kazuo Ishiguro

Lumière pâle sur les collines

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Lumizo10

Etsuko, Japonaise émigrée en Angleterre avec son second mari, un Anglais, reçoit sa fille cadette Niki, née de son second mariage. Keiko, la fille qu'Etsuko a eue de Jiro, son premier mari japonais, s’est pendue. Et elle repense à Nagasaki, en pleine reconstruction quelques années après le bombardement atomique, alors qu’elle attendait son premier enfant. Elle avait sympathisé avec une voisine, Sachiko, mère de Mariko, enfant traumatisée par la rencontre d’une femme qui tua son bébé avant de se suicider pendant la guerre, et qui déteste l’amant de sa mère, un Américain, Frank.
« J’ai peut-être fait une sottise en me mariant à ce moment-là. Après tout, on voyait bien que la guerre allait éclater. Mais voilà, Etsuko : personne ne savait ce que c’était qu’une guerre, à cette époque. »

Les temps ont changé depuis la guerre, le respect des parents se perd et la femme s’émancipe au Japon : alors que son mari lui interdisait d’étudier, elle peut maintenant voter selon son propre choix.
« Comme vous dites, Etsuko, nous devons nous tourner vers l’avenir. […]
La guerre a beau nous avoir infligé de dures pertes, nous avons encore bien des choses à espérer. »

Une fillette est retrouvée pendue dans le quartier. Un vieux bout de corde s’est entortillé au pied d’Etsuko qui cherche Mariko dans la nuit.
Dans le même temps, Etsuko reçoit son beau-père, Ogata-San, avec qui elle plaisante courtoisement ; lui, professeur retraité, va rencontrer Shigeo Matsuda, ami d’enfance de son fils et devenu enseignant, qui a fait paraître un article sur les erreurs de l’enseignement d’avant-guerre le mettant en cause.
« − Nous avons peut-être perdu la guerre, coupa Ogata-San, mais ce n’est pas une raison pour singer les mœurs de l’ennemi. Nous avons perdu la guerre parce que nous manquions d’armes et de tanks, et non parce que notre peuple était lâche, ou notre civilisation inconsistante. Vous ne vous doutez pas, Shigeo, de la peine que se sont donnée des hommes comme moi ou comme le Dr Endo, que vous insultez également dans votre article. Nous étions animés par l’amour de notre patrie, et nous nous sommes efforcés de préserver et de transmettre les valeurs les plus justes. »

Ils visitent « la statue blanche et massive dédiée à la mémoire des victimes de la bombe atomique »…
« La statue évoquait un dieu grec musclé, assis les bras ouverts. De la main droite, il montrait le ciel d’où était tombée la bombe ; de l’autre bras, tendu vers la gauche, le personnage était censé repousser les forces du mal. Ses yeux fermés exprimaient le recueillement et la prière.
J’ai toujours trouvé que la statue avait un aspect plutôt pesant, et je n’ai jamais pu l’associer à ce qui s’était passé le jour où la bombe était tombée, ni à la période terrible qui avait suivi. Vu de loin, le personnage avait quelque chose de comique : on aurait dit un policier occupé à régler la circulation. »

… puis Mme Fujiwara, une veuve de bonne famille réduite à tenir une échoppe de nouilles.

Cette époque et l’actuelle semblent progressivement se mêler dans une réitération du passé, notamment autour du leitmotiv de la pendaison d’une enfant (le suicide figurant le désespoir au sens premier du terme), avec une certaine confusion entre Etsuko et Sachiko, Mariko et Niki.
Traumatisme, nostalgie, tout est suggéré, jamais nommé dans ce roman plein de retenue, a priori dépourvu de profondeur ; une atmosphère de désolation mélancolique empreint cette évocation troublante d'une époque violemment marquée par la guerre.

\Mots-clés : #deuxiemeguerre
par Tristram
le Dim 5 Déc - 12:28
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Kazuo Ishiguro
Réponses: 38
Vues: 3298

George Steiner

Dans le château de Barbe Bleue. Notes pour une Redéfinition de la Culture

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Dans_l15

Quatre conférences publiées en 1971, intitulées d’après les Notes pour la définition d’une culture de T. S. Eliot, et portant sur la crise de notre culture.
Le grand ennui
C’est le constat de notre état d’esprit civilisationnel après les années 1798 à 1815, la Révolution et l’Empire : le caractéristique spleen baudelairien post-espoir et post-épopée, une sorte de fin du progrès, de « malaise fondamental » dû aux « contraintes qu’impose une conduite civilisée aux instincts profonds, qui ne sont jamais satisfaits » :
« Je pense à un enchevêtrement d’exaspérations, à une sédimentation de désœuvrements. À l’usure des énergies dissipées dans la routine tandis que croît l’entropie. »

« L’union d’un intense dynamisme économique et technique et d’un immobilisme social rigoureux, fondant un siècle de civilisation bourgeoise et libérale, composait un mélange détonant. L’art et l’esprit lui opposaient des ripostes caractéristiques et, en dernière analyse, funestes. À mes yeux, celles-ci constituent la signification même du romantisme. C’est elles qui engendreront la nostalgie du désastre. »

Une saison en enfer
De 1915 à 1945, c’est l’hécatombe, puis l’holocauste, escalade dans l’inhumanité. Plusieurs explications sont évoquées, d’une revanche de la nietzschéenne mise à mort de Dieu à la freudienne mise en œuvre de l’enfer dantesque.
« Un mélange de puissance intellectuelle et physique, une mosaïque d’hybrides et de types nouveaux dont la richesse passe l’imagination, manqueront au maintien et au progrès de l’homme occidental et de ses institutions. Au sens biologique, nous contemplons déjà une culture diminuée, une "après-culture." »

« En tuant les juifs, la culture occidentale éliminerait ceux qui avaient "inventé" Dieu et s’étaient faits, même imparfaitement, même à leur corps défendant, les hérauts de son Insupportable Absence. L’holocauste est un réflexe, plus intense d’avoir été longtemps réprimé, de la sensibilité naturelle, des tendances polythéistes et animistes de l’instinct. »

« Exaspérant parce qu’"à part", acceptant la souffrance comme clause d’un pacte avec l’absolu, le juif se fit, pour ainsi dire, la "mauvaise conscience" de l’histoire occidentale. »

« Quiconque a essayé de lire Sade peut juger de l’obsédante monotonie de son œuvre ; le cœur vous en monte aux lèvres. Pourtant, cet automatisme, cette délirante répétition ont leur importance. Ils orientent notre attention vers une image ou, plutôt, un profil nouveau et bien particulier de la personne humaine. C’est chez Sade, et aussi chez Hogarth par certains détails, que le corps humain, pour la première fois, est soumis méthodiquement aux opérations de l’industrie.
On ne peut nier que, dans un sens, le camp de concentration reflète la vie de l’usine, que la "solution finale" est l’application aux êtres humains des techniques venues de la chaîne de montage et de l’entrepôt. »

Après-culture
« C’est comme si avait prévalu un puissant besoin d’oublier et de rebâtir, une espèce d’amnésie féconde. Il était choquant de survivre, plus encore de recommencer à prospérer entouré de la présence tangible d’un passé encore récent. Très souvent, en fait, c’est la totalité de la destruction qui a rendu possible la création d’installations industrielles entièrement modernes. Le miracle économique allemand est, par une ironie profonde, exactement proportionnel à l’étendue des ruines du Reich. »

Steiner montre comme l’époque classique éprise d’ordre et d’immortalité glorieuse est devenue la nôtre, défiante des hiérarchies et souvent collective dans la création d’œuvres où prime l’immédiat, l’unique et le transitoire.
« L’histoire n’est plus pour nous une progression. Il est maintenant trop de centres vitaux où nous sommes trop menacés, plus offerts à l’arbitraire de la servitude et de l’extermination que ne l’ont jamais été les hommes et femmes de l’Occident civilisé depuis la fin du seizième siècle. »

« Nous savons que la qualité de l’éducation dispensée et le nombre de gens qu’elle touche ne se traduisent pas nécessairement par une stabilité sociale ou une sagesse politique plus grandes. Les vertus évidentes du gymnase ou du lycée ne garantissent en rien le comportement électoral de la ville lors du prochain plébiscite. Nous comprenons maintenant que les sommets de l’hystérie collective et de la sauvagerie peuvent aller de pair avec le maintien, et même le renforcement, des institutions, de l’appareil et de l’éthique de la haute culture. En d’autres termes, les bibliothèques, musées, théâtres, universités et centres de recherche, qui perpétuent la vie des humanités et de la science, peuvent très bien prospérer à l’ombre des camps de concentration. »

