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Après tout une communauté en ligne est faite de vraies personnes, avec peut-être un peu plus de liberté dans les manières. Et plus on est de fous...


Je te prie de trouver entre mes mots le meilleur de mon âme.

Georges Brassens, Lettre à Toussenot

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La date/heure actuelle est Mar 27 Sep - 7:40

232 résultats trouvés pour social

Roland Barthes

Mythologies

Tag social sur Des Choses à lire Mythol11

Dans ce recueil de 53 textes, catalogue sociologique dans un premier volet avant une analyse du phénomène du mythe lui-même, il s’agit surtout de démystifier.
Un des soucis de ces textes qui ont mon âge, c’est qu’ils font référence à des actualités datées (médias, publicité, sports, transports, politique, guerre d’Algérie, etc.), nuisant ainsi à leur valeur d’illustration des significations sous-jacentes de notre quotidien – mais en les réactualisant, c'est-à-dire en les projetant dans notre société actuelle, ils demeurent très parlants ; et cette déperdition retire finalement peu à la fécondité de ces réflexions.
Quelques extraits :
« Marcher est peut-être - mythologiquement - le geste le plus trivial, donc le plus humain. Tout rêve, toute image idéale, toute promotion sociale suppriment d'abord les jambes, que ce soit par le portrait ou par l'auto.) »

« Il y a dans toute démarche d'Elle ce double mouvement : fermez le gynécée, et puis seulement alors, lâchez la femme dedans. Aimez, travaillez, écrivez, soyez femmes d'affaires ou de lettres, mais rappelez-vous toujours que l'homme existe, et que vous n'êtes pas faites comme lui : votre ordre est libre à condition de dépendre du sien ; votre liberté est un luxe, elle n'est possible que si vous reconnaissez d'abord les obligations de votre nature. Écrivez, si vous voulez, nous en serons toutes très fières ; mais n'oubliez pas non plus de faire des enfants, car cela est de votre destin. Morale jésuite : prenez des accommodements avec la morale de votre condition, mais ne lâchez jamais sur le dogme qui la fonde. »

« La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l'erreur par le pouvoir, la grande presse et les valeurs d'ordre. »

« Le monde des gangsters est avant tout un monde du sang-froid. Des faits que la philosophie commune juge encore considérables, comme la mort d'un homme, sont réduits à une épure, présentés sous le volume d'un atome de geste : un petit grain dans le déplacement paisible des lignes, deux doigts claqués, et à l'autre bout du champ perceptif, un homme tombe dans la même convention de mouvement. Cet univers de la litote, qui est toujours construit comme une dérision glacée du mélodrame, est aussi, on le sait, le dernier univers de la féerie. L'exiguïté du geste décisif a toute une tradition mythologique, depuis le numen des dieux antiques, faisant d'un mouvement de tête basculer la destinée des hommes, jusqu'au coup de baguette de la fée ou du prestidigitateur. L'arme à feu avait sans doute distancé la mort, mais d'une façon si visiblement rationnelle qu'il a fallu raffiner sur le geste pour manifester de nouveau la présence du destin ; voilà ce qu'est précisément la désinvolture de nos gangsters : le résidu d'un mouvement tragique qui parvient à confondre le geste et l'acte sous le plus mince des volumes. »

« L'imagination du voyage correspond chez Verne à une exploration de la clôture, et l'accord de Verne et de l'enfance ne vient pas d'une mystique banale de l'aventure, mais au contraire d'un bonheur commun du fini, que l’on retrouve dans la passion enfantine des cabanes et des tentes : s'enclore et s'installer, tel est le rêve existentiel de l'enfance et de Verne. L'archétype de ce rêve est ce roman presque parfait : L'Ile mystérieuse, où l'homme-enfant réinvente le monde, l'emplit, l'enclôt, s'y enferme, et couronne cet effort encyclopédique par la posture bourgeoise de l'appropriation : pantoufles, pipe et coin du feu, pendant que dehors la tempête, c'est-à-dire l'infini, fait rage inutilement.
Verne a été un maniaque de la plénitude : il ne cessait de finir le monde et de le meubler, de le faire plein à la façon d'un œuf ; son mouvement est exactement celui d'un encyclopédiste du XVIIIe siècle ou d'un peintre hollandais : le monde est fini, le monde est plein de matériaux numérables et contigus. L'artiste ne peut avoir d'autre tâche que de faire des catalogues, des inventaires, de pourchasser de petits coins vides, pour y faire apparaître en rangs serrés les créations et les instruments humains. »

« Le journalisme est aujourd'hui tout à la technocratie, et notre presse hebdomadaire est le siège d'une véritable magistrature de la Conscience et du Conseil, comme aux plus beaux temps des jésuites. Il s'agit d'une morale moderne c'est-à-dire non pas émancipée mais garantie par la science, et pour laquelle on requiert moins l'avis du sage universel que celui du spécialiste. Chaque organe du corps humain (car il faut partir du concret) a ainsi son technicien, à la fois pape et suprême savant : le dentiste de Colgate pour la bouche, le médecin de "Docteur, répondez-moi" pour les saignements de nez, les ingénieurs du savon Lux pour la peau, un Père dominicain pour l'âme et la courriériste des journaux féminins pour le cœur. […]
Dans ce que le Courrier veut bien nous livrer d'elles, les consultantes sont soigneusement dépouillées de toute condition : de même que sous le scalpel impartial du chirurgien, l'origine sociale du patient est généreusement mise entre parenthèses, de même sous le regard de la Conseillère, la postulante est réduite à un pur organe cardiaque. Seule la définit sa qualité de femme : la condition sociale est traitée ici comme une réalité parasite inutile, qui pourrait gêner le soin de la pure essence féminine. […]
Ainsi, quelles qu'en soient les contradictions apparentes, la morale du Courrier ne postule jamais pour la Femme d'autre condition que parasitaire : seul le mariage, en la nommant juridiquement, la fait exister. »

« BANDE (de hors-la-loi, rebelles ou condamnés de droit commun). - Ceci est l'exemple même d'un langage axiomatique. La dépréciation du vocabulaire sert ici d'une façon précise à nier l'état de guerre, ce qui permet d'anéantir la notion d'interlocuteur. "On ne discute pas avec des hors-la-loi." La moralisation du langage permet ainsi de renvoyer le problème de la paix à un changement arbitraire de vocabulaire.
Lorsque la "bande" est française, on la sublime sous le nom de communauté.
DÉCHIREMENT (cruel, douloureux). - Ce terme aide à accréditer l'idée d'une irresponsabilité de l'Histoire. L'état de guerre est ici escamoté sous le vêtement noble de la tragédie, comme si le conflit était essentiellement le Mal, et non un mal (remédiable). La colonisation s'évapore, s'engloutit dans le halo d'une lamentation impuissante, qui reconnaît le malheur pour mieux s'installer. »

Barthes dénonce de façon récurrente l’essentialisation, forme de généralité qui gomme notamment les classes sociales des individus.
« Ce mythe de la "condition" humaine repose sur une très vieille mystification, qui consiste toujours à placer la Nature au fond de l'Histoire. Tout humanisme classique postule qu'en grattant un peu l'histoire des hommes, la relativité de leurs institutions ou la diversité superficielle de leur peau (mais pourquoi ne pas demander aux parents d'Emmet Till, le jeune nègre assassiné par des Blancs, ce qu'ils pensent, eux, de la grande famille des hommes ?), on arrive très vite au tuf profond d'une nature humaine universelle. L'humanisme progressiste, au contraire, doit toujours penser à inverser les termes de cette très vieille imposture, à décaper sans cesse la nature, ses "lois" et ses "limites" pour y découvrir l'Histoire et poser enfin la Nature comme elle-même historique. »

Dans la seconde partie (dernier quart du livre), Barthes théorise le mythe (de nos jours) comme parole, c'est-à-dire message (verbal ou visuel) et système sémiologique.
« …] dans le mythe […], le signifiant est déjà formé des signes de la langue. »

« …] en passant du sens à la forme, l'image perd du savoir : c'est pour mieux recevoir celui du concept. »

« Si paradoxal que cela puisse paraître, le mythe ne cache rien : sa fonction est de déformer, non de faire disparaître. »

« La sémiologie nous a appris que le mythe a pour charge de fonder une intention historique en nature, une contingence en éternité. Or cette démarche, c'est celle-là même de l'idéologie bourgeoise. »

(Ce développement, exposé de façon claire, m’a paru constituer une excellente introduction à la sémiologie ; il est aussi applicable en anthropologie.)
Évidemment, ces bribes picorées mériteraient une analyse bien plus approfondie.
À noter également le lexique barthien, des mots… signifiants, à l’acception parfois subtilement altérée… Là encore, un glossaire serait précieux ; sans doute a-t-il déjà été établi, et par plus compétent : étymologique, néologique, baudelairien, détourné… Il faudrait aussi interroger les termes non employés, qui viennent pourtant à l’esprit à cette lecture, comme "conservateur"…

\Mots-clés : #contemythe #essai #social
par Tristram
le Mer 31 Aoû - 13:08
 
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Sujet: Roland Barthes
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John Brunner

Sur l'onde de choc

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Tome 4 de la tétralogie Noire :
Wikipédia a écrit:Un monde où règnent la surpopulation, l'eugénisme et le terrorisme dans Tous à Zanzibar (1968), la violence, la haine raciale et le complexe militaro-industriel dans L'Orbite déchiquetée (1969), la pollution, l'activisme écologique et les toutes-puissantes corporations dans Le Troupeau aveugle (1972), les réseaux informatiques, les virus et la manipulation de l'information dans Sur l'onde de choc (1974).

J’ai déjà lu le très recommandable Tous à Zanzibar :
« Pour être moderne, il ne suffit plus d’acheter aujourd’hui et de jeter demain.
Il faut acheter aujourd’hui et jeter aujourd’hui. »

« Le monde réel n’existait plus. Il s’éloignait de Donald comme les images fugitives d’un rêve : expression suprême du principe d’incertitude, déchirées par l’effort même tenté pour les saisir. »

« Nous sommes au courant de tout ce qui se passe à l’échelle de la planète, et nous n’acceptons plus que notre horizon limité circonscrive la réalité. Ce que nous retransmet la télé est bien plus réel. »

Nick Haflinger est un des surdoués pupilles de Randémont, « institut du génie », organisation fédérale des USA au XXIe qui forme l’élite intellectuelle propre à servir le pays, ou plutôt son gouvernement. Ce dernier promeut le « style-de-vie banane », hyper-informatisé et contrôlé par l’État, et Nickie échappe au système afin de ne pas devenir son instrument, ayant trouvé le moyen de changer d’identités, y compris pour les ordinateurs tous connectés.
« Créateur d’utopies, conseil en style-de-vie, spéculateur delphique, expert-saboteur en informatique, rationalisateur système et Dieu sait quoi encore. »

Avec une imagination éblouissante, Brunner narre ses mésaventures (il rencontre Kate, une étudiante fort intuitive, et surtout « sage », c'est-à-dire sensée ; il sera repris) tout en peignant dans cette dystopie un monde qui ressemble curieusement à ce qu’il tend vraiment à devenir de nos jours : un récit qui n’a pas pris une ride, malgré des inventions fort originales (d’un jeu, celui des tringles, et d’une danse, dite de « coley », aux cités marginales où les rescapés du grand tremblement de terre californien organisent des communautés « écotarciques » à l’écart du système global et liberticide – en passant par le Pavillon d’Eustache, service téléphonique de défoulement cathartique à l’abri du gouvernement, pour lequel Nick installe une « couleuvre » protectrice, genre de virus-firewall). C’est une brillante anticipation des hackers et lanceurs d’alerte (à une époque où Internet balbutiait).
« Les rumeurs étaient destinées à faire plaisir aux gens en leur faisant croire que le monde se portait vraiment aussi mal qu’ils en avaient l’impression. »

« Tout se passe comme si le paradoxe suivant était démontré : chacun ignore de quoi il retourne, mais tout le monde sait de quoi il s’agit. »

« Avec une certaine nostalgie, il racontait quelques anecdotes comiques sur les erreurs commises de son temps. La plupart provenaient du préjugé alors en vigueur selon lequel une certaine dose d’émulation est nécessaire pour obtenir des gens un maximum d’efficacité. Alors qu’au contraire, ce qui caractérise une personne douée de sagesse, c’est qu’elle voit tout de suite que l’émulation est une source de gaspillage de temps et d’énergie. »

« La possibilité de devenir qui vous vouliez au lieu d’être ce que vous étiez dans la mémoire des ordinateurs. »

« Autant vouloir prétendre que le mouvement de la mer qui polit les galets sur la grève leur rend un grand service parce qu’il est préférable pour un galet d’avoir des contours lisses plutôt que rugueux. Le galet ne se soucie pas de la forme qu’il a. Mais pour une personne, c’est une chose très importante. Et chaque vague que vous produisez réduit la variété de formes qu’un être humain peut revêtir. »

« En théorie, n’importe lequel d’entre nous a accès à plus d’informations que dans toute l’histoire du monde, et cela grâce à une simple cabine de viphone. […]
Malgré tout ce qu’on raconte sur le pouvoir "libérateur" du réseau informatique, la vérité est qu’il afflige la plupart d’entre nous d’une nouvelle raison de se précipiter dans la paranoïa. »

« Washington : hier. L’exercice du pouvoir personnel. Le privilège de la fonction. La réduction du consensus populaire à un unique porte-parole, écho d’une période où les gens d’une même communauté arrivaient à s’accorder parce qu’ils n’étaient pas assaillis par cent versions incompatibles des événements. »

« S’il existe un phénomène tel que le mal absolu, il consiste à traiter un autre être humain comme un objet. »

« UN : Notre planète est riche. Par suite, la pauvreté et la faim en sont indignes, et puisque nous avons les moyens de les supprimer, nous le devons.
DEUX : Nous appartenons à une espèce civilisée. Par suite, nul ne pourra désormais tirer de profit illicite du fait que, tous ensemble, nous savons plus de choses qu’un seul d’entre nous n’en peut connaître.
»


\Mots-clés : #politique #romananticipation #sciencefiction #social
par Tristram
le Lun 8 Aoû - 12:12
 
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Sujet: John Brunner
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Eduard von Keyserling

Maisons du soir

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Au château de Paduren, le vieil et intransigeant baron von der Warthe et sa sœur Arabella attendent la mort dans la tristesse. Bolko, le fils du baron, a été tué dans un duel ; revient sa fille Fastrade, qui s’était enfuie, amoureuse de son précepteur, mort lui aussi. Gertrud Port, la fille de l’ami du baron, du château de Witzow, s’est aussi rendue à Dresde pour apprendre le chant, puis est revenue. Dietz von Egloff, je jeune descendant du château de Sirow, est joueur et dilapide son bien. Il est l’amant de Lydia, fille de « fabricant » et femme de Fritz Dachhausen, du château de Barnewitz. Il se fiance à Fastrade, puis Dachhausen découvre son infortune conjugale…
« Avant, les demoiselles de la noblesse n’avaient pas de ces talents qui ont besoin d’être développés, encore un effet des temps modernes. »

« Je n’aime pas penser le mal, mais avec ces dames qui ne sont pas de bonne famille, on ne sait jamais. »

« Et cette attente nous rend tous fous, on attend et attend, on fait ceci ou cela pour tuer le temps mais l’important, le principal doit encore arriver. Et le temps passe et rien ne vient et nous devenons fous. »

L’aristocratie est juste préoccupée de conserver noms et domaines attachés pour se les transmettre de génération en génération, sclérose conservatrice qui maintient ses membres dans l'effacement individuel, notamment les femmes.

\Mots-clés : #famille #social #traditions
par Tristram
le Mer 25 Mai - 13:15
 
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Robert Musil

De la bêtise

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Partant du jugement de goût en art, Musil tente de cerner la notion en pistant les emplois du terme. Il note que la bêtise est un « degré inférieur d'intelligence », à laquelle elle est opposée « par effet de miroir » ; qu’elle a un « facteur d'apaisement » en voilant cette intelligence face à un pouvoir dominateur ; souligne sa proximité fréquente avec la vanité ; explicite son renvoi ordinaire à une déficience, une inhabileté, une malséance ou vulgarité (en tant qu’« offense morale »).
Le kitsch comme jugement esthétique est étudié, et m’a ramentu les captivantes considérations à ce propos de Milan Kundera dans L'insoutenable légèreté de l'être.
« Puisque c'est en tant que marchandise inadaptée et impropre que “camelote” donne son sens au mot kitsch, et puisque par ailleurs l'inadaptation et l'impropriété forment le socle sur lequel repose l'emploi du terme “bête”, on force à peine le raisonnement en affirmant que tout ce qui ne convient pas à notre goût nous semble avoir “quelque chose de bête” – à plus forte raison quand nous feignons d'y voir l'expression d'un grand ou bel esprit ! »

Concernant les notions vagues comme bêtise et vulgarité, expressions émotives à la limite du langage juste avant la violence, le contexte historique de cette brève conférence prononcée à Vienne en 1937 résonne étrangement.
« Mesdames et Messieurs ! On ressasse aujourd'hui à l'envi l'idée d'une crise de confiance dans l'espèce humaine ; mais on pourrait tout aussi bien y voir un état de panique qui serait sur le point de supplanter la certitude que nous avons de pouvoir conduire nos affaires librement et de façon rationnelle. Et ne nous y trompons pas : liberté et raison, ces deux notions morales mais aussi artistiques, emblèmes de la dignité humaine héritées de l'époque classique du cosmopolitisme allemand, ne sont déjà plus tout à fait au meilleur de leur forme depuis le milieu, ou la fin peut-être, du dix-neuvième siècle. »

La conception psychologique de l’époque voit la bêtise comme une faiblesse de l’entendement, mêlant intelligence et affect.
Musil distingue « deux réalités au fond très différentes : la bêtise probe des simples, et l'autre, quelque peu paradoxale, qui est même un signe d'intelligence », et « défaillance et inaptitude, erreur et déraison, bêtise occasionnelle ou fonctionnelle d'une part, et chronique ou structurelle d'autre part. »
Il extrapole à la société, et demeure d’actualité.
« Une telle attention à l'essentiel est aux antipodes de la bêtise et de la brutalité, et le dérèglement par lequel les affects ligotent aujourd'hui la raison au lieu de lui donner des ailes s'évanouit devant elle. »

Musil propose finalement le remède de l’humilité, en évitant de juger prématurément et en corrigeant consciencieusement ses erreurs d’appréciation.

\Mots-clés : #philosophique #psychologique #social
par Tristram
le Mer 18 Mai - 13:15
 
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Edouard Bureau

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La Grande Vallée

Sur l’alpage de la Grande Vallée, on partage fromages et eau-de-vie entre amis, les chevriers mènent leur troupeau vers les herbes les plus grasses. Ils rêvent d’étoiles, d’amour et de chansons. Tout n’est que splendeur, ce monde semble immuable…

Et pourtant arrive au village le Grand Batave, un gars du Nord qui prêche le Progrès et la Grande Industrie. S’il séduit les villageois, Merle et La Barbe, les deux chevriers,  la vieille sorcière Dania et le peintre-musicien voient bien que c’est la fin d’un temps qu’ils ont aimé. Leur révolte sera terrible, magnifique, déchirante, dans le feu et la neige.

Les chevriers parlent comme des poètes, les biquettes philosophent plaisamment. La beauté des paysages et le silence sont source de ce grand bonheur qui ne veut renoncer à lui-même. Ramuz n’est pas loin.



Un conte, une aventure, un combat.


\Mots-clés : #nature #social
par topocl
le Mer 27 Avr - 14:45
 
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Akiyuki Nosaka

Les Embaumeurs

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« Laface tenait son surnom de sa profession de mouleur de masques mortuaires. »

Laface a l’idée de se lancer comme metteur en scène funéraire, et décide ses connaissances, Échalote le fils de bonze chauffeur de corbillard et Un-tantinet, préposé à l’état civil et ancien gauchiste, à s’associer dans ce but. De père fossoyeur (et nécrophile), Laface est conduit par la volonté de faire apparaître le défunt sous son meilleur jour, d’offrir une cérémonie personnalisée au disparu, loin de la routine rituelle des obsèques contemporaines. S’il est plus mené par le désir de bien faire dans son domaine professionnel et surtout de rendre leur dignité à ses patients, les deux autres sont plus animés par l’appât du gain, mais tous rivalisent d’imagination (notamment en matière publicitaire) – d’où l’idée de contrat avec options particulières souscrit de son vivant par le futur de cujus.
Doc, un chirurgien esthétique, qui rejoint l’équipe pour s’occuper du visagisme mortuaire, est en fait un ninja sans diplôme qui apprit pendant la Première Guerre mondiale la présentation des cadavres − et bouffa littéralement du GI.
Plein de trouvailles, souvent saisissantes, astucieuses, originales, voire poétiques, comme celle de l’immortalité des femmes :
« Le fait qu’elles mettent au monde les enfants fait d’elles quasiment des serpents qui abandonnent leur mue, chaque fois, chacune d’entre elles en laisse une nouvelle et ainsi de suite, je dirais que la mère demeure en tant que dépouille de ses propres enfants. Quand on réfléchit, depuis que l’humanité est apparue sur Terre, il n’y a jamais eu qu’une chaîne de mue ininterrompue, sans qu’à aucun moment les femmes ne meurent, c’est uniquement la mue de chacune qui disparaît. […]
Si la femme peut se comparer à une rivière, dont le cours ne s’interrompt jamais, l’homme, lui, est en quelque sorte l’écume, les bulles d’air qui y flottent à la dérive. »

Survient alors l’idée d’organiser des « Funérailles générales pour les bébés avortés » les mizuko, en leur élevant un Jizo (divinité)…
Laface éprouve de plus en plus d’attachement pour les défunts, qu’il croit comprendre, et projette une exposition « fun », « Les Huit Vues de l’Osaka macabre », appellation démarquée de célèbres séries de vues peintes, et prévue en simultanéité avec l'Exposition universelle :
« Et leur Exposition universelle, j’appelle ça une mascarade, non, ce qu’il faut c’est dénoncer un aspect de notre société moderne par le biais d’une expo funéraire. »

De son côté, Un-tantinet édite un magazine, « Le Club Funeralia, publié par l’Association funéraire internationale » :
« Le club affichait pour vocation de “fournir à chacun de nos membres l’occasion de vivre, de son vivant, son propre enterrement, de recevoir un nom posthume, de sorte qu’ensuite il retourne à ses activités en battant, avec l’énergie que confère le sentiment d’être ressuscité”. »

« Plusieurs semblaient s’exprimer d’expérience, à l’aise dans leur peau : “Une fois que vous êtes à l’étroit dans la bière et que vous entendez les prières et les éloges funèbres que prononcent vos amis, vous vous prenez à faire un retour sur vous-même. Personnellement, j’ai connu là un moment très enrichissant.” “Quand ma femme m’a vu recouvert du linceul, j’ai vraiment eu l’impression qu’elle croyait à ma mort, et depuis je la trouve plus gentille à mon égard.” »

… et une émission intitulée Funérailles TV :
« Sourire d’une vedette de l’écran, “Mourez et ne vous souciez plus du reste”. »

L’apothéose survient quand Laface se lance (avec le doc) dans la célébration d’un nouveau culte, rendu aux faces (les masques mortuaires), pour lequel ils rameutent une multitude d’adeptes, et dont il sera le gourou.
« C’est que je suis fils de fossoyeur, moi, né au milieu des tombes, élevé parmi les feux follets et j’ai eu les asticots nécrophages pour compagnons de jeu. »

Il s’enterre pour réapparaître devant ses fidèles quelques semaines plus tard – il sort de la tombe dans l’hécatombe de « l’apocalypse nucléaire ».
Comme dans les autres livres de Nosaka que j’ai pu lire, plane sans cesse l’inéluctable souvenir des atrocités de la guerre du Pacifique et en Chine, notamment les bombardements du Japon.
Même macabre voire sordide, l’humour m’a paru bien dosé, rendu par un parler populaire déluré mais allant jusqu’au grotesque, gogolien et même kafkaïen. C’est un roman très fouillé, riche en inventivité où, une fois encore, Nosaka s’attaque à la société par la présentation d’un de ses aspects les plus douloureux et occultés, le tabou de la mort, traité avec ironie et sans concession au politiquement correct. Ce que j'apprécie particulièrement chez cet auteur, c'est l'exposé d'un thème tendant à l'exhaustivité, reposant sur des observations apparemment vécues et avec toutes ses ramifications possibles, même outrancières, dans un texte fort dense. On y trouve nombre de références à la culture japonaise (« Teint vermeil à matines, ossements blancs à vêpres »), mais aussi à la culture occidentale en général.

\Mots-clés : #mort #social
par Tristram
le Ven 15 Avr - 13:08
 
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Sujet: Akiyuki Nosaka
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Marie Modiano

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Mur de nuages

Dans un pays désertique où planent l'autoritarisme et la misère, Lantos est élevé dans un orphelinat puis dans une famille d’accueil, sans amour, sans sens, sans avenir. Son don pour la mandoline lui ouvre de nouveaux  horizons, lui donne une voix (une voie aussi) puis lui permet de vivoter quand il fuit vers Vera Sol, une ville où la dureté le partage au gigantisme.

Lantos rêve, Lantos espère et surtout désespère. La ville puis lui sont rattrapés par un mal étrange.

Allégorie d’un monde sans pitié qui noie ses habitants, Mur de nuages nous offre une certaine atmosphère, élégamment pesante, un personnage attachant, un style très mélodieux, mais une fin bâclée.


\Mots-clés : #musique #social
par topocl
le Lun 11 Avr - 10:30
 
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Thomas Gunzig

Le sang des bêtes

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Roman qui questionne selon une tradition existentialiste la place de l'individu dans le monde, dans la société mais aussi dans L Histoire avec comme prisme d'analyse un personnage qui à l'ère écologique est une vache mais qui remplace l'homme naturellement sauvage de Rousseau et qui renvoie d'une certaine façon les interrogations que se posent les personnages de manière brute et sans déterminisme.
Un ouvrage assez contemporain qui substitue à la condition de l'homme moderne, la condition de l'anima présent.
C'est très perspicace, intéressant et nous invite à une grande humilité.


\Mots-clés : #famille #satirique #social
par Hanta
le Mar 22 Mar - 11:32
 
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Ian McEwan

Sur la plage de Chesil

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Edward Mayhew et Florence Ponting, deux jeunes mariés encore vierges le soir de leur mariage dans la suite nuptiale d’un hôtel donnant sur la plage de Chesil, Dorset, dans le début des années 60. Quoiqu’amoureuse, elle est révulsée à la perspective des rapports sexuels.
La soirée commence assez mal.
« Ce n’était pas une période faste dans l’histoire de la cuisine anglaise, mais personne ne s’en souciait vraiment, sauf les visiteurs étrangers. Le dîner de noces commença, comme tant d’autres à l’époque, par une tranche de melon décorée d’une unique cerise confite. Dans le couloir, des plats en argent sur leurs chauffe-plats contenaient des tranches de rôti de bœuf dont la cuisson remontait à plusieurs heures, figées dans une épaisse sauce brune, des légumes bouillis et des pommes de terre bleuâtres. Le vin était français, même si l’étiquette, ornée d’une hirondelle solitaire s’envolant à tire-d’aile, ne mentionnait aucune appellation précise. »

McEwan revient sur l’histoire personnelle des deux jouvenceaux, lui d’un milieu modeste avec une mère « mentalement dérangée », passionné d’histoire et de lecture, elle de musique classique et tout particulièrement de violon. Tous deux avaient hâte de s’émanciper, « dans une sorte d’antichambre, attendant avec impatience que [leur] vraie vie commence ». La psychologie adolescente est remarquablement décrite, et on peut constater qu’il existe des invariants jusqu’à nos jours.
« L’URSS se battait et s’était toujours battue pour la libération des peuples opprimés, contre le fascisme et les ravages d’un capitalisme insatiable. »

La séance nuptiale : elle s’efforce, culpabilisée, de complaire à son mari, mais c’est le drame. Outre l’analyse très pointue des caractères, ce bref roman explicite la tragédie de l’ignorance avant la révolution sexuelle, source de malentendu et de gâchis.
Voir, toujours dans monde anglo-saxon, mais aussi français : https://www.franceculture.fr/emissions/et-maintenant/et-maintenant-du-mardi-08-mars-2022

\Mots-clés : #amour #education #psychologique #sexualité #social #xxesiecle
par Tristram
le Dim 13 Mar - 12:57
 
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Bruno Latour

Où atterrir − Comment s’orienter en politique

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Incipit de cet ouvrage de 2017 :
« Cet essai n’a pas d’autre but que de saisir l’occasion de l’élection de Donald Trump, le 11 novembre 2016, pour relier trois phénomènes que les commentateurs ont déjà repérés mais dont ils ne voient pas toujours le lien − et par conséquent dont ils ne voient pas l’immense énergie politique qu’on pourrait tirer de leur rapprochement.
Au début des années 1990, juste après la "victoire contre le communisme" symbolisée par la chute du mur de Berlin, à l’instant même où certains croient que l’histoire a terminé son cours, une autre histoire commence subrepticement.
Elle est d’abord marquée par ce qu’on appelle la "dérégulation" et qui va donner au mot de "globalisation" un sens de plus en plus péjoratif ; mais elle est aussi, dans tous les pays à la fois, le début d’une explosion de plus en plus vertigineuse des inégalités ; enfin, ce qui est moins souvent souligné, débute à cette époque l’entreprise systématique pour nier l’existence de la mutation climatique. ("Climat" est pris ici au sens très général des rapports des humains à leurs conditions matérielles d’existence.)
Cet essai propose de prendre ces trois phénomènes comme les symptômes d’une même situation historique : tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes (ce qu’on appelle aujourd’hui de façon trop vague les "élites") était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ses habitants.
Par conséquent, elles ont décidé qu’il était devenu inutile de faire comme si l’histoire allait continuer de mener vers un horizon commun où "tous les hommes" pourraient également prospérer. Depuis les années 1980, les classes dirigeantes ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri hors du monde. De cette fuite, dont Donald Trump n’est que le symbole parmi d’autres, nous subissons tous les conséquences, rendus fous par l’absence d’un monde commun à partager. »

« Aux migrants venus de l’extérieur qui doivent traverser des frontières au prix d’immenses tragédies pour quitter leur pays, il faut dorénavant ajouter ces migrants de l’intérieur qui subissent, en restant sur place, le drame de se voir quittés par leur pays. Ce qui rend la crise migratoire si difficile à penser, c’est qu’elle est le symptôme, à des degrés plus ou moins déchirants, d’une épreuve commune à tous : l’épreuve de se retrouver privés de terre. »

« Si l’hypothèse est juste, tout cela participe du même phénomène : les élites ont été si bien convaincues qu’il n’y aurait pas de vie future pour tout le monde qu’elles ont décidé de se débarrasser au plus vite de tous les fardeaux de la solidarité − c’est la dérégulation ; qu’il fallait construire une sorte de forteresse dorée pour les quelques pour-cent qui allaient pouvoir s’en tirer − c’est l’explosion des inégalités ; et que pour, dissimuler l’égoïsme crasse d’une telle fuite hors du monde commun, il fallait absolument rejeter la menace à l’origine de cette fuite éperdue − c’est la dénégation de la mutation climatique.
Pour reprendre la métaphore éculée du Titanic : les classes dirigeantes comprennent que le naufrage est assuré ; s’approprient les canots de sauvetage ; demandent à l’orchestre de jouer assez longtemps des berceuses, afin qu’ils profitent de la nuit noire pour se carapater avant que la gîte excessive alerte les autres classes ! »

La parade des « élites obscurcissantes » est l’expression « réalité alternative ».
Cet essai constitue là une approche salutaire des problèmes actuels d’identité et de migration – dans la société globale : l’illusion des frontières étanches, tant pour les tenants de la mondialisation que pour ceux du local, les progressistes et les réactionnaires.
Le vecteur qui allait de l’ancien au nouveau, du Local au Global, n’est plus le sens de l’histoire (de même la différence Gauche-Droite). Un troisième attracteur se dégage, « Terrestre » (ou écologique, et opposé au Hors-Sol) : c’est le fameux « pas de côté ». À l’aune de la lutte des classes se substituent les conflits géo-sociaux.
L’erreur épistémologique à propos de la notion de nature, confusion entre nature-univers et nature-processus :
« On va se mettre à associer le subjectif avec l’archaïque et le dépassé ; l’objectif avec le moderne et le progressiste. Voir les choses de l’intérieur ne va plus avoir d’autre vertu que de renvoyer à la tradition, à l’intime, à l’archaïque. Voir les choses de l’extérieur, au contraire, va devenir le seul moyen de saisir la réalité qui compte et, surtout, de s’orienter vers le futur. »

L’hypothèse Gaïa :
« Si la composition de l’air que nous respirons dépend des vivants, l’air n’est plus l’environnement dans lequel les vivants se situent et où ils évolueraient, mais, en partie, le résultat de leur action. Autrement dit, il n’y a pas d’un côté des organismes et de l’autre un environnement, mais une superposition d’agencements mutuels. L’action est redistribuée. »

« La simplification introduite par Lovelock dans la compréhension des phénomènes terrestres n’est pas du tout d’avoir ajouté de la "vie" à la Terre, ni d’avoir fait de celle-ci un "organisme vivant", mais, tout au contraire, d’avoir cessé de nier que les vivants soient des participants actifs à l’ensemble des phénomènes bio- et géochimiques. Son argument réductionniste est l’exact contraire d’un vitalisme. »

« Dire : "Nous sommes des terrestres au milieu des terrestres", n’introduit pas du tout à la même politique que : "Nous sommes des humains dans la nature." »

La nécessaire cohabitation sur un territoire renvoie à Vinciane Despret et Baptiste Morizot, comme les notions d’économie à Piketty, la notion de nature à Descola, l’apport des pratiques d’autres cultures à Nastassja Martin… qui ont leur fil sur le forum, prêt à être tissé avec d’autres.

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #immigration #mondialisation #nature #politique #science #social
par Tristram
le Sam 12 Mar - 13:02
 
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Sujet: Bruno Latour
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Charles Stépanoff

L'animal et la mort – Chasses, modernité et crise du sauvage

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Essai anthropologique (et historique) portant sur les rapports à la nature dans la société occidentale actuelle.
Dans l’introduction :
« L’Occident moderne a inventé un mode d’exercice de la violence anthropique caractérisé par l’articulation de deux formes originales de relation au vivant : l’une s’est appelée l’amour de la nature, qui condamne et rejette la violence, et l’autre l’exploitation de la nature, qui fait de la violence conquérante un but et une valeur en tant que condition de l’abondance et du progrès. »

« Deux formes originales de traitement des animaux se sont ainsi généralisées à une époque récente. D’un côté, l’animal de rente, éloigné des habitations humaines, désocialisé dans des bâtiments industriels, est réduit à une fonction productive : tel est l’animal-matière. De l’autre, l’animal de compagnie est nourri, intégré à la famille humaine, toiletté, médicalisé, privé de vie sociale et sexuelle avec ses congénères, rendu éternellement immature par une castration généralisée : il est l’animal-enfant. »

« La sensibilité protectrice anime nos idéaux, tandis que l’exploitation productiviste nous nourrit : indissociables, elles sont l’âme et le corps de notre modernité. L’exploitation-protection – appelons-la exploitection – est le pendant écologique du binôme métaphysique nature-culture. »

« Ancré dans son propre monde, l’animal-gibier n’est ni sacralisé comme un animal-enfant ni transformé en animal-matière. »

« Conceptuellement, la chasse implique nécessairement une altérité qui résiste. Dans un monde totalement domestiqué et artificialisé, il n’y a plus de place pour la chasse. »

Abondamment documentée, l’étude repose sur « une enquête d’immersion menée entre 2018 et 2020 aux confins du Perche, de la Beauce et des Yvelines auprès d’habitants locaux pratiquant des modes de chasse qu’ils présentent eux-mêmes comme "paysans" ou appartenant à des équipages de chasse à courre, mais aussi auprès de militants hostiles à la chasse. »
« Aujourd’hui, les perceptions des chasseurs ruraux qui imprègnent de colorations affectives contrastées l’hirondelle, la perdrix, le coucou ou la buse restent marquées par une cosmologie prénaturaliste, ce qui permet de mieux comprendre leur antagonisme avec la sensibilité des militants écologistes. »

La disparition de la perdrix dans le bocage est prise en exemple, peut-être plus due à la dégradation du biotope qu’aux prélèvements des chasseurs, et aggravée par une politique gouvernementale qui a essayé de « faire mieux que la nature » en promouvant la réinsertion d’animaux domestiqués. La destruction des haies par le remembrement a considérablement accéléré cette tendance et appauvri la biodiversité.
« La haie est une immense lisière écologique et cosmologique entre les mondes. »

« Au total, on estime que la France a perdu 70 % de ses haies et 90 % de ses mares au cours du XXe siècle. »

Simultanément, la surface de forêt a augmenté, ainsi que le nombre de sangliers : la chasse paysanne au petit gibier disparaît, la chasse au gros gibier, géré et agrainé dans les bois, est économiquement rentable (sauf pour les agriculteurs à cause des dégâts), et réservée aux actionnaires. Pour ces derniers la chasse est un sport, et le gibier est marchandisé : il y a industrialisation rationnelle de la production de gibier.
Le gibier de la chasse populaire est cuisiné, partagé ; cela favorise aussi une autolimitation, et participe à une relative autonomie alimentaire, comme à la socialité.
« Manger ce que l’on tue est un principe fortement revendiqué, non seulement pour des raisons éthiques mais comme affirmation d’une identité collective [… »

« La chasse au petit gibier est une relation socio-écologique de réciprocité avec des espèces qui se sont adaptées aux biotopes agraires, qui se nourrissent de l’activité humaine et dont les humains se nourrissent à leur tour. »

« Dans les collectifs indigènes, le rapport à l’animal sauvage ne se résume jamais à l’acte de prédation. »

Stépanoff évoque le partage d’un territoire entre hommes et animaux sauvages, les rapports familiers avec le gibier, (dont des apprivoisements), et les (nouveaux) rituels.
« Ces apprivoisements ont été interprétés par l’anthropologue Philippe Descola comme une forme d’absorption sociale de l’altérité faisant pendant à l’absorption physique que représentent la chasse et la consommation. »

« On peut voir dans ces innovations rituelles une forme de réponse sans langage mais par les gestes aux stigmatisations des élites, la revendication collective d’un rapport à l’animal et au sauvage qui n’est fondé ni sur la production gestionnaire (l’exploitation de la nature) ni sur la protection dominatrice (l’amour de la nature), mais sur la circulation de la chair et du sang. Il s’agit d’exhiber avec une démesure scandaleuse ce que l’éthique et la pudeur modernes cherchent à dissimuler : la violence, la mort et la part sauvage d’une humanité qui, loin d’être autonome et fermée sur le sentiment de sa dignité et de son exceptionnalité, se nourrit, par incorporation physique, d’une altérité non humaine. »

On retrouve souvent l’opposition rural-citadin (et néorural), populaire-noble/ bourgeois, entre bien communautaire et chasse commerciale privée, de la « mosaïque de relations » à l’univocité du rejet.
La chasse à courre s’est en fait démocratisée au XXe siècle, surtout la petite vénerie à petite meute (lièvre), la plus répandue ; elle n’est plus élitiste. Là encore, ne connaissant pas personnellement ce dont il est question, je mesure comme la perception "hors-sol" est défectueuse :
« De façon pour le moins paradoxale, les statistiques indiquent que les cerfs survivent plus facilement à une chasse à courre qu’à un sauvetage. »

Les militants anti-chasse, souvent animalistes, généralement issus de la classe moyenne, sont dans l’émotion, à la base d’une (nouvelle) culture de l’empathie. Les affrontements ont lieu avec les suiveurs, qui forment une communauté populaire festive.
« Comment expliquer ces incidents à répétition ? Le conflit de valeurs s’incarne dans un conflit d’éthos [us et coutumes d’un groupe] qui crée une mécanique de l’incident. »

« Les militants s’introduisent avec leurs caméras dans ce monde d’habitués en se soustrayant au cérémoniel des salutations et en s’abstenant généralement de tout échange verbal avec les participants. »

Les lieux de passage séculaires des cervidés sont maintenant situés en milieu périurbain.
Je suis allé de découverte en découverte (rejoignant cependant des lectures, comme celles de Genevoix), tels les rituels et la dimension éthique de cette pratique.
« Pour les veneurs, quand le cerf se tient aux abois, immobile face aux chiens et aux hommes, et qu’il cesse définitivement de fuir, ce n’est pas qu’il est physiquement épuisé comme on le croit généralement. Si le cerf cesse de fuir, c’est qu’il admet que la partie est perdue et que, plutôt que de se traîner lamentablement, il préfère affronter la mort. »

« Selon les veneurs, les cerfs auraient les qualités nécessaires pour faire face à la poursuite de la meute puisqu’ils en réchappent dans la majorité des cas et qu’un même animal peut être chassé sans succès quatre ou cinq fois de suite. »

Conclusion :
« Au cours de cette enquête, il nous est apparu que l’enjeu véritable du conflit entre les veneurs et leurs détracteurs n’est pas tant la défense des cerfs ou de la forêt que l’affrontement de mises en scène différentes du rôle de l’homme dans la nature. La sensibilité animaliste promeut une attitude empathique fondée sur l’attention à la souffrance de chaque animal, individu unique et irremplaçable. De ce point de vue, la mort de tout animal revêt une dimension tragique qui interdit à l’humain, seul être de la nature conscient de cette tragédie, de la provoquer volontairement. L’homme se distingue du reste du vivant par cet impératif moral de protection et de sauvetage auquel ne sont pas tenues les autres espèces.
La sensibilité des adeptes de la vénerie met l’accent non sur l’individu, mais sur les relations éco-éthologiques entre les espèces vivantes, invoquant la réalité de la prédation et de la mort dans la nature. Ils envisagent l’humain comme un prédateur parmi d’autres, intégré à un grand cycle de vie et de mort. Ils s’opposent à une vision de la nature dont l’humain serait exclu, une menace pour le mode de vie rural selon eux. Militants et veneurs partagent bien plus qu’ils ne le croient : l’amour de la forêt et l’admiration pour la grande faune sauvage, mais ils sont séparés par des conceptions différentes des continuités et des discontinuités entre humanité et nature. La vénerie se heurte frontalement à la cosmologie moderne de deux manières : en introduisant au cœur du monde sauvage une tradition culturelle avec costumes, fanfares et cérémonies, elle contrevient à la séparation entre nature et culture. D’autre part en associant protection, identification morale et confrontation sanglante avec le cerf, elle entretient une zone trouble de relation à l’animal qui résiste à la séparation des êtres, des lieux et des attitudes entre les deux grands schèmes relationnels de l’amour protecteur et de l’exploitation extractive. »

Le veneur communique avec ses chiens par un « pidgin trans-espèces », et comprend leur « musique » ; Zoé, interrogée, confie : « Qu’attendre d’un maître qui vous appelle "chien d’imbécile" quand ce n’est pas "Belle-de-dos" ? Plus récemment, c’est devenu "Palafox", mais ch’sais pas c’que ça veut dire. »
« Le chien est le seul animal domestique présent dans toutes les sociétés humaines, sur tous les continents. En conséquence, aucune société ne peut être considérée comme composée exclusivement d’humains ; toutes sont hybrides, intégrant le chien dans leurs habitats, leur vie économique, religieuse et émotionnelle. »

« Une étude comportementale récente est pourtant venue souligner que la faculté d’accomplir librement des choix et d’utiliser ses capacités olfactives dans des tâches sont des dimensions essentielles de l’épanouissement mental et émotionnel du chien. Or l’étude observe que ces conditions trouvent difficilement satisfaction dans le mode de vie captif associé au statut d’animal de compagnie. »

Rien qu’un bref chapitre comme Vies de chiens à travers le monde est passionnant.
« L’intimité des liens entre les Inuit et leurs chiens se manifestait dans le fait qu’on leur donnait à manger le corps des défunts et à travers une relative tolérance pour les unions sexuelles d’hommes ou de femmes avec des chiens. »

Paradoxalement, le chasseur serait un « prédateur empathique » se mettant à la place de sa proie pour deviner ses ruses :
« Les chasses rurales impliquent une projection mentale dans l’espace et dans l’esprit des animaux chassés. »

… et Stépanoff y débusque des aptitudes remontant à notre préhistoire, depuis les chasseurs-collecteurs du paléolithique.
« Le scénario du divorce néolithique est la projection dans l’évolution sociale d’une division conceptuelle entre nature et culture : si le Paléolithique est l’âge de l’état de nature, l’homme aurait franchi le seuil de l’âge de la culture avec le Néolithique. Or cette division nature-culture n’est pas une réalité de la vie des paysans néolithiques, ni des éleveurs sibériens, ni des horticulteurs amazoniens, ni des paysans-chasseurs percherons, c’est une fiction mythique. »

« Le Néolithique est au contraire cet âge où, dans les économies, l’alimentation, l’habillement, les figurations artistiques, les paysages, se tisse un réseau inextricable d’hybridations entre ce qui est spontané et naturel et ce qui est artificiel et domestique. »

Chasses royales et privilèges régaliens depuis Assurbanipal (et jusque Giscard ?) :
« Dans les sociétés anciennes, la chasse relève également de la souveraineté en tant qu’expression d’un monopole sur la violence, au même titre que la guerre et la justice. »

« Entre le Néolithique et notre époque, une innovation majeure a lieu : la naissance de la ville et de l’État. »

Le loup, de conflits "individuels" à une guerre d’extermination :
« C’est bien la modernité et non l’ancienne société rurale qui voit dans le loup une sauvagerie à éradiquer de la face de la terre. »

« Le système d’indemnisation des pertes parmi les troupeaux attaqués, calqué sur le modèle des dégâts de sangliers dont nous avons vu l’invention dans les années 1960, tend à faire des éleveurs ovins des nourrisseurs de loups rémunérés par l’État, comme les cultivateurs sont devenus des éleveurs passifs de sangliers. Paradoxalement, le mythe du prédateur sauvage est peut-être en train de transformer le loup en animal domestique, protégé et nourri par la puissance publique. »

La part du corbeau dans le partage de la dépouille du gibier :
« De nombreux observateurs ont en effet constaté que les corbeaux peuvent indiquer aux prédateurs, qu’ils soient loups ou chasseurs, la présence de gibier en vue de prendre part au festin. »

Stépanoff voit des reliquats de pensée animiste dans les rituels des chasseurs français, leur confronte des observations qu’il a faites en Sibérie ; il dégage une convaincante « communion dans le sang sauvage qui fait un pendant forestier au sacrifice de la messe », une « mystique de l’incorporation physique de l’altérité » et même un mythe de régénération.
« À l’issue d’une curée, un vieux veneur m’approcha et me dit : "La curée, c’est très beau, c’est le triomphe de la vie sur la mort, une forme de résurrection. Eh bien, moi, quand je serai mort, je ne veux pas être incinéré ou enterré, je souhaite être mangé par mes chiens, comme le cerf." »

Le point de vue est souvent politique, reflétant une lutte des classes.
« Il est frappant de constater que, contrairement à la légende tenace qui veut que la Révolution ait accordé à tous le droit de chasser en tout lieu, la nouvelle législation transfère le privilège cynégétique des seigneurs suzerains aux propriétaires fonciers. La paysannerie pauvre perd en réalité des droits puisque sont rendues illégales les coutumes provinciales de chasse banale qui faisaient du gibier un bien communautaire. »

Avec Montaigne, chasseur plein de compassion pour les larmes du cerf, et la place des femmes dans la chasse, on (ré)apprend beaucoup de choses.
« Le fonds de protection de la faune WWF est l’œuvre de princes chasseurs [… »

L’historique du sentiment anti-chasse est particulièrement intéressant.
« …] alors que les animalistes défendent les animaux en tant qu’individus, les écologistes entendent préserver des espèces et des communautés. »

« L’historien Rémi Luglia a récemment noté à juste titre que, chez ces défenseurs de la nature, "seules les causes directes et surtout illégales de destruction sont envisagées, en négligeant les transformations des “milieux” (biotopes) et des pratiques culturales". »

Avec le cas exemplaire de la vache sacrée en Inde (« l’un des premiers producteurs mondiaux de viande bovine »), on mesure toute la posture d’évacuation des contacts directs avec la mort sur les « impurs » Intouchables.
« L’enjeu profond n’est pas dans l’existence de catégories telles que sauvage et domestique, nature et culture, car tous les collectifs humains produisent des catégories ; il est dans la nature des limites entre catégories : interfaces poreuses permettant de troubles circulations chez les non-modernes ; frontières à protéger des incursions étrangères pour les modernes. »

« La valorisation de l’idéal moral de bienveillance religieuse envers la vache en Inde n’a pas impliqué sa soustraction à l’exploitation et à la mort, mais a entraîné un déplacement de la violence : désocialisée et stigmatisée, elle se brutalise et s’amplifie, tout en réifiant les inégalités sociales dans une hiérarchie morale. »

Ce sujet qui nous divise (et sur lequel je m’interroge depuis longtemps sans parvenir à un avis tranché) apporte beaucoup d’éclairage sur nos relations avec l’animal, nos rapports actuels à la nature et à la mort – à la chasse comme mort socialisée. Il y une grande diversité de chasses et, une fois encore, toute généralisation est impossible, même si on peut distinguer par exemple les viandards et les chasseurs traditionnels. Ce livre permet de dépasser la fracture "culture identitaire" et "passéisme barbare" : il semble bien qu’il y ait quelque chose d’"atavique" dans la chasse, malheureusement trop souvent vue de loin, sans vraie connaissance de ses réalités et de ses "ressorts secrets".
Peut-être eut-il mieux valu étudier le savoir-faire de l’agriculteur retraité de 76 ans récemment condamné à de la prison ferme pour avoir braconné à la glu des petits oiseaux protégés ?
Toutefois, j’aimerais trouver confirmation (ou contestation) de certaines interprétations données dans ce livre.
L’ethnologie démontre une fois encore sa capacité à expliciter nos goûts et dégoûts dans un cadre social.
Un aperçu, en 23 minutes :
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-vendredi-19-novembre-2021

\Mots-clés : #actualité #ecologie #essai #historique #mort #nature #ruralité #social #traditions #violence
par Tristram
le Jeu 3 Mar - 14:48
 
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Michel Houellebecq

Anéantir

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Comme généralement chez Houellebecq, la lecture est aisée, agréable, entretenant l’attention du lecteur au cours de ces 736 pages, bien que l’auteur y déploie de longues phrases.
Paul Raison est un énarque rattaché à Bruno Juge, ministre de l’économie, technocrate ne vivant que pour le travail. Tous deux ont chacun une vie de couple ratée ; Paul n’a jamais été amoureux malgré plusieurs aventures féminines (en cela conforme au poncif houellebecquien, ici encore appuyé avec un humour provocateur). Sa sœur Cécile est catholique sans ambition sociale ni diplômes, vivant sans aise matérielle ; son mari est chômeur, et ils sont fort attachés l’un à l’autre. Ce personnage permet une approche à la fois respectueuse et étonnée de la foi chrétienne ; Cécile prie beaucoup, et semble même prédire le rétablissement de leur père (un ancien de la DGSI) dans le coma. Elle forme surtout un contraste saisissant avec son frère, son bonheur manifeste tranchant avec l’existence vide de ce dernier, où je crois reconnaître parfois un désabusement brautiganesque.
« Des gens m’aiment, se dit Paul avec surprise ; enfin plus exactement ils m’apprécient, n’exagérons rien. »

« Il était décidément nul en relations familiales, nul en relations humaines en général − et, avec les animaux, il ne s’en sortait pas très bien non plus. »

« Il n’y connaissait pas grand-chose en hormones féminines, pas davantage qu’en musique de chambre ou en animaux de la ferme ; il y avait tant de choses dans la vie qu’il ne connaissait pas, se dit-il en s’abattant sur le divan, saisi par un accès de découragement. »

« À quoi bon installer la 5G si l’on n’arrivait simplement plus à rentrer en contact, et à accomplir les gestes essentiels, ceux qui permettent à l’espèce humaine de se reproduire, ceux qui permettent aussi, parfois, d’être heureux ? »

« Il avait toujours envisagé le monde comme un endroit où il n’aurait pas dû être, mais qu’il n’était pas pressé de quitter, simplement parce qu’il n’en connaissait pas d’autre. »

Le fil conducteur du roman, assez ténu, est une étrange attaque informatique de mystérieux terroristes dans un proche futur (fin 2026 – début 2027), sur laquelle enquête la DGSI.
C’est toujours le compte rendu, assez balzacien (avec un renvoi à Balzac), de la société contemporaine (et des tendances sociétales) ; visiblement documentés, de multiples sujets sont abordés.
« Certains lundis de la toute fin novembre, ou du début de décembre, surtout lorsqu’on est célibataire, on a la sensation d’être dans le couloir de la mort. Les vacances d’été sont depuis longtemps oubliées, la nouvelle année est encore loin ; la proximité du néant est inhabituelle. »

« On ne pouvait malheureusement pas s’empêcher de constater qu’un paysage agréable, aujourd’hui, était presque nécessairement un paysage préservé de toute intervention humaine depuis au moins un siècle. »

« Internet, aimait-elle à dire, n’avait que deux utilités : télécharger du porno, insulter autrui sans risques ; seule une minorité de gens particulièrement haineux et vulgaires s’exprimait en réalité sur le Net. »

« …] cette ambiance pseudo-ludique, mais en réalité d’une normativité quasi fasciste, qui avait peu à peu infecté les moindres recoins de la vie quotidienne. »

« Nous ôtons ainsi toute motivation et tout sens à la vie ; c’est, très exactement, ce que l’on appelle le nihilisme. Dévaluer le passé et le présent au profit du devenir, dévaluer le réel pour lui préférer une virtualité située dans un futur vague, ce sont des symptômes du nihilisme européen bien plus décisifs que tous ceux que Nietzsche a pu relever [… »

Et toujours empreint d’une métaphysique de la condition humaine (la mort, le couple, le sens de l’existence ; ontologie et réflexions sur la religion, l’amour, la solitude ; nombreuses références à Pascal).
« La fin de vie pouvait peut-être dans certains cas ne pas être tout à fait malheureuse, se dit-il ; c’était surprenant. »

« Le déterminisme, pas davantage que l’absurde, ne fait réellement partie des catégories chrétiennes ; les deux sont d’ailleurs liés, un monde intégralement déterministe apparaît toujours plus ou moins absurde, non seulement à un chrétien, mais à un homme en général. »

« Ce qu’il ne supportait pas, il s’en était rendu compte avec inquiétude, c’était l’impermanence en elle-même ; c’était l’idée qu’une chose, quelle qu’elle soit, se termine ; ce qu’il ne supportait pas, ce n’était rien d’autre qu’une des conditions essentielles de la vie. »

« Il ne pensait pas qu’à long terme la rationalité soit compatible avec le bonheur, il était même à peu près certain qu’elle conduisait dans tous les cas à un complet désespoir ; mais Anne-Lise était encore loin de l’âge où la vie l’obligerait à faire un choix, et à prononcer, si elle en était encore capable, ses adieux à la raison. »

Paul rêve souvent, et ces rêves sont comme trop souvent littéraires dans les romans.
« À ce moment de la nuit, Paul avait violemment pris à partie le concepteur du rêve : cette histoire de plans de réalité parallèles était peut-être intéressante en théorie, lui disait-il, mais dans la réalité, enfin dans la réalité du rêve, il n’en avait pas moins éprouvé un douloureux regret d’avoir perdu son amante russe ; le concepteur du rêve s’en montrait désolé, sans pour autant réellement présenter ses excuses. »

Une certaine animosité vis-à-vis des journalistes se focalise dans le personnage d’Indy, haineux rapace conjoint du jeune frère écrasé, Aurélien.
« Curieusement, la presse, tout en perdant la quasi-totalité de ses lecteurs, avait augmenté son pouvoir de nuisance ces dernières années, elle pouvait maintenant briser des vies, et elle ne s’en privait pas, en particulier en période électorale, le passage par une procédure judiciaire était même devenu inutile, un simple soupçon suffisait à détruire quelqu’un. »

En parallèle sont exposés les problèmes de couple de Paul, dont les relations se réchauffent avec sa compagne Prudence, qui elle aussi est confrontée à un deuil, celui de sa mère.
Le recours à l’alcool est présenté comme une solution palliative au mal-être.
« L’alcool est paradoxal : s’il permet parfois de dominer ses angoisses, de voir toutes choses dans un fallacieux halo optimiste, il a parfois au contraire pour effet d’augmenter la lucidité, et partant l’angoisse ; les deux phénomènes peuvent d’ailleurs se succéder à quelques minutes d’intervalle. »

Le sexe garde une grande place.
« Elle s’enquit ensuite de son âge et de son appartenance ethnique − un blanc sur la fin de la quarantaine c’était parfait, c’était exactement le genre de clientèle qu’elle recherchait ; apparemment, les critères des escorts se situaient aux antipodes du système de valeurs habituellement prôné par les médias de centre gauche. »

La politique est vue comme un monde désenchanté, vain.
« Donc on garde les deux chambres, mais le pouvoir du parlement sera encore réduit. C’est un peu de la postdémocratie, si tu veux, mais tout le monde fait ça maintenant, il n’y a que ça qui marche, la démocratie c’est mort comme système, c’est trop lent, trop lourd. »

« Aurélien ne se souvenait que très vaguement de François Mitterrand, guère plus que des Chevaliers du Zodiaque ou de l’ours Colargol. Dans son enfance déjà, les industries du divertissement avaient entrepris de recycler du vintage tout en proposant de nouveaux produits, sans les différencier clairement, si bien que toute idée de succession et de continuité historique s’était peu à peu perdue. »

La place de plus en plus réduite accordée à la vieillesse et à la fin de vie, évacuées dans notre société, est au cœur du livre (et entre curieusement en résonance avec notre actualité).
« La vraie raison de l’euthanasie, en réalité, c’est que nous ne supportons plus les vieux, nous ne voulons même pas savoir qu’ils existent, c’est pour ça que nous les parquons dans des endroits spécialisés, hors de la vue des autres humains. La quasi-totalité des gens aujourd’hui considèrent que la valeur d’un être humain décroît au fur et à mesure que son âge augmente ; que la vie d’un jeune homme, et plus encore d’un enfant, a largement plus de valeur que celle d’une très vieille personne ; je suppose que vous serez également d’accord avec moi là-dessus ? »

Houellebecq précise dans ses Remerciements finaux :
« Au fond, les écrivains français ne devraient pas hésiter à se documenter davantage ; beaucoup de gens aiment leur métier, et se réjouissent de l’expliquer aux profanes. »

C’est bien dans la démarche du constat de l’écrivain, avec un style simple assez factuel − honnêteté certes teintée de son état d’esprit. Dans ce dernier ouvrage, Houellebecq, moins pessimiste et plus moraliste peut-être, suppute la possibilité d’une certaine transcendance, notamment au travers de la référence religieuse et de la possibilité de créer du sens par la littérature.

\Mots-clés : #actualité #contemporain #social
par Tristram
le Sam 5 Fév - 12:29
 
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Sujet: Michel Houellebecq
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Tash Aw

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Nous les survivants


Ad Hock,  est né dans un village de Malaise de parents chinois, milieu ultraprécaire où chaque espoir est contrecarré par le destin : le père émigre pour trouver du travail et ne revient jamais, sa mère croit trouver un certain salut auprès d’un concubin mais est chassée par la famille de celui-ci, la maison et le potager que sa mère et lui arrivent à mettre en place au prix d’efforts insensés est inondé plusieurs années de suite, la mère finit par décéder d’un cancer qu’elle ne peut soigner faute de moyens. Encore adolescent, il part en ville, découvre la violence du monde du travail : le déni de droit, la traite humaine, l’esclavagisme des migrants et la corruption.

Finalement arrivé à  un certain statut,  pris au piège de ses engagements, de son « honnêteté » dans un monde corrompu et de ses angoisses, il va finir par tuer un homme qui veut lui vendre des employés comme du bétail.

Malgré cet enchaînement de péripéties dramatiques, Tash Aw échappe au misérabilisme par le caractère informatif de son récit, et par une écriture très clinique, dont toute émotion est bannie.
Il présente son récit sous la forme de l’interview rétrospective de Ad Hock par une jeune sociologue. Malheureusement, non seulement cet aspect narratif n’apporte rien au roman, mais elle gêne puisque l’écriture ne fait preuve d’aucune oralité (en somme on est curieusement gênée par le fait que ce soit trop bien écrit)

Bref, j’ai trouvé ce roman m’a plus intéressée par son aspect documentaire que par son versant littéraire.


\Mots-clés : #corruption #mondedutravail #social #violence
par topocl
le Mer 12 Jan - 13:48
 
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Sujet: Tash Aw
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Mathieu Palain

Ne t’arrête pas de courir

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Mathieu Palain est journaliste. Toumany Coulibali, athlète de haut niveau. Tous deux sont nés en banlieue, ils ont le même âge. L’un s’en est sorti, l’autre aurait pu s’en sortir.

Quand ils entrent en contact à l’initiative du premier, Toum purge un énième peine de prison : la journée il courait comme un dieu, la nuit il volait comme un possédé. Les deux de façon aussi compulsive.

Intéressé par un jeune homme au parcours différent du sien, « un gâchis » disent certains, Mathieu Palain l’aborde avec une grande bienveillance, découvre l’homme derrière le cas social ; une pseudo-amitié se développe, et peu à peu cela devient une amitié vraie.

Remontent en Mathieu Palain diverses expériences personnelles ou journalistiques tournant autour de la prison, qui semble avoir été l’un des fils rouges de sa vie. Une amie d’adolescence incarcérée pour 20 ans pour des actes terroristes dans le cadre de l’ETA, un condamné à mort innocenté aux USA, un pédophile qui sait qu’il ne ressortira pas…

C’est, au-delà du récit, sans en avoir l’air, un livre éminemment politique - le seul fait d’aborder ces sujets est politique : inégalité sociale et face à la justice, sens de l‘incarcération. Si  Mathieu Palain reste dan une apparente neutralité journalistique, sans charge, sans réquisitoire, les faits parlent d’eux-même (le milieu carcéral n’est même pas décrit dans ses dérives catastrophiques : à nous de lire entre les lignes). Et en même temps, il s’implique personnellement dans cette histoire,  il parle d’hommes et de leurs destins, et non de sujets d’étude.  Il raconte des faits, avec ce qu’il faut d’affect et de liant pour que le récit ait quelque chose d’attachant.


\Mots-clés : #justice #social
par topocl
le Jeu 6 Jan - 15:36
 
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Sujet: Mathieu Palain
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Antonio Lobo Antunes

Mémoire d’éléphant

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La voix intérieure d’un psychiatre interroge :
« Quand me suis-je gouré ? »

Surtout, il se rappelle. Vétéran de la guerre d’Angola, issu de la catholique bourgeoisie lisboète, amer de la dictature comme toujours actuelle de Salazar, récemment séparé de sa femme et de ses deux filles, écrivain contrarié, il partage plusieurs traits biographiques avec Antunes.
Occasionnellement narrateur, il observe les autres et aboutit à un navrant constat clinique de l’état de ses patients et de la société.
« Aux Urgences, les internés en pyjama semblaient flotter dans la clarté des fenêtres comme des voyageurs sous-marins entre deux eaux, aux gestes ralentis par le poids de tonnes de médicaments. […]
Ici, pensa le médecin, vient se déverser l’ultime misère, la solitude absolue, ce que nous ne pouvons plus supporter de nous-mêmes, nos sentiments les plus cachés et les plus honteux, ce que nous appelons folie et qui en fin de compte est notre folie et dont nous nous protégeons en l’étiquetant, en la compressant entre des grilles, en la bourrant de comprimés et de gouttes pour qu’elle continue à exister, en lui accordant une permission de sortie à la fin de la semaine et en la conduisant vers une "normalité" qui probablement consiste seulement à empailler les gens vivants. »

Premier roman aux mêmes thématiques que Le Cul de Judas, son second roman, que j’ai malheureusement lu avant celui-ci.
C’est déjà son style baroque qui enfile les métaphores dans de longues phrases (il évoque judicieusement Fellini dans le texte, et j’ai pensé à Gadda), ainsi que de nombreuses références historiques, picturales et littéraires, mais aussi musicales et cinématographiques.
« Dans la nuit de Lisbonne on a l’impression d’habiter un roman d’Eugène Sue avec un passage sur le Tage, où la rue Barão-de-Sabrosa est le petit ruban décoloré qui marque la page lue, malgré les toits où fleurissent des plantations d’antennes de télévision semblables à des arbustes de Miró. »

Le rendu du flux de conscience dans ce roman contenu en une journée m’a ramentu l’Ulysse de Joyce.
Sa sombre détresse dans un quotidien de laideur, son angoisse de la décrépitude, sa solitude désespérée prennent toute leur démesure célinienne au chapitre 6, à partir de la grotesque et grinçante scène de son sordide dépucelage par une prostituée ; j’ai aussi pensé à Lowry lorsque, désolé par la perte de sa femme, son accablement l’enfonce dans une errance hallucinée.
« Au sommet d’une espèce de parc Édouard-VII en réduction bordé de palmiers hémophiles dont les branches grinçaient des protestations de tiroirs récalcitrants, d’hôtels sortis de films de Visconti, habités par des personnages de Hitchcock et par des gardiens de parking manchots, aux yeux affamés cachés sous les visières de leurs casquettes comme des oiseaux avides pris dans le filet plissé des sourcils, l’édifice du Casino ressemblait à un grand transatlantique moche, décoré de guirlandes de lumières, parmi des villas et des arbres, battu par les vagues de musique du Wonder Bar, par les cris de mouettes enrouées des croupiers et par l’énorme silence de la nuit maritime autour de laquelle montait une dense odeur d’eau de Cologne et de menstrues de caniche. »

Un livre marquant sur la folie d'une société traumatisée...

\Mots-clés : #guerre #misere #pathologie #regimeautoritaire #social #solitude
par Tristram
le Mer 8 Déc - 12:14
 
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Sujet: Antonio Lobo Antunes
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Maurice Raphaël

La Croque au sel

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André Breton ne s’y était pas trompé : il y a chez Maurice Raphaël une vraie patte d’écrivain, certes pas encore totalement aboutie, encore trop démarquée de Céline, mais l’essentiel est présent.
L’histoire est celle d’une famille du genre affreux, sales et méchants : les parents, Graine qui marche avec une béquille et qui vient de perdre son dernier emploi de ménage, son mari Poro, invalide depuis longtemps et qui va du lit au fauteuil et du fauteuil au lit, les deux fils, Voves employé d’usine en grève et qui chasse la nuit les chats pour nourrir la famille, Ponce qui est en prison, Kromme son compagnon de cellule tout juste libéré. Il y a encore la plus jeune, Cachou, qui se console avec le chien Albert et enfin la belle Nacre, femme de Ponce et devant laquelle bavent tous les mâles de la famille.
Cette belle brochette d’individus loge dans une HBM (habitation à bon marché) ; occasion pour Maurice Raphaël de fustiger ces constructions et les architectes qui les conçoivent

« Chaque tribu son alvéole. Foyers sans âtre. Tables vides, vides buffets. Corps vides qui se propulsaient dans leur cage avec de lentes grâces d’insectes aveugles. Familles entassées, comprimées, condensées, mises en conserve dans leurs deux pièces si bon marché. Pêle-mêle, les couples et leur portée, vioques et lardons, le bidet, la vaisselle et la lessive en train de sécher sur une corde tendue de long en large dans la salle à manger. Les langes, les dessous, les bas, les cotons, les tampons, les serviettes, girandole dégoulinante de drapeaux loqueteux. Grand pavois de la misère. La misère à même le corps, celle qui s’auréole sous les bras d’arcs en ciel douteux, qui transpire des pieds, pue de toute sa peau dans des hardes raidies. On lave son linge sale en famille. On le lave à l’eau froide et sans savon. Et l’hiver, il n’en finit pas de sécher. »


« D’une cellule à l’autre, d’étage à étage, ça fermentait dur, jour et nuit. Le beau bouillon de culture. Des centaines et des centaines de vibrions en piste, chicanant, ahanant, cancanant, crachant, crottant, se grimpant les uns sur les autres, acharnés à se disputer tout morceau de chair à se mettre sous la dent, emportés par un incessant remous les précipitant têtes contre ventres, cuisses et bras mêlés, tripes enlacées et agglutinant par grappes des corps convulsés de désir, de désespoir et de rage. Bien sûr, c’était dans la norme qu’ils finissent par tous chercher à s’entretuer. »


Autour de ces immeubles c’est un peu un no man’s land de boue et neige fondue, tout du moins jusqu’au Boulevard qui marque une frontière :

« Le boulevard, c’était la frontière entre ceux qui crevaient de faim et ceux qui crevaient de peur. De la peur de ceux qui crevaient de faim. Mais ils étaient assez communément installés dans leur peur, depuis des générations qu’ils se léguaient leur colique de père en fils. Ca les empêchait pas de vivre. Le tout était d’avoir du papier hygiénique assez fin à leur portée. Ils avaient toute une presse et des journalistes bien stylés à cet effet. Ils en avaient les moyens. C’était, somme toute, une peur confortable et bien nourrie. Elle se manifestait en surface, assez naïvement par des verrous de sûreté, des pièges à loup, des tessons sur les murs et de fréquentes rondes d’agents cyclistes. »


L’époque est mal définie, les files devant les commerces, la difficulté pour se chauffer et se nourrir font penser à l’Occupation, mais ce pourrait être aussi l’immédiat après-guerre :

« Une foule se tient facilement debout. C’est tout simple. Une construction aisée et fragile à la fois, comme un château de cartes. Et, il suffisait également d’un rien pour voir la file se disloquer et chacune d’entre les femmes s’en retourner de son côté. Les jambes se retrouvaient par paires, toutes semblables, des jambes uniformes avec leurs varices bleuâtres et leurs pieds que les engelures transformaient en plantes obscènes. Et leurs pas étaient bien pareils et laissaient les mêmes empreintes léchées dans la neige des rues et des terrains vagues. »


« Cela faisait à travers le quartier de longs cortèges funèbres immobiles où l’œil cherchait instinctivement au premier regard la place du corbillard et ne trouvait qu’un pas de porte. Pour ajouter à cette impression, des conversations chuchotées émanait cette sorte de bourdonnement feutré, bordé de deuil, qui accompagne les enterrements. Mais ici le bruit croupissait sur place et les mots, les mêmes mots toujours, repris et abandonnés, se tassaient au creux de chaque bouche et lui pourrissaient les dents lentement. Graine avait des dents noires, très espacées, qui peignaient l’air avec un soin cruel. Et les visages se lançaient les uns aux autres des bouffées de buée, au travers desquelles ils apparaissaient flous et inconsistants. »


L’image d’enfants mourant de malnutrition et de maladies revient fréquemment :

« Graine avait la tête bruissante d’une danse de tout petits cadavres qui avaient des sourires rouges de viande de boucherie et des jambes grêles ratatinées comme des radicelles sous des ventres démesurés aux nombrils proéminents. Ils flottaient à l’intérieur de son crâne empli d’un liquide qui pesait un poids énorme, plus lourd que tout le reste de son corps, et lui faisait craquer les tempes et la nuque. A en hurler. »


Des paragraphes sur la prison sentent le vécu !

« - Le mitard, c’est le cachot. La prison dans la prison. Quelque chose de soigné. L’isolement total, une cellule sans fenêtre. La nuit toute la journée et une gamelle tous les quatre jours. De la flotte avec des épluchures de patates et des fanes de carottes. Tous les quatre jours. Les droits de l’homme.
Et le froid. On te donne des habits de singe pour la cérémonie et chaque soir on te retire les fringues pour la nuit. Si j’ai pas crevé.
Le mitard. Parce qu’à la fin, même en taule, on pourrait arriver à se croire libre en oubliant le reste. Le dehors. Ce serait trop beau. Ils ont trouvé le moyen de créer une super taule, à l’intérieur de l’autre, une plus perfectionnée. Ce que c’est que la civilisation. Les vaches. »


« Mais il avait une très longue habitude des pas-perdus et des itinéraires sans but. Cela ne faisait jamais que quelques pas de plus qui s’ajouteraient aux millions de pas dont il avait tracé le dédale à travers les cellules qui l’avaient détenu. Un voyage au très long cours. Qui continuait. Ne pouvait plus avoir de terme. Il faudrait maintenant l’assommer à coups de merlin pour interrompre sa route. Mais déjà on lui préparait des terminus. Des crosses de mousqueton de garde mobile, des sifflets à faire valser les escargots et des machines à secouer le paletot très perfectionnées l’attendaient au prochain tournant. Tant il est vrai que peut être inquiétante pour l’ordre public et attentatoire à la sûreté de l’Etat, la marche d’hommes qui ne vont nulle part. »


« Je te le dis, accepter l’idée qu’on peut être matraqué, c’est déjà se reconnaître coupable. Vous ne faites riens, d’accord. Vous êtes immobile, les mains en l’air. Vous ne les rabaisserez que pour vous laisser passer les menottes. »


Mots-clés : #captivite #misere #social
par ArenSor
le Ven 15 Oct - 11:18
 
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Sujet: Maurice Raphaël
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Corinne Rostaing

Une institution dégradante, la prison

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Un livre qui me conforte sur le fait que la prison n'est ni un endroit qui permet une sanction compréhensible, ni une réintégration sociale à la sortie qui soit pertinente.
Mais je ne m'attendais pas à une analyse si tranchante et si bien étayée. C'est sourcé, c'est factuel, bien écrit, et je conseille cette lecture à toutes et tous, notamment nos responsables politiques.
Cela permet un questionnement philosophique plus large que la justice qui est déjà une question complexe, mais aussi sur la loi, sur la notion de prisonnier, sur les indivius qu'on exclut de la société, sur le libre arbitre aussi.
Un ouvrage très important.


\Mots-clés : #essai #justice #social
par Hanta
le Ven 6 Aoû - 19:45
 
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Sujet: Corinne Rostaing
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Javier Cercas

Les Lois de la frontière

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Roman qui commence par la fascination exercée, surtout sur les adolescents, par les voyous, « ces nombreux garçons malins qui n’avaient pas grand-chose à perdre et qui essayaient de jouer les durs » : idéalisation, identification, Binoclard est attiré par Tere et recruté à son insu par Zarco, jusqu’à intégration à la bande. C’est ce qu’il raconte, quarante ans plus tard, à un écrivain (qui est peut-être celui qui nous rapporte ses paroles). À tour de rôle, ce dernier interroge aussi l’ancien inspecteur Cuenca sur ces faits qui se passent pendant l’été 1978, trois ans après la mort de Franco (soit au début du phénomène de délinquance des jeunes en Espagne), dans le Quartier chinois (mal famé) de Gérone.
L’image de la frontière est récurrente, entre quartiers comme « « entre le bien et le mal, entre la justice et l’injustice ».
Dans la seconde partie, deux décennies plus tard, Binoclard est (re)devenu Ignacio Cañas, avocat pénaliste, et notamment de Zarco, en prison depuis et légende médiatique déjà pâlissante. Symbole de la génération d’après-guerre, il incarnait le délinquant repenti, l’innocente victime de la société, celui qui est « né dans le mauvais quartier de la ville et sur la mauvaise rive ».
« − Vous devriez m’expliquer avant cela ce que vous entendez exactement par mythe.
− Une histoire populaire qui est en partie vraie et en partie mensongère, mais qui dit une vérité impossible à dire par la seule vérité. »

L’effet délétère d’une certaine presse est souligné.
« Les journalistes frivoles mentent, mais tout le monde le sait et personne ne les prend au mot, ou presque personne ; les journalistes sérieux, en revanche, mentent en se retranchant derrière la vérité et c’est pourquoi tout le monde les croit. Et c’est pourquoi leurs mensonges font si mal. »

Le narrateur interviewe maintenant, outre l’avocat, le directeur de la prison, Eduardo Requena ; celui-ci a une vision différente de Zarco, détenu « spécial », qui d’après lui ne peut pas être réinséré (c'est-à-dire de personnage célèbre redevenir la personne Antonio Gamallo) et serait devenu un enjeu politique, entre la Catalogne (gouvernement autonome) et Madrid (central)…
Afin de faire pression pour sa libération, Cañas entreprend de revivifier l’image médiatique de Zarco, qui alterne victimisation et arrogance, peur et désir de la liberté.
« Vous savez, je crois que pour être un bon avocat, il faut être un peu cynique, parce qu’un avocat doit défendre des voleurs et des assassins et, de plus, cela va de soi, il se félicite de voir les voleurs et les assassins qu’il défend s’en sortir sans condamnation. La justice est fondée sur cette injustice : le pire des hommes a lui aussi droit à ce que quelqu’un le défende ; sinon, il n’y a pas de justice. »

Le rôle des personnages féminins est discrètement prédominant : la mystérieuse Tere qu’aime Binoclard (et qui a minima influence Zarco), María Vela, la « Samaritaine » avide de notoriété qui soutient ce dernier en l’épousant.
« Les femmes sont comme ça : elles transforment leurs intérêts en sentiments ; elles le font depuis la nuit des temps et elles le feront toujours, du moins tant qu’elles seront plus faibles que nous. »

Cañas parvient à faire libérer Zarco − qui récidive encore. Culpabilisant, il comprend, ou croit comprendre, qu’il a été manipulé par Tere.
Cercas réfléchit et fait réfléchir aux aspects psychologiques et sociologiques autour de la criminalité ; l’ensemble est cependant empreint de doute, de malentendu et d’interrogations sans vraie réponse.
C’est très bien construit, tel le suspense ménagé avant de relater « la mort de Guille et à l’arrestation du Chinois, du Mec et de Dracula » − d’ailleurs surprises et rebondissements ne manquent pas jusqu’à la fin.
J’ai pensé aux comptes-rendus d’évènements réels chez Capote et Márquez (je m’aperçois que j’ai fait les mêmes rapprochements à propos d’Anatomie d'un instant – mais pas pour les mêmes raisons) ! Il y a aussi des similitudes dans la démarche (rôle du narrateur-écrivain, etc.) avec ses autres livres, comme À la vitesse de la lumière.
À propos de l’approche de la vérité, voici ce que Cercas déclarera dans son discours de lauréat du prix du Livre européen 2016, catégorie roman (L'Europe et le roman) :
« Telles sont les vérités du roman : des vérités contradictoires, plurielles, polyfacétiques et paradoxales, essentiellement ironiques. Et en inventant un genre qui connaît un succès retentissant fondé sur cette sorte de vérités, Cervantes a créé une authentique arme de destruction massive contre la vision dogmatique, moniste, fermée et totalitaire de la réalité. »

Excellent roman que ces Les Lois de la frontière !
« Si on ne comprend pas qu’il y a des choses plus importantes que la vérité, on ne comprend pas combien la vérité est importante. »

« Êtes-vous sûr que le bien et le mal signifient les mêmes choses pour tout le monde ? »


\Mots-clés : #psychologique #social
par Tristram
le Mer 4 Aoû - 13:38
 
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Sujet: Javier Cercas
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Florence Aubenas

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L’inconnu de la poste.

Une postière est assassinée par 28 coups de couteau dans une bourgade où chacun connaît chacune.
Thomassin, un acteur à la dérive, marginal et drogué, est arrivé depuis peu et devient vite le suspect numéro 1. Quatre ou cinq ans après, les études d’ADN permettent d’identifier le vrai coupable. Mais les dégâts sont faits et bien faits chez Thomassin, qui d’ailleurs disparaît  avec ses mystères, sans laisser de piste ou d’adresse.

Une fois de plus un fait divers, une histoire à la Chabrol...

J’ai l’impression que le livre a été couvert d’éloges. C’est sans doute en partie lié au nom de Florence Aubenas, et au fait que sa description de la vie de cette petite ville provincial doit paraître exotique au plus haut point à bien des parisiens. Mais il aurait fallu un peu plus de  mise en perspective, de réflexion et d’analyse, alors que Florence Aubenas se contente de nous offrir un récit très documenté, plutôt bien écrit mais un peu vain.


\Mots-clés : #documentaire #justice #social
par topocl
le Sam 17 Juil - 18:30
 
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Sujet: Florence Aubenas
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Herman Melville

Le Grand Escroc
Titre original: The Confidence-Man, his Masquerade

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Roman, 1857, 400 pages environ.


Un vapeur d'une taille certaine, empli de passagers, descend en cabotage le Mississippi. Une affiche placardée près de la cabine du capitaine prévient ces passagers d'être sur leurs gardes, en raison de la présence d'un escroc à bord.
Ce sera la seule allusion à ce capitaine (et si l'escroc c'était lui ?).
Ces passagers rencontrent, sous des dehors de hasard, un caractère principal assez ambigü, peut-être unique, peut-être multiple, en tous cas insaisissable (parce que ne se laissant pas démasquer).

Le roman est articulé en tableaux ou scènes parfois enchaînées, parfois non. Il est d'une très grande richesse et d'une indiscutable modernité.
Tout repose sur la confiance dans le rapport imposé par l'escroc, mais, d'une certaine manière (ce qui est particulièrement moderne), sur le degré de confiance que nous-mêmes mettons dans les situations narrées, c'est-à-dire que nous sommes aussi, nous lecteurs, confrontés.
Il y a de la satire allégorique mais aussi métaphysique dans l'ouvrage.


L'abord d'une foultitude de sujets variés intimes ou universels, prégnants, fait défilé ou farandole, étourdit le lecteur.
Sujets tels le bien, la charité -bien sûr la confiance - la morale -ce qu'on appelle aujourd'hui l'éthique - le cynisme, la philanthropie, la misanthropie, le matérialisme, le réalisme, la théologie, l'amitié, l'économie sont par ex. autant d'accroches dont se sert le -ou les- grand(s) escroc(s) à bord.

À noter qu'il n'escroque pas toujours pour de l'argent, comme s'il poursuivait des desseins plus mystérieux (le diable n'a pas tenté Adam et Ève pour de l'argent, est-il dit, en substance, quelque part dans le roman).


Alors, un ouvrage remarquable et méconnu ?
Oui, si l'on veut.
Pourtant, pourtant...
Ce fut un échec complet, tant auprès de la critique que du public, et l'auteur, cinglé de plein fouet -sans doute parce qu'il avait "mis" énormément de lui, de temps, de réflexion, de matière dans ce livre-là- se retirera plus ou moins de la vie littéraire pour épouser une autre carrière, nettement moins en vue.

C'est aussi un ouvrage roboratif, un peu trop riche comme l'on dit d'un mets ultra-calorifique.
Si, en effet, le lecteur est étourdi, grisé par le déroulé, le côté incessant, il solliciterait parfois volontiers un tempo un peu moins enlevé, une pause.
Enfin peut-être Melville eût-il gagné à davantage de concision, de dépouillement, quelque chose de plus ramassé (avis au potentiel lecteur: s'engager dans ces pages est une entreprise d'une certaine haleine, pas seulement en raison du nombre de pages).

Et puis:
Je n'ai pas trouvé ce si fort alliage, que je prise tant chez Melville, entre la force et la grâce dans l'écriture (mais il est vrai qu'avec Melville, qui m'a tant transporté et que je porte volontiers au pinacle, je suis si peu indulgent): alliage dont sont sertis Benito Cereno, Moi et ma cheminée, Moby Dick, Bartleby et tant d'autres...

Mais malgré tout ce Grand Escroc, pour mitigé que je puisse paraître, reste un livre tout à fait à recommander.



Mots-clés : #absurde #amitié #contemythe #social #voyage #xixesiecle
par Aventin
le Jeu 24 Juin - 17:03
 
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Sujet: Herman Melville
Réponses: 73
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