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220 résultats trouvés pour social

Tash Aw

Tag social sur Des Choses à lire 97822110

Nous les survivants


Ad Hock,  est né dans un village de Malaise de parents chinois, milieu ultraprécaire où chaque espoir est contrecarré par le destin : le père émigre pour trouver du travail et ne revient jamais, sa mère croit trouver un certain salut auprès d’un concubin mais est chassée par la famille de celui-ci, la maison et le potager que sa mère et lui arrivent à mettre en place au prix d’efforts insensés est inondé plusieurs années de suite, la mère finit par décéder d’un cancer qu’elle ne peut soigner faute de moyens. Encore adolescent, il part en ville, découvre la violence du monde du travail : le déni de droit, la traite humaine, l’esclavagisme des migrants et la corruption.

Finalement arrivé à  un certain statut,  pris au piège de ses engagements, de son « honnêteté » dans un monde corrompu et de ses angoisses, il va finir par tuer un homme qui veut lui vendre des employés comme du bétail.

Malgré cet enchaînement de péripéties dramatiques, Tash Aw échappe au misérabilisme par le caractère informatif de son récit, et par une écriture très clinique, dont toute émotion est bannie.
Il présente son récit sous la forme de l’interview rétrospective de Ad Hock par une jeune sociologue. Malheureusement, non seulement cet aspect narratif n’apporte rien au roman, mais elle gêne puisque l’écriture ne fait preuve d’aucune oralité (en somme on est curieusement gênée par le fait que ce soit trop bien écrit)

Bref, j’ai trouvé ce roman m’a plus intéressée par son aspect documentaire que par son versant littéraire.


\Mots-clés : #corruption #mondedutravail #social #violence
par topocl
le Mer 12 Jan - 13:48
 
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Sujet: Tash Aw
Réponses: 10
Vues: 447

Mathieu Palain

Ne t’arrête pas de courir

Tag social sur Des Choses à lire 210

Mathieu Palain est journaliste. Toumany Coulibali, athlète de haut niveau. Tous deux sont nés en banlieue, ils ont le même âge. L’un s’en est sorti, l’autre aurait pu s’en sortir.

Quand ils entrent en contact à l’initiative du premier, Toum purge un énième peine de prison : la journée il courait comme un dieu, la nuit il volait comme un possédé. Les deux de façon aussi compulsive.

Intéressé par un jeune homme au parcours différent du sien, « un gâchis » disent certains, Mathieu Palain l’aborde avec une grande bienveillance, découvre l’homme derrière le cas social ; une pseudo-amitié se développe, et peu à peu cela devient une amitié vraie.

Remontent en Mathieu Palain diverses expériences personnelles ou journalistiques tournant autour de la prison, qui semble avoir été l’un des fils rouges de sa vie. Une amie d’adolescence incarcérée pour 20 ans pour des actes terroristes dans le cadre de l’ETA, un condamné à mort innocenté aux USA, un pédophile qui sait qu’il ne ressortira pas…

C’est, au-delà du récit, sans en avoir l’air, un livre éminemment politique - le seul fait d’aborder ces sujets est politique : inégalité sociale et face à la justice, sens de l‘incarcération. Si  Mathieu Palain reste dan une apparente neutralité journalistique, sans charge, sans réquisitoire, les faits parlent d’eux-même (le milieu carcéral n’est même pas décrit dans ses dérives catastrophiques : à nous de lire entre les lignes). Et en même temps, il s’implique personnellement dans cette histoire,  il parle d’hommes et de leurs destins, et non de sujets d’étude.  Il raconte des faits, avec ce qu’il faut d’affect et de liant pour que le récit ait quelque chose d’attachant.


\Mots-clés : #justice #social
par topocl
le Jeu 6 Jan - 15:36
 
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Sujet: Mathieu Palain
Réponses: 6
Vues: 708

Antonio Lobo Antunes

Mémoire d’éléphant

Tag social sur Des Choses à lire Mzomoi11

La voix intérieure d’un psychiatre interroge :
« Quand me suis-je gouré ? »

Surtout, il se rappelle. Vétéran de la guerre d’Angola, issu de la catholique bourgeoisie lisboète, amer de la dictature comme toujours actuelle de Salazar, récemment séparé de sa femme et de ses deux filles, écrivain contrarié, il partage plusieurs traits biographiques avec Antunes.
Occasionnellement narrateur, il observe les autres et aboutit à un navrant constat clinique de l’état de ses patients et de la société.
« Aux Urgences, les internés en pyjama semblaient flotter dans la clarté des fenêtres comme des voyageurs sous-marins entre deux eaux, aux gestes ralentis par le poids de tonnes de médicaments. […]
Ici, pensa le médecin, vient se déverser l’ultime misère, la solitude absolue, ce que nous ne pouvons plus supporter de nous-mêmes, nos sentiments les plus cachés et les plus honteux, ce que nous appelons folie et qui en fin de compte est notre folie et dont nous nous protégeons en l’étiquetant, en la compressant entre des grilles, en la bourrant de comprimés et de gouttes pour qu’elle continue à exister, en lui accordant une permission de sortie à la fin de la semaine et en la conduisant vers une "normalité" qui probablement consiste seulement à empailler les gens vivants. »

Premier roman aux mêmes thématiques que Le Cul de Judas, son second roman, que j’ai malheureusement lu avant celui-ci.
C’est déjà son style baroque qui enfile les métaphores dans de longues phrases (il évoque judicieusement Fellini dans le texte, et j’ai pensé à Gadda), ainsi que de nombreuses références historiques, picturales et littéraires, mais aussi musicales et cinématographiques.
« Dans la nuit de Lisbonne on a l’impression d’habiter un roman d’Eugène Sue avec un passage sur le Tage, où la rue Barão-de-Sabrosa est le petit ruban décoloré qui marque la page lue, malgré les toits où fleurissent des plantations d’antennes de télévision semblables à des arbustes de Miró. »

Le rendu du flux de conscience dans ce roman contenu en une journée m’a ramentu l’Ulysse de Joyce.
Sa sombre détresse dans un quotidien de laideur, son angoisse de la décrépitude, sa solitude désespérée prennent toute leur démesure célinienne au chapitre 6, à partir de la grotesque et grinçante scène de son sordide dépucelage par une prostituée ; j’ai aussi pensé à Lowry lorsque, désolé par la perte de sa femme, son accablement l’enfonce dans une errance hallucinée.
« Au sommet d’une espèce de parc Édouard-VII en réduction bordé de palmiers hémophiles dont les branches grinçaient des protestations de tiroirs récalcitrants, d’hôtels sortis de films de Visconti, habités par des personnages de Hitchcock et par des gardiens de parking manchots, aux yeux affamés cachés sous les visières de leurs casquettes comme des oiseaux avides pris dans le filet plissé des sourcils, l’édifice du Casino ressemblait à un grand transatlantique moche, décoré de guirlandes de lumières, parmi des villas et des arbres, battu par les vagues de musique du Wonder Bar, par les cris de mouettes enrouées des croupiers et par l’énorme silence de la nuit maritime autour de laquelle montait une dense odeur d’eau de Cologne et de menstrues de caniche. »

Un livre marquant sur la folie d'une société traumatisée...

\Mots-clés : #guerre #misere #pathologie #regimeautoritaire #social #solitude
par Tristram
le Mer 8 Déc - 12:14
 
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Sujet: Antonio Lobo Antunes
Réponses: 27
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Maurice Raphaël

La Croque au sel

Tag social sur Des Choses à lire Croque10

André Breton ne s’y était pas trompé : il y a chez Maurice Raphaël une vraie patte d’écrivain, certes pas encore totalement aboutie, encore trop démarquée de Céline, mais l’essentiel est présent.
L’histoire est celle d’une famille du genre affreux, sales et méchants : les parents, Graine qui marche avec une béquille et qui vient de perdre son dernier emploi de ménage, son mari Poro, invalide depuis longtemps et qui va du lit au fauteuil et du fauteuil au lit, les deux fils, Voves employé d’usine en grève et qui chasse la nuit les chats pour nourrir la famille, Ponce qui est en prison, Kromme son compagnon de cellule tout juste libéré. Il y a encore la plus jeune, Cachou, qui se console avec le chien Albert et enfin la belle Nacre, femme de Ponce et devant laquelle bavent tous les mâles de la famille.
Cette belle brochette d’individus loge dans une HBM (habitation à bon marché) ; occasion pour Maurice Raphaël de fustiger ces constructions et les architectes qui les conçoivent

« Chaque tribu son alvéole. Foyers sans âtre. Tables vides, vides buffets. Corps vides qui se propulsaient dans leur cage avec de lentes grâces d’insectes aveugles. Familles entassées, comprimées, condensées, mises en conserve dans leurs deux pièces si bon marché. Pêle-mêle, les couples et leur portée, vioques et lardons, le bidet, la vaisselle et la lessive en train de sécher sur une corde tendue de long en large dans la salle à manger. Les langes, les dessous, les bas, les cotons, les tampons, les serviettes, girandole dégoulinante de drapeaux loqueteux. Grand pavois de la misère. La misère à même le corps, celle qui s’auréole sous les bras d’arcs en ciel douteux, qui transpire des pieds, pue de toute sa peau dans des hardes raidies. On lave son linge sale en famille. On le lave à l’eau froide et sans savon. Et l’hiver, il n’en finit pas de sécher. »


« D’une cellule à l’autre, d’étage à étage, ça fermentait dur, jour et nuit. Le beau bouillon de culture. Des centaines et des centaines de vibrions en piste, chicanant, ahanant, cancanant, crachant, crottant, se grimpant les uns sur les autres, acharnés à se disputer tout morceau de chair à se mettre sous la dent, emportés par un incessant remous les précipitant têtes contre ventres, cuisses et bras mêlés, tripes enlacées et agglutinant par grappes des corps convulsés de désir, de désespoir et de rage. Bien sûr, c’était dans la norme qu’ils finissent par tous chercher à s’entretuer. »


Autour de ces immeubles c’est un peu un no man’s land de boue et neige fondue, tout du moins jusqu’au Boulevard qui marque une frontière :

« Le boulevard, c’était la frontière entre ceux qui crevaient de faim et ceux qui crevaient de peur. De la peur de ceux qui crevaient de faim. Mais ils étaient assez communément installés dans leur peur, depuis des générations qu’ils se léguaient leur colique de père en fils. Ca les empêchait pas de vivre. Le tout était d’avoir du papier hygiénique assez fin à leur portée. Ils avaient toute une presse et des journalistes bien stylés à cet effet. Ils en avaient les moyens. C’était, somme toute, une peur confortable et bien nourrie. Elle se manifestait en surface, assez naïvement par des verrous de sûreté, des pièges à loup, des tessons sur les murs et de fréquentes rondes d’agents cyclistes. »


L’époque est mal définie, les files devant les commerces, la difficulté pour se chauffer et se nourrir font penser à l’Occupation, mais ce pourrait être aussi l’immédiat après-guerre :

« Une foule se tient facilement debout. C’est tout simple. Une construction aisée et fragile à la fois, comme un château de cartes. Et, il suffisait également d’un rien pour voir la file se disloquer et chacune d’entre les femmes s’en retourner de son côté. Les jambes se retrouvaient par paires, toutes semblables, des jambes uniformes avec leurs varices bleuâtres et leurs pieds que les engelures transformaient en plantes obscènes. Et leurs pas étaient bien pareils et laissaient les mêmes empreintes léchées dans la neige des rues et des terrains vagues. »


« Cela faisait à travers le quartier de longs cortèges funèbres immobiles où l’œil cherchait instinctivement au premier regard la place du corbillard et ne trouvait qu’un pas de porte. Pour ajouter à cette impression, des conversations chuchotées émanait cette sorte de bourdonnement feutré, bordé de deuil, qui accompagne les enterrements. Mais ici le bruit croupissait sur place et les mots, les mêmes mots toujours, repris et abandonnés, se tassaient au creux de chaque bouche et lui pourrissaient les dents lentement. Graine avait des dents noires, très espacées, qui peignaient l’air avec un soin cruel. Et les visages se lançaient les uns aux autres des bouffées de buée, au travers desquelles ils apparaissaient flous et inconsistants. »


L’image d’enfants mourant de malnutrition et de maladies revient fréquemment :

« Graine avait la tête bruissante d’une danse de tout petits cadavres qui avaient des sourires rouges de viande de boucherie et des jambes grêles ratatinées comme des radicelles sous des ventres démesurés aux nombrils proéminents. Ils flottaient à l’intérieur de son crâne empli d’un liquide qui pesait un poids énorme, plus lourd que tout le reste de son corps, et lui faisait craquer les tempes et la nuque. A en hurler. »


Des paragraphes sur la prison sentent le vécu !

« - Le mitard, c’est le cachot. La prison dans la prison. Quelque chose de soigné. L’isolement total, une cellule sans fenêtre. La nuit toute la journée et une gamelle tous les quatre jours. De la flotte avec des épluchures de patates et des fanes de carottes. Tous les quatre jours. Les droits de l’homme.
Et le froid. On te donne des habits de singe pour la cérémonie et chaque soir on te retire les fringues pour la nuit. Si j’ai pas crevé.
Le mitard. Parce qu’à la fin, même en taule, on pourrait arriver à se croire libre en oubliant le reste. Le dehors. Ce serait trop beau. Ils ont trouvé le moyen de créer une super taule, à l’intérieur de l’autre, une plus perfectionnée. Ce que c’est que la civilisation. Les vaches. »


« Mais il avait une très longue habitude des pas-perdus et des itinéraires sans but. Cela ne faisait jamais que quelques pas de plus qui s’ajouteraient aux millions de pas dont il avait tracé le dédale à travers les cellules qui l’avaient détenu. Un voyage au très long cours. Qui continuait. Ne pouvait plus avoir de terme. Il faudrait maintenant l’assommer à coups de merlin pour interrompre sa route. Mais déjà on lui préparait des terminus. Des crosses de mousqueton de garde mobile, des sifflets à faire valser les escargots et des machines à secouer le paletot très perfectionnées l’attendaient au prochain tournant. Tant il est vrai que peut être inquiétante pour l’ordre public et attentatoire à la sûreté de l’Etat, la marche d’hommes qui ne vont nulle part. »


« Je te le dis, accepter l’idée qu’on peut être matraqué, c’est déjà se reconnaître coupable. Vous ne faites riens, d’accord. Vous êtes immobile, les mains en l’air. Vous ne les rabaisserez que pour vous laisser passer les menottes. »


Mots-clés : #captivite #misere #social
par ArenSor
le Ven 15 Oct - 11:18
 
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Sujet: Maurice Raphaël
Réponses: 3
Vues: 199

Corinne Rostaing

Une institution dégradante, la prison

Tag social sur Des Choses à lire Instit10

Un livre qui me conforte sur le fait que la prison n'est ni un endroit qui permet une sanction compréhensible, ni une réintégration sociale à la sortie qui soit pertinente.
Mais je ne m'attendais pas à une analyse si tranchante et si bien étayée. C'est sourcé, c'est factuel, bien écrit, et je conseille cette lecture à toutes et tous, notamment nos responsables politiques.
Cela permet un questionnement philosophique plus large que la justice qui est déjà une question complexe, mais aussi sur la loi, sur la notion de prisonnier, sur les indivius qu'on exclut de la société, sur le libre arbitre aussi.
Un ouvrage très important.


\Mots-clés : #essai #justice #social
par Hanta
le Ven 6 Aoû - 19:45
 
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Sujet: Corinne Rostaing
Réponses: 6
Vues: 409

Javier Cercas

Les Lois de la frontière

Tag social sur Des Choses à lire Image117

Roman qui commence par la fascination exercée, surtout sur les adolescents, par les voyous, « ces nombreux garçons malins qui n’avaient pas grand-chose à perdre et qui essayaient de jouer les durs » : idéalisation, identification, Binoclard est attiré par Tere et recruté à son insu par Zarco, jusqu’à intégration à la bande. C’est ce qu’il raconte, quarante ans plus tard, à un écrivain (qui est peut-être celui qui nous rapporte ses paroles). À tour de rôle, ce dernier interroge aussi l’ancien inspecteur Cuenca sur ces faits qui se passent pendant l’été 1978, trois ans après la mort de Franco (soit au début du phénomène de délinquance des jeunes en Espagne), dans le Quartier chinois (mal famé) de Gérone.
L’image de la frontière est récurrente, entre quartiers comme « « entre le bien et le mal, entre la justice et l’injustice ».
Dans la seconde partie, deux décennies plus tard, Binoclard est (re)devenu Ignacio Cañas, avocat pénaliste, et notamment de Zarco, en prison depuis et légende médiatique déjà pâlissante. Symbole de la génération d’après-guerre, il incarnait le délinquant repenti, l’innocente victime de la société, celui qui est « né dans le mauvais quartier de la ville et sur la mauvaise rive ».
« − Vous devriez m’expliquer avant cela ce que vous entendez exactement par mythe.
− Une histoire populaire qui est en partie vraie et en partie mensongère, mais qui dit une vérité impossible à dire par la seule vérité. »

L’effet délétère d’une certaine presse est souligné.
« Les journalistes frivoles mentent, mais tout le monde le sait et personne ne les prend au mot, ou presque personne ; les journalistes sérieux, en revanche, mentent en se retranchant derrière la vérité et c’est pourquoi tout le monde les croit. Et c’est pourquoi leurs mensonges font si mal. »

Le narrateur interviewe maintenant, outre l’avocat, le directeur de la prison, Eduardo Requena ; celui-ci a une vision différente de Zarco, détenu « spécial », qui d’après lui ne peut pas être réinséré (c'est-à-dire de personnage célèbre redevenir la personne Antonio Gamallo) et serait devenu un enjeu politique, entre la Catalogne (gouvernement autonome) et Madrid (central)…
Afin de faire pression pour sa libération, Cañas entreprend de revivifier l’image médiatique de Zarco, qui alterne victimisation et arrogance, peur et désir de la liberté.
« Vous savez, je crois que pour être un bon avocat, il faut être un peu cynique, parce qu’un avocat doit défendre des voleurs et des assassins et, de plus, cela va de soi, il se félicite de voir les voleurs et les assassins qu’il défend s’en sortir sans condamnation. La justice est fondée sur cette injustice : le pire des hommes a lui aussi droit à ce que quelqu’un le défende ; sinon, il n’y a pas de justice. »

Le rôle des personnages féminins est discrètement prédominant : la mystérieuse Tere qu’aime Binoclard (et qui a minima influence Zarco), María Vela, la « Samaritaine » avide de notoriété qui soutient ce dernier en l’épousant.
« Les femmes sont comme ça : elles transforment leurs intérêts en sentiments ; elles le font depuis la nuit des temps et elles le feront toujours, du moins tant qu’elles seront plus faibles que nous. »

Cañas parvient à faire libérer Zarco − qui récidive encore. Culpabilisant, il comprend, ou croit comprendre, qu’il a été manipulé par Tere.
Cercas réfléchit et fait réfléchir aux aspects psychologiques et sociologiques autour de la criminalité ; l’ensemble est cependant empreint de doute, de malentendu et d’interrogations sans vraie réponse.
C’est très bien construit, tel le suspense ménagé avant de relater « la mort de Guille et à l’arrestation du Chinois, du Mec et de Dracula » − d’ailleurs surprises et rebondissements ne manquent pas jusqu’à la fin.
J’ai pensé aux comptes-rendus d’évènements réels chez Capote et Márquez (je m’aperçois que j’ai fait les mêmes rapprochements à propos d’Anatomie d'un instant – mais pas pour les mêmes raisons) ! Il y a aussi des similitudes dans la démarche (rôle du narrateur-écrivain, etc.) avec ses autres livres, comme À la vitesse de la lumière.
À propos de l’approche de la vérité, voici ce que Cercas déclarera dans son discours de lauréat du prix du Livre européen 2016, catégorie roman (L'Europe et le roman) :
« Telles sont les vérités du roman : des vérités contradictoires, plurielles, polyfacétiques et paradoxales, essentiellement ironiques. Et en inventant un genre qui connaît un succès retentissant fondé sur cette sorte de vérités, Cervantes a créé une authentique arme de destruction massive contre la vision dogmatique, moniste, fermée et totalitaire de la réalité. »

Excellent roman que ces Les Lois de la frontière !
« Si on ne comprend pas qu’il y a des choses plus importantes que la vérité, on ne comprend pas combien la vérité est importante. »

« Êtes-vous sûr que le bien et le mal signifient les mêmes choses pour tout le monde ? »


\Mots-clés : #psychologique #social
par Tristram
le Mer 4 Aoû - 13:38
 
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Sujet: Javier Cercas
Réponses: 70
Vues: 5854

Florence Aubenas

Tag social sur Des Choses à lire 31jpvz10

L’inconnu de la poste.

Une postière est assassinée par 28 coups de couteau dans une bourgade où chacun connaît chacune.
Thomassin, un acteur à la dérive, marginal et drogué, est arrivé depuis peu et devient vite le suspect numéro 1. Quatre ou cinq ans après, les études d’ADN permettent d’identifier le vrai coupable. Mais les dégâts sont faits et bien faits chez Thomassin, qui d’ailleurs disparaît  avec ses mystères, sans laisser de piste ou d’adresse.

Une fois de plus un fait divers, une histoire à la Chabrol...

J’ai l’impression que le livre a été couvert d’éloges. C’est sans doute en partie lié au nom de Florence Aubenas, et au fait que sa description de la vie de cette petite ville provincial doit paraître exotique au plus haut point à bien des parisiens. Mais il aurait fallu un peu plus de  mise en perspective, de réflexion et d’analyse, alors que Florence Aubenas se contente de nous offrir un récit très documenté, plutôt bien écrit mais un peu vain.


\Mots-clés : #documentaire #justice #social
par topocl
le Sam 17 Juil - 18:30
 
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Sujet: Florence Aubenas
Réponses: 5
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Herman Melville

Le Grand Escroc
Titre original: The Confidence-Man, his Masquerade

Tag social sur Des Choses à lire Le_gra10

Roman, 1857, 400 pages environ.


Un vapeur d'une taille certaine, empli de passagers, descend en cabotage le Mississippi. Une affiche placardée près de la cabine du capitaine prévient ces passagers d'être sur leurs gardes, en raison de la présence d'un escroc à bord.
Ce sera la seule allusion à ce capitaine (et si l'escroc c'était lui ?).
Ces passagers rencontrent, sous des dehors de hasard, un caractère principal assez ambigü, peut-être unique, peut-être multiple, en tous cas insaisissable (parce que ne se laissant pas démasquer).

Le roman est articulé en tableaux ou scènes parfois enchaînées, parfois non. Il est d'une très grande richesse et d'une indiscutable modernité.
Tout repose sur la confiance dans le rapport imposé par l'escroc, mais, d'une certaine manière (ce qui est particulièrement moderne), sur le degré de confiance que nous-mêmes mettons dans les situations narrées, c'est-à-dire que nous sommes aussi, nous lecteurs, confrontés.
Il y a de la satire allégorique mais aussi métaphysique dans l'ouvrage.


L'abord d'une foultitude de sujets variés intimes ou universels, prégnants, fait défilé ou farandole, étourdit le lecteur.
Sujets tels le bien, la charité -bien sûr la confiance - la morale -ce qu'on appelle aujourd'hui l'éthique - le cynisme, la philanthropie, la misanthropie, le matérialisme, le réalisme, la théologie, l'amitié, l'économie sont par ex. autant d'accroches dont se sert le -ou les- grand(s) escroc(s) à bord.

À noter qu'il n'escroque pas toujours pour de l'argent, comme s'il poursuivait des desseins plus mystérieux (le diable n'a pas tenté Adam et Ève pour de l'argent, est-il dit, en substance, quelque part dans le roman).


Alors, un ouvrage remarquable et méconnu ?
Oui, si l'on veut.
Pourtant, pourtant...
Ce fut un échec complet, tant auprès de la critique que du public, et l'auteur, cinglé de plein fouet -sans doute parce qu'il avait "mis" énormément de lui, de temps, de réflexion, de matière dans ce livre-là- se retirera plus ou moins de la vie littéraire pour épouser une autre carrière, nettement moins en vue.

C'est aussi un ouvrage roboratif, un peu trop riche comme l'on dit d'un mets ultra-calorifique.
Si, en effet, le lecteur est étourdi, grisé par le déroulé, le côté incessant, il solliciterait parfois volontiers un tempo un peu moins enlevé, une pause.
Enfin peut-être Melville eût-il gagné à davantage de concision, de dépouillement, quelque chose de plus ramassé (avis au potentiel lecteur: s'engager dans ces pages est une entreprise d'une certaine haleine, pas seulement en raison du nombre de pages).

Et puis:
Je n'ai pas trouvé ce si fort alliage, que je prise tant chez Melville, entre la force et la grâce dans l'écriture (mais il est vrai qu'avec Melville, qui m'a tant transporté et que je porte volontiers au pinacle, je suis si peu indulgent): alliage dont sont sertis Benito Cereno, Moi et ma cheminée, Moby Dick, Bartleby et tant d'autres...

Mais malgré tout ce Grand Escroc, pour mitigé que je puisse paraître, reste un livre tout à fait à recommander.



Mots-clés : #absurde #amitié #contemythe #social #voyage #xixesiecle
par Aventin
le Jeu 24 Juin - 17:03
 
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Sujet: Herman Melville
Réponses: 73
Vues: 3352

Judith Perrignon

Tag social sur Des Choses à lire 4178hw10

Là où nous dansions

Autant Judith Perrignon m’a séduite quand elle donnait la parole intime à des personnalités attachantes et tourmentées (Gérard Garouste, Marceline Loridan-Ivens ), autant elle m’impressionne quand elle décide de décrire, rien que ça, le destin d'une ville, en l'occurrence Detroit : grandeur et décadence. Et à travers cette ville, le destin du capitalisme et  son arrogance comme le destin des individus, en particulier des Noir·es alternativement discriminé·es, amadoué·es, spolié·es, au final toujours bafoué·es…

De l'apogée du fordisme à l'effondrement, de l'abandon à la résurgence financière, elle nous parle la vie des immeubles  détruits par les promoteurs, des autoroutes, prenant la place des logements. Et à travers eux, des vies touchantes et vibrantes des habitant.es, écrasé·es par la grosse machine, de celles et ceux qui s'en sortent, petits et grands destins de chanteurs.ses, de flics, d’artistes comme de ceux et celles qui subissent,  plongent dans la détresse, la drogue, la délinquance.

Là où nous dansions est un ambitieux emporté haut la main par Judith Perrignon, grâce à son style lyrique, sa vision inclusive, son attachement à l'intime des êtres, sa détestation du libéralisme.


\Mots-clés : #economie #lieu #segregation #social
par topocl
le Mer 23 Juin - 14:51
 
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Sujet: Judith Perrignon
Réponses: 8
Vues: 1122

Lyonel Trouillot

Yanvalou pour Charlie

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Le yanvalou est une des danses principales du vodou haïtien, prière adressée à un loa (esprit).
À propos de vocabulaire, « bigailles » désigne, d’après mon Grand Robert (terme vieux, familier, venu du latin "coq" par le provençal "bigarrure") un insecte volant (notamment chez Hugo), avant de signifier menu fretin (et, dans la marine, les plus jeunes membres de l'équipage, qui ne sont pas encore matelots ; l'ensemble des mousses et des novices), puis menue monnaie en argot.
Mathurin D. Saint-Fort (le "D." correspond à Dieutor, un prénom faisant très « campagnard ») est un jeune avocat ayant fui son village pour prendre l’ascenseur social à Port-au-Prince. Son passé occulté le rattrape sous la forme de Charlie, un adolescent originaire du même village, qui s'en réclame et dont le franc-parler le déroute. C’est l’occasion d’explorer la misère de cette population, l’exode rural drainant les campagnes déshéritées vers les bidonvilles, et la jeunesse vivant en marge de lois qu’on suppose exister. Charlie, enfant abandonné à la rue, a été recueilli dans un centre d’accueil où il s’est constitué en bande avec des amis, Gino, Filidor et surtout Nathanaël. Ce dernier fréquente sa sœur aînée, qui se révèle être sa mère (à seize ans) d’un père qui l’a balafrée lorsqu’elle a décidé de conserver leur enfant. Mathurin-Dieutor se retrouve impliqué dans un drame sordide, et son passé le rejoint encore sous les traits d’Anne, l’amie qu’il a quittée avec ses origines, et qui est restée au village pour faire l'école aux enfants.
C’est avec une écriture bien maîtrisée que Lyonel Trouillot nous présente cette société haïtienne si désolante, et au-delà la nôtre.
« C’est une chose de comprendre que, dans une ancienne colonie, il est de bon ton d’avoir des amitiés et des amants mulâtres. C’est une autre chose de croire sincèrement que la couleur de sa peau confère au mâle une qualité. »

« Nos clients ont tous des frères qui brassent des affaires aux quatre coins du monde et accumulent les nationalités. C’est une tactique courante chez les entrepreneurs. Un frère sur deux est haïtien, dirige officiellement l’entreprise familiale et obéit aux lois locales, l’autre est un citoyen du monde qui investit ailleurs les profits générés ici. Le capital, c’est une toile. Nous sommes payés pour la coudre en toute légalité avec des fils et des doublures aussi invisibles qu’efficaces. »

« Le monde est fait de ces choses qu’on ignore en sachant qu’elles existent. »

« Lors d’une visite d’inspection du ministre des Affaires sociales, une voiture officielle renversa un enfant sur la route nationale. Ce fut la seule action concrète qui résulta de cette visite. »

On est loin de la joie de vivre de Depestre, dans la dramatique réalité sociale d’Haïti, mais Dieutor a gardé l’habitude de jouer pour lui-même de la guitare (apportée du village, offerte par un ancien, de la famille de Charlie).

\Mots-clés : #misere #social
par Tristram
le Sam 19 Juin - 18:15
 
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Sujet: Lyonel Trouillot
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Jean-Paul Clébert

Paris insolite

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À propos de ces flâneries urbaines, impossible de ne pas évoquer les deux Robert, Giraud et Doisneau (qui apparaissent d’ailleurs dans ce livre qui leur est dédié), et inutile de préciser que la connaissance géographique de Paris est conseillée. Ce texte est plus encore peut-être un témoignage sur les lieux et l’époque, tant sont nombreux les portraits et tableaux précis, comme les Halles, la Villette, ou l’ancienne ligne des fortifications où erre ce « rôdeur de barrières ».
« Mais en haut, face au Canon de Bicêtre et le long des fortifs, c’est pas beau. Envie de s’asseoir et d’en finir, à condition que ça puisse finir un jour. Une brocanteuse en rade ayant piqué la place d’un ancien, et rangeaillé ses mignardises en stuc et toc sur un coin d’herbe, il s’ensuit une bagarre lamentable. L’autre balance tout. Volent au vent, tas de détritus, morceaux de porcelaine qui trouvent encore moyen de casser. Et ça gueule. Argot hétérogène, yiddish, polak, bas allemand, berbère, kabyle, gitan et même slang, comme celui de ce grand vieil Américain là-bas, couvert d’une peau de bique à trois étages comme un berger des Pyrénées et que personne ne comprend, si ce n’est peut-être l’Isaac du coin qui cligne de l’œil… »

Clébert se signale également par son intense curiosité, surtout pour les gens, mais aussi esthétique, historique, sociale.
« Et Martin, surtout, peut-être le seul type qui à Paris puisse se vanter d’exercer la profession de porteur d’eau, allant chaque matin chercher à la fontaine la flotte à tout faire de dix ou quinze habitants, muni de brocs en faïence bleue et d’arrosoirs en tôle bosselée, faisant les corvées, les courses, au tabac, chez le boulanger, à l’épicerie, là-bas en ville, de l’autre côté de la caserne, se faisant payer la plupart du temps en nature, cigarettes, verres de vin ou de café, bols de soupe qu’il réclame d’un ton péremptoire, n’ayant pas la langue dans sa poche et lorgnant instinctivement le comptoir, n’acceptant d’aller quérir les ingrédients que si son godet est plein à ras bord, d’avance et posé bien en évidence ; menant une vie de château, couchant dans une cahute plus ou moins abritée dont il est le légal propriétaire, se couchant tôt et se levant tard, n’arrivant chez Francis que vers dix heures, au désespoir de Mme Jeanne qui n’a rien pour tremper la soupe, et saluant la compagnie, se collant les mitaines aux flancs du poêle, s’approchant du patron qui petit-déjeune en rentier d’un saladier de café au lait et de tranches de pain beurré, et lui déclarant l’œil égrillard et la voix théâtrale : Ah ! Comme votre café me fait plaisir ! »

Il n’omet pas de courir les filles − affichant une certaine misogynie peut-être ?
« La Catherine fait dans les cent quatre-vingts livres et baise à croupetons. Grasses et boudinées, elles ne sont plus de toute première fraîcheur, mais les clients ne manquent pas : bouchers et tripiers du coin habitués à malaxer la viande mollasse et la bidoche violette. »

La misère pendant la guerre et le long après-guerre de reconstruction passent peu à peu, avec les petits métiers depuis disparus.
« …] les biffins qui (tôt arrivés, à trois-quatre-cinq heures de la nuit d’hiver, pour avoir la meilleure place qu’ils marquent de ficelles, de pavés, de journaux, tandis qu’ils vont boire un jus mauvais) viennent vendre leur camelote, ces objets hétéroclites dont échappe à première vue la valeur marchande, morceaux de tissus et de vêtements, godasses dépareillées, soucoupes ébréchées, réveille-matin sans aiguilles et vides probablement, jeux de clés, poignées de clous, cartes postales, journaux maculés, jusqu’à des morceaux de planches coupées et assemblées en margotins. »

Les bistrots évidemment, tous aussi singuliers que chaque individu, dans un livre cependant moins aviné que Le Vin des rues ; pourtant les mêmes rues et quartiers de Paris… Et surtout la vadrouille heureuse :
« Itinéraires parisiens, dédales, détours, raccourcis, volteface, retours, montées, descentes, calme plat des rues abandonnées, dont le charme est si grand que fatigué déjà d’un long piétinement dans la zone sud, aux confins de Montrouge, je n’hésitais pas à regagner ma tanière des Halles par le chemin des écoliers, quittant le boulevard Kellermann pour remonter sur la place des Peupliers et longer la rue Charles-Fourier (où dès cinq heures des dizaines de copains cloches stationnent devant la porte de cave du sordide bâtiment de la Mie de Pain, faisant la queue de façon organisée, ne voulant pas perdre une place, car les tickets, rouges pour une soupe et un lit, blancs pour une soupe seule et le droit de dormir sur les bancs, et sans couleur distincte pour celui de s’allonger sur le ciment, sont distribués par ordre d’arrivée). »

« Mais un cul-de-sac dans la ville est une chose rare, presque un miracle. Car Paris-la-nuit est un dédale, les rues y sont interminables, n’en finissent jamais, se multiplient, se poursuivent, se prolongent, s’emboîtent les unes aux autres comme des canalisations, se rétrécissent ou s’élargissent comme des bouts de lorgnettes, ou en équerre, ou à angles droits, vaste treillage, échafaudage enchevêtré de tubulures de fer posé à même le sol. Paris-la-nuit est un labyrinthe où chaque rue débouche dans une autre, ou dans un boulevard qu’ils appellent justement une artère, où je progresse lentement par soubresauts comme un caillot de sang, hoquetant, suivant la plus grande pente, poussé derrière moi par les étranglements, aspiré devant par le vide. Et j’avance, je marche, je coule, je fleuve, j’espère me jeter dans la mer, havre de paix et d’insouciance. Mais c’est impossible, il n’y a jamais autre chose que des embranchements, des carrefours, des bifurcations, partout des affluents à droite à gauche en amont en aval, partout des rives identiques encaissées indifférentes, insensibles à l’égratignement du cours des rues. »

« Vagabondage. Mon plus long voyage, un bon mois, fut le parcours du quatrième arrondissement, le centre vital de Paris, le plexus, d’une diversité stupéfiante, propre à l’évocation d’un exotisme de pas-de-porte. »

« Mains au creux des fentes pantalonnières, le mégot basculant, l’œil plissé sous la fumée, un pied chassant l’autre, on se tape un gueuleton visuel, gratuit, pour soi seul. »

Les différentes « chroniques », manifestement écrites à différentes dates, sont vaguement regroupées par thèmes ou lieux. L’expression est originale, et vigoureuse. Savoureuse, même si ce n’est pas toujours drôle.
« C’est en son honneur et sur sa demande que j’avais fait le sacrifice d’un paquet de bougies, dont il aimait comme moi la lumière vacillante tellement plus vivante que celle d’une lampe électrique dont la source est anonyme et canalisée, vivante dans ses mouvements de hanches, dans la variation de sa vivacité, une cosmie d’éclats et d’éclipses, vivante parce qu’éphémère, dont la lueur apaisante ne choquait pas les paupières des endormis, les veillait, s’animant à leur souffle. J’en avais enculé trois bouteilles. »

« Rien n’est plus épouvantable que le repêchage en Seine de cadavres qui s’en vont à vau-l’eau couler des jours meilleurs dans un autre univers, gosses maltraités et incompris, filles engrossées et abandonnées, chômeurs inadaptables, follingues obsédés, tous ces types de roman-feuilleton qui ont la vogue des lectures populaires et dont le spectacle cramponne les badauds comme des insectes scatophiles sur des merdes neuves. »

La crasse et la faim, les Arabes et les juifs, les cloches et les mendigots, les chiffonniers et les chômeurs, les vieillards et les putains, les repris de justice et un avaleur de grenouilles, Clébert est avide de s’initier à tous les milieux et corporations, de connaître de façon approfondie tout un réseau de repaires, terriers, planques et caches secrètes, ficelles, tuyaux et combines partagées entre copains.
Le vrai de cette vie, c’est le goût de la liberté, un choix assumé de cette indépendance que lui envient les inconnus qui lui prêtent leur logement pour une matinée :
« Nombre relativement étonnant (qui suffit à remplir la longueur d’un calendrier) des types ayant encore le sens de l’hospitalité et du dépannage gratuit. »

Sans paraître politisé, Clébert n’aime pas les personnes aisées qui méprisent les nécessiteux, guère les religieux (mais son point de vue sur eux est intéressant) et nettement moins encore les touristes et la fausse bohème ; il fait preuve de passéisme (regret des vieilles rues et du bon temps qui disparaissent) :
« La lumière bouffe tout. La nuit dans la ville se réduit à une poignée d’heures. »

Saisissante évocation également, celle des indigents qui meurent seuls : tout le passage mériterait d’être cité.
« On imagine assez peu le nombre de ces êtres humains, à bout de ressources et de souffle, qui s’éteignent en cachette, se terrent dans leur trou pour se voir mourir. »

Le « Paris Vécu », les marches nocturnes, le peuple quand ce terme n’était pas encore trop entaché de connotations – une page devenue légendaire.
Une belle découverte que celle de ce livre, due à maître ArenSor, que j'en remercie !

\Mots-clés : #lieu #misere #social #temoignage #urbanité #xxesiecle
par Tristram
le Mer 19 Mai - 0:27
 
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Joseph Kessel

Avec les Alcooliques Anonymes

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C’est le récit d’un grand reportage, et à ce titre il éclaire le journalisme lui-même, avec sa visée sensationnaliste, peu éloignée d’une certaine littérature :
« Une belle histoire ou a good story, pour un journaliste, n’a rien à voir avec la morale ou l’esthétique. Cela signifie indifféremment un crime de monstre, un exploit merveilleux, une convulsion de haine, un paroxysme d’amour. Une belle histoire, c’est Landru, c’est Mermoz, c’est Mata-Hari, c’est la catastrophe du Titanic, c’est la découverte de la pénicilline − bref, toute aventure humaine, à la seule condition qu’elle soit nourrie d’action intense et imprévue, chargée de drame, de mystère, d’allégresse ou de génie. »

Cette enquête date de 1960, et je ne suis pas certain que la définition de l’alcoolisme exclue toujours les « gens qui boivent régulièrement et s’enivrent à l’occasion », et soit encore distinguée de l’addiction aux autres stupéfiants ; il est intéressant de constater comme l’approche de ce fléau a changé, les changements dans le regard n’étant d’ailleurs peut-être pas toujours des progrès véridiques.
Cette étude approfondie nous vaut le témoignage d’une descente effrayante dans la Bowery, et ce qu’elle tend à prouver serait l’efficacité de la méthode des A.A. : le renoncement à la boisson facilité, et même conditionné, par l’aide portée à ses semblables tombés dans le même cas pathologique.
« Étrange apostolat, où un homme à peine sorti du ruisseau, du bouge, de l’hôpital et tout marqué encore par les ravages de l’intoxication à laquelle il renonçait, retournait à l’hôpital, au bouge ou au ruisseau pour en sauver un de ses semblables et affermir par là ses propres chances de salut. »

« Vous connaissez notre refrain : en aidant les autres, on s’aide surtout soi-même. »

(On remarque des références religieuses qui peuvent interroger, de même que le dévouement prosélyte lui-même.)
Face au paradoxe des alcooliques fortunés et/ou issus de milieux favorisés, les A.A. estiment qu’il s’agit d’une maladie pour laquelle existe une prédisposition :
« On ne devient pas alcoolique. On naît alcoolique. »

Même après des années d’abstinence, une rechute est toujours possible, ce qui explique je pense la sorte d’humilité des « parrains » des « commençants », qui se présentent toujours comme des alcooliques.
Un dossier qui retrace l’historique des A.A., avec de nombreux exemples de déchéances abyssales, et une volonté de prévenir (qui rappelle une œuvre morale). Le style m'est paru d'un lyrisme un peu lourd _ journalistique.

\Mots-clés : #addiction #documentaire #social
par Tristram
le Jeu 13 Mai - 13:11
 
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Sujet: Joseph Kessel
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David Lodge

La Chute du British Museum

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Dans sa préface rédigée ultérieurement (et qui devrait être placée en postface), David Lodge évoque, à l’origine de son troisième roman, son propre dilemme de jeune ménage catholique :
« Nous avions acquis le sentiment, honorable bien que naïf, que l’Église catholique était une sorte de club, avec son propre règlement, et que si l’on voulait bénéficier des avantages auxquels donnait droit l’adhésion, on devait observer toutes les règles, pas seulement celles qui nous arrangeaient. La proscription des contraceptifs provoqua cependant frustrations et angoisses en quantité disproportionnée chez les couples catholiques qui, s’étant efforcés (dans la plupart des cas) de rester chastes non sans mal jusqu’au mariage, trouvaient que le régime de la méthode des températures ou du calendrier (c’est-à-dire, l’abstinence périodique, seule forme de planning familial autorisée par l’Église) réprimait sévèrement leur vie érotique dans le mariage. »

Il éclaire aussi le lecteur français sur les parodies et allusions littéraires moins perceptibles de notre côté de la Manche (ce qui m’a paru bienvenu, même pour les quelques livres et auteurs que j’ai pu lire) ; il signale encore de curieuses parentés avec l’Ulysse de Joyce.

Adam Appleby est un thésard de troisième cycle qui se débat entre sa vie d’études au British Museum et sa hantise d’un quatrième enfant, qu’il n’aurait pas les moyens d’élever correctement. Pris entre chasteté contrainte et thèse en panne, il rêvasse, inspiré par ses lectures – et c’est « un roman où la vie ne cesserait de prendre la forme de la littérature »…
Peinture fouillée de la vénérable institution londonienne, c’est aussi une grande réussite humoristique.
« Les archéologues martiens ont appris à reconnaître le domicile des catholiques grâce à la présence d’un grand nombre de graphiques compliqués, de calendriers, de petits livrets remplis de chiffres, et de quantités de thermomètres cassés, ce qui atteste la grande importance attachée à ce code. Des savants ont soutenu qu’il ne s’agissait là que d’une méthode pour limiter en nombre la progéniture ; mais comme il a été prouvé de manière concluante que les catholiques donnaient naissance à plus d’enfants en moyenne qu’aucune autre partie de la société, cela semble indéfendable. D’autres doctrines des catholiques comprenaient une croyance en un Rédempteur divin et en une vie après la mort. »

Excellente scène également où Adam se rêve devenu pape, réformant la conception du contrôle des naissances dans l’Église…

\Mots-clés : #humour #social
par Tristram
le Dim 9 Mai - 13:19
 
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Sujet: David Lodge
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Jonathan Coe

Les Nains de la Mort

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William, le narrateur, est un jeune musicien qui galère pour percer à Londres ; il nous raconte comment il a été témoin d’un meurtre commis par deux nains, et déjà son approche narrative est intéressante dans sa façon de composer les séquences factuelles. C’est donc un polar, et matière à explorer l’univers des musiciens, comme celui de la banlieue londonienne.
De nouveau, Jonathan Coe excelle dans sa profonde capacité d’observations rendues avec humour :
« Martin était employé dans une compagnie d’assurances le jour et guitar hero la nuit. Il gagnait à peu près quatre fois plus que nous (ce qui ne représentait pas grand-chose pour autant) et tout l’argent qu’il arrivait à mettre de côté, il le consacrait à l’achat de matériel. Il avait une guitare entièrement faite main et changeait les cordes avant chaque répétition. Parfois, il les changeait même entre les morceaux. Son amplificateur, qui était plus grand que lui, avait coûté plus cher que tout le reste de notre matériel réuni. Il était pourvu d’un panneau de commande absurde, étincelant de voyants colorés et de cadrans digitaux, et impossible à brancher. Il restait en permanence dans la réserve car, même à quatre, il était inconcevable de l’emporter où que ce soit. Le conseil municipal de Lambeth aurait pu y reloger une demi-douzaine de familles défavorisées. Tout cela n’aurait pas présenté d’inconvénient si Martin avait été un bon guitariste ; mais en fait, il ne connaissait que cinq accords environ et n’avait jamais réussi à improviser le moindre solo dans sa vie. Ce qui lui manquait en matière de compétence musicale, il le compensait par un perfectionnisme technique. Lors d’un de nos concerts, il lui avait fallu trente-sept minutes pour accorder sa guitare. Avec lui, nous étions sans arrêt sur les nerfs car il suffisait d’un minuscule défaut, à peine perceptible, dans la qualité du son que nous lui fournissions pour qu’il explose dans une de ses crises de fureur. Un jour, dans un pub de Leytonstone, il y avait eu du larsen sur la voix, et il avait bondi hors de scène ; nous l’avions retrouvé un peu plus tard enfermé dans le coffre de sa voiture. Il avait les cheveux coiffés en brosse, un visage qui exprimait une grande intensité intérieure et portait toujours une cravate. Je ne l’ai jamais vu sans. »

« Attendre à un arrêt de bus le dimanche, c’est comme aller à l’église : c’est un acte de foi, la manifestation d’une croyance irrationnelle en quelque chose dont vous voulez affirmer à tout prix la réalité, bien que vous ne l’ayez jamais vu de vos yeux. »

Et le dénouement est aussi inattendu que fracassant : formellement, une belle réussite.

\Mots-clés : #humour #musique #polar #social
par Tristram
le Ven 16 Avr - 21:13
 
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Sujet: Jonathan Coe
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César Aira

Les Nuits de Flores

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En ces temps de crise économique, Aldo et Rosita, un couple de retraités du quartier de Flores à Buenos Aires, font partie de l’équipe nocturne de delivery de pizzas − mais si les autres sont des jeunes en mobylette, eux livrent à pied. César Aira observe précisément et avec empathie ce cas sociologique dans son quartier de prédilection. Surviennent, dans la criminalité corollaire de la crise, l’enlèvement et l’exécution de Jonathan, un des motocyclistes – occasion de remarques originales sur le traitement de l’information :
« S’il y a une nouvelle, c’est la télévision qui la donne, elle est vite assimilée et cesse d’être une nouveauté. Il est quasiment impossible d’être surpris, car la surprise se trouve immédiatement reléguée à un passé immédiat, et il ne reste que la répétition. »

« Ceux qui avaient une certaine expérience de la vie, comme Aldo et Rosa, savaient qu’il suffisait d’attendre qu’une autre nouvelle remplace celle-ci. »

« C’était une espèce de cercle vicieux. Il fallait savoir pour pouvoir s’identifier, mais la connaissance déformait les faits. En réalité, il n’y avait rien à raconter, parce qu’il n’y avait pas de temps disponible et que la simultanéité ne se raconte pas. »

« Il fallait toujours être attentif aux décisions de la grande industrie, c’étaient les seules projections sur le futur qui comptaient. »

Apparaît aussi Nardo, une sorte de petit monstre, « un mélange de perroquet et de chauve-souris », puis… beaucoup de choses, dont une enquête policière, de la critique d’art et une plongée dans le monde maléfique de la pègre, non sans rocambolesques rebondissements et métamorphoses, incluant un glissement dans le réalisme magique.
« Les naturalistes trouvent dans de petites modifications de l’environnement les causes de l’extinction d’un oiseau, d’un insecte, d’un cactus… Pourquoi l’assassinat ne serait-il pas une de ces causes ? Il était si difficile de découvrir les coupables… L’impunité circulait, comme une monnaie légale. Ils sentaient que ce n’étaient pas des pizzas qu’ils livraient, mais un message, que plus personne ne comprenait : le message de la disparition de toute chose. »

Ce bref roman combine réflexions sociétales et aventures baroques dans un maelström jubilatoire qui m’a bien plu !

\Mots-clés : #fantastique #social
par Tristram
le Dim 4 Avr - 23:37
 
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Sujet: César Aira
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Kazuo Ishiguro

Les Vestiges du jour

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Une fois n’est pas coutume, j’ai le film en mémoire – et un peu trop ?! Le souvenir de la prestation des acteurs de ce scenario fort original nuit à celle d’Ishiguro ; bien évidement, il faudrait lire le livre avant de voir sa transposition à l'écran.
Stevens, (grand) majordome d’une maison « distinguée », fait preuve d’un dévouement total, d’une rigueur pratiquement sans défaut dans son appartenance à un univers social désuet, dépassé – de dignité dans sa subordination à laquelle il se conforme le plus exactement possible, incarnant jusqu’à l’abnégation son idéal professionnel. De même que celui d’un aristocrate, c’est un rôle à vie (cf. le père, lui-même majordome, devenu sénile et toujours en service).
« Un majordome d’une certaine qualité doit, aux yeux du monde, habiter son rôle, pleinement, absolument ; on ne peut le voir s’en dépouiller à un moment donné pour le revêtir à nouveau l’instant d’après, comme si ce n’était qu’un costume d’opérette. Il existe une situation et une seule où un majordome qui se préoccupe de sa dignité peut se sentir libre de se décharger de son rôle : lorsqu’il est entièrement seul. »

Stevens garde la réserve toujours à l’esprit (il vante la retenue du paysage anglais, qu’il considère comme supérieur alors qu’il n’en connaît pas d’autre), et se caractérise par une stoïque maîtrise de soi.
Cette fierté pleine de morgue transposée dans la servitude féale inclut donc la nation (l’Angleterre actuelle n’est d’ailleurs pas encore totalement affranchie du servage) :
« On dit parfois que les majordomes, les "butlers", n’existent qu’en Angleterre. Dans les autres pays, quel que soit le titre utilisé, il n’y a que des domestiques. »

Cette profession le place parfois bien près du déroulement de l’Histoire (lors des tractations pour alléger les sanctions du traité de Versailles dans le premier après-guerre) :
« Certains d’entre eux estimaient, comme Sa Seigneurie elle-même, que l’on avait manqué de fair-play à Versailles et qu’il était immoral de continuer à punir une nation pour une guerre qui était maintenant révolue. »

L’attachement à la valeur morale de l’employeur, plus qu’à sa noblesse de sang comme auparavant, conduit même à s’efforcer d'être utile à l’humanité au travers d’un personnage important, en servant près « du moyeu de cette roue qu’est le monde ».
« "Cet employeur incarne tout ce que je trouve noble et admirable. Dorénavant, je me consacrerai à son service." Cela, c’est de la loyauté jurée intelligemment. Où est l’absence de "dignité" dans cette attitude ? On accepte simplement une vérité inéluctable : que les gens comme vous et moi ne seront jamais à même de comprendre les grandes affaires du monde d’aujourd’hui, et que le meilleur choix est toujours de faire confiance à un employeur que nous jugeons sage et honorable, et de mettre notre énergie à son service, en nous efforçant de nous acquitter le mieux possible de cette tâche. »

Cette ambition est plutôt déçue avec le maître de Stevens, Lord Darlington, manipulé par Hitler dans l’entre-deux-guerres (mais à la mémoire duquel il restera loyal).
« Herr Hitler n’a sans doute pas eu dans ce pays de pion plus utile que Sa Seigneurie pour faire passer sa propagande. »

Son comportement est particulièrement distant et emprunté avec Miss Kenton, l’intendante.
Le comble de la rigidité mentale est atteint avec ses efforts pour s’exercer au badinage que semble lui suggérer son nouvel employeur, un homme d’affaires américain (entraînement reporté non sans humour par Ishiguro, comme l’absurde mais rituel entretien de l’argenterie).
« Il me vient à l’idée, de surcroît, que l’employeur qui s’attend à ce qu’un professionnel soit capable de badiner n’exige pas vraiment de lui une tâche exorbitante. Bien entendu, j’ai déjà consacré beaucoup de temps à améliorer ma pratique du badinage, mais il est possible que je n’aie jamais envisagé cette activité avec tout l’ardeur souhaitable. »

Sa raideur psychique ne lui permet pas de s’émanciper de l’élitisme :
« La démocratie convenait à une ère révolue. Le monde est devenu bien trop compliqué pour le suffrage universel et toutes ces histoires. Pour un parlement où les députés se perdent en débats interminables sans avancer d’un pas. Tout ça, c’était peut-être très bien il y a quelques années, mais dans le monde d’aujourd’hui ? »

Le style guindé rend parfaitement les déférentes circonlocutions de Stevens, même lorsqu’il pense (essentiellement à son service).
L’autoportrait du majordome par Ishiguro est magistral, et il pousse à des réflexions sur de possibles perspectives allégoriques sur la vie en société, le conformisme, etc.
Au soir de sa vie de majordome, c’est un bilan peu satisfaisant de son existence qui justifie le titre : gâchis de sa vie affective, d’abord avec son père, et déceptif don absolu à « Sa Seigneurie ».

\Mots-clés : #portrait #psychologique #social #traditions #xxesiecle
par Tristram
le Lun 22 Mar - 13:05
 
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Sujet: Kazuo Ishiguro
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Siegfried Kracauer

Tag social sur Des Choses à lire 15942410

Les employés (1930)

Etude multi facettes sur l’essor de la classe des employés. Une classe vraiment ? A partir d'observations, d'interviews, de bribes de rencontres, de citations Kracauer s'intéresse à la question avec ce postulat de départ : et si les employés n'étaient pas si différents des ouvriers que ça ?

La pluralité des chemins employés permet en quelque sorte la vision "d'en haut", la vision d'à côté dirons-nous avec les syndicats et aussi une vision de dedans, images du quotidien. Le travail, les loisirs, le sport et les images "d'emballage du quotidien"... plus ouvriers donc bourgeois ou l'emballage du loisir ne serait qu'un leurre ?

Les articles fourmillent mais le propos est incisif et surtout la façon dont c'est amené provoque la question : avons-nous une réponse 100 ans après ? Ou est-ce que ce qui ne se limite pas à la société de consommation mais touche peut-être d'abord à l'identification (plus qu'à l'identité) n'est pas toujours le moteur qui nous tire on ne sait pas vraiment dans quel sens.

Quelques enchaînements que j'ai eu du mal à suivre mais sensation de pertinence et d'actualité du propos. Brûlante actualité ?


\Mots-clés : #mondedutravail #social
par animal
le Jeu 11 Mar - 20:14
 
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Sujet: Siegfried Kracauer
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John Steinbeck

Des souris et des hommes

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Pendant la Grande Dépression (livre édité en 1937), George et Lennie, deux journaliers, vadrouillent ensemble dans la région de Salinas (celle de Steinbeck), le premier prenant soin du second, un colosse simplet.
« − Les types comme nous, qui travaillent dans les ranches, y a pas plus seul au monde. Ils ont pas de famille. Ils ont pas de chez-soi. Ils vont dans un ranch, ils y font un peu d'argent, et puis ils vont en ville et ils le dépensent tout... et pas plus tôt fini, les v' là à s'échiner dans un autre ranch. Ils ont pas de futur devant eux. »

Ils ambitionnent cependant une petite ferme avec un lopin de terre… et des lapins.
Le titre provient d’un vers de Robert Burns : « Les plans les mieux conçus des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas », et renvoie donc à ce projet du rêve américain, mais aussi aux petits animaux que Lennie caresse parfois trop fort, et encore à certaines jeunes femmes, comme celle récemment épousée par le fils du patron du ranch où ils se louent, et qui aguiche les employés.
Il y a d’autres correspondances internes, comme les deux rôles du pistolet dans le drame, qui ficèlent le récit, lui donnent cohérence et le structurent.
Novella d’une grande maîtrise et d’une sobriété exemplaire, bourrée d’empathie et assez pessimiste, surtout constituée de dialogues.
D’ailleurs, Joseph Kessel dit dans sa préface :
« Certains auteurs de l'Amérique du Nord disposent d'un secret impénétrable.
Ils ne décrivent jamais l'attitude et la démarche intérieures de leurs personnages. Ils n'indiquent pas les ressorts qui déterminent leurs actes. Ils évitent même de les faire penser. »

Le style est effectivement d'une efficience accomplie, et je recommande la lecture de ce chef-d'oeuvre lapidaire !

\Mots-clés : #amitié #mondedutravail #social
par Tristram
le Jeu 4 Mar - 12:37
 
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Sujet: John Steinbeck
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Charles Dickens

Cantique de Noël

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Voici, dans un conte de cinq « couplets », Ebenezer Scrooge (quels noms de personnages, comme celui de son commis, Bob Cratchit !), un homme d’affaires âpre au gain ayant survécu à son associé, Jacob Marley, dont le spectre lui apparaît un soir de Noël typiquement londonien.
« Scrooge reprit le chemin de son lit et se mit à penser, à repenser, à penser encore à tout cela, toujours et toujours et toujours, sans rien y comprendre. Plus il pensait, plus il était embarrassé ; et plus il s’efforçait de ne pas penser, plus il pensait. Le spectre de Marley le troublait excessivement. Chaque fois qu’après un mûr examen il décidait, au-dedans de lui-même, que tout cela était un songe, son esprit, comme un ressort qui cesse d’être comprimé, retournait en hâte à sa première position et lui présentait le même problème à résoudre : "était-ce ou n’était-ce pas un songe ?" »

Odieux avare endurci, trois esprits successifs (passé, présent et avenir) l’amènent à repentance au spectacle de la misère humaine qui fête malgré tout gaiement Noël en compagnie. L’acariâtre nanti découvre l’amour et la bonne humeur familiale. Après cette leçon nocturne, il rit et répand le bonheur.
C’est pathétique (la mort du petit Tiny Tim, les bons sentiments), d’une époque où cela était encore possible en littérature – encore neuf.
Dickens excelle tant dans la forme brève que dans ses longs feuilletons, et son œuvre appartient au fond commun des lettres. L'histoire fameuse de Scrooge fait partie de ses créations devenues légendaires outre-manche. J’ai moi-même l’impression de l’avoir déjà lu – ce qui n’est pas impossible…

\Mots-clés : #contemythe #fantastique #misere #social #xixesiecle
par Tristram
le Mer 3 Mar - 0:02
 
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Sujet: Charles Dickens
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Willy Vlautin

Plein Nord

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Allison et Jimmy, ils sortent ensemble, ils travaillent,  s'aiment, écoute de la musique : Johnny Cash, Hank Williams, Chet Atkins, Faith Hill... Tous deux boivent comme tout le monde,  mais Jimmy prend du « speed » et elle boit encore plus au point de s’évanouir.

« Debout au pied du lit, Jimmy contemplait Allison. Il retourna près de la gazinière, retira la poêle du brûleur, et il la posa sur la table appuyée tout contre le mur. Il marcha jusqu’à l’armoire, en sortit une paire de menottes. Il revint vers elle, empoigna son bras gauche et referma sur le poignet une extrémité des menottes, fixant l’autre à l’armature du lit.
Voilà ce que c’est d’être avec toi. Hier soir, c’était comme être menotté à un putain de pieu. Imagine-toi un peu en train de traverser le Circus Circus, avec les vigiles et tous les clients qui te matent, puis jusqu’à la voiture devant un tas d’autres gens, et pendant tout ce temps-là tu te trimballes ce foutu lit. Être avec toi, ça ressemble à ça.
Sans ajouter un mot, il arracha la couverture. Allongée nue, la jeune femme éclata en sanglots. Jimmy prit une assiette dans le placard, il y versa les œufs et le bacon, mais il n’avait pas faim. Sans avoir touché à son assiette, il se versa une tasse de café, puis sortit. »


Lui, Jimmy fait partie d’une bande de jeunes « suprémacistes  blancs » mais un jour qu’avec Allison ils sont ensemble à une fête de « skinheads » et devant leur comportement il prend conscience que  leur idéal n’est pas le sien, bien qu’il soit raciste.

« Et Hitler, alors ? Je veux dire, combien de personnes il a tuées, des gens de son propre peuple, en déclarant la guerre ? Il aurait dû se contenter de verrouiller l’Allemagne, bien hermétiquement, et de montrer l’exemple. De foutre les Juifs dehors, s’il les détestait tant que ça, mais pas de les tuer. Ça foire toujours quand on fait ça. Les autres finissent toujours par vous tomber dessus. Et puis, si tu écoutes les suprémacistes blancs, ils prétendent que l’Holocauste n’a jamais existé, que c’est rien qu’un mensonge inventé par les Juifs. Ils affirment que c’est impossible, que six millions de personnes n’ont pas pu être tuées. Moi je vois pas comment les Juifs auraient pu convaincre le monde entier qu’il y a eu six millions de victimes, si c’était pas le cas. Je veux dire, ils s’y prendraient comment ? Leur pouvoir n’est pas si énorme, pas vrai ? Quelqu’un finirait forcément par découvrir la vérité, un historien prouverait que les morts n’étaient pas si nombreux. Quelqu’un trouverait, un historien, un journaliste, parce que c’est leur job de découvrir la vérité. Et puis d’ailleurs, pourquoi s’en prendre aux Juifs ? Pourquoi, au juste ? Je pige pas. Ils ne détruisent pas les quartiers, ils ne forment pas des gangs, pas vrai ? Hitler était un taré. Comment peut-on encore le prendre pour modèle ? On sait qu’il a envoyé des gamins à la guerre, qu’il a effectivement mené des expériences sur les prisonniers juifs. Des trucs horribles. Des injections de produits atroces, des opérations abominables. Changement de sexe, amputations, ils leur enlevaient même des organes. Et tout ça sans aucune raison. Rien que pour l’expérience. Ils violaient les femmes avant de les tuer. Je comprends pas comment on peut pardonner le viol. Comment ce type peut-il encore être considéré comme un héros ? Moi je veux pas des Nègres ni des Mexicains parce qu’ils foutent rien, à part tout détruire, mais je dis : foutons-les dehors, ces enculés. Ne vous y prenez pas en cassant la gueule d’un pauvre vieux bouffeur de haricots ou en plantant une croix sur la pelouse d’un Black. Ni en portant des cagoules blanches, bon Dieu. C’est la bande de débiles les plus paresseux que j’ai jamais vus. Et dire que je t’ai fait tatouer une croix gammée dans le dos… Je regrette. Vraiment. Je paierai pour qu’on te l’enlève. Je suis tellement con, des fois. »

Allison, sa mère et sa sœur aiment l’acteur Paul Newman, elle regarde tous ses films, encore et encore. Mais Allison elle l’adore au point qu’elle le « voit », elle discute avec lui de ses soucis de boisson, de ses rapports avec Jimmy qu’elle souhaite quitter, alors même qu’elle est enceinte. Paul Newman, c’est son confesseur, son ami, elle a besoin de lui. Il surgit dès qu’elle a besoin de son aide.

« Même si c’est bien triste à admettre, il est sans doute la meilleure chose qui me soit jamais arrivée.
— Qui, Paul Newman ?
— Dès que j’ai des soucis ou une crise d’angoisse, je pense à lui. Parfois c’est dur de le faire venir, mais la plupart du temps il se pointe. Depuis cet été-là, j’ai toujours fait comme ça »


Jimmy l’emmène à une fête, mais Allison se sauve et revient chez sa mère, elle refuse de le voir, de lui parler. Elle part sans dire où à personne. Elle part pour Reno où les femmes dans son état et qui veulent faire adopter leur enfant sont dirigées par le service d’assistance.

Après l’accouchement et l’adoption Allison reste à Reno, elle pense à son enfant et elle regrettera de plus en plus de l’avoir abandonné, fait des cauchemards. Paul Newman l’écoutera avec attention, il la confortera dans sa décision de ne plus revoir Jimmy.

Elle trouve une place de serveuse dans un bar/restaurant, elle boit encore trop, jusqu’à s’évanouir trois fois de suite dans la même journée.

« Allison parcourut quelques rayons encore, elle posa son panier devant la porte des toilettes. Planquée dans une cabine, elle ouvrit la bouteille et elle but au goulot »

Bien que Jimmy cherche à la retrouver, lui écrit des lettres par l’entremise de sa mère Allison ne cède pas, elle ne veut plus de quelqu’un qui lui en impose. Aussi lorsqu’elle rencontre un habitué du bar où elle travaille, un homme diminué (suite à une grave agression) que les gens effraient, qui s’intéresse à elle, qui ne sera pas un dominant pour elle, elle accepte son amitié ; elle l’apprécie.

« Dan Mahony était incapable de la dominer, pensa Allison, il avait déjà bien du mal à se dominer lui-même. Alors, comme elle marchait, elle se sentit bien avec lui. Leurs mains se frôlaient, elle prit celle de Dan dans la sienne et la serra fort. »

« Allison se tourna vers les gens, et alors, l’espace d’un instant, elle aperçut un homme qui, de dos, ressemblait à Jimmy Bodie. […] Elle fut prise de panique et elle resta figée, incapable du moindre geste. Puis l’homme fit volte-face, elle vit que ce n’était pas lui.
Elle ferma les yeux et se dit à elle-même : « je t’en prie, ne le laisse pas me retrouver. Je t’en prie, je t’en prie, t’en prie, t’en prie… » Elle le répéta encore et encore, jusqu’à ce que Dan lui parle, et alors elle ouvrit les yeux. Elle le prit par la main, lui donna un baiser. Un baiser désespéré. Un baiser rempli de peur, d’espoir et d’incertitude. Et, par faiblesse, elle s’en remit totalement à lui, en cet instant, à cet endroit, parmi les gens et les vieux immeubles effondrés. »


Peut-être une chance de s’en sortir ?



J’ai apprécié cette lecture.

L’auteur a bien démontré avec ce jeune couple, puis en suivant Allison l’instabilité à vivre pour la jeunesse, à trouver sa place, dans la société comme en couple ;  mais c’est je pense toujours ainsi. Jimmy et Allison sont tous deux cabossés par la vie mais Alison a le courage malgré ses crises de panique de vouloir s'en sortir.
Avoir intégré les "visions" de Paul Newman dans l'esprit d'Allison renforce le sentiment de l'aide dont la jeune fille a besoin.

La cohabitation difficile avec les Mexicains qui se sont implantés dans la ville de Las Vegas et la nombreuse présence des Noirs, le racisme,  sont bien visibles dans ce livre.

Le fait aussi que les gens boivent trop, que c’était une période (dans les années 80) où s’imposaient parmi la jeunesse, les suprémacistes blancs, que le speed circulait facilement.

Une écriture maîtrisée qui m’a beaucoup plus


Mots-clés : #addiction #amitié #amour #culpabilité #social
par Bédoulène
le Mer 24 Fév - 10:44
 
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