« Est-il fortuit que tant de triomphes ostentatoires de la civilisation, l’Athènes de Périclès, la Florence des Médicis, l’Angleterre élisabéthaine, le Versailles du grand siècle et la Vienne de Mozart aient eu partie liée avec l’absolutisme, un système rigide de castes et la présence de masses asservies ? »

Demain
« Populisme et rigueur académique. Les deux situations s’impliquent mutuellement, et chacune polarise l’autre en une dialectique inéluctable. C’est entre elles que se déploie notre condition présente.
À nous de savoir s’il en a déjà été autrement. »

À partir de l’importance croissante de la musique et de l’image par rapport au verbe, et de celle des sciences et des mathématiques, Steiner essaie de se projeter dans le futur proche (bien vu pour l’informatique connectée, heureusement moins pour les manipulations biologiques).
« Ce passage d’un état de culture triomphant à une après-culture ou à une sous-culture se traduit par une universelle "retraite du mot". Considérée d’un point quelconque de l’histoire à venir, la civilisation occidentale, depuis ses origines gréco-hébraïques jusqu’à nos jours, apparaîtra sans doute comme saturée de verbe. »

« De plus en plus souvent, le mot sert de légende à l’image. »

« Nous privons de leur humanité ceux à qui nous refusons la parole. Nous les exposons nus, grotesques. D’où le désespoir et l’amertume qui marquent le conflit actuel entre les générations. C’est délibérément qu’on s’attaque aux liens élémentaires d’identité et de cohésion sociale créés par une langue commune. »

« Affirmer que "Shakespeare est le plus grand, le plus complet écrivain de l’humanité" est un défi à la logique, et presque à la grammaire. Ceci cependant provoque l’adhésion. Et même si le futur peut, par une aberration grossière, prétendre égaler Rembrandt ou Mozart, il ne les surpassera pas. Les arts sont régis en profondeur par un flot continu d’énergie et ignorent le progrès par accumulation qui gouverne les sciences. On n’y corrige pas d’erreurs, on n’y récuse pas de théorèmes. »

« Il tombe sous le sens que la science et la technologie ont provoqué d’irréparables dégradations de l’environnement, un déséquilibre économique et un relâchement moral. En termes d’écologie et d’idéaux, le coût des révolutions scientifiques et technologiques des quatre derniers siècles a été énorme. Pourtant, en dépit des critiques confuses et bucoliques d’écrivains comme Thoreau et Tolstoï, personne n’a sérieusement douté qu’il fallait en passer par là. Il entre dans cette attitude, le plus souvent irraisonnée, une part d’instinct mercantile aveugle, une soif démesurée de confort et de consommation. Mais aussi un mécanisme bien plus puissant : la conviction, ancrée au cœur de la personnalité occidentale, au moins depuis Athènes, que l’investigation intellectuelle doit aller de l’avant, qu’un tel élan est conforme à la nature et méritoire en soi, que l’homme est voué à la poursuite de la vérité ; le "taïaut" de Socrate acculant sa proie résonne à travers notre histoire. Nous ouvrons les portes en enfilade du château de Barbe-bleue parce qu’"elles sont là", parce que chacune mène à la suivante, selon le processus d’intensification par lequel l’esprit se définit à lui-même. »

« Souscrire, de façon toute superstitieuse, à la supériorité des faits sur les idées, voilà le mal dont souffre l’homme éclairé. »

C’est érudit, tant en références littéraires que scientifiques, mais d’une écriture remarquablement fluide et accessible. Réflexions fort intéressantes, qui ouvre de nombreuses pistes originales − même si j’ai regretté l’absence d’un appareil critique apte à éclairer certaines allégations.

\Mots-clés : #campsconcentration #deuxiemeguerre #essai #philosophique #premiereguerre #religion #xxesiecle
par Tristram
le Mar 9 Nov - 13:38
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: George Steiner
Réponses: 9
Vues: 916

Littérature et alpinisme

Cédric Gras

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Cedric10

Bio:
Transboréal.fr a écrit:Né à Saint-Cloud en 1982, Cédric Gras débute ses études de géographie à Paris, avant de les poursuivre à Montréal puis en Inde. Parallèlement, il s’adonne à sa passion pour l’alpinisme et la marche dans divers massifs montagneux : Andes, Caucase, Népal, Karakoram pakistanais. En 2002, il relie les plaines mongoles au plateau tibétain lors d’un voyage à cheval et à pied. Quand un accident refroidit ses ardeurs himalayennes en 2006, il découvre la Russie pour sa dernière année de master, à Omsk, en Sibérie. Séduit par l’est de la Fédération, il accepte l’année suivante d’enseigner le français à l’université d’État d’Extrême-Orient de Vladivostok avant, finalement, de rester deux années supplémentaires en tant que volontaire international afin d’y créer une Alliance française. À l’issue de cette mission, il obtient une bourse du Centre franco-russe de Moscou pour étudier l’Extrême-Orient russe. Il entame alors une thèse de doctorat sur cette région dépeuplée et sauvage, frontalière de la Chine : l’occasion de continuer à sillonner les immensités sibériennes.

Cédric Gras est ensuite nommé à Donetsk, en Ukraine, où il crée et dirige l’Alliance française jusqu’au conflit du Donbass en 2014. Il est alors muté à l’Alliance française de Kharkov, puis à celle d’Odessa, avant de se consacrer totalement à l’écriture sous toutes ses formes. Durant l’été austral 2016, il embarque trois mois à bord du brise-glace russe Akademik Fedorov et se rend sur différentes bases antarctiques.


Biblio:
Spoiler:


__________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________

Alpinistes de Staline

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Alpini11

Collection Points Aventure, format poche, 250 pages environ, paru initialement chez Stock en 2020, Prix Albert-Londres 2020.



Remarquable par bien des aspects, cet ouvrage assez condensé.

Le Caucase, les Monts Célestes, le Pamir, L'Altaï sont autant de massifs qui nous semblent à nous, occidentaux -et c'est un comble !- plus exotiques, plus lointains et méconnus que les tours du Paine ou l'aguja Poincenot en Patagonie, que L'Aoraki ou le mount Ollivier en Nouvelle-Zélande.

Ensuite la méthodologie, l'approche alpinistique, la déontologie et les objectifs divergent complètement, en Union Soviétique sous Staline et de façon générale de l'autre côté du rideau de fer (Chine comprise) à cette époque de ce qui se pratiquait en occident alors, et encore davantage de l'alpinisme contemporain.

Ainsi, le lecteur n'aura de cesse de se questionner sur des "évidences", pour lui acquises et tenues pour vérité, et d'être ébahi par les "trouvailles", qu'elles soient techniques, "éthiques" au sens déontologique, et, bien plus malheureusement, idéologiques.
Je concède bien des choses qu'il faudrait prendre en compte, peut-être même s'en inspirer, et d'autres à passer définitivement aux crevasses de l'histoire.

Cédric Gras, et on lui en sait gré, garde une plume alerte, vive, même s'agissant de points d'une totale aridité - par ex. les recherches qu'il a pu conduire dans des feuilles de chou sibériennes confidentielles, ou, plus dessillant, dans les archives du prédécesseur du sinistre KGB, le non moins terrifiant NKVD, recherches rendues possibles par sa fine connaissance de la langue et son installation à demeure en Russie, à des postes permettant la confiance des autorités poutiniennes.

À grand train de recherches, Cédric Gras extirpe leur bio de la gangue officielle de l'époque, ce qui est déjà assez passionnant et méritoire en soi, mais il va plus loin, sous intitulés évocateurs, vraiment croquignolets, du type:
"La faucille et le piolet", "Conquérants de l'utile", "La Société du Tourisme Prolétarien", "Bâtisseurs de l'avenir radieux" (etc.):

On eût apprécié qu'il s'avérât moins concis s'agissant des approches, des traversées de territoires entiers qu'il connaît pourtant remarquablement, ce Far East certainement aussi fascinant que le Far West des cow-boys et de l'industrie du cinéma dont nous fûmes -et sommes encore- abreuvés.
Aussi fascinant ?
Je pense davantage encore, surtout dans le contexte de l'époque, dans ce très vaste morceau de la planète où se rejoignent mondes tribaux traditionnels, Europe, Asie, monde musulman, monde orthodoxe, le tout devenant en peu d'années soviétique.

Le prisme choisi est la bio des frères Abalakov, Evgueni et Vitali (Cédric Gras découvre d'ailleurs qu'il y a un troisième frère, ignoré de wikipedia, qui est resté discret en Sibérie, anonyme au temps de l'URSS - pour vivre heureux vivons caché, selon le dicton ?).

Alors, Abalakov, ce nom n'est pas tout à fait inconnu des alpinistes pratiquants, il est associé à une ingénieuse et fort répandue méthode de protection et d'assurage en glace (comme il y a le nœud Machard de Serge Machard, etc.).
On associe en général ce nom à la première du pic Lénine (7134 m.), autrefois mont Kaufmann, aujourd'hui pic Abu Ali Ibn Sina.

Les Abalakov, ce sont deux sibériens, Evgueni (1907-1948), artiste (sculpteur et peintre) à l'époque de l'art soviétique officiel et des commandes d'État.

Lui est le petit Prince des deux, le plus inspiré, le plus touché par la grâce, et faisant coïncider celle-ci avec ses ascensions les plus difficiles. Hormis pendant la seconde guerre mondiale, où il servira comme soldat. Son aura iconique est grande pour le régime, songez, un alpiniste hors pair doublé d'un artiste tout à fait dans les canons de l'art communiste  d'alors ! Il ne fut jamais inquiété par le régime, toutefois son décès est bizarre: le 24 mars 1948, Evgueni accueille un camarade de l'armée qui venait d'atterrir de Tbilissi. Pour fêter leurs retrouvailles il se rendent vers minuit chez une connaissance, le docteur Blelikov, où les trois boivent joyeusement.
Selon la déposition de Belikov, Evgueni et son camarade auraient eu envie d'une douche à 4 h. du matin (?) tandis que Belikov va se coucher: on trouvera le lendemain leurs deux corps sans vie dans la salle de bains...
Alors, élimination en faisant passer le trépas pour un improbable accident à scénario peu plausible ?

Vitali (1906-1986), c'est le besogneux, le moins doué des deux, le bosseur. Ingénieur, il finit par être affecté à un poste où ses recherches et innovations en matière de matériel contribuent à la voie communiste de l'alpinisme.
Comptez sur moi pour ne pas raviver la controverse de l'invention du coinceur mécanique (bon sujet d'animation au bivouac), mais Vitali est par ex. considéré par certains comme le père de cette invention (à titre personnel, je dubite).
Vitali ce sont deux années pénibles dans les geôles du régime, où sa réputation d'endurci, d'homme de fer et de glace, à la détermination d'airain a pu lui permettre de survivre.
Puis, fêté, instructeur, membre en vue du Spartak de Moscou (club omnisport - les subventions finançant les expés étaient attribuées "au mérite", il fallait donc être membre d'un club influent, ayant si possible des membres ou des sympathisants dans le jury, ce qui était le cas du Spartak) - jusqu'à la fin il est resté l'alpiniste un peu totémique, celui qu'on faisait rencontrer aux rares sommités de l'alpinisme de passage (sans jamais le laisser aller grimper à l'étranger toutefois !), celui qui prenait la parole, validait les projets, élaborait les méthodes et aussi les outils. Il est mort sous Brejnev, peu avant Gorbachev - qu'aurait-il pensé de la perestroika, lui qui a tant souffert du stalinisme ? Pas sûr - je partage l'avis de l'auteur- que pour autant il ait été emballé, conquis...    

Chapitre Tout s'effondre a écrit:    Mon esprit s'égare à la petite table des archives fédérales. De ce dossier II81-55 partent tant d'autres pistes que j'aimerais remonter, tant de destins qu'il faudrait reconstituer. Tant de communistes éliminés par des communistes. Le 7 avril, c'est le tour de Solomon Slutskin d'être fusillé dans le printemps naissant. Il était le réprésentant du Parti au sein de la Société du Tourisme Prolétarien. À ce titre, il impulsait des débats idéologiques à flanc de montagne, organisait la lecture publique des gazettes de propagande, mettait en scène des adhésions de nouveaux membres en altitude. Déjà arrêté en 1925 pour appartenance à une organisation sioniste, il était cette fois accusé d'avoir transmis des éléments secrets à celle des alpinistes contre-révolutionnaires.

  En juin, c'est le jeune Ganetski qu'on passe par les armes. Celui qu'Evguéni Abalakov a dû secourir au pic Lénine n'a guère que vingt-cinq ans. Le 29 juillet, son protecteur Nikolaï Krylenko crève aussi comme un chien, fusillé personnellement par le président du collège militaire de la Cour Suprême de l'URSS après un procès éclair de vingt minutes. Krylenko n'était pas un enfant de chœur, il avait lui-même dirigé et justifié des répressions par le passé. Il ne se faisait aucune illusion. Reste à son nom un col au pic Lénine et deux sommets de 6000 mètres dans le Pamir. Au fin fond des montagnes, la toponymie n'a jamais suivi le rythme des exécutions et des digrâces du Kremlin.
En revanche, Krylenko fut immédiatement effacé de ses relations d'expéditions [...].
 
  Ces massacres-là se déroulent dans la chaleur des nuits continentales. L'été est revenu. Un an que la Terreur a commencé, les sections d'alpinisme décimées reprennent la route du Caucase. La vie continue bien qu'on n'évoque jamais les disparus. "Ils font une cure d'air en Sibérie", mumure-t-on à leur sujet. La peur est la meilleure des polices. D'après les chroniques soviétiques, trente mille pratiquants écument les massifs de l'Union en 1938. Ce sont pour la plupart des novices, candidats à l'insigne "Alpiniste de l'URSS", figurant l'Elbrouz. Il s'obtient après ving jours d'enseignements élémentaires, un passage de col et une ascension aisée.

  Cette année-là, Vitali ne dirige aucune école. Il croupit dans sa cellule, à la Bourtyka semble-t-il cette fois. Cette prison historique fait toujours aujourd'hui son office et a vu passer son lot de damnés: Chalamov, Ginzburg, Korolev, Mandelstam, Soljenitsyne...

  Dans L'Archipel du Goulag, ce dernier rapporte qu'une pièce prévue pour ving-cinq détenus en accueillait jusqu'à cent quarante. Les nuits passent sous des lampes, avec interdiction de se couvrir les yeux, les corps en sueur gisent sur des planches inégales et nues, les hanches endolories par l'impossibilité d'étaler son dos. Et au petit matin, les fouilles corporelles, la tinette qui empeste, les poux qui pullulent et un œil qui vous surveille sans cesse par le judasdu corridor. On trouve dans sa gamelle de la bouillie de sarrasin et un croûton de pain noir [...].
 
  Quelques minutes par jour, la promenade mains derrière le dos vous conduit sous un ciel vers lequel il est interdit de lever le regard. Comment Vitali Abalakov, pourfendeur de l'azur, supporte-t-il tous ces murs ? Tout ou presque est interdit et, pour avoir pratiqué la gymnastique dans une cellule, il termine au moins une fois à l'isolement. La vitalité ne l'a pas encore quitté. Comme à l'hôpital, il conserve la volonté d'exercer son corps. L'espoir de revoir un jour des montagnes n'est pas mort.  


Ce qui fait l'intérêt, enfin du moins ce que j'apprécie à titre tout à fait personnel dans le genre littéraire alpinistique, ce sont ces pages où la réalité vaut largement plus et mieux que la fiction la mieux menée - et constitue une borne de la fiction, sans nul doute.

Je me souviens, en 1992 donc assez peu de temps après la chute du rideau de fer, un soir dans un gîte de la Vallée des Merveilles et du mont Bégo, avoir visionné une cassette VHS en compagnie d'alpinistes et grimpeurs slovaques, montrant presque sous forme de clips des solos (intégraux) de Patrick Edlinger, Catherine Destivelle et autres Patrick Bérhault, et avoir été stupéfié par leur réaction:
"Oui, évidemment c'est bien, mais votre gouvernement ferme trop les yeux , il ne devrait pas laisser la fine fleur de votre alpinisme et de votre escalade prendre des risques pareils, dans votre intérêt national (etc.)."

Allez, je clos là ce message déjà beaucoup trop long, vous l'avez compris je pourrais parler de ce bouquin pendant des heures, il est actuellement en tête de mes lectures du genre alpinisme et littérature pour l'année en cours, je le recommande vivement, eussiez-vous pour les choses de l'alpinisme l'intérêt que je porte aux techniques du point de dentelle au fuseau !

\Mots-clés : #alpinisme #biographie #deuxiemeguerre #fratrie #regimeautoritaire #xxesiecle
par Aventin
le Sam 30 Oct - 20:26
 
Rechercher dans: Lecture comparée, lecture croisée
Sujet: Littérature et alpinisme
Réponses: 78
Vues: 7775

Vénus Khoury-Ghata

La revenante

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire La_rev10

Roman, 2009, 200 pages environ.

Dans "Ton chant est plus long que ton souffle", livre d'entretiens avec Caroline Boidé (éditions Écriture 2019) - que j'ai lu dans la foulée de La revenante - Vénus Khoury-Ghata estime, la quatre-vingtaine passée, que ses romans ne sont pas voués à la postérité, au contraire, peut-être, qui sait ? de sa poésie.

On lui laisse le pronostic, toutefois tout n'est pas à jeter, ou destiné à une oublieuse consommation immédiate, parmi ses romans.

Celui-ci possède un riche sujet:

quatrième de couverture a écrit:
Juin 1941.
Trois officiers français des troupes du levant sont ensevelis sous les décombres d'un temple du djebel Druze, en Syrie. Cinquante ans après, les trois corps exhumés sont ceux de deux hommes et d'une femme. Qui est cette femme ? Qu'est devenu le troisième officier, dont la dépouille n'a jamais été réclamée par sa famille ? Et en quoi ces faits, relatés par un journal, concernent-ils Laura, une jeune française de vingt-cinq ans ? Un accident de voiture, un coma, suivis d'hallucinations, de rencontres et de hasards : Laura est convaincue qu'elle est Nora, dont la vie s'arrêta brutalement sous les ruines de ce temple. Il lui faudra se rendre sur les lieux pour découvrir le secret de sa première vie, car " il y a de la terre dans sa mémoire, une terre lourde et suffocante ".


On adhère je ne sais comment à cette espèce de re-vie de Laura en Nora; loin de la Fantasy, avec ce qu'elle sait faire, dépeindre (ce Proche-Orient) Vénus Khoury-Ghata nous embarque encore une fois assez loin, remuant des passés douloureux, esquisse des convictions à des années-lumières de la pensée occidentale actuelle ou du demi-siècle passé.

Il y a toujours un certain humour - et un sens de l'absurde. Des caractères typés, savamment croqués. Et un style vivant, où les phrases basiquement courtes servent à amener une plus longue, sur laquelle le lecteur, en son regard intérieur, s'arrête, comme dans cet extrait (c'est sûrement la poétesse qui a glissé "Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent"):

Chapitre 19 a écrit: Personne dans la rue. Personne à qui parler. C'est l'heure de la sieste. Pourtant, elle est sûre de connaître ceux qui vivent derrière les murs. Il suffit qu'elle prononce un premier mot pour s'approprier la langue.

  Sa vie est une suite d'errances dans l'attente de ce moment. Elle s'arrête. Les arbres s'immobilisent d'un coup, puis l'encerclent. Elle est prisonnière d'un air aussi opaque qu'un mur de pierres. Elle étouffe. Une douleur déchire le bas de son ventre qui devient brusquement lourd. Un sang invisible humecte l'intérieur de ses cuisses. Ses jambes lui font défaut. Elle se traîne jusqu'à l'auberge de Maryam, et gravit les marches en gémissant. Ce parcours, cette souffrance sont siens. Elle les a vécus jadis. Ils sont inscrits dans la chair de sa mémoire.

  Laura pénètre dans la pénombre. Maryam n'ouvre jamais ses volets. Sa maison et ses yeux sont frappés de la même cécité. L'aveugle s'est retirée dans une pièce du rez-de-chaussée avec son chat, son narguilé, son canari et son tarot qu'elle tire les yeux fermés, palpant les cartes comme des visages amis.

  Laura la trouve à demi allongée sur un divan couvert d'un vieux kilim, une main enfoncée dans le pelage du chat, l'autre tenant le tuyau du narguilé qu'allume un jour sur deux Martha, quand elle fait le ménage de sa cousine. Souffrant de ne pouvoir voir sa visiteuse, Maryam lui pose une multitude de questions, sur la couleur de sa peau et celle de ses yeux.
- Tu portes toujours ta natte de cheveux blonds ?
Laura est pétrifiée.
- Comment le savez-vous ?
- Parce que tu l'avais dans le temps.
Un silence lourd suit. Le chat a cessé de ronronner. Le narguilé de gargouiller.    



Mots-clés : #deuxiemeguerre #devoirdememoire #fantastique #identite #lieu #psychologique #voyage
par Aventin
le Jeu 28 Oct - 21:15
 
Rechercher dans: Écrivains du Proche et Moyen Orient
Sujet: Vénus Khoury-Ghata
Réponses: 27
Vues: 5108

Joseph Roth

La Crypte des capucins

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire 41vzyb11

En 1914, à la veille de « cette grande guerre qu’on nomme "guerre mondiale" (avec raison à mon avis, non parce qu’elle a été faite par le monde entier mais parce qu’elle nous a tous frustrés d’un monde, du monde qui précisément était le nôtre) », le narrateur, alors un jeune sous-lieutenant de réserve « décadent » et insouciant visite son cousin, Joseph Branco, marchand de marrons, et son ami Manès Reisiger, cocher juif de Zlotogrod, bourgade à la périphérie orientale de l’empire austro-hongrois ; il mesure comme le régime de la monarchie (et de l’église catholique) lie les divers peuples de l’empereur, « capable de rapprocher les choses éloignées, de créer une parenté entre les choses étrangères et d’unir ce qui nous paraît avoir tendance à se séparer. » Le narrateur (porte-parole de l’auteur) est conscient que la richesse de Vienne repose sur le travail des besogneux du vaste empire. Il est « sans pressentiment » de la guerre, et le leitmotiv du livre sera :
« La mort, il est vrai, croisait déjà ses mains décharnées au-dessus des verres que nous vidions, mais nous ne voyions pas la mort, nous ne voyions pas ses mains. »

Le thème ressassé du roman est la nostalgie de cette civilisation irrémédiablement disparue.
« Une vaste paix régnait en ce monde. La paix âpre d’une fin d’été. »

Mais beaucoup d’autres sujets sont abordés : la captivité en Sibérie, l’amour (et son mariage), sa mère, etc. Des passages anecdotiques, comme celui des « babioles folkloriques » que son cousin lui cède au prix fort, résonnent étrangement, hors-sujet souriants mais doux-amers. Cet aspect un peu erratique du récit, surtout dans la seconde moitié, n’empêche pas qu’il forme une présentation emblématique de la ruine d’une société, dans un point de vue éminemment humain.
« Je ne me sentais pas d’aise, j’étais rentré dans mes foyers. Nous avions tous perdu notre position, notre rang, notre maison, notre argent, notre valeur, notre passé, notre présent, notre avenir. Chaque matin en nous levant, chaque nuit en nous couchant, nous maudissions la mort qui nous avait invités en vain à son énorme fête. Et chacun de nous enviait ceux qui étaient tombés au champ d’honneur. Ils reposaient sous la terre. Au printemps prochain, leurs dépouilles donneraient naissance aux violettes. Mais nous, c’est à jamais inféconds que nous étions revenus de la guerre, les reins paralysés, race vouée à la mort, que la mort avait dédaignée. La décision irrévocable de son conseil de révision macabre se formulait ainsi : impropre à la mort. »


\Mots-clés : #deuxiemeguerre #historique #xxesiecle
par Tristram
le Jeu 23 Sep - 19:45
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langue allemande
Sujet: Joseph Roth
Réponses: 28
Vues: 3105

Julien Gracq

Un balcon en forêt

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Bm_59510

Entre la frontière belge et la Meuse, en 39-40, les troupes sont dans l'expectative, on attend, on espère que la guerre aura lieu ailleurs. Ce genre de situation est familière au lecteur de Julien Gracq, après avoir lu Le Rivage des Syrtes en tout cas ; roman dans lequel l'espace et le temps du récit sont bien plus vagues, plus légendaires. Un balcon en forêt serait donc un roman sur "la drôle de guerre" ? Il s'agit surtout de de recréer un lieu dans le regard gris de Grange, lieutenant cantonné avec sa troupe dans une maison fortifiée. Les odeurs, les contours, les formes ainsi qu'une palette complète de couleurs sont attentivement observés au cours du récit, mais le gris est la couleur dominante. Un gris âcre, aqueux, s'égouttant dans des nuages gorgés de pluie et de tempêtes ; une couleur d'ennui mais une couleur privilégiée, ou même voisine du bonheur puisque pour le moins l'ennui est une paix fugitive, voire un terreau propice à l'amour avec Mona. Si Un balcon en forêt débute avec un argument historique, le récit qu'il donne est nimbé d'une ambiance fantastique, comme si le théâtre de cette "drôle de guerre" était entièrement plongé dans l'eau. Grâce à un sens de la métaphore qui semble très naturel, ce décor irréel se fond admirablement dans cet arrière-plan où les descriptions sont ciselées, prégnantes et surtout absolument délicieuses.


\Mots-clés : #deuxiemeguerre #lieu
par Dreep
le Mer 11 Aoû - 15:03
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Julien Gracq
Réponses: 82
Vues: 4842

John Steinbeck

Nuits noires

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Nuits_10

Ce court roman a aussi été publié en langue française sous les titres de Lune noire, ou encore Nuits sans lune. Le titre original est The Moon Is Down (extrait du Macbeth de Shakespeare, acte II scène 1, remarque de Fleance tandis que Macbeth arrive pour assassiner le roi). Steinbeck a écrit ce texte pendant la Seconde Guerre mondiale ; il a été traduit et diffusé clandestinement par la Résistance dans les pays européens occupés par l'Allemagne nazie (ici, Yvonne Desvignes pour les éditions de Minuit).
Une force armée (qu’on devine facilement allemande) conquiert une petite ville par surprise (et avec l’aide d’un collaborateur interne).
Les portraits des officiers de la force d’occupation caricaturent les diverses modalités de servir la puissance nazie.
« Le capitaine Loft estimait que le soldat est l’ultime achèvement de la vie animale. »

« Les lieutenants Prackle et Tonder étaient deux jeunes morveux, étudiants récemment promus, rompus au régime du jour et persuadés que l’ordre nouveau était l’œuvre d’un génie tel qu’ils ne prenaient jamais la peine de vérifier ses résultats. »

« Seul parmi eux, le colonel Lanser savait ce qu’est vraiment la guerre au bout d’un certain temps. Lanser avait été en Belgique et en France vingt ans plus tôt et il essayait de ne pas penser à ce qu’il savait : que la guerre n’est que trahison et haine, confusion de généraux incompétents, torture et meurtre, maladie et fatigue jusqu’à ce qu’enfin cela s’achève sans que rien ait changé, sauf qu’il y a de nouvelles lassitudes et de nouvelles haines. »

En premier lieu désemparée, la communauté civile organise peu à peu sa résistance à l’envahisseur, d’abord passive puis actes de sabotage, tandis que la tension « sans repos » monte chez l'occupant dans l’engrenage d’exécutions sommaires et de prises d’otages.
« Ainsi, cela recommence. Nous allons fusiller cet homme et nous faire vingt nouveaux ennemis. C’est tout ce que nous savons faire, tout ce que nous savons faire. »

« Nous avons dressé nos jeunes gens en vue de la victoire, et il faut reconnaître que dans la victoire, ils sont magnifiques, mais ils ne savent plus comment se comporter dans la défaite. Nous leur avons dit qu’ils étaient plus vifs et plus vaillants que les autres. Ça a été un vrai choc, pour eux, de s’apercevoir qu’ils ne sont nullement plus vifs ou plus vaillants que les autres. »

Le propos principal de cette novella est l'évolution psychologique et morale tant des forces d’occupation que de la population civile (notamment le bourgmestre, son ami médecin, sa cuisinière).
Le côté propagandiste de ce texte explique une certaine pompe parfois excessive :
« Les peuples libres ne peuvent engager une guerre, mais une fois qu’elle est commencée, ils peuvent continuer à lutter dans la défaite. Les peuples-troupeaux, ceux qui suivent un chef, en sont incapables ; ainsi, ce sont toujours les peuples-troupeaux qui gagnent les batailles et les peuples libres qui gagnent les guerres. »

Sans surprise, on pense à certains textes de H. G. Wells et George Orwell à la lecture de cet intéressant document.

\Mots-clés : #deuxiemeguerre #guerre #psychologique #regimeautoritaire
par Tristram
le Mar 27 Juil - 13:41
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: John Steinbeck
Réponses: 87
Vues: 5788

Richard Birkefeld - Göran Hachmeister

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire 41r2rv10

Deux dans Berlin

Il voulut cracher par terre, mais il avait la bouche sèche. Il cogna du poing sur la pierre. Ma patrie allemande ! Le sol allemand ! Elle lui avait tout pris, la patrie, elle l’avait trompé et réduit en esclavage, et voilà qu’elle voulait aussi éteindre en lui la dernière étincelle de vie. (…) Il haïssait la guerre, les uniformes, la race aryenne des seigneurs, le Führer, cette ordure mythomane et toute sa suite (…). Il haïssait tout cela. Et pourtant, naguère, il y avait cru.


Hiver 1944. Ruprech Haas s’évade du camp de Buchenwald. Autrefois fervent adepte du régime hitlérien, il a tout perdu, un soir, pour quelques mots de trop. Il y a d’abord eu la prison, puis le camp. Et s’il a résisté tout ce temps, c’est dans l’unique but d’accomplir sa vengeance : ceux qui sont responsables de son arrestation et de sa vie détruite, il les fera payer, un à un.
Arrivé à Berlin, Haas apprend la mort de sa femme et son fils lors d’un bombardement. Dès lors, il n’a plus rien à perdre ni à espérer. Il n’est plus qu’une grenade dégoupillée...

Blessé lors d’une opération militaire, Hans-Wilhem Kalterer est lui aussi de retour à dans la capitale. Le vent tourne, et Kalterer n'est pas dupe du sort que les vainqueurs alliés risquent de lui réserver, à lui, le SS si parfaitement zélé. Aussi est-il est fermement décidé à terminer cette guerre dans une autre peau que la sienne... En attendant, compte-tenu de son ancien passé de flic, il a été chargé de retrouver le meurtrier d’un cadre du parti. Très vite, il s’aperçoit que les faits sont complexes, et qu’un homme est en chasse dans la ville...

Tout au long du livre, Haas et Kalterer vont s’épier, se croiser, s’éviter. Deux fauves aux abois dans un Berlin d'apocalypse. Et il faut dire que le grand intérêt de ce livre, bien au-delà de l’intrigue, c’est justement la plongée dans l’atmosphère de fin du monde de la capitale allemande en cette année 44. Avec ses bombardement quotidiens et ses rues entières rayées de la carte, piégeant les civils dans les caves. Et puis le marché noir, la survie au jour le jour, et ce sentiment de défaite imminente qui délie les langues, insuffle l’espoir aux citoyens hostiles au régime, et affole au contraire ses thuriféraires. Pendant ce temps, les fanatiques du IIIème Reich s'entêtent à armer des adolescents...
C’est vraiment cette ambiance délétère, très bien rendue par les deux auteurs, historiens de formation, qui m’a tenue en haleine tout au long de ce polar rondement mené, où victimes et bourreaux se confondent...


\Mots-clés : #deuxiemeguerre #polar #regimeautoritaire
par Armor
le Mer 7 Juil - 0:17
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langue allemande
Sujet: Richard Birkefeld - Göran Hachmeister
Réponses: 6
Vues: 389

Philip Kerr

La mort, entre autres

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire La_mor12

Quatrième parution du détective Bernhard Gunther, cette fois dans l’Allemagne dévastée de 1949. Malgré les revers d’une existence désastreuse qu’il partage avec la majorité de ses contemporains, il demeure un flic, et n’est toujours pas enclin à l’empathie pour les nazis, même ces Vestes rouges (criminels de guerre emprisonnés par les Alliés, si j’ai bien compris) que certains voudraient voir amnistiés afin que la nouvelle République Fédérale prenne un nouveau départ… Ce polar historique est notamment axé sur les réseaux d’exfiltration de criminels SS, essentiellement vers l’Argentine de Perón, et tout particulièrement dirigés par l’Église catholique…
C’est bien construit, bien écrit (malgré des maladresses de traduction, ou au moins de rédaction française), avec un rythme enlevé et des péripéties à la fois plausibles et exemplaires illustrant le drame de cette époque (c’est très bien renseigné – au moins pour un roman) ; les remarques du narrateur sonnent juste.
« Le travail du détective, c'est un peu comme entrer dans une salle de cinéma quand la projection a déjà commencé. Vous ne savez pas ce qui s'est déjà passé, vous essayez de vous repérer dans le noir et, inévitablement, vous marchez sur les pieds d'un spectateur ou vous l'empêchez de voir. Parfois, les gens vous injurient, mais en règle générale ils se contentent de soupirer ou de vous inviter bruyamment à faire silence, remuent les jambes, déplacent leurs manteaux et s'arrangent ensuite pour faire mine de vous ignorer. Poser des questions à la personne assise à côté de vous peut entraîner toutes sortes de conséquences, allant du récit complet de l'intrigue et du générique à la tape sur la bouche, d'un revers de programme roulé en tube. Bref, vous achetez votre billet, et vous tentez votre chance. »

« La guerre rend la tuerie accessible et ordinaire, en apparence. En temps de paix, elle ne l'est pas. Pas de la même manière. En temps de paix, on redoute juste que tuer quelqu'un ne laisse de vilaines saletés sur le tapis. S'inquiéter de ces vilaines saletés sur le tapis et des conséquences, c'est la seule différence véritable entre la guerre et la paix. »

« J'avais moi-même eu du mal à appréhender la chose – que nous qui formions peut-être la nation la plus civilisée qui soit sur cette terre, nous ayons pu commettre, au nom de la science médicale, des actes aussi atterrants. Difficile à comprendre, oui. Mais pas si difficile à croire. Après mes propres expériences sur le front russe, j'avais fini par croire les êtres humains capables d'un degré d'inhumanité sans limites. Il se peut que ce soit elle avant tout – notre inhumanité même – qui fasse de nous des humains. »

Situé en 1937, le prologue est également intéressant :
« Ce fut peut-être la première fois que nous l'entendîmes utiliser cette formule du Lebensraum – l'espace vital. Personne ne songea un instant que notre espace vital ne pourrait voir le jour que si d'autres trouvaient la mort. »

Kerr relate comment le service des Affaires juives de la Police de sécurité – le SD – envisageait de faire immigrer les Juifs en Palestine pour en débarrasser l’Allemagne (nous voyons toujours aujourd’hui les conséquences de cette colonisation) ; un mot de l'auteur en fin d'ouvrage précise certains de ces faits.
« Non, nous [les Affaires juives de la Gestapo] ne sommes pas seulement des fanatiques. Il y a une différence. Nous n'espérons pas que Dieu soit content de nous voir brûler la cervelle de quelqu'un. Eux [le Haut Comité arabe en Palestine], si. C'est ce qui fait d'eux des fous. »


\Mots-clés : #antisémitisme #deuxiemeguerre #historique #polar
par Tristram
le Sam 29 Mai - 19:29
 
Rechercher dans: Écrivains européens de langues anglaise et gaéliques
Sujet: Philip Kerr
Réponses: 10
Vues: 972

Mario Rigoni Stern

Le sergent dans la neige

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Index110

Le narrateur/ auteur raconte comment avec les chasseurs alpins il était positionné sur le Don face aux Russes pendant la Seconde Guerre mondiale, et leur long repli vers l’Occident. Je partage l’avis de Topocl sur cet ouvrage, témoignage qui finalement apporte peu littérairement – mais sauvegarde cet instant de grâce au milieu des combats, un partage miraculeux avec l’ennemi, que Stern semble toujours considérer avec le respect dû à un être humain.
« Je traverse la palissade et aussitôt, une balle siffle à mes oreilles : les Russes nous ont à l’œil. Je cours frapper à la porte d’une isba. J’entre.
Il y a là des soldats russes. Prisonniers ? Non. Ils sont armés. Et ils ont l’étoile rouge sur leurs bonnets ! Moi, je tiens mon fusil. Pétrifié, je les regarde. Assis autour d’une table, ils mangent. Ils se servent en puisant dans une soupière commune, avec une cuiller en bois. Et ils me regardent, la cuiller immobilisée à mi-chemin de la soupière. Je dis : "Mnié khocetsia iestj." Il y a aussi des femmes. L’une d’elles prend une assiette, la remplit de lait et de millet à la soupière commune, avec une louche et me la tend. Je fais un pas en avant, j’accroche mon fusil à l’épaule et je mange. Le temps n’existe plus. Les soldats russes me regardent. Les femmes me regardent. Les enfants me regardent. Personne ne souffle. Il n’y a que le bruit de ma cuiller dans l’assiette. Et de chacune de mes bouchées.
– Spaziba, je dis en finissant.
La femme reprend l’assiette vide que je lui rends et répond simplement :
– Pasa Usta. »
Les soldats russes me regardent sortir sans bouger.



\Mots-clés : #deuxiemeguerre
par Tristram
le Dim 16 Mai - 0:29
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Mario Rigoni Stern
Réponses: 19
Vues: 1827

Andreï Makine

La Vie d'un homme inconnu

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire 51s-lv10

Première partie : Choutov, le « clown triste », « écrivain à audience modeste », est un ancien dissident russe dans la cinquantaine ; il vit à Ménilmontant avec la jeune Léa, qu’il a recueilli voilà plus de deux ans, et qui le quitte ; il décide de retourner trente ans après retrouver Iana, un amour à peine prononcé à l’époque.
« …] agir en écrivain : vivre à l’écart de la situation pour ne pas en souffrir et pouvoir la décrire un jour. »

C’est l’occasion d’une critique de la littérature contemporaine et de son intelligentsia par Andreï Makine, ou du moins par cet admirateur de Tchékhov.
« …] se comportait comme un héros d’un de ces romans psychologiques dont les auteurs étalent avec pédanterie leur science de l’âme humaine, le genre littéraire qu’il abhorrait. »

« Des petites dissertations de psychologie que les Français appellent "romans". »

Curieusement, il semble y avoir eu une charge contre certains écrivains de l’Est, dont Kundera, qui aurait été supprimée (voir https://www.lemonde.fr/livres/article/2009/01/22/la-vie-d-un-homme-inconnu-l-homme-dont-la-patrie-etait-une-epoque_1144993_3260.html et https://www.lexpress.fr/culture/livre/la-vie-d-un-homme-inconnu_815396.html).

Deuxième partie : Choutov retrouve Saint-Pétersbourg transfigurée dans le carnaval du tricentenaire de la ville, « Exorcisme collectif […] de cette comique révolution de Mai » après « la funeste parenthèse soviétique ».
« Arrivé sur la place du Palais, Choutov commence à percer le secret des changements. Un geyser d’énergies longtemps comprimées. La fièvre des nouvelles raisons d’être après la démence très raisonneuse de la dictature. »

Dans la résidence en cours d’aménagement d’Iana, qui regroupe « quatre appartements communautaires, et ça sur deux étages. Onze pièces à réunir, vingt-six personnes à recaser ! », demeure encore un vieillard en instance de départ en maison de retraite : Volski.

Troisième partie : Volski, un jeune chanteur d’opéra plein d’avenir avec sa collègue Mila, voit leurs rêves brisés par la survenue de la Seconde Guerre mondiale. Survie dans Leningrad assiégée, bataille de Koursk pour lui en tant qu’artilleur tandis que Mila se prostitue pour nourrir les seize enfants perdus qu’elle a recueilli.
« La souffrance logique de la masse humaine et, soudain, cette souffrance singulière qu’aucune logique ne pouvait justifier. »

Quatrième partie : après-guerre, Volski et Mila vivent simplement, mais heureux, jusqu’à être envoyés dans des camps, victimes des purges du « Parti et de son Guide » pour, « démesure de l’absurde », avoir participé à la conservation des souvenirs du blocus…
Le sort des enfants est particulièrement poignant.
« Dans ces années, après les massacres staliniens et la saignée de la guerre, les orphelins étaient trop nombreux pour surprendre. Non, les orphelins qu’il voyait n’auraient pas dû se montrer : c’étaient des rebuts qu’habituellement on prenait la peine de cacher. Des enfants mutilés, des aliénés, des aveugles… Broyés par la guerre ou bien venus au monde dans un baraquement de camp. Trop faibles pour être envoyés dans une colonie de rééducation, trop dégradés pour en forger, dans un orphelinat ordinaire, de bons petits ouvriers. »

Makine oppose la « vie si légère » du vieillard (sic) à celle de Iana et de ses proches, faite de vitesse, d’activité, de variété, de superficialité, d’abondance de biens.

Cinquième partie : Choutov revient en France, puis retourne en Russie, vers ses « feuillages dorés ».
Finalement, ce que Makine évoque, lui aussi, ce sont les existences des "petites gens" négligées par l’Histoire.
« Ce qu’il faudra écrire, c’est juste cela : ces "femmes inconnues" et ces "hommes inconnus" qui s’aimaient et dont la parole est restée muette. »

Comme l’a déjà signalé Tom Léo, ce livre est très "russe", mais je l’ai malheureusement trouvé plus convenu que proche de Tchékhov… problème personnel (à la différence d'Eglantine) dans l’approche du sentiment(alisme) slave ?

\Mots-clés : #deuxiemeguerre
par Tristram
le Ven 23 Avr - 22:34
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Andreï Makine
Réponses: 26
Vues: 3441

Claudio Magris

Enquête sur un sabre

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Enquzo10


Un vieux prêtre se penche en « historien dilettante qui ne reconstruit pas les faits mais leur déformation » sur le sort conjectural de l’Ataman des cosaques Krasnov, général blanc allié des nazis pendant la guerre en Carnie (au nord du Frioul), et romancier. Histoire de guerre et de trahisons, ce bref récit évoque les cavaliers des steppes, aventuriers épris de liberté, et réactionnaires condamnés par l’Histoire.
« Mes journées, te disais-je, sont longues, lentes. Le temps est distendu, il s’écoule calmement et j’ai souvent le sentiment qu’il coule en tournant sur lui-même et retourne sur les rives qu’il a laissées derrière lui. Il me semble que je tourne avec lui et en lui, mais librement, du passé au futur et du futur au passé, dans un présent de toutes les choses. »

« C’est peut-être, comme il arrive parfois, un livre plus intelligent que celui qui l’a écrit, qui ne se rend pas compte de ce qu’il a compris de la vie quand il décrivait un visage ou une soirée : quelque chose d’essentiel, qui lui a glissé de la plume et qu’ensuite il ne sait pas ou ne veut pas reconnaître. »

« Le mensonge est aussi réel que la vérité, il agit sur le monde, il le transforme, il est devant nous, nous pouvons le toucher [… »

J’ai beaucoup aimé, vous l’aimerez peut-être aussi, tout particulièrement si vous prenez plaisir à interroger l’Histoire lorsqu’elle n’est pas simple.

\Mots-clés : #deuxiemeguerre #historique
par Tristram
le Lun 19 Avr - 0:25
 
Rechercher dans: Écrivains Italiens et Grecs
Sujet: Claudio Magris
Réponses: 15
Vues: 1846

Paul Gadenne

La Plage de Scheveningen

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire La_pla10
Roman, 1952, 330 pages environ.


Difficile d'ajouter aux commentaires d'Églantine, Tristram et Bédoulène !


Ouvrage tout en atmosphères et déplacements (Paris intra-muros déglingué, pauvre et rationné en 1944, un trajet clair-obscur en vieille voiture très usée, une chambre d'hôtel proche de la côte flamande pour une nuit interminable qui forme le corpus du roman, la dernière vallée française (?) des Alpes (du Nord ?), un train bondé et piteux, une belle villa de Biarritz semi-abandonnée ...).

Écriture empreinte d'une certaine lenteur rythmique, laquelle ajoute à l'épaisseur, à la densité du propos, lequel est assez singulier.

Style souple, avec beaucoup de ferveur et de fragilité, épatant, comme incantatoire par instants, semblant toujours quêter l'absolu - comme les deux personnages principaux du reste - marquant beaucoup les dialogues et les monologues (ceux-ci en italiques), mais sans réellement faire surgir des temps forts par rapport à des temps plus faibles, afin d'obtenir un effet de relief et de mise en valeur lors de la narration (à d'autres, ces vieilles ficelles ?!).
On n'est vraiment pas dans du convenu, du conventionnel, et c'est heureux.
Imagination, signification...le contexte (1944, donc) ajoute encore au souffle du roman.

Dialogues et pensées, autour de deux êtres, Irène et Guillaume, tandis que plane l'ombre d'un troisième, le brillant Hersent, dont Irène et Guillaume apprennent incidemment la condamnation à mort et, du côté de Guillaume, l'épisode biblique de Caïn et Abel (Genèse 4.1-15). Tuer son amour (au sens figuré de tuer, s'entend !) est bien occire son frère et en porter le poids (Caïn dit à l'Eternel: «Ma peine est trop grande pour être supportée (...)").

Beaucoup d'introspection analytique (pas au sens freudien ou lacanien du terme) - vraiment un ouvrage qui apporte beaucoup, laisse de la matière à ruminer, une fois les pages refermées.

Vous pouvez sans peine vous figurer la joie que c'est de tomber sur un roman de cette qualité, de haute et originale tenue littéraire !

   

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Ruysda10
La plage de Scheveningen, tableau de Jacob van Ruisdael, peint entre 1665 et 1670.

\Mots-clés : #deuxiemeguerre #relationdecouple #xxesiecle
par Aventin
le Mer 14 Avr - 20:58
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Paul Gadenne
Réponses: 20
Vues: 1340

Amin Maalouf

Les échelles du Levant

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Les_zo11
Roman, paru en 1996, 250 pages environ.


Étymologie et explication du titre ici.

Roman assez alerte, prenant, lu avec une célérité inaccoutumée.

Un journaliste (il n'est pas malaisé de voir l'auteur en personne derrière celui-ci) reconnaît dans les traits d'un soixantenaire un jeune homme de ses livres d'Histoire au Liban, un Beyrouthin qui a servi dans la Résistance française lors de la seconde guerre mondiale. Le suivant et parvenant à attirer son attention il réussit, en quelques jours qui sont autant de parties ou chapitres, à lui faire raconter son histoire.

Je me suis assez volontiers laissé happer par cette histoire-ci, où l'on retrouve le décor qui semble cher à l'auteur, un certain Levant (puisque l'auteur préfère, de toute évidence, cette dénomination à "Proche-Orient") inspiré, fraternel, cosmopolite, ouvert et semblant porteur d'avenir.  

Toutefois, certaines ténuités des épisodes narrés, quelques raccourcis, et aussi des développements occultés, des voies qu'on aperçoit, mais qui demeurent inexplorées et ne sont même pas tacitement suggérées, des éléments composites jetés là et autres vraisemblances qu'on admet parce que c'est une fiction mais qui eussent gagné à avoir été quelques peu chiadées, voilà qui au final laisse sur sa faim.
Sans doute y-a-t-il là un souci de conserver un caractère enlevé, léger, à la narration, mais cent pages de plus et un approfondissement façon roman XIXème et j'en fus, c'est certain, ressorti sustenté.
Autrement dit, avec un tel matériau, c'est un peu gâcher; certes, l'on n'a pas prétendu être chez Tolstoï ici, je me le tiens pour dit.

Reste le procédé littéraire, lequel offre bien des libertés: Le "je" passe du journaliste-témoin non nommé au narrateur -  Ossyane Ketabdar.
Amin Maalouf a toute latitude pour faire bien monter l'intensité dramatique, de la position du journaliste-auditeur qui a le temps face au protagoniste qui lui, ne l'a pas trop, le temps, c'est habile.
Il peut user d'un style parlé sans se le voir reprocher, et peut à sa guise jouer des circonvolutions (il n'en abuse guère) si ça lui chante.
Comment dire ?
Cela est bien et bien bon, c'est le romancier qui tire les ficelles dans sa production, c'est une affaire entendue, mais je n'atteins pas au ravissement, du coup.


Promis, je ne dévoilerai en rien l'histoire, parce qu'il s'en passe des choses et là, pour le coup, ce serait gâcher.

Allez, un petit extrait:
Partie jeudi soir a écrit: Cela dit, il faut ramener mes prétendus exploits à leur juste mesure: pas une fois je n'ai pris part à une vraie bataille.Je ne portais d'ailleurs jamais d'arme sur moi, cela aurait rendu mes déplacements hasardeux. C'est pourquoi, lorsque vous me demandiez, hier, si j'avais "pris les armes", je ne pouvais honnêtement pas dire "oui"; ni même "pris le maquis", ce ne sont pas les mots qui conviennent. J'ai surtout beaucoup pris le train ! J'ai parfois l'impression d'avoir passé la guerre dans les trains, avec ma sacoche...J'étais un postier, en somme, un facteur, le courrier de l'ombre.
  Ma contribution était utile, je crois, tout en restant modeste. Elle me convenait. N'en déplaise à la mémoirede mon père, je n'ai jamais su jouer "les dirigeants", ni les héros. Je n'ai jamais été autre chose qu'un garçon appliqué, consciencieux. Un tâcheron de la Résistance. Il en faut, vous savez...  


\Mots-clés : #amour #deuxiemeguerre #xxesiecle
par Aventin
le Mer 24 Fév - 17:01
 
Rechercher dans: Écrivains du Proche et Moyen Orient
Sujet: Amin Maalouf
Réponses: 23
Vues: 2505

Yasmina Reza

Serge

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire 413-fa10

Dédicace : "À mon Vladichka    À Magda et Imre Kertész, amis chéris"

 
 
Jean, Anna (Nana pour la famille) et Serge, une fratrie, une famille d'origine juive ; le père est disparu il y a quelque temps et la mère malade s'éteint aussi.

"Assis au bord du lit matrimonial dans la chambre sombre quelques mois plus tard, Serge avait dit, tu veux être enterrée où maman ?
      — Nulle part. Je m’en fiche pas mal.
      — Tu veux être avec papa ?
      — Ah non pas avec les juifs !
      — Tu veux être où ?
— Pas à Bagneux.
      — Tu veux être incinérée ?
      — Incinérée. Et on n’en parle plus.
      On l’a incinérée et on l’a mise à Bagneux dans le caveau des Popper. Où d’autre ? Elle n’aimait ni la mer ni la campagne. Aucun endroit où sa poussière aurait fait corps avec la terre."


Il y a aussi le cousin Maurice et les enfants de Nana et Ramos (Victor et Margot), la fille de Serge (Joséphine) ; les ex de Serge et Jean.

Le narrateur, Jean, est à la piscine avec Luc l'enfant de Marion son ex-maîtresse, il aime beaucoup cet enfant différent et aime s'occuper de lui.

"Il sautillait en faisant le bruit, tchout tchout tchout, sans se lier avec des amis. Je restais un peu, en retrait à regarder à travers la grille. Personne ne lui parlait.
      J’aime bien ce gosse. Il est plus intéressant que d’autres. Je n’ai jamais su exactement qui j’étais pour lui. Pendant un temps il me voyait dans le lit de sa mère. Je garde un lien avec Marion pour ne pas le perdre lui. Mais ça je ne pense pas qu’il le sache. Et ce n’est peut-être pas complètement vrai. Il m’appelle Jean. C’est mon nom. Prononcé par lui, il a l’air encore plus court"


Alors que Serge, superstitieux, se demande comment renouer avec Valentina qui l'a quitté récemment :

"Elle farfouille dans la valise, trouve le Ganesh protecteur qu’il croyait avoir mis à l’abri au creux d’une manche et le projette de toutes ses forces sur le carrelage de la cuisine. La statuette vole en éclats. Serge contemple le dieu désagrégé. Passé la seconde d’horreur et de sidération, il s’accroupit pour ramasser fébrilement tous les morceaux, tous, y compris les plus infimes, y compris la poussière de terre qu’il met dans un torchon.
Qu’avait-il déclenché en jurant sur la tête de sa fille ? N’avait-il pas attiré sur l’enfant des forces maléfiques ? Il avait en tête l’image vague de serpents s’enroulant autour des jambes de la personne désignée. Comment annuler ces paroles irréfléchies ? Elles avaient répondu à l’urgence du moment, elles comptaient pour du beurre ! Que faire pour que rien ne s’abatte sur Joséphine ? Il allait booster son propre système de conjuration.
Et tandis qu’à quatre pattes dans la cuisine il furète sur le carrelage, il se sent comme délivré d’un poids terrible. Je suis puni, pense-t-il, c’est moi Serge Popper qui suis puni et non ma fille innocente ! C’est pourquoi il ramasse avec tant de soin le Ganesh en miettes, convaincu de la clémence et de la persistance des forces de la divinité modifiée. "

La  fille de Serge, Joséphine  convainc la fratrie de l'accompagner à Auschwitz. Lors de ce voyage Nana et Serge, qui fera la gueule pendant toute la visite du camp, se disputent  à propos de l'attitude de son fils Victor. Retour morne. Ce que chacun aura retenu ou pas de ce retour dans le passé restera personnel. Mais Nana et Joséphine se sont intérêssées, quant à Jean, comme le lui reproche Nana il est le "dévot" de Serge et s'est donc attaché à le réconforter.

"Je retourne m’asseoir au volant. Serge fume. Je dis, c’est la Judenrampe.
      — C’est quoi la Judenrampe ? Vous me faites chier avec la Judenrampe.
— C’est là où les juifs sont arrivés en grande majorité.
      — Bon. Je la vois. Je vois tout ça de la bagnole.
      — Je te dis juste ce que c’est.
      — Elles font chier à vouloir bouffer du malheur toutes les deux.
      — Tu pourrais être plus gentil avec Jo.
      — C’est une obsessionnelle. Hier l’académie de sourcils, aujourd’hui l’extermination des juifs. Tout le monde doit rentrer dans ses délires. En dehors de ça c’est une fille qui ne donne pas signe de vie sauf quand elle veut de l’argent ou un appartement."

Nana à Serge : "— Tu pourrais juste humblement regarder. Non, il faut constamment que tu te démarques. Qu’est-ce que tu veux prouver ? Que tu as déjà intégré tout ça ? Que tu n’es pas un touriste ? On a compris que tu étais là à reculons. Tu n’as pas besoin de le faire savoir à chaque instant. Moi je regrette, j’ai pris l’avion pour Cracovie pour voir de mes yeux les lieux où des milliers de gens sont morts abominablement, des gens de notre famille des gens avec qui on aurait pu être liés. Serge Popper a tiré les leçons de l’horreur, tant mieux, je te félicite, mais pas moi, et pas ta fille. Et Jean on ne sait pas, il est ton dévot. Mais si, tu es son dévot "


Jean : " Je vois Nana toute seule à l’avant, la bandoulière rouge lui barre le dos. Je suis pris d’un élan pour cette petite femme vieillie. Il s’en faut de peu que je coure lui faire peur et l’embrasser dans le cou. Mon frère et ma sœur je nous vois sur cette route bordée de cheminées et de pierres mortes et je me demande ce qui nous a fait tomber fortuitement dans le même nid, pour ne pas dire dans la vie même."

Au retour le quotidien revient avec , les interrogations sur le sens de leur vie ; réussite ou échec ?

Bref comme dans toutes les familles des partages ou des reproches, des rancunes que se soit dans la fratrie ou dans la parentèle. Mais quand Serge apprend qu'il a un cancer, ils sont trois à attendre dans le couloir de l'hôpital, le lien fraternel qui n' était que distendu se ressere.

" Nous sommes trois dans le bunker. Collés au mur sur la banquette industrielle, les trois enfants Popper. Nous serons toujours pour nous-mêmes les trois enfants Popper.
      Nana dit, la dernière fois qu’on était ensemble c’était à Auschwitz, maintenant PET-scan à Madeleine-Brès. Il faudrait qu’on trouve un truc plus marrant à faire.
      Il se tourne vers elle (il est assis au milieu), l’attire à lui par sa queue-de-cheval et l’embrasse dans le cou.
Elle se déporte pour se presser contre lui et lui caresser le dos de la main mais ces sièges ne sont pas faits pour l’intimité"


Une très bonne lecture.  Est-il besoin de visiter les lieux de cette tragédie pour accomplir notre devoir de mémoire ? me semble que c'est la question que pose Serge implicitement.

Qu'en est-il de nos liens familiaux ?  

De beaux portraits des personnages. Les extraits sont parlant je pense.
 


Mais je pense que topocl vous en dira plus.

Je lirai encore cette auteure que je rencontre pour la première fois.


Mots-clés : #deuxiemeguerre #devoirdememoire #famille #fratrie
par Bédoulène
le Jeu 4 Fév - 14:25
 
Rechercher dans: Écrivains européens francophones
Sujet: Yasmina Reza
Réponses: 13
Vues: 998

Paula Fox

L'hiver le plus froid : une jeune Américaine en Europe libérée

Tag deuxiemeguerre sur Des Choses à lire Cvt_lh10


En 1946, Paula Fox a vingt-trois ans et c'est une jeune fille, pour qui cependant la vie n'a déjà pas été facile, qui décide de partir découvrir cette Europe qui se relève à grand peine des années terribles de la Seconde Guerre Mondiale.

De par ses rencontres, elle fera le voyage vers le »Vieux Continent » en tant que journaliste pour un organe d'information anglais.

Autant, elle est abasourdie du Londres détruit, autant, les rencontres qu'elle fera à Paris dans une ville davantage épargnée dans son architecture, la plongeront dans les abîmes de la monstruosité de ce dont l'homme a été capable durant ce conflit.
Et quand elle découvre l'Est de l'Europe : la Tchécoslovaquie et la Pologne, le gouffre s'ouvre davantage sur la misère humaine et le désastre qui s'offre à son regard.


Car, c'est bien là, je trouve, l'intérêt de ce livre : Paula Fox est une toute jeune femme, et c'est un regard "innocent" - je ne trouve pas d'autre mot pour le décrire et il faut l'entendre au sens fort - qu'elle pose sur les paysages et sur ceux qu'elle croise ou du moins les ombres qu'ils sont devenus. La jeune femme qu'elle est n'a, ni appréhendé l'existence de ces orphelinats dénués de tout où pourtant le sourire et l'envie d'aller de l'avant ont encore un sens, ni imaginé la réalité insoutenable de la disparition intégrale des Juifs de Pologne, ni envisagé le fait que les vainqueurs d'hier, ces hongrois fascistes, côtoient encore, au fil des rues, les démunis et oubliés d'aujourd'hui, ceux dont ils sont responsables de la persécution.

C'est une Europe anéantie dans laquelle tout sentiment d'émotion ou d'affection semble disparu.
C'est une Europe dans laquelle le froid de l'hiver le dispute au froid des coeurs, ceux de ces hommes et femmes qui ont trop vu d'abominations pour retrouver si vite, un semblant d'âme humaine.



Le style parfois journalistique de l'écrit fait que lire ces mots s'apparente davantage à feuilleter un album photos,
- qui en l'occurrence ne montre que la tristesse du monde, que lire un récit structuré et chronologique. Il en reste une impression de flashs bouleversants pour évoquer ces années où tout ce qui peut l'être reste à reconstruire, où tout ce qui a disparu hante pour longtemps les coeurs et les esprits.



J'étais si ignorante, et le peu que je savais me paraissait incompréhensible. L'intérêt insatiable que je sentais en moi se satisfaisait de tout et de n'importe quoi.


Les souvenirs paraissent souvent commencer au milieu d'une histoire.



Mots-clés : {#}autobiographie{/#} {#}deuxiemeguerre{/#} {#}voyage{/#}
par Invité
le Sam 2 Jan - 21:19
 
Rechercher dans: Écrivains des États-Unis d'Amérique
Sujet: Paula Fox
Réponses: 15
Vues: 1252

Revenir en haut

Page 1 sur 7 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7  Suivant

Sauter vers